Il fut un temps où les épouses des hommes qui nous gouvernent partageaient leur temps entre garden parties et visites de foyers pour nécessiteux. Aujourd’hui, surtout aux États-Unis, elles assument des tâches ingrates et un brin mégalomanes. Comme de débarrasser la culture de toute trace d’obscénité.
Avant que leurs maris prennent leurs fonctions de vice-président, Tipper Gore et Lynne Cheney ont chacune mené une croisade personnelle pour faire le grand ménage dans le vocabulaire de l’industrie musicale. En cofondant, en 1985, le lobby à l’origine du célèbre autocollant « conseil parental », qui met en garde contre la grossièreté de certaines paroles, Tipper Gore toucha une corde sensible de l’imaginaire américain : la répugnance envers ce que les chrétiens appellent volontiers la « pornographie verbale ». Quelques années plus tard, Lynne Cheney portait l’indignation simple de Tipper au niveau d’une sorte de métaphysique de la censure : à une époque où la haine était un combat à l’échelle du monde, elle trouvait révoltant que des paroles de chansons en fassent leur fonds de commerce.
Il semble que Mme Cheney aspire, comme tant d’entre nous, à un monde exempt de déraison, de haine et de brutalité excessives. Les facéties de l’industrie musicale devinrent donc sa cible privilégiée. « Je vous donne un nom, Marshall Mathers », lança-t-elle en 2000 devant une commission du Sénat qui s’intéressait au commerce de « divertissement violent » auprès des enfants : « Je trouve proprement stupéfiant qu’un homme dont l’œuvre respire autant la haine soit ainsi honoré par ses pairs. […] Cela n’a rien d’inédit, mais Eminem a écrit à mes yeux les textes les plus extrémistes de l’histoire du rock en termes d’avilissement des femmes, de promotion de la violence à leur égard ou à l’égard des homosexuels. »
Le bad boy préféré des petits bourgeois
Fidèle à sa logique bipartisane, Lynne Cheney se défie ainsi de la liberté d’expression, tout en défendant des causes progressistes. Mais elle se méprend sur les détails. Eminem n’est pas plus extrémiste que les rappeurs dont il a appris les ficelles du métier – il est juste extrêmement blanc. « Le problème, c’est que je parle aux gamins de la petite bourgeoisie, a-t-il un jour déclaré. Ils me comprennent car je leur ressemble. »
Parce qu’il vend des millions d’albums et domine la culture de masse de la jeunesse américaine – c’est-à-dire celle des classes moyennes blanches –, ce jeune homme de Detroit suscite des inquiétudes rarement exprimées à propos de rappeurs noirs du Bronx. Si Mme Cheney écoutait plus attentivement ses paroles choquantes, elle entendrait la culture des ghettos d’Amérique.
Voici un extrait de If I Had, une chanson du premier disque officiel d’Eminem, The Slim Shady LP, album qui fait voler en éclats tous les présupposés sur la pauvreté en Amérique :
I’m tired of being white trash, broke and always poor
Tired of taking pop bottles back the party store
I’m tired of not having a phone
Tired of not having a home to have one in if I did have it on
Tired of not driving a BM
Tired of not working at GM, tired of wanting to be him
Tired of not sleeping without a Tylenol PM
Tired of not performing in a packed coliseum
Tired of not being on tour
Tired of fucking the same blond whore after work
In the back of a Contour.
(« Je suis fatigué d’être une racaille blanche, fauché et toujours pauvre
Fatigué de devoir ramener les bouteilles au magasin
Je suis fatigué de ne pas avoir de téléphone
Fatigué de ne pas avoir une maison où le mettre s’il était raccordé
Fatigué de ne pas conduire une BM
Fatigué de ne pas bosser chez GM, fatigué de vouloir être lui
Fatigué de ne pas dormir sans somnifère
Fatigué de ne pas jouer dans un stade bondé
Fatigué de ne pas être en tournée
Fatigué de baiser la même pute blonde après le boulot
À l’arrière d’une Ford Contour. »)
Eminem semblait déjà parvenu à maturité quand il a percé sur les ondes : il avait le brio verbal de ses modèles (les rappeurs Eric B & Rakim, KRS-One), et l’avait marié au précieux répertoire de la caricature américaine moderne. Sa musique semblait proche, mais elle s’inspirait aussi du rock blanc. Eminem paraissait faire la synthèse de tout, alliant un style parfait et un contenu répulsif, tandis que ses chansons entraînantes et jubilatoires possédaient aussi une puissance narrative nouvelle. Voilà un homme qui avait le son du ghetto, mais pas tel qu’on l’avait connu jusqu’alors : des rugissements de guitare rock mêlés à des voix bizarres et des rythmes saccadés ; parfois, des scratches et des exclamations de dessins animés déchiraient la musique planante d’une bande originale de film ; le tout lié par son irrépressible débit et scellé dans une mélodie inoubliable (1). Puissante et drôle, cette musique mâche et remâche des horreurs comme un adolescent son chewing-gum ; ainsi Role Model :
So if I said I never did drugs
That would mean I lie AND get fucked more than the president does
Hillary Clinton tried to slap me and call me a pervert
I ripped her fuckin’ tonsils out and fed her sherbet
(Bitch!)
