C’est l’un des meurtres les plus célèbres de l’histoire du cinéma. Une mère et son petit se promènent, lors de la première belle journée après un hiver rigoureux. Tout à leur bonheur, ils ne voient pas le danger arriver. Et nous, spectateurs, ne le voyons pas non plus, car l’homme à la carabine reste hors champ. Nous ne voyons que l’affolement soudain de la mère, sa tentative paniquée de mettre son enfant à l’abri, leur séparation dans un moment de chaos, puis le petit, dehors dans le froid alors que la neige recommence à tomber, seul et pleurant sa mère.
Le film en question, c’est bien sûr le classique de Walt Disney sorti en 1942, Bambi. Peut-être plus que tout autre film pour enfants, il reste dans les mémoires principalement pour ses passages effrayants : non seulement le meurtre de la mère du héros, mais aussi le feu de forêt qui met en péril tous les personnages principaux. Stephen King a un jour déclaré que Bambi était le premier film d’horreur qu’il ait jamais vu, et Pauline Kael, longtemps critique de cinéma pour The New Yorker, a affirmé que tous les enfants qu’elle avait connus étaient plus terrifiés par Bambi que par des films d’horreur pour adultes.
Contrairement à de nombreux autres classiques de Disney, de Cendrillon à La Reine des neiges, il n’est pas tiré d’un conte de fées mais d’un roman, Bambi. L’histoire d’une vie dans les bois, publié en 1922 par l’écrivain et critique austro-hongrois Felix Salten. Le livre a rendu son auteur célèbre ; le film, qui a déformé et éclipsé l’œuvre originale, l’a fait basculer dans l’oubli. Pourtant, le Bambi de Salten avait été à la fois largement applaudi et ardemment attaqué. La version anglaise, traduite en 1928 par le futur espion soviétique Whittaker Chambers, a connu un énorme succès. Encensée dans la presse, elle s’est écoulée à 650 000 exemplaires au cours de la douzaine d’années qui a précédé la sortie du film. La version originale, quant à elle, a été interdite et brûlée par les nazis, qui y ont vu une parabole sur le traitement réservé aux juifs en Europe.
Il semblerait que Bambi le livre soit encore plus sombre que Bambi le film. Jusqu’à présent, les lecteurs anglophones devaient se contenter de la traduction de Chambers – la seule disponible pendant près d’un siècle pour des questions de droits d’auteur. Cette année, cependant, l’œuvre de Salten est tombée dans le domaine public, et une nouvelle traduction est venue rejoindre celle de Chambers : The Original Bambi: The Story of a Life in the Forest (Princeton, 2022). Cette édition est traduite par Jack Zipes et ornée de jolies illustrations en noir et blanc d’Alenka Sottler. Zipes, professeur émérite d’allemand et de littérature comparée à l’Université du Minnesota, qui a également traduit les contes des frères Grimm, soutient dans son introduction que Chambers a dévoyé Bambi presque autant que l’a fait Disney. Ce qui soulève deux questions : pourquoi un conte sur la vie d’un faon est-il devenu si controversé, et de quoi parle-t-il vraiment ?
Il était pour le moins improbable qu’un personnage comme Felix Salten devienne l’auteur de Bambi, étant lui-même un chasseur chevronné qui, selon ses propres estimations, a abattu plus de 200 cerfs. En outre, qu’il ait écrit une parabole sur la persécution des juifs est surprenant quand on sait que, même après les autodafés, il préconisait une politique d’apaisement avec l’Allemagne nazie. Enfin, nul ne pouvait s’attendre, de la part d’un homme qui avait écrit l’un des plus infâmes livres de pornographie enfantine, à ce qu’il soit aussi l’auteur de l’une des histoires pour enfants les plus célèbres du XXe siècle. Ces contradictions sont très bien exposées par Beverley Driver Eddy dans sa biographie « Felix Salten. Un homme aux multiples visages 1 ».
