Un autre regard sur l’enfant abusé

Depuis ses premières recherches à Harvard, il y a une quinzaine d’années, la psychologue Susan Clancy a été tour à tour « la cible de courriers d’insultes, ostracisée par ses collègues (elle vit et travaille aujourd’hui au Nicaragua), et diffamée par des militants des droits de l’enfant », énumère son homologue Susan Pinker dans le quotidien canadien The Globe and Mail.

Son tort ? Avoir bousculé quelques notions bien établies dans sa discipline, comme celle de souvenir refoulé. Son nouveau livre, The Trauma Myth, s’attaque à ce que la très sérieuse revue Science – qui juge l’ouvrage « convaincant » – désigne comme le « modèle conventionnel du traumatisme » concernant les abus sexuels sur des enfants.

Dix ans d’entretiens avec des victimes devenues adultes ont amené Clancy à ce constat : « L’abus sexuel est en général décrit par les professionnels et les médias comme une expérience traumatisante pour les victimes au moment où il se déroule – c’est-à-dire effrayante, accablante, douloureuse ; or c’est rarement le cas, explique l’auteure dans une interview au site Salon.com. La plupart des victimes ne comprennent pas qu’elles sont persécutées, parce qu’elles sont trop jeunes pour comprendre le sexe, que les auteurs des sévices sont presque toujours des personnes qu’elles connaissent et en qui elles ont confiance, et qu’il y a rarement violence ou pénétration. » Sur le moment, l’agression serait le plus souvent vécue comme « troublante ». C’est lorsque la victime comprend ce qui lui est arrivé, parfois des années plus tard, qu’interviendrait le choc.

« Tout ce tohu-bohu à propos d’un mot – “traumatisme” – et de son déplacement dans le temps ?, s’étonne Abigail Zuger dans le New York Times. Pourquoi cela devrait-il importer ? » Parce que répandre une représentation erronée de l’abus aggrave le sentiment de culpabilité de victimes « généralement mortifiées par leur propre comportement en tant qu’enfant », explique-t-elle en se faisant l’interprète de Susan Clancy : le fait de ne pas avoir résisté ou d’avoir trouvé agréable un attouchement peut leur faire croire qu’elles ont été complices de leur agresseur ; leur vécu ne correspondant pas à la description courante qu’on en donne, elles peuvent même en venir à douter d’avoir réellement subi un abus.

Cette théorie a du mal à passer auprès de bien des lecteurs. Science cite plusieurs commentaires atterrés publiés sur le site Amazon.com. Sur Salon.com, un internaute (anonyme) critique la méthodologie de Clancy et le fait que beaucoup de ceux avec qui elle s’est entretenue se livraient alors pour la première fois, sans avoir suivi de thérapie : « Je ne pense pas que ce soit un échantillon représentatif, et il ne prend certainement pas en compte les émotions complexes qui entourent un traumatisme », juge l’auteur du commentaire – qui précise avoir été lui-même abusé dans son enfance. Pour Zuger, en revanche, « la morale de l’histoire du docteur Clancy est claire : la science devrait dire la vérité, et non ce que l’on souhaiterait être la réalité ».

Les loups, meilleurs que les hommes ?

« L’homme est un loup pour l’homme » : en empruntant à Plaute sa célèbre métaphore animale, le philosophe Thomas Hobbes a fait de l’idée d’une cruauté inhérente à l’être humain l’un des fondements de la philosophie moderne… et du sens commun. Beaucoup lui ont reproché son pessimisme, rappelant que l’altruisme est tout aussi inné chez l’homme que la violence [Lire dans Books n°13 « Les gènes du bien et du mal »].

Le philosophe Mark Rowlands, lui, voit dans l’adage une pure et simple calomnie. Pas envers l’homme, mais envers le loup… Si l’on en croit le livre qu’il vient de consacrer au sujet, l’animal honni des contes pour enfants et du folklore populaire ne mérite pas cet excès d’indignité. Et l’auteur sait de quoi il parle : ce professeur de l’université de Miami a vécu plus de dix ans avec un loup ! Brenin – c’est son nom – l’accompagnait dans les colloques, au restaurant, en promenade, le réveillait chaque matin et restait couché sous son bureau pendant qu’il travaillait.

