C’est quoi, ton signe popstral ?

De sa courte notice biographique sur www.popstrology.com, on déduit que Ian Van Tuyl est depuis toujours mordu de variétés. On ignore, en revanche, comment lui est venue l’idée d’inventer la « popstrology » – mélange de pop et d’astrologie – et de lui consacrer un livre de 400 pages.

But du jeu : « Parvenir à la connaissance de soi à travers l’étude des hit-parades, principalement à travers la chanson numéro 1 le jour de votre naissance », explique Nick Paumgarten dans un savoureux article du New Yorker. Où l’on apprend que l’ancien vice-président Dick Cheney est né sous le signe d’Artie Shaw, « un homme peu loquace ». Une bonne partie de l’administration Bush y passe. Les autres pourront découvrir leur signe pop sur le site susmentionné.

Le dictateur qui n’aimait pas le rock

Trois cents pages et huit chapitres, un pour chaque année de la dernière dictature argentine. Avec Rock y dictadura, l’historien Sergio Pujol décrit la subtile guerre du général Videla contre ces musiques qui incitaient à la rébellion une jeunesse « avide de drogue et de sexe ».

Sur la base de nombreux témoignages, l’essai s’efforce de décrire au plus près l’affrontement culturel entre ces deux façons irréconciliables de voir le monde, « mais évite soigneusement le cliché assimilant le rock argentin à la “résistance” », précise Martín Pérez dans Página 12. Interrogé par Pujol sur cette dimension, le rockeur León Gieco lui-même est catégorique : « Faut quand même pas se moquer du monde ! Les résistants, c’étaient ceux qui prenaient de vrais risques. »

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Quand l’Allemagne donnait le la au Japon

Entre 1868 à 1912, l’ère Meiji a marqué la modernisation à marche forcée du Japon. L’étude du sociologue Gensiki Nakasone met en lumière la dimension musicale de cette révolution. Car l’empire du Soleil-Levant ne s’ouvrit pas seulement au savoir militaire et industriel de l’Occident ; il lui emprunta aussi sa musique.

L’Allemagne joua un rôle central dans cette acclimatation : le chef d’orchestre Frank Eckert composa l’hymne national nippon et la méthode Beyer forma des générations de jeunes pianistes. Paradoxalement, « cette appropriation de la musique occidentale fut avant tout un moyen de stimuler les sentiments patriotiques », rapporte Steffen Gnam dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Il faut dire que c’est son potentiel émotionnel qui intéressait les autorités nippones, et qu’elle servit beaucoup à accompagner les défilés militaires.

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Gravir le col de Paris

Même les vieux Parisiens ne le savent pas : ils ont un col. Le col de La Chapelle. Il a été décrit en 1989 dans le numéro 17 de la revue Cent cols, organe du Club des Cent-Cols, lequel regroupe des vélocipédistes ayant gravi cent cols dûment homologués. Hélas ! celui de La Chapelle n’a pas cet honneur. Il faut dire qu’il est, selon la revue, « le seul col où passe le métro aérien : on y voit passer beaucoup plus de métros que de cyclos ». En connaisseur, ayant lui-même inscrit 216 cols à son palmarès, Graham Robb a gravi le col de La Chapelle avec son épouse et a demandé au Club de bien vouloir reconnaître officiellement cet exploit. Il reçut du président cette réponse qu’il juge très française, indeed : « Ce col n’a jamais été accepté. Il ne figure pas sur une carte et n’est indiqué par aucun panneau. » Robb n’a pas renoncé pour autant : il s’est tourné vers l’IGN…

De l’avis du romancier Julian Barnes, dans la London Review of Books, Graham Robb est désormais sans conteste « notre principal interprète non universitaire de la France » (le « notre » désignant le peuple britannique). On serait tenté de dire qu’il est le meilleur interprète de l’idiosyncrasie française (ceci pour contourner le mot « identité ») – toutes catégories confondues. Auteur de livres sur Hugo, Balzac, Rimbaud ou encore Baudelaire, il a publié en 2008 une mémorable enquête sur la « France profonde », hélas non traduite en français (1).

Il s’attaque cette fois au Paris profond, d’une manière latérale qui n’appartient qu’à lui. Le plus souvent, il s’empare d’un personnage, à une époque donnée, et brode une tapisserie. Cela commence par un petit voyage en bateau d’Auxerre à la capitale, en novembre 1787. À bord, des soldats, des marchands, des musiciens ambulants, des moines, des paysans, des nourrices et un petit lieutenant mal engoncé dans ses bottes, dont on découvre à la fin qu’il s’agit de Napoléon Bonaparte, lequel se fait dépuceler par une jeune prostituée rencontrée au Palais-Royal. On y retrouve Haussmann et Pompidou, mais aussi Peuchet, le premier archiviste de Paris, ou encore Charles-Henri Guillaumot, qui utilisa les carrières romaines de la rue d’Enfer, en 1774, récemment découvertes, pour déposer les ossements accumulés dans le cimetière des Innocents. Il raconte la promenade éclair de Hitler dans l’aube parisienne, du point de vue du sculpteur Arno Breker, qui avait choisi les monuments à visiter. Et le faux attentat mis en scène par Mitterrand contre sa personne.