Né Siegmund Salzmann en Hongrie en 1869, Salten n’a que trois semaines lorsque sa famille s’installe à Vienne – une nouvelle terre d’accueil pour les juifs, auxquels l’Autriche vient d’accorder la pleine citoyenneté. Son père, descendant d’une lignée de rabbins, a pris ses distances avec ses origines juives et prône un humanisme ouvert. C’est aussi un homme d’affaires d’une incompétence crasse qui fait très vite plonger sa famille dans la pauvreté. Pour aider à payer les factures, Salten commence à travailler, à l’adolescence, pour une compagnie d’assurances. En parallèle, il soumet des poèmes et des critiques littéraires à la presse locale. Il se met à fréquenter d’autres écrivains et créateurs qui ont l’habitude de se réunir dans un café, le Griensteidl, situé en face du Théâtre national. Ces artistes de la fin du XIXe siècle appartiennent à la Jeune Vienne, un mouvement littéraire comprenant Arthur Schnitzler, Arnold Schönberg, Stefan Zweig et un écrivain qui prendra plus tard ses distances avec le groupe, Karl Kraus.
Le jeune Salten fait preuve d’une grande liberté, à la fois sur le plan des mœurs et sur le plan littéraire. Il entretient ouvertement de nombreuses liaisons – avec des femmes de chambre, des chanteuses d’opérette, des actrices, une éminente militante socialiste – et courtise simultanément plusieurs femmes avec lesquelles flirtent d’autres membres de la Jeune Vienne ; puis il finit par se caser. Jusqu’à sa mort, il écrira tout ce qu’on lui demandera à la seule condition d’être payé pour le faire : des critiques de livres, de théâtre et d’art, des essais, des pièces de théâtre, des poèmes, des romans, une longue réclame déguisée en reportage pour une entreprise de tapis, des guides de voyage, des livrets d’opéra, des préfaces, des postfaces, des scénarios de films. Ses détracteurs considéraient cette production torrentielle comme la preuve de sa médiocrité, mais il s’agissait plus simplement de la preuve de sa précarité : il était presque le seul, parmi les membres de la Jeune Vienne, à devoir travailler pour subvenir à ses besoins. Comme son père, Salten avait souvent des problèmes d’argent. Soucieux de renvoyer l’image d’un homme du monde, il mettait un point d’honneur à manger, boire, s’habiller et voyager à la manière de ses camarades plus fortunés. Résultat, il accumulait constamment des dettes dont il se débarrassait parfois de manière douteuse – par exemple en revendant des livres coûteux « empruntés » à un ami. De tempérament susceptible et désireux de faire ses preuves, il a passé une grande partie de sa jeunesse à chercher les conflits (un jour, il est entré au Griensteidl et a giflé Kraus parce que celui-ci l’avait critiqué dans la presse), puis à les résoudre par des procès ou des duels. Ses jugements pouvaient être impulsifs et hasardeux ; à un peu plus de 30 ans, il a emprunté des sommes faramineuses pour ouvrir un cabaret du genre de ceux qui faisaient fureur à Berlin, lequel se mua en désastre financier.
