Fatima Bhutto accuse

Le passé de Fatima Bhutto, son héritage familial, ses pleurs d’enfance et son exil, est-ce aussi l’histoire du Pakistan ? La petite fille de l’ex premier ministre Zulfikar Ali Bhutto et nièce de la célèbre Benazir Bhutto raconte sa (courte) vie (elle est née en 1982) dans un ouvrage au titre évocateur « Chants de sang et d’épée ». C’est que dans la famille Bhutto, « il n’est pas naturel de mourir de causes naturelles » rappelle Lewis Jones dans The Spectator. Le grand-père de Fatima, mais également son père, son oncle et sa tante ont succombé à une mort violente.

« Elle écrit pour se souvenir, elle écrit pour accuser, elle écrit pour expliquer, » remarque Manan Ahmed dans le quotidien émirati The National. Et en fait d’accusation, sa tante Benazir n’est pas épargnée. Fatima Bhutto la soupçonne d’avoir orchestré le meurtre de son père Murtaza Bhutto : « Deux jours après le quarante-deuxième anniversaire de Murtaza, en septembre 1996, sa maison (où dormait Fatima, alors adolescente) a été entourée par les chars de sa sœur, et quelques instants après, il s’est fait fusillé par la police de sa sœur, » résume Lewis Jones dans The Spectator. Si les « chants » de Fatima Bhutto sont « une élégie dédiée à son père défunt », comme les décrit Nadira Naipaul dans la Literary Review, c’est aussi une dénonciation des jeux de pouvoir et de la corruption au sein de la classe politique pakistanaise.

Fatima Bhutto est loin pourtant de se montrer impartiale : dans son livre, sa tante Benazir joue le rôle de la politicienne corrompue et égoïste tandis que le portrait de son père « est affectueux et manque largement d’esprit critique—comme on pouvait s’y attendre du reste d’une jeune fille qui adorait son père, » remarque Roderick Matthews dans The Observer. Un conseil de Manan Ahmed du National : la biographie de Fatima Bhutto « ne doit pas être lue comme une œuvre historique, mais plutôt comme l’hagiographie profondément personnelle de la plus connue des dynasties politiques pakistanaises ».

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Retour sur l’« invention » du « peuple juif »

« Il n’existe pas et n’a jamais existé de peuple juif », nous déclarait l’historien israélien Shlomo Sand dans un grand entretien que nous avons publié dans notre numéro de février 2009. À l’époque, son livre n’existait qu’en hébreu et en français. Depuis, il a été traduit en anglais, chez l’éditeur américain de gauche Verso. Il a été salué par certains, conspué ou ridiculisé par d’autres. Du côté des admirateurs, on peut citer le grand intellectuel américain Tony Judt, dont l’éditeur a exploité un texte pour promouvoir le livre : « Shlomo Sand a écrit un livre remarquable. Avec calme et compétence, il a, très simplement, normalisé l’histoire juive. En lieu et place du mythe improbable d’une nation unique dotée d’un destin à part – expulsée, isolée, errante et finalement restaurée dans sa terre légitime –, il a reconstruit l’histoire des Juifs et réintégré cette histoire dans le récit global de l’humanité (1). Le passé principalement imaginaire exploité par les Juifs, qui a tant fait pour générer les conflits du temps présent, apparaît, tel le passé de bien d’autres nations, comme largement inventé. Toute personne intéressée à comprendre le Proche-Orient actuel se doit de lire ce livre. »

Fin 2009, l’essai de Shlomo Sand s’était également attiré les éloges de Terry Eagleton, un cacique de la critique littéraire britannique. Il saluait « l’un des livres les plus courageux de l’année » et ajoutait : « Il est réconfortant de voir que l’ouvrage est resté longtemps dans la liste des bestsellers israéliens. » Il s’exprimait dans The Times Literay Supplement. Le même journal d’où est venue la critique frontale la plus vigoureuse.

