Bambi, l’improbable succès d’une histoire glauque

C’est l’un des meurtres les plus célèbres de l’histoire du cinéma. Une mère et son petit se promènent, lors de la première belle journée après un hiver rigoureux. Tout à leur bonheur, ils ne voient pas le danger arriver. Et nous, spectateurs, ne le voyons pas non plus, car l’homme à la carabine reste hors champ. Nous ne voyons que l’affolement soudain de la mère, sa tentative paniquée de mettre son enfant à l’abri, leur séparation dans un moment de chaos, puis le petit, dehors dans le froid alors que la neige recommence à tomber, seul et pleurant sa mère.

Le film en question, c’est bien sûr le classique de Walt Disney sorti en 1942, Bambi. Peut-être plus que tout autre film pour enfants, il reste dans les mémoires principalement pour ses passages effrayants : non seulement le meurtre de la mère du héros, mais aussi le feu de forêt qui met en péril tous les personnages principaux. Stephen King a un jour déclaré que Bambi était le premier film d’horreur qu’il ait jamais vu, et Pauline Kael, longtemps critique de cinéma pour The New Yorker, a affirmé que tous les enfants qu’elle avait connus étaient plus terrifiés par Bambi que par des films d’horreur pour adultes.

Contrairement à de nombreux autres classiques de Disney, de Cendrillon à La Reine des neiges, il n’est pas tiré d’un conte de fées mais d’un roman, Bambi. L’histoire d’une vie dans les bois, publié en 1922 par l’écrivain et critique austro-hongrois Felix Salten. Le livre a rendu son auteur célèbre ; le film, qui a déformé et éclipsé l’œuvre originale, l’a fait basculer dans l’oubli. Pourtant, le Bambi de Salten avait été à la fois largement applaudi et ardemment attaqué. La version anglaise, traduite en 1928 par le futur espion soviétique Whittaker Chambers, a connu un énorme succès. Encensée dans la presse, elle s’est écoulée à 650 000 exemplaires au cours de la douzaine d’années qui a précédé la sortie du film. La version originale, quant à elle, a été interdite et brûlée par les nazis, qui y ont vu une parabole sur le traitement réservé aux juifs en Europe.

Il semblerait que Bambi le livre soit encore plus sombre que Bambi le film. Jusqu’à présent, les lecteurs anglophones devaient se contenter de la traduction de Chambers – la seule disponible pendant près d’un siècle pour des questions de droits d’auteur. Cette année, cependant, l’œuvre de Salten est tombée dans le domaine public, et une nouvelle traduction est venue rejoindre celle de Chambers : The Original Bambi: The Story of a Life in the Forest (Princeton, 2022). Cette édition est traduite par Jack Zipes et ornée de jolies illustrations en noir et blanc d’Alenka Sottler. Zipes, professeur émérite d’allemand et de littérature comparée à l’Université du Minnesota, qui a également traduit les contes des frères Grimm, soutient dans son introduction que Chambers a dévoyé Bambi presque autant que l’a fait Disney. Ce qui soulève deux questions : pourquoi un conte sur la vie d’un faon est-il devenu si controversé, et de quoi parle-t-il vraiment ?

Il était pour le moins improbable qu’un personnage comme Felix Salten devienne l’auteur de Bambi, étant lui-même un chasseur chevronné qui, selon ses propres estimations, a abattu plus de 200 cerfs. En outre, qu’il ait écrit une parabole sur la persécution des juifs est surprenant quand on sait que, même après les autodafés, il préconisait une politique d’apaisement avec l’Allemagne nazie. Enfin, nul ne pouvait s’attendre, de la part d’un homme qui avait écrit l’un des plus infâmes livres de pornographie enfantine, à ce qu’il soit aussi l’auteur de l’une des histoires pour enfants les plus célèbres du XXe siècle. Ces contradictions sont très bien exposées par Beverley Driver Eddy dans sa biographie « Felix Salten. Un homme aux multiples visages 1 ».

Né Siegmund Salzmann en Hongrie en 1869, Salten n’a que trois semaines lorsque sa famille s’installe à Vienne – une nouvelle terre d’accueil pour les juifs, auxquels l’Autriche vient d’accorder la pleine citoyenneté. Son père, descendant d’une lignée de rabbins, a pris ses distances avec ses origines juives et prône un humanisme ouvert. C’est aussi un homme d’affaires d’une incompétence crasse qui fait très vite plonger sa famille dans la pauvreté. Pour aider à payer les factures, Salten commence à travailler, à l’adolescence, pour une compagnie d’assurances. En parallèle, il soumet des poèmes et des critiques littéraires à la presse locale. Il se met à fréquenter d’autres écrivains et créateurs qui ont l’habitude de se réunir dans un café, le Griensteidl, situé en face du Théâtre national. Ces artistes de la fin du XIXe siècle appartiennent à la Jeune Vienne, un mouvement littéraire comprenant Arthur Schnitzler, Arnold Schönberg, Stefan Zweig et un écrivain qui prendra plus tard ses distances avec le groupe, Karl Kraus.

Le jeune Salten fait preuve d’une grande liberté, à la fois sur le plan des mœurs et sur le plan littéraire. Il entretient ouvertement de nombreuses liaisons – avec des femmes de chambre, des chanteuses d’opérette, des actrices, une éminente militante socialiste – et courtise simultanément plusieurs femmes avec lesquelles flirtent d’autres membres de la Jeune Vienne ; puis il finit par se caser. Jusqu’à sa mort, il écrira tout ce qu’on lui demandera à la seule condition d’être payé pour le faire : des critiques de livres, de théâtre et d’art, des essais, des pièces de théâtre, des poèmes, des romans, une longue réclame déguisée en reportage pour une entreprise de tapis, des guides de voyage, des livrets d’opéra, des préfaces, des postfaces, des scénarios de films. Ses détracteurs considéraient cette production torrentielle comme la preuve de sa médiocrité, mais il s’agissait plus simplement de la preuve de sa précarité : il était presque le seul, parmi les membres de la Jeune Vienne, à devoir travailler pour subvenir à ses besoins. Comme son père, Salten avait souvent des problèmes d’argent. Soucieux de renvoyer l’image d’un homme du monde, il mettait un point d’honneur à manger, boire, s’habiller et voyager à la manière de ses camarades plus fortunés. Résultat, il accumulait constamment des dettes dont il se débarrassait parfois de manière douteuse – par exemple en revendant des livres coûteux « empruntés » à un ami. De tempérament susceptible et désireux de faire ses preuves, il a passé une grande partie de sa jeunesse à chercher les conflits (un jour, il est entré au Griensteidl et a giflé Kraus parce que celui-ci l’avait critiqué dans la presse), puis à les résoudre par des procès ou des duels. Ses jugements pouvaient être impulsifs et hasardeux ; à un peu plus de 30 ans, il a emprunté des sommes faramineuses pour ouvrir un cabaret du genre de ceux qui faisaient fureur à Berlin, lequel se mua en désastre financier.

Le texte qui a le plus entaché la réputation de Salten n’était cependant pas signé de son nom : Josefine Mutzenbacher. Histoire d’une fille de Vienne racontée par elle-même (Gallimard, 1998). Publié anonymement à Vienne en 1906, il n’a cessé d’être réimprimé depuis et s’est écoulé à quelque 3 millions d’exemplaires. Malgré le sous-titre, personne ne semble avoir envisagé la possibilité qu’il ait été écrit par une prostituée 2, ou même par une femme. Du vivant de Salten, presque tout le monde pensait qu’il en était l’auteur, à l’exception de ceux qui l’aimaient trop pour croire qu’il pouvait produire quelque chose d’aussi immonde et de ceux qui le détestaient trop pour croire qu’il pouvait produire quelque chose d’aussi bien écrit. Salten lui-même a affirmé à deux reprises qu’il n’avait rien à voir avec ce livre, mais la plupart du temps il évitait d’aborder le sujet ou restait évasif. Aujourd’hui, tout le monde, des universitaires au gouvernement autrichien, considère qu’il en est l’auteur. Josefine Mutzenbacher raconte les aventures sexuelles de l’héroïne, de ses 5 ans jusqu’à ses débuts dans la prostitution, à l’adolescence, après la mort de sa mère. Aujourd’hui, ce qui choque le plus dans ce livre, c’est la jeunesse de Josefine. À l’époque, cependant, on se scandalisait surtout de la pleine adhésion de la jeune femme à sa carrière, qu’elle appréciait et à laquelle elle attribuait le mérite de l’avoir sortie de la pauvreté, de l’avoir éduquée et de lui avoir fait découvrir un monde bien plus vaste que celui des banlieues pauvres de Vienne où elle avait grandi (comme Salten). Sans surprise, des exégètes ont tenté d’établir des parallèles entre Josefine Mutzenbacher et Bambi. Les deux protagonistes perdent leur mère tout jeunes ; les deux histoires se déroulent loin des grands centres urbains – les banlieues pauvres, les auberges miteuses et les forêts, autant de lieux dont la plupart des Viennois ignoraient tout. Toutefois, ces comparaisons semblent le plus souvent tirées par les cheveux. Josefine Mutzenbacher occupe à peu près la même place dans l’œuvre de Salten que son apologie des tapis : celle qui se trouve à l’intersection de son ambition, de sa graphomanie et de son besoin d’argent.

Mais Bambi occupe une place à part. S’il existe un fil conducteur dans la carrière erratique de Salten, c’est son intérêt pour le roman animalier, qui s’est manifesté dès sa première œuvre de fiction publiée : « Le vagabond », une nouvelle qui narre les aventures d’un teckel, écrite à 21 ans. De nombreux autres protagonistes non humains ont suivi, la plupart d’entre eux voués à un destin tragique : un moineau qui périt au combat, une mouche qui se jette contre une vitre jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le roman de Salten Le Chien de Florence (Éditions de la Paix, 1952) raconte l’histoire d’un jeune Autrichien condamné à passer un jour sur deux de sa vie dans la peau du chien de l’archiduc. À la fin, il est poignardé, sous sa forme de chien, alors qu’il tente de défendre la courtisane qu’il aime. (Cette histoire a donné lieu au film Disney Quelle vie de chien ! – une métamorphose encore plus radicale que celle qu’a subie Bambi). Hops le lièvre (Delachaux et Niestlé, 1942) s’ouvre par une scène où quinze lapins débattent de la nature de Dieu et de la raison de leur persécution tandis qu’ils sont zigouillés un à un. Renni chien de guerre (Delachaux et Niestlé, 1941), centré sur un berger allemand dressé pour devenir un animal de combat, met en scène un pigeon voyageur traumatisé par les missions qu’on lui a confiées pendant la guerre. Et puis, bien sûr, il y a Bambi – qui, comme ces autres histoires, n’était pas vraiment destiné aux enfants, jusqu’à ce que Disney le mette à sa sauce.

Si vous n’avez pas vu la version Disney de Bambi depuis vos 8 ans, voici un petit rappel : Bambi naît au printemps d’une mère dont on ne connaît pas le nom et d’un père distant mais doté d’une ramure majestueuse. Il se lie d’amitié avec un jeune lapin plein d’entrain, Panpan, une moufette au tempérament doux, Fleur, et une biche nommée Faline. Après la mort de sa mère au printemps suivant, Faline et lui tombent amoureux, mais leur relation est compromise par un cerf rival, par une meute de chiens de chasse et, enfin, par un feu de forêt. Après avoir triomphé de ces épreuves, Bambi engendre deux faons ; à la fin du film, le héros, comme son père avant lui, veille sur sa famille depuis un lointain rocher. 

Bambi n’a pas connu un grand succès à sa sortie, notamment à cause de la baisse de fréquentation des salles de cinéma durant la Seconde Guerre mondiale. En outre, il ne correspondait pas tout à fait aux attentes du public, car, contrairement aux précédentes productions Disney, il ne comportait ni magie ni Mickey. Avec le temps, cependant, Bambi, qui était le film préféré de Walt Disney parmi ceux qu’il avait produits, est devenu l’un des dessins animés les plus populaires de l’histoire de l’industrie. Au cours des quarante années qui ont suivi sa sortie, il a rapporté 47 millions de dollars, soit près de dix fois plus que Casablanca, sorti la même année. Selon l’historien de l’environnement Ralph Lutts, « on peut difficilement trouver un film, une histoire ou un personnage animalier qui ait eu une plus grande influence sur notre vision de la vie sauvage ». 

Cette vision est celle d’un Éden dont la pureté n’est entachée que par l’incursion des hommes. La forêt de Bambi ne recèle en elle-même aucun danger : à l’exception de brefs affrontements entre les cerfs mâles à la saison des amours, et peut-être de cet hiver rigoureux, la nature sauvage n’est que beauté naturelle et harmonie entre les espèces. Les menaces vraiment graves auxquelles Bambi est confronté sont toujours le fait de chasseurs : ce sont eux les responsables de l’incendie de la forêt et de la mort de sa mère. Du reste, le film est moins un réquisitoire contre la chasse que contre l’humanité dans son ensemble. La morale implicite du film, ce n’est pas qu’il est mal de tuer les animaux, mais plutôt que les hommes sont méchants et les animaux sauvages, innocents. Il y a quelques années, lorsque l’American Film Institute a dressé une liste des 50 plus grands méchants de cinéma de tous les temps, il a octroyé la 20e place – entre le cruel capitaine Bligh du film Les Révoltés du Bounty et Eleanor Iselin, d’Un Crime dans la tête – à l’ennemi de Bambi : l’homme.

