Depuis ses premières recherches à Harvard, il y a une quinzaine d’années, la psychologue Susan Clancy a été tour à tour « la cible de courriers d’insultes, ostracisée par ses collègues (elle vit et travaille aujourd’hui au Nicaragua), et diffamée par des militants des droits de l’enfant », énumère son homologue Susan Pinker dans le quotidien canadien The Globe and Mail.
Son tort ? Avoir bousculé quelques notions bien établies dans sa discipline, comme celle de souvenir refoulé. Son nouveau livre, The Trauma Myth, s’attaque à ce que la très sérieuse revue Science – qui juge l’ouvrage « convaincant » – désigne comme le « modèle conventionnel du traumatisme » concernant les abus sexuels sur des enfants.
Dix ans d’entretiens avec des victimes devenues adultes ont amené Clancy à ce constat : « L’abus sexuel est en général décrit par les professionnels et les médias comme une expérience traumatisante pour les victimes au moment où il se déroule – c’est-à-dire effrayante, accablante, douloureuse ; or c’est rarement le cas, explique l’auteure dans une interview au site Salon.com. La plupart des victimes ne comprennent pas qu’elles sont persécutées, parce qu’elles sont trop jeunes pour comprendre le sexe, que les auteurs des sévices sont presque toujours des personnes qu’elles connaissent et en qui elles ont confiance, et qu’il y a rarement violence ou pénétration. » Sur le moment, l’agression serait le plus souvent vécue comme « troublante ». C’est lorsque la victime comprend ce qui lui est arrivé, parfois des années plus tard, qu’interviendrait le choc.
« Tout ce tohu-bohu à propos d’un mot – “traumatisme” – et de son déplacement dans le temps ?, s’étonne Abigail Zuger dans le New York Times. Pourquoi cela devrait-il importer ? » Parce que répandre une représentation erronée de l’abus aggrave le sentiment de culpabilité de victimes « généralement mortifiées par leur propre comportement en tant qu’enfant », explique-t-elle en se faisant l’interprète de Susan Clancy : le fait de ne pas avoir résisté ou d’avoir trouvé agréable un attouchement peut leur faire croire qu’elles ont été complices de leur agresseur ; leur vécu ne correspondant pas à la description courante qu’on en donne, elles peuvent même en venir à douter d’avoir réellement subi un abus.
Cette théorie a du mal à passer auprès de bien des lecteurs. Science cite plusieurs commentaires atterrés publiés sur le site Amazon.com. Sur Salon.com, un internaute (anonyme) critique la méthodologie de Clancy et le fait que beaucoup de ceux avec qui elle s’est entretenue se livraient alors pour la première fois, sans avoir suivi de thérapie : « Je ne pense pas que ce soit un échantillon représentatif, et il ne prend certainement pas en compte les émotions complexes qui entourent un traumatisme », juge l’auteur du commentaire – qui précise avoir été lui-même abusé dans son enfance. Pour Zuger, en revanche, « la morale de l’histoire du docteur Clancy est claire : la science devrait dire la vérité, et non ce que l’on souhaiterait être la réalité ».