Elle est signée d’un historien d’Oxford, Martin Goodman, spécialisé dans l’histoire des Juifs sous l’Empire romain. L’un de ses livres est paru en français : Rome et Jérusalem. Le choc de deux civilisations (Perrin, 2009). En février 2010, il a procédé à une démolition en règle de « L’invention du peuple juif », titre retenu par l’éditeur américain.

Martin Goodman commence par contester la thèse de Sand d’après laquelle « l’exil » des Juifs après la destruction du second Temple de Jérusalem, en 70 de notre ère, est un mythe. Pour Goodman, il n’y a aucune raison de remettre en cause le récit fait par l’historien romain Flavius Josèphe, qui écrivait peu de temps après les faits. Il reconnaît que la « déjudéisation de Jérusalem ne fut pas instantanée » et qu’il faut attendre l’échec du soulèvement de Bar Kokhba, en 135, pour que les Juifs se voient interdire l’entrée dans la ville. Il reconnaît aussi qu’il n’y a pas eu d’exil des Juifs habitant ailleurs en Judée ou en Galilée, mais il constate que les Juifs n’apparaissent en Méditerranée occidentale et en Europe du Nord qu’après la destruction de Jérusalem en 70. Signe indéniable, selon lui, de l’existence d’une « diaspora » due à l’exil.

Autre thèse de Sand contestée par Goodman, celle selon laquelle la grande majorité des Juifs de l’ouest et du nord de l’Europe n’étaient pas originaires de Judée, mais des autochtones convertis. À ses yeux les arguments avancés par l’auteur israélien ne valent strictement rien. Le fort accroissement de la population juive dans les premiers siècles de notre ère n’est en aucun cas dû à des vagues de conversion, soutient-il, mais au fait que les Juifs, contrairement aux autres peuples, étaient opposés à l’avortement et à l’infanticide.

Enfin, Goodman récuse un autre argument de Sand, celui selon lequel les Juifs étaient considérés, après 70, simplement comme un groupe religieux et non comme un peuple. Dans un texte juridique datant de la fin du IIIe siècle, les Juifs sont présentés comme une natio, terme que l’on retrouve dans divers textes païens et chrétiens des ive et Ve siècles. Goodman accuse Sand de bien mal maîtriser son sujet et d’avoir monté une thèse extrême dans le seul but de « déstabiliser la conviction des Israéliens originaires de la diaspora qu’ils sont retournés sur la terre dont leur peuple est originaire ». Pour Goodman, le livre de Sand n’est pas un travail d’historien mais celui d’un pamphlétaire qui manipule l’histoire pour faire valoir un programme politique. Il reprend à son compte une formule de l’historien israélien Israel Bartal, qui a lui aussi pourfendu le livre de Sand : c’est l’« invention d’une invention (2) ».

Un venimeux échange s’est ensuivi dans les colonnes du Times Literary Supplement. Le lecteur intéressé pourra se reporter à l’entretien vidéo que nous avait accordé Maurice Sartre, historien de l’Antiquité gréco-romaine sur notre site www.booksmag.fr. (« Sand n’a pas raison sur toute la ligne ») : « La bonne idée de Shlomo Sand est de ne pas traiter Israël différemment des autres peuples. Tous les peuples se construisent sur des mythes. Israël s’est construit sur des mythes. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas parfois un fondement historique. Mais, par exemple, la sortie d’Égypte n’a absolument aucun fondement archéologique […]. Pour beaucoup d’archéologues sérieux, Salomon aussi est un mythe. Et l’Exil aussi, d’une certaine façon, est un mythe […]. Je n’irais pas aussi loin que Shlomo Sand mais c’est une histoire qui a été mythifiée après coup. […]. La dispersion des Juifs est constante, elle n’est pas liée uniquement à la destruction du second Temple […]. D’autre part, à l’époque hellénistique le judaïsme avait connu une grande transformation. Le judaïsme ne se définit plus alors par une appartenance ethnique mais par une pratique, le respect de la Torah. Cela change radicalement les choses. On ne naît pas seulement juif, on peut le devenir. Et c’est là où Shlomo Sand a raison : de fait, il y a des gens qui le deviennent ; pas forcément sous l’effet d’un messianisme, mais surtout à l’époque romaine, on sait que les fêtes juives attiraient beaucoup de gens et que certains se convertissaient. Cela dit, et là je ne suis pas d’accord avec Sand, on a aussi la preuve qu’il y a bien eu une émigration juive. »

Que la lumière (artificielle) soit !