Comme on pouvait s’y attendre, Bambi a longtemps été impopulaire parmi les chasseurs. L’un d’eux a même envoyé un télégramme à Walt Disney la veille de la sortie du film pour l’informer que chasser le cerf au printemps était interdit. Le film n’a pas non plus bonne presse chez les professionnels de l’environnement, qui sont maintenant régulièrement confrontés à ce qu’ils appellent le « complexe de Bambi » : une tendance dangereuse à penser que la nature est bienveillante et que les animaux sauvages sont adorables et inoffensifs, associée à une dénonciation des méthodes de gestion forestière aussi essentielles que l’abattage et le brûlage dirigé. Même certains écologistes critiquent l’étroitesse de vues du film : selon eux, il n’offre pas au spectateur un modèle de relation saine entre l’homme et le monde naturel.

Mais les détracteurs les plus véhéments, si peu nombreux soient-ils, sont sans doute les inconditionnels de Salten, qui s’insurgent de voir à quel point Disney a dénaturé l’œuvre originale. Bien que les animaux du roman discutent et, dans certains cas, se lient d’amitié entre espèces, leurs relations sont loin d’être harmonieuses. En seulement deux pages, un renard dépèce un faisan très sympathique, un furet blesse mortellement un écureuil et une bande de corbeaux attaque le jeune fils de Maître Lièvre – un personnage doux et anxieux qui devient Panpan dans le film –, le ­laissant mourir dans d’atroces souffrances. Plus tard, Bambi lui-même bat presque à mort un cerf rival, qui implore sa pitié sous le regard goguenard de Faline. Loin d’être gratuites, ces scènes sont, selon l’auteur, les pierres angulaires du roman. Salten se plaisait à dire qu’il avait écrit Bambi pour sensibiliser les lecteurs naïfs à ce qu’est réellement la nature : un endroit où la vie ne tient jamais qu’à un fil, où la faim, la compétition et la prédation sont la norme.

Salten ne se montre pas plus tendre avec les êtres humains. Au contraire, sa description de notre impact sur l’environnement est beaucoup plus détaillée et violente que celle du film, sans compter qu’elle est plus triste. Voyez par exemple ce passage glaçant où Bambi, fuyant les chasseurs qui ont tué sa mère et quantité d’autres animaux, tombe sur la femme de Maître Lièvre :

« “Ne pourriez-vous pas m’aider un peu ?” dit-elle. Bambi la regarda et eut un choc. Ses pattes arrière gisaient inertes dans la neige qui fondait, rouge de son sang chaud et épais. “Ne pourriez-vous pas m’aider un peu ?” répéta-t-elle. Elle parlait d’un ton calme, presque enjoué, comme si elle se portait bien. “Je ne sais pas ce qui m’est arrivé, poursuivit-elle, c’est certainement sans importance… C’est juste que maintenant… je ne peux plus marcher…” Elle s’écroula sur le côté au beau milieu de sa phrase. Elle était morte. »

Quelle est la raison d’être de scènes comme celle-là ? Salten affirmait que, malgré son goût pour la chasse, il voulait dissuader les lecteurs de tuer des animaux, sauf lorsque c’est nécessaire pour le bien d’une espèce ou d’un écosystème. Cette déclaration est moins hypocrite qu’il n’y paraît : Salten méprisait les braconniers et était horrifié par des chasseurs comme l’archiduc François-Ferdinand. Celui-ci se vantait d’avoir tué 5 000 cerfs ; il était connu pour les abattre par dizaines à mesure que des sous-fifres les rabattaient vers lui. Mais les écrivains n’ont pas toujours le dernier mot sur la signification de leur œuvre, et beaucoup pensent que Bambi ne traite pas plus des animaux que La Ferme des animaux d’Orwell. Ils y voient plutôt une métaphore de l’antisémitisme, lequel était en expansion dans toute l’Europe à l’époque où Salten écrivait son livre. Deux passages de Bambi qui n’ont jamais été portés à l’écran donnent du crédit à cette thèse. Le premier concerne le frère jumeau de Faline, Gobo, qui a été supprimé du film. Faon fragile et chétif, Gobo ne peut s’enfuir lors de l’irruption des chasseurs qui tueront la mère de Bambi et la femme de Maître Lièvre. Pendant plusieurs mois, il est présumé mort. Puis, un jour, Bambi et Faline aperçoivent un cerf qui traverse une prairie dégagée avec une insolente nonchalance, comme s’il était inconscient du danger. Le cerf en question s’avère être Gobo. Celui-ci, apprend-on, a été sauvé par l’un des chasseurs, qui l’a emmené chez lui et soigné. Après le retour de Gobo, les autres animaux de la forêt se rassemblent autour de lui pour l’écouter décrire la gentillesse du chasseur et de sa famille, la chaleur de la maison et les repas qui lui ont été servis chaque jour. La plupart d’entre eux pensent que ce temps passé en compagnie des humains a rendu Godo dangereusement naïf, mais l’intéressé reste convaincu qu’il n’en est que plus sage et plus expérimenté. « Vous croyez tous qu’Il est méchant, leur dit-il. (Dans les livres de Salten, les humains prennent la marque typographique de Dieu : le singulier et la majuscule.) Mais Il n’est pas méchant. Quand Il aime quelqu’un et qu’on Lui est utile, Il est bon. Merveilleusement bon. »

Toute minorité opprimée compte des personnages comme Gobo – des individus qui se sont assimilés et sont devenus des défenseurs de la culture de l’oppresseur, que ce soit par intérêt personnel ou parce que, comme Gobo, ils en sont sincèrement épris et croient que leur affection est réciproque. Ces personnes suscitent souvent le mépris ou la colère des membres de leur communauté, et Salten ne laisse guère de doute sur ce qu’il en pense : « Bambi avait honte pour Gobo, sans savoir pourquoi », écrit-il, et le cerf à demi apprivoisé paie bientôt le prix de son inconséquence. Un jour, ignorant les conseils des autres animaux, Gobo se promène dans la prairie alors même que l’air est saturé de l’odeur des humains. Il est persuadé qu’ils ne lui feront aucun mal, mais il reçoit une balle dans le flanc sous le regard de son amoureuse. Alors que celle-ci se retourne pour fuir, elle aperçoit le chasseur penché sur Gobo et l’entend « pousser son cri de mort ». On comprend pourquoi Disney a préféré faire l’économie de ce passage. Il en va de même pour celui où un chien tue un renard : Salten décrit la scène à un rythme horriblement lent. La patte du renard est brisée et ensanglantée, il sait que sa fin est proche mais supplie le chien : « Laisse-moi au moins mourir auprès des miens. Nous sommes presque frères, toi et moi. » Voyant que ses suppliques laissent le chien de marbre, il l’accuse d’être un traître et un mouchard.

À la lumière de ces scènes, on comprend facilement pourquoi certains voient dans Bambi une fable sibylline sur la situation des juifs d’Europe dans les années 1920 – une histoire où des créatures innocentes sont obligées de rester constamment sur leurs gardes, menacées à la fois par les traîtres potentiels à l’intérieur du groupe et les proto-Chemises brunes à l’extérieur. Certains éléments de la biographie de Salten confirment cette lecture, à commencer par le fait qu’il en savait long sur l’assimilation. « Je n’étais pas juif quand j’étais enfant », a-t-il déclaré. De fait, il a grandi dans un foyer séduit par le libéralisme européen et fait ses classes auprès de pieux professeurs catholiques qui le félicitaient pour sa connaissance du catéchisme. Salten n’a vraiment commencé à se considérer comme juif qu’à l’approche de la trentaine, lorsqu’il s’est rapproché d’un autre écrivain austro-hongrois, Theodor Herzl, le père du mouvement sioniste. C’est le pamphlet de Herzl, L’État des Juifs, qui lui a « permis d’aimer [sa] judaïté », raconte-t-il. Si tel est véritablement le cas, cet amour était, pour le moins, compliqué. D’un côté, Salten s’est mis à écrire une rubrique hebdomadaire pour le journal juif de Herzl, dans laquelle il critiquait de plus en plus le désir d’assimilation qui avait façonné son enfance ; de l’autre, il l’écrivait anonymement et refusait de mettre les pieds dans les bureaux du journal. Plus tard, son empressement à embrasser sa judaïté a coïncidé, et ce n’est pas un hasard, avec la montée de l’antisémitisme à Vienne – pour les juifs de l’époque, il était impossible d’oublier ou de nier leurs origines religieuses.

En 1925, trois ans après Bambi, Salten a publié « Des hommes nouveaux sur une terre ancienne 3 », fruit d’une visite en Palestine et hommage en forme de livre à son ami qui rêvait d’un État juif. Dix ans plus tard, ses écrits, ainsi que ceux d’innombrables auteurs juifs, furent brûlés par les nazis. En 1938, après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne, il s’installa en Suisse. Salten mourut à Zurich, à 76 ans, quatre mois après le suicide d’Hitler.

Tout cela fait-il de Bambi une parabole sur la persécution des juifs ? Le fait que les nazis le pensaient ne veut pas dire grand-chose – les régimes fascistes ne sont pas connus pour la subtilité de leurs critiques littéraires –, et, pour chaque passage qui soutient une telle interprétation, de nombreux autres la contredisent. Les commentateurs de Bambi prêtent à son auteur des opinions politiques différentes, allant d’une dénonciation du totalitarisme sous toutes ses formes à une réflexion post-Première Guerre mondiale sur la brutalité des combats modernes. Toutes ces lectures sont plausibles, y compris la lecture spécifiquement juive et la propre interprétation de Salten, qui voit dans son œuvre un plaidoyer en faveur d’une meilleure compréhension et d’un plus grand respect du monde naturel. 

Pourtant, le message le plus frappant et le plus évident du livre n’est ni subtilement politique ni résolument écologique. Il est à la fois plus simple et plus sombre : il est existentiel. Quoi qu’on en dise, Bambi est, au fond, une histoire sur le passage à l’âge adulte, tout comme Oliver Twist et Les Quatre Filles du docteur March. En allemand, cependant, il est souvent présenté non pas comme un Bildungsroman, un roman de formation, mais plus spécifiquement comme un Erziehungsroman, un roman d’éducation. Cette éducation passe essentiellement par un personnage appelé l’Ancien, le plus vieux cerf de la forêt, et les leçons qu’il enseigne ne sont guère subtiles. Lorsqu’il fait la connaissance de Bambi, ce dernier n’est encore qu’un faon, désemparé de voir sa mère se détacher de lui petit à petit – elle le repousse lorsqu’il veut téter et s’élance sans se soucier de savoir s’il la suit. Ainsi rabroué, il se retrouve seul au milieu de la forêt à bramer après sa mère quand l’Ancien apparaît et le gronde : « Ta mère n’a pas le temps de s’occuper de toi en ce moment, dit-il. Tu ne peux pas rester seul ? Tu devrais avoir honte ! » Voilà, en deux phrases, l’ultime message de Bambi : tout ce qui ne relève pas d’une extrême autonomie est honteux ; l’interdépendance est inconvenante, contraignante et dangereuse. « De toutes ses leçons, écrit Salten, la plus importante était celle-ci : il faut rester seul. Si l’on veut se protéger, si l’on veut comprendre l’existence, si l’on veut parvenir à la sagesse. » 

La plupart des éloges de la solitude écrits par des hommes comportent une part de misogynie, et Bambi ne fait pas exception. Faline, qui était si espiègle et intrépide dans ses jeunes années, devient timorée et larmoyante ; elle « lance des cris perçants », « brame », se transforme en « hystérique ». Lorsqu’elle commence à sortir (faute d’une expression plus appropriée) avec Bambi, l’Ancien apprend à ce dernier à ignorer ses appels, de peur qu’ils ne proviennent d’un chasseur imitant le cri de la biche. La romance entre les deux amis d’enfance est d’emblée condamnée par la logique du livre. « Est-ce que tu m’aimes encore ? » demande un jour Faline, ce à quoi Bambi répond : « Je ne sais pas. » « Tout d’un coup, écrit Salten, Bambi se sentit libre, pour la première fois depuis longtemps. » Toutes les autres relations avec les femelles de l’espèce sont aussi éphémères ; l’amour paternel est durable et ennoblissant, l’amour maternel puéril et embarrassant. À la fin de Bambi, le héros intime à ses rejetons, comme l’Ancien l’avait fait avec lui, d’apprendre à rester seuls. Que la solitude soit tellement encensée est curieux, puisque rien dans le livre ne la rend attrayante. La trajectoire de Bambi ne va pas de l’innocence à la sagesse ; elle va de la félicité et de la camaraderie – dans sa jeunesse, il batifole avec Gobo et Faline, avec les pies et Maître Lièvre, avec les hiboux et les écureuils – à l’isolement et à la survie sommaire. Plus étrange encore, cette valorisation de la solitude semble sans rapport avec la deuxième morale explicite du livre, qui concerne la relation entre les êtres humains et les autres animaux. Dans les dernières pages, l’Ancien emmène Bambi, lui-même devenu vieux et grisonnant, voir quelque chose dans les bois : un homme mort, abattu par un autre chasseur. (Étonnamment, Walt Disney avait prévu d’inclure cette scène dans son film – il la supprima après que la vue du cadavre eut fait bondir tout un public test.) Incité par l’Ancien à en tirer une leçon, Bambi conclut non pas que nous, humains, sommes un danger même pour nos semblables, mais plutôt que les autres animaux sont stupides d’imaginer que nous sommes des dieux simplement parce que nous sommes puissants. « Il y a un autre au-dessus de nous tous, s’aperçoit-il en contemplant le mort. Au-dessus de nous et au-dessus de Lui. » L’Ancien, satisfait d’avoir accompli son devoir, s’éloigne pour mourir.

