«  Ni la prohibition, ni la légalisation ! »

Books : Dans Le Livre noir de l’économie mondiale, publié en France en 2007, vous étudiez le développement sans précédent des activités liées au trafic illicite de marchandises à la faveur de la mondialisation. En quoi l’ouverture des marchés a-t-elle favorisé le trafic de drogues ?

Moisés Naím : Il y a une première chose importante à comprendre : tous les trafics illicites sont liés, qu’il s’agisse du trafic de drogues, d’êtres humains, de contrefaçons, d’armes, etc. Nous sommes habitués à analyser les commerces illicites selon des lignes de produits. Mais les trafiquants passent d’un produit à l’autre selon les opportunités économiques. Nous devons une fois pour toutes nous débarrasser de l’illusion que les différents commerces illicites peuvent être séparés. Bien sûr, le commerce clandestin est séculaire, mais force est de constater qu’il est en pleine expansion depuis les années 1990. Et ce en raison d’une conjonction de facteurs qui ont tous à voir avec la mondialisation : la fin de la guerre froide et les changements politiques qui ont eu lieu, la libéralisation de l’économie, le développement des technologies, en particulier l’Internet, les changements démographiques et les évolutions des flux migratoires.

Vous insistez sur le fait que « les outils de l’économie sont plus utiles pour comprendre les ressorts du trafic de drogues que les arguments moraux ». Que voulez-vous dire ?

Soyons clairs : les trafiquants de drogues sont avant tout des criminels. Reste que, si l’on veut comprendre comment fonctionne ce monde, il faut arrêter de le considérer d’un point de vue moral et légal. C’est un fait : les trafiquants sont des agents économiques, des entrepreneurs, qui savent – souvent plus vite que les autres – profiter des opportunités créées par un marché mondialisé et des nouvelles technologies leur permettant de réduire les coûts engendrés par les longues distances. Mais comprendre les trafiquants et le fonctionnement du trafic de drogues ne veut pas dire les justifier. Comprendre ne signifie pas accepter ni tolérer, comprendre veut dire comprendre. Et c’est indispensable, si l’on veut être efficace dans la lutte contre le trafic de drogues.

Le problème vient de ce que, dans nos sociétés démocratiques, les hommes politiques sont l’expression de nos valeurs. Quand nos responsables se prononcent en faveur de la prohibition et de l’interdiction totale de toutes les drogues, ils ne font que refléter les préférences de leurs électeurs. Dans un système démocratique, aller à l’encontre de l’opinion publique revient à un suicide politique. En matière de lutte contre la drogue, le problème de base, qui enlise le débat et les politiques publiques, ne vient pas des gouvernements et de leurs responsables, mais plutôt de la méconnaissance du public à l’égard de ce sujet. Considérez les États-Unis : voilà une société qui interdit la marijuana, mais autorise la possession d’armes à feu ! C’est aux responsables politiques et aux intellectuels d’amener le sujet sur le devant de la scène, pour faire prendre conscience de la contradiction qu’il y a à accepter aussi largement la possession d’armes à feu tout en maintenant l’interdiction totale d’une drogue comme la marijuana, aujourd’hui présente dans tous les lycées, universités et une grande partie des foyers du pays.

Quels sont les coûts de la politique prohibitionniste ?

La prohibition totale a un coût énorme. Aux États-Unis, par exemple, elle conduit à des niveaux très importants d’incarcération, parmi les plus élevés du monde. Par ailleurs, la prohibition augmente les prix des produits et, par voie de conséquence, les bénéfices des trafiquants. Cela conduit à la constitution de groupes criminels extrêmement puissants, qui ont le pouvoir d’acheter des armes et de l’influence politique. Dans des pays comme le Mexique, l’Afghanistan ou la Bolivie, le trafic de drogues menace sérieusement la démocratie et son fonctionnement, au point que certaines personnalités liées aux narcotrafiquants se retrouvent au pouvoir. 76 % des Américains pensent que la politique prohibitionniste menée par la Maison-Blanche, appelée « guerre anti-drogues », est un échec. Pourtant, 73 % d’entre eux sont contre la légalisation de toutes les drogues, et 60 % s’opposent à la légalisation de la marijuana. Cette incohérence – « ça ne marche pas, mais, surtout, ne changez rien » – n’est pas le privilège des Américains. C’est la position de la plupart des sociétés occidentales.

De plus en plus de spécialistes en viennent à penser que les lois anti-drogues sont plus dangereuses que les stupéfiants eux-mêmes, et prônent leur légalisation. Jusqu’où peut-on aller ?

C’est une erreur de réduire le débat sur la drogue à l’opposition manichéenne entre légalisation totale et prohibition totale. Malheureusement, c’est la forme qu’il a prise ces dernières années, conduisant à la paralysie des politiques publiques en matière de lutte contre les drogues. Le mot « légalisation » ne fait qu’engendrer de la confusion. Le vrai débat porte sur la question de savoir comment permettre l’émergence d’autres options. Je ne pense pas qu’il faille permettre la légalisation de l’héroïne de sorte que tous puissent la consommer, à tout moment, dans n’importe quel lieu, et que les enfants y aient librement accès. En revanche, il est parfaitement possible d’avoir un système dans lequel la marijuana pourrait s’obtenir, sous certaines conditions.

Les produits narcotiques sont nombreux. « La » drogue n’existe pas. Les produits sont différents et ne s’adressent pas aux mêmes marchés. Il faut absolument avoir cela en tête si l’on veut trouver les moyens efficaces d’atténuer les effets négatifs de la consommation et du trafic de drogues sur nos sociétés. Les moyens que vous allez élaborer pour lutter contre l’usage de la méthamphétamine n’ont rien à voir avec ceux qui concernent la marijuana. Les façons dont sont produites, distribuées, consommées ces drogues, et l’impact qu’elles ont sur leurs usagers sont très différents d’un produit narcotique à l’autre. Parler des drogues en termes généraux est une absurdité.

Entre légalisation et prohibition, quelles sont les options envisageables ?

Toutes les options possibles passent par le fait de bien distinguer les produits dont on parle, comprendre leurs spécificités, savoir qui sont leurs consommateurs. En ce moment, nous sommes pris dans le choc paralysant de deux extrémismes : pour le prohibitionniste intégriste, tout doit être interdit, pour tout le monde, partout, tout le temps ; pour le fondamentaliste de la légalisation, l’unique façon de résoudre le problème est d’autoriser toutes les drogues, partout, tout le temps, pour tout le monde. Cette cristallisation du débat empêche d’avancer vers de meilleures politiques publiques et de mettre en place les expérimentations qui nous permettraient de tester diverses options et de recueillir les données dont nous avons besoin. Il faut comprendre, une fois pour toutes, qu’il n’existe pas de solution idéale au problème des drogues : toutes les options possibles concernant la lutte contre les produits narcotiques auront un coût du point de vue social. Voilà pourquoi nous devons comparer les diverses options pour déterminer, dans chaque contexte, celle qui aura le meilleur rapport coût/bénéfice. Certaines politiques expérimentales ont déjà été mises en place, avec quelques succès : au Portugal, par exemple, où l’on a décriminalisé, depuis 2001, la possession de drogues pour la consommation personnelle, y compris de cocaïne, d’héroïne et de méthamphétamine, et où l’on propose des thérapies en lieu et place de peines d’emprisonnement.

L’expérience portugaise est-elle exportable ?

C’est encore trop tôt pour le savoir. Les États-Unis et les autres sociétés européennes ne sont pas prêts à un tel changement. N’importe quel responsable américain qui proposerait aujourd’hui une politique comme celle du Portugal perdrait immédiatement son poste. Tant qu’on n’aura pas fait évoluer les mentalités, expliqué à l’opinion qu’il est impératif de chercher des alternatives à la prohibition, fait comprendre au public que la « guerre anti-drogues » inflige des dommages considérables à la société, tout cela ne sera que pure spéculation.

Comment expliquez-vous ce refus de regarder en face l’échec de la prohibition ?

Les choses sont en train de changer, notamment sous l’impulsion de l’Amérique latine. J’ai eu la chance de participer à la Commission latino-américaine sur les drogues et la démocratie, codirigée par les anciens présidents du Brésil, de Colombie et du Mexique : Fernando Henrique Cardoso, César Gaviria et Ernesto Zedillo. Nous avons travaillé plus d’un an sur le sujet et interrogé des centaines de personnes pour comprendre la problématique : trafiquants, producteurs, consommateurs, policiers, médecins, épidémiologistes, sociologues, économistes. Le rapport, qui milite pour la mise en place d’un nouveau paradigme, a eu un très grand impact médiatique dans le sous-continent (1). L’urgence, aujourd’hui, c’est de réussir à ouvrir le débat. Bien sûr, il est naturel que, dans des pays comme le Mexique ou la Colombie, le Brésil ou le Nicaragua, les opinions publiques soient plus réceptives. Les morts sont là pour obliger les mentalités à changer. Mais la violence dévastatrice liée au narcotrafic et à sa répression au Mexique est en train de déborder peu à peu la frontière avec les États-Unis.

La réalité est toujours le meilleur vaccin contre les idées fausses. Et ce qu’elle démontre, après quarante années de « guerre anti-drogues », c’est que, malgré les 40 milliards de dollars annuels que lui consacrent les États-Unis, cela ne marche pas.

Si, pour ce qui est de la marijuana, la légalisation est une option assumée par cette Commission, que préconisez-vous en matière d’héroïne, de cocaïne, de méthamphétamine… ?

D’abord, traiter les toxicomanes comme des patients plutôt que comme des criminels. Il faut savoir que l’héroïne n’est pas une drogue de consommation massive. Les utilisateurs réguliers d’héroïne sont relativement peu nombreux dans le monde, pour la bonne raison qu’ils en meurent rapidement. L’héroïne et les drogues très puissantes sont mortelles pour leurs consommateurs réguliers. Pour ce produit spécifique, une politique de protection et de réduction des dommages doit être mise au point.

Ensuite, il est nécessaire de combattre clairement les acteurs des niveaux intermédiaires du circuit de distribution. Les gros profits ne se font pas aux extrémités de la chaîne. Les agriculteurs qui cultivent la coca en Colombie ou l’opium en Afghanistan ne font pas de grandes marges. Les revendeurs finaux, qui vendent au détail leurs doses au consommateur, n’en font guère plus. Les profits et les plus grosses marges se situent au milieu de cette chaîne, au niveau du commerce de gros et du transport de la marchandise : c’est là que vous prenez le plus de risques, et donc que les marges sont les plus élevées. Voilà où il faut concentrer nos efforts.

Je le répète : la voie de la légalisation totale est aussi irréaliste que celle de la prohibition. Irréaliste et irresponsable : elle aurait, elle aussi, un coût énorme pour nos sociétés. Sur ces questions, encore une fois, il s’agit d’être précis : de quelle drogue parle-t-on ? Comment va-t-on la légaliser ? Quelle zone géographique sera concernée ? Quelles seront les conséquences ? Quels instruments seront utilisés ? Dans quel cadre juridique ? Et avec quels critères de régulation ? Prôner d’une façon très générale la « légalisation des drogues » a pour seul effet de banaliser le débat et de le mettre au point mort.

Propos recueillis par Suzi Vieira

Le sucre au prix du sang des esclaves

Elizabeth Abbott qualifie d’« aigre-douce » son histoire du sucre. C’est qu’elle y retrace sur plus de cinq siècles le développement d’un commerce pas tout à fait comme les autres. A partir de la démocratisation du thé, du café et du chocolat au XVIIe siècle qui fit grimper en flèche la demande de sucre, la culture de ce dernier devint indissociable de la traite des noirs.

Avant d’en arriver là, l’ouvrage d’Abbott rappelle que les Grecs et les Romains ne connaissaient pas le sucre : ils adoucissaient leurs mets avec du miel. Cultivé au départ en Nouvelle Guinée, le sucre a ensuite voyagé jusqu’en Inde puis au Moyen Orient, où les Européens l’ont découvert lors des Croisades. À la Renaissance, on le retrouve dans les demeures aisées ; il y sert de médicament, d’épice, de décoration. Il est très prisé car il relève la saveur des plats et des boissons sans en altérer le goût..

Dans le Wall Street Journal Bordewich s’attarde sur la relation entre sucre et esclavage : la traite atlantique, « source fabuleuse de richesse » pour planteurs blancs et investisseurs, transformait les esclaves africains en « machines à sucre ». Abbott affirme que les esclaves survivaient en moyenne sept ans au travail dans les plantations, ce qui implique, selon elle, que le sucre était « littéralement pollué avec le sang des esclaves ».

Ces atrocités firent naître des mouvements abolitionnistes dans l’Angleterre du XVIIIe siècle. On calcula que si chaque famille consommant cinq livres de sucre par semaine boycottait la production esclavagiste, un Africain échapperait à la mort tous les 21 mois… Dans les années 1790, ces mouvements avaient convaincu plus de 300 000 Anglais de ne plus s’approvisionner en produits issus des Caraïbes.

Cependant, si l’esclavage est aboli par le Parlement en 1807, l’appétit britannique pour la douceur continue à se développer. Une des forces de l’essai d’Abbott, selon Bee Wilson dans The Times Literary Supplement, est qu’elle décrit les inégalités qui perdurent après l’abolition. Dans les Antilles britanniques, un système de salariat contraint se met en place, soi-disant émancipation qui ne laisse en fait aux travailleurs aucune liberté réelle. La situation des travailleurs chinois à Cuba et au Pérou au XIXe siècle n’était guère plus enviable. Bee Wilson note que plus de la moitié des ouvriers mourait la première année et le taux de suicide, par pendaison ou saut dans les chaudrons de sucre bouillant, était très élevé.