Il était une fois, il y a 40 000 ans, des hommes dans une grotte. C’est ainsi que débute l’histoire de la lumière artificielle contée par Jane Brox. À Lascaux, où l’on a retrouvé des peintures vieilles de plus de 18 000 ans, nos ancêtres fabriquaient des lampes avec des pierres évidées remplies de graisse animale. Brox nous offre une histoire complète de la relation de l’homme à la lumière, depuis ces lampes à graisse animale jusqu’aux diodes électroluminescentes (les LED). Elle entend montrer comment la lumière artificielle a changé nos vies.

Au départ, nous dépendions des animaux, des lucioles en cage, ou bien de l’huile de baleine (source de lumière tellement prisée que les chasseurs ont failli faire disparaître plusieurs espèces). Les premiers mineurs se servaient de poissons phosphorescents pour éclairer leurs tunnels souterrains. Au départ, les flammes brillaient mal, avec une épaisse fumée odorante et exigeaient une surveillance constante. Puis est apparu le gaz, suivi du kérosène, et la lumière, partie du foyer, a envahi les rues des villes et les usines, permettant à l’homme de travailler même la nuit.

Pour Max Ross du New York Times, loin d’être seulement un inventaire technique, Brilliant aborde aussi les « relations de race, les luttes de classes et l’exode rural nés du réseau électrique ». Car l’éclairage « ne sépare pas que l’ombre de la lumière, mais aussi les pauvres des riches ». Au XVe siècle une livre de chandelle coûtait la moitié du salaire quotidien d’un travailleur. Dans les années 1930, alors que l’électricité se déployait dans les villes américaines, les quartiers peuplés d’immigrés et d’Afro-Américains « restaient inexorablement dans le noir », rappelle Brox. Aujourd’hui encore, les pays riches et pauvres se distinguent facilement sur les images satellites : les pays les plus riches sont les plus clairs.

En conclusion de son livre, l’auteure lance un appel pour une diminution considérable de la lumière dans le monde développé « au nom des animaux déroutés par la lueur céleste, des astronomes qui ne peuvent plus voir certaines parties du ciel nocturne ». Elle nous invite à nous poser la même question que Cyrille de Jérusalem : « Qu’y a-t-il de plus utile à la sagesse que la nuit ? ».

20 idées à glaner dans le numéro 15

1) Tous les dreyfusards n’étaient pas des apôtres des Lumières, et tous les antidreyfusards n’étaient pas des traditionalistes obscurantistes.

=> Lire « De l’affaire Dreyfus à Guantanamo »

2) En Turquie, Mein Kampf est un bestseller.

=> Lire  « Faut-il republier Mein Kampf ? »

3)
Les enfants et les jeunes acquièrent de plus en plus les connaissances essentielles auprès de leurs pairs et de moins en moins auprès de leurs aînés ou des personnes âgées.

=> Lire «  »Nous sommes pris au piège de la vitesse » »

4) La majorité des économistes américains sont favorables à la décriminalisation des drogues dures.

=> Lire « La guerre perdue contre la cocaïne »

5) Le mot « drogue », au sens de « stupéfiant », apparaît pour la première fois dans un texte de Colette, en 1913.

=> Lire « Un étrange renversement de l’histoire »

6) De même que le progrès de la consommation de drogues est inséparable de l’histoire du capitalisme, leur prohibition est inséparable de l’histoire du collectivisme.

=> Lire « Un étrange renversement de l’histoire »

7) Tous les trafics illicites sont liés, qu’il s’agisse du trafic de drogues, d’êtres humains, de contrefaçons, d’armes, etc.

