La reconquête de l’Ouest

Sur la photo satellite de la NASA, un sillage jaune recouvre les Etats-Unis : il fait nuit et, pourtant, tout le pays est éclairé… Ou presque. Peter Stark, globe-trotter et auteur d’ouvrages sur les endroits les plus reculés de la planète, relève « les quelques taches d’un noir insondable» qui balisent « les derniers endroits vides » des Etats-Unis. Pendant plus de deux ans, il s’est attelé à redécouvrir son pays hors des sentiers battus des grandes villes pour, selon Tahir Shah du New York Times, « fendre l’écran de fumée de la culture de masse et nous remémorer la vraie essence de l’Amérique ».

Au fil des torrents et des routes poussiéreuses, Stark parcourt des hammeaux tels l’inconnu Frenchglen dans l’Oregon, afin d’y rencontrer les gens qui « ne mangent et dorment pas tous dans les mêmes grandes chaînes de restaurants et d’hôtels », ainsi que les décrit Steven Kurutz dans The Wall Street Journal.

Ces personnages sont pour Stark comme autant de « photos en sépia du Vieux Ouest ». Dans l’Oregon, au pied d’une montagne, il découvre ainsi un corral où des cowboys font tournoyer leurs lassos au milieu du bétail. Les hommes portent des jambières en cuir et des bandannas, « comme dans un film de John Ford », évoque Kurutz. Pour Stark, c’est comme si « dans les vallées aux herbes hautes j’avais glissé dans une autre dimension pour me retrouver dans les années 1880. »

The Last Empty Places est « un carnet de voyage entraînant et informatif qui combine des narrations à la première personne […] avec des récits historiques concis », note Jeff Baker de The Oregonian. Car Stark interrompt la description de ses randonnées et autres périples en canoë pour glisser des anecdotes sur ceux qu’il surnomme « les pionniers » : les naturalistes et penseurs d’autrefois qui, comme lui, trouvaient leur inspiration dans cette Amérique où les forêts isolent les villages « comme l’océan Pacifique encercle Hawaii ».

Les banquiers parlent aux lettrés

Wall Street, automne 2008 : la bulle financière vient d’éclater. Avec elle s’effondrent le monde virtuel de la finance, mais aussi les carrières et les vies de milliers de gens. Parmi ceux-là, « HSM », ex-trader anonyme qui, s’il n’est pas franchement ruiné par la crise, en est l’un des acteurs principaux. Keith Gessen, critique littéraire totalement étranger au monde de la finance, l’a soumis à une longue interview qui s’étend des prémices de la crise en 2007 jusqu’à l’été 2009. D’abord parue dans le magazine de Gessen, n+1, avant de devenir un livre, cette discussion illustre en temps réel la débacle de Wall Street.

En dévoilant la perspective d’un trader, Diary of a Very Bad Year (« Journal d’une très mauvaise année ») n’est pas une entreprise unique. S’il est remarquable, c’est surtout parce qu’il « tente de combler le gouffre entre les mondes littéraire et financier » explique Sam Jones du Financial Times : « Le format, simple et clair, fonctionne comme une structure de base pour illustrer la crise des marchés ». Le journaliste n’hésite pas à « poser les ‘questions idiotes’ [trop peu posées dans la période qui a suivi le krach] », souligne Matt Phillips du Wall Street Journal.

« Comment faites-vous ? » demande par exemple Gessen, au sujet des pressions qu’exercent les créanciers sur les débiteurs récalcitrants. Et « HSM » de dresser la liste des chantages et autres magouilles perpétrées quotidiennement par les hommes d’affaires. Parmi elles, la calomnie et l’indiscrétion, notamment à l’encontre des entreprises qui rechignent à les rembourser  : la presse « adore les histoires d’entreprises en difficulté », avoue-t-il. L’ébruitement de problèmes financiers jusque chez les actionnaires est tantôt une menace, tantôt une punition : « Il peut même m’arriver d’appeler leurs clients », confie « HSM ». Au journaliste faussement godiche qui lui répond que « ce n’est pas très gentil », il lâche, un peu impertinent: « Eh bien, ce n’est pas très gentil de ne pas rembourser les gens lorsqu’on en est capable. »

La puissance du taiko

Connaissez-vous le taiko ? Ce tambour, essentiel dans la musique traditionnelle japonaise, est le sujet de l’ouvrage de Heidi Varian, spécialiste de l’instrument en question.

