Lolita en Alaska

On a ces derniers temps beaucoup parlé – en bien ou en mal – de Laura, le personnage du livre posthume de Nabokov. Une romancière suédoise redonne aujourd’hui le premier rôle à Lolita… Plus exactement, Sara Stridsberg offre une série de variations autour de Dolores Haze (le « vrai » nom de Lolita) : tour à tour enfant empêtrée dans une relation malsaine avec son père, femme mourant en couches en Alaska, ou scientifique apprenant à dessiner à une guenon, la créature de Nabokov s’incarne dans des figures féminines dont les histoires « se touchent sans s’entrelacer », note Ingrid Elam dans Dagens Nyheter. Leur point commun : elles « n’ont pas le droit d’être enfants, mais ne sont pas non plus autorisées à devenir femmes. Les jeunes filles en fleur se muent en vieilles filles gâtées par le temps, sans jamais mûrir ».

Stridsberg avait déjà redonné une voix à une femme, réelle cette fois, dans son précédent roman : La Faculté des rêves (Stock) mettait en scène Valerie Solanas, figure maudite du féminisme américain. Le livre a été désigné meilleur roman de la décennie par la critique suédoise. Darling River pourrait suivre le même chemin, à lire le commentaire dithyrambique du magazine Tidningen Kulturen, qui le voit déjà comme « l’un des romans les plus importants de l’année ».

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Tchétchénie, un état des lieux

Il y a des guerres oubliées, comme il y a des livres ignorés ; sans raison. L’ouvrage que le grand reporter polonais Wojciech Jagielski a consacré à la Tchétchénie est de ceux-là. C’est le mérite de l’éditeur new-yorkais indépendant Seven Stories Press de publier en anglais ce chef-d’œuvre du reportage, paru en 2004 en Pologne. Car les armes ont beau s’être tues depuis dix ans en Tchétchénie, les tensions au cœur de la guerre émaillent toujours le quotidien du territoire. Comme le remarque l’hebdomadaire The Economist, seul des grands médias anglo-saxons à saluer la parution du livre, « la Tchétchénie est largement pacifiée, mais on peut difficilement dire qu’elle est en paix ».

Grâce à de longs séjours sur place, Jagielski raconte la réalité complexe et prosaïque de la guerre – la détresse des conscrits russes, le fardeau de l’honneur, la libération paradoxale des femmes en l’absence d’hommes. Et permet de comprendre pourquoi les cendres sont toujours brûlantes : « Le livre évite soigneusement tous les stéréotypes en vogue, souligne The Economist, tout en montrant la part de vérité que contiennent les trois principaux points de vue sur le sujet. Les uns voient dans cette guerre avant tout un combat contre le banditisme, la structure clanique de la société tchétchène étant parfaitement adaptée aux besoins du crime organisé. D’autres considèrent qu’il s’agit d’un conflit islamique, faisant des Tchétchènes les redoutables importateurs du jihadisme dans le Caucase. D’autres, enfin, qualifient tout cela de pures calomnies : la Tchétchénie et son peuple sont prisonniers de l’Empire russe, luttant héroïquement pour retrouver leur indépendance perdue. »

Au fil de ses rencontres, ce que voit surtout le journaliste polonais, c’est une société déstructurée par la déportation de toute la population en 1944, des décennies de totalitarisme, et la laïcisation forcée qui a anéanti l’islam traditionnel, puissant garde-fou contre l’extrémisme. La société tchétchène était donc mal armée pour réagir à la violence montante de la jeune génération, dans un pays où l’honneur compte plus que la loi, et où les pères ne jouent pas avec leurs fils de peur de les rendre faibles. « La Tchétchénie n’est pas gouvernée par le droit et l’ordre mais par la corruption, la cupidité et l’impunité des soldats russes », notait Marcin Wojciechowski dans le quotidien polonais Gazeta Wyborcza à la sortie du livre. Six ans plus tard, rien ne semble avoir vraiment changé.

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur la Tchétchénie

Afrique du sud – Un pays meurtrier

Entre histoires d’adultères et affaires immobilières juteuses, Killer Country, le dernier polar de l’écrivain Mike Nicol, décrit une Afrique du Sud « où business et crime, meurtres et politique progressiste sont étroitement liés », commente le Mail & Guardian. Au point de se demander si « le polar n’est pas le nouvel horizon de la littérature politique dans le pays », le mieux à même de traduire la violence et la corruption ambiantes.

Killer Country (« Un pays meurtrier »), par Mike Nicol (Umuzi Books, 2010).

Dans l’impasse tchétchène

Il y a des guerres oubliées, comme il y a des livres ignorés ; sans raison. L’ou-vrage que le grand reporter polonais Wojciech Jagielski a consacré à la Tchétchénie est de ceux-là. C’est le mérite de l’éditeur new-yorkais indépendant Seven Stories Press de publier en anglais ce chef-d’œuvre du reportage, paru en 2004 en Pologne. Car les armes ont beau s’être tues depuis dix ans en Tchétchénie, les tensions au cœur de la guerre émaillent toujours le quotidien du territoire. Comme le remarque l’hebdomadaire The Economist, seul des grands médias anglo-saxons à saluer la parution du livre, « la Tchétchénie est largement pacifiée, mais on peut difficilement dire qu’elle est en paix ».