Aujourd’hui encore, comme le montre Abbott, la vie des coupeurs de cannes reste « incroyablement sinistre ». Wilson évoque l’exemple des Haïtiens noirs, certains encore adolescents, en majorité des immigrés en situation irrégulière, qui travaillent dans les champs de République Dominicaine pour 1,20 dollar par tonne de sucre.

 

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur le sucre

L’Afrique otage des OGM ?

Ce livre a créé une polémique troublante. Son auteur, le politologue Robert Paarlberg, soutient que les organismes génétiquement modifiés (OGM) pourraient résoudre les problèmes de la pauvreté et de la faim en Afrique, si des investissements inadaptés, le lobbying d’organisations étrangères au continent et des régulations draconiennes ne privaient les agriculteurs africains de cette technologie, leur interdisant de réussir. La faute en incombe, selon lui, principalement aux gouvernements européens et aux ONG, qui cherchent à imposer aux pauvres d’Afrique les valeurs des pays nantis et leur sensibilité au principe de précaution. L’ouvrage a rapidement fait école : Paarlberg a été invité à s’exprimer sur la réduction de la faim devant la commission des Affaires étrangères du Sénat américain ; son propos a été repris dans un important discours politique de Nina Fedoroff, conseillère pour les sciences et les technologies auprès du département d’État américain et de l’Agence américaine pour le développement international (Usaid). Au Royaume-Uni, l’économiste Paul Collier, de l’université d’Oxford, a fait son éloge dans la revue Foreign Affairs, et un membre de la Chambre des lords, Dick Taverne, l’a présenté lors d’un débat en séance comme un ouvrage essentiel.

Mais l’exposé de Paarlberg est partial. Il n’était nul besoin de polariser une fois encore le houleux débat sur les OGM, alors qu’il venait de se stabiliser autour de l’idée qu’ils peuvent être utiles dans certaines circonstances mais ne sont pas la panacée.

Une bonne partie du livre ne prête pas à controverse : Paarlberg a raison de souligner que l’agriculture africaine souffre d’un sous-investissement chronique, en particulier en recherche scientifique et en développement technologique. Financer la recherche agronomique assure un fort retour sur investissement, c’est une arme décisive dans la lutte contre la pauvreté et la faim. Personne ou presque ne le conteste, ni le fait que de tels arguments ont jusqu’à présent été ignorés par les décideurs et les programmes d’aide au développement.

 

Une production agricole en hausse de 40 % en vingt ans

Si nous sommes en désaccord avec Paarlberg, c’est en raison de son insistance à soutenir que la seule agriculture scientifique valant d’y investir est celle fondée sur les biotechnologies, et plus spécialement le génie génétique. Cette perspective étroite exclut quantité d’approches scientifiquement validées, comme la gestion intégrée des nuisibles et des nutriments du sol, les techniques dites « à bas niveaux d’intrants », qui diminuent la dépendance aux engrais de synthèse et aux pesticides – et même d’autres formes de biotechnologie. De telles méthodes ont pourtant fait leurs preuves en Afrique.

Le livre de Paarlberg réduit l’immensité et la diversité du continent, ainsi que ses agriculteurs, à une suite de généralisations déprimantes, alors qu’un examen approfondi des données fait apparaître de nombreuses réussites. En Afrique du Nord et de l’Ouest, par exemple, la production agricole par habitant a crû de plus de 40 % entre 1983-1985 et 2003-2005, et la production totale a progressé en valeur d’un montant égal à celui constaté en Asie après la révolution verte des années 1960 (1). Autre réussite : celle des petits exploitants qui produisent des variétés hybrides de maïs au Zimbabwe et au Kenya ainsi que de manioc et de coton en Afrique de l’Ouest (2). Vus de loin, les résultats peuvent sembler mitigés, car chaque technologie doit s’adapter à un environnement social, économique, institutionnel et commercial spécifique.

De même, Paarlberg accorde trop peu d’attention aux efforts considérables qui ont récemment été déployés sur le continent. Les donateurs internationaux ont par exemple apporté leur soutien à deux initiatives stratégiques de premier plan en faveur de l’agriculture : l’Alliance pour une révolution verte en Afrique et le Programme de développement agricole de l’Union africaine [CAADP]. Dans le même temps, les biotechnologies agricoles ont reçu un appui significatif des pays africains eux-mêmes. Un sérieux travail d’évaluation a été mené par le panel sur les biotechnologies de haut niveau mis en place par l’Union africaine. Des programmes de recherche sur les cultures OGM sont en cours dans des pays aussi divers que l’Afrique du Sud, le Burkina Faso et le Malawi.

Paarlberg soutient que les OGM ont « défense d’entrer » en Afrique, parce que des lobbys européens ont imposé des « réglementations étouffantes », fondées sur « des précautions extrêmes ». Il dresse une longue liste de coupables, allant des ONG Food First, Greenpeace ou la Fédération internationale des mouvements d’agriculture biologique à l’ONU, en passant par la Fondation Ford. À tous, il reproche de faire obstacle à « une solution à la pauvreté rurale fondée sur la science ».

En réalité, le lobby pro-OGM s’est montré tout aussi actif, bombardant les décideurs et les médias d’argumentaires marketing enjôleurs et de voyages tous frais payés au siège de ses entreprises. Le gouvernement américain a sponsorisé des projets offrant de former les organismes de contrôle africains aux problématiques de la biosécurité et promouvant des cadres législatifs exemplaires. Parmi ces projets, on compte les programmes d’échanges scientifiques du bureau américain des Affaires agricoles à l’étranger et un projet de soutien aux biotechnologies agricoles chapeauté par l’Usaid.

L’affirmation de Paarlberg selon laquelle les décisions des gouvernements africains auraient été principalement influencées par les positions d’acteurs non africains, hostiles aux OGM, n’est pas fondée. Au contraire, pro- et anti-OGM se sont livrés à une féroce partie de bras de fer, régulateurs et décideurs africains ayant souvent été réduits malgré eux au rôle de spectateurs.

 

Contre tout dogmatisme

En attendant, sur le terrain, des données précises, recueillies au cas par cas, éclairent les conditions dans lesquelles les agriculteurs peuvent tirer bénéfice des technologies OGM. Cela dépend de tout un éventail de facteurs techniques, agronomiques et institutionnels. Ainsi un caractère transgénique donné [comme la capacité à résister à certains types d’insectes] n’est-il intéressant que s’il existe pour des variétés de plantes capables de pousser dans un environnement contraignant. Un bon rendement dépend fortement d’une qualité de sol et d’une irrigation dont les agriculteurs les plus pauvres sont typiquement dépourvus. Comme l’ont démontré les expériences de petits agriculteurs cultivant du coton Bt en Afrique du Sud, la technologie OGM doit, pour profiter aux plus pauvres, être accompagnée par des infrastructures et des institutions adaptées.

Ces résultats contrastent avec le triomphalisme affiché de certains rapports enregistrant l’expansion des cultures génétiquement modifiées à travers le monde, comme celui que publie chaque année le Service international pour l’acquisition d’applications biotechnologiques pour l’agriculture [une ONG]. À y regarder de près, le rapport 2008 nous apprend que, sur vingt-cinq pays cultivant des OGM, seuls huit ont planté plus d’un million d’hectares. Trois pays assurent à eux seuls près de 80 % de la surface totale des cultures OGM dans le monde, soit 125 millions d’hectares : les États-Unis (62,5 millions d’hectares), l’Argentine (21 millions) et le Brésil (près de 16 millions). En outre, les cultures OGM commercialisées jusqu’à présent sont majoritairement des variétés de maïs et de coton Bt résistant aux insectes et des variétés de soja résistant aux herbicides, qui ont été conçues pour les grands exploitants et sont principalement utilisées par eux.

Des décisions difficiles attendent les responsables des politiques agricoles en Afrique. Les biotechnologies feront certainement partie de l’approche mixte préconisée à la fois par la Banque mondiale dans son « Rapport sur le développement dans le monde 2008 » et par l’« Évaluation internationale des connaissances, des sciences et des technologies agricoles pour le développement 2008 » [menée par la Banque mondiale et la FAO]. Mais de lourdes incertitudes demeurent, comme la question de savoir comment les cultivateurs auront accès aux marchés où les produits OGM font l’objet de restrictions, ou concernant les risques potentiels que cette technologie fait courir à l’environnement ou à la santé. Une position d’attentisme informé semble raisonnable dans ce contexte.

Que nous réserve l’avenir ? L’un des arguments clés de Paarlberg est d’affirmer que l’on freine le développement de technologies prometteuses et la recherche à long terme. Il invoque les efforts entrepris pour développer un maïs OGM résistant à la sécheresse, dans le cadre d’un des plus importants programmes de la Fondation africaine pour les technologies agricoles, soutenu par la Fondation Bill et Melinda Gates. Impliquant divers organismes de recherche et d’aide au développement publics et privés, cette initiative de grande ampleur inclut des approches variées : les techniques conventionnelles, les applications de la génomique, la sélection basée sur les marqueurs génétiques et la modification génétique. Mais Paarlberg reste focalisé sur les technologies OGM, et maintient que c’est là que les percées sont nécessaires.

Il est essentiel de mener des recherches sans application immédiate afin de développer les techniques agricoles du futur. Mais en exagérer les résultats possibles présente de sérieux inconvénients. Comme on l’a vu avec les biotechnologies médicales, l’effet de mode peut avoir des effets pervers sur l’innovation. Il conduit à détourner les fonds disponibles au détriment d’autres recherches, et à resserrer le champ des recherches autour de la génétique, sans prendre en compte les dynamiques environnementales, comportementales et synergiques. L’agronomie connaîtra une évolution similaire si nous ne conservons pas une vision équilibrée des options possibles.

Que l’on soit pour ou contre, adopter une position dogmatique, non scientifique, à propos des OGM ne rend service à personne, et surtout pas aux agriculteurs africains. Nous avons besoin d’une approche plus factuelle que celle de Paarlberg ; une approche qui encouragerait plusieurs axes de développement pour l’agriculture, appuyée sur une recherche scientifique de haute qualité et attentive aux spécificités de chaque situation.

 

Cet article est paru dans la revue Nature le 13 août 2009. Il a été traduit avec l’aide de Claire Richard.

A New Delhi, la voix des bidonvilles

« On tellement étudié notre façon de vivre, tellement parlé de celle dont nous devrions vivre ». « Nous », ce sont les habitants de Nangla Maachi, un bidonville démoli pour les besoins des Jeux du Commonwealth qui se tiennent cette année à Dehli.

L’épisode est relaté dans Trickster City, recueil hybride de textes (nouvelles, reportages, vignettes…) composés par de jeunes auteurs issus de ces implantations illégales dont regorge la mégapole. « Des voix que l’on n’a jamais auparavant entendu dans la littérature en hindi, et encore moins en anglais », souligne le magazine Tehelka. Pas de pathos, de clichés ou de complaisance dans ces récits de déplacements forcés au gré d’un développement urbain phénoménal; mais, souligne le quotidien émirati The National, « des textes précis, émouvants et souvent pleins d’humour qui décrivent une réalité allant à l’encontre du récit dominant des médias indiens » qui peignent ces quartiers d’un seul bloc de noirceur. Le recueil met au contraire un point d’honneur à en rendre les nuances, à décrire dans toute leur complexité « les vies minuscules, presque invisibles » qui s’y déroulent, précise The Hindu.

Michel Kokoreff : « La France est écartelée entre la crispation sécuritaire et le pragmatisme »

Votre livre est sorti à peu près au moment où émergeait, en France, le débat sur les salles de consommation de drogues. Depuis, le débat a tourné court avec la fin de non-recevoir opposée par l’Etat au rapport de l’Inserm en faveur de ces salles. Que vous inspire cette réaction des pouvoirs publics ?

Elle ne me surprend pas. Le président de la République et le gouvernement défendent et incarnent à outrance une politique hyper-sécuritaire. Mais cette crispation n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans la droite ligne, si j’ose dire, de la position de l’Etat depuis la loi de 1970, qui consiste à traiter les drogués comme des délinquants tout en jouant sur les peurs que « la » drogue suscite au sein de la société française. Ainsi, parler de « salles de shoot » n’est pas neutre. Car enfin, quel est l’enjeu ? Il s’agit non pas d’inciter à la consommation, mais de réduire les risques sanitaires et sociaux liés aux usages d’héroïne ou de crack. Et nous savons que ce dispositif fonctionne. Diverses études internationales montrent qu’il favorise une diminution de la consommation, des risques sanitaires liés à l’injection, de la contamination par le sida, des overdoses. Il aide aussi à sortir de la grande vulnérabilité sociale dans laquelle se trouvent nombre d’usagers par intraveineuse ou de « crackers ». Ce qui importe, c’est de prendre en compte ces faits afin d’orienter l’action publique de façon positive.

 

Cela constituerait une évolution profonde de l’attitude des pouvoirs publics, voire de la société toute entière…

En effet. Mais il n’y a pas lieu d’être totalement pessimiste. D’une part, ce débat a pu émerger malgré le contexte hyper-sécuritaire que l’on connaît. Parce que des associations (Asud, Act Up, etc) ont su apparaître comme des acteurs à part entière de ce domaine. Ils sont entendus des élus, qui sont directement confrontés aux problèmes et conduits à adopter une position pragmatique. D’autre part, une majorité de Français se disent favorables à l’ouverture de salles de consommation de drogue sous contrôle médical, selon un sondage Ipsos rendu public le 19 août dernier : 53% des personnes interrogées se déclarent très favorables (11%) ou plutôt favorables (42%) à l’ouverture de lieux « où les toxicomanes peuvent venir librement avec leur drogue pour la consommer sous contrôle médical et sanitaire », tels qu’il en existe dans certaines villes européennes. A l’inverse, 47% des Français sont opposés à cette idée. Ce débat est donc très emblématique des ambiguïtés de la question des drogues aujourd’hui.

