La littérature sans contraintes

Qu’écrire aujourd’hui dans un monde « qui ne met plus de barrières à l’épanouissement personnel, mais a fait au contraire de cet épanouissement son mot d’ordre ? », se demande l’écrivaine allemande Julia Schoch, dans un court essai. Le combat, souvent tragique, de l’individu confronté aux contraintes politiques, sociales ou sexuelles a longtemps été au cœur de la littérature occidentale. Privée de ces contraintes, où puisera-t-elle son inspiration ?

Dans cette absence de contraintes, justement… Pour illustrer ce point, Julia Schoch choisit Jean-Philippe Toussaint et Michel Houellebecq. Dans La Salle de bain, le Belge Toussaint fut « l’un des premiers à prendre pour thème le drame de l’absence de résistance » d’une société où tout ou presque est permis et donc possible en théorie. Quant à l’auteur des Particules élémentaires, il exprime, dans un genre très différent, « la nostalgie d’un monde où les concepts d’interdit et de transgression avaient encore un sens ». Ses héros, bien que « libérés de toute morale », ne ressemblent guère au surhomme de Nietzsche : ils sont « fragiles et exténués ». Ils sont libres, mais « pour quoi faire ? ».

Julia Schoch, « Der klassische Held und die Freiheit » (« Le héros classique et la liberté »), paru dans la revue Bella triste et repris dans Die Zeit.

Pourquoi Irène Némirovsky est-elle restée ?

Traduite en anglais, la biographie d’Irène Némirovsky par Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt manque singulièrement d’« acuité critique », estime Frederic Raphael dans le Times Literary Supplement, qui pointe un certain nombre de naïvetés. Il s’interroge sur les raisons pour lesquelles la romancière juive est restée en zone occupée, comptant apparemment sur l’appui de personnages aussi douteux que Paul Morand, Jacques Benoist-Méchin et Bernard Grasset.

Patrick Lienhardt et Olivier Philipponnat, La Vie d’Irène Némirovsky, Livre de poche, 2009.

Le cerveau musicien

Si vous êtes né entre 1978 et 1981, il y a des chances pour que vous soyez accro du groupe de rock californien Weezer. Cette affection n’aurait aucun sens pour les gens tout juste un peu plus vieux ou un peu plus jeunes, pour qui la guitare pop de Weezer apparaît certes intelligente et agréable, mais un peu trop superficielle pour avoir beaucoup de sens. En revanche, pour les membres d’une certaine génération, la sortie du premier album du groupe en 1994, connu des fans comme l’album bleu, fut celle d’une œuvre débordant d’émotions ; ces dix morceaux fonctionnaient comme les clés des serrures secrètes du cerveau adolescent, capables d’exprimer tous les malaises et les angoisses de ces mélodramatiques années de lycée.

 

Une exquise orchestration de diverses régions du cerveau

Nous avons tous des références musicales comme celle-ci, des musiques qui se gravent en nous à l’adolescence et nous accompagnent toute notre vie. Pour moi, c’est l’album bleu et absolument tout ce que les Smashing Pumpkins ont enregistré jusqu’en 1998. Pour vous, c’est autre chose, mais c’est certainement quelque chose. Il existe quelque part une cassette, un disque ou un CD qui vous a un jour frappé avec une force telle – même si le souvenir paraît ringard – que vous en êtes comme tombé amoureux. Écoutez une de ces chansons maintenant. Cela vous fera l’effet d’un vieux film ; les scènes repassent devant vos yeux par bobines entières, et c’est grisant. Ce qui se produit quand une musique s’empare ainsi de nous mérite examen. Vous avez peut-être le sentiment que ces chansons vous saisissent le cœur, mais c’est dans votre tête que cela se passe.

C’est là, nous dit Daniel J. Levitin dans son nouveau livre, qu’une « exquise orchestration de diverses régions cérébrales se produit selon une chorégraphie précise d’émission et de capture de molécules chimiques par les neurones ». La raison pour laquelle les êtres humains aiment la musique et en font, selon Levitin, est une délicieuse histoire où se mêlent l’évolution, l’anatomie, la perception et le calcul. Une histoire qui apparaît d’autant plus excitante que l’on en voit le résultat : la joie de vivre dans un monde empli de musique.