=> Lire «  »Ni la prohibition, ni la légalisation » »

8) Les langues diffèrent essentiellement dans ce qu’elles doivent exprimer et non dans ce qu’elles peuvent exprimer.

=> Lire « La mer est rouge comme une violette »

9) Dans quelques années, les soldats religieux formeront la majorité des commandants de l’armée israélienne.

=> Lire « Tsahal ébranlée par ses religieux »

10) Les firmes de Wall Street savaient comment faire en sorte que les agences de notation donnent une note inappropriée à des titres dangereux.

=> Lire « Ces investisseurs qui ont joué la crise »

11)
La présence d’un nombre toujours plus élevé d’immigrés est nécessaire à la survie du système économique et du welfare state.

=> Lire « Exploitez ces immigrés que je ne saurais voir ! »

12) Il est dans l’ordre des choses que certaines femmes aient envie de tuer leur mari.

=> Lire « Arsenic et vieilles dentelles victoriennes »

13)
En Afrique de l’Ouest, la production agricole par habitant a crû de plus de 40 % entre 1984 et 2005.

=> Lire « L’Afrique otage des OGM ? »

14) La vision fordienne d’un paradis agro-industriel au cœur de la jungle a été récupérée par des géants de l’agro-industrie comme Cargill.

=> Lire « Ci-gît le village modèle de Ford »

15)
Le chameau est impur parce qu’il rumine, mais n’a pas le sabot fendu. Le porc est impur parce qu’il a le sabot fendu, mais ne rumine pas.

=> Lire « Le meilleur ami de l’homme »

16)
Lors de l’insurrection espagnole de 1808, on compte, parmi les victimes, un grand nombre de femmes, dont beaucoup de couturières, armées de ciseaux.

=> Lire « Le mythe de l’unité espagnole »


17)
« Vous avez vu ces jeunes gens désorientés ? C’est le grand problème de l’Égypte aujourd’hui. »

=> Lire « Alaa El Aswany, un rebelle en son pays »

18)
C’est au serpent que nous devons notre excellente vue frontale.

=> Lire « Ce qu’Adam doit vraiment au serpent »

19)
Au début du XXe siècle, les Juifs et les Italiens étaient considérés comme non-Blancs sur la côte Est américaine, Blancs sur la côte Ouest.

=> Lire « Les Blancs aussi ont une histoire »

20)
« À l’époque hellénistique le judaïsme connaît une grande transformation. Il ne se définit plus par une appartenance ethnique mais par une pratique. »

=> Lire « Retour sur l »’invention » du  »peuple juif » » .

Le magnat du yoga

A première vue, Pierre Bernard n’était vraiment pas un Américain comme les autres. L’homme qui, au début du XXe siècle, importa et popularisa le yoga aux Etats-Unis – pays où la discipline compte aujourd’hui vingt millions d’adeptes – était à des années-lumière du puritanisme ambiant. Robert Love, qui consacre une biographie à ce personnage haut en couleurs, « l’un des excentriques les plus connus de son époque », raconte donc à plaisir la réputation sulfureuse de ce « natif de l’Iowa, libidineux, fumeur de cigares et doté d’un génie pour les relations publiques » pour rependre l’énumération du Journal Sentinel.

La société bien-pensante lui reprochait notamment ses positions indécentes et ses influences orientales aussi étranges qu’exotiques. Le Washington Post n’avait-il pas qualifié la pratique de « poison oriental destructeur d’âmes » ? « Associé à la promiscuité sexuelle, le yoga était qualifié d’abomination contre la pureté des femmes américaines et repoussé aux marges de la société », écrit Love.