Grâce à de longs séjours sur place, Jagielski raconte la réalité complexe et prosaïque de la guerre – la détresse des conscrits russes, le fardeau de l’honneur, la libération paradoxale des femmes en l’absence d’hommes. Et permet de comprendre pourquoi les cendres sont toujours brûlantes : « Le livre évite soigneusement tous les stéréotypes en vogue, souligne The Economist, tout en montrant la part de vérité que contiennent les trois principaux points de vue sur le sujet. Les uns voient dans cette guerre avant tout un combat contre le banditisme, la structure clanique de la société tchétchène étant parfaitement adaptée aux besoins du crime- organisé. D’autres consi-dèrent qu’il s’agit d’un conflit islamique, faisant des Tchétchènes les redoutables importateurs du jihadisme dans le Caucase. D’autres, enfin, qualifient tout cela de pures calomnies : la Tchétchénie et son peuple sont prisonniers de l’Empire russe, luttant héroïquement pour retrouver leur indépendance perdue. »

Au fil de ses rencontres, ce que voit surtout le journaliste polonais, c’est une société déstructurée par la déportation de toute la population en 1944, des décennies de totalitarisme, et la laïcisation forcée qui a anéanti l’islam traditionnel, puissant garde-fou contre l’extrémisme. La société tchétchène était donc mal armée pour réagir à la violence montante de la jeune génération, dans un pays où l’honneur compte plus que la loi, et où les pères ne jouent pas avec leurs fils de peur de les rendre faibles. « La Tchétchénie n’est pas gouvernée par le droit et l’ordre mais par la corruption, la cupidité et l’impunité des soldats russes », notait Marcin Wojciechowski dans le quotidien polonais Gazeta Wyborcza à la sortie du livre. Six ans plus tard, rien ne semble avoir vraiment changé.

Towers of Stone. The Battle of Wills in Chechnya (« Tours de pierre. Le combat des volontés en Tchétchénie »), par Wojciech Jagielski, Seven Stories Press, 2009.

Demain la crise

S’il est un économiste à qui la crise de 2008 a profité, c’est bien Nouriel Roubini. Surnommé « Dr. Doom » (« Docteur catastrophe ») pour son pessimisme récurrent, il fut propulsé, au lendemain de l’éclatement de la bulle immobilière américaine, dans le rôle de celui qui avait vu juste avant tout le monde – dès 2006. Devenu l’un des économistes les plus influents de la planète, il revient dans Economie de crise (écrit en collaboration avec l’historien Stephen Mihn) sur le mécanisme des bulles financières, qu’il considère comme inhérentes au capitalisme, et les menaces qui planent désormais sur les États.

Car en laissant filer leurs déficits pour sauver les banques, ceux-ci n’ont fait que parer au plus pressé sans mesurer les risques auxquels ils s’exposaient à terme : « L’histoire suggère que les crises de la finance internationale sont souvent le prélude à l’explosion de la dette publique et à l’effondrement des monnaies, comme on le voit avec la Grèce », note Ruth Sunderland dans The Observer. Or les banques qui ont bénéficié d’un gigantesque plan de sauvetage sont désormais « incitées à se comporter de manière risquée, car elles savent qu’elles seront tirées d’affaire ».

Il est donc grand temps d’en finir avec le laisser-faire, et d’entreprendre des réformes susceptibles de neutraliser les pulsions auto-destructives du capitalisme, plaide Roubini. Contre le développement des bulles spéculatives, il estime du ressort des banques centrales de jouer sur les taux d’intérêt. Contre l’irresponsabilité des banques, il préconise l’adoption d’une nouvelle version du Glass-Steagall Act américain qui avait opportunément séparé en 1933 les activités à risques des banques d’investissement et les activités de financement de l’économie des banques de dépôt, mais fut abrogé en 1999. Il suggère aussi, juste retour des choses, de casser le système des bonus des traders en les adossant aux « produits financiers abscons qu’ils ont eux-mêmes concoctés dans leurs laboratoires ». Au total, il s’agit en somme de « rendre le travail des banquiers à nouveau ennuyeux », écrit Roubini. Dans l’intérêt général.

Nouriel Roubini avec Stephen Mihn, Economie de crise, Lattès, paru le 2 juin.

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Trente-six preuves de l’existence de Dieu

Elle a écrit un ouvrage savant sur le théorème de Gödel, preuve que l’arithmétique n’est pas aussi rationnelle qu’on le croit, et un autre sur Spinoza. Elle a accumulé les postes de professeur de philosophie dans les universités les plus prestigieuses de la côte Est et s’est fait connaître comme romancière dès le début des années 1990, avec ce titre alléchant : « Le problème de l’âme et du corps ». L’héroïne y affirmait : « L’organe sexuel du mâle est le cerveau. »

Avec son dernier roman, au titre non moins alléchant, elle montre que l’érotisme dégagé par les pouvoirs de l’esprit n’est pas réservé aux mâles. Chacun des 36 chapitres désigne un argument prouvant l’existence de Dieu. 36, parce que ce nombre est parfait entre les parfaits. C’est à la fois un carré parfait et deux fois 18, nombre porte-bonheur selon la science de la gématrie, numérologie juive. En outre, vivent sur Terre à tout instant 36 tzadikim, ou hommes justes. Si leur nombre descendait en dessous de 36, ce serait la fin du monde.