Levitin est à la fois un spécialiste des neurosciences et un ancien producteur de disques. Il fait partie de ces gens – songez à un personnage du romancier Nick Hornby – pour qui la musique a toujours été une source infinie de plaisir esthétique et émotionnel (1). Il fait aussi partie de ces gens qui ont eu la chance de faire de leur passion un travail de valeur. Les recherches de Levitin portent sur la manière dont la musique agit sur le cerveau, mais il serait plus juste de dire qu’il utilise la musique pour étudier le fonctionnement global du cerveau. En étudiant la manière dont nous traitons la musique – comment nous transformons un ensemble de sons en structures perçues comme des chansons, comment nous mémorisons et classons ces structures, et comment elles génèrent des émotions intenses –, Levitin et d’autres ont révélé des processus neurologiques qui avaient jusqu’alors échappé aux chercheurs. Ils expliquent pourquoi la musique, que ce soit au lycée ou plus tard, nous touche aussi profondément. Notre cerveau semble avoir évolué de manière à maximiser nos aptitudes musicales. En fait, selon Levitin, la musique a joué un rôle majeur dans la réussite même de notre espèce.

La lecture de son livre est un véritable enchantement. Levitin explique les subtilités de deux sujets difficiles – les neurosciences et la théorie musicale – sans jamais égarer son lecteur. Il est aidé en cela par sa « connaissance encyclopédique de la musique populaire », comme le dit Stevie Wonder dans un texte promotionnel (2). Cela lui permet de se référer à un large spectre de traditions musicales pour faire passer certaines idées complexes, du classique au blues et au jazz, au rock, à la country et au pop. Levitin a aussi un don pour l’analogie. Il est remarquable, observe-t-il, que notre cerveau soit capable de tirer une information phonique du chaos sonore des molécules d’air qui viennent heurter en permanence nos tympans. Voici comment il explique la chose : « Imaginez que vous étaliez une taie d’oreiller sur un seau, et que des gens plus ou moins éloignés jettent dessus des balles de ping-pong. Chacun peut lancer autant de balles et aussi souvent qu’il le souhaite. Votre boulot est de calculer, simplement en observant les légers mouvements de la taie d’oreiller, combien de personnes participent à l’expérience, de qui il s’agit, et si elles se rapprochent, s’éloignent ou restent immobiles. Voilà le type de situation à laquelle est confronté notre système auditif quand il s’efforce d’identifier les objets sonores, avec pour seul guide les vibrations de notre tympan. »

 

Des sons perçus comme extérieurs mais produits en nous

Pour Levitin, quand nous écoutons de la musique, notre cerveau accomplit un travail de calcul d’une formidable complexité – si complexe qu’aucun ordinateur n’est capable de faire quoi que ce soit d’aussi sophistiqué sur le plan sonore.

Levitin émet aussi l’idée que la plupart des sons perçus comme extérieurs se produisent en fait à l’intérieur de nos têtes. Les molécules d’air qui viennent frapper nos tympans, par exemple, ne contiennent pas de « hauteur » inhérente. En revanche, elles oscillent selon une fréquence spécifique. Notre cerveau mesure cette fréquence et construit ainsi la représentation interne d’un son aigu ou grave. (De même, les ondes lumineuses ne contiennent pas de couleur ; ce sont nos yeux et notre cerveau qui l’élaborent en mesurant la fréquence des ondes.) En d’autres termes, la sonorité est fondamentalement un phénomène psychologique. Si un arbre tombe dans la forêt et que personne n’est là pour l’entendre, produit-il un son ? « La réponse est simple, c’est non, assure Levitin. Un appareil de mesure pourrait enregistrer la fréquence des ondes produites par la chute de l’arbre mais, si personne ne l’entend, ce n’est pas un son. »

Votre cerveau ne se contente pas de produire une représentation interne du son, il en tire aussi une signification, et notamment du plaisir. Mais la manière dont il procède surprend même les neurologues. Dans son laboratoire, Levitin a découvert que les gens écoutant une chanson qu’ils aiment activent une zone précise du cerveau, le cervelet ; contrairement à ce qui se passe avec une musique qu’ils n’aiment pas ou avec de simples bruits. Cela lui a semblé étrange : du point de vue de l’évolution, le cervelet est l’une des parties les plus anciennes du cerveau, intégré à ce que certains appellent le cerveau reptilien. Sa principale fonction est de coordonner les mouvements du corps ; jusqu’à présent, les scientifiques ne lui attribuaient nul rôle plus sophistiqué, et étaient notamment convaincus qu’il n’avait rien à voir avec les émotions. Mais comment comprendre, alors, qu’il soit activé par l’écoute d’une musique qui plaît, et pas une autre ?