 

A l’heure où la plupart des pays occidentaux, y compris les Etats-Unis, paraissent tendre vers plus de pragmatisme, le débat reste en France relativement tabou. Existe-t-il une « exception »  française en la matière ?

Depuis une vingtaine d’années, la plupart des pays européens ont assoupli leur législation. Certes, les politiques sont disparates. Mais beaucoup de nos voisins considèrent l’usage comme une infraction qui ne doit plus être sanctionnée par la prison. C’est le cas en Espagne, en Italie, au Portugal, en République tchèque pour tous les stupéfiants, en Belgique, en Irlande et au Luxembourg pour le cannabis, où la loi prévoit des avertissements, des amendes. Aux Etats-Unis, un important débat s’est organisé autour de la légalisation de la marijuana, début 2009, quand l’Etat de Californie – où son usage thérapeutique est autorisé depuis 1996 – était au bord de la faillite. Les partisans de la légalisation avancent qu’elle rapporterait 1 milliard de dollars au budget de l’Etat par an.

En France, ce débat est inimaginable, pour plusieurs raisons. Il existe d’abord une véritable intolérance à l’égard des drogues illicites, et par extension des drogués. Une « panique morale » s’est emparée de la société après Mai 68 face à des consommations qui demeuraient l’apanage de couches restreintes, sans commune mesure avec l’extension quelles ont eu au même moment aux Etats-Unis. Depuis, la tolérance à l’égard du cannabis s’est accrue, ce que l’on peut expliquer comme un effet de génération et le fruit de la banalisation des consommations. Mais il est difficile d’aborder le sujet des drogues, à l’école, en famille, de façon crédible, sans tabou. Le contraste avec la définition sociale de l’alcool et le tabac est saisissant, même si les choses ont évolué pour ce dernier. Mais la prégnance du jugement moral ne doit pas masquer une autre explication : le rôle de l’Etat instituteur du social. La citoyenneté n’est possible que si la loi définit des interdits et des normes. En ce qui concerne les drogues, leur usage ne concerne pas l’individu privé, il menace la collectivité, et c’est bien celle-ci qui réagit.

 

Vous citez dans votre livre l’enquête de Robert Baillon, menée il y a dizaine d’années, sur les consommations illicites des lycéens ; elle montrait, à rebours des idées reçues, que l’on consommait davantage dans les « bons quartiers » qu’ailleurs. Comment expliquer que la drogue reste associée, dans l’imaginaire collectif, aux « banlieues » ?

Les enquêtes de l’OFDT comme le Baromètre Santé le démontrent avec force : consommer des drogues, en particulier du cannabis, mais aussi de la cocaïne, n’est plus un phénomène que l’on peut expliquer en termes de marginalité ou d’exclusion. Qu’on le veuille ou non, il s’agit de phénomènes de masse qui se sont fortement démocratisés depuis une dizaine d’années dans tous les pays d’Europe de l’Ouest, notamment en France. Il n’en demeure pas moins de fortes différenciations sociales. La consommation des milieux socialement bien intégrés est peu ou pas visible. Elle n’est pas ou peu enregistrée par les institutions. Elle n’est pas définie comme un problème d’ordre public ni de sécurité. C’est toute la différence avec les « banlieues », qui nous renvoient effectivement à un imaginaire des classes dangereuses du temps des Misérables. Au fond, si le sentiment peut se répandre que la drogue est partout, cet imaginaire « spatialise » l’illicite, il l’ancre dans un territoire. A travers les « jeunes à casquettes », il trouve une figure emblématique.

 

La politique prohibitionniste est-elle tenable ?

Le modèle prohibitionniste, dans lequel s’inscrivent la plupart des pays occidentaux, montre aujourd’hui ses limites. Car la prohibition n’a pas empêché l’essor des drogues – on le voit avec l’explosion du cannabis ou de la cocaïne, aux Etats-Unis comme en France. De plus, elle a favorisé une culture de la clandestinité, une forme d’hypocrisie sociale. A l’inverse, la politique de tolérance des Pays-Bas n’a pas conduit à une explosion des consommations – les données sur la prévalence indiquent un niveau deux fois moins important qu’en France selon les données de l’OEDT (Observatoire européen des drogues et des toxicomanies). Comment sortir de la prohibition ? C’est toute la question. L’enjeu est d’assumer une politique de gestion des drogues permettant de réorienter l’action publique vers la réduction des risques et la prévention des abus. Il nous faut tourner le dos au mythe d’une société sans drogues.

 

Propos recueillis par Books

Ci-gît le village modèle de Ford

Durant l’été 1927, un certain Willis Blakeley, 37 ans, cadre chez Ford, débarquait dans le port brésilien de Belém, à l’embouchure de l’Amazone, après une fastidieuse traversée de deux semaines depuis New York. Il avait été envoyé au Brésil pour une mission secrète : négocier avec le gouvernement des concessions et fonder une plantation de caoutchouc organisée autour d’un village, sur des terres que la compagnie avait repérées le long du Tapajós, un affluent de l’Amazone, à mille kilomètres et six jours de bateau de Belém.

Ce projet, en gestation depuis deux ans, était la pièce la plus ambitieuse du programme de villages industriels modèles conçu par Henry Ford – la construction de petites communautés autosuffisantes où l’industrie et l’agriculture coexisteraient, s’épaulant l’une l’autre, libérées des forces corrosives du capitalisme. Dans l’esprit de Ford, il s’agissait fondamentalement de bourgs typiques de l’Amérique moyenne : des maisons à bardeaux disposées autour de placettes, avec scieries et usines hydroélectriques, et, pour l’édification morale des habitants, des activités comme le golf et le quadrille. Dès le début des années 1920, Ford avait inauguré plusieurs de ces villages aux États-Unis. Il avait à présent décidé d’en fonder un – baptisé Fordlandia – en ce lieu reculé et inhospitalier des tropiques, à la fois pour libérer son entreprise de sa dépendance envers le caoutchouc importé, et pour exporter dans la jungle ses valeurs du Middle West. À la clé, rien moins que la « rédemption » de l’Amazonie, selon son fils Edsel.

 

Une métaphore du provincialisme et de la présomption de l’Amérique

Mais Blakeley faisait un bien piètre émissaire pour si noble expérience ! À bord du bateau pour Belém, alors même qu’on lui avait demandé de ne souffler mot, il se vantait déjà de sa mission auprès de ses compagnons de voyage. Et, à peine arrivé dans cette ville en plein essor que l’écrivain portugais José Maria Ferreira de Castro avait surnommée « la Mecque mondiale de la dépravation », il faisait ribote, buvait excessivement et s’engageait avec le consul américain dans une opération douteuse consistant à acheter des bons du Trésor de l’État de Parà, en faillite, pour les revendre à grand profit une fois le projet Fordlandia ébruité.

Après avoir obtenu du gouvernement brésilien à peu près tout ce que Ford souhaitait – des avantages fiscaux aux concessions de bois et de minerais – et acheté une vaste étendue de terres le long du Tapajós pour la modique somme de 125 000 dollars, Blakeley se rendit immédiatement impopulaire en s’installant dans une confortable fazenda, quand ses contremaîtres devaient se contenter d’un dortoir délabré et ses employés de hamacs installés sous des appentis. En outre, le désintérêt de Blakeley pour les installations sanitaires transforma bientôt le chantier en nid à moustiques, provoquant une vague de malaria qui interrompit le travail pendant un mois. Les équipes commencèrent à abattre les arbres au plus fort de la saison humide ; les pluies quotidiennes sapant toute tentative de brûler le bois coupé, le sol se retrouva jonché de broussailles carbonisées. Pour nettoyer le terrain, on l’aspergea de kérosène et on y mit le feu, ce qui provoqua le plus grand incendie qu’ait jamais connu l’Amazonie. Des milliers d’oiseaux et d’animaux périrent dans les flammes.

Quand Ford démit Blakeley de ses fonctions, en octobre 1928, Fordlandia n’était que chaos. En novembre, des émeutes éclataient après que les cuisiniers eurent servi un repas immangeable composé de viande avariée et de poisson pourri. La mésaventure de Blakeley avait donné le la de ce qui allait suivre. Et elle offre à Fordlandia, le livre où Greg Grandin raconte par le menu l’histoire de la malencontreuse aventure brésilienne du constructeur automobile, l’un de ses passages les plus mémorables.

Professeur d’histoire de l’Amérique latine à la New York University, Grandin retrace ces vingt ans pendant lesquels Ford se démena pour arracher des bénéfices à la jungle, un combat qui mit aux prises l’efficacité de ses méthodes avec un environnement chaotique qui résistait à toutes les tentatives d’apprivoisement. L’industriel aborda pourtant ce projet avec une belle assurance et un souverain mépris des détails. On délégua à des managers inefficaces le soin de recruter les hommes : Ford lui-même ne se rendit jamais sur le site. Les dirigeants politiques brésiliens, quant à eux, se servirent du projet pour exciter les passions nationalistes : ils abrogèrent les exemptions fiscales d’abord accordées, confisquèrent les cargaisons et les graines d’hévéas expédiées par Ford. Et, comme l’explique Grandin, au moment où le projet commençait à décoller, avec à sa tête des dirigeants plus sensés, il était déjà trop tard. L’utopie de Ford devint une métaphore du provincialisme et de la présomption de l’Amérique – de son orgueil démesuré.

Né en 1863 dans une ferme du Michigan, Ford s’était révélé dès l’enfance un génie de la mécanique. Mais la réussite ne vint que sur le tard : il fonda Ford en 1903, à 40 ans, et fabriqua la première Ford T cinq ans plus tard. En 1910, il ouvrait son usine automobile révolutionnaire de Highland Park, au nord du centre-ville de Detroit (1). Dès 1920, plus de deux millions de Ford T sortaient de ses chaînes chaque année – la moitié des voitures produites et commercialisées aux États-Unis.

Le personnage apparaît de prime abord sympathique à la lecture du livre de Grandin. Au début de sa carrière, Ford était un défenseur de l’environnement, un internationaliste, un progressiste qui avait inauguré le salaire ouvrier à cinq dollars par jour, et un pacifiste. Bien qu’il n’aimât pas lire (beaucoup le soupçonnaient d’être inculte), c’était un homme aux idées et aux engouements exceptionnels : il pensait que le progrès humain reposait sur une « activité constructive, rationnellement ordonnée », susceptible d’être « exportée dans n’importe quel pays pour contribuer à apaiser les passions politiques ».

Sous l’influence conjuguée de l’idéal d’autonomie prôné par le philosophe Ralph Waldo Emerson et de ses propres origines rurales, Ford soutenait qu’une relation symbiotique entre l’agriculture et l’industrie résoudrait le problème de la pauvreté urbaine, atténuerait la dureté du travail des champs et libérerait les hommes des inévitables soubresauts de l’économie. « Nous ne pouvons pas manger nos machines, ni nous en vêtir, disait-il. Quand c’est de survie qu’il s’agit, nous allons aux champs. Avec un pied dans l’agriculture et l’autre dans l’industrie, l’Amérique est en sûreté. »

C’est dans cet esprit que Ford lança son programme de villages-usines et ordonna à ses chimistes de travailler sur l’usage industriel des végétaux. Nombre de ses idées, comme son désir d’utiliser la graine de soja de toutes les manières possibles, étaient « insensées, version moderne de l’alchimie médiévale », note Grandin : « Ford se mit même à parler de la possibilité de “voitures qui poussent” et fit fabriquer une carrosserie entièrement composée de plastique (dérivé de la graine de soja). Surnommée la “voiture graine de soja”, elle fut abandonnée dès qu’il devint évident que la forte odeur mortuaire due au formol utilisé pour la transformation du plastique n’irait pas en s’atténuant. »

L’aventure brésilienne commença à prendre forme un après-midi de l’été 1925, lors d’un déjeuner dans la maison de Ford à Dearborn, dans le Michigan. En compagnie de Harvey Firestone, le fondateur de l’entreprise de pneus du même nom, l’un de ses meilleurs amis, il discuta notamment de la proposition faite par sir Winston Churchill, le secrétaire d’État britannique aux Colonies : former un cartel du caoutchouc entre toutes les plantations britanniques d’Asie du Sud-Est, région qui avait alors le quasi-monopole de la production de latex. Le secrétaire d’État au Commerce, Herbert Hoover, avait averti les industriels américains de surcoûts pouvant représenter jusqu’à un demi-milliard de dollars si les Pays-Bas et la France se joignaient au plan britannique ; et les pressait de songer à faire pousser leur propre caoutchouc en Amérique latine. Ford – qui dépendait du caoutchouc pour la fabrication de nombreuses pièces – avait caressé, puis abandonné, l’idée de créer des plantations dans les Everglades, en Floride. Mais, après ce déjeuner, l’ambition refit surface. À la fin du repas, Ford demanda à Ernest Liebold, son secrétaire personnel, de « trouver les meilleurs endroits pour faire pousser le caoutchouc ». Celui-ci opta bientôt pour la jungle amazonienne.