A seconde vue, pourtant, il n’y avait pas plus typiquement américain que Pierre Bernard. Né en 1876 au fin fond de l’Iowa, celui qui s’appelait encore Perry Baker s’intéresse dès l’adolescence aux textes sacrés hindous, grâce à sa rencontre avec un professeur de « philosophie védique » d’origine indienne qui l’initie à l’hypnotisme, à la méditation et au yoga. Le futur « Oom tout-puissant » se transforme alors très vite en l’un de ces « entrepreneurs spirituels » dont l’Amérique est la terre d’élection, comme le rappelle Janet Maslin, du New York Times. Particulièrement doué pour s’inventer une personnalité – il change de nom pour se donner une aura mystique et s’invente ce qu’il faut de voyages en Inde –, cet homme au charisme certain construit sa vie à l’unisson du récit national, incarnant pêle-mêle le « rêve américain » de la réussite fulgurante, de la richesse, de la célébrité, de la vie saine, le tout avec un sens aigu de la communication.

Dès 1890, Pierre Bernard donne à San Francisco des séances d’hypnotisme qui le rendent célèbre et lui assurent la Une du New York Times. Etrange mélange de transgression et d’adhésion aux valeurs de l’Amérique, il s’attire vite une clientèle de riches oisifs et d’artistes, auxquels il promet l’accès au divin grâce – chose nouvelle – à une pratique physique, le Yoga. Mais, comme il est d’usage chez les gourous, rappelle Catherine Rosen dans le Wall Street Journal, Pierre Bernard « a pléthore de partenaires sexuels » et accumule les scandales. En cette époque d’hystérie contre la traite des blanches et la prostitution, sa conduite nourrit en effet une véritable « panique morale », selon Robert Love.

Fuyant la polémique naissante, il déménage à New York, où il est accusé d’avoir « attiré et séduit » une jeune femme « en vue de relations sexuelles », et condamné à trois mois de prison. Cela ne décourage pas les élites et les stars de l’époque de lui confier leur âme, leur corps et leur argent. Pierre Bernard et sa bande de joyeux yogis trouvent refuge à Nyack, petite ville paisible du nord de l’Etat. Là, grâce aux subsides des héritières Vanderbilt, le gourou fonde le Clarkston Country Club, moitié ashram, moitié parc de loisirs pour milliardaires désœuvrés. Les enseignements philosophiques du yoga y sont distillés avec d’autant plus de succès qu’ils s’accompagnent de théâtre, de cirque (avec éléphants), et autres matchs de baseball.

La Grande Dépression sera fatale au Clarkston Country Club, et son fondateur sombre dans l’anonymat. Le succès du yoga, lui, ne se démentira. Les élèves de Pierre Bernard, devenus professeurs, transmettront le flambeau. La quête de bien-être dans un monde stressé fera reste. Largement délesté de son sens mystique, le « complexe yoga-industriel », selon l’expression de Catherine Rosen du Wall Street Journal, a aujourd’hui ses magazines, ses livres, ses lignes de vêtements, et ses célébrités. On peut étudier le yoga chrétien ou le yoga juif (où « om » est remplacé par « shalom »). « Ce qui était autrefois exotique fait aujourd’hui tout simplement partie du mélange multiculturel américain », conclut la journaliste.

 

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur le yoga

50 ans de fuite

New Hampshire, 1954, un petit hameau concentré autour d’une exploitation de bois. Danny, 12 ans, fils unique de Dominic Baciagalupo, cuisinier veuf et fataliste, commet un crime par accident : il prend la maîtresse de son père pour un ours et la tue. Or cette dernière entretient une liaison avec un policier local, Cowboy Carl. Dès lors, devenus fugitifs, l’enfant et son père sont forcés de traverser les États-Unis, pour échapper à la vengeance de l’implacable policier. Telle est la trame du douzième roman de John Irving.