Le texte qui a le plus entaché la réputation de Salten n’était cependant pas signé de son nom : Josefine Mutzenbacher. Histoire d’une fille de Vienne racontée par elle-même (Gallimard, 1998). Publié anonymement à Vienne en 1906, il n’a cessé d’être réimprimé depuis et s’est écoulé à quelque 3 millions d’exemplaires. Malgré le sous-titre, personne ne semble avoir envisagé la possibilité qu’il ait été écrit par une prostituée 2, ou même par une femme. Du vivant de Salten, presque tout le monde pensait qu’il en était l’auteur, à l’exception de ceux qui l’aimaient trop pour croire qu’il pouvait produire quelque chose d’aussi immonde et de ceux qui le détestaient trop pour croire qu’il pouvait produire quelque chose d’aussi bien écrit. Salten lui-même a affirmé à deux reprises qu’il n’avait rien à voir avec ce livre, mais la plupart du temps il évitait d’aborder le sujet ou restait évasif. Aujourd’hui, tout le monde, des universitaires au gouvernement autrichien, considère qu’il en est l’auteur. Josefine Mutzenbacher raconte les aventures sexuelles de l’héroïne, de ses 5 ans jusqu’à ses débuts dans la prostitution, à l’adolescence, après la mort de sa mère. Aujourd’hui, ce qui choque le plus dans ce livre, c’est la jeunesse de Josefine. À l’époque, cependant, on se scandalisait surtout de la pleine adhésion de la jeune femme à sa carrière, qu’elle appréciait et à laquelle elle attribuait le mérite de l’avoir sortie de la pauvreté, de l’avoir éduquée et de lui avoir fait découvrir un monde bien plus vaste que celui des banlieues pauvres de Vienne où elle avait grandi (comme Salten). Sans surprise, des exégètes ont tenté d’établir des parallèles entre Josefine Mutzenbacher et Bambi. Les deux protagonistes perdent leur mère tout jeunes ; les deux histoires se déroulent loin des grands centres urbains – les banlieues pauvres, les auberges miteuses et les forêts, autant de lieux dont la plupart des Viennois ignoraient tout. Toutefois, ces comparaisons semblent le plus souvent tirées par les cheveux. Josefine Mutzenbacher occupe à peu près la même place dans l’œuvre de Salten que son apologie des tapis : celle qui se trouve à l’intersection de son ambition, de sa graphomanie et de son besoin d’argent.
Mais Bambi occupe une place à part. S’il existe un fil conducteur dans la carrière erratique de Salten, c’est son intérêt pour le roman animalier, qui s’est manifesté dès sa première œuvre de fiction publiée : « Le vagabond », une nouvelle qui narre les aventures d’un teckel, écrite à 21 ans. De nombreux autres protagonistes non humains ont suivi, la plupart d’entre eux voués à un destin tragique : un moineau qui périt au combat, une mouche qui se jette contre une vitre jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le roman de Salten Le Chien de Florence (Éditions de la Paix, 1952) raconte l’histoire d’un jeune Autrichien condamné à passer un jour sur deux de sa vie dans la peau du chien de l’archiduc. À la fin, il est poignardé, sous sa forme de chien, alors qu’il tente de défendre la courtisane qu’il aime. (Cette histoire a donné lieu au film Disney Quelle vie de chien ! – une métamorphose encore plus radicale que celle qu’a subie Bambi). Hops le lièvre (Delachaux et Niestlé, 1942) s’ouvre par une scène où quinze lapins débattent de la nature de Dieu et de la raison de leur persécution tandis qu’ils sont zigouillés un à un. Renni chien de guerre (Delachaux et Niestlé, 1941), centré sur un berger allemand dressé pour devenir un animal de combat, met en scène un pigeon voyageur traumatisé par les missions qu’on lui a confiées pendant la guerre. Et puis, bien sûr, il y a Bambi – qui, comme ces autres histoires, n’était pas vraiment destiné aux enfants, jusqu’à ce que Disney le mette à sa sauce.
Si vous n’avez pas vu la version Disney de Bambi depuis vos 8 ans, voici un petit rappel : Bambi naît au printemps d’une mère dont on ne connaît pas le nom et d’un père distant mais doté d’une ramure majestueuse. Il se lie d’amitié avec un jeune lapin plein d’entrain, Panpan, une moufette au tempérament doux, Fleur, et une biche nommée Faline. Après la mort de sa mère au printemps suivant, Faline et lui tombent amoureux, mais leur relation est compromise par un cerf rival, par une meute de chiens de chasse et, enfin, par un feu de forêt. Après avoir triomphé de ces épreuves, Bambi engendre deux faons ; à la fin du film, le héros, comme son père avant lui, veille sur sa famille depuis un lointain rocher.