 

La catastrophe de 1930

Le choix paraissait logique. Pendant la plus grande partie du XIXe siècle, l’Amazonie avait été l’unique région productrice de caoutchouc au monde. Les seringueiros, récoltants misérables vivant dans l’isolement, au cœur de la jungle, formaient le premier maillon d’une chaîne de production et de distribution archaïque, antithèse de l’hyperefficacité des usines Ford. Levés avant l’aube – lorsque la sève s’écoule le plus facilement –, ils incisaient les hévéas géants pour en recueillir le nectar, goutte après goutte. Puis ils plaçaient le latex au-dessus d’un feu, jusqu’à obtenir une boule noire de caoutchouc. Ils la remettaient alors à un négociant qui l’acheminait en descendant le fleuve jusqu’à Belém.

À son apogée, à la fin du XIXe siècle, le travail éreintant des seringueiros fut à l’origine de villes comme Belém et Manaus. Pourtant, le déclin avait alors déjà commencé : Henry Wickham, un aventurier britannique, avait fui l’Amérique latine en 1876 avec des milliers de graines de caoutchouc qu’il confia aux Jardins botaniques royaux de Londres. Les semis qu’on y cultiva, écrit Grandin, « furent à l’origine de toutes les plantations de caoutchouc ultérieures dans les colonies britanniques, françaises et hollandaises ». En 1912, la Malaisie occidentale et Sumatra exportaient 8 500 tonnes de latex, loin des 38 000 tonnes de l’Amazonie ; dix ans plus tard, les colonies du Sud-Est asiatique en vendaient 370 000 tonnes et le commerce du caoutchouc brésilien s’était effondré.

Les dirigeants du pays virent en Ford le sauveur potentiel de l’activité. L’industriel était encore plein d’amertume, après l’échec de son projet de construction d’une gigantesque « Arcadie industrielle », à Muscle Shoals, dans l’Alabama. Le Congrès américain l’avait rejeté en 1924, malgré cinq années de lobbying intensif. « S’étant vu refuser l’opportunité de sauver une vallée rurale déshéritée des Appalaches, écrit Grandin, il alla en trouver une autre en Amazonie. »

L’historien passe en revue les décisions aberrantes prises par les responsables américains. Einar Oxholm, le successeur de Blakeley, un Norvégien qu’un collègue décrivit comme un « homme grand » avec une « petite tête », avait une réputation d’« honnêteté absolue » qui le perdit. Bien décidé à ne pas passer pour un homme que l’on gruge facilement, il refusa la proposition raisonnable d’une compagnie brésilienne pour décharger ses bateaux – puis dépensa six fois plus pour accomplir ce travail par ses propres moyens. Il s’aliéna également les douaniers brésiliens, qui demandaient légitimement à être défrayés pour remonter le fleuve pendant des jours afin d’examiner ses cales – les accusant de corruption.

Oxholm ne fit pas grand-chose non plus pour remettre de l’ordre dans la pagaille laissée par Blakeley. La mauvaise qualité du logement, les contremaîtres brutaux et une nourriture immangeable entretenaient l’instabilité de la main-d’œuvre. Tout comme une nouvelle règle édictée par Ford depuis le Michigan, imposant le paiement des ouvriers en liquide plutôt qu’en avoirs sur des biens de consommation : « Il n’y avait rien pour les empêcher de retourner dans la jungle une fois qu’ils avaient gagné suffisamment pour vivre quelques mois sans travailler. »

Il y eut aussi l’insistance de Ford à faire appliquer à Fordlandia la prohibition, en vigueur dans le Michigan dès 1916, quatre ans avant sa généralisation à l’ensemble des États-Unis. Comme on pouvait s’y attendre, ces velléités d’imposer des lois morales dans la jungle échouèrent. Oxholm ne donnait d’ailleurs guère l’exemple : ayant développé un penchant pour la cachaça con limão, un alcool local au citron, il s’esquivait souvent de son poste, en début d’après-midi, pour siroter sa boisson favorite dans un hamac, en contemplant l’agitation de Fordlandia depuis l’autre rive. Ford eut beau essayer de transformer la plantation en l’une de ses villes modèles du Michigan, elle finit par ressembler davantage à « une Mecque de tous les parias, criminels compris, de la vallée de l’Amazone », comme la décrivit l’un des cadres de Ford venus sur le site.

Tout s’écroula en 1930. Au moment même où « Fordlandia semblait avoir surmonté ses débuts difficiles pour s’installer dans une routine viable », comme l’écrit Grandin. « La construction de l’usine était presque achevée et les équipes s’enfonçaient dans la jungle, défrichant toujours plus de terrain, plantant toujours plus d’hévéas, traçant toujours plus de routes. » Mais un ordre de Ford obligeant les employés à manger l’infâme pitance servie au réfectoire, repas ensuite déduit de leur salaire, déclencha une nouvelle émeute. Les ouvriers détruisirent machines et véhicules, brisèrent les horloges – autre manifestation absurde de la culture d’entreprise américaine. Le gouvernement brésilien envoya des troupes pour rétablir l’ordre, mais trop tard : Fordlandia n’était plus que ruines.

 

Ford, prisonnier de ses contradictions

Le récit de Grandin est parfois un peu décousu, mais il met habilement en parallèle le désastre amazonien et la propre déchéance de Ford. Car, tandis que son projet chéri périclitait au Brésil, l’industriel devenait impopulaire chez lui. Ses qualités progressistes avaient toujours eu pour contrepartie de puissants ressentiments : c’était un admirateur du fascisme et du nazisme, un antisémite notoire et un ennemi mortel des syndicats. Son aide de camp, Harry Bennett, un ancien boxeur, était à la tête d’une armée privée de 3 000 hommes qui espionnait les ouvriers et attaquait les employés soupçonnés de sympathies syndicales à coups de revolvers, de fouets, de matraques, entre autres « moyens persuasifs ».

Le déclenchement de la Grande Dépression ne fit qu’approfondir les antipathies de Ford et intensifier sa quête de boucs émissaires. Il devint un admirateur du père Coughlin, animateur de radio antisémite. Et son combat contre les droits des salariés prit une tournure plus brutale. Le 7 mars 1932, les « hommes de main » de Bennett ouvraient le feu sur des employés licenciés qui marchaient sur l’usine de River Rouge pour demander du travail et de la nourriture, faisant cinq morts.

À vrai dire, Ford était pris dans un écheveau de contradictions : « Il défendait le droit de vote pour les femmes, mais ne leur offrait pas le même salaire qu’aux hommes. Il souhaitait avec passion placer la souveraineté des États-Unis sous l’autorité de la Société des Nations et parla du besoin de “gouvernement mondial” dès les années 1940, mais condamna ensuite l’“internationalisme” des Juifs. Il plaida pour la nationalisation des chemins de fer et des télécommunications, mais haïssait Franklin D. Roosevelt et refusa de se soumettre aux dispositions du New Deal. Il exaltait la dignité de l’ouvrier et se posait en pourfendeur du “capitaliste”, mais il était violemment hostile au syndicalisme. C’était, enfin, un pacifiste radical, qui concéda une fois qu’il faudrait peut-être une dernière guerre majeure pour parvenir au désarmement mondial. »

La plantation ne se remit jamais de sa mise à sac, en décembre 1930. En mars 1931, du fait des obstacles dressés par la classe politique brésilienne, 16 000 tonnes de matériel appartenant à Ford – de la peinture, de l’acier, des rails, des étagères, des meubles, des outils, du papier, des appareils médicaux, des instruments d’arpentage, de l’équipement électrique, des éviers, etc. – croupissaient dans les entrepôts des douanes. De nouvelles élections amenèrent bien au pouvoir des dirigeants plus conciliants, permettant aux produits de commencer à s’écouler doucement, mais les managers de Ford restaient inconscients des difficultés de l’environnement – dédaignant, par exemple, l’aide de naturalistes du cru, qui auraient pu prévenir ou limiter l’invasion des chenilles, champignons et autres punaises qui détruisirent la récolte de caoutchouc de Fordlandia. Quand les équipes de maçons se mirent enfin à bâtir des logements en dur, elles suivirent des plans conçus pour le Michigan rural, pas pour l’Amazonie : « Il s’avéra que les toits métalliques doublés d’amiante, que les ingénieurs avaient choisis pour arrêter les rayons du soleil, conservaient en réalité la chaleur. “Les maisons des ouvriers étaient plus chaudes que les portes de l’enfer, confia un ancien prêtre de Fordlandia, parce qu’un lointain ingénieur avait décidé qu’un toit métallique était préférable à un matériau plus traditionnel comme le chaume.” »

Finalement, l’entreprise décida d’abandonner l’essentiel du site pour installer une nouvelle plantation plus en amont du fleuve, à Belterra. Là, Ford parvint à produire un peu de caoutchouc et la nouvelle communauté prit l’allure d’un village pimpant comme on en trouve dans l’Amérique profonde, suscitant les louanges de célébrités venues le visiter, comme Walt Disney. Ce dernier en tira même un documentaire intitulé The Amazon Awakens, qui montrait des images d’ouvriers de Ford en train de jouer au golf sur un terrain impeccable.

Mais Belterra était un village-mirage. Quand Henry Ford II, le petit-fils du fondateur, fut nommé président de la compagnie en 1945, l’une de ses premières décisions fut d’en finir. Au terme de près de vingt ans et 20 millions de dollars d’investissements, le terrain fut bradé à l’État brésilien pour 244 200 dollars – le montant exact des indemnités de licenciement dues par la compagnie aux employés de la plantation. Henry Ford était alors un homme brisé, sénile, malade et accablé par la mort précoce de son fils Edsel. L’État brésilien, lui, abandonna Fordlandia dans les années 1950, laissant la ville se désagréger dans la touffeur équatoriale. Mais, comme le remarque Grandin en conclusion de ce livre captivant, la vision fordienne d’un paradis agro-industriel au cœur de la jungle a depuis été récupérée par les géants de l’agro-industrie comme Cargill, avec des conséquences dévastatrices : aujourd’hui, là où Fordlandia et Belterra se dressaient naguère, des usines de transformation du bois et d’immenses plantations de soja sont en train de détruire une bonne partie de l’Amazonie.

 

Ce texte est paru dans la New York Review of Books le 8 octobre 2009. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Le meilleur ami de l’homme

Il y a dix mille ans, les cochons sauvages et leurs prédateurs humains peuplaient peu ou prou les mêmes surfaces habitables. Plus tard, avec l’émergence de l’agriculture et de la sédentarisation, la cohabitation a dû s’installer sous la forme d’une relation quasiment symbiotique, où l’animal sauvage en voie de domestication s’est transformé en un charognard omnivore qui s’immisçait dans les villages. Bien plus tôt, il y a environ quinze mille ans, un processus semblable avait dû se produire entre l’être humain et le loup, l’ancêtre des premiers chiens. Le passage de l’état sauvage à l’état de domestication se produisit quand les loups ou les cochons domestiques furent isolés de la population sauvage pour la reproduction ; cette séparation est l’élément clé de tout processus de domestication. En ce qui concerne le cochon, on a retrouvé des dents de lait de porcelet dans des villages des tout débuts de la préhistoire, d’Orkney jusqu’en Irak ; ce qui prouve bien que des groupes de cochons circulaient en toute liberté entre les habitations, comme ils le font d’ailleurs encore aujourd’hui dans beaucoup de villages du monde.

La viande de porc a toujours été une viande appréciée, mais les religions juive et musulmane l’interdisent : « Vous ne mangerez pas le porc, qui a le sabot fourchu et fendu mais qui ne rumine pas : vous le regarderez comme impur » (Lévitique XII, 7 ; Deutéronome, XIV, 8) ; « La bête trouvée morte, le sang, la chair de porc […] vous sont interdits » (Coran, 5, 4). En général, on admet que la raison pour laquelle, jadis, le porc fut décrété intouchable était liée à son régime alimentaire omnivore, qui comprend notamment les excréments d’autres animaux, et au fait qu’il peut être porteur de germes pathogènes pour l’homme. C’est possible. Néanmoins, il ne faut pas oublier que dans les lois bibliques le porc est nommé avec beaucoup d’autres espèces d’oiseaux, de mammifères et d’insectes qui ont vraisemblablement tous été déclarés impurs parce que, anatomiquement parlant, ils étaient différents des autres espèces pures. Le chameau, par exemple, est impur parce qu’il « rumine, mais n’a pas le sabot fendu ». Le porc est donc différent du mouton, ou du bétail en général, puisqu’il a le problème inverse : il a le sabot fendu, mais il ne rumine pas…

Dans l’ouvrage collectif « Les cochons et les hommes », l’un des chapitres, écrit par Caroline Grigson, est consacré au Croissant fertile (1) du Ve au IIIe millénaire avant notre ère. La fouille des sites archéologiques n’a apporté aucune preuve d’une quelconque interdiction du porc qui y aurait eu cours. Mais on n’a retrouvé de restes de l’animal qu’à des endroits suffisamment pluvieux ou irrigués pour permettre l’installation d’un habitat humide et ombragé. L’auteure suggère qu’à cette époque lointaine les porcs servaient sans doute à nourrir le menu peuple, et qu’ils étaient élevés par petits groupes, alors que les moutons et les chèvres étaient élevés en troupeaux, sous la direction et pour le compte de l’élite au pouvoir. Selon les éditeurs de ce livre, ceci indiquerait une autre origine possible de l’interdit alimentaire frappant le porc : il viendrait d’une volonté des prêtres de garder le contrôle politique de la population.