Une histoire « violente et dérangeante », portée sur cinq décennies par la voix « inimitable d’un conteur aguerri », selon Carles Gueli qui l’a rencontré en juin dernier pour El País, lors de la sortie du roman en Espagne. Irving lui confie qu’avec l’âge le ton de ses œuvres se fait plus sombre, reflétant sa lucidité sur l’incapacité des êtres humains à changer. On trouve aussi dans ce roman, ajoute Gueli, une sorte de « prédétermination calviniste : les choses qui doivent arriver arriveront ». L’auteur souligne l’influence du théâtre classique : « depuis le début, le lecteur sait ce qui va se passer. J’aime les histoires où ce qui arrive paraît inévitable. »

C’est précisément sur ce point que The New Yorker apporte un bémol à la célébration de « l’impressionnant talent de conteur » d’Irving : « le destin des personnages n’est jamais soumis à aucun doute ; dès le départ il est évident qu’ils vivent dans un "monde où la violence engendre la violence" ». Simmy Richman, dans The Independent, voit, quant à lui, une peinture de l’histoire des États-Unis dans cette fresque où « des personnes honnêtes sont poussées à la fuite de peur de subir les représailles de justiciers sans foi ni loi ».

La vraie Cléopâtre

« Elle n’était ni séductrice ni sorcière » explique Hannah Elliott sur Forbes.com. Dès l’antiquité, l’imagination populaire s’est emparée de Cléopâtre et en a fait une femme aux traits durs, vêtue d’or, professionnelle de la manipulation et adepte du luxe comme de la luxure. Le professeur émérite de lettres classiques à l’université de l’Etat de l’Ohio Duane W. Roller abandonne cette représentation à la Elizabeth Taylor pour dresser un portrait de la reine qui ne se base, selon ses propres termes, « que sur l’information du monde antique ». Donc : pas de Shakespeare, pas de Massenet et surtout pas d’Hollywood. 

La Cléopâtre qui émerge de cet exercice d’épurement est une femme impressionnante et érudite, « une dirigeante hellénistique puissante qui savait manœuvrer les rênes du pouvoir aussi adroitement qu’un homme, » explique Tracy Lee Simons dans le New York Times. Elle se distinguait par son savoir médical et philosophique, sa connaissance des langues, mais également par ses talents de stratège militaire et son habilité diplomatique. Elle était « particulièrement savante, même pour une femme de descendance royale », note Hannah Elliot. Cette instruction se doublait d’une loyauté et d’un dévouement sans faille pour son pays et ses traditions. Duane W. Roller rappelle ce que fut la dynastie macédonienne des Ptolémées, qui régna trois siècles sur l’Egypte et qui prit fin avec Cléopâtre. Il souligne les défis politiques internes et externes, presque insurmontables, qui attendaient cette dernière quand elle accéda au trône en 51 av. J.-C. Il raconte enfin les évènements qui ont fait d’elle une légende : sa complicité dans le meurtre de Pompée, l’alliance avec César, la naissance de leur enfant, les intrigues avec Marc Antoine, et, pour finir, la défaite face à Auguste et le suicide. 

En lui accordant la place qu’elle mérite en tant que femme politique, cette biographie, conclut Hannah Elliot, tente de sauver Cléopâtre de « l’historiographie phallocrate des temps antiques et modernes ».

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L’Ethiopie, Tibet de l’Afrique

L’Éthiopie est le Tibet de l’Afrique – un pays enclavé, fermé par de hautes montagnes, et tout entier absorbé dans sa religion. En l’occurrence un christianisme de combat, hérissé contre l’islam qui l’encercle, et tout à l’image des fameuses églises jadis creusées en plein roc pour échapper aux destructions musulmanes. Le clergé en Ethiopie est fort de près d’un demi-million de personnes, la capitale résonne des sermons transmis par haut-parleur depuis les sanctuaires innombrables, les offices durent plusieurs heures, et les restaurants proposent des menus de jeûne pendant un bon tiers de l’année.

Christianisme, oui, mais lequel ? Le royaume de la reine de Saba, malgré son fort ancrage judaïque, a certes opté avec enthousiasme aux tout débuts de l’ère chrétienne pour le Nouveau Testament. Mais peu de temps après, lors du concile de Chalcédoine, l’église éthiopienne a pris un  tournant vigoureux : elle est devenue « monophysite ».