Bambi n’a pas connu un grand succès à sa sortie, notamment à cause de la baisse de fréquentation des salles de cinéma durant la Seconde Guerre mondiale. En outre, il ne correspondait pas tout à fait aux attentes du public, car, contrairement aux précédentes productions Disney, il ne comportait ni magie ni Mickey. Avec le temps, cependant, Bambi, qui était le film préféré de Walt Disney parmi ceux qu’il avait produits, est devenu l’un des dessins animés les plus populaires de l’histoire de l’industrie. Au cours des quarante années qui ont suivi sa sortie, il a rapporté 47 millions de dollars, soit près de dix fois plus que Casablanca, sorti la même année. Selon l’historien de l’environnement Ralph Lutts, « on peut difficilement trouver un film, une histoire ou un personnage animalier qui ait eu une plus grande influence sur notre vision de la vie sauvage ».
Cette vision est celle d’un Éden dont la pureté n’est entachée que par l’incursion des hommes. La forêt de Bambi ne recèle en elle-même aucun danger : à l’exception de brefs affrontements entre les cerfs mâles à la saison des amours, et peut-être de cet hiver rigoureux, la nature sauvage n’est que beauté naturelle et harmonie entre les espèces. Les menaces vraiment graves auxquelles Bambi est confronté sont toujours le fait de chasseurs : ce sont eux les responsables de l’incendie de la forêt et de la mort de sa mère. Du reste, le film est moins un réquisitoire contre la chasse que contre l’humanité dans son ensemble. La morale implicite du film, ce n’est pas qu’il est mal de tuer les animaux, mais plutôt que les hommes sont méchants et les animaux sauvages, innocents. Il y a quelques années, lorsque l’American Film Institute a dressé une liste des 50 plus grands méchants de cinéma de tous les temps, il a octroyé la 20e place – entre le cruel capitaine Bligh du film Les Révoltés du Bounty et Eleanor Iselin, d’Un Crime dans la tête – à l’ennemi de Bambi : l’homme.
Comme on pouvait s’y attendre, Bambi a longtemps été impopulaire parmi les chasseurs. L’un d’eux a même envoyé un télégramme à Walt Disney la veille de la sortie du film pour l’informer que chasser le cerf au printemps était interdit. Le film n’a pas non plus bonne presse chez les professionnels de l’environnement, qui sont maintenant régulièrement confrontés à ce qu’ils appellent le « complexe de Bambi » : une tendance dangereuse à penser que la nature est bienveillante et que les animaux sauvages sont adorables et inoffensifs, associée à une dénonciation des méthodes de gestion forestière aussi essentielles que l’abattage et le brûlage dirigé. Même certains écologistes critiquent l’étroitesse de vues du film : selon eux, il n’offre pas au spectateur un modèle de relation saine entre l’homme et le monde naturel.
Mais les détracteurs les plus véhéments, si peu nombreux soient-ils, sont sans doute les inconditionnels de Salten, qui s’insurgent de voir à quel point Disney a dénaturé l’œuvre originale. Bien que les animaux du roman discutent et, dans certains cas, se lient d’amitié entre espèces, leurs relations sont loin d’être harmonieuses. En seulement deux pages, un renard dépèce un faisan très sympathique, un furet blesse mortellement un écureuil et une bande de corbeaux attaque le jeune fils de Maître Lièvre – un personnage doux et anxieux qui devient Panpan dans le film –, le laissant mourir dans d’atroces souffrances. Plus tard, Bambi lui-même bat presque à mort un cerf rival, qui implore sa pitié sous le regard goguenard de Faline. Loin d’être gratuites, ces scènes sont, selon l’auteur, les pierres angulaires du roman. Salten se plaisait à dire qu’il avait écrit Bambi pour sensibiliser les lecteurs naïfs à ce qu’est réellement la nature : un endroit où la vie ne tient jamais qu’à un fil, où la faim, la compétition et la prédation sont la norme.