Conclusion de Rowlands : nous ferions bien d’en prendre de la graine. Voilà qui fait de cet ouvrage « une critique puissamment subversive des préjugés irréfléchis qui déterminent la manière dont nous raisonnons au sujet des animaux et de nous-mêmes », note John Gray, lui aussi philosophe, dans la Literary Review. Rowlands s’attache d’abord à montrer que notre sentiment de supériorité morale est dépourvu de fondement. La domination que nous exerçons sur le règne animal tient à la sophistication de notre intelligence sociale. Or « ce type d’intelligence est précisément celle qui permet aux grands singes d’avoir des comportements qui témoignent de formes de malveillance éminemment humaines ». C’est notre capacité à deviner ce que pensent nos congénères et à prédire leurs actions qui nous fait exceller dans l’art de la manipulation et de la tromperie, ou nous fait prendre du plaisir aux malheurs d’autrui. Toutes choses dont le loup est, lui, parfaitement incapable.

Nous serions également bien inspirés de prendre exemple sur l’animal en matière d’épanouissement personnel. Notre quête du bonheur semble à Rowlands « régressive et futile » : nous n’apprécions aucun moment pour lui-même, mais uniquement à l’aune d’un ultime accomplissement. « Par contraste, dépourvus de ce sens du temps pointant vers une fin, les loups trouvent le bonheur dans la répétition de moments satisfaisants en soi, indépendamment les uns des autres », écrit Gray.

Dans le Telegraph, Keith Ridgway ne partage pas la lecture de Gray. Il reproche à Rowlands son « incapacité à exprimer le moindre doute sur la légitimité de ses actes », et notamment de nier la domination toute humaine qu’il exerce sur Brenin par le simple fait de le posséder et de le dresser. Au point de prendre, pour maintenir en vie l’animal mourant, des mesures génératrices de souffrances aussi bien pour le loup que pour l’homme.

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur le loup.

La mode est une histoire de singe

Wilma est la star du refuge de chimpanzés de Nqimba, En Ouganda. Cette alfa-femelle, un véritable boute-en-train,  aime de temps en temps à se coiffer d’une peau de bananes. Aussitôt, toutes les jeunettes s’affublent-elles aussi de pelures. Immanquablement, les unes s’emparent des couvre-chefs des autres, et ça finit en bagarre générale. Mais les zoologues/éthologues de passage s’enthousiasment du spectacle : voilà la preuve que la mode est un comportement imitatif, « de conformisme ».

Grands couturiers et top models, qui déferlent en ce moment sur Paris pour présenter leurs collections, risquent de ne pas trouver la comparaison très valorisante. Quoiqu’après tout, ce ne soit que justice que les animaux qui payent  à la mode un si lourd tribut, en fourrure, cuir, ou écailles, aient ainsi leur petite revanche (1).

Ainsi, entre la chimpanzée qui se pavane sous son détritus et la bourgeoise qui court les soldes, n’y a-t-il pas de différence intrinsèque. Le même mécanisme est à l’œuvre, un mécanisme vraiment basique, le mimétisme, le désir atavique de faire comme les autres, juste un tout petit peu mieux. Avec l’intervention discrète de l’évolution, « qui sélectionne les tendances conformistes dans la mesure où elles contribuent à la survie » (2).

En quoi le choix d’un « petit ensemble » peut-il donc contribuer à la survie de l’espèce ? Hé bien, disons que le contenant peut rendre le contenu plus sexy, et donc plus à même de se reproduire. La sélection naturelle est coutumière de ce genre de manœuvres : la plupart des espèces se parent d’ornements apparemment inutiles, à seule fin de stimuler l’appétit du sexe opposé, et d’assurer la meilleure diffusion des gènes. Dans cette catégorie, il faut ranger les cornes des antilopes comme les plumes du paon, ou le pénis du mâle humain (quatre fois plus long que celui du gorille, sans qu’on puisse discerner aucune bonne raison biologique pour cela).