Elle y rapporte notamment l’anecdote suivante : il y a 350 ans, Nafune, un village d’agriculteurs prospères mais désarmés, fut menacé par un seigneur de la guerre. Pour se défendre, les villageois apportèrent leurs taikos sur la plage et se mirent à en jouer. « Affublés de masques et couverts d’algues, ils parvinrent à faire rebrousser chemin à l’envahisseur, effrayé devant ces démons tambourineurs », rapporte Josephine Bridges dans l’Asian Reporter.

Le funk des favelas

Depuis les années 1970, le funk, musique noire américaine, déferle dans les favelas de Rio. On estime qu’il s’organise près de 600 bals funk chaque samedi dans la ville, attirant plus ou moins 1 million de personnes, surtout des jeunes des couches les plus pauvres.

Mais, souvent assimilé au trafic de drogues et aux règlements de comptes entre bandes rivales, le funk nourrit bien plus les rubriques de faits divers que les suppléments culturels des journaux. Ouvrage pionnier, « Le monde funk carioca », publié pour la première fois en 1988 par l’anthropologue Hermano Vianna, soutient que ce phénomène musical « a une valeur purement festive, rapporte Ari Lima dans la revue CEDES. Le funk des favelas ne valorise la violence qu’en la théâtralisant, pour en faire un moyen de décompresser et de générer de l’euphorie ».

=> Comparer es articles Universalis et Britannica sur le funk

Les chants des partisans

« La chanson militante est née en même temps que la politique moderne, c’est-à-dire avec la Révolution française », explique l’universitaire Stefano Pivato.

Dans Bella ciao (titre emprunté à la plus célèbre des chansons partisanes italiennes), il montre comment, depuis l’unification, « le chant a épaulé, aiguillonné, parfois même guidé la politique italienne », note Andrea Guermandi dans le quotidien de gauche L’Unità. Les chants ont accompagné tous les grands mouvements sociaux et politiques de l’Italie contemporaine parce qu’« ils témoignent de l’adhésion à un idéal, expriment une croyance politique, affermissent et exaltent le sentiment d’appartenance à une communauté », explique Pivato.

Restif de la Bretonne, l’ancêtre des blogueurs

Qui lit encore Restif de la Bretonne, un polygraphe de la fin du XVIIIe, vaguement licencieux ? Ce personnage complexe a pourtant plusieurs titres de gloire – notamment celui d’être en quelque sorte l’ancêtre des blogueurs.

Presque toutes les nuits, de 1767 à 1794, Restif sortait pour arpenter Paris, ses bas-fonds surtout. Et au petit matin, il rédigeait le récit de ce qu’il avait vu la nuit. Comme il était typographe de formation, à mesure que, sous la Révolution, la vie politique devenait plus incertaine, il s’était mis à composer lui-même ses textes, puis à les imprimer sur une vieille presse qu’il avait retapée avec les moyens du bord. Il en assurait ensuite la diffusion, par le biais d’un libraire ami, puis sous la Terreur carrément sous le manteau. Dans ces années difficiles, il lui fallait en plus fabriquer son propre papier en recyclant de vieilles affiches.

La matière première de ses « posts » était d’une richesse sans limite. Chaque nuit lui apportait son lot d’anecdotes, bien souvent croustillantes, à partir desquelles il prétendait moraliser. Il peignait les personnages intéressants du Paris populaire du XVIIIe siècle comme personne, et savait où aller les chercher : dans les commissariats, dans les bordels, dans les cercles de jeux. Malgré sa répugnance, il assistait au supplice nocturne des personnages à qui on faisait la grâce d’être exécutés dans la discrétion de la nuit. Il nous dégotte un éleveur de lapins en chambre, une maquerelle qui fait les orphelinats pour se procurer des produits frais, des libertins qui organisent des partouzes printanières dans le Jardin des Plantes, et même un vicieux (« le toucheur ») qui profite des séances de guillotine pour empoigner les parties intimes des spectatrices auxquelles la scène procure un certain émoi. Pour mieux alimenter sa chronique, il n’hésitait pas à intervenir dans les faits divers, plusieurs fois au risque de sa vie ou de sa liberté. Il est par exemple allé jusqu’à escalader une échelle de corde pendant à la fenêtre d’une maison du Marais pour aller surprendre deux jeunes amants en flagrant délit, et morigéner l’audacieux séducteur.