1| Voir « Le mythe de la France profonde », Books, n°2, février 2009.

Les sorcières bien-aimées d’Updike

Le 27 janvier 2009, l’Amérique perdait l’un de ses plus grands écrivains : John Updike, l’auteur prolifique d’une œuvre allant de la critique au roman, en passant par la poésie. Un peu plus d’un an avant sa mort, il avait publié Les Veuves d’Eastwick, renouant ainsi avec Alexandra, Jane et Sukie, les trois héroïnes explosives d’une précédente fable drolatique, Les Sorcières d’Eastwick, paru en 1984. Updike avait alors conçu ces personnages de jeunes divorcées révoltées et sensuelles comme une réponse aux féministes qui l’accusaient de misogynie. Soudain dotées de mystérieux pouvoirs, elles semaient la panique dans la petite ville du Rhode Island avant de s’en aller, accompagnées des nouveaux maris qu’elles s’étaient dégotés par magie.

Au début du second roman, les trois femmes, qui ont mené des vies relativement conventionnelles loin d’Eastwick, se retrouvent, après avoir perdu leurs époux. Et décident de revenir passer un été sur les lieux de leurs crimes.

Mais la ville n’est plus qu’une version désenchantée, affadie, de celle qu’elles avaient quittée. « Pour les trois sorcières d’Updike, qui s’étaient jetées dans les excès de la contre-culture des années 1960 et 1970, Eastwick est devenue une banlieue sans histoires, embourgeoisée, sans péchés ni tentations », analyse Michiko Kakutani. C’est, nous dit la critique du New York Times, dans ce contraste entre l’esprit libertaire passé des trois veuves et le conformisme tranquille de l’Amérique des années 1990 que réside le principal intérêt du roman : les héroïnes « sont convaincantes non pas en sorcières, mais en femmes ordinaires, hantées par les erreurs de leur jeunesse, angoissées par la perspective toujours plus proche de la mort, et faisant de leur mieux pour continuer au jour le jour ».

La dimension magique de l’histoire constituerait à cet égard un élément perturbateur, dont Updike aurait dû faire l’économie. Kakutani se désole notamment de cette scène dans laquelle « les trois héroïnes, nues, entrent dans un cercle magique matérialisé par des doses de lessive, et portent un toast avec des calices remplis de Chianti. »

Portés disparus

« Au début, cette histoire d’une famille bengalie en pleine désintégration est presque drôle », écrit Manjula Padmanabhan dans Outlook à propos de Way To Go, le dernier roman d’Upamanyu Chatterjee. Auteur remarqué des Après-Midi d’un fonctionnaire très déjanté (Robert Laffont), Chatterjee est célèbre pour son regard satirique sur la société indienne. Cette fois, « le personnage principal, Jamun, est un quadragénaire dépressif. Son frère aîné, Burfi, a connu la prison pour violences conjugales. Et Kasturi, l’ancienne compagne de Jamun et mère de son enfant, a fait de l’échec de leur couple le sujet d’une série télévisée à succès. Bref, il y a là tous les ingrédients tragi-comiques classiques d’un roman indien moderne », résume le journaliste d’Outlook.

C’est pourtant la mort et la disparition qui sont au cœur du livre. Dans son chapitre inaugural, « véritable morceau de bravoure » selon Sanjay Sipahimalani, du Daily News & Analysis, Chatterjee suit Jamun au commissariat, où il est venu signaler la soudaine disparition de son père, paraplégique de 85 ans. « S’ensuit une description aussi féroce qu’hilarante des méandres de l’administration indienne. » Quelques semaines plus tard, c’est au tour du voisin, Naina Kapur, de s’évaporer. Jusqu’à ce que Jamun lui-même se volatilise. Mais l’ensemble « n’a rien d’une méditation joyeuse sur les pères séniles et les voisins moroses ». Entre apathie et idées de suicide, Jamun passe son temps à se demander comment il a pu rater ainsi sa vie et passer à côté des autres : son père, son frère, sa femme, sa fille. « C’est un roman sur les petites atrocités quotidiennes qui font l’Inde contemporaine, où règnent corruption, petitesse et absurdité. »

Vallejo toujours aussi incandescent

Après une dizaine de livres furieux et bouillonnants, Fernando Vallejo espérait produire « un petit traité sur la vieillesse et ses malheurs ». À 67 ans, l’un des auteurs colombiens les plus célèbres (lauréat du prix Rómulo-Gallegos, parmi les plus prestigieux d’Amérique latine) – l’un aussi des plus controversés –, rêvait d’un livre « sans insultes et sans grossièretés », rapporte le critique Pablo Ordaz qui l’a rencontré pour le quotidien espagnol El País. Mais voilà, « je n’ai pas pu. On n’écrit pas ce que l’on veut, mais ce que l’on peut », confie Vallejo.