Mais il ne faut pas désespérer la Rive Gauche. L’imitation est en fait un acte culturel – on pourrait même dire l’acte culturel de base. Quand les singes se déguisent, ou qu’ils imitent leurs aînés en train de casser des noix ou de laver des patates, c’est bel et bien de la culture, pas de la proto-culture ni de l’infra-culture, car il s’agit d’une « transmission comportementale non génétique » (2). On serait bien en peine d’ailleurs de définir la limite, la « barrière dorée » comme dit Stephen Jay Gould, entre savoir animal et savoir humain. Il faut trois bonnes années à un chimpanzé convenablement doué de la forêt de Bossou, en Guinée, pour maîtriser la technique du cassage des noix d’eleis, des noix très dures, sur lesquelles on doit taper longuement avec deux grosses pierres en même temps. La tribu qui habite la même forêt utilise exactement les mêmes techniques, mais avec moins de succès. On s’interroge d’ailleurs sur la question de savoir qui, à l’origine, a copié sur qui.

On pourrait même prolonger l’argument. Des pans entiers de notre culture sont transmis aussi par imitation – au moins par imitation auditive. La transmission de bien des textes sacrés a souvent été opérée par récitation et mémorisation – voire par des moyens plus curieux, comme dans les écoles juives du moyen âge où on faisait lécher aux enfants des ardoises couvertes de miel sur lesquelles étaient inscrites les mots de la Bible. Et Alberto Manguel (3) rappelle que la scolastique médiévale a longtemps jugé que l’apprentissage par cœur d’un texte suffisait, car « la compréhension n’était pas indispensable à la connaissance ».

(1) http://www.bornfreeusa.org/adeux_fashion.php
(2) FransdeWaal – Quand les singes prennent le thé – Fayard
(3) Une Histoire de la lecture – Actes Sud

Adonis, le grand poète qui ébranle le monde arabe

Les essais d’Adonis sont loin de rencontrer le même consensus dans le monde arabe que sa poésie. Et pour cause. Ce géant des lettres – il est régulièrement cité pour le prix Nobel – porte depuis longtemps un regard critique sur la place de la religion dans les sociétés de la région. Sa dernière charge en date, Al-Kitab, Al-Khitab wal Hijab (« Le livre, le discours et le voile »), paru il y a plus d’un an et demi, n’en finit pas de susciter la controverse dans la presse du Moyen-Orient.

À 80 ans, Adonis dénonce ce qu’il considère comme une « culture de l’esquive », dans laquelle religieux, philosophes, politiques, artistes et scientifiques évitent systématiquement d’aborder les sujets épineux, de peur d’être accusés d’apostasie. « L’homme ne peut réfléchir, interroger ou écrire que dans les limites autorisées, c’est-à-dire une infime partie de la réalité du monde », écrit le poète syro-libanais. Il s’attaque aussi à la « tolérance » telle qu’elle est prônée dans les rencontres interreligieuses et autres dialogues interculturels institutionnalisés, en lui opposant la notion d’égalité.

Car l’idée de tolérance, soutient Adonis, sous-entend qu’il existe un « juste » et un « fautif », et que le premier pardonne l’erreur du second, que le plus puissant « tolère » le plus faible, établissant une inégalité contraire au principe démocratique. « Il est étonnant, trois siècles après Voltaire, que nous ayons besoin de réaffirmer le sens de la tolérance », constate l’écrivain jordanien Mohamed Barhouma dans le quotidien arabophone de Londres Al-Hayat. Mais si cette thèse d’Adonis suscite l’intérêt de Barhouma, elle irrite nombre de commentateurs, qui jugent le livre trop imprégné d’idées occidentales.

Certains s’insurgent, à l’instar d’une journaliste libanaise d’Al-Akhbar, réputé proche du Hezbollah, contre les « attaques constantes [d’Adonis] visant la culture musulmane ». D’autres reprochent surtout à l’écrivain de débarquer dans un vieux débat. « Adonis nous rappelle ce que l’on sait déjà sur le problème de la pensée arabe contemporaine dominée par la religion », écrit Hassan Ajami dans le quotidien libanais Al-Mustaqbal, estimant que « le rôle d’un poète innovant est d’apporter du nouveau, c’est-à-dire ce que l’on n’a pas entendu avant ».