Cette vague allusion au déisme est sans précédent dans le livre : aucune considération morale ou théologique ne vient appuyer l’intuition de Bambi. Au contraire, le livre est à son meilleur lorsqu’il célèbre le mystère de la vie plutôt que lorsqu’il prétend le résoudre. À un moment, Bambi passe à côté d’un groupe de moucherons qui discutent d’un hanneton. « Combien de temps vivra-t-il ? » demandent les plus jeunes. « Éternellement ou presque, répondent leurs aînés. Ils voient le soleil se lever trente ou quarante fois. » Ailleurs, un bref chapitre restitue la dernière conversation de deux feuilles de chêne accrochées à une branche nue à la fin de l’automne. Elles pestent contre le vent et le froid, pleurent leurs copines tombées au sol et tentent de comprendre ce qui est sur le point de leur arriver. « Pourquoi devons-nous partir ? » demande l’une d’elles. L’autre ne sait pas, elle lui répond par une autre question : « Est-ce que l’on sent encore quelque chose, est-ce que l’on est encore conscient quand on est là, en bas ? » La conversation louvoie entre l’intime et l’existentiel. Les deux feuilles s’inquiètent de savoir laquelle tombera en premier ; l’une d’elles, devenue « jaune et laide », rassure l’autre en lui disant qu’elle n’a pratiquement pas changé. La réponse de l’intéressée, juste avant l’inéluctable, est étrangement émouvante : « Tu t’es toujours montrée si gentille envers moi. C’est seulement maintenant que je me rends compte à quel point tu as été gentille. » C’est le contraire d’un hymne à l’individualisme : une prise de conscience tardive mais tendre de l’importance de nos liens avec les autres. 

Que penser de cette histoire équivoque et embrouillée ? Dans son introduction, Zipes affirme que Chambers a contribué à obscurcir le message du livre : sa traduction aurait gommé les dimensions politique et métaphysique du texte et permis à Disney d’en faire un conte pour enfants. Mais cette allégation n’est accréditée ni par les exemples donnés dans l’introduction, ni par la comparaison des deux versions anglaises, qui diffèrent principalement sur le plan esthétique. Zipes connaît bien son sujet, mais on ne saurait le qualifier de brillant penseur ou d’écrivain doué, et la traduction de Chambers reste de loin la meilleure. Dans les deux versions, le Bambi qui émerge est une œuvre complexe, qui relève à la fois du nature writing, de l’allégorie et de l’autobiographie. Finalement, qu’il soit devenu un classique adoré des enfants est surprenant, non tant en raison de ses scènes violentes ou tristes que de la morosité qui s’en dégage. L’échange le plus révélateur du livre a lieu au cours de ce rude hiver entre la mère de Bambi et sa tante. « On a peine à imaginer qu’on connaîtra des jours meilleurs », dit la mère. La tante répond : « On a peine à imaginer qu’on a connu des jours meilleurs. »

Il est tentant de lire ces lignes comme un commentaire sur la condition juive, ne serait-ce que parce qu’elles s’apparentent à de l’humour juif. Pourtant, tout le monde sait aujour­d’hui que les membres d’une quelconque minorité ne sont pas les seuls à pouvoir éprouver un tel sentiment. C’est simplement une façon de voir le monde, qui peut découler des circonstances, du tempérament ou, comme dans le cas de Salten, des deux. En le lisant, on s’aperçoit que l’interprétation communément admise de son magnum opus est à rebours. Bambi n’est pas une parabole sur le sort des juifs, mais Salten considère parfois le sort des juifs comme une parabole sur la condition humaine. L’omniprésence du danger, la nécessité d’agir par soi-même et de prendre son destin en main, la menace que représentent à la fois nos proches et les étrangers : telle est l’idée que se faisait Salten de l’existence. 

— Kathryn Schulz est journaliste et écrivaine, lauréate d’un prix Pulitzer en 2016 pour un article sur le Big One, le séisme majeur attendu un jour ou l’autre sur la côte Pacifique des États-Unis. — Cet article a été publié par The New Yorker le 17 janvier 2022. Il a été traduit par Pauline Toulet.

Haine de la littérature

Assises du livre numérique, livres blancs, spéculations d’universitaires ou de think tanks,tous le soulignent jusqu’à plus soif : l’édition n’est pas seulement la proie de la rapacité du capital qui taille à coups de hache dans les groupes, les effectifs et les contenus au nom de la rentabilité financière, voire de l’agenda idéologico-politique de certains de ses actionnaires. Elle est en train de muter sous l’influence de l’intelligence artificielle, qui rend des services et produit des désastres sans que ses thuriféraires se montrent capables de séparer le bon grain de l’ivraie. 

Côté services, aucun lecteur ne se plaindra que l’IA permette d’écumer avec une finesse croissante les gigantesques bases de données de livres numérisés, par exemple les 40 millions de documents mis en ligne par la BNF via Gallica. De même, aucun avocat ou magistrat en quête d’argumentation ou de jurisprudence ne se plaindra que la start-up Lexbase propose 25 millions de documents juridiques. Même chose dans le domaine des sciences et de la médecine, où d’autres start-up spécialisées se multiplient à vitesse grand V pour faciliter les recherches et les échanges. Cela étant, si beaucoup s’émerveillent de voir toutes sortes d’applications leur proposer, dans la droite ligne d’Amazon, des sélections d’ouvrages personnalisées, un biais désormais bien connu ne semble pas les effleurer : à savoir que, si vous les utilisez, ces outils constituent le meilleur moyen de ne jamais vous aventurer hors de vos sentiers battus pour lire autre chose que ce que vous avez déjà lu. De plus, qui regardera de près les profils des particuliers ayant scanné les codes-barres de leurs livres pour partager leurs goûts avec d’autres internautes constatera que leurs bibliothèques sont si fournies en « produits agréés courants » (pour parler comme Mallarmé) que la définition du « grand lecteur » semble avoir entièrement basculé du côté quantitatif.

Avec l’application de l’IA à la traduction par souci de réduction des coûts, les choses se corsent. Le métier de traducteur ? En voie de disparition. D’autant que, incapable de s’adapter à la littérature dite « exigeante » (pardon pour le pléonasme, mais le marketing est roi), la traduction assistée par ordinateur ne peut que contribuer à privilégier les contenus au langage simplifié (phrases courtes, mots simples), lesquels conviennent parfaitement à la BD (bientôt hégémonique ?) et sont fortement recommandés dès lors qu’il s’agit aussi, à l’aide de nouveaux outils automatisés, d’adapter les livres à d’autres formats. Bref, tout contribue à encourager l’écriture standardisée. Et pas seulement du point de vue formel. Comme nous l’apprenait un article paru en février dans Le Monde sous la plume de Nicole Vulser, « QualiFiction et Booxby assistent les éditeurs dans l’évaluation des manuscrits. Le premier, avec son logiciel LiSA, analyse un texte selon une liste de critères précis, comme le niveau de suspense et de réflexion de l’histoire, la complexité des phrases ou encore le niveau d’innovation par rapport au reste du catalogue de l’éditeur. En fonction de la dramaturgie du manuscrit, le logiciel évalue son potentiel commercial. Booxby analyse aussi les manuscrits, mais pour y déceler la meilleure stratégie marketing à adopter pour en faire la promotion auprès des lecteurs ». On imagine les manuscrits de Joyce, Kafka, Musil ou Beckett passés à la moulinette de QualiFiction et Booxby : illisible, pas d’intrigue, zéro suspense – poubelle.

C’est ainsi que, au nom de l’increvable idole nommée « progrès », l’industrie éditoriale poursuit ses sinistres desseins, tel ce gouvernement évoqué par Marx dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852), qui « ne prend pas la nuit des décisions qu’il veut exécuter dans la journée, mais décide le jour et exécute la nuit ». À côté de ces tendances de fond, la question de savoir qui dirigera quoi, et avec quel actionnariat, a tout de l’épouvantail cachant la forêt d’une haine sans précédent de la littérature. 

— Cécile Guilbert est essayiste et romancière. Son dernier livre, Roue libre (Flammarion, 2020), a reçu le Grand Prix de la critique de l’Académie française.

Le choix du faux

Dans le conflit armé en Ukraine, Poutine a vite perdu la « guerre de l’information », a-t-on dit. On peut s’interroger sur la signification exacte de cette affirmation. À vue de nez, il semble que l’expression se réfère assez souvent à une question de popularité : qui réussira à gagner le plus de cœurs et d’esprits par l’habileté de sa communication ? Par ses apparitions soignées, poignantes et courageuses, ses appels constants à la solidarité internationale, sa personnalité attachante, la sincérité évidente de son propos, mais aussi son expérience du jeu de scène, il est clair que le président ukrainien Volodymyr Zelensky l’emporte de loin, à ce jeu, sur Poutine et ses affidés.

Mais les deux camps jouent-ils vraiment au même jeu ? En relations internationales, le concept de « guerre de l’information » renvoie à bien autre chose qu’une simple question – ponctuelle – de réputation, de sympathie ou d’estime publique. On entre là dans le registre des opérations clandestines d’influence, de manipulation, de dissimulation, d’espionnage au long cours, bref, dans la technique proprement guerrière et stratégique de la subversion de la réalité. Or il est clair que Vladimir Poutine a été biberonné à cette école, au point qu’on peut se demander s’il n’a jamais connu autre chose. Dans ce cadre, parler d’une « guerre de l’information » que se livreraient les deux États revient à parler d’une partie d’échecs dont l’un des joueurs appliquerait les règles du poker, du backgammon et de la bagarre de rue sans se soucier de ce qui se passe sur l’échiquier, voire nierait tout simplement l’existence du jeu d’échecs.

C’est une situation plutôt troublante, qui explique sans doute, pour une large part, la perplexité générale, en sus de l’horreur, que suscite cette agression contre un pays voisin. Croit-on réellement, au Kremlin et dans les ambassades russes, à ces étranges prétextes martelés et souvent inventés en cours de route (génocide, dénazification, laboratoires chimiques, menace imminente de l’Otan…) ? Est-ce seulement leur but de les faire avaler à qui que ce soit ?

À ce stade, une hypothèse curieuse ne peut plus être écartée. Vladimir Poutine et son cercle auraient fini par gagner la « guerre de l’information »… mais contre eux-mêmes. Depuis une vingtaine d’années, l’entreprise de désinformation menée par la Russie a largement consisté à instaurer une atmosphère relativiste visant à annihiler la distinction entre le vrai et le faux, par le cynisme, la pratique forcenée de l’analogie, le scepticisme débridé, le mensonge pur et simple, l’exacerbation et la déformation des tensions, la polarisation à tous crins. C’est une vieille recette des services secrets russes, mais portée à son paroxysme à l’ère des réseaux sociaux et des chaînes d’information dérégulées, une sorte d’inversion de la propagande « à l’ancienne » : ne jamais rien faire croire de précis, afin de ne plus rien croire de ce qui est vrai.

Vladimir Poutine fournirait, en ce sens, un cas d’étude relativement unique : il aurait fini par vivre véritablement dans ce monde où la réalité compte pour rien. Il serait entré de lui-même, délibérément, dans ce que les philosophes appellent l’hypothèse de la simulation : un univers entièrement factice dont on ne perçoit plus le caractère artificiel. Le philosophe David Chalmerss’interroge ainsi sur l’avenir de la réalité : à quel moment ne se rendra-t-on plus compte que l’on vit dans une réalité virtuelle, un milieu entièrement numérique qui se ferait passer pour notre environnement authentique ? 1 Vaste question renvoyant à l’hypothèse cartésienne d’un « malin génie » qui nous induirait constamment en erreur. Mais pour l’heure, dit Chalmers, le sentiment d’irréalité prévaut encore face au mensonge frontal, la farce cynique, le déni assumé, la tromperie décomplexée et la négation de l’évidence. Pour vivre et agir dans une parfaite illusion, il faut encore le vouloir. Habiter dans le faux reste donc largement une question de choix.  

— Sebastian Dieguez est chercheur en neurosciences au laboratoire de sciences cognitives et neurologiques de l’Université de Fribourg, en Suisse. Il est l’auteur de Total Bullshit ! Au cœur de la post-vérité (PUF, 2018).

Les choses que nous ne verrons jamais

En 2022, nombreux sont ceux qui continuent de penser que les images « signalées » pour leur violence par les utilisateurs des réseaux sociaux disparaissent du Web automatiquement, d’un coup de baguette algorithmique. Ainsi, quand je parle à mes étudiants des modérateurs qui s’occupent de nettoyer les espaces numériques, de grands yeux incrédules s’ouvrent généralement dans la salle de cours. Alors comme ça, de « vraies gens » auraient la responsabilité de trier les déchets d’Internet ? Eh bien oui. Et, sans eux, nous passerions une grande partie de notre temps à naviguer avec peine dans une sorte d’immense dépotoir de la psyché humaine. Mais cette méconnaissance s’explique : de fait, l’un des tours de force de l’économie numérique a été d’invisibiliser ses travailleurs et ses infrastructures. Nos données seraient ainsi stockées dans un « nuage », et les mégaoctets d’images violentes postées chaque jour sur la Toile s’évaporeraient dans un soupir de licorne. Or cette dématérialisation empêche de penser correctement les enjeux humains de la révolution numérique, et il me semble que la littérature a un rôle clé à jouer dans sa compréhension.