Son dernier ouvrage est bien plus qu’une méditation sur la mort : c’est la « somme de mes expériences », a-t-il expliqué lors d’une conférence. C’est un dialogue dans lequel un « je » (Vallejo lui-même ?) s’entretient avec la mort de tout ce qui fait une existence. Alternant colère, tendresse et désespoir, El don de la vida est habité par les obsessions de Vallejo : la ville de Medellín, le sexe, la haine de l’Église, le désir des garçons. Tout le monde n’aime pas. Sur le site Semana.com, le critique et écrivain Luis Fernando Afanador lui reproche d’écrire « toujours le même livre, un laïus à la première personne sur ses haines, ses amours et ses souvenirs ».

 Car Vallejo – qui n’hésita pas à traiter le président Uribe de « président des crétins », renonçant à la nationalité colombienne pour protester contre sa réélection – aime la polémique et ne craint pas de vitupérer : contre Dieu, l’Église, García Márquez, Borges, la destruction de la langue, les pauvres – entre autres. On lui reproche d’être vulgaire et misogyne, de faire l’apologie de la pédophilie. Mais c’est tomber dans le piège de ses provocations, estime le chercheur belge Jacques Joset, dans le quotidien colombien El Espectador. Loin d’être un artiste maudit, Vallejo est un « éminent grammairien » et un « penseur marginal, à la croisée des chemins entre la poésie et l’horreur, la violence et le sexe » ; et « l’un des sommets de la littérature actuelle ». Qu’en pense l’intéressé ? « Je ne vais pas interpréter mon livre, je laisse ça à ceux qui se consacrent à expliquer les textes pour en tirer un orgasme et une merveilleuse érection. » Égal à lui-même.

Raconte-moi une nanohistoire !

Difficile de voir dans Bill Wasik un parangon du « Web-scepticisme », hostile par principe à la culture numérique. Ce journaliste de Harper’s s’est en effet placé au cœur des mutations de l’information engendrées par Internet : en 2003, il fut l’instigateur (anonyme) des premières « flash mobs », ces rassemblements éclairs, dans un but absurde, d’internautes prévenus par une chaîne de courriels. Et Wasik a mené de nombreuses autres « expérimentations sociales » sur la Toile, pour mieux comprendre la nature des phénomènes de foule qu’elle engendre. Le livre qu’il a tiré de son expérience n’a pourtant rien d’une ode à cette « culture virale » qu’il estime au cœur de l’ère Internet. S’il reste tout acquis à la cause numérique, Wasik n’en met pas moins en garde contre les risques associés à nos nouveaux comportements.

Au cœur de sa réflexion, la prolifération des « nanohistoires » : ces petits événements qui apparaissent soudainement à la surface du Web, sont diffusés à une vitesse phénoménale et disparaissent tout aussi rapidement sont aux yeux de Wasik l’unité de base de la culture virale. Le meilleur exemple du phénomène est sans doute l’aventure vécue par la chanteuse Susan Boyle, cette Écossaise devenue une star mondiale après son passage dans une émission de télé-crochet : « Le monde l’a découverte un samedi, rappelle Ian Crouch dans le magazine Brooklyn Rail. Quelques heures plus tard, elle avait sa page dédiée sur Wikipédia. Le vendredi suivant, plus de 100 millions de personnes avaient regardé la vidéo de sa prestation sur YouTube. Mais, à ce moment-là, la réaction anti-Boyle avait déjà commencé. On susurrait que son apparence débraillée était un truc imaginé par les producteurs de l’émission : elle n’était pas si “inconnue” qu’ils le préten-daient. »