L’amusant est que l’on retrouve chez le singulier Rétif tous les traits du blogueur moderne. D’abord, pour qui écrivait-il ? À qui destinait-il ce fatras de milliers de pages où il avait déversé, régulièrement et presque quotidiennement, « ses affaires, ses maladies, sa physique, sa morale et sa doctrine, sa politique, son calendrier, ses contemporains » ? Peut-être bien que, comme beaucoup de blogueurs, il ne s’en souciait pas vraiment. Il avait à sa disposition une lectrice fidèle – en fait une auditrice –, une marquise désillusionnée et insomniaque, à laquelle il offrait souvent aux petites heures du matin la primeur verbatim de ses pérégrinations nocturnes. Ce public semblait lui suffire. Mais Rétif – ou du moins son pseudo : « le Hibou », « le Spectateur Nocturne » – bénéficiait malgré tout d’une certaine notoriété, grâce à laquelle il a pu, à plusieurs reprises, se sortir d’un mauvais pas où il s’était maladroitement fourré.

Autre question, plus métaphysique : pourquoi Rétif « bloguait-il » aussi frénétiquement ? Sans aucun doute pour satisfaire son ego hypertrophié. Mais aussi pour tenir le compte de la fuite de ses jours, un besoin chez lui compulsif, qu’il satisfaisait à l’aide de plusieurs supports : le papier, mais également la pierre des parapets de l’île Saint-Louis, où il habitait, sur lesquels il inscrivait en latin toutes les dates et les faits marquants de sa vie. Rétif se voulait aussi journaliste (bien qu’il méprisât ses collègues), et se sentait le devoir de témoigner de l’histoire tumultueuse et cruelle qui se déroulait sous ses yeux. Il était un obsédé, sinon du scoop, du moins de la rapidité de « mise en ligne », et il mettait à bon profit sa connaissance de la typographie, allant jusqu’à composer ses textes directement sur le marbre. Il faisait d’ailleurs assez bon marché de la forme littéraire, et, pour accélérer sa production, il avait inventé sa propre « novlangue », toute d’abréviations et de raccourcis orthographiques. Il considérait enfin qu’il avait un devoir « d’éduquer le peuple », et de ne pas garder égoïstement pour lui seul ses idées qu’il jugeait potentiellement fort utiles, notamment dans le domaine politique. On l’a même accusé d’avoir été un espion de la police royale. C’était sans doute faux, mais Rétif a mis sa plume au service de chaque pouvoir en place, successivement, car il considérait que la soumission à l’autorité était l’obligation numéro un du peuple.

Enfin, ultime question, d’une actualité chaque jour plus cuisante : comment Rétif se finançait-il ses efforts, lui qui n’était guère riche ? Eh bien là encore notre homme était un précurseur. Il parsemait son blog – pardon, ses « Nuits »  – de recommandations certainement rémunérées pour des spectacles, des restaurants, ou même des produits de beauté tels qu’une certaine « eau préservative ». Il assurait la promotion des œuvres de ses amis, mais aussi des siennes propres, car c’était un écrivain d’avant-garde qui pratiquait déjà « l’auto édition ». Enfin, il avait compris d’emblée que l’érotisme était un puissant stimulant commercial.

L’avenir lui a donné raison : toutes ces pages griffonnées au XVIIIe siècle dans le fond d’un café ont fini par constituer une œuvre littéraire (que Paul Valéry mettait « fort au-dessus de celle de Rousseau »), avant d’inspirer une pièce de théâtre de Jean-Louis Barrault, et même une fameuse série télévisée des années 80. Restif de la Bretonne est donc par-dessus le marché l’ancêtre du multimédia.

Quand le rock chinois s’éveillera…

Branchés, tatoués, déjantés… Bon nombre des musiciens photographiés dans Sound Kapital passeraient inaperçus dans les rues de Londres ou de Berlin. Mais, à Pékin, ils surprennent encore.