 

Le noble sanglier et le vilain cochon

Ce livre est le fruit d’un projet de recherche en bioarchéologie sur la domestication du cochon. Les vingt chapitres sont répartis en cinq sections : l’évolution, l’histoire de la domestication du cochon, la méthode d’interprétation des vestiges archéologiques, des études ethnographiques et le cochon dans le rituel et l’art. Aujourd’hui, on ne pense plus que le cochon a été domestiqué après les chèvres, les moutons et le bétail. On ne pense plus non plus que la zone du Croissant fertile a été à l’origine l’unique centre de domestication, celui à partir duquel le cochon aurait été importé en Europe avec d’autres bestiaux par des paysans migrants. Des études moléculaires ont démontré que, pendant toute la période de la préhistoire, des cochons sauvages se sont développés au sein de colonies humaines, dans différentes zones, de la Suède jusqu’aux îles du Pacifique, et que le croisement entre le cochon sauvage et le cochon domestique a perduré très longtemps.

La relation des êtres humains avec le cochon est plus vaste et plus complexe qu’avec toutes les autres espèces d’animaux. Et, au-delà des renseignements qu’il donne sur l’archéozoologie du cochon, l’intérêt majeur de ce livre réside dans la mise en évidence des différentes attitudes culturelles adoptées vis-à-vis du cochon domestique et du cochon sauvage, au cours de l’histoire, de l’Europe au Japon en passant par la Nouvelle-Guinée. Il y a deux visions contradictoires de la place du cochon dans les sociétés humaines. D’une part, il y a la chasse au sanglier sauvage, avec toute l’iconographie associée au sanglier qui en fait une bête courageuse et très dangereuse ; et, d’autre part, il y a l’élevage du cochon domestique, souvent ravalé au rang de créature sale, porteuse de maladies et d’une gloutonnerie monstrueuse. Contrairement à d’autres époques, ces deux visions cohabitaient pacifiquement dans l’Europe du Moyen Âge. La méthode principale d’élevage du cochon domestique était celle de la glandée dans les forêts royales ; elle est décrite au chapitre consacré à la transition du cochon élevé en forêt au cochon élevé à la ferme. À l’époque féodale, alors que la société était divisée en clergé, noblesse et tiers état, et que l’utilisation ainsi que la propriété de la forêt étaient un privilège de la noblesse, la glandée faisait partie des ressources économiques de celle-ci. Le sanglier était un des cinq gros gibiers et devait donc apparaître dans tout tableau de chasse digne de ce nom, mais le cochon, lui aussi, était associé à l’idée d’abondance. La proximité entre le sanglier sauvage et le cochon n’est donc pas que biologique. Elle est aussi symbolique.

 

Ce texte est paru dans The Times Literary Supplement le 25 juillet 2008. Il a été traduit par Anne-Marie Gosselin.

Le mythe de l’unité espagnole

Qui contrôle le présent contrôle le passé et qui contrôle le passé contrôle le futur. Telle fut la réflexion que George Orwell rapporta dans sa besace en Angleterre, après avoir fait l’expérience, dans la Barcelone révolutionnaire de 1937, des manipulations du Parti communiste espagnol et de ses superviseurs soviétiques (1). La phrase sonne bien, mais la stratégie politique qu’elle décrit ne date pas du XXe siècle. Elle a été mise en pratique tout au long de l’histoire par d’innombrables dirigeants, de Jules César à Napoléon Bonaparte. Cependant, il se pourrait bien que ce soit en Espagne, ce vieux pays si complexe, qui ne cesse de s’interroger sur son identité et son unité, que le révisionnisme historique ait planté ses racines les plus fructueuses. L’Espagne manque de ce que l’on pourrait appeler une autobiographie réfléchie, et ce n’est peut-être pas un hasard si Orwell a trouvé sa maxime dans ce pays.

Ces derniers temps, avec la commémoration en 2008 du bicentenaire de l’insurrection madrilène contre les troupes de Napoléon – immortalisée par Goya dans son célèbre Dos de mayo –, l’utilisation politique de l’histoire a semblé faire son retour à Madrid.

La féroce bataille qui se livra ce 2 mai 1808 sur la place de la Puerta del Sol, au centre de la capitale espagnole, fut le coup d’envoi du soulèvement patriotique contre les Français et de la guerre d’Indépendance (2). Torse nu, armés de poignards et de couteaux de cuisine, les Madrilènes affrontèrent les mamelouks, cette cavalerie égyptienne qui escortait Joachim Murat – le beau-frère et maréchal de Napoléon occupait alors la ville. Peint par Goya, l’événement fut aussi consigné par écrit par Benito Pérez Galdos, le Tolstoï espagnol, dont les Episodios nacionales (« Épisodes nationaux », non traduit) montrent une nation qui prend conscience d’elle-même et de sa destinée historique. Dans ce récit, véritable recréation du XIXe siècle espagnol, Pérez Galdos suit les pas d’un certain Gabriel qui, le 2 mai 1808, se trouve aux abords du palais d’Orient, à Madrid, empêtré dans des affaires de cœur. Soudain, il est emporté par la foule et tombe sur son ami Pacorro Chinitas, qui lui explique que les Français sont sur le point d’enlever les infants (3). Les gabachos, comme on surnommait les Français dans l’argot populaire, avaient déjà transféré à Bayonne, ville proche de la frontière, le roi Charles IV et son fils aîné et successeur Ferdinand VII. La puissance napoléonienne voulait à présent déposséder la famille royale du trône d’Espagne pour y installer Joseph Bonaparte, frère aîné de l’empereur. Quand Gabriel déclare que tout cela lui importe peu, que la seule chose qui l’intéresse est de retrouver sa fiancée, Chinitas l’interpelle :

« Toi, tu n’es pas espagnol.
– Bien sûr que si, répliquai-je.
– Eh bien alors, qu’est-ce que tu fais ici comme un idiot ? Tu n’as pas d’arme ? Prends une pierre et brise le crâne du premier Français venu. »

Ainsi eut lieu la charge des mamelouks à la Puerta del Sol, proche du palais d’Orient et reliée à lui par la rue Arenal. Et ainsi eurent lieu les fusillades postérieures du 3 mai (4), au Paseo de la Florida, à l’ouest du palais, qui inspirèrent à Goya le deuxième grand tableau de cette geste. Tout le reste appartient à l’histoire et chacun, qu’il s’agisse de Goya, Pérez Galdos ou des personnalités politiques d’aujourd’hui, la raconte selon son point de vue.

 

La peur de la balkanisation

Prenez, par exemple, les déclarations d’Esperanza Aguirre, figure emblématique du Parti populaire espagnol et présidente de la Communauté de Madrid (une des régions économiques les plus dynamiques de l’Union européenne), dans son discours d’hommage aux martyrs madrilènes massacrés par les troupes napoléoniennes il y a deux cents ans : « Ces héros savaient très bien que l’Espagne était une nation très ancienne et qu’ils partageaient sa culture et ses valeurs avec d’autres Espagnols. Depuis ce soulèvement, les sujets de la souveraineté nationale sont les citoyens espagnols libres et égaux. » Selon ce discours, on passe directement de la révolte populaire madrilène à l’insurrection dans le reste de l’Espagne puis, de là, à la création de Juntes patriotiques et à la réunion, en 1810, des Cortes – une assemblée constituante – dans la lointaine et atlantique ville de Cadix, protégée par la marine britannique depuis la bataille de Trafalgar en 1805. Ces Cortes proclamèrent une Constitution, en 1812, dont le premier article affirmait que « la Nation espagnole est la réunion de tous les Espagnols des deux hémisphères » ; le deuxième, que « la Nation espagnole est libre et indépendante, et n’est, ni ne peut être, le patrimoine d’aucune famille ni individu » ; et le troisième, que « la Souveraineté réside essentiellement dans la Nation et, pour cela même, appartient exclusivement à celle-ci le droit d’établir ses lois fondamentales ».

Les fastes commémoratifs du bicentenaire, en mai 2008, à Madrid, ont été impressionnants : depuis une magnifique rétrospective picturale au musée du Prado, intitulée « Goya en temps de guerre », jusqu’à un mélange d’exposition et de reality show saturé de technologies interactives, « Le Dos de mayo, un peuple, une nation ». Les places de la capitale étaient de nouveau envahies, cette fois par des troupes de théâtre ambulant qui recréaient la « geste », et par des concerts de musique d’époque. Les vitrines des librairies regorgeaient de livres sur la guerre d’Indépendance, les Cortes et la Constitution de 1812. Nombre d’événements et d’initiatives étaient dus au parrainage de la Communauté de Madrid, que préside Esperanza Aguirre.

Tout cela semble dessiner les contours d’un véritable roman national. Dans cette épopée patriotique, l’Espagne, à travers son peuple, s’est dressée dès le début contre l’avarice, l’envie et la folle ambition napoléonienne, ce que n’ont fait ni les Allemands ni les Italiens. Et elle l’a fait parce que, contrairement à ces peuples, les Espagnols formaient déjà une grande nation, une « nation très ancienne » au dire d’Esperanza Aguirre. Cette interprétation de l’histoire n’est pas innocente : elle fonde, en toute connaissance de cause, une certaine vision du futur. La question est : pourquoi ? La réponse, elle, tient au fait qu’en Espagne le roman national unificateur fait plus que jamais défaut. Nul besoin d’être Machiavel pour deviner qu’il y a une anguille politique sous la roche du discours mémoriel sur le bicentenaire. Selon le roman qu’élabore aujourd’hui le centre droit espagnol, la nation, qui s’était unie il y a deux cents ans autour des héros représentés par Goya, se trouve aujourd’hui sur un terrain glissant et risque la balkanisation. Il est donc nécessaire de recourir au Dos de mayo pour inspirer des enthousiasmes unitaires et patriotiques. Ce « risque de balkanisation », exagéré selon certains, mais aussi réel que la tortueuse histoire de l’Espagne pour d’autres, mérite une brève explication.

Ce qui inquiète les « nationalistes espagnols » – appelons-les ainsi –, c’est que soit remise en question la Constitution de 1978, qui représenta, trois ans après la mort du général Franco, un consensus politique massivement approuvé par référendum. Signée par le roi Juan Carlos, elle substitua à la dictature franquiste un régime de libertés et divisa l’administration de l’Espagne en 17 communautés autonomes, dont celle de Madrid est aujourd’hui la plus vigoureuse en matière de création de richesse. Trente ans après, la Catalogne et le Pays basque, communautés dotées d’une forte personnalité historique et de leur propre langue, remettent en cause le cadre autonome et défendent, dans le meilleur des cas, ce que l’on a appelé un « fédéralisme asymétrique » et, dans le pire, la sécession (5).

Le nationalisme catalan se mire dans le modèle québécois, et le basque dans celui de l’État libre associé aux États-Unis qu’est Porto Rico. Un nouveau statut d’autonomie, rédigé par le parlement de Catalogne et que les Catalans ont approuvé par référendum en 2006, affirme dans son préambule que la Catalogne, ou Catalunya, est une nation, et que son gouvernement, la Generalitat, entretiendra une relation bilatérale, d’égal à égal, avec le gouvernement de l’État espagnol. Pour sa part, le gouvernement autonome du Pays basque, ou Euskadi, dominé depuis sa création – à partir de la Constitution de 1978 – par le Parti nationaliste basque, veut organiser un référendum ouvertement souverainiste que le gouvernement central d’Espagne a déclaré illégal.

Les commémorations madrilènes, célébrant une insurrection unitaire et la naissance d’une conscience nationale d’Espagnols libres et égaux, ont eu peu d’écho en Catalogne et au Pays basque, où les partis nationalistes, dans les gouvernements autonomes, se sont efforcés d’implanter une légende nationale propre, distincte de celle de l’Espagne. Dans ces nationalismes périphériques nous rencontrons cette même impulsion à vouloir contrôler le passé, en le racontant selon un certain point de vue, pour assurer le contrôle du futur.

 

Une révolte populaire

Il n’y a donc pas le moindre intérêt à raconter que la Catalogne de 1808, une fois allumée la mèche de l’insurrection à Madrid, s’est soulevée contre les Français au cri de « Vive la nation espagnole ! » Épique fut pourtant le siège de Gérone, capitale de la province qui compte aujourd’hui la fine fleur du nationalisme sécessionniste catalan. Les Géronais étaient prêts alors à ramasser une pierre pour briser le crâne du premier Français venu. Au Pays basque, on ne tient pas non plus à se rappeler que les combats des guérilleros contre l’envahisseur français furent nombreux et mémorables. En Navarre voisine, qui fait partie de l’Euskadi historique selon l’idéologie du nationalisme basque, le paysan Francisco Espoz y Mina fut le plus résolu des généraux guérilleros tout au long de la guerre d’Indépendance. Amoureux de la Constitution libérale de Cadix et de sa proposition d’une nation souveraine d’hommes libres et égaux, Espoz y Mina eut 15 000 hommes sous ses ordres, se battant pour l’Espagne et pour son roi. À tous il apprit une redoutable tactique d’embuscade : une seule décharge de mousqueton à courte distance suivie immédiatement d’une attaque avec baïonnettes, lances, épées et autres armes blanches. Cette Espagne de l’aube du XIXe siècle a légué au lexique universel de la politique le mot « junte », celui de « libéral » et aussi celui de « guérilla ». Cette dernière suppléa la troupe régulière espagnole commandée par des officiers déficients. Les forces insurgées, parfois très nombreuses comme celles que dirigeait Espoz y Mina, furent infatigables dans le harcèlement des envahisseurs.