On a bien oublié les ardentes disputes christologiques qui ont déchiré la chrétienté depuis les premiers jours de son existence. Jésus-Christ avait-t-il deux natures séparées, une divine et une humaine (Nestorius) ? Avait-il été « créé » postérieurement au Père, dont Il ne serait que l’émanation (Arius) ? Était-Il au contraire « de la même et unique nature » (monophysites) ? Ou bien  fallait-il parler de deux natures réunies en une seule personne (position du troisième concile, celui de Chalcédoine, en 451) ? Ces affrontements…byzantins ont fait couler des torrents de discours, et de sang. Pourtant le laborieux compromis obtenu après trois conciles et pas mal de palinodies n’a pas satisfait les Orientaux  (les Syriens, les  Égyptiens et nos Abyssiniens) ; ils ont pris leurs cliques et leur claques et fait sécession.

Pendant les siècles suivants, l’église éthiopienne, perdue sur ses hauts plateaux grillés de soleil, a donc développé sa propre mouture de christianisme. Sur le plan doctrinal, elle a poussé le monophysisme dans son ultime recoin : le « mia-physisme », c’est-à-dire « l’unité de nature du Verbe Incarné ». Elle a établi son propre canon de livres sacrés (81 ! – dont une majorité de textes apocryphes). Elle a développé  sa propre langue liturgique, le guèze ; sa propre musique (où le tambour joue un rôle central) ; ses propres rituels ; sa propre iconographie (dans laquelle les personnages évangéliques, un peu schématiques, sont tout noirs et coiffés dans le style afro) ; son propre calendrier ; son propre système horaire (la première heure du matin est celle du lever du soleil) ;  et bien sûr sa propre hiérarchie « autocéphale ». L’église éthiopienne s’est même récemment offert le luxe de son propre schisme, entre le patriarcat officiel, mis en place du temps du colonel Mengistu, et un patriarcat réfractaire, toujours en exil.

S’il est intéressant de regarder de près cette curieuse église, c’est parce qu’elle permet un unique voyage dans le temps, aux premiers moments du big-bang de la chrétienté, lorsque celle-ci ne s’était pas encore vraiment défaite de la gangue judaïque. En Éthiopie, de fait, le pléthorique clergé est largement héréditaire, comme les lévites ; l’on pratique dans les églises des rituels éminemment judaïques comme la danse de David ; on respecte  le Shabbat ainsi que toute une série d’interdits alimentaires qui forment  une véritable kasherout à la mode locale ; on circoncit les garçons, et, souvent hélas, on excise les filles.

Il existait pourtant déjà dans le nord de l’Éthiopie une forte communauté proprement judaïque, les Beta-Israël. Tardivement  reconnus comme juifs, ceux-ci ont pu être exfiltrés en masse vers Israël à partir de 1975, devenant les fameux « Falashas » (« émigrés »).  Pourquoi le rabbinat de Jérusalem a-t-il été si longtemps réticent envers les Beta-Israël ? Par ce que leur authenticité judaïque était sujette à caution : il pourrait s’agir en fait de fondamentalistes chrétiens de la première heure ayant choisi un lointain exil en Éthiopie plutôt que d’accepter les premières dérives de la chrétienté.

« Il n’y a sur terre d’intéressant que les religions » a dit Baudelaire. Dommage pour lui qu’il n’ait pu aller en Éthiopie vérifier son propos.

=> Voir notre diaporama « Syncrétique Ethiopie »

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Une femme avec une femme

L’amour lesbien dans la littérature occidentale : un sujet peu exploré ou du moins souvent restreint à une étude de genre. Emma Donoghue, romancière, dramaturge et critique littéraire anglaise a passé plus de douze ans à compiler ses recherches, de Chaucer à Agatha Christie en passant par Charlotte Brontë et Dickens, afin de sortir ce sujet de son ghetto. Dans son ouvrage Inseparable. Desire Between Women in Literature, elle montre qu’il existe une longue tradition de représentation littéraire de l’amour au féminin.