Pour répondre à cette question, Levitin et ses collègues ont utilisé une technique d’avant-garde intitulée « analyse de connectivité fonctionnelle et effective » pour suivre le trajet de la musique dans le cerveau. Surprise : contrairement à des idées solidement établies, le cervelet joue bien un rôle dans certaines émotions – notamment dans le plaisir que nous tirons du rythme. Quand nous écoutons un air de musique, nos oreilles envoient des signaux non seulement au cortex auditif – la partie du cerveau qui traite le son – mais aussi directement au cervelet. Quand une chanson commence, écrit Levitin, le cervelet, qui est en charge de la temporalité dans le cerveau, se synchronise spontanément avec la cadence. Une partie du plaisir que nous trouvons dans la musique est le résultat d’une sorte de devinette que le cerveau se pose à lui-même à mesure que l’air se déploie. Le cervelet essaie de prédire la mesure. Une musique nous séduit quand notre cerveau prédit le bon rythme ; mais la chanson devient vraiment intéressante quand elle trompe l’attente en créant la surprise – ce que Levitin appelle « une sorte de blague musicale dont nous sommes tous complices ». Comme il l’écrit, « la musique respire, accélère et ralentit, comme le fait le reste du monde, et notre cervelet trouve du plaisir à s’adapter à ces changements pour rester synchronisé ».

 

Une réaction comparable aux effets d’une dose d’héroïne

Mais ce n’est pas seulement le cervelet qui s’anime avec les chansons. L’intéressant, dans la manière dont notre cerveau réagit à la musique – plutôt que, disons, au langage –, c’est le nombre de systèmes qui sont activés par le phénomène. Outre le cervelet, la musique interagit avec les lobes frontaux, région « supérieure » qui traite la structure musicale [lire l’encadré ci-dessous]. Elle active aussi le système mésolimbique, impliqué « dans la montée du désir et le plaisir, à travers la transmission d’opioïdes et la production de dopamine (3) ». C’est la raison pour laquelle la musique peut paraître si agréable et produire des émotions si profondes – elle agit simultanément sur différentes parties de notre cerveau, et la réaction n’est pas sans rapport avec les effets d’une dose d’héroïne.

Cela étant, il est clair que nous ne trouvons pas tous notre plaisir dans la même musique. Ce qui détermine le fait de préférer Billy Corgan, Billy Idol ou Billie Holiday dépend principalement de ce que nous aimions dans notre jeunesse. Des études indiquent que nous commençons à écouter et à mémoriser de la musique in utero ; jouer du Mozart à votre bébé ne le rendra pas pour autant plus intelligent – pas plus qu’écouter Mozart vous-même. Les études tendant à attester l’existence de cet « effet Mozart » ont été largement démenties.

C’est à l’adolescence que nous choisissons le type de musique que nous allons aimer pour toujours. Ce sont des années fortes en émotions, souligne Levitin, et « notre cerveau a tendance à conserver les souvenirs possédant une charge émotionnelle ». En outre, le cerveau subit des changements considérables jusqu’au cœur de l’adolescence, après quoi sa structure se stabilise et commence à élaguer les connexions neuronales au lieu de les multiplier. Résultat, c’est à l’adolescence que nous sommes les plus réceptifs à de nouvelles formes de musique – tout comme il est plus facile d’apprendre une nouvelle langue quand on est jeune. Vous pourrez bien sûr découvrir d’autres musiques par la suite – mais ce n’est pas un hasard si l’on parle de la « musique de ses parents ». Pour ma part, même si je ne me lasse pas d’écouter Paul Simon, je reste beaucoup plus attaché aux courants musicaux de ma génération.