La Révolution comme si vous y étiez

L’idée de reprendre à zéro l’histoire de la Révolution française vint à Thomas Carlyle en lisant un article de son ami John Stuart Mill sur le sujet, en 1833 : « Pour moi, la véritable Histoire (l’Histoire, cette chose impossible) de la Révolution française m’apparaît souvent comme le grand Poème de notre Temps, lui écrit-il ; l’homme qui écrirait la vérité de cela vaudrait tous les écrivains et chanteurs. Si la vie m’en laissait le temps, et si j’en avais les moyens, pourquoi n’ouvrirais-je pas la voie ? »

Il envisagea d’abord un seul volume, puis se décida pour trois, titrés La Bastille, La Constitution, La Guillotine. Ayant bouclé le premier volume en février 1835, il en confia le manuscrit à Mill qui lui avait proposé de le relire et de l’annoter. La nuit du 6 mars, Mill arriva chez Carlyle à demi hébété : le manuscrit avait été brûlé par un domestique qui l’avait pris pour de vieux papiers. Carlyle ressentit les symptômes d’un infarctus mais, dès le lendemain, fit savoir à son éditeur qu’il comptait recommencer. Il avait écrit la première version en cinq mois ; il en mit six pour rédiger la seconde : « Des cendres ont poussé de nouvelles feuilles. » Moins de deux ans plus tard, les trois volumes étaient achevés.

« C’est un livre sauvage, une sorte de Révolution française en lui-même », écrit-il à un ami. De santé fragile, il l’avait écrit dans le plus grand dénuement, devant aussi s’occuper de sa femme malade. Son éditeur ne lui avait pas donné d’à-valoir mais seulement la promesse d’être payé en fonction des ventes, après que tous les coûts de production auraient été épongés. C’est un livre haletant, prophétique, écrit « dans un style incendiaire », note l’historienne Ruth Scurr dans la préface d’une édition abrégée qui vient de paraître en Grande-Bretagne. « Il fut le premier historien à avoir saisi la trajectoire d’effrayante accélération ayant conduit à la folie collective » de la Terreur, écrit cette spécialiste de Robespierre, dont elle a publié une biographie (1).

La question de base qu’il se posait était : « Pour ceux qui y étaient, à quoi cela ressemblait-il ? » Les travaux des historiens précédents ne répondaient pas à cette question. Dans l’ouvrage le plus consistant publié jusqu’alors, celui de Thiers, il déplore « une atmosphère superficielle d’ordre, de clarté, de candeur tranquille ». Pour atteindre son objectif, Carlyle s’est concentré sur les sources de première main dont il pouvait disposer : le journal Le Moniteur de 1789 à 1799, le Choix des rapports, opinions et discours (quelque vingt volumes), plus d’une centaine de volumes de Mémoires (dont deux volumes consacrés aux Mémoires des prisons) et l’Histoire parlementaire de la Révolution française.

Son objectif est de décrire, pas d’analyser, encore moins d’expliquer. Car il ne croit pas l’explication possible. Son conseil aux historiens, écrit Scurr, est d’admettre que la Révolution, phénomène sans précédent, a dévoilé de nouvelles lois de la nature, qui ne peuvent être décrites avec les catégories anciennes. Le dernier volume s’arrête de manière abrupte à la mort de Robespierre et ne propose aucune conclusion. « Il a montré tout ce qu’il pouvait montrer, il n’y avait rien à ajouter. » Cela ne l’a pas empêché de broder parfois, emporté par sa détestation de Rousseau et de Robespierre. Mais sa passion de raconter la chair des événements fait de son livre le « compte rendu le plus passionnant de la Révolution jamais publié ». Traduit en français en 1867, il semble être oublié des Français.

 

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur la Révolution française

Le vrai du faux littéraire

Le plus ancien canular littéraire connu remonte, selon Melissa Katsoulis, à 400 avant Jésus-Christ. On le devrait à un philosophe nommé Dionysos le Renégat, lequel aurait truffé d’acrostiches une pièce dont il fit croire qu’elle était de Sophocle.

Mais pourquoi diable employer le conditionnel ? C’est que le thème du livre de la journaliste – les impostures littéraires – et l’absence de bibliographie font naître chez Mark Sanderson, du Telegraph, « un vague soupçon que l’une de ces impostures pourrait bien être le fruit de l’imagination de l’astucieuse Katsoulis ». À défaut de lever le (faux) lièvre, la quasi-totalité des critiques outre-Manche saluent un ouvrage savoureux et érudit.