Dans Napoleon’s Cursed War (« La guerre maudite de Napoléon »), Ronald Fraser a calculé qu’il y eut 330 groupes armés de ce type et qu’en 1811, il pouvait y avoir environ 55 000 guérilleros embusqués dans le pays contre une troupe impériale qui compta jusqu’à 300 000 soldats. Avaient-ils pris les armes parce qu’ils s’étaient rendu compte que les sujets de cette nouvelle souveraineté nationale promulguée à Cadix étaient désormais des citoyens espagnols libres et égaux ? Ou le firent-ils plutôt, ainsi que le suggère Fraser, pour défendre leurs familles, leurs terres et leurs vergers, leurs traditions et leurs coutumes, la religion de leurs ancêtres et la couronne que Napoléon avait confisquée pour imposer son frère aîné, Joseph Bonaparte, sur le trône ? Fraser note que la ligne de démarcation qui sépare le vulgaire bandit de grand chemin du guérillero patriote n’était pas très nette en 1808. Sans doute a-t-il raison. Le paysan qui tuait un courrier napoléonien et remettait la correspondance et le cheval du gabacho aux autorités militaires espagnoles ou à leurs alliés du corps expéditionnaire anglais, recevait une bonne récompense. Mais il y eut aussi de vrais patriotes.

 

L’invention d’une histoire linéaire

Un autre des chefs guérilleros fut Juan Martín, « El Empecinado » (« l’Obstiné »), lui aussi homme de la campagne qui se mua en héros de la résistance et leader militaire (irrégulier bien sûr), après avoir tué un sergent français qui avait « importuné » sa sœur. Le général français Joseph Leopold Hugo, père de Victor Hugo, qui pourchassait cette bande, offrit par écrit à El Empecinado argent et honneurs s’il rejoignait les troupes de l’Empire. À quoi le chef guérillero répondit, lui aussi par écrit : « J’apprécie comme il se doit l’opinion que vous vous êtes formée de moi-même. La mienne, sur votre compte, est très mauvaise. […] Tenez-vous pour dit que tant qu’il restera un seul de mes soldats, la guerre ne sera pas finie, parce que tous, à l’exemple de leur chef, ont juré guerre éternelle à Napoléon et aux vils esclaves qui le suivent. Vous m’obligeriez en évitant toute correspondance, sur quoi, je vous assure de ma plus parfaite considération. » Où s’est perdu ce roman national-là ? Est-il possible de le retrouver ? Ou serait-on en train d’inventer, à des fins politiques, l’histoire linéaire d’un patriotisme qui fut en réalité bien plus complexe ?

Pour appréhender la troisième question, Napoleon’s Cursed War, de Ronald Fraser, est un livre fort utile. Maître de l’histoire orale, Fraser a démontré, il y a deux décennies, dans Blood of Spain. An Oral History of the Spanish Civil War (« Le sang de l’Espagne. Une histoire orale de la guerre civile espagnole »), l’intérêt de sa technique consistant à entrelacer des témoignages pour raconter les faits tels qu’ils survinrent en temps réel. Dans cette nouvelle radiographie et auscultation d’un moment convulsif de l’histoire de l’Espagne, il n’a pu, bien évidemment, s’entretenir avec des survivants et les soumettre à des interrogatoires débordants d’empathie. Ce qu’il a fait, c’est suivre la piste des archives, qui lui ont permis d’écouter ce que disait, sentait et subissait cette population, dont les hommes avaient, en 1808, une espérance de vie de 25 ans. L’historien britannique est un expert lorsqu’il s’agit de disséquer les registres des baptême ou des décès.

La geste du Dos de mayo fut populaire. Fraser nous apprend que les morts de la révolte de la Puerta del Sol de Madrid comme les fusillés du jour suivant étaient, presque tous, des gens d’humble condition. Il compte jusqu’à trente métiers parmi les héroïques combattants tombés, dont des tailleurs, des bottiers, des porteurs d’eau et de nombreux domestiques. Et il constate que le nombre de victimes parmi les femmes, pour beaucoup d’entre elles des couturières « armées » de ciseaux, a été disproportionnellement élevé. L’importante contribution de Fraser à l’historiographie, au récit des faits – il l’avait déjà démontrée dans son livre sur la guerre civile espagnole – tient à l’énorme intérêt qu’il porte à la petite histoire, celle des anonymes. Ce sont eux qui, bien souvent, donnent l’impulsion aux événements historiques, même si d’autres, avec nom et prénom, finissent par s’approprier les initiatives des premiers. Fin limier, Fraser suit à la trace ces inconnus, et finit par les classer par sexe, genre, situation familiale et rang social, faisant d’eux des personnes de chair et d’os.

Mais examinons d’abord les deux questions initiales. Le roman national, que l’on prétend maintenant reconstruire, s’est-il perdu ? Ou bien serait-ce que, ce roman n’ayant jamais existé, on met à profit ce bicentenaire pour créer ex nihilo une histoire épique ? Dans un cas comme dans l’autre, il est à l’évidence toujours politiquement nécessaire, et de surcroît séduisant et utile, de certifier l’acte de fondation d’une nation d’hommes libres et égaux qui, à un moment donné, grâce à des faits concrets, prennent conscience de former un peuple souverain doté de droits inaliénables. Les États-Unis et la France ont déjà célébré leurs bicentenaires. 2010 marque le coup d’envoi de ceux des républiques latino-américaines – car la guerre d’Indépendance en Espagne se transforme en guerres d’indépendance contre l’Espagne dans ses colonies.

 

La fracture des deux Espagne

L’Espagne, cependant, a affronté une célébration complexe. L’histoire de ce pays est tout sauf une histoire linéaire s’élevant vers la liberté et dont les desseins seraient acceptés, partagés et célébrés par tous. Au contraire des romans nationaux latino-américains, il manque à l’espagnol la dimension émancipatrice. 1808 ne marque pas non plus une rupture radicale, comme 1789 pour la France. Quand le futur duc de Wellington et sa troupe luso-britannique – mais pas l’espagnole – expulse enfin la Grande Armée napoléonienne et le « roi intrus », Joseph Bonaparte, de la péninsule en 1814, on s’empresse de rayer d’un trait de plume tout ce qui rappelle de près ou de loin l’idée d’hommes libres et égaux. Ferdinand VII, le « roi désiré », enlevé par Napoléon et pour la couronne duquel l’Espagne avait subi les désastres de la guerre pendant six années interminables, abrogea la Constitution libérale de Cadix, supprima la liberté de la presse que les Cortes avaient promulguée et rétablit, entre autres vestiges de l’ancien régime, l’Inquisition. Le brave chef guérillero Juan Martín, El Empecinado, fut exécuté pour sa fidélité à la Constitution de 1812. S’il croyait à l’idée d’« hommes libres et égaux », sujets de la souveraineté nationale, beaucoup de ceux qui avaient lutté sous ses ordres souhaitaient un retour à l’Espagne de toujours. Pour une grande masse de ces patriotes, qui s’étaient soulevés contre l’envahisseur, galvanisés par des curés et des moines, le retour à l’absolutisme parut juste et désirable. Ferdinand VII y gagna le surnom de « roi félon » parmi les libéraux qu’il pourchassa avec acharnement, mais d’autres l’accueillirent avec enthousiasme, aux cris de « Vive les chaînes ! ».

Pour certains, la geste du Dos de mayo fut tout sauf la pierre angulaire sur laquelle se bâtissent un peuple souverain et une nation libre. Au contraire, ce qui s’est passé il y a deux siècles a donné lieu à une fracture entre deux Espagne, qui se sont combattues tout au long des XIXe et XXe siècles, jusqu’à la catastrophe ultime de la guerre civile de 1936-1939. Selon cette interprétation, l’unité espagnole a été brisée en 1808, année où la famille royale se retrouve, sans grand déplaisir, dans un confortable isolement français, jusqu’en 1814, quand le dernier gabacho s’en va et que Ferdinand VII revient. Elle l’a aussi été dans les Cortes de Cadix, où ceux que l’on surnommait les « serviles » (partisans du retour à la monarchie absolue) se sont opposés, avec plus de ténacité que de succès, aux idées progressistes et « révolutionnaires », que les libéraux proclamaient dans la Constitution de 1812. Cela étant dit, il se peut que la plus grande fracture ait été celle qui a mis aux prises les patriotes, qu’ils fussent libéraux, serviles, cléricaux ou francs-maçons, et ceux qu’on a appelé afrancesados (les « francisés »), qui avaient accepté le bonapartisme comme le modèle politique de la modernité et collaboré avec Joseph Bonaparte. Avec les derniers Français expulsés en 1814, 15 000 afrancesados franchirent la frontière pour l’exil. La plupart d’entre eux appartenaient à l’élite des grandes villes espagnoles. Et cette cassure perdure aujourd’hui, à l’égal de celles entre « serviles et libéraux » et « cléricaux et laïcs ». Dans une large mesure, l’histoire d’une bonne partie des XIXe et XXe siècles espagnols est l’histoire de l’échec libéral.

Face aux harangues patriotiques et au discours unificateur et national de politiciens libéraux-conservateurs comme Esperanza Aguirre, d’autres défendent les afrancesados. C’est le cas de María Teresa Fernández de la Vega, première vice-présidente et porte-parole du gouvernement socialiste de José Luis Rodríguez Zapatero. « Les idées réformistes et avancées que beaucoup de ces afrancesados partagèrent ont continué d’inspirer des générations d’Espagnols qui ont lutté, comme nous, pour la liberté et le progrès de notre pays, a-t-elle déclaré lors des commémorations. Ils furent les premiers à défendre l’idée d’un gouvernement responsable qui devait permettre aux citoyens d’accéder au bien-être et même au bonheur. » Des propos qui ont été bien acceptés par ceux qui se méfient des romans nationaux, mais ont provoqué une certaine stupéfaction dans d’autres cercles : Pedro Ramírez, directeur du quotidien El Mundo, s’est demandé ce qui se passerait si « un porte-parole de l’Élysée annonçait que ses actuels locataires admiraient Pétain, Laval, Darlan et autres cadres du régime de Vichy ».

 

Tant d’héroïsme et de misères pour si peu…

La querelle historiciste a été en tout cas relayée par les nationalismes périphériques de Catalogne et du Pays basque. C’était inévitable. Si même les politiciens de Madrid ne se mettent pas d’accord sur la signification de 1808, cela ne peut que faire les affaires de ceux qui rejettent tout autant la Constitution de 1812 et sa doctrine d’Espagnols unis, que l’État des Autonomies de la Constitution promulguée en 1978.

Ronald Fraser n’entre pas dans ces disputes. Son propos est autre. Son vaste travail documenté est une admirable étude de la réaction d’un peuple et de ses classes populaires face à une invasion étrangère : qui l’organise et comment ? Qu’est-ce qui le motive ? Comment se battent-ils, survivent-ils ? Il n’y a ni ne peut y avoir de réponses claires. L’histoire de la résistance populaire espagnole à Napoléon se dessine en images floues.

Il est toujours tentant pour les politiques de parler du « peuple en armes » : cela se fait fréquemment et les exemples abondent dans l’histoire. L’Espagne de 1808 est sans nul doute un très riche gisement, dont Fraser extrait des pierres précieuses qui enrichissent notre connaissance de ceux qui prennent les armes. Mais pour eux, pour ceux qui sont impliqués dans l’insurrection, ce ne sont pas des moments lumineux. Le drame est qu’à la fin tant d’héroïsme et tant de misères servirent bien peu. L’Espagne sortit ruinée de cette épreuve, sa population décimée et soumise à l’arbitraire du souverain le plus déplaisant de son histoire. Dans la dernière gravure de sa série « Les désastres de la guerre », Goya nous montre un cadavre qui sort de son cercueil avec une feuille à la main, sur laquelle est écrit Nada (« Rien »). Avant d’être la guerre maudite de Napoléon, comme l’indique le titre de l’ouvrage de Fraser, 1808 fut peut-être surtout la guerre maudite de l’Espagne.

 

Cet article est paru dans PRL Primera revista latinoamericana de libros, en juin 2008. Il a été traduit par François Gaudry.

Ce qu’il y a de bon dans l’erreur

La journaliste Kathryn Schulz a choisi d’analyser l’erreur et de « s’attarder sur l’expérience habituellement insaisissable et éphémère d’avoir tort ». Selon elle, parmi tous les sujets sur lesquels nous nous trompons, nos idées sur l’erreur sont certainement notre pire « méta-méprise » : « nous avons tort sur ce qu’avoir tort  veut dire ».

« Une amusante méditation philosophique sur les raisons pour lesquelles l’erreur est avant tout un trait humain, courageux et extrêmement désirable » selon Dwight Garner du New York Times. Il souligne que cette entreprise est loin d’être inédite : « Les penseurs ont joué avec des théories sur l’erreur depuis Platon ». Il rappelle que beaucoup ont adopté cette remarque d’Einstein : « Si nous savions ce que nous faisions, nous n’appellerions pas cela de la recherche, si ? ».

Le point que Schulz a le mieux analysé, d’après Garner, est ce qu’elle a baptisé « Les Trois Assomptions », que nous adoptons face à ceux que nous croyons être dans l’erreur : « L’assomption d’ignorance » (ils ne disposent pas de tous les éléments), « L’assomption d’idiotie » (ils sont simplement stupides) et « L’assomption de malfaisance » (ils se complaisent délibérément dans le faux).