Cependant, le monde numérique ne s’écrit pas facilement, et peu d’auteurs s’y sont attelés de façon convaincante. Avec La Théorie de l’information (Gallimard,  2012), Aurélien Bellanger proposait par exemple la trajectoire d’un personnage balzacien, en partie inspiré de Xavier Niel, qui construit sa fortune depuis les balbutiements du Minitel jusqu’à l’avènement du Web 2.0. Mais quid des petites mains d’Internet, qui en sont pourtant les rouages fondamentaux ? Si les sciences humaines s’y intéressent depuis un moment – le sociologue Antonio Casilli, par exemple, propose une réflexion passionnante sur les « travailleurs du clic » 1 –, les auteurs de fiction peinent à s’emparer du sujet. C’est du moins ce que je pensais avant de découvrir Les Choses que nous avons vues (Le Bruit du monde, 2022), roman mené tambour battant par Hanna Bervoets et paru en début d’année. Avec ce texte, l’auteure néerlandaise propose une plongée vertigineuse dans le quotidien des modérateurs de contenus. À travers les yeux de Kayleigh, la narratrice, on découvre la vie des tâcherons du Web chargés de nettoyer les plateformes sur lesquelles nous naviguons chaque jour : les « tickets » à traiter, l’évaluation permanente, l’usure psychologique face à l’horreur chronique des images à classer, la solitude, les virées quotidiennes au bar pour s’anesthésier.

On estime aujourd’hui à 150 000 à 200 000 le nombre de ces travailleurs à travers le monde, souvent précaires, à qui les plateformes sous-traitent une tâche ingrate mais nécessaire. Pour eux, il s’agit de garder la cadence, en traitant plusieurs centaines d’images par jour 2. La force de Bervoets est de montrer au fil des pages la façon dont s’effrite leur rapport au monde et aux autres, à mesure que les flux de pixels et de propos problématiques s’impriment sur leur rétine. Lors d’une rencontre à la Maison de la poésie, en mars dernier, elle expliquait vouloir questionner la notion même de normalité et la façon dont son acception varie d’un individu à l’autre, selon l’expérience qu’on fait du monde : quel degré de violence sommes-nous capables de tolérer ? Un écran suffit-il à se protéger contre la barbarie ? La confiance et l’intimité sont-elles encore possibles pour celles et ceux qui nettoient le Web de ses pires névroses ? Autant de questions qui marquent la vie de ceux qui demeurent les témoins oubliés des choses que nous ne verrons jamais.  

— Floriane Zaslavsky est sociologue. Elle a publié avec la journaliste Célia Héron Dernier Brunch avant la fin du monde (Arkhê Éditions, 2020).

D’un formatage à un autre

« On inculque aux en­fants une histoire qui exclut la diversité des ethnicités, des croyances et des cultures qui ont contribué à la science, à la technologie, à l’ingénierie et aux mathématiques d’aujourd’hui, pouvait-on lire dans une lettre publiée par la revue scientifique internationale Nature en 2018. Les ignorer renforce les stéréotypes et la marginalisation de certains groupes, alors que rééquilibrer ce récit aurait une influence positive sur ceux qui sont désavantagés dans nos salles de classe. » Les deux auteures de la lettre, membres du Stem Advocacy Institute au Massachusetts, donnaient cet exemple : « Hippocrate est habituellement considéré comme le “père de la médecine”, alors que les Égyptiens avaient déjà fait de la médecine une profession deux mille ans plus tôt. »

Leur vœu a été exaucé. Grâce à James Poskett, professeur d’histoire des sciences à l’Université de Warwick, en Angleterre, nous disposons du premier ouvrage savant consacré aux « origines globales » de la science moderne. Par « science moderne », il entend celle qui commence en gros au début du XVIe siècle, après la « découverte » de l’Amérique par Christophe Colomb. Le mot « découverte » vaut d’être mis entre guillemets, tant il fleure bon notre eurocentrisme. L’eurocentrisme, voilà l’ennemi ! explique Poskett. Nous le savons, nous l’enseignons : les acquis de la science contemporaine sont issus d’une « révolution » dont le théâtre fut l’Europe, celle du XVIet plus encore du XVIIe siècle : de Galilée à Newton en passant par Descartes. Eh bien non, « cette histoire est un mythe », écrit Poskett. « L’idée que la science moderne a été inventée en Europe est une fiction bien commode […]. Je vais vous raconter une histoire très différente. » Il la raconte avec talent, dans un langage clair et accessible, susceptible d’informer et de former une nouvelle génération d’enseignants. Poskett entend montrer « l’importance des contributions des peuples indigènes à la révolution scien­tifique ». Et fait valoir que, dans un premier temps, la science a été « façonnée par l’expansion de l’esclavage et des empires », pour être ensuite « transformée par le développement du capitalisme industriel ». 

Le livre s’ouvre par l’évocation du jardin botanique de l’« empereur » (sic) aztèque Moctezuma II. Nous sommes en 1467, et ce jardin « a précédé les exemples européens de près d’un siècle ». Des « savants aztèques » classaient les plantes de manière systématique, distinguant les plantes médicinales exploitées par une cohorte de « médecins, chirurgiens, sages-femmes et apothicaires ». Quand les Espagnols arrivèrent, ils ouvrirent de grands yeux et, après avoir mis à sac la capitale de Moctezuma, se mirent en devoir d’exploiter ce savoir. James Poskett poursuit sa dénonciation de l’eurocentrisme jusqu’à nos jours, rappelant qu’en mécanique quantique Einstein s’est allié le génie de l’Indien Satyendranath Bose.

Voilà soixante ans, Thomas Kuhn écrivait dans La Structure des révolutions scientifiques (Flammarion, 2008) : « L’Histoire pourrait produire une transformation décisive de l’image de la science qui habite notre esprit. » C’est bien possible, en effet. Mais, si Poskett a raison de nous mettre en garde contre notre euro­centrisme, parvient-il à nous convaincre que l’Europe n’a pas été le creuset de la révolution scientifique ? La réponse est non, conclut Michael Bycroft, un collègue de James Poskett à Warwick qui analyse son livre en détail dans The Los Angeles Review of Books. Poskett pousse le bouchon de manière intéressante, mais il le pousse un peu loin – comme lorsqu’il soutient que l’essor des empires européens « explique » la science de l’époque des Lumières. L’un des problèmes récurrents de son récit est qu’il donne également à voir comment les Européens ont su tirer profit des savoirs qu’ils collectaient en arpentant le monde, et comment, christianisme aidant, ils ont propagé l’esprit scientifique au sein des cultures qu’ils colonisaient. 

Michael Bycroft voit dans ce livre l’expression d’une nouvelle orthodoxie. Ne serait-elle pas en train de construire « un nouveau mythe » ? se demande-t-il. Un mythe bien de notre temps, à coup sûr. 

— O. P.-V.

JUNKET

« Non, je n’ai pas abandonné Caroline. Je l’ai confiée au dernier hôtel où sa junketmania nous a fait descendre. C’était à Bangalore, un dix-huit étoiles. Le moins gradé des valets de chambre ressemblait à un maharadjah des années 1930. Une sorte de Disney d’Inde qui m’a nettoyé de mon dernier centime dès le premier apéro. Je me suis enfui la nuit même en sautant clandestinement à l’arrière d’un éléphant. Ce qu’est devenue Caroline ? Je crois qu’elle a été condamnée à soixante-cinq ans de plonge. » 

D. P.

Junket, nom anglais, désigne un voyage ou un événement extravagants, tels que seuls les plus riches des plus riches peuvent en concevoir.

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant :

Existe-t-il dans une langue un mot qui désigne une faculté d’objectivité, de pragmatisme, de réalisme, de détachement émotionnel permettant de se concentrer efficacement sur les problèmes à résoudre ?

À quand un vaccin contre les rumeurs ?

À la fin des années 1840, l’obstétricien hongrois Ignace Semmelweis prend ses fonctions à l’hôpital général de Vienne, qui héberge deux services de maternité. Chaque unité procède aux admissions en alternance, un jour sur deux. La mortalité maternelle s’élève à 10 % dans le premier pavillon, à 4 % dans le second. Celui-ci forme les sages-femmes, l’autre les étudiants en médecine. La peur qu’inspire le service où exercent les étudiants en médecine est si grande que certaines femmes préfèrent accoucher dans la rue : elles prétendent avoir été en chemin pour la maternité et peuvent ainsi bénéficier de soins médicaux gratuits pour leur bébé. Même les femmes qui enfantent dans la rue affichent un taux de mortalité inférieur à celui des malheureuses qui accouchent dans le pavillon des étudiants en médecine. Semmelweis cherche à savoir pourquoi. Il conclut que les étudiants en médecine [qui pratiquent aussi des dissections] doivent se laver les mains, comme le font les sages-femmes. Cette déclaration lui vaut d’être traité de fou. Plus exactement, c’est le corps médical qui le traite de fou. Les étudiants de sa propre clinique, eux, adoptent le nouveau protocole de lavage des mains, et la mortalité maternelle chute de façon spectaculaire. Semmelweis brandit cette preuve aux yeux du monde entier, mais ses conclusions se heurtent à nouveau à une réticence tenace, et l’hôpital général de Vienne le congédie. De retour à Budapest, sa ville natale, il a du mal à trouver un emploi, même mal rémunéré, et devient finalement professeur d’obstétrique à l’université de Pest. Il écrit un livre sur ses recherches dans l’espoir que d’autres, après examen des données et des arguments rassemblés, en arriveront aux mêmes conclusions que lui. L’ouvrage est sévèrement critiqué : on dépeint son auteur comme un homme en proie à une idée fixe, obsédé par des histoires de femmes à l’agonie. Il se met à boire. Beaucoup. Même sa femme commence à se plaindre de sa lubie. Il est souvent aperçu en compagnie d’une prostituée. Il développe peut-être une neurosyphilis, qui peut conduire à la démence, mais ces faits restent flous. Son exclusion professionnelle et sociale n’a sans doute rien arrangé à son état mental. Au cours de l’été 1865, il est interné et se fait frapper par les gardiens de l’asile. Il meurt peu après de blessures qui se sont infectées. Ces infections auraient sans doute pu être évitées si les gardiens s’étaient lavé les mains. Après l’abandon du protocole de lavage des mains élaboré par Semmelweis, la mortalité dans les services obstétriques de l’hôpital de Vienne recommence à augmenter. Il faudra attendre plusieurs années pour que cette pratique se répande chez les médecins.

Dans l’introduction de son livre « Dans l’impasse » 1, l’anthropologue Heidi Larson revient sur son expérience de directrice de la communication sur les vaccins à l’Unicef. Elle était en poste en 2003-2004, à l’époque où une campagne de boycott menée dans le nord du Nigeria menaçait le programme de lutte contre la polio. Courait alors une rumeur selon laquelle le vaccin pouvait provoquer la stérilité chez les enfants. Pendant les quatorze mois du boycott, la souche nigériane du virus s’est propagée dans d’autres pays africains, puis, via la route du pèlerinage à La Mecque, jusqu’en Indonésie. Larson s’aperçoit alors du pouvoir des rumeurs ; elle prend aussi conscience que le fait qu’elles soient fausses et qu’on puisse le prouver ne suffit pas à les faire taire. Son livre, rédigé pour l’essentiel avant la pandémie actuelle, se penche sur ce qu’elle appelle « l’écologie des rumeurs ». « Comprendre les ressorts de la contagion, non seulement des virus mais aussi des peurs et des croyances, est crucial pour l’avenir de la vaccination », insiste-t-elle. Le boycott du vaccin contre la polio au Nigeria avait pour toile de fond une élection présidentielle tendue : le candidat du nord du pays avait perdu face à son opposant, originaire du Sud 2. En réaction, un gouverneur d’un des États du Nord avait appelé au boycott du programme de l’Unicef, jouant sur la méfiance préexistante (et largement répandue) envers l’Occident. Au Nigeria, le Nord est à majorité musulmane, le Sud à majorité chrétienne : les ingrédients étaient réunis pour que certains imaginent que le Sud chrétien puisse collaborer avec les puissances occidentales pour limiter la croissance démo­graphique du Nord. Toutes les tentatives du gouvernement fédéral pour dissiper la rumeur, rapports de comités techniques à l’appui, s’étaient soldées par des échecs. Finalement, la défiance prit fin au terme d’un dialogue avec les dirigeants politiques et religieux du Nord, et après que les responsables du boycott eurent vu le vaccin être adopté par d’autres pays musul­mans. Aujourd’hui encore, la rumeur refait surface régulièrement.

Larson quitte l’Unicef en 2005, travaille un temps au Centre d’études sur la population et le développement de Harvard, puis fonde le Vaccine Confidence Project (projet « confiance dans les vaccins »), un groupe de recherche interdisciplinaire rattaché à l’École d’hygiène et de médecine tropicale de Londres. Son objectif : mettre sur pied un dispositif permettant de « détecter l’émergence, l’évolution et l’impact des rumeurs sur les vaccins ». Cette nouvelle stratégie viendrait remplacer la méthode inefficace qu’elle a observée sur le terrain et qui consiste à démentir les rumeurs les unes après les autres. Les faits, comme l’a découvert Semmelweis, sont de piètres soldats. 