La trame du roman exploite les fils savamment entremêlés de la Kabbale, des rites d’une secte juive des environs de New York et des théories les plus sophistiquées de l’épistémologie contemporaine pour mettre en scène des personnages hors normes. À l’âge de 6 ans, le petit Azarya Sheiner démontre qu’il n’existe pas de plus grand nombre premier. Elijah Klapper, chef et seul membre du département Foi, Littérature et Valeurs à l’université de Francfort, à vingt kilomètres de Harvard, est un homme physiquement monstrueux, génial lui aussi, avec une pointe de tristesse dans les yeux, qui triche un peu pour trouver le nombre 36 dans son nom.

Le héros, Cass Seltzer, a publié un bestseller, « Les variétés de l’illusion religieuse », qui contient les 36 arguments prouvant l’existence de Dieu, ainsi que leur réfutation, tels qu’ils sont présentés dans l’annexe du roman de Goldstein. Après un divorce douloureux, il s’est trouvé une amante, Lucinda Mandelbaum. Affectée d’une légère prosopagnosie, celle-ci est l’auteur de « Fondements mathématiques de la théorie des jeux, appliqués aux sciences du comportement ». Elle pense que la plupart des choses de la vie sont un jeu à somme nulle. Et ses seins peuvent remplir un verre à Cognac. Ici Galen Strawson, le commentateur de la London Review of Books, qui ne cache pas sa jouissance, fait une note de bas de page : « C’est la réponse de Goldstein à l’idéal de Koestler, des seins qui remplissent une coupe de Champagne. »

Le Mot du Mois

« Il en est des livres comme du feu dans nos foyers : on va prendre le feu chez son voisin, on l’allume chez soi, on le communique à d’autres, et il appartient à tous »

Voltaire, Dictionnaire philosophique (Prior, Butler et Swift).

Pou des livres et livres de bain

Nous avons déjà rendu compte de la somme de trois kilos et 1 327 pages consacrée à l’histoire et au monde du livre, The Oxford Companion to the Book (voir Books n°13, « Du papyrus à l’iPad »). Mais l’analyse mérite d’être complétée, pour souligner le caractère résolument hors norme de cet ouvrage, impensable ailleurs qu’en Angleterre, et plus précisément qu’à Oxford. À l’heure du e-book, il est sublime de consacrer un tel effort à explorer sous toutes ses coutures ce dinosaure qu’est devenu le livre. Et de le faire avec une telle absence de complexes. Témoin ces deux entrées : pou des livres et livre de bain. Le pou des livres (psoque, en français, lepinotus en latin, book-louse en anglais) a un ou deux millimètres de long, des antennes filiformes et des élytres en forme d’écailles. Il aime beaucoup les livres quand ils sont bien humides.

Le livre de bain « procure des occasions d’amusement et d’instruction pour les enfants au moment du bain ». Voilà qui n’est guère satisfaisant, estime Arthur Freeman dans le Times Literary Supplement. L’entrée ne mentionne pas Gabriele D’Annunzio, qui avait commandé des livres sur toile huilée pour les lire dans son bain. Un peu cuistre, Arthur Freeman se plaît à relever quantité d’autres trous et fissures dans ce monument érigé à la gloire de la vieille culture, mais lui rend cet hommage final : « Pour autant que je puisse le constater, rien n’est simplement tiré d’une source non vérifiée ou non reconnue, la malédiction de Wikipédia. »

Des pathologies peu ordinaires

La musique est si omniprésente et si ancienne dans l’espèce humaine, elle est à ce point partie intégrante de notre nature que nous devons y être sensibles de naissance : il doit exister un instinct de la musique. De même que nous nous mettons naturellement au langage, telle une chose relevant de notre patrimoine inné, la musique doit avoir une base génétique spécifique et participer de la structure même du cerveau.

Notre amour de la musique plongerait dans des abîmes de perplexité un extraterrestre dénué de tout sens musical, tout comme ce qui nous transporte laisse froids d’autres animaux terrestres. La musique est absolument normale pour les membres de notre espèce, mais elle est en réalité parfaitement excentrique. On sait, de surcroît, que la musique active la quasi-totalité du cerveau humain : les centres sensoriels, le cortex préfrontal qui sous-tend les fonctions rationnelles, les aires émotionnelles, l’hippocampe pour la mémoire, et le cortex moteur pour le mouvement. Quand vous écoutez un morceau de musique, votre cerveau grouille d’une intense activité neuronale.

Oliver Sacks est fasciné à la fois par la normalité de cette étrangeté et par ses manifestations anormales (1). Dans son ouvrage De la note au cerveau  Daniel J. Levitin traite largement de la réaction humaine normale à la musique. L’intérêt de Sacks va davantage aux pathologies, ce qui n’a rien d’étonnant étant donné son métier de neurologue clinicien. Là où Levitin explore les singularités du quotidien, Sacks s’aventure dans l’étrange et l’exotique, les déficits et les excès du cerveau musical. Cependant, les deux auteurs s’accordent à reconnaître que le normal est suffisamment exotique en soi, et que l’anormal se résume à des variations autour d’un même thème. En un sens, rien n’est tout à fait « normal » dans la musique, sauf d’un point de vue purement statistique.