Matthew Niederhauser les a immortalisés dans la loge du club D-22, l’« épicentre de la florissante scène alternative locale », précise Erin DeJesus sur un blog de The Economist. Mais on est loin d’un bouillonnement contestataire : « Ce n’est pas comme la génération Tian’anmen, précise Niederhauser dans le Washington Post. Il s’agit davantage de présenter un mode de vie alternatif à la société de consommation qui est en train de s’emparer de Pékin. » L’un des représentants de cette scène déclare ainsi : « Nous écrivons juste des chansons. Nous sommes des musiciens […]. C’est notre job. Nous ne nous soucions pas de politique. »

L’anonymat sur Internet est-il vraiment souhaitable ?

Soucieux de protéger les citoyens de « la société de surveillance », le Parti pirate suédois a décidé de lancer un fournisseur d’accès garantissant à ses clients de surfer en tout anonymat.

Par delà sa faisabilité technique, ce projet pose la question, en apparence philosophique, mais au fond, économique, de l’intérêt de l’anonymat dans l’usage d’Internet. En effet, les deux principaux usages d’Internet sont la correspondance — la possibilité d’échanger en vue de transiger, commercialement ou non — et la publication. Or, ces deux activités requièrent l’identification des émetteurs.

Chacun comprend que la correspondance, et les transactions qu’elle induit, ne peuvent fonctionner que si chaque partie sait à qui elle a affaire. En Europe, il a fallu près d’un millénaire — entre le Ve et le XVe siècle — pour pouvoir figer dans l’écrit les accords entre individus : les systèmes d’Etat civil et d’authentification des actes sont, en fait, des institutions extrêmement sophistiquées. Jamais, sans elles, le commerce et l’industrie n’auraient pu se développer.

De même, la régulation des médias suppose une responsabilisation de l’émetteur : la société n’a aucun intérêt à laisser se propager des informations fausses, diffamatoires, criminogènes, dont l’effet est de polluer les informations utiles à sa bonne coordination. Seule la responsabilisation de la source, et donc son identification certaine, peut permettre de traiter ce problème sans censure centralisée. Comme le montre l’étude brillante de Robert Darnton*, la circulation des libelles anonymes a coïncidé, en France, tant sous l’Ancien Régime que sous la Révolution, avec des systèmes policiers et terroristes d’épurement de l’information. L’anonymat a destin lié avec la prison de la Bastille. Et plus près de nous (cf. la publication de conversations privées — non authentifiées — par des espions domestiques) avec le tribunal de Nanterre…

La société d’individus anonymes, et donc, sans responsabilité civile, est une utopie nouvelle. Sa contrepartie tacite est la régression sociale et la restriction des libertés.

* Robert Darnton, Le diable dans le bénitier. L’art de la calomnie en France, 1650 – 1800. Nrf Essais, Gallimard, 2010.

Napoléon, Mitterrand et l’opéra

Napoléon orchestrait soigneusement ses apparitions à l’opéra, nous apprend l’historien Daniel Snowman. Par exemple, pour célébrer une victoire ou la naissance d’un héritier.

« L’opéra lui semblait incarner tout ce qu’il essayait de promouvoir : la hiérarchie, le pouvoir, la continuité, la stabilité et la richesse », écrit Tim Blanning dans la Literary Review. En digne César, son neveu Louis Napoléon ordonna la construction du palais Garnier. Mais lorsque celui-ci ouvrit ses portes en 1875, Napoléon III avait lui-même disparu de la scène. Le goût des puissants pour l’opéra n’en perdura pas moins : « François Mitterrand a fait construire l’Opéra Bastille pour la même raison qui poussa le duc de Mantoue à faire jouer les opéras de Monteverdi- : la représentation du pouvoir. »

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur l’opéra

Soweto blues

 

« “La musique a gagné”, déclarait le guitariste du groupe sud-africain The Cannibals, Ray Chikapa Phiri, en référence à la lutte contre l’apartheid », rappelle Michael Edwards dans le magazine américain Jazz Times.

S’appuyant sur plus de 80 heures d’interviews avec les musiciens du pays, Soweto Blues interroge le rôle joué par la musique pendant les « années noires » de l’histoire du pays, depuis le massacre perpétré par les forces de police dans la township de Sharpeville en 1960 jusqu’à l’avènement de la démocratie et l’élection de Nelson Mandela en 1994.