L’une des études de cas de Larson concerne la vaccination contre le virus du papillomavirus humain (VPH), destinée à prévenir le cancer du col de l’utérus. En mai 2014, à El Carmen de Bolívar, en Colombie, 15 adolescentes sont hospitalisées pour des symptômes mystérieux : palpitations, essoufflement et engourdissement des bras et des jambes. Les soupçons se portent sur le vaccin contre le papillomavirus qu’elles ont reçu quelques mois plus tôt. (Associé à une maladie sexuellement transmissible et administré principalement aux jeunes femmes, ce vaccin véhicule toutes sortes de craintes et d’anxiétés autour de la sexualité féminine.) Dans les semaines qui suivent les premières hospitalisations, 75 autres jeunes filles de la même école consultent pour des symptômes similaires ; bientôt, 500 filles de la région se déclarent affligées du même mal. Une équipe médicale est dépêchée sur place pour enquêter. S’agit-il de l’eau, de la nourriture ? Du passé de violences qui hante la région ? Du vaccin ? L’équipe conclut que le vaccin est hors de cause et diagnostique une « réaction psychogène collective ». Si les maladies psychosomatiques existent bel et bien, on les a souvent invoquées pour minimiser des troubles ayant pourtant des causes biologiques, en particulier chez les femmes (notamment à propos des nausées pendant la grossesse et du syndrome prémenstruel). Qualifier des symptômes de « psychosomatiques » est donc une explication qui, de manière générale, ne passe pas – et, en Colombie, elle n’est pas passée. Comme au Nigeria, la crise se produit au moment d’une élection présidentielle houleuse. Lorsque le président Juan Manuel Santos, en campagne pour sa réélection, annonce qu’il n’y a aucun lien entre la mystérieuse maladie et le vaccin, une foule de manifestants en colère se masse pour accueillir le ministre de la Santé à son arrivée à El Carmen de Bolívar. Le nombre de jeunes filles recevant le vaccin contre le VPH en Colombie chute de façon spectaculaire.

Qu’aurait-il fallu faire ? Ne pas tenir compte des inquiétudes des parents n’est certes pas une solution, mais les écouter – ou faire semblant – peut parfois faire plus de mal que de bien. En 1998, le gouvernement français suspend temporairement un programme de vaccination contre l’hépatite B dans les écoles afin de rassurer l’opinion publique et lui montrer que les préoccupations concernant un lien entre ce vaccin et la sclérose en plaques sont prises au sérieux. Les taux de vaccination chutent, l’annonce déstabilise même les médecins. La grande majorité d’entre eux se déclarent « incertains » quant à l’innocuité du vaccin ; les deux tiers affirment qu’ils ne sont plus convaincus de son efficacité. Une situation similaire se produit au Japon en 2014. En réponse aux inquiétudes sans fondement scientifique soulevées par des groupes de mères, le gouvernement rétropédale dans sa politique de vaccination contre le VPH, faisant passer cette dernière de « recommandée » à « disponible sur demande ». Le taux de couverture vaccinale chute de 70 % à 0,3 %. Il existe pourtant un consensus scientifique mondial sur le fait que le vaccin contre le VPH, comme le vaccin contre l’hépatite B, est efficace et sans danger.

Les populistes de droite ont su habilement tirer parti des sentiments antivaccins. En Italie, le Mouvement 5 étoiles (M5S) s’est servi de l’obligation vaccinale (pour douze vaccins) promulguée par la coalition de centre gauche en 2016 pour accroître sa propre visibilité en se faisant l’écho de fausses allégations contre des vaccins éprouvés. Après les élections de 2018, qui portent le M5S au pouvoir, la ministre de la Santé, Giulia Grillo, ­renvoie les 30 membres du Conseil consultatif scientifique du gouvernement : il est temps, dit-elle, de « faire place à la nouveauté ». Récemment, en raison du Covid-19, l’actuel gouvernement d’unité nationale a renversé la vapeur et introduit un régime de passeport vaccinal des plus stricts.

L’une des victoires des mouvements antivaccins, c’est qu’ils font désormais beaucoup parler d’eux. Dans son livre Anti-Vaxxers: How to Challenge a Misinformed Movement, Jonathan Berman note qu’aux États-Unis le groupe des « sous-vaccinés », qui se compose principalement de personnes pauvres ou issues de minorités, est beaucoup plus important que celui des antivax, qui sont pour la plupart des femmes blanches aisées (le Covid, évidemment, change la donne). Son livre, lui aussi achevé avant la pandémie, présente Internet comme une machine à désinformer. Une étude de 2008 montre que, déjà à cette époque, la moitié des résultats obtenus lorsqu’on lance une recherche avec les mots-clés « sécurité vaccin » et « danger vaccination » contenaient des informations erronées. Et un quart de ces sites Web diffusant des infox imitaient la charte graphique d’organisations officielles – ils faisaient passer à tort la vaccination pour un sujet de débat au sein de la communauté médicale et se présentaient comme une source d’information « impartiale ». Des études plus récentes, portant notamment sur Twitter, indiquent que les rumeurs alarmistes se propagent plus loin et plus vite que les données fiables.

Bien que les craintes inspirées par les vaccins évoluent avec le temps et mutent parfois rapidement, elles relèvent en général, remarque Berman, de l’une des trois catégories établies par un pamphlet antivaccination qui date du milieu du XIXe siècle : pollution du corps, liberté individuelle et scepticisme envers la science. Ce pamphlet a été publié en 1853 au Royaume-Uni en réponse à l’obligation vaccinale imposée cette année-là par le gouvernement britannique dans le but d’enrayer la propagation de la variole. Une forme de vaccination connue sous le nom de variolisation était alors pratiquée depuis au moins trois siècles. Dans l’Empire moghol, le pus extrait de pustules varioliques ainsi que des croûtes réduites en poudre étaient inhalés pour provoquer l’immunité. En Europe, les familles vivant à la campagne envoyaient leurs enfants dans des « granges de variolisation » où la variole leur était inoculée via une petite incision pratiquée sur le bras. La maladie qui en résultait était généralement localisée et bégnine : un enfant sur trente mourait, soit vingt-quatre fois moins que ceux qui attrapaient la variole naturellement.

On avait depuis longtemps observé que les fermières chargées de la traite des vaches n’attrapaient que très rarement la variole – un phénomène que l’on attribuait à leur exposition à la vaccine, communément appelée « variole de la vache ». En 1774, un fermier anglais du nom de Benjamin Jesty décide de mettre cette théorie à l’épreuve. Lorsqu’il apprend qu’une épidémie de variole sévit localement, il prend une aiguille à repriser, perce la pustule d’une vache infectée par la vaccine, puis s’égratigne la peau avec cette même aiguille. Il répète l’opération sur sa femme et ses deux enfants. La famille souffrira de douleurs et d’inflammations au niveau du bras infecté, mais aucun de ses membres ne contractera la variole. Deux décennies plus tard, Edward Jenner, médecin et membre de la Royal Society, va plus loin. Il inocule la vaccine à un jeune garçon, puis, deux mois plus tard, la variole (une approche discutable, mais Jenner avait lui-même reçu un traitement similaire dans son enfance). Le garçon souffre d’une fièvre causée par la vaccine, mais ne contracte pas la variole : son exposition à la vaccine l’a protégé. Jenner rédige ses conclusions dans un article présentant le procédé, qu’il nomme « vaccination » (du latin vacca, « vache »), et le soumet à la Royal Society en 1798. L’article sera rejeté car jugé « trop fantaisiste », écrit Berman : les scientifiques du comité de lecture sont révulsés à l’idée d’injecter aux humains de la « matière animale ». Cette découverte déplaît également aux partisans de la variolisation, dont les « granges » génèrent de gros bénéfices. Mais la variole est un fléau si dévastateur et si répandu que les idées de Jenner gagnent peu à peu du terrain. Elles finissent par s’imposer de façon inattendue : Napoléon, en guerre contre l’Angleterre en 1803, fait vacciner ses troupes. Il est si satisfait du résultat qu’il décerne une médaille à Jenner. En 1840, le vaccin contre la variole est non seulement autorisé, mais proposé gratuitement en Angleterre. La variolisation y est proscrite. En 1853, la vaccination est déclarée obligatoire pour tous les nourrissons de moins de 3 mois.

C’est là que les ennuis commencent. La vaccination est balbutiante et les procédés employés peu ragoûtants : on prélève le pus d’une personne vaccinée pour en vacciner une autre, le tout dans un environnement souvent insalubre. Cela signifie que les aiguilles infectées transmettent parfois d’autres maladies, et que les points d’injection sont souvent le site d’infections secondaires. L’assouplissement, dix ans plus tôt, des lois sur la dissection laissait à l’usage de la science tout corps non réclamé (en réalité, les corps des indigents). Pour beaucoup, la vaccination obligatoire n’est alors que la dernière offensive en date d’une médecine barbare. Les meneurs des mobilisations infructueuses contre la loi des pauvres de 1834 3, en particulier les syndicalistes et les réformistes ouvriers, deviennent de virulents opposants à la vaccination. D’autres obéissent à une logique plus mercantile : la professionnalisation croissante de la médecine menace un modèle économique profitable tant aux charlatans qu’aux médecins. Une vaccination gratuite et simplifiée signifie moins de patients et moins de remèdes à dispenser.

L’une des conséquences des mouvements antivaccination est la promotion fortuite, ou parfois intentionnelle, de traitements alternatifs souvent inefficaces, voire dangereux. Une grande partie du mouvement antivax actuel est financée et alimentée en sous-main par l’industrie des compléments alimentaires, que Berman appelle « Big Supplement ». En 1994, le Congrès américain exempte les compléments alimentaires de l’obligation faite aux médicaments de « démontrer leur sécurité et leur efficacité ». À cette époque, l’industrie pèse environ 4 milliards de dollars par an – aujourd’hui, elle représente près de 200 milliards de dollars. En 2019, on a appris que 40 % du financement du mal nommé National Vaccine Information Center (Centre national d’information sur les vaccins), un lobby antivaccin, provient de l’ostéopathe Joseph Mercola, qui a fait fortune en vendant des vitamines et des « produits de santé naturels » non réglementés. Le médecin antivax Mark Geier, abondamment cité par Robert F. Kennedy Jr. dans son tristement célèbre article de Rolling Stone 4, a commercialisé des traitements bidon contre l’autisme. L’un d’eux, la Miracle Mineral Solution (« solution minérale miracle »), se compose en fait d’une substance toxique, le dioxyde de chlore. On promet aux parents que faire ingérer cette solution à leurs enfants permettra de les débarrasser de certains parasites – les « parasites » en question étant, d’après Berman, « des parties de la paroi intestinale des enfants qui ont été brûlées chimiquement ».

En 2010, l’antivax Andrew Wakefield – aujourd’hui radié de l’ordre des médecins mais toujours populaire dans le circuit des conférences payantes – se rend dans la communauté somalienne du Minnesota pour exposer sa théorie selon laquelle le vaccin ROR (rougeole-oreillons-rubéole) provoquerait l’autisme chez les enfants. Dans les années qui suivent, le taux de vaccination au sein de cette population passe de plus de 90 % à environ 50 %. Les chercheurs constatent que la communauté somalienne fait confiance aux vaccins en général, mais que la crainte inspirée par le vaccin ROR persiste. En 2017, le Minnesota connaît la plus grande épidémie de rougeole de l’histoire de l’État. Ce n’est que lorsque les chefs religieux locaux ont appelé les parents à réagir que les taux de vaccination ont recommencé à progresser. La coopération de personnalités en qui la communauté avait confiance a eu bien plus d’impact que n’importe quelle campagne d’information.

Berman réfute totalement l’idée selon laquelle les réfractaires aux vaccins ne seraient pas suffisamment informés. Les antivax rassemblent des preuves dans le but d’altérer ou de dissimuler la vérité, et non de la découvrir. Pour ceux qui sont sceptiques à l’égard de la vaccination sans nécessairement être antivaccins, une stratégie de santé publique plus efficace reste à imaginer. Les réponses « réflexes », telles que les moqueries, sont contre-productives, affirme Berman. Il cite une série d’études qui démontrent ce que nous pressentons d’instinct : fournir à quelqu’un des informations qui contredisent ses croyances le fait rarement changer d’avis – et renforce souvent ses convictions. Les fiches d’information comme celles qu’utilisent les Centers for Disease Control and Prevention (centres de contrôle et de prévention des maladies) peinent à remplir leur fonction, à la fois parce qu’elles ne font pas le poids face à la puissance des témoignages individuels et parce que le camp d’en face produit des brochures trompeuses du même genre. Les robots et les trolls en ligne publient inlassablement des messages à la fois pro- et antivax, en quantités plus ou moins égales : ce flot d’informations contradictoires et changeantes est aussi problématique, sinon plus, que les informations elles-mêmes.