 

Le cerveau est notre inéluctable destin

Le style et la méthode de Sacks, dans Musicophilia, seront familiers aux lecteurs de ses ouvrages antérieurs : il nous donne une description des différents cas qu’il a étudiés ou rencontrés, mêlant humanisme et détachement clinique dans un style typiquement sacksien (l’adjectif paraît justifié). Jamais nous ne perdons de vue l’être humain et sa pathologie, mais le rôle du cerveau dans la production de la normalité et de l’anormalité nous est constamment rappelé. La personne, pour Sacks, est irréductiblement un centre de pensée, de sensibilité et de volonté, mais elle est aussi le jouet des circuits et des noyaux qui forment le cerveau. Le cerveau est notre inéluctable destin, mais l’être humain est plus que la simple orchestration des aires cérébrales. Sacks n’apporte donc guère d’explications théoriques, préférant s’attarder sur les détails de cas spécifiques, avec ce mélange unique d’empathie et de détachement qui le caractérise. Sa prose est sans doute plus sobre que dans ses précédents livres, moins encline à l’hyperbole ou aux envolées poétiques. Mais le résultat est un tableau plus touchant et plus riche en informations.

Sacks commence son livre par un cas frappant, au sens propre. Tony Cicoria, chirurgien orthopédiste de 42 ans, était au téléphone avec sa mère quand il fut frappé par la foudre en plein visage. Juste après, il se crut mort, mais il ne souffrait d’aucune blessure grave et reprit le travail quelques semaines plus tard. C’est alors que, contre toute attente, il éprouva un intense besoin d’entendre du piano – chose qu’il n’avait encore jamais ressentie. Il se mit à en écouter tout le temps, sans jamais en avoir assez. Un peu plus tard, il se mit à percevoir de la musique dans sa tête, de manière insistante et puissante ; il éprouva le besoin de l’écrire, alors même qu’il ignorait tout du solfège. Très vite, il apprit le piano tout seul, jouant les airs qui lui venaient spontanément à tout moment. Au grand dam de sa femme. Il souffrait d’un accès grave de musicophilie subite, née sans qu’on sache comment des altérations cérébrales provoquées par la foudre. L’altération des circuits électriques de son cerveau avait fait de lui, véritablement, une tout autre personne.

La suite de cette première section du livre, judicieusement intitulée « Hantés par la musique », traite de pathologies musicales, petites et grandes. Sacks observe que non seulement les êtres humains écoutent beaucoup de musique, mais en imaginent aussi constamment. Ainsi nous arrive-t-il de produire délibérément des images musicales, par exemple, quand nous fredonnons une chanson pour le plaisir. Mais il nous arrive aussi d’être sujets à une imagerie musicale involontaire. Nous avons tous l’expérience de cet air insistant qui nous passe par la tête contre notre volonté et notre goût. (J’en ai fait récemment les frais une semaine durant, avec le refrain de la chanson de Tom Jones She’s a Lady, que je déteste.)

Sacks parle à ce sujet de « vers cérébraux (2) ». L’expression est bien trouvée : l’imagerie musicale peut être remarquablement intrusive et énervante, au point de subvertir notre faculté de contrôler le cours de notre propre imagination. Elle s’incruste et ne nous lâche pas, dans le cas « normal ». Mais cela peut être bien pire dans les autres cas. Chez certains, l’imagerie musicale involontaire tourne à l’hallucination, quand une musique assourdissante et malvenue assaille la conscience du patient de l’aube au crépuscule. Sacks décrit un certain nombre de cas de ce genre, dont celui d’une certaine Mme O’C., une femme de 88 ans légèrement sourde, qui se mit soudain à entendre des chansons irlandaises de sa jeunesse, si fortement et si clairement qu’elle crut avoir laissé la radio allumée ; ses hallucinations cessèrent, de manière tout aussi inexplicable, au bout de quelques semaines. Gordon B., violoniste de profession, ne pouvait arrêter les siennes, mais il pouvait en contrôler le cours pour passer d’un thème à l’autre.

Il y a aussi ceux qui souffrent d’épilepsie musicogène, où les convulsions sont l’effet d’une stimulation musicale. Et le stimulus peut être incroyablement spécifique ; seuls certains types particuliers de musique provoqueront une crise, une chanson de Frank Sinatra par exemple. Dans ces cas, la sensibilité musicale n’est pas un don, mais un fléau : le cerveau musical devient fou, sans considération pour le bien-être de son propriétaire. Peut-être, imagine Sacks, y a-t-il trop de musique de nos jours, à l’âge du son enregistré ; peut-être le cerveau humain ne peut-il tout simplement pas faire face à un tel bombardement musical et développe-t-il en réaction d’étranges pathologies. Ou peut-être le pouvoir de pénétration psychologique de la musique est-il simplement trop efficace.