Dans cette étonnante galerie de portraits, on croise Archibald Belaney, natif d’Hastings, qui se fit passer dans les années 1930 pour Grey Owl (« Hibou gris »), un nom indien sous lequel il publia son premier livre. Ce basculement d’identité l’emmena loin, puisque Grey Owl fut reçu à Buckingham, en tant qu’Apache et défenseur de la nature… Plus récemment, une certaine Marlo Morgan a raconté dans Message des hommes vrais au monde mutant ses aventures dans une tribu d’Aborigènes australiens. Un ouvrage fondé aux yeux de Katsoulis sur « une connaissance approfondie de Crocodile Dundee », mais qui fit de Morgan « une millionnaire », relate Olivia Laing dans The Observer. Les récits mettant en scène la « sagesse mystique des peuples indigènes » semblent d’ailleurs très en vogue chez les imposteurs depuis quelque temps, souligne Christopher Hart dans le Sunday Times. Et de rappeler que les faussaires littéraires, « comme tous les escrocs, ne peuvent nous vendre que ce dont nous voulons bien »

L’ordre moral chez les chimpanzés

J’ai déjà eu l’occasion ici de montrer combien  les chimpanzés du lac Victoria nous ressemblaient dans leurs comportements exécrables : malice, ingratitude, mépris de l’environnement, cynisme politique, besoin de domination etc. Mais j’ai été un peu injuste, car on a pu démontrer que ces primates pouvaient aussi  faire preuve d’une forme de moralité élémentaire. Or ceci est non seulement tout à leur honneur, mais apporte de surcroît une contribution définitive à un débat fondamental : celui qui depuis presque deux millénaires oppose les tenants de la morale naturelle, innée (Aristote, Saint-Thomas d’Aquin et Darwin, pour citer les têtes d’affiche) à  tous ceux  – Hobbes, Huxley, et Freud bien sûr – qui pensent que la société a été inventée pour nous permettre de juguler tant bien que mal nos instincts calamiteux.

Des spécialistes du comportement animal, France de Waal notamment(1), ont déjà prouvé que notre espèce n’a pas le monopole du langage, ni celui de l’art, de la guerre, du viol, ou du génocide. Mais elle n’a pas non plus celui de l’altruisme, de la compassion, ni même de la prohibition de l’inceste, le véritable b.a.-ba de la morale sociale.

Prenez les bonobos, dont les femelles passent pour être les plus actives sexuellement de toutes les mammifères, Spice Girls incluses. Ces sympathiques chimpanzés passent leur temps à copuler dans toutes les positions, et avec tous les partenaires de leur groupe, voire même tout seuls. Mais jamais entre mères et fils, et rarement entre frères et sœurs.

On ne s’interroge plus sur la finalité de cette exclusion – éviter la consanguinité, et donc conforter le progrès de l’espèce – mais plutôt sur son mécanisme. Il semble que l’évolution nous ait appris, à nous autres primates – TOUS les primates – à éviter de désirer ceux et celles avec qui nous avons été élevés. Que ce soit chez les  bonobos de Frans de Waal  ou chez les Bororos de Claude Lévi-Strauss, on habille cela avec des règles de répression ou d’incitation plus ou moins élaborées, mais bien identiques dans leur principe. Le dosage nature/culture peut certes varier, mais il paraît difficile de nier que la frontière sacramentelle entre l’animal et humain ait subi encore une nouvelle violation.

Évidemment, cette façon de voir ne plaît pas à tout le monde. Ni aux psychanalystes (si  même les singes ont des inhibitions sexuelles, pourquoi diable aller s’allonger sur un divan ?) Ni aux moralistes de tout poil : si c’est notre instinct qui nous dicte certaines de nos vertus, n’est-il pas vain, sinon ridicule, de les encourager et de les célébrer si bruyamment ? Comme dit le philosophe américain Michael Ghiselin : « Ecorchez un altruiste, vous ferez saigner un hypocrite ! ».

Le médium qui parlait aux Brésiliens

Le 30 juin 2002, l’équipe brésilienne de football remportait sa cinquième Coupe du monde. Exactement le même jour, à l’âge de 92 ans, mourait l’une des figures mystico-religieuses les plus populaires du pays, Chico Xavier. Médium reconnu, Xavier avait prédit qu’il mourrait un « jour de fête », et que « le chagrin provoqué par sa disparition serait allégé par une immense joie nationale ».