Salten ne se montre pas plus tendre avec les êtres humains. Au contraire, sa description de notre impact sur l’environnement est beaucoup plus détaillée et violente que celle du film, sans compter qu’elle est plus triste. Voyez par exemple ce passage glaçant où Bambi, fuyant les chasseurs qui ont tué sa mère et quantité d’autres animaux, tombe sur la femme de Maître Lièvre :
« “Ne pourriez-vous pas m’aider un peu ?” dit-elle. Bambi la regarda et eut un choc. Ses pattes arrière gisaient inertes dans la neige qui fondait, rouge de son sang chaud et épais. “Ne pourriez-vous pas m’aider un peu ?” répéta-t-elle. Elle parlait d’un ton calme, presque enjoué, comme si elle se portait bien. “Je ne sais pas ce qui m’est arrivé, poursuivit-elle, c’est certainement sans importance… C’est juste que maintenant… je ne peux plus marcher…” Elle s’écroula sur le côté au beau milieu de sa phrase. Elle était morte. »
Quelle est la raison d’être de scènes comme celle-là ? Salten affirmait que, malgré son goût pour la chasse, il voulait dissuader les lecteurs de tuer des animaux, sauf lorsque c’est nécessaire pour le bien d’une espèce ou d’un écosystème. Cette déclaration est moins hypocrite qu’il n’y paraît : Salten méprisait les braconniers et était horrifié par des chasseurs comme l’archiduc François-Ferdinand. Celui-ci se vantait d’avoir tué 5 000 cerfs ; il était connu pour les abattre par dizaines à mesure que des sous-fifres les rabattaient vers lui. Mais les écrivains n’ont pas toujours le dernier mot sur la signification de leur œuvre, et beaucoup pensent que Bambi ne traite pas plus des animaux que La Ferme des animaux d’Orwell. Ils y voient plutôt une métaphore de l’antisémitisme, lequel était en expansion dans toute l’Europe à l’époque où Salten écrivait son livre. Deux passages de Bambi qui n’ont jamais été portés à l’écran donnent du crédit à cette thèse. Le premier concerne le frère jumeau de Faline, Gobo, qui a été supprimé du film. Faon fragile et chétif, Gobo ne peut s’enfuir lors de l’irruption des chasseurs qui tueront la mère de Bambi et la femme de Maître Lièvre. Pendant plusieurs mois, il est présumé mort. Puis, un jour, Bambi et Faline aperçoivent un cerf qui traverse une prairie dégagée avec une insolente nonchalance, comme s’il était inconscient du danger. Le cerf en question s’avère être Gobo. Celui-ci, apprend-on, a été sauvé par l’un des chasseurs, qui l’a emmené chez lui et soigné. Après le retour de Gobo, les autres animaux de la forêt se rassemblent autour de lui pour l’écouter décrire la gentillesse du chasseur et de sa famille, la chaleur de la maison et les repas qui lui ont été servis chaque jour. La plupart d’entre eux pensent que ce temps passé en compagnie des humains a rendu Godo dangereusement naïf, mais l’intéressé reste convaincu qu’il n’en est que plus sage et plus expérimenté. « Vous croyez tous qu’Il est méchant, leur dit-il. (Dans les livres de Salten, les humains prennent la marque typographique de Dieu : le singulier et la majuscule.) Mais Il n’est pas méchant. Quand Il aime quelqu’un et qu’on Lui est utile, Il est bon. Merveilleusement bon. »
Toute minorité opprimée compte des personnages comme Gobo – des individus qui se sont assimilés et sont devenus des défenseurs de la culture de l’oppresseur, que ce soit par intérêt personnel ou parce que, comme Gobo, ils en sont sincèrement épris et croient que leur affection est réciproque. Ces personnes suscitent souvent le mépris ou la colère des membres de leur communauté, et Salten ne laisse guère de doute sur ce qu’il en pense : « Bambi avait honte pour Gobo, sans savoir pourquoi », écrit-il, et le cerf à demi apprivoisé paie bientôt le prix de son inconséquence. Un jour, ignorant les conseils des autres animaux, Gobo se promène dans la prairie alors même que l’air est saturé de l’odeur des humains. Il est persuadé qu’ils ne lui feront aucun mal, mais il reçoit une balle dans le flanc sous le regard de son amoureuse. Alors que celle-ci se retourne pour fuir, elle aperçoit le chasseur penché sur Gobo et l’entend « pousser son cri de mort ». On comprend pourquoi Disney a préféré faire l’économie de ce passage. Il en va de même pour celui où un chien tue un renard : Salten décrit la scène à un rythme horriblement lent. La patte du renard est brisée et ensanglantée, il sait que sa fin est proche mais supplie le chien : « Laisse-moi au moins mourir auprès des miens. Nous sommes presque frères, toi et moi. » Voyant que ses suppliques laissent le chien de marbre, il l’accuse d’être un traître et un mouchard.