Très peu de gens croyaient qu’un vaccin serait mis au point au cours de la première année de la pandémie de Covid-19. Mais il y en eut deux, puis trois, puis beaucoup d’autres. Aux États-Unis, après une première ruée vers le vaccin, un lent travail de pédagogie, de sensibilisation des communautés à coups de loteries, de cadeaux et autres incitations a commencé. Un médecin du Texas m’a raconté que presque tous les patients non vaccinés qui meurent dans son service de soins intensifs se cramponnent à leurs convictions : le Covid serait un canular ou les vaccins seraient inefficaces et dangereux, voire tout cela à la fois. Pour la plupart d’entre nous, les vaccins sont une technologie banale. Nous nous faisons vacciner parce que nous comprenons les principes qui sous-tendent la vaccination et parce que nous faisons confiance aux données relatives à sa sécurité et à son efficacité. Les vaccins ne semblent pas miraculeux – ou ne le semblaient pas jusqu’à récemment – parce que les maladies qu’ils préviennent sont largement absentes de nos vies. Ce n’est pas le cas dans une grande partie du monde, où la tuberculose et d’autres maladies évitables tuent toujours en grand nombre. À l’époque où l’on ignorait d’où les femmes qui trayaient les vaches tenaient leur mystérieuse résistance à la variole, on les accusait parfois de sorcellerie. Comment, sinon, expliquer leur continuelle bonne santé ? 

— Rivka Galchen est une écrivaine américano-canadienne qui enseigne à l’université Columbia. Son premier roman, Perturbations atmosphériques, a été publié en français en 2009 aux éditions Jacqueline Chambon. — Cet article a été publié par la London Review of Books le 27janvier 2022. Il a été traduit par Charlotte Navion.

Pour vivre heureux, vivons âgés

Il appuie sur l’accélérateur, la Jeep se lance à l’assaut de la colline. Les arbres, les buissons, les panneaux de signalisation défilent. 80, 90, 100 km/h. Là, un virage. Le conducteur freine, une secousse, le véhicule donne de la bande dans le virage et continue de filer à travers les collines du Harz. Puis il bifurque, cahote sur des racines, s’arrête. Une allée pavée, une maison bordée de sapins sombres. Le conducteur descend : un homme délicat, des cheveux blancs comme neige, des lunettes à verres progressifs ; son pantalon et sa veste flottent un peu sur son corps voûté. Hansjörg Sinn demande : « Vous ne vous sentez pas en sécurité quand je conduis ? » Sinn était professeur, il a cofondé l’Université technique de Hambourg. Aujourd’hui, il a 92 ans. Le matin, il a parfois la tête qui tourne pendant quelques secondes. Et il est souvent fatigué, reconnaît-il. Sinon, il ne manque de rien. « Juste un laboratoire à moi, j’aimerais bien en avoir encore un. » Comme celui de Clausthal-Zellerfeld, où il travaillait tous les jours jusqu’en 2015 à trouver la meilleure façon de décomposer les matières plastiques – ce serait la solution au problème des déchets. Cela fait soixante ans que Sinn s’intéresse à ce sujet.

Il n’y a pas si longtemps, Hansjörg Sinn aurait été une curiosité. Aujourd’hui, il y en a beaucoup comme lui. Les personnes âgées sont plus présentes que jamais. À la Maison-Blanche réside le plus vieux président américain de tous les temps : Joe Biden, intronisé à 78 ans. Dans les films, les seniors se comportent comme leurs petits-enfants : ils courent des marathons (Sein letztes Rennen, 2013), se lancent dans la vie en communauté (Wir sind die Neuen, 2014), sauvent le monde (la franchise des Expendables). Des musiciens tels que les Rolling Stones sont considérés comme « intemporels ». Le présentateur Thomas Gottschalk continue de faire de la télévision à 71 ans. L’actrice Judi Dench a fait la couverture de Vogue à 85 ans. Il existe même de vieux influenceurs, comme Baddie Winkle, du Kentucky : 93 ans et 3,3 millions d’abonnés sur Instagram. Certes, il arrivait autrefois que des vieux occupent une position dominante. Mais il s’agissait d’une poignée de grands esprits et de potentats en costume ou en uniforme. Aujourd’hui, un senior qui va au travail en baskets et assiste le soir à un concert de pop n’a plus rien d’exceptionnel.

La couverture médiatique du Covid-19 l’a souvent fait oublier, mais les plus âgés se portent plutôt bien depuis quelques années. Ils sont certes plus menacés par le virus, mais ils gèrent mieux que les jeunes les restrictions dues à la crise sanitaire. Ce sont précisément les plus de 60 ans qui souffrent le moins des conséquences psychiques de la pandémie. Selon certaines études, ils ont moins tendance à présenter des ­symptômes d’anxiété et de dépression que les membres des autres groupes d’âge.

La vieillesse a changé, tout comme le fait de vieillir. La période qui débute à 50 ans, et surtout à 60, est plus agréable que jamais pour la plupart des gens. Là où autrefois on entrevoyait la fin commence aujourd’hui une seconde moitié de vie. Celle-ci peut même être plus belle que la première, empreinte d’entrain, de santé et de rêves d’avenir. Cela semble paradoxal – tellement paradoxal qu’Andrew Oswald a failli passer à côté de cette découverte. C’est au début des années 1990 qu’il a rencontré une courbe étrange dans ses statistiques. Jeune économiste à Londres, Oswald étudiait le sentiment de satisfaction. La courbe avait la forme d’un U, et elle apparaissait chaque fois que l’âge des personnes interrogées jouait un rôle dans les données. « Au début, je n’y ai pas prêté attention, raconte Oswald. Je voulais savoir quelles étaient les circonstances extérieures qui nous procuraient de la satisfaction. L’argent ? Le mariage ? Le travail ? » [Lire notre dossier « Qu’est-ce qui nous rend heureux ? », Books n° 108, juin 2020.] Avec des collègues, il a organisé une conférence sur le thème du bonheur et de l’économie. « Presque personne n’est venu. » Aujourd’hui, Oswald a 68 ans et il est professeur. Il est considéré comme le père fondateur de la recherche sur la satisfaction – grâce à cette courbe en U. Oswald et ses collègues ont un jour compris ce qu’elle signifiait : l’âge d’une personne a une forte influence sur son sentiment de satisfaction. En 2008, ils ont publié une étude introduite par ces mots : « Nous présentons la preuve que le bien-être psychologique éprouvé au cours de la vie évolue selon une courbe en forme de U. » Ils ont analysé les données de centaines de milliers de personnes dans des dizaines de pays : la forme en U apparaissait presque toujours, indépendamment du revenu, de la situation conjugale, des enfants, de l’éducation, du rapport au travail, du sexe, de l’ethnie et de la génération. Les jeunes se disaient très satisfaits, puis la situation se détériorait jusqu’à atteindre le point le plus bas au milieu de la vie, à 47 ans pour les Européens. Ensuite, la satisfaction remontait jusqu’à atteindre le niveau de la jeunesse. « Même si la santé se dégrade. C’est fascinant ! » s’exclame Oswald. Cette fascination a désormais un nom : le paradoxe de la satisfaction. Il signifie que, malgré la détérioration objective de nos conditions de vie, la perception subjective que nous avons de notre existence s’améliore.

Depuis sa découverte, Oswald n’a cessé de publier de nouvelles études portant sur le même phénomène. L’une d’elles, par exemple, ne mesure pas la satisfaction momentanée d’un groupe d’âge mais la satisfaction d’un individu au cours de sa vie. Ici aussi, on retombe sur le U. « Au total, nous avons trouvé la courbe en U dans près de 200 pays », pointe Oswald. D’autres chercheurs confirment ce paradoxe. En 2010, une enquête portant sur 340 000 Américains a montré que le stress, la colère et la frustration diminuaient à partir de la maturité. Et l’« Atlas du bonheur » de la Deutsche Post, qui situe le creux de la vague des Allemands à 55 ans, constate que « la relation entre la satisfaction et l’âge est en forme de U ». Certes, il y a aussi des critiques, surtout parmi les psychologues et les économistes. Certains chercheurs pensent que le U découle uniquement du fait que les personnes malheureuses meurent plus tôt. D’autres scientifiques objectent que la courbe en U n’est vraiment prononcée que dans les pays prospères. Et enfin, il y a ceux qui ne croient pas que l’on puisse mesurer les sentiments. Pourtant, Andrew Oswald ne doute pas de ses courbes. Il ne se demande pas si le U existe, mais pourquoi il existe. Y a-t-il un sens derrière tout cela, ou est-ce simplement un caprice de la nature ? « Newton lui-même disait qu’il constatait que les étoiles tournaient sans savoir pourquoi. Un jour, une théorie a émergé. » Pour la courbe en U, il y en a plusieurs.

L’une des explications les plus en vue est celle de Hannes Schwandt, un Allemand qui enseigne l’économie à l’université Northwestern de Chicago. Schwandt est moins prudent qu’Oswald, ce qui lui a attiré quelques ennuis, confie-t-il : « Comme lorsque j’ai dit à un journal que c’étaient les personnes âgées respectivement de 23 ans et de 69 ans qui étaient les plus satisfaites. » Des collègues se sont agacés de cette exactitude. Schwandt rit. Il ne le ferait plus aujourd’hui ; il ne prétendrait même pas que toutes les vies suivent une courbe en U. Toutefois, « d’un point de vue statistique, le début de la vingtaine est super, le creux de la vague se situe entre le milieu de la quarantaine et le milieu de la cinquantaine, la seconde phase d’apogée commence entre la fin de la soixantaine et le début de la septantaine. Ce n’est qu’à la toute fin que les choses se gâtent. » Schwandt s’est tourné vers ce sujet « parce que la satisfaction est plus importante que le produit national brut ». Après tout, la satisfaction de la population est l’un des principaux objectifs de la croissance économique. Schwandt, en explorant des bases de données, est tombé sur le Panel socio-économique, le sondage le plus important d’Allemagne, mené depuis 1984 auprès de 15 000 ménages. Une fois qu’on y participe, on continue à être interrogé chaque année, non seulement sur sa satisfaction actuelle, mais aussi sur sa satisfaction attendue. « Une variable formidable qui permet de vérifier le rapport entre les attentes et la réalité. »

Les économistes considèrent que les attentes sont rationnelles : nous ne pouvons nourrir des attentes irréalistes à long terme parce que nous tirons des leçons de nos déconvenues. Schwandt croyait également à cette théorie jusqu’à ce qu’il voie les résultats de ses propres études : la satisfaction attendue différait constamment de la satisfaction obtenue – les jeunes étaient moins satisfaits que ce qu’ils avaient prévu lors des enquêtes précédentes, tandis que les personnes âgées étaient plus satisfaites qu’elles ne l’avaient espéré. Au milieu de la vie des personnes interrogées, le schéma de leur erreur d’appréciation s’inversait. Mais quelle en était la raison ? 

Schwandt a constaté que le sentiment de déception était essentiellement éprouvé au milieu de la vie et que l’optimisme diminuait constamment au fil des ans. C’étaient donc précisément les personnes âgées satisfaites qui étaient les moins optimistes. Puis Schwandt est tombé sur une expérience menée par des neuropsychologues de Hambourg, qui avaient testé la manière dont les gens réagissent à la déception. Ils demandaient à des sujets de retourner des boîtes sous lesquelles se trouvait soit de l’or, soit une tête de diable. Plus il y avait d’or, plus le gain était élevé. Mais, si un diable apparaissait, tout était perdu. Les participants pouvaient se retirer à tout moment et empocher leur gain, comme dans « Qui veut gagner des millions ? ». Après le jeu, on montrait à ceux qui avaient arrêté plus tôt combien ils auraient encore pu gagner. Les réactions des participants étaient mesurées au moyen d’un scanner cérébral. Et elles étaient très vives – mais seulement chez les jeunes. Le cerveau des vieux ne montrait aucune émotion. « Ce mécanisme a un sens du point de vue biologique », juge Schwandt. Selon lui, les jeunes doivent aborder la vie avec un goût du risque et des attentes élevées. « Cet optimisme démesuré nous pousse à aller de l’avant. Nous croyons tous que nous allons avoir un job d’enfer et un mariage heureux. » Au cours de la vie, de telles attentes sont souvent déçues. « Mais quand on est jeune, on pense : ça va venir. Puis, au milieu de la vie, on comprend qu’il n’est plus temps. » Les gens adaptent de plus en plus leurs attentes aux possibilités, regrettent moins – et se réjouissent des petites réussites. De ce point de vue, la déception est certes inévitable, mais elle est également saine.

La première moitié de la vie ne pouvait guère se dérouler mieux que pour Christiane Nüsslein-Volhard. Le soleil brille sur Tübingen. La biologiste est assise dans son jardin, sous un saule pleureur dont les branches pendent paresseusement jusque dans l’étang, et elle parle de ses recherches. Elle nous dit à quel point elles sont importantes pour elle et comment elles ont failli lui être enlevées – par son propre succès. Elle a observé des mouches à fruits pour déterminer comment les gènes contrôlent le développement. Elle a répertorié des milliers de mutations, comparé les changements d’une génération de mouches à l’autre. Un travail fastidieux, mais pas que – « un choix intelligent d’objet de recherche. Complètement nouveau. Mon plus haut fait ». Nüsslein-Volhard rit. C’est pour ce haut fait qu’elle a obtenu le prix Nobel en 1995. À 53 ans. Ce fut l’apogée d’une existence consacrée à la science, dont le prix à payer a été la solitude : la chercheuse n’a conservé de son mariage que le nom de Nüsslein. « J’ai tout donné à la recherche. Ce n’est que parce que j’ai vécu seule toute ma vie que j’ai pu faire ce que j’ai fait. » Être une chercheuse de haute volée, un modèle. Elle a surmonté toutes les résistances masculines. Comme en 1973, lorsque son directeur de thèse a mis le nom d’un collègue tout en haut de la liste de leur promotion, parce qu’« en tant que père de famille il avait quand même besoin de faire carrière ». Ou en 1985, lorsqu’elle est devenue directrice de l’Institut Max-Planck de biologie développementale, l’une des deux seules femmes parmi 200 hommes – avec seulement un tiers du budget habituel. Christiane Nüsslein-Volhard est restée imperturbable. Jusqu’à ce que le succès arrive. « Le prix Nobel a été un tournant. Tant de choses me sont tombées dessus que je n’arrivais plus à penser », dit-elle. Une coupure au mitan de sa vie, juste au moment où elle se rendait compte que les choses ne se passaient plus comme avant. « Jusqu’à 50 ans, j’étais moi-même dans le laboratoire, je savais ce que faisaient les collaborateurs. Puis le tonus a diminué. » Des concurrents sont arrivés sur le terrain, de dix ou vingt ans plus jeunes. Elle a embauché plus de gens. Malgré tout, la qualité des travaux qu’elle dirigeait a baissé. Ceux-ci « n’étaient plus originaux. » Pour qu’ils le soient, elle aurait dû participer à la recherche ou au moins avoir le temps de réfléchir à la recherche. Comme avant. Au lieu de temps, elle avait maintenant des responsabilités : comités, nominations, formulaires de demandes en tout genre, expertises. Nüsslein-Volhard soupire : « Je suis devenue une gestionnaire. » Et aussi une auteure de livres de cuisine et une conseillère du gouvernement fédéral. Tout, sauf une chercheuse.