Un autre aspect du lien entre la mémoire et la musique vaut d’être mentionné, ne serait-ce que pour son nom en anglais earworm (« ver auditif »), qui vient de l’allemand Ohrwurm. Cela désigne la sensation agaçante d’avoir un air vissé dans le crâne. Hélas ! peu de recherches ont été faites sur ce phénomène – mais nous savons que les musiciens et les gens souffrant de troubles obsessionnels compulsifs ont plus de chances d’être touchés. Il s’agit le plus souvent de fragments de chansons, que l’on se répète inlassablement, et de chansons particulièrement mauvaises – par exemple des rengaines publicitaires –, sans doute en raison de la simplicité de la phrase musicale.

 

Aucune culture humaine n’a vécu sans musique

Il existe de solides raisons de penser que la réaction de notre cerveau à la musique fut façonnée par l’évolution, écrit Levitin : « Aucune culture humaine, contemporaine ou ancienne, n’a vécu sans musique. » Mieux : les humains sont plus doués pour traiter les sons que les plus puissants superordinateurs. Notre pouvoir en la matière est quasi magique.

Ainsi, votre cerveau peut instantanément distinguer deux versions d’une même chanson, fussent-elles radicalement différentes. My Favorite Things de John Coltrane se distingue de Sound of Music de Rodgers et Hammerstein par le tempo, le ton, l’instrumentation et bien d’autres paramètres ; mais vous savez sans l’ombre d’une hésitation qu’il s’agit du même air. Les ordinateurs ne savent pas faire cela ; notre cerveau a une compétence incomparable quand il s’agit de mettre en relation des structures aussi complexes.

Pourquoi l’évolution a-t-elle fait de nous des créatures musicales ? La question fait l’objet d’une vive controverse chez les biologistes. Les compétences musicales ont-elles été « sélectionnées » pour leurs avantages adaptatifs, ou ce développement a-t-il été purement accidentel, un simple effet secondaire de certaines étapes de l’hominisation ? Levitin avance plusieurs raisons de penser que la musique a joué un rôle important dans l’histoire longue de notre espèce. « La musique pourrait avoir servi à favoriser les sentiments d’appartenance au groupe et de synchronie » dans les sociétés anciennes, écrit-il. Chanter autour du feu de camp, tard le soir, peut avoir été « un moyen de résister au sommeil, d’éloigner les prédateurs et de développer la coordination et la coopération au sein du groupe ».

La musique peut aussi avoir joué le rôle de précurseur de tâches cognitives plus avancées, en particulier le langage. Nous savons que les enfants, quand ils apprennent à parler, ne le font pas en mémorisant chaque mot et chaque phrase. Ils intègrent les règles du langage et cherchent à les appliquer à de nouveaux contextes. La musique est l’une des façons d’apprendre à utiliser ces règles. « Pour un cerveau en formation, la musique est une sorte de jeu qui prépare l’enfant à explorer le développement du langage à travers le babil, puis à travers des productions linguistiques et paralinguistiques de plus en plus complexes. »

Enfin, il existe une relation fondamentale entre la musique et l’amour ou, plus précisément, le désir et le sexe. À la différence des oiseaux et des baleines, les êtres humains ne produisent pas de chants spécifiquement sexuels. Mais nous sommes des animaux sociaux, et nous avons besoin de stratégies pour attirer le partenaire potentiel. La musique a peut-être joué un rôle important à cet égard. « En tant qu’outil destiné à faire naître des pensées précises, la musique est inférieure au langage. Mais, pour éveiller sentiments et émotions, elle lui est supérieure. » Si vous voulez qu’une amoureuse potentielle se souvienne de vous, chantez-lui la sérénade – ou chargez au moins Peter Gabriel de le faire à votre place.

Que la musique suscite l’émotion mieux que la parole, nous le comprenons tous. C’est pourquoi les films ont une bande-son et les couples des chansons fétiches. « Tu dois absolument écouter ça », dit Natalie Portman à Zach Braff dans Garden State, en lui passant alo, la belle chanson des Shins. « Ça changera ta vie. » La scène est émouvante parce que c’est vrai : qu’il s’agisse ou non des Shins, la musique change effectivement notre vie. À la fin, ils tombent amoureux.