Daniel Gilbert, également dans le New York Times, cite un passage qui illustre l’humour de l’auteur : « Voyez quelle difficulté rencontre le meilleur d’entre nous face au besoin ardent de dire : "Je te l’avais bien dit". L’éclat de cette phrase vient de sa façon incroyablement compacte de démontrer que non seulement j’avais raison, mais aussi que j’avais raison sur le fait d’avoir raison. Au moment de la prononcer, j’ai vraiment, totalement, pleinement raison, et j’en suis vraiment, totalement, pleinement ravi. »

Nick Aveling, du National Post, célèbre cet ouvrage qui « saute de la philosophie à l’histoire et à la neurologie ». Schulz s’appuie en effet sur des exemples pris dans divers domaines, comme la médecine ou l’aviation. Elle rappelle aussi les cas d’emprisonnements arbitraires, ce qui l’amène à affirmer que « l’idée que l’erreur puisse être éradiquée risque de conduire à des impulsions terrifiantes et réactionnaires, comme les goulags ou les purges ». Michael Washburn, du Washington Post, relève cette conclusion dans l’analyse des erreurs médicales : « si on désire éradiquer l’erreur, il faut commencer par admettre qu’elle est inévitable ».

La critique de Newsweek souligne d’une part la culture encyclopédique de l’auteur (« peu de livres parviennent à lâcher des noms comme Voltaire, Shakespeare, Heidegger, Foucault, et à rester divertissants »), mais relève d’autre part le manque de vraies conclusions. Garner préfère retenir l’optimisme de Schulz, selon laquelle « l’erreur, même si elle ressemble parfois au désespoir, est en réalité bien plus proche de l’espoir. Nous nous trompons parce que nous avons une confiance tenace en nos propres esprits, et nous acceptons l’erreur avec la foi que, ayant appris quelque chose, nous réussirons la prochaine fois. » La journaliste, dans sa plaidoirie pour une nouvelle attitude envers l’erreur, écrit dans le Boston Globe : « Une fois que l’on comprend qu’être en tort ne fait pas de nous des imbéciles, on peut exiger de nos dirigeants économiques et politiques qu’ils reconnaissent et réparent leurs fautes au lieu de les ignorer ou de les nier. En bref, une meilleure attitude envers l’erreur peut améliorer nos relations en général, en famille, au travail, mais aussi entre les pays. »

Alaa El Aswany, un rebelle en son pays

Un soir de l’automne 2007, je me joignis à la petite foule qui s’était réunie dans une pièce poussiéreuse donnant sur la rue Qasr-Al-Nil, artère très animée du Caire. Sur une banderole, on pouvait lire : « Bienvenue au Salon culturel du Dr. Alaa El Aswany ». Beaucoup de ceux qui prirent place autour de moi paraissaient de simples amateurs de célébrités, venus voir en chair et en os le romancier le plus populaire du moment dans le monde arabe, Alaa El Aswany ; ce même El Aswany qui se montre de plus en plus ouvertement critique à l’égard du régime du président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis près de trente ans. Le reste de l’assemblée était composé d’aspirants écrivains ou d’étudiants avides de ses lumières littéraires et politiques. Avec son pauvre néon, ses chaises à moitié cassées et son unique table maculée d’empreintes de tasses, la salle décourageait pourtant tout espoir d’éclat littéraire. Mais elle offrait le frisson du danger politique. Les agents du renseignement avaient tant intimidé le propriétaire du café où le salon se tenait auparavant que l’homme avait fini par chasser à grand fracas El Aswany et son auditoire. Le cafetier s’était ensuite excusé, expliquant qu’il avait agi ainsi à cause des espions du gouvernement.

Le salon hebdomadaire se tient donc désormais, choix plus provocateur, dans les bureaux de Karama, un parti de centre gauche encore en attente d’une pleine reconnaissance officielle – en Égypte, les partis politiques doivent être autorisés par le gouvernement (1). El Aswany, impressionnant géant d’une cordialité désarmante, vient généralement à pied de chez lui, dans l’élégant quartier britannique de Garden City où il exerce son métier de dentiste, tout en menant une carrière littéraire de plus en plus florissante.

La chaleur est intense dans la pièce sans air ; la fumée des cigarettes reste suspendue en de hautes colonnes rectilignes. De ma place, je peux voir la photographie d’un bel homme en uniforme. C’est Gamal Abdel Nasser, président de 1954 à 1970. Une épaisse couche de crasse recouvre l’image plastifiée, comme elle recouvre tout le reste, dans ces locaux qui laissent deviner des jours et des nuits d’idéalisme souvent vain. Mais cette image du plus grand dirigeant de l’Égypte postcoloniale – le nationaliste (et dictateur) laïc qui fut l’icône de l’unité arabe et du tiers-monde jusqu’à ce qu’il perde la guerre des Six-Jours contre Israël et soit désavoué par ses propres successeurs – a quelque chose de particulièrement triste.

 

Il prend la défense de Salman Rushdie

Comme pour souligner l’échec de Nasser à bâtir une Égypte moderne et laïque, le public compte ce soir-là des islamistes en herbe : deux jeunes hommes minces, des étudiants sans doute, arborant de longues barbes en signe de piété. Cette affirmation de foi, provocante dans ce cadre laïc, leur vaut des regards curieux, voire légèrement hostiles, en particulier de la part d’une femme teinte en blonde qui porte des talons hauts et un tee-shirt violet par-dessus un pantalon blanc moulant.

Le silence se fait lorsqu’El Aswany entre dans la pièce. L’écrivain aborde bientôt le sujet de la soirée : « Art et religion ». D’abord lent, son débit s’accélère jusqu’à exprimer une forme de passion, tandis qu’il se penche au-dessus de la table et agite ses longs bras épais. Il décrit les controverses autour de Salman Rushdie et des caricatures danoises du prophète Mahomet, expliquant pourquoi l’art et la religion, deux domaines considérés comme parfaitement distincts en Occident, entrent si souvent en conflit. Le propos est complexe, et je n’arrive à en suivre qu’une partie, traduite par mon interprète arabe. Mais les jeunes barbus prennent des notes avec diligence, et ils sont les premiers à lever la main quand El Aswany, épuisé par l’exercice, s’écroule sur sa chaise et invite le public à poser des questions. « Pourquoi, demande l’un d’eux, l’Occident a-t-il accordé tant d’importance au roman de Salman Rushdie – Les Versets sataniques – qui insultait l’islam ? »

« Rushdie est un bon écrivain, commence-t-il. Je n’ai pas lu Les Versets sataniques, mais quoi que contienne ce roman, il ne justifiait pas la fatwa de Khomeiny contre lui. L’islam ne donne à personne le droit de tuer. » Et de souligner le rôle de la compassion dans l’islam, en racontant un passage de la vie de Mahomet. Un jour, alors qu’il était prosterné, en prière, ses petits-fils lui sautèrent sur le dos. Le Prophète était si bon envers les plus faibles qu’il prolongea sa prière afin de ne pas déranger les enfants. En fait, il lui arrivait souvent d’écourter son sermon lorsqu’il entendait un bébé pleurer, et il interdisait qu’on abatte des arbres, même en temps de guerre. « Comment peut-on tuer au nom du Prophète ?, s’interroge El Aswany. Vous voyez bien que l’islam a été horriblement mal interprété. »

Les jeunes barbus noircissent frénétiquement leurs carnets. El Aswany est emporté par son sujet. En Égypte et dans de grandes métropoles comme Bagdad ou Damas, poursuit-il, l’islam a été marqué par la tolérance et le pluralisme, au contraire de l’islam qui s’est développé dans le désert. Les nomades n’avaient guère le temps de s’intéresser à l’art ; ils n’ont rien créé sur ce plan. Le drame de l’Égypte est qu’elle se heurte à présent aux versions béotiennes et intolérantes de l’islam, venues de pays comme l’Arabie saoudite. Et toutes les batailles remportées en Égypte après les révolutions de 1919 et de 1952, notamment la lutte pour les droits des femmes, sont à recommencer (2).

S’adressant directement aux deux jeunes, il ajoute : « Les Frères musulmans disent : “L’islam est la solution (3).” Alors, quand vous n’êtes pas d’accord avec eux, ils disent : “Vous êtes contre l’islam.” C’est très dangereux. Très dangereux, répète-t-il d’une voix plus forte. En politique, il faut des solutions politiques. Qu’est-ce que cela signifie de dire : “L’islam est la solution” ? »

À la fin, El Aswany gesticule comme un forcené. Plus tard, dans le couloir, entouré de fans respectueux, alors qu’il signe patiemment des autographes et reçoit des livres qu’il n’a pas demandés, il paraît plus calme. Mais il retrouve un peu de son exaspération en m’apercevant. Devant ses admirateurs bouche bée, il me lance : « Vous avez vu ces jeunes gens désorientés ? C’est le grand problème de l’Égypte aujourd’hui. Il y a la dictature, et il y a les Frères musulmans. La réflexion des gens est limitée par ces deux options. De mon temps, les jeunes n’étaient pas aussi désemparés. Dans ma génération, nous autres militants de gauche savions où nous situer. Ces jeunes n’ont aucun point de repère. Alors je dois tout leur expliquer. »

Ce rôle de pédagogue sied naturellement à ce quinquagénaire cultivé et sociable. Voilà plus de dix ans qu’il tient ce salon démocratiquement ouvert à tous. « Je dois garder le contact avec les gens normaux », explique-t-il. Parallèlement, il tient depuis 1993 une chronique mensuelle dans un petit hebdomadaire nassériste. Il est aussi membre du mouvement Kifaya (« Ça suffit ! »), qui regroupe des partis politiques, des associations de défense des droits de l’homme et autres ONG qui organisent régulièrement des manifestations contre le régime Moubarak.

Car, après des années de torpeur politique et intellectuelle, une nouvelle opposition a commencé à poindre au sein de la bourgeoisie cairote, face à un État de plus en plus répressif. El Aswany est le plus célèbre représentant de cette société civile très restreinte mais très active, composée aussi bien d’islamistes modérés que de jeunes bloggeurs et technophiles qui utilisent Facebook, YouTube et les SMS pour rendre compte des violations des droits de l’homme et monter des campagnes de mobilisation. « Un écrivain n’est jamais neutre, confie-t-il. Il est aussi un citoyen qui a une responsabilité envers la société dans laquelle il vit. » Et il considère que sa propre responsabilité n’a jamais été aussi grande, alors que 80 millions d’Égyptiens, pauvres pour la plupart, subissent chômage élevé et inflation galopante, et que les politiciens sont de mèche avec des hommes d’affaires pour brader la propriété publique. « Nous connaissons la pire période de notre histoire. Les inégalités n’ont jamais été aussi extrêmes, et le gouvernement égyptien a échoué dans tous les domaines : santé, éducation, démocratie, tout. »

 

Le potentiel inexploité de l’Egypte

Des journalistes égyptiens se sont attiré les foudres du régime Moubarak pour des opinions plus modérées que celles souvent exprimées par El Aswany. Il l’admet volontiers : la renommée internationale que lui a value le succès phénoménal de L’Immeuble Yacoubian, depuis sa parution en 2002, le protège. On ne dispose pas de chiffres fiables sur les ventes de livres arabes. Selon son traducteur en anglais Humphrey Davies, installé au Caire, le roman s’est vendu à des centaines de milliers d’exemplaires, fait exceptionnel dans un pays qui compte 50 % d’illettrés. Traduit dans une bonne douzaine de langues, il a même, d’après El Aswany, fait l’objet d’une édition pirate en hébreu.

Au cœur de L’Immeuble Yacoubian, on trouve un besoin obsessionnel de comprendre et d’expliquer le pourrissement physique et moral de l’Égypte contemporaine. Écrit dans une prose didactique et directe, le roman dépeint une société où l’inégale répartition de la richesse et du pouvoir pervertit cruellement l’ensemble des relations humaines. Le personnage le plus sympathique est une jeune femme qui doit subir le harcèlement sexuel de son patron pour conserver son emploi et nourrir sa famille. Le fils du gardien de l’immeuble, entravé par ses origines modestes et son manque de relations, se tourne vers l’islam radical après avoir été torturé en détention. Pendant ce temps, le rédacteur en chef d’un journal cairote, un homosexuel à moitié français, séduit un soldat marié et désespérément pauvre, par qui il sera assassiné dans l’une des scènes les plus terribles du roman.

El Aswany n’a que mépris pour la corruption et l’hypocrisie des puissants, à l’image de cet homme d’affaires et politicien très pieux, trafiquant de drogue à ses heures, qui récite des versets du Coran avant de conclure les marchés les plus véreux, n’hésitant pas à enlever et droguer sa seconde épouse pour la forcer à avorter. Au milieu de ce tourbillon de souffrance et d’oppression, trône le Grand Homme, le dictateur invisible. El Aswany fait ici sa seule concession aux censeurs – et au symbolisme – en le représentant comme une voix désincarnée qui résonne dans un palais monstrueusement vaste.

J’ai retrouvé El Aswany à Londres, devant un restaurant chic de Soho ; il tenait sa cigarette d’une main, un verre de vin rouge de l’autre. Parlant couramment l’anglais, le français et l’espagnol (qu’il dit avoir appris pour mieux savourer les auteurs latino-américains), El Aswany passe d’abord pour un bel esprit cosmopolite, un homme charmant. Mais sa courtoisie masque d’ardentes convictions politiques.