 

Des savants musicaux d’une intelligence très médiocre

L’étendue de la relation humaine à la musique est tout aussi remarquable, allant du génie musical à l’amusie totale. « La musique, je suis navré de le dire, n’est pour moi qu’une succession arbitraire de sons plus ou moins irritants, avoua un jour Vladimir Nabokov. À faible dose, le piano et tous les instruments à vent m’ennuient ; à forte dose, ils m’écorchent. » Certains ont l’oreille absolue, reconnaissent les notes aussi facilement que nous nommons les couleurs, même s’ils peuvent manquer de goût musical et de jugement esthétique. Il est des savants musicaux d’une intelligence générale exceptionnellement médiocre et d’une piètre capacité linguistique. Sacks cite le cas d’un dénommé Martin, qui était arriéré mais connaissait par cœur deux mille opéras (j’ignorais qu’il y en avait tant). Certaines personnes sont sourdes à la mélodie, mais peuvent apprécier le rythme ; d’autres souffrent du problème inverse (Che Guevara était apparemment dans ce cas). J’ai moi-même un très bon sens du rythme, étant batteur, mais je suis incapable de chanter correctement, à mon grand regret. La cécité peut souvent engendrer un talent musical exceptionnel, comme chez Stevie Wonder, donnant à penser que l’absence de stimulation visuelle permet au cerveau de se développer dans la sphère auditive.

Et puis, il y a le phénomène de la synesthésie musicale, où des notes particulières sont associées à des impressions visuelles : Sacks cite le cas du compositeur Michael Torke pour qui le majeur, par exemple, correspond au bleu et le sol mineur à l’ocre. On a avancé l’hypothèse que les nouveau-nés étaient naturellement synesthètes, leurs sens n’étant pas encore vraiment différenciés, et que la plupart d’entre nous perdent cette faculté en grandissant. Il se peut même que le talent musical soit plus répandu que nous ne le pensons, car le cerveau s’emploie à l’étouffer ; quand l’inhibition tombe, la faculté naturelle reprend libre cours.

L’être humain a généralement une excellente mémoire de la musique ; certains se souviennent ainsi de chansons de leur enfance avec une étonnante précision. Le cas de Clive Wearing illustre de manière spectaculaire la résilience de la mémoire musicale : il souffre d’une forme extrême d’amnésie débilitante, mais a conservé quantité de ses anciens souvenirs musicaux. Il a peu de mémoire à long terme, mais il est également incapable de se forger de nouveaux souvenirs au fil du temps : seconde après seconde, tout lui semble inconnu. Son sort est profondément troublant, mais au moins peut-il encore jouer et diriger de la musique (c’était un musicologue accompli avant qu’une infection ne détruisît sa mémoire).

Wearing conserve sa « mémoire procédurale » de la musique, celle qui se manifeste dans les compétences pratiques, mais il garde aussi son goût et son évaluation de la musique. Cela incite à penser que la mémoire musicale est un sous-système distinct du cerveau humain, peut-être largement réparti et fortement résistant à la dégradation. Si étrange que soit le cas de Clive, il nous rappelle une chose que nous savons d’expérience : la mémoire musicale possède un pouvoir propre. De surcroît, elle se rattache au sens que l’on a de soi, puisque le goût et l’expérience de la musique sont étroitement liés à la personnalité et à l’émotion. La musique dont nous nous souvenons fait partie de ce que nous sommes.

C’est sans doute pourquoi la musicothérapie marche si bien – autre thème du livre de Sacks. Elle touche aux régions les plus profondes de la psyché, là où émotion, mémoire et conscience de soi se croisent. La musicothérapie peut aider les patients souffrant d’aphasie et de la maladie de Parkinson ; elle peut aussi moduler les tics caractéristiques du syndrome de Tourette (3). La musique peut déclencher des mouvements que rien d’autre n’est capable de provoquer, produisant parfois de l’ordre là où régnait le chaos. Sacks cite le cas de batteurs de jazz atteints du syndrome de Tourette qui canalisent leurs flots de mouvements en des rythmes cohérents ; il existe des cercles de percussion thérapeutiques rassemblant ces personnes pour leur apprendre à synchroniser leur énergie tourettienne.

La capacité de la mélodie à apaiser et du rythme à exciter est évidente pour tout individu doté d’une sensibilité musicale. La musique est si intimement liée à l’émotion et au mouvement que l’on peut exploiter son pouvoir pour susciter les deux types de réaction. On sait que la musique excite le cortex moteur même lorsque l’auditeur ne bouge pas vraiment. C’est pourquoi rester assis tranquillement pendant un concert est si contraire à la nature de la plupart des gens. Mais le pouvoir entraînant du rythme, si évident dans notre expérience quotidienne, est en fait très énigmatique. Pourquoi la simple régularité d’un battement devrait-elle faire ainsi vibrer le corps ? Quelle est donc la relation précise entre la suite de sons entendus et les mouvements ? Nous ne réagissons pas ainsi au langage et aux autres sons : alors, pourquoi aux sons musicaux ?

La dernière partie de Musicophilia traite de la dépression, de la démence et du syndrome de Williams (4). Dans les dépressions sévères, par exemple après un deuil, la musique peut perdre tout attrait, sembler plate et sans intérêt. Mais, comme le rappelle Sacks sur la foi de son expérience personnelle, elle peut aussi être le déclic permettant de sortir de la maladie. Dans la démence, des pouvoirs musicaux en sommeil peuvent se trouver libérés alors que les fonctions plus cognitives se détériorent. Chez ceux qui souffrent du syndrome de Williams, l’hypermusicalité va de pair avec une insuffisance cognitive ; ils se montrent extrêmement accueillants avec des inconnus, mais indifférents, voire incompétents, à l’égard du monde inanimé : ils sont souvent incapables de dessiner des figures géométriques simples ou même de nouer leurs lacets. Ils se distinguent par un mélange unique de forces et de faiblesses psychologiques, avec une structure cérébrale qui diverge de la normalité à l’avenant (cortex visuel plus petit, cortex auditif plus grand). En l’occurrence, la physiologie du cerveau correspond exactement au profil psychologique, démontrant ainsi que le cerveau est bel et bien le destin.