 

Ce texte est paru sur le site Salon.com le 5 septembre 2006. Il a été traduit avec le concours de Catherine David.

Les bas-côtés de la Libération en Belgique

Les Alliés libérèrent la Belgique en dix jours, début septembre 1944. D’abord accueillis avec joie et respect, ils firent bientôt l’objet de l’animosité d’une population dont la pauvreté et l’anémie contrastaient avec la richesse et l’éclatante santé des GI. Un énorme marché noir se développa, les Belges pris la main dans le sac furent condamnés par des tribunaux militaires et le ressentiment tourna au racisme, les GI noirs servant de boucs émissaires. Écrit en anglais par un Belge exerçant dans une université australienne, Liberators est salué par le Times Literary Supplement et, plus timidement, sur le site de La Libre Belgique, où Christian Laporte se contente de souligner que « les réalités de l’époque furent moins roses qu’on a pu le croire ».

Peter Schrijvers, Liberators. The Allies and Belgian Society 1944-1945, Cambridge University Press, 2009.

L’art et l’éternel féminin

Traduit en anglais, le livre de Laure Adler et Élisa Lécosse sur la « quête de l’éternel féminin » au travers de l’histoire de l’art suscite l’admiration de l’Australienne Angela Bennie, du moins pour le choix et la qualité des reproductions, et pour la finesse du « décodage » des œuvres présentées. Cependant, Angela Bennie s’interroge, dans le Sydney Morning Herald, sur le sens de l’entreprise. Alors que les auteures annoncent vouloir interpréter « une histoire trop longtemps laissée aux mains des hommes », elles manquent leur but. Au lieu d’une critique du point de vue des mâles sur les femmes « ensorceleuses », voire « fatales », elles le renforcent au contraire, estime l’Australienne, qui dit sa « profonde déception ».

Le dernier Maupassant

De Maupassant, qui brûla sa carrière et sa vie en dix ans, Henry James écrivait qu’il était « un lion en travers du chemin », un écrivain « si fort et affirmé » qu’il semblait capable de réduire la vie à une question d’appétits animaux. « Face à l’exigence de son art, il est difficile de travailler », se plaignait Tchekhov. Dans Harper’s, Lorin Stein se félicite de la nouvelle traduction de son dernier livre, Notre cœur, indisponible depuis près d’un siècle. Roman écrit à la hâte par un malade au dernier degré, mais qui soudain, après une centaine de pages, retrouve la tension de ses meilleurs crus.

Guy de Maupassant, Notre cœur, Livre de poche, 1993.

Voltaire hors des Lumières

Les combats engagés sur le tard par Voltaire pour les droits de l’homme et contre les dénis de justice n’en font pas pour autant un parangon des Lumières, estime Ian Davidson, l’ancien correspondant du Financial Times à Paris, dans une nouvelle biographie. Du moins ne se voyait-il pas comme tel. Il ne se considérait pas comme faisant partie d’un mouvement intellectuel, écrit Sam Leith dans The Spectator. À ses yeux, l’âge d’or des lettres françaises était le XVIIe siècle Et son anticléricalisme n’en faisait pas un athée.

Ian Davidson, Voltaire. A Life, Profile, 2010.

Faut-il protéger les langues ?

Il est plus difficile de mobiliser les énergies sur l’extinction des langues que sur celle des mammifères à fourrure, note le linguiste australien Bruce Moore en rendant compte du livre de Claude Hagège, présenté en anglais dans une version actualisée. Hagège explique très bien les diverses raisons pour lesquelles une langue peut mourir, écrit-il dans l’Australian Book Review. Même s’il surévalue le nombre de langues effectivement parlées en Australie. Moore souligne le risque inhérent à la volonté de trop en faire pour préserver une langue. Abordée par Hagège, la question du « paternalisme linguistique » est particulièrement aiguë en Australie, car il n’est pas certain qu’une politique tendant à préserver les langues et les cultures des Aborigènes soit dans leur intérêt. Il relève le paradoxe que le livre d’Hagège ait dû être traduit dans la langue « conquérante » par excellence pour toucher un large public.

Claude Hagège, Halte à la mort des langues, Odile Jacob poche, 2002.