Dans un pays qui compte, dit-on, quelque vingt millions d’adeptes du spiritisme, convaincus de la possibilité de communiquer avec les esprits des disparus, Chico Xavier jouissait d’une immense autorité morale. Les informations qu’il recevait de l’au-delà ont souvent été prises très au sérieux. En 1979, un jeune homme accusé d’avoir assassiné son meilleur ami a été acquitté grâce au témoignage du défunt, obtenu par l’intermédiaire de Chico, que la justice avait accepté de prendre en compte.

Huit ans après sa mort, et alors que l’on célèbre en 2010 le centenaire de sa naissance, les livres et les films consacrés à la vie de Chico Xavier déferlent sur les librairies et les écrans brésiliens. On trouve ainsi quatre ouvrages consacrés au médium sur la liste des dix meilleures ventes publiée par le magazine Veja, dont « Les vies de Chico Xavier », du journaliste Marcelo Souto Maior. Le film qui en a été tiré, Chico Xavier, a battu tous les records, avec près de 600 000 entrées le jour de sa sortie, en avril dernier. « Comment expliquer, interroge la journaliste Martha Mendonça dans Época, que cet homme d’origine modeste, de santé fragile, peu instruit, né métis au début du XXe siècle dans un village perdu au fin fond de l’État de Minas Gerais, soit devenu, au terme d’une vie de 92 ans, l’une des figures mythiques du Brésil ? »

Né en avril 1910 dans une famille pauvre de dix enfants, le garçon entend des voix dès l’âge de 4 ans. Selon Marcelo Souto Maior, le prêtre du village, le croyant possédé, lui aurait ordonné de réciter mille Ave Maria. En vain. Après avoir découvert, à l’adolescence, les théories du Français Allan Kardec, fondateur de la doctrine spirite, « Chico Xavier passe sa vie à utiliser ses facultés de médium pour venir en aide au plus grand nombre », rapporte la journaliste Eliane Lobato dans l’hebdomadaire Istoé.

À partir de 1959, installé dans la petite ville d’Uberaba, il se livre à des séances publiques de télépathie. « Des centaines de milliers de Brésiliens et de nombreuses célébrités font le déplacement dans l’espoir de communiquer avec un proche. Pourtant, le médium n’a jamais facturé une seule de ses séances, explique Martha Mendonça. Tout au long de sa vie, il a vécu modestement. Auteur de 451 livres, dont il s’est vendu près de 50 millions d’exemplaires et qu’il prétendait dictés par des écrivains, des scientifiques décédés et autres esprits, il a reversé la totalité de ses droits d’auteurs à des institutions caritatives. » En 1981, il fut même officiellement proposé par le Brésil pour le prix Nobel de la paix. « Qu’il ait réellement parlé avec les morts ou non, peu importe, conclut Época. Ce que personne ne remet en cause, c’est son œuvre sociale. Chico Xavier était bon. Voilà la raison de sa popularité. »

En 2006, dans un sondage réalisé par l’hebdomadaire, le médium a été élu « personnalité la plus importante de l’histoire du Brésil ». Devant Pelé et Ayrton Senna.

Les liaisons dangereuses de l’extrême gauche allemande

Un matin de 1969, veille de la commémoration de la Nuit de Cristal, une bombe artisanale fut découverte dans un centre communautaire juif de Berlin. « Ce qui différenciait cette tentative d’attentat de toutes les attaques antisémites commises en Allemagne depuis la fin de la guerre, c’est qu’elle n’était pas l’œuvre d’un groupe d’extrême droite, mais d’un mouvement d’extrême gauche », relate Ben Quinn dans l’hebdomadaire juif américain Forward. Le nazisme n’aurait-il pas dû vacciner la gauche allemande contre toute forme d’antisémitisme ? C’est cette énigme que le journaliste Hans Kundnani tente de percer dans un ouvrage unanimement salué par la critique anglo-saxonne ; où il décortique le cheminement complexe de la pensée radicale allemande.