À la lumière de ces scènes, on comprend facilement pourquoi certains voient dans Bambi une fable sibylline sur la situation des juifs d’Europe dans les années 1920 – une histoire où des créatures innocentes sont obligées de rester constamment sur leurs gardes, menacées à la fois par les traîtres potentiels à l’intérieur du groupe et les proto-Chemises brunes à l’extérieur. Certains éléments de la biographie de Salten confirment cette lecture, à commencer par le fait qu’il en savait long sur l’assimilation. « Je n’étais pas juif quand j’étais enfant », a-t-il déclaré. De fait, il a grandi dans un foyer séduit par le libéralisme européen et fait ses classes auprès de pieux professeurs catholiques qui le félicitaient pour sa connaissance du catéchisme. Salten n’a vraiment commencé à se considérer comme juif qu’à l’approche de la trentaine, lorsqu’il s’est rapproché d’un autre écrivain austro-hongrois, Theodor Herzl, le père du mouvement sioniste. C’est le pamphlet de Herzl, L’État des Juifs, qui lui a « permis d’aimer [sa] judaïté », raconte-t-il. Si tel est véritablement le cas, cet amour était, pour le moins, compliqué. D’un côté, Salten s’est mis à écrire une rubrique hebdomadaire pour le journal juif de Herzl, dans laquelle il critiquait de plus en plus le désir d’assimilation qui avait façonné son enfance ; de l’autre, il l’écrivait anonymement et refusait de mettre les pieds dans les bureaux du journal. Plus tard, son empressement à embrasser sa judaïté a coïncidé, et ce n’est pas un hasard, avec la montée de l’antisémitisme à Vienne – pour les juifs de l’époque, il était impossible d’oublier ou de nier leurs origines religieuses.
En 1925, trois ans après Bambi, Salten a publié « Des hommes nouveaux sur une terre ancienne 3 », fruit d’une visite en Palestine et hommage en forme de livre à son ami qui rêvait d’un État juif. Dix ans plus tard, ses écrits, ainsi que ceux d’innombrables auteurs juifs, furent brûlés par les nazis. En 1938, après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne, il s’installa en Suisse. Salten mourut à Zurich, à 76 ans, quatre mois après le suicide d’Hitler.
Tout cela fait-il de Bambi une parabole sur la persécution des juifs ? Le fait que les nazis le pensaient ne veut pas dire grand-chose – les régimes fascistes ne sont pas connus pour la subtilité de leurs critiques littéraires –, et, pour chaque passage qui soutient une telle interprétation, de nombreux autres la contredisent. Les commentateurs de Bambi prêtent à son auteur des opinions politiques différentes, allant d’une dénonciation du totalitarisme sous toutes ses formes à une réflexion post-Première Guerre mondiale sur la brutalité des combats modernes. Toutes ces lectures sont plausibles, y compris la lecture spécifiquement juive et la propre interprétation de Salten, qui voit dans son œuvre un plaidoyer en faveur d’une meilleure compréhension et d’un plus grand respect du monde naturel.