Parvenu à un certain moment de son étude, Sacks observe ceci : « Pour peu qu’on s’y adonne totalement, la musique peut nous plonger dans l’extase ou le ravissement ; dans les années 1950, il était courant de voir des salles entières se pâmer en écoutant Frank Sinatra ou Elvis Presley – saisies d’une excitation émotionnelle et peut-être érotique si intense qu’elle provoquait des évanouissements. »

 

Le cerveau contient un énorme potentiel inexploité

Ce « peut-être » m’a frappé : je n’aurais pas laissé place à l’incertitude. Sacks s’en tient généralement à la musique classique et ne dit rien de très spécifique sur le jazz ou le rock – à la différence de Levitin, qui les privilégie. On serait tenté d’en déduire que Sacks n’a jamais vu le genre de réaction provoquée par les Beatles ou d’autres : le pouvoir brut que possède la musique d’exciter et de faire bouger n’est nulle part aussi clair que dans ces formes musicales plus récentes – et sa dimension sexuelle jamais plus flagrante. Mais Sacks est enclin à considérer que, sur le plan psychologique, toutes les musiques se valent ; en tout état de cause, il aurait pu être utile de se demander comment différents genres affectent différemment l’esprit et le cerveau. L’importance croissante du rythme dans la musique populaire nous dit certainement quelque chose de la manière dont le cerveau réagit à la musique.

Dans des pages subtiles et instructives, Levitin étudie la création du groove (5) dans le rock, impliquant la prise en considération des attentes de l’auditeur et jouant avec le tempo qu’il a dans la tête. Voilà qui est propre à un genre de musique et doit mettre en jeu des mécanismes cérébraux particuliers. Je doute fort, sur la foi de l’introspection, que mon cerveau réagisse de la même manière au classique et au rock. On peut demander aux gens de se tenir tranquilles dans un concert classique ; essayez de le faire dans un concert de rock, et vous aurez une émeute.

Dans Musicophilia, Sacks évite en général toute spéculation, mais il évoque tout de même une perspective théorique qui a influencé la réflexion sur l’esprit et le cerveau depuis le grand neuroscientifique britannique de l’époque victorienne Hughlings Jackson, à savoir la notion de désinhibition. Sacks écrit : « Normalement, un équilibre s’établit en chacun entre les forces excitatrices et les forces inhibitrices. Mais si le lobe temporal antérieur (produit tardif de l’évolution) de l’hémisphère dominant est endommagé, un déséquilibre risque de s’instaurer, pouvant entraîner une désinhibition des capacités perceptuelles associées aux aires pariétales et temporales postérieures de l’hémisphère non dominant. »

C’est là une théorie fort intrigante, car elle suggère que le cerveau contient un potentiel inexploité, libéré uniquement dans des circonstances inhabituelles. Si l’hémisphère gauche, où se situe pour l’essentiel le langage, est endommagé, l’hémisphère droit a tendance à prendre son autonomie. La cécité et la surdité peuvent se traduire par un élan musical, car le cerveau se consacre alors à d’autres activités que la vue et l’audition. Une attaque peut se solder par la découverte de nouveaux talents, car elle aura désactivé les mécanismes inhibiteurs du cerveau. La synesthésie nous guetterait peut-être tous, si notre cerveau ne la refoulait en permanence. Et les savants musicaux sont simplement des gens dont les circuits cérébraux ne brident pas les facultés naturelles que nous possédons tous.

En d’autres termes, le cerveau ne cesse de se contenir, de se ralentir, de réprimer ses pouvoirs naturels, et tout cela pour préserver son précieux équilibre. Retirez les structures rationnelles et linguistiques abstraites, et les parties réprimées du cerveau se libèrent et s’épanouissent. Il se peut que, malgré notre musicalité évidente, nous soyons potentiellement bien plus musiciens que nous ne le paraissons ; mais le reste de notre cerveau passe son temps à contenir notre cerveau musical. C’est pourquoi des dommages infligés aux zones inhibitrices peuvent se traduire par la libération de notre potentiel musical.

Cette théorie, il est vrai, demeure assez spéculative, et il existe peu d’éléments physiologiques directs en sa faveur ; mais cela n’enlève rien à son attrait. Après tout, la structure du cerveau humain est l’aboutissement de millions d’années d’évolution, depuis nos ancêtres préhominiens, et il est fort possible que les parties plus récentes aient eu besoin de tempérer les excès du cerveau ancien, afin de maintenir le bon équilibre des fonctions psychologiques. (La notion freudienne de refoulement est une version de cette idée élémentaire d’inhibition cérébrale et de sa levée.)