Plus tôt dans la soirée, dans une librairie du centre de Londres, je l’avais vu contester tranquillement les présupposés d’un public majoritairement blanc et britannique. Interrogé sur les notions islamiques de jihad et de martyre, il avait répondu : « Personnellement, j’aime mieux coucher avec une femme ici-bas que d’aller au paradis. » Poliment mais fermement, il avait écarté la question d’un homme lui demandant s’il avait lu un livre récemment paru sur « le malaise arabe » : « On ne peut pas faire ce genre de généralisations sur les Arabes. L’Égypte, par exemple, est un pays très différent de l’Arabie saoudite. » Et il ne semblait pas vouloir laisser à son roman cette lourde tâche de représentation que l’Occident confère souvent à la fiction venue de pays non occidentaux. Alors qu’on insistait pour qu’il établît un lien entre son roman et l’Égypte contemporaine, il répondit : « Ma fiction ne représente pas toute l’Égypte. Je ne suis pas sociologue. »

Néanmoins, la plupart des Égyptiens qui ont lu L’Immeuble Yacoubian y reconnaissent leur univers : la torture, par exemple, qu’El Aswany décrit de façon crue, est couramment utilisée par les forces de sécurité contre les islamistes présumés, les leaders syndicaux et même les journalistes et bloggeurs de la bonne bourgeoisie. Les vicissitudes du bâtiment qui donne son titre au livre – et dont l’original, de style Art déco, se dresse dans le centre-ville aujourd’hui défraîchi – résument une bonne partie de l’histoire du Caire au XXe siècle. Occupés au temps des Britanniques par une bourgeoisie coloniale de pachas, de millionnaires du coton et d’expatriés, ses appartements ont été confisqués lors de la révolution de 1952 par des officiers issus, comme Nasser, de la petite bourgeoisie ou de la paysannerie. Dans les années 1970, tandis qu’Anouar el-Sadate menait sa politique économique de la « porte ouverte », ces derniers partirent pour des ghettos de riches dans les banlieues, tandis que des migrants pauvres vinrent de la campagne s’entasser dans les minuscules resserres installées sur le toit de l’immeuble (4).

Pour le romancier et critique libanais Elias Khoury, El Aswany « a réinventé le roman populaire égyptien, qui était mort. La littérature ne peut vivre sans différentes qualités d’œuvres ». L’éloge est quelque peu équivoque. J’ai rencontré au Caire de nombreux intellectuels qui doutent de la qualité littéraire du travail d’El Aswany, mais refusent de le dire publiquement parce qu’ils partagent ses opinions politiques. El Aswany en est bien conscient, qui goûte peu ces critiques averties : « J’écris pour les gens ordinaires. Je veux que tout le monde puisse lire mes livres. Le problème de la littérature arabe, c’est qu’elle a oublié de raconter des histoires et qu’elle s’est perdue dans l’expérimental. Trop de romans commencent par une phrase du genre : “En rentrant à la maison, j’ai trouvé ma femme en train de faire l’amour avec un cafard” […]. Les gens croient que c’est facile d’écrire simplement. Pas du tout. Il est beaucoup plus facile d’écrire des choses que personne ne comprend. »

La réussite a sans doute conforté El Aswany dans cette esthétique populiste. Mais son assurance et son mordant d’écrivain et de critique culturel semblent venir de sa foi en une sorte d’exceptionnalisme égyptien : l’idée que, riche de la multiplicité de ses civilisations (pharaonique, romaine, islamique, mamelouk, ottomane), ce pays qui a entrepris sa modernisation dès le XIXe siècle a été entravé par les dictatures successives dans l’accomplissement de sa destinée de grande nation.

 

Hemingway et Shakespeare, plutôt que Bush

Un après-midi, dans sa clinique dentaire du Caire, il me confie : « Il y a tant de talents dans ce pays. Nous méritons tellement mieux. Malheureusement, un dictateur ne respecte pas ses propres citoyens. Notre Premier ministre a dit un jour que le peuple égyptien n’était pas prêt pour la démocratie. Mais nous avons eu le premier Parlement du monde arabe. Dans les années 1920, un Premier ministre lui-même a perdu son siège au cours d’une élection, tant le processus était transparent. »

L’ardeur d’El Aswany au sujet du potentiel inexploité de l’Égypte lui vient peut-être en partie de son père, Abbas El Aswany, un écrivain connu dans Le Caire d’après 1952, un représentant de l’intelligentsia qui fit de cette ville la capitale virtuelle du monde arabe. « Mon père appartenait à la génération instruite des années 1940, qui avait lutté contre les Britanniques. Nous recevions à la maison des peintres, des écrivains, des cinéastes, qui parlaient avec passion de tout ce qui concernait l’Égypte comme s’il s’agissait de problèmes personnels. Et tout le monde était ouvert. Ceux qui voulaient prier priaient, ceux qui voulaient boire buvaient, ceux qui voulaient jeûner jeûnaient. »

Sa vision d’une Égypte laïque et démocratique semble fermement enracinée dans le souvenir de son éducation musulmane libérale. Né en 1957, un an après la brève occupation de la péninsule du Sinaï par Israël durant la crise de Suez, El Aswany a fait ses études au lycée français, où il a côtoyé des élèves et personnels juifs. « Il faut se rappeler que notre combat pour l’indépendance a été mené par un parti totalement laïc, le Wafd (5), souligne-t-il. Pour ses militants, il n’y avait ni musulmans, ni juifs, il n’y avait que des citoyens. » Mais le régime de Nasser a expulsé de nombreux Égyptiens non musulmans et confisqué leurs biens ; il n’y a presque plus de Juifs en Égypte aujourd’hui. Mais sa nostalgie pour cette courte période de rayonnement culturel, dans les années 1950 et 1960, pousse El Aswany à surestimer non seulement l’atmosphère ouverte du pays sous Nasser, mais aussi la force de l’opposition non islamiste actuelle. Selon lui, si des élections libres et transparentes avaient lieu, les partis de la gauche libérale obtiendraient autant de sièges que les Frères musulmans. Une hypothèse pour le moins optimiste.

Pour El Aswany, la culture postcoloniale « dynamique » créée en Égypte par la gauche laïque a survécu jusqu’au milieu des années 1970, quand Sadate, revenant sur la politique socialiste prosoviétique de Nasser, s’est mis à libéraliser l’économie et à se rapprocher des États-Unis. « Quand je suis entré à l’université du Caire, en 1976, la gauche était très puissante, m’explique-t-il. C’est la raison pour laquelle Sadate a encouragé les Frères musulmans contre nous. Il a interdit tous les groupes politiques à l’université, sauf les Frères musulmans. C’est quelque chose que les gens en Amérique ne comprennent pas, la façon dont les dictatures utilisent les islamistes contre les libéraux et les sociaux-démocrates. Aujourd’hui, Moubarak se sert de la peur qu’inspirent les Frères musulmans pour berner les Américains et les progressistes et se maintenir au pouvoir. »

En 1981, l’année où Sadate fut assassiné par des islamistes furieux du traité de paix avec Israël, El Aswany était interne à la faculté de chirurgie dentaire de l’université du Caire. C’était un poste très prestigieux et, quand il a démissionné, tout le monde l’a pris pour un fou, y compris son épouse de l’époque. « Je voulais devenir écrivain, c’était ma priorité, et je ne pouvais pas tant que je travaillais. Mais les gens ne pouvaient pas comprendre ça en Égypte, où écrire ne rapporte rien. »

En 1984, El Aswany a obtenu une bourse pour un séjour à l’université de l’Illinois, à Chicago. Ces trois années pendant lesquelles il a préparé une maîtrise en odontologie furent à ses yeux la période la plus importante de sa vie. Il l’avoue : il avait, avant cela, une vision caricaturale de l’Amérique, mais ses voyages et ses découvertes – une église gay, une organisation en faveur de la « fierté noire », entre autres – l’ont convaincu que les États-Unis ne se réduisaient pas à ce qu’il appelle leur « impérialisme » dans le monde arabe.

« Pour les progressistes comme nous en Égypte, qui détestons les dictatures proaméricaines et voulons la démocratie, l’Amérique pose un gros problème, explique-t-il. C’est de là que viennent à la fois la démocratie et l’impérialisme. Alors comment ne retenir de l’Occident que ce que nous voulons ? Pour moi, l’Occident, ce n’est pas George Bush, c’est Hemingway et Shakespeare. Mais j’ai eu beaucoup de chance. J’ai eu l’occasion d’étudier en Amérique, d’avoir des amis américains. Il faut avoir vécu là-bas pour savoir à quel point ces gens sont honnêtes et généreux, et à quel point aussi ils méconnaissent la politique étrangère de leur gouvernement. »

Quand je suis allé voir El Aswany chez lui, dans le quartier de Garden City – là où il travaille chaque matin pendant trois heures sur un ordinateur portable à côté d’un grand fauteuil de dentiste –, il semblait pénétré d’une profonde inquiétude pour son pays. « J’aurais pu partir pour n’importe quelle monarchie du Golfe après mon diplôme américain, et j’aurais gagné beaucoup d’argent. Mais quand je suis revenu des États-Unis, c’était très clair dans ma tête. Pour parler d’une société dans des livres, il faut y vivre. »

Pourtant, El Aswany a un temps envisagé de quitter l’Égypte. La maison d’édition contrôlée par l’État, la seule à assurer une distribution correcte et une couverture médiatique pour la littérature en Égypte, avait rejeté ses trois romans écrits après son retour de Chicago. Il avait dû les faire imprimer par des éditeurs privés, avec des tirages si faibles qu’ils étaient pratiquement inaccessibles au lecteur ordinaire. En 1997, El Aswany reçut une quatrième lettre de refus. Se remémorant « le pire jour de [s]a vie », il évoque avec une amertume persistante ce grotesque épisode digne d’un roman de Kundera : « J’ai téléphoné au directeur. Il m’a dit : “Nous n’allons pas publier votre livre. Le comité l’a refusé.” Je réponds : “J’aimerais avoir le rapport du comité.” Il me dit : “Il n’y a pas de rapport, c’est secret.” Je réplique : “Vous êtes la maison d’édition du gouvernement. Vous êtes financé par les contribuables. Vous avez le droit de dire non, mais j’ai le droit de savoir pourquoi.” Il a été vraiment affreux. Il m’a dit : “Nous ne vous publierons jamais. Faites ce que vous voulez.” »

Anéanti par ce rejet, El Aswany conçut le projet désespéré d’émigrer en Nouvelle-Zélande. Pourquoi la Nouvelle-Zélande ? « Parce que c’était le pays le plus éloigné de l’Égypte sur la carte. Voyez-vous, j’étais contrarié, j’étais furieux. J’avais renoncé à tant de choses pour écrire, mais je n’arrivais à rien. J’ai dit à ma femme que je venais de commencer un nouveau roman – c’était L’Immeuble Yacoubian. J’allais d’abord le finir, et ensuite il faudrait partir. »

 

Des rêves d’un autre temps ?

L’Immeuble Yacoubian fut publié en 2002 par un éditeur privé du Caire « Au bout de deux semaines, il m’appelle pour me dire : “Je n’ai jamais vu ça, c’est phénoménal : le livre est épuisé.” Évidemment, j’ai changé d’avis quant à l’émigration. » El Aswany a récemment croisé le responsable qui avait rejeté son livre : « Je lui ai pardonné. À cette époque-là, je me battais pour publier à 2 000 exemplaires. J’en ai vendu 160 000 en un an, en France seulement. »

Tandis que nous parlons, une mouche se met à voler dans la pièce. El Aswany se saisit d’une tapette en plastique posée à côté de son ordinateur, bondit de sa chaise et arpente le cabinet un moment jusqu’à ce qu’il ait écrasé sa proie, d’un coup décidé. Il regagne son siège, tout sourire. Ce sourire ne l’a pas quitté lorsque je le revois plus tard au Garden City Club, une institution sélecte, dans un bâtiment Art déco proche du Nil.

Buvant du Johnnie Walker Red, jonglant sans peine entre l’arabe, l’anglais et le français, El Aswany se fait plus expansif qu’à son habitude. « Franchement, les Américains devraient s’intéresser davantage à ce que leur gouvernement fait en leur nom dans des pays comme l’Égypte, où il parle de démocratie tout en soutenant des dictatures. L’Occident est obsédé par le terrorisme, mais s’il soutenait la démocratie ici, il n’y aurait pas de terrorisme. Les Occidentaux ne comprennent pas que, même si les électeurs votent démocratiquement pour les Frères musulmans, ça leur donnera l’occasion de voir que ces gens-là ne valent rien, une fois au pouvoir. » Il est bientôt rejoint par le traducteur en anglais d’un autre de ses romans, Chicago, Farouk Mustafa, et par deux amies, l’une productrice de cinéma et l’autre documentariste de renom. Très vite, un débat passionné s’engage entre El Aswany et ses amis, qui vivent à l’étranger, sur l’état de la nation.

Aux yeux des expatriés, rien ne va en Égypte. El Aswany partage brièvement leur pessimisme. « Parfois, je me demande ce que je vais écrire. J’ai tout écrit, et rien ne change. En Égypte, nous avons la liberté de parler mais pas la liberté de parole, et on ne peut rien faire en écrivant. » L’espace d’un instant poignant, dans ce club où de beaux serveurs nubiens circulent discrètement à travers les salles élégamment décorées dans le style moderniste des années 1950, El Aswany et ses amis semblent appartenir à une ancienne élite nationaliste laïque surprise par l’histoire. Quelques minutes et quelques whiskys plus tard, l’écrivain retrouve la vitalité pédagogique dont il a fait preuve deux ou trois jours auparavant, pendant son salon. Dans toute l’Égypte, dit-il, les salariés s’étaient récemment mis à manifester et faire grève. Et l’histoire du pays ne fut pas avare d’exemples de colère populaire explosant spontanément pour s’achever en révolutions. « Et la situation est à présent si mauvaise, ajoute-t-il avant de ménager un silence théâtral, qu’on ne peut pas continuer comme ça. Il faut que ça change. Je pense qu’une grande surprise nous attend. »

 

Ce texte est paru dans le New York Times Magazine le 27 avril 2008. Il a été traduit par Laurent Bury.