Pourtant, le message le plus frappant et le plus évident du livre n’est ni subtilement politique ni résolument écologique. Il est à la fois plus simple et plus sombre : il est existentiel. Quoi qu’on en dise, Bambi est, au fond, une histoire sur le passage à l’âge adulte, tout comme Oliver Twist et Les Quatre Filles du docteur March. En allemand, cependant, il est souvent présenté non pas comme un Bildungsroman, un roman de formation, mais plus spécifiquement comme un Erziehungsroman, un roman d’éducation. Cette éducation passe essentiellement par un personnage appelé l’Ancien, le plus vieux cerf de la forêt, et les leçons qu’il enseigne ne sont guère subtiles. Lorsqu’il fait la connaissance de Bambi, ce dernier n’est encore qu’un faon, désemparé de voir sa mère se détacher de lui petit à petit – elle le repousse lorsqu’il veut téter et s’élance sans se soucier de savoir s’il la suit. Ainsi rabroué, il se retrouve seul au milieu de la forêt à bramer après sa mère quand l’Ancien apparaît et le gronde : « Ta mère n’a pas le temps de s’occuper de toi en ce moment, dit-il. Tu ne peux pas rester seul ? Tu devrais avoir honte ! » Voilà, en deux phrases, l’ultime message de Bambi : tout ce qui ne relève pas d’une extrême autonomie est honteux ; l’interdépendance est inconvenante, contraignante et dangereuse. « De toutes ses leçons, écrit Salten, la plus importante était celle-ci : il faut rester seul. Si l’on veut se protéger, si l’on veut comprendre l’existence, si l’on veut parvenir à la sagesse. »
La plupart des éloges de la solitude écrits par des hommes comportent une part de misogynie, et Bambi ne fait pas exception. Faline, qui était si espiègle et intrépide dans ses jeunes années, devient timorée et larmoyante ; elle « lance des cris perçants », « brame », se transforme en « hystérique ». Lorsqu’elle commence à sortir (faute d’une expression plus appropriée) avec Bambi, l’Ancien apprend à ce dernier à ignorer ses appels, de peur qu’ils ne proviennent d’un chasseur imitant le cri de la biche. La romance entre les deux amis d’enfance est d’emblée condamnée par la logique du livre. « Est-ce que tu m’aimes encore ? » demande un jour Faline, ce à quoi Bambi répond : « Je ne sais pas. » « Tout d’un coup, écrit Salten, Bambi se sentit libre, pour la première fois depuis longtemps. » Toutes les autres relations avec les femelles de l’espèce sont aussi éphémères ; l’amour paternel est durable et ennoblissant, l’amour maternel puéril et embarrassant. À la fin de Bambi, le héros intime à ses rejetons, comme l’Ancien l’avait fait avec lui, d’apprendre à rester seuls. Que la solitude soit tellement encensée est curieux, puisque rien dans le livre ne la rend attrayante. La trajectoire de Bambi ne va pas de l’innocence à la sagesse ; elle va de la félicité et de la camaraderie – dans sa jeunesse, il batifole avec Gobo et Faline, avec les pies et Maître Lièvre, avec les hiboux et les écureuils – à l’isolement et à la survie sommaire. Plus étrange encore, cette valorisation de la solitude semble sans rapport avec la deuxième morale explicite du livre, qui concerne la relation entre les êtres humains et les autres animaux. Dans les dernières pages, l’Ancien emmène Bambi, lui-même devenu vieux et grisonnant, voir quelque chose dans les bois : un homme mort, abattu par un autre chasseur. (Étonnamment, Walt Disney avait prévu d’inclure cette scène dans son film – il la supprima après que la vue du cadavre eut fait bondir tout un public test.) Incité par l’Ancien à en tirer une leçon, Bambi conclut non pas que nous, humains, sommes un danger même pour nos semblables, mais plutôt que les autres animaux sont stupides d’imaginer que nous sommes des dieux simplement parce que nous sommes puissants. « Il y a un autre au-dessus de nous tous, s’aperçoit-il en contemplant le mort. Au-dessus de nous et au-dessus de Lui. » L’Ancien, satisfait d’avoir accompli son devoir, s’éloigne pour mourir.