 

Le talent musical joue un rôle comparable à la queue du paon

Si Sacks soutient la notion d’instinct musical, il n’explique guère les raisons de son développement. Levitin, en revanche, consacre tout un chapitre au sujet. La réponse qu’il propose, tirée de Darwin, est que la performance musicale fonctionne comme un rituel de cour, tombant dans la catégorie de la sélection sexuelle (distincte de la sélection naturelle) (6). Le talent musical est comparable à la queue du paon : un signe de bonnes facultés reproductives et de bonne santé, qui ne contribue pas directement à cette affaire plus sérieuse qu’est la survie, luxe réservé aux individus pourvus des plus grandes ressources vitales. Le don pour le chant ou la danse, en particulier, sert à attirer des partenaires, parce qu’il est un signe d’intelligence, d’agilité et de qualité émotionnelle, même s’il ne s’accompagne pas toujours d’une propension à prendre en charge durablement l’éducation d’un enfant. Levitin suppose que c’est pourquoi les rock-stars et leur musique dégagent un tel pouvoir érotique, alors qu’il est peu probable de voir ces musiciens devenir des maris dévoués : ils exploitent la puissance primordiale de la sélection sexuelle en exhibant leur talent musical.

De ce point de vue, un don hors du commun en ce domaine fait figure d’avantage évolutif, malgré son étrangeté vu sous l’angle de la seule adaptation au milieu. Si nous sommes une espèce musicale, c’est que notre réussite dans la chasse aux partenaires en dépend. À cet égard, nous ne sommes pas très différents des oiseaux. La puissance érotique de la musique, si timidement évoquée par Sacks, est donc au cœur de sa prédominance dans l’espèce humaine. Pourquoi, après tout, la chanson d’amour est-elle la forme de musique la plus populaire au monde ? Parce qu’elle porte sur l’objet même de l’instinct musical : la sélection de partenaires.

La popularité des livres d’Oliver Sacks appelle quelque explication. Il écrit surtout sur des gens souffrant de lésions neurologiques ; et sa prose peut être sèche, clinique et technique. Nul doute que la qualité de son style explique en partie son succès – sans oublier le fait que son œuvre témoigne toujours d’un intérêt naturel pour l’étrange et l’anormal. Mais je crois que les ressorts de sa popularité sont plus profonds. Sacks nous rappelle à la fois notre extrême complexité psychologique et la fragilité de l’esprit humain. De l’intérieur, l’esprit peut paraître simple et automatique, comme la perle dans une huître, mais il est en réalité entièrement tributaire de l’orchestration complexe des millions de neurones qui composent notre cerveau ; et si la moindre chose cloche, même légèrement, dans cette mécanique, l’esprit peut en être altéré au point de devenir méconnaissable. La conscience de cette réalité nous donne le sentiment d’être suspendus au-dessus d’un gouffre, totalement à la merci de l’organe physique qui supporte le moi. Cet organe est merveilleusement impressionnant, mais il est aussi, de manière alarmante, enclin à se détériorer et à dysfonctionner. Qu’une infime partie soit privée d’oxygène, ne serait-ce que quelques secondes, et ce peut être l’enfer au niveau du moi conscient. De quoi rendre chacun de nous nerveux sur l’état de ses nerfs.

Sacks excelle à mettre ainsi son lecteur mal à l’aise. Mais il y a aussi, je crois, dans tout ce qu’il écrit, un message éthique implicite : même au milieu des pires troubles neurologiques, un moi humain continue de palpiter. L’aphasique, le patient atteint du syndrome de Tourette, l’amnésique ou le catatonique est encore un centre de conscience, capable de sentiment et de pensée. L’esprit humain, nous dit Sacks, prend bien des formes, dont certaines peuvent bel et bien nous sembler bizarres et menaçantes, mais il est toujours un moi tapi sous ces multiples formes, et ce moi jouit parfois de vertus et de pouvoirs que ne possèdent pas les gens normaux.

Son message sous-jacent est un message de tolérance et de compréhension. Dans un passage du livre, il donne un aperçu de ce sens moral, quand il traite d’un ouvrage sur la maladie d’Alzheimer, The Loss of Self (« La perte du soi ») de Donna Cohen et Carl Eisdorfer : « J’ai déploré ce titre pour diverses raisons (bien que ce soit un excellent livre auquel peuvent se reporter les familles et les soignants) et j’ai entrepris de lui apporter la contradiction en donnant ici ou là des conférences sur le thème “La maladie d’Alzheimer et la préservation du soi (7)”. »

La préservation du soi : ce pourrait être la devise de tous les écrits de Sacks. Le cas dit normal est hautement contingent, semble-t-il affirmer, tributaire de l’intégrité physique du cerveau, et, dans les cas dit anormaux, nous avons encore affaire à un moi au sens fort. Il y a toujours un « je », quelqu’un pour qui les choses importent ; tant qu’il y a une conscience, il existe un sujet de cette conscience. Même si vous prenez votre femme pour un chapeau, il reste un vous qui doit faire avec cette maladie. En fin de compte, les études de cas cliniques de Sacks sont des exercices d’amour et de respect.

 

Ce texte est paru dans la New York Review of Books le 6 mars 2008. Il a été traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat.

L’art de répéter et de surprendre

La question de savoir comment la musique véhicule l’émotion est ancienne. Tandis que les pythagoriciens se concentraient sur les propriétés physiques de la musique, le philosophe grec Aristoxène considérait, au IVe siècle avant notre ère, qu’il faut regarder dans l’esprit de l’auditeur pour comprendre l’émotion générée par la musique (1). Aujourd’hui, les neurosciences cognitives cherchent à comprendre comment le cerveau interprète des événements sensoriels pour leur donner une structure et une signification. La recherche sur la perception musicale s’est développée de manière exponentielle. En se consacrant à l’interface entre la théorie musicale et les théories cognitivistes plutôt qu’aux neurosciences, Philip Ball comble un vide.