Les chiffres

Quatre ans après la mort d’Emily Dickinson, rappelle The Times Literary Supplement, un éditeur consentait, non sans réticence, à publier enfin un recueil de ses poèmes : 500 exemplaires vendus en une journée et 11 tirages dans l’année.

Les meilleures ventes en Russie – La passion de l’histoire

1 – Ves’ mir teatr (« Le monde entier est un théâtre »), de Boris Akounin, Éd. Zakharov

2 – Utrachennyj simvol (« Le symbole perdu »), de Dan Brown, AST

3 – Vsegda govori “Vsegda” (« Dis toujours “toujours” »), de Tatiana Oustinova, Eksmo

4 – Hizhina (« La cabane »), de William P. Young, Eksmo

5 – Geroj inogo vremeni (« Un héros d’un autre temps »), de Anatoly Brusnikin, AST

6 – Chingishan. Kniga 1. Povelitel’ straha (« Gengis Khan. Livre 1. Le maître de la terreur »), de Sergueï Volkov, AST

7 – Podstrochnik (« Mot à mot »), de Liliana Lounguine et Oleg Dorman, AST

8 – Metel (« La tempête »), de Vladimir Sorokine, AST

9 – Pautina protivostojanija (« La toile de la résistance »), de Vadim Panov, Eksmo

10 – Kot bez prikras (« Sacrés chats  ! »), de Terry Pratchett, Eksmo

Source : Pro-books.ru, le 14 avril 2010.

Publié sur le site Pro-books.ru, le classement hebdomadaire des meilleures ventes en Russie consacre les bestsellers mondiaux et les stars nationales du polar comme Boris Akounine et Tatiana Oustinova. À Moscou, l’industrie éditoriale connaît les mêmes évolutions qu’ailleurs : domination de deux ou trois géants de l’édition, poids des grands succès étrangers, assortis de quelques valeurs sûres locales.

En Russie, le roman historique, ésotérique et fantastique domine le paysage éditorial. Il s’agit de produits très formatés et soutenus par des campagnes de promotion modernes, à l’image du « Héros d’un autre temps » : l’intérêt pour le livre n’est pas sans rapport avec les rumeurs distillées par l’éditeur et les médias sur l’identité de l’auteur (Akounine ou pas ?). C’est aussi le cas de la collection « Ethnogenèse », chez AST, où est publié le Gengis Khan de Sergueï Volkov : une « série littéraire » avec diffusion par épisodes sur le Net.

Dans ce panorama, le dernier ouvrage de Vladimir Sorokine fait exception. S’il reprend des thèmes fantastiques présents dans La Glace ou Le Lard bleu, il se place plutôt dans la lignée de Roman, hommage aux classiques de la littérature russe, publié dans les années 1980. Bien qu’ayant récemment rejoint le géant de l’édition AST après vingt ans chez les rebelles d’Ad Marginem, Sorokine, toujours en délicatesse avec le pouvoir, n’en reste pas moins fidèle aux textes subversifs d’une grande exigence littéraire [Lire notre entretien avec Sorokine p. 56].

Dans la même veine, le succès inattendu de Podstrochnik depuis le début 2010 marque l’intérêt croissant des Russes pour un passé bien réel. Récit à la première personne de la vie de Liliana Lounguine, mère du cinéaste Pavel Lounguine et grande traductrice, ce « Mot à mot » illustré de photos d’archives reprend l’intégralité des entretiens filmés par Oleg Dorman en 1997, peu avant le décès de la philologue. Le documentaire télévisé, diffusé seulement en 2009, a connu un énorme succès, que confirme à présent celui du livre. Née à Smolensk en 1920, Liliana Lounguine a passé son enfance en Allemagne et en France avant de s’installer en URSS en 1934, avec l’œil critique et la pensée libre d’une « étrangère ». Elle y a traversé le siècle au côté de son mari, scénariste de renom, entourée de l’élite intellectuelle et dissidente de l’époque. L’engouement des lecteurs russes pour ce récit parfois nostalgique, mais qui évoque sans fard les pages les plus sombres du régime soviétique, marque sans doute une nouvelle étape dans la lente et amère réconciliation de la Russie avec son passé.

François Deweer dirige la Librairie du Globe, la librairie russe de Paris.