Cette vague allusion au déisme est sans précédent dans le livre : aucune considération morale ou théologique ne vient appuyer l’intuition de Bambi. Au contraire, le livre est à son meilleur lorsqu’il célèbre le mystère de la vie plutôt que lorsqu’il prétend le résoudre. À un moment, Bambi passe à côté d’un groupe de moucherons qui discutent d’un hanneton. « Combien de temps vivra-t-il ? » demandent les plus jeunes. « Éternellement ou presque, répondent leurs aînés. Ils voient le soleil se lever trente ou quarante fois. » Ailleurs, un bref chapitre restitue la dernière conversation de deux feuilles de chêne accrochées à une branche nue à la fin de l’automne. Elles pestent contre le vent et le froid, pleurent leurs copines tombées au sol et tentent de comprendre ce qui est sur le point de leur arriver. « Pourquoi devons-nous partir ? » demande l’une d’elles. L’autre ne sait pas, elle lui répond par une autre question : « Est-ce que l’on sent encore quelque chose, est-ce que l’on est encore conscient quand on est là, en bas ? » La conversation louvoie entre l’intime et l’existentiel. Les deux feuilles s’inquiètent de savoir laquelle tombera en premier ; l’une d’elles, devenue « jaune et laide », rassure l’autre en lui disant qu’elle n’a pratiquement pas changé. La réponse de l’intéressée, juste avant l’inéluctable, est étrangement émouvante : « Tu t’es toujours montrée si gentille envers moi. C’est seulement maintenant que je me rends compte à quel point tu as été gentille. » C’est le contraire d’un hymne à l’individualisme : une prise de conscience tardive mais tendre de l’importance de nos liens avec les autres.
Que penser de cette histoire équivoque et embrouillée ? Dans son introduction, Zipes affirme que Chambers a contribué à obscurcir le message du livre : sa traduction aurait gommé les dimensions politique et métaphysique du texte et permis à Disney d’en faire un conte pour enfants. Mais cette allégation n’est accréditée ni par les exemples donnés dans l’introduction, ni par la comparaison des deux versions anglaises, qui diffèrent principalement sur le plan esthétique. Zipes connaît bien son sujet, mais on ne saurait le qualifier de brillant penseur ou d’écrivain doué, et la traduction de Chambers reste de loin la meilleure. Dans les deux versions, le Bambi qui émerge est une œuvre complexe, qui relève à la fois du nature writing, de l’allégorie et de l’autobiographie. Finalement, qu’il soit devenu un classique adoré des enfants est surprenant, non tant en raison de ses scènes violentes ou tristes que de la morosité qui s’en dégage. L’échange le plus révélateur du livre a lieu au cours de ce rude hiver entre la mère de Bambi et sa tante. « On a peine à imaginer qu’on connaîtra des jours meilleurs », dit la mère. La tante répond : « On a peine à imaginer qu’on a connu des jours meilleurs. »
Il est tentant de lire ces lignes comme un commentaire sur la condition juive, ne serait-ce que parce qu’elles s’apparentent à de l’humour juif. Pourtant, tout le monde sait aujourd’hui que les membres d’une quelconque minorité ne sont pas les seuls à pouvoir éprouver un tel sentiment. C’est simplement une façon de voir le monde, qui peut découler des circonstances, du tempérament ou, comme dans le cas de Salten, des deux. En le lisant, on s’aperçoit que l’interprétation communément admise de son magnum opus est à rebours. Bambi n’est pas une parabole sur le sort des juifs, mais Salten considère parfois le sort des juifs comme une parabole sur la condition humaine. L’omniprésence du danger, la nécessité d’agir par soi-même et de prendre son destin en main, la menace que représentent à la fois nos proches et les étrangers : telle est l’idée que se faisait Salten de l’existence.
— Kathryn Schulz est journaliste et écrivaine, lauréate d’un prix Pulitzer en 2016 pour un article sur le Big One, le séisme majeur attendu un jour ou l’autre sur la côte Pacifique des États-Unis. — Cet article a été publié par The New Yorker le 17 janvier 2022. Il a été traduit par Pauline Toulet.