Dans les années 1960, une partie des penseurs marxistes de l’école de Francfort développe la thèse selon laquelle le fascisme était une excroissance du capitalisme. Les étudiants d’extrême gauche vont pousser cette idée à son terme, en voyant « la République fédérale non comme une démocratie imparfaite, mais comme un embryon d’État fasciste », explique David Aaronovitch, dans Prospect. Un État qu’il était donc légitime de combattre par tous les moyens, y compris terroristes. Or, cette doctrine conduisait à relativiser l’Holocauste, en en faisant le « produit du “fascisme” plutôt que du nazisme allemand. Elle atténuait ainsi la nature spécifique de l’élimination d’une race ».

Combattant la politique d’Israël en Palestine, cette même extrême gauche considérait alors les Juifs comme des agents de l’impérialisme. Une logique qui amena Ulrike Meinhof, l’une des dirigeantes de la Fraction armée rouge, à justifier l’assassinat d’athlètes israéliens par un commando palestinien lors des jeux Olympiques de Munich en 1972. « La déviance suprême eut lieu à l’été 1976, lorsqu’un vol reliant Tel-Aviv à Paris fut détourné par des membres du Front populaire de libération de la Palestine épaulés par deux Allemands membres des Cellules révolutionnaires, Winfried Böse et Brigitte Kuhlmann. L’avion finit par se poser à Entebbe, en Ouganda, où les pirates trièrent les passagers, gardant les Juifs et relâchant les autres », rapporte Peter E. Gordon dans The New Republic. [Un raid israélien mit fin à la prise d’otages, quelques jours plus tard.]

De telles dérives contribuèrent à éloigner de ces mouvements un certain nombre de sympathisants. Aux yeux de Kundnani, la trajectoire du leader Vert Joschka Fischer, étudiant d’extrême gauche dans les années 1960, est emblématique d’une génération qui a fini par tirer d’autres leçons du nazisme. Lorsqu’en 1998 les Serbes attaquèrent les Albanais du Kosovo, ce fut lui, l’ancien pacifiste, alors ministre des Affaires étrangères, qui brisa le tabou d’une opération militaire de l’Allemagne hors de ses frontières. Plaidant pour la participation de son pays à l’intervention de l’OTAN, il expliqua : « Je n’ai pas seulement appris “plus jamais la guerre”. J’ai aussi appris “plus jamais Auschwitz”. »

=> Comparer les article Universalis et Britannica sur Ulrike Meinhof

Hommages rendus à Jubal

À Dakar, un bras de fer est engagé entre le président Wade et le chanteur Youssou N’Dour. À Saint-Pétersbourg, Vladimir Poutine invite à sa table le rockeur Iouri Chevtchouk, lequel révèle, insolent, avoir été prié de n’aborder « aucun thème sensible ». À la Maison-Blanche, Barack Obama, entouré de Bob Dylan et de Joan Baez, préside une cérémonie en hommage au rôle joué par la musique dans le mouvement des droits civiques. À Paris, le Premier ministre François Fillon affiche son goût des chanteurs pop. En Afghanistan et au Pakistan, là où ils le peuvent, les talibans interdisent tout ce qui ressemble à de la musique. Faut-il qu’elle ait du pouvoir, la bougresse !

La musique est depuis si longtemps exploitée par le cerveau humain qu’elle l’a modelé en retour. L’invention des premiers instruments est relatée dans la Genèse. Nous, les Occidentaux, devons la lyre et la flûte du berger à un certain Jubal, fils de Lamech et Adah, descendant de Caïn. Cela valait d’être consigné. Aujourd’hui, technologie oblige, la musique est omniprésente. Elle est la première industrie culturelle, et de loin. On ne sait plus très bien quand il faut s’en réjouir ou en pleurer. On se moque de la musique d’ascenseur, on peste contre l’insupportable « fond » qui inonde les lieux publics, on s’émeut de l’adulation d’idoles éphémères, on s’inquiète de la toxicomanie musicale solitaire ou collective.

D’un même mouvement, on se réjouit des fonctions positives de la musique, si nombreuses : contre la solitude, la tristesse, l’angoisse, la maladie, mais aussi l’exclusion, les discriminations, la répression des libertés, la violence et, bien sûr, par ce qu’elle représente, partout dans le monde, d’aspiration à la beauté et à la créativité.