The Music Instinct explique remarquablement comment le rythme, la hauteur du son et le timbre se combinent en des compositions capables de capter attention et émotions. Démystifiant la théorie musicale, il découvre une proximité formelle dans des styles que séparent pourtant des continents et des siècles. Jetant des ponts entre les disciplines, il peint une large fresque, cherchant à comprendre comment se crée une composition musicale et comment l’auditeur en interprète les éléments pour y voir un tout cohérent. Il est aussi amoureux de Jean-Sébastien Bach que de Jimi Hendrix. Et consacre même un passage à comparer leur usage des trilles et autres ornements.

Comment se fait-il qu’un inconnu pinçant des cordes et faisant glisser dessus des crins de cheval, ou soufflant dans un tube puisse être à l’origine de moments parmi les plus exaltants de notre vie ? Ball rappelle que, pour le compositeur allemand Paul Hindemith, un élément essentiel de l’esthétique musicale était l’attente, « mais seulement dans la mesure où nous trouvons du plaisir à voir combler notre attente ». Cette explication est manifestement fausse : si le plaisir musical pouvait être réduit à l’attente, nous aurions une préférence pour les musiques simples et prévisibles – précisément le genre de musique que la plupart d’entre nous jugeons ennuyeuse.

Après de nombreuses pages consacrées à des problèmes techniques, la musique entre vraiment en scène quand Ball nous présente le compositeur Leonard Meyer (2). Selon ce dernier, une musique trop simple ou trop complexe a des chances d’irriter. Pour faire aimer une chanson, le compositeur doit équilibrer le prévisible et le surprenant. La plupart des compositions ont un rythme et sont fondées sur la répétition, si bien que nous savons quand se produira le prochain événement, mais pas forcément ce qu’il sera. Notre cerveau s’efforce de le prédire. Le compositeur habile répond à cette attente assez souvent pour maintenir notre intérêt, mais la trompe le reste du temps pour le renouveler.

La raison pour laquelle un morceau semble bon est peut-être du même ordre que lorsque notre ancêtre chasseur-cueilleur se voyait indiquer un nouveau chemin vers un puits. Le nouveau morceau nous enseigne qu’il y a plus d’un chemin pour aller du la au si : un voyage à travers l’espace musical qui traverse le son, le temps, la mémoire et l’émotion.

 

La musique favorise la pensée flexible et créative

En termes neuroscientifiques, le monde physique se présente à notre système sensoriel de façon ambiguë, et notre cerveau – cette énorme machine à prévoir – utilise des principes de statistique et des inférences logiques pour résoudre cette ambiguïté et anticiper. Écouter de la musique exerce nos circuits neuronaux en les récompensant pour une prédiction exacte et en leur offrant le défi d’apprendre de nouveaux principes d’organisation du monde. S’impliquer dans la musique peut aussi favoriser la pensée flexible et créative, tout en aiguisant nos capacités de prédiction.

Ball commet une erreur répandue chez les non-spécialistes quand il écrit que « l’entraînement musical modifie le cerveau ». C’est vrai. Mais c’est ce que fait tout apprentissage, comme l’a démontré la neuroscientifique Eleanor Maguire dans son étude de l’hippocampe des chauffeurs de taxi londoniens (3).

Je pense que le moment se rapproche où nous comprendrons pourquoi la musique nous émeut. Nous savons que la musique agit sur différentes régions du cerveau – et non sur un « centre de la musique ». De même que la vision, elle est traitée élément par élément. Il existe un circuit neuronal spécifique pour chacun d’eux : la hauteur du son, la durée, l’intensité et le timbre. Les zones cérébrales supérieures rassemblent ces informations et les transforment en représentations de la mélodie, du rythme, du tempo, de la mesure, et finalement des phrases et de la composition complète.

Il nous reste à comprendre comment de simples manipulations de paramètres acoustiques – hauteur du son, intonation, tempo, timbre, intensité – modifient notre perception intellectuelle et émotionnelle d’une interprétation. Par exemple, je peux jouer exactement les mêmes notes qu’Arthur Rubinstein, sur le piano même qu’il a utilisé pour enregistrer la Sonate au clair de lune de Beethoven – mais personne ne me prendra pour lui. Les critiques parlent de son toucher, mais les cognitivistes tendent à réduire la différence à l’interaction des cinq éléments cités plus haut (ou de quatre dans le cas du piano, l’intonation étant fixe). Comment une telle richesse de nuances émotionnelles est-elle ainsi générée ? Pourquoi certaines personnes deviennent-elles des maîtres tandis que d’autres, ayant reçu la même formation et s’étant exercées autant, n’y arrivent jamais ? Quelles pourraient être les causes génétiques, personnelles, neuronales et sociales de cette différence ? Nous ne savons toujours pas grand-chose des raisons pour lesquelles une personne aime telle ou telle musique, ni des préférences esthétiques en général.

 

Ce texte est paru dans Nature le 8 avril 2010. Il a été traduit avec l’aide de Catherine David.