« Une nanohistoire est en général futile ; nul ne lui aurait prêté la moindre attention avant Internet ; mais elle est digérée aussi vite qu’elle a été ingurgitée, à la manière d’un hamburger », précise Crouch. Cette accélération du cycle apparition-disparition de l’information n’est cependant pas propre à Internet. « Trois des caractéristiques essentielles de la culture virale ne sont que des versions extrêmes de la culture télévisuelle, rapporte pour sa part Steve Weinberg sur le site du Dallas Morning News : la vitesse (apportant rapidement le succès, ou du moins la notoriété), l’im-pudeur (le succès étant entièrement défini par l’attention générée, qu’elle soit positive ou négative) et la durée (la nature éphémère du succès). » La quatrième composante est propre à l’ère numérique : chacun veut non seulement connaître l’histoire, mais en devenir acteur en la relayant, avec une priorité forcément donnée au futile et au facile : « L’esprit de ruche qui caractérise la culture virale sélectionne une information instantanément digeste », explique Wasik au site Salon.com. Et de nous appeler à « devenir de judicieux contrôleurs de nos propres environnements, choisir de façon prudente et réfléchie ce que nous lisons, regardons, consommons ». Jusqu’à, parfois, « nous déconnecter » pour reprendre une pensée normale, retrouver le goût des macrohistoires qui aident vraiment à comprendre le monde.

Éloge d’un grand incorrect

Montherlant reviendrait-il à la mode ? La maison d’édition de la New York Review of Books ayant ressorti Le Chaos et la Nuit, une œuvre mineure, B.R. Myers, qui s’était fait remarquer en 2001 avec son « Manifeste d’un lecteur », attaque en règle contre la « prétention de la littérature américaine », en profite pour faire l’éloge de la tétralogie Les Jeunes Filles, « superbement » traduit en 1968 et qui n’est plus sur le marché (en France, la dernière édition disponible sur Amazon date de 1972). Costals, le héros, est un écrivain qui réussit vaillamment à échapper à l’« Hippogriffe », autrement dit au mariage. Considéré depuis Simone de Beauvoir comme un monument de machisme, ce roman devenu très incorrect ne mérite pas son indignité, écrit Myers dans une longue analyse publiée par The Atlantic.

Les personnages féminins sont décrits avec « sympathie et respect ». L’ironie de Costals, aussi bisexuel que son créateur, est autant dirigée contre les mâles que contre les femelles. Il y aurait même davantage de « misandrie » que de misogynie chez cet auteur dont le suicide, en 1972, plaide en faveur d’une profonde « honnêteté ». Bref, soupçonne, R.R. Myers, si c’est Le Chaos et la Nuit et non Les Jeunes Filles qui a été réédité, c’est probablement qu’il « risquait moins d’offenser quiconque ».

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En Inde, les habits neufs de la discrimination

L’Inde possède une longue tradition de discrimination positive dans l’enseignement et la fonction publique : les premières mesures en faveur de l’éducation des intouchables (les dalit) y furent instaurées dès le XIXe siècle par les Britanniques. Elles débouchèrent sur un système de quotas (reservations), toujours en vigueur. Mais certains estiment aujourd’hui que ce système a fait son temps, arguant notamment de l’amélioration de la condition de certaines basses castes. À ceux-là, « Blocked by Caste devrait faire l’effet d’une révélation », estime Latha Jishnu. Cet ensemble d’essais universitaires établit, aux yeux de la journaliste du Business Standard, la preuve que « l’exclusion sociale et économique des dalit (et des musulmans) reste omniprésente au sein d’une nation qui parle le langage de la méritocratie, mais s’est montrée incapable de se débarrasser des préjugés de castes ».

En témoigne la manière dont les basses castes restent pénalisées sur le plan économique. L’ouvrage a notamment le mérite de s’intéresser à la situation des métropoles, quand les recherches sur le sujet se sont jusqu’à présent concentrées sur les zones rurales. « Il existe un mythe selon lequel la caste ne compte pas en milieu urbain. Grâce à l’anonymat des grandes villes, avec l’instruction et la mobilité professionnelle qui l’accompagnent, les pratiques discriminatoires traditionnellement liées à la caste disparaîtraient », rappelle Madhura Swaminathan dans The Hindu. Plusieurs études publiées dans le livre démentent cette thèse. Les chercheurs ont ainsi utilisé des méthodes de « testing » : ils ont répondu pendant plus d’un an à des offres d’emploi parues dans les grands journaux anglophones en envoyant trois CV équivalents en termes de qualification et d’expérience, l’un sous un nom typique des castes supérieures hindoues, les deux autres sous des noms musulmans et dalit.

Résultat : « Pour dix candidats hindous sélectionnés pour un entretien, seulement six dalit et trois musulmans furent contactés. » Une autre expérience a été menée auprès des directeurs des ressources humaines de vingt-cinq grandes entreprises basées à New Delhi. Si tous ont assuré aux enquêteurs ne pas tenir compte de la caste, ils ont aussi exprimé la « conviction que le mérite tend à être distribué en fonction des castes et des régions ! », souligne Jishnu qui estime que de tels constats pourraient se révéler « extrêmement utiles pour les responsables politiques ». Pour Swaminathan, ils posent clairement la question de savoir s’il ne faudrait pas étendre le système des quotas aux entreprises privées.

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