D’après Kathryn Harrison du New York Times, ce livre corrige la « myopie culturelle qui a limité la connaissance du lecteur moyen à propos de la fiction lesbienne ». Pour le Toronto Sun, il s’agit de la « note de bas de page à l’histoire de la littérature occidentale dont nous avions besoin ». 

Emma Donoghue passe en revue plus de neuf siècles de littérature en analysant toutes les relations entre femmes, et pas seulement celles à dimension érotique. Elle évite d’ailleurs le plus possible le mot « lesbien » car selon elle il n’est pas apte à définir la « variété des liens entre femmes dans la littérature ». Elle a identifié six thèmes récurrents. Parmi eux on notera le travestissement, lorsqu’un homme habillé en femme, « amazone masculin », ou une femme habillée en homme, « jeune premier féminin », attire une femme. On retrouve ce thème chez Shakespeare, avec notamment Rosaline dans Comme il vous plaira ou Viola dans La Nuit des rois. Ces pièces, créés à l’époque élisabéthaine, quand la coutume voulait que les rôles féminins soient joués par des hommes, offrent l’attrait presque vertigineux de voir un comédien grimé en femme se déguiser en homme. Un dispositif théâtral qui encourage des « assortiments romantiques accidentels de personnages du même sexe », commente Harrison. 

Autre catégorie distinguée par Donoghue, celle des « inséparables » : ces amitiés romantiques qui vont plus loin. Jane Eyre serait le « texte fondateur de la tradition » de ces récits dans lesquels des jeunes femmes regroupées dans des institutions de type pensionnats ou couvent, isolées des hommes, découvrent l’amour envers le même sexe. Les « rivaux » constituent une troisième catégorie : un homme et une femme se disputent la même femme, comme dans Clarissa de Richardson ou Les Bostoniens d’Henry James.

Viennent enfin les « monstres », ces femmes cruelles qui séduisent puis détruisent une innocente victime, un domaine dans lequel les Français se sont distingués. La Religieuse de Diderot, qui met en scène une mère supérieure « consommée par des émotions maniaques », serait selon Donoghue le premier roman d’un mouvement qu’elle appelle « l’école française de fiction lesbienne démoniaque ». En V.O. cela donne : « the French school of lesbian fiend fiction ».

Secrets de famille

À la fois fresque historique et roman familial, le dernier livre de l’écrivain aragonais Martinez de Pison couvre cinquante ans d’histoire espagnole, de la guerre civile aux victoires électorales des socialistes dans les années 1980. En traitant sous l’angle de la fiction la guerre d’Espagne, déjà évoquée dans son précédent livre, Enterrar a los muertos (paru aux éditions Markus Haller sous le titre L’Encre et le Sang), « Martinez de Pison pouvait verser dans la sensiblerie. Il n’en est rien. Le roman atteint un très haut degré d’efficacité narrative », explique J. Ernesto Ayala dans la revue mexicaine Letras Libres.

Le récit gravite autour de Raffaele Cameroni, un soldat italien envoyé par Mussolini en Espagne en 1937 pour soutenir les forces franquistes, qui décide de s’installer après la guerre dans la ville de Saragosse. Il y monte une usine de pâtes, et garde le secret sur son passé militaire. Son épouse Isabel a, quant à elle, vu son frère assassiné et son père fait prisonnier pendant le conflit. Un de leurs fils s’engage dans la résistance clandestine, l’autre reprend l’affaire paternelle et s’occupe du troisième, handicapé mental.

C’est à travers le thème du secret que Martinez de Pison parvient à articuler l’histoire au sens propre et les histoires de familles qui sont au cœur de son roman. « Ce qui, dans Dents de lait, relève de la chronique historique et sociale est la simple toile de fond sur laquelle se découpe la chronique familiale, une série de personnages qui, involontairement, représentent des idées, des attitudes et des manières d’être propres à une certaine époque », explique Ricardo Senabre dans le magazine El Cultural.