En Allemagne, les divorces et les suicides atteignent leur pic au milieu de la vie. En Grande-Bretagne également : on observe le taux de suicide le plus élevé à 47 ans. « Quelque chose ne va pas au milieu de la vie si des personnes de 47 ans en parfaite santé se suicident dans une société aussi riche et sûre », déclare Oswald. Il n’a pas d’explication à fournir, mais évoque une autre étude, « une qui semble vraiment folle ». Il s’agit de la courbe en U chez les grands singes. Oswald a découvert le travail d’un collègue qui s’intéressait à la psychologie des animaux. L’un de ses objets de recherche était la satisfaction chez les grands singes. Pour la mesurer, il a développé une série de questions auxquelles les gardiens de zoo ont répondu lors de leurs visites régulières, notamment : dans quelle mesure le singe réussit-il à obtenir ce qu’il veut ? Apprécie-t-il l’interaction sociale ? Oswald était électrisé. « Je l’ai appelé et je lui ai dit : “Vous êtes-vous déjà demandé si la satisfaction de vos singes suivait une courbe en forme de U ?” » En 2012, l’article a été publié dans la revue scientifique Proceedings of the National Academy of Sciences sous le titre : « Preuve d’une crise de la quarantaine chez les grands singes, qui correspond à la courbe en U de la satisfaction humaine. 1 » Les grands singes n’ont pas d’attentes en matière de travail ou de mariage. L’avenir n’a aucun sens pour eux. Quelle peut donc être la source de leur satisfaction ou de leur insatisfaction ? « La hiérarchie est aussi importante pour les grands singes que pour les humains, estime Oswald. Tous veulent être le plus grand. C’est peut-être là le problème. » 

Personne n’était plus grand que l’Albatros : taille 2,01 mètres, envergure 2,13 mètres. « Vole, l’Albatros ! » criaient les commentateurs lorsque Michael Groß [« grand » en allemand] traversait le bassin d’une piscine dans les années 1980. Ce nageur allemand a remporté 21 titres aux jeux Olympiques, aux championnats du monde et aux championnats d’Europe. Groß, disait-on, était quelqu’un dont « la philosophie de vie était consacrée à la victoire ». Et qui, à 26 ans, a subitement mis un terme à sa carrière, après avoir remporté l’or aux championnats du monde de 1991. « Je n’avais pas tout réussi, mais tout vécu », dit-il. Il est assis dans une salle de la Bourse de Francfort. Il a 56 ans et il est aussi mince qu’autrefois. Sneakers, lunettes de soleil, pantalon blanc, Groß a proposé ce lieu de rendez-vous parce qu’il est conseiller pour des entreprises à Francfort et, depuis peu, vice-président de la chambre de commerce régionale. Trois ans après son ultime médaille d’or, Groß a obtenu un doctorat en philologie. Aujourd’hui, il a sa propre agence. Ses domaines de prédilection : la gestion du changement 2 et le coaching. Contrairement à Christiane Nüsslein-Volhard, Michael Groß n’a pas attendu le creux de la vague. Il a cherché le changement avant que celui-ci ne le trouve. Ses livres préférés sont des romans de formation : Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister, de Goethe, La Montagne magique, de Thomas Mann, L’Homme sans qualités, de Robert Musil. « Mais il y a aussi des livres qui me déçoivent. Parce qu’ils ne proposent pas de solution. » Il a lui-même écrit un ouvrage qui n’est composé que de solutions. Son titre : « Le meilleur est à venir ». Les chapitres s’intitulent « Sortir de mon tiroir » et « Mon verre se remplit toujours plus ». Il y est question d’opportunités et de bonnes décisions. Groß parle de la façon dont la vie professionnelle a été transformée par le numérique et dont les progrès technologiques bouleversent la vieillesse. « Soudain, le grand-père gravit la montagne à vélo aux côtés de ses petits-enfants, grâce au vélo électrique. » 

Michael Groß ne s’occupe que de choses qui le font avancer. Un jour, lors de la remise du titre de sportif de l’année, il ne s’est laissé approcher qu’à la sortie du studio de télévision – à 18 ans, en survêtement, dans une salle remplie de personnes en smoking et robe de soirée. Les journalistes l’ont trouvé sec et arrogant. Et, contrairement aux deux autres idoles sportives des années 1980, Steffi Graf et Boris Becker, les Allemands ne l’ont jamais adopté. Cela convenait très bien à Michael Groß. Il voulait juste être un nageur rapide, le meilleur dans son domaine. Il se fichait de l’amour des Allemands. C’est pourquoi il a pu s’en passer par la suite, tout comme de sa célébrité. Cela fait trois ans qu’il n’est plus allé à la piscine. Il n’a appris que son dernier record d’Allemagne avait été récemment battu que parce qu’un journaliste l’a appelé pour le lui dire. Michael Groß parle de tout cela sans s’émouvoir. Une fois l’entretien terminé, il sort du bâtiment de la Bourse. Sur l’esplanade, des stands de marché sont installés. L’endroit est bondé. Personne ne l’aborde, personne ne se retourne sur lui. Il semble satisfait.

Le cas de Michael Groß intéresserait Pasqualina Perrig-Chiello. Cette psychologue du développement, professeure honoraire à l’Université de Berne, étudie depuis des décennies la seconde moitié de la vie. Sa conclusion : « Dans les années intermédiaires, on prend de plus en plus conscience qu’être est plus important qu’avoir. » C’est pourquoi il faut se réajuster, développer ses propres standards, se libérer de l’opinion des autres. « On ne peut pas vivre la seconde moitié de sa vie sur le modèle de la première. » Mais alors, comment faire ? Tout d’abord, faire une pause. « Une Ferrari et une nouvelle petite amie n’aident pas. Une excursion seul en montagne, en revanche, peut être une bonne idée. » Après cette pause, de nombreuses personnes ont continué à mener leur ancienne vie, mais désormais avec plaisir et pour d’autres raisons. Pas d’évasion radicale ni de rupture, mais un recentrage sur l’essentiel. Les chercheurs affirment que les priorités changent avec l’âge, car le temps restant à vivre est désormais perçu comme limité. Ils ont demandé à des sujets d’imaginer qu’ils pouvaient rencontrer une personne de leur choix : un membre de leur famille proche ou bien une nouvelle connaissance. Ensuite, les sujets devaient prendre une deuxième décision : voir la personne qu’ils avaient choisie soit pour une demi-heure informelle, soit pour une seule rencontre (puis plus jamais). Les participants les plus âgés ont opté dans tous les cas (que ce soit pour les trente minutes informelles ou pour le dernier tête-à-tête) pour un membre de la famille. Les jeunes ne l’ont fait que dans le cas de la dernière entrevue. Les scientifiques ont interprété cela de la manière suivante : alors que les jeunes doivent faire des rencontres et accumuler des expériences qui leur serviront plus tard, les personnes âgées se concentrent sur des choses qui leur font du bien. Parallèlement, leur cerveau semble se focaliser sur les expériences positives. Ainsi, lors d’expérimentations, les seniors ont réagi plus intensément à des images de nourrissons et d’athlètes en liesse qu’à des visiteurs de cimetière et à des personnes menacées par une arme. Chez les jeunes, c’était l’inverse. Ce schéma a également été observé lorsqu’il s’agissait de savoir de quelles images les sujets se souvenaient plus tard.

Le sentiment que « son temps est compté » se heurte à une réalité dans laquelle le temps disponible augmente. Depuis les années 1870, l’espérance de vie des Allemands a plus que doublé. Celui qui naît aujourd’hui a en moyenne quatre-vingts années devant lui. Mieux : la plupart des vieux ne sont même plus vraiment vieux. Selon le Deutscher Alterssurvey, un sondage représentatif, deux tiers des personnes âgées de 55 à 69 ans se considèrent en bonne santé. Chez les personnes âgées de 70 à 85 ans, c’est encore le cas de la moitié d’entre elles. Et même celles qui sont malades restent souvent maîtresses de leur quotidien, sans être trop diminuées. « On assiste à un rajeunissement de la vieillesse », remarque Perrig-Chiello. L’image de la vieillesse ne suit cependant pas cette évolution, elle est plutôt marquée par la diminution et le déclin. La psychologue distingue deux générations de personnes âgées. Les « vieux vieux », qui sont si âgés qu’ils vont souvent mal. Et les « jeunes vieux ». « La plupart d’entre eux sont en pleine forme et voudraient travailler, mais ils doivent prendre leur retraite. » C’est qu’une personne qui quitte la vie professionnelle à la soixantaine a souvent encore deux bonnes décennies devant elle. « On peut alors prendre un nouveau départ professionnel ou se recentrer sur sa vie privée. » Dans cette perspective, l’amélioration de la seconde partie de la vie résulte d’un calcul très simple : plus d’années, plus de santé, plus de satisfaction. Alors que le bonheur de la jeunesse est terni par des attentes déçues, le progrès a multiplié les bonnes années dans l’autre moitié de la vie. La branche droite du U s’allonge. Pas chez tout le monde, mais en moyenne. Chez certains, elle devient même particulièrement longue.

Parfois, Christiane Nüsslein-Volhard, qui dit avoir perdu son tonus vers la cinquantaine, songe à grimper à l’un des arbres de son jardin pour cueillir des pêches. « Je dois alors me dire : tu as 78 ans, il n’est plus temps de faire ça. » Elle n’a conscience de son âge que lorsqu’elle se regarde dans le miroir, dit-elle. Mais c’est le cas pour beaucoup, c’est une question d’attitude. D’autant que le regard de la société a changé : « Avant, on disait : “Tu as 75 ans, tu ne peux plus porter du rouge.” Aujourd’hui, on est libre de faire beaucoup plus de choses. » 

La crise du milieu de vie, elle l’a surmontée juste à temps. « On commençait à dire : “La vieille n’arrivera plus à rien.” Mais je me suis sortie du bourbier par mes propres moyens. » Avec un petit groupe d’étudiants et de collègues, elle a concentré ses recherches sur un nouveau sujet, « Quels gènes contrôlent la formation des motifs de couleur chez le poisson-zèbre ? », et rédigé une demande de subvention, qui a été acceptée. Elle a maintenant trois employés, presque comme autrefois. Sauf que les mouches ont désormais des nageoires et elle-même un demi-siècle de plus. Elle sourit : « C’est quand on est un jeune chercheur qu’on est à son meilleur – et quand on est vieux. » Quand s’arrêtera-t-elle ? « Seuls les employés veulent partir à la retraite, pas ceux qui occupent un poste de direction. Aucun individu ayant la possibilité de travailler de manière autonome ne veut y renoncer. » Elle pas plus qu’un autre. Même si elle n’est plus aussi à l’aise avec toute une série de choses, comme l’informatique. La plupart du temps, ça lui est égal. Mais par moments s’insinue en elle la crainte que certaines erreurs ne soient pas le fruit du hasard, qu’il s’agisse des premiers symptômes. « À la maison aussi, quand je fais brûler quelque chose. » Elle repousse ces pensées. « J’ai toujours été étourdie, ça n’empire pas. » Et si c’était le cas ? « Est-ce que j’irais alors en maison de retraite ? J’espère juste que je tomberai raide morte un jour. » Elle se tait, regarde autour d’elle. De l’herbe, des arbres, des fleurs. Soudain, elle se lève d’un bond : « Mais qu’est-ce que c’est que ce papillon ? »

À la toute fin, la courbe de satisfaction s’étiole. Tout comme l’être humain lui-même. À l’instar de la crise de la quarantaine, le désespoir en fin de vie est une réalité statistique. S’il n’en allait pas ainsi, Tobias Esch ne serait jamais devenu médecin. Aujourd’hui, ce quinquagénaire travaille comme médecin et neuroscientifique à l’Université de Witten/Herdecke. Il est également professeur invité à la Harvard Medical School et coéditeur de diverses revues spécialisées. Un homme qui, au téléphone, parle de ses recherches comme s’il s’agissait d’une quête du bonheur.

L’histoire commence au tournant du millénaire à l’Université d’État de New York. Une équipe de neuroscientifiques, dont Esch fait partie, découvre que le corps humain peut produire de l’endorphine, un neurotransmetteur qui déclenche un sentiment d’eupho­rie, de « profonde satisfaction intérieure ». Mais deux autres neuro­transmetteurs vont aussi occuper Esch : la dopamine et l’adrénaline. La première produit des effets similaires à ceux de l’endorphine, quoique plus fugaces. Elle déclenche une joie anticipée « qui s’évanouit ensuite rapidement ». La seconde est sécrétée en cas de stress, met le corps en alerte et aide ainsi à surmonter les obstacles. Par ailleurs, elle influence la formation d’endorphine – et inversement. « Nous avons pu montrer en laboratoire que les neurotransmetteurs s’interpénètrent. » La dopamine est transformée en endorphine grâce à l’adrénaline. Pour Esch, ce n’est pas un hasard : « Il y a une logique biologique à ça. » Il a compris laquelle en voyant la courbe en U : ­l’effet de ces substances chimiques correspond exactement aux phases de la vie. « La dopamine représente le bonheur de la jeunesse, le départ, l’extase, l’apprentissage. Avec l’adrénaline, il s’agit de maîtriser les problèmes. Et l’endorphine apporte la béatitude de la vieillesse. » Le soupçon d’Esch : il existe une interaction complexe entre l’âge, les conditions de vie et la concentration des neurotransmetteurs dans le corps, qui fait que les jeunes sécrètent beaucoup de dopamine, les personnes d’âge moyen plus d’adrénaline et les personnes âgées plus d’endorphine. Bien sûr, ce n’est là qu’un modèle. Mais il pourrait expliquer la courbe en U. Le désir de bonheur nous pousse à nous risquer dans le monde. « Nous nous mettons en route pour répondre à la mission que nous assigne la biologie », explique Esch. Ce n’est qu’en tentant effectivement l’aventure et en surmontant le stress qui en découle que l’on peut, au soir de sa vie, regarder en arrière avec contentement et transmettre son expérience à la société. Cela fait aussi partie du bonheur de la vieillesse. On appelle « générativité » le désir de transmettre son savoir et ses compétences à la génération suivante, de s’investir dans la communauté. « L’ultime bonheur est celui du legs, cela crée une profonde satisfaction », note Esch.

Jusqu’à présent, on n’a pu reproduire l’interaction des neurotransmetteurs qu’en laboratoire, mais l’effet bénéfique de la générativité est indiscutable. Il existe en outre quelques caractéristiques humaines qui rendent la vie plus agréable aux personnes âgées. L’altruisme, par exemple. Ou la gratitude. Ou la capacité à lâcher prise. Autant de qualités que l’on peut aussi appeler sagesse. Et les psychologues s’accordent à dire que l’on peut y travailler. Le fait que les personnes âgées agissent avec sagesse, c’est-à-dire se concentrent de plus en plus sur l’essentiel et le positif, y contribue. En d’autres termes, le U renforce les attitudes sages, qui peuvent à leur tour renforcer les qualités améliorant la vieillesse.

Dans le Harz, le recyclage des déchets d’un côté et un plat de saucisses-salade de pommes de terre de l’autre se disputent l’attention de Hansjörg Sinn : c’est l’heure du déjeuner. Sinn est assis dans le salon et fixe un papier – des petits points reliés par des traits de crayon. « Comment cet éthylène a-t-il pu se glisser là ? » Il soupire. L’aide-ménagère aussi : « Monsieur le professeur, il faut que vous mangiez. » Ce n’est pas aujourd’hui que Hansjörg Sinn trouvera comment dégrader les matières plastiques en leurs composants de base.

Pourquoi veut-on encore sauver le monde à 91 ans ? Sinn jette un coup d’œil dans la pièce. Des livres, un piano, un globe terrestre – un mélange de grenier et de musée. Toute sa vie est rassemblée ici. Le bon de sortie de prison délivré par les Alliés (à 16 ans, il avait cru en Hitler), la photo de sa femme avec son cheval (il l’a rencontrée au début des années 1950 et, après son accident vasculaire cérébral en 1999, l’a soignée jusqu’à la fin), les photos de ses deux fils. Ils ont aussi eu une fille. (Il murmure : « Notre joie pendant trois mois, et puis elle est morte. ») Deux modèles de ces molécules qui ont accompagné sa carrière. L’image d’une femme devant un piano à queue. (Ils étaient tombés amoureux lorsqu’ils étaient étudiants, puis à nouveau une fois veufs. Quand elle a dû être placée en maison de retraite, il n’est plus allé au laboratoire ; il est allé la voir, elle.) Et aujourd’hui ? Se promener tous les jours. Téléphoner plusieurs fois par semaine aux enfants. Utiliser le sermon du dimanche pour exercer sa mémoire.

Hansjörg Sinn regarde la saucisse dans son assiette. Une courbe en U. Achevée. Et bientôt disparue. Il ne se fait pas d’illusions. Même la vie la plus longue a une fin. Mais cette longue vie, « elle était belle ». Il pense qu’elle n’aurait pu être plus heureuse. 

— Rudi Novotny est journaliste. Il a travaillé pour Frankfurter Rundschau et Berliner Zeitung avant de rejoindre Die Zeit en 2014. — Cet article a été publié par Die Zeit le 27 janvier 2021. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Femme géante cherche vie à sa mesure

Si les prénoms pouvaient endosser le pluriel, le titre de cet album mériterait un « s ». Car il n’est pas ici question d’une Anna, mais de trois – grand-mère, mère et fille, respectivement Anna 1, Anna 2 et Anna 3. On peut voir en cette dernière un double de l’auteure, qui confesse, dans un reportage que lui a consacré Arte, « s’être toujours sentie trop grande ». Ses Anna 2 et 3 sont en effet excessivement grandes – bien trop, en tout cas, pour le monde étriqué du village de montage où se déroule l’histoire, « un endroit où les œufs proviennent de poules heureuses, où la vache rumine, bruyante et joyeuse, dans les pâturages, où les rayons du soleil se reflètent dans l’eau cristalline du lac », mais aussi où la voisine colporte des ragots au sortir de la messe et « où les montagnes renvoient les gens à leur propre impuissance ». 

Nos trois Anna détonneraient-elles parce qu’elles sont, au contraire, puissantes ? Elles sont en tout cas différentes – la grand-mère, par exemple, était trop séduisante : « Elle avait une belle poitrine et avait été couronnée trois fois de suite “Reine des sapins”. » Elle cache cependant un traumatisme d’enfance et n’a pas assez d’amour pour sa fille monumentale, ni même pour sa petite-fille, hors norme elle aussi. L’une et l’autre sont gigantesques surtout par leurs jambes, que la dessinatrice représente démesurément allongées.

Si le roman Papa-longues-jambes, de l’Américaine Jean Webster, et les adaptations qui en ont été faites pour le cinéma sont flatteuses pour les longues jambes en question – par exemple celles de Fred Astaire dans le film de 1955 signé Jean Negulesco –, celles des Anna constituent un handicap. Ici, pas d’identification à la fantastique Cyd Charisse ou à la silhouette interminable du mannequin tchèque Karolína Kurková : si allusion il y a, ce serait plutôt aux pattes rachitiques de ce moustique communément appelé « cousin ». 

Que faire de ces guibolles ? Dans une scène aussi sarcastique que réjouissante, Anna 2 regarde à la télé une émission que sa mère lui a recommandée. Une « grande femme » – elle l’est tellement que sa tête est coupée à l’écran – y détaille les difficultés que rencontrent les personnes comme elle. En résumé : pour l’amour, c’est râpé, les hommes préférant les femmes petites, qui suscitent l’instinct protecteur. Une seule solution : « Achetez une robe longue et pliez les genoux. »

Mais Anna 2 veut vivre debout. Après ses études, elle quitte la maison « afin de chercher un petit homme et une grande ville… Mais la ville était trop grande pour le petit homme et l’homme était trop petit pour Anna 2 ». Retour à la case maison, sans homme et avec Anna 3.

Avec l’air de ne pas y toucher, usant parfois du noir et blanc, parfois de la couleur, avec de grands aplats, Mia Oberländer livre un récit plutôt âpre, émaillé d’humour mais largement dominé par les tourments – ainsi d’un conte de fées horrible, sans fées mais avec une fille très très grande qui sème le malheur partout où elle passe, que la grand-mère raconte rituellement à sa petite-fille. L’histoire est aussi ponctuée de questions sans réponse. Par exemple, que signifie la phrase de l’acteur et comique américain Will Rogers « Tout va bien tant que l’on peut vendre son perroquet sans se faire de souci » ? Mystère… (La véritable citation est en fait : « Vivez de manière à ne pas craindre de vendre le perroquet de la famille à la commère de la ville », donc de façon à ne rien avoir à cacher.) 

Comment accepter, surmonter, sublimer sa différence ? C’est sans doute la question au cœur de cette bande dessinée. Par une rage libératrice, comme le fait Anna 2 en poussant un formidable hurlement sur 20 pages saturées de rose et de rouge violents ? En trouvant l’amour, comme Anna 3 ? En réalisant que la vue est plus belle lorsqu’on est grand ?

À Hambourg, où Mia Öberlander a étudié et où elle vit, deux statues géantes – un homme et une femme, jambes interminables –, œuvre du sculpteur Stephan Balkenhol, dominent la place Arno-Schmidt. Des cousins d’Anna, assurément. 

— O. C.

Bain de jouvence à La Havane

La première fois, c’était en 1997. Vincent Delbrouck avait 22 ans, un diplôme en communication, un goût affirmé pour le cinéma italien et l’image en général. Il s’envole de Bruxelles, sa ville natale, direction Cuba. Un choc : « Ici, tout est plus fort – la lumière, les odeurs, la présence des corps. Et la politique, avec cette bascule de la révolution vers la dictature », dit-il. Depuis, il est retourné à La Havane « une bonne vingtaine de fois », avec carnets et appareils. Un mois par séjour, durée maximale du visa touristique : il est hanté par l’île autant qu’il la hante. C’est de cette relation intime que témoignent les deux livres qu’il a conçus autour de photos prises à La Havane durant deux périodes distinctes. De l’un à l’autre se dessinent en filigrane les mutations à la fois de la quête du photographe et de la société cubaine.

Quand Vincent Delbrouck découvre La Havane, en 1997, le pays est englué dans la « période spéciale » – euphémisme officiel désignant les années de quasi-disette qui ont suivi l’effondrement du parrain soviétique. Il y revient assidûment jusqu’en 2006, année où Fidel passe la main à son frère Raúl. De cette première « saison cubaine », le photographe a tiré un livre dur, écho d’un Cuba en crise autant que de son « chaos personnel » : Beyond History (Bold Publishing, 2008). La prostitution, le délabrement des êtres et des rues s’exhibent dans des collages d’images et de textes où, parfois, une fleur gracieuse rappelle la possibilité d’un autre monde. Parmi ces photos trash figure le portrait de l’âme du lieu : l’écrivain Pedro Juan Gutiérrez, ami du photographe, surnommé le « Bukowski cubain » en raison de sa prose aussi crue que brutale. 

Vincent Delbrouck ne retournera que huit ans plus tard à Cuba, après un long voyage au Népal. En 2014, l’île a changé. Le gouvernement distille une dose de libéralisme dans la planification, il y souffle un « vent de fraîcheur ». Commence une seconde série de voyages pendulaires Bruxelles-La Havane.

« J’errais, je laissais venir. C’est ma façon d’être et de photographier. » 2018, le déclic. Il rencontre un groupe de jeunes dans la banlieue sud de la capitale, à La Víbora, « un quartier de la classe moyenne ». « J’ai trouvé avec eux ce que je cherchais depuis des années : ces jeunes m’ont accueilli sans rien me demander. J’étais loin de mon premier voyage, où je m’étais fait piquer mon appareil photo, arnaquer comme un touriste à dollars. J’ai eu envie de parler de cette jeunesse-là. »

Ils ont entre 16 et 18 ans, les filles se maquillent, les garçons ont des tatouages gothiques. À la rivière, au parc, à la plage, ils s’embrassent, s’étreignent, rient. C’est une adolescence belle et ordinaire qui s’effeuille de portrait en portrait. Tout à ses désirs d’amitié et d’amour fou, elle dégage une douceur restituée à merveille par une palette de couleurs où dominent un bleu azuréen et des surimpressions roses. Elle vit dans sa bulle intemporelle : le reste du monde est invisible.

Pourtant, Cuba est là. Dans l’uniforme (chemise et jupe-culotte) fourni par l’État, ajusté par les mères. Dans une sexualité libre – le castrisme a battu en brèche les pudeurs catholiques. Et dans ces regards parfois perdus : « Tous ces jeunes veulent quitter l’île », explique Vincent Delbrouck. Lui s’y attarde : « Je me sens comme eux, suspendu entre réalité et fiction. Photographier est d’ailleurs une façon de me protéger de la réalité. » Pas question de reportage – « le documentaire me lasse » –, Champú (« shampooing », nom donné par ces jeunes au rhum maison vendu par un vieux du quartier) sera une immersion dans un bain de jouvence. 

« Ses mots me donnaient le vertige. Dans ma tête, je n’entendais que “Je t’aime” encore et encore. Mon cœur battait, mes mains tremblaient… Est-ce un rêve ? » s’interroge Oriss, l’une des lycéennes, dans une nouvelle accompagnant Champú. Le photographe s’est-il posé la question quand il a rencontré Helen, une des jeunes de La Víbora ? Elle est devenue sa compagne. Happy end de sa seconde saison cubaine.  

— C. Bn.