[…]
Follow me and do exactly what the song says:
Smoke weed, take pills, drop outta school,
Kill people and drink
Then jump behind the wheel like it was still legal
I’m dumb enough to walk into a store and steal
So I’m dumb enough to ask for a date with Lauryn Hill
Some people only see that I’m white, ignoring skill
‘Cause I stand out like a green hat with a orange bill
But I don’t get pissed, y’all don’t even see through the mist
How the fuck can I be white, I don’t even exist.
(« Donc si je disais que j’ai jamais pris de drogues
Ça voudrait dire que je mens ET que je me suis fait plus baiser que le Président
Hillary Clinton a essayé de me gifler et me traite de pervers
Je lui ai arraché les amygdales et fait bouffer du sorbet
(Chienne !)
[…]
Suis-moi et fais tout ce que dit la chanson :
Fume de l’herbe, gobe des pilules, laisse tomber l’école,
Tue des gens et bois
Ensuite prends le volant comme si t’en avais encore le droit
Je suis assez con pour aller voler dans un magasin
Et donc je suis assez con pour demander un rendez-vous à Lauryn Hill (2)
Certains voient juste que je suis blanc, ils ignorent le talent
Parce que je passe aussi inaperçu qu’une casquette verte à visière orange
Mais je m’en fous, vous voyez même pas à travers le brouillard
Comment putain je peux être blanc, j’existe même pas. »)
Sous le masque du mauvais garçon, ce sont les paroles d’un brillant orateur. Si elles jouent du registre militant, leur véritable force est descriptive : écouter cette musique revient à écouter une voix américaine qui s’amuse tout en disant son fait. À mon sens, cela n’a pas d’intérêt de juger un style en fonction des convenances. Le son Eminem existe, et c’est de la noirceur en barre.
Eminem n’a pas inventé l’Amérique de la dépendance aux médicaments, de l’absentéisme scolaire, de la misogynie, du port d’armes, des agressions homophobes, de la drogue, de l’incarcération à tout-va, des gangs… Il se contente d’en faire de la musique, des chansons où des millions de personnes semblent voir le reflet du réel.
Portrait du rappeur en enfant de la misère
Eminem est une sorte de personnage de dessin animé, comme Bart Simpson ou Dick Tracy, enfanté par la puissance de la culture environnante. Il a une personnalité faite pour le rôle – le p’tit Blanc en colère qui gagne des millions. Dès le départ, il a eu conscience que sa vie et sa carrière ne disaient pas seulement son histoire, mais de plus en plus celle d’une société et d’un langage. Aussi étrange que cela puisse paraître, le moindre fait concernant Marshall Mathers alias Slim Shady alias Eminem, le moindre reproche qui lui est adressé, semble profondément lié à la question de l’Amérique elle-même. Qui est-il ? Quel type d’Américain sa rage dépeint-elle et sa voix attire-t-elle en si grand nombre ?
Il y a dans 8 Mile – le film où Eminem joue son propre rôle aux côtés de Kim Basinger – une scène dans une caravane : le personnage d’Eminem, surnommé B. Rabbit, rentre de sa journée à l’usine. Sa mère regarde un film. On n’en voit que quelques secondes, mais il s’agit de Mirage de la vie, de Douglas Sirk, l’histoire d’une jeune fille noire qui cherche à se faire passer pour blanche dans l’Amérique de la fin des années 1940. L’instant est fugace, mais il fait clairement écho à 8 Mile, qui raconte les jeunes années de Mathers dans les quartiers noirs de Detroit, et plus encore à l’ensemble de la carrière d’Eminem, le gosse de l’Amérique blanche qui vit conformément au script de la fraternité noire, un « Nègre blanc » luttant pour devenir lui-même dans une société qui met les gens dans des cases. Comme le personnage de 8 Mile, Eminem a grandi au milieu d’existences misérables et déglinguées : mère célibataire, père absent, vie en mobile home, dettes, absence quasi totale de perspectives.
Dans son livre-manifeste pour Eminem, Anthony Bozza fait le tour de Detroit avec le jeune rappeur, pour retrouver « les lieux qui l’ont formé – et déformé ». En 1999, au moment de la première interview, le chanteur connaît déjà un succès considérable, mais vit toujours en caravane. Comme beaucoup de ceux qu’il sera bientôt censé représenter, il est le jeune père d’un enfant en bas âge, entouré par les menaces, l’opprobre et le chaos. « Sillonner la ville ce soir, mec, a fait remonter plein de souvenirs, confie Marshall en baissant la voix. J’ai en chié, mec. Quand j’y repense, toute ma vie, ça a vraiment merdé. »
« Eminem n’a jamais connu que l’errance, au cours des vingt dernières années, rappelle Bozza, voguant de maison en maison, de ville en ville, changeant d’école, travaillant la plupart du temps depuis ses quinze ans, d’un petit boulot à l’autre. Tout ce qui le relie au monde se trouve ici, dans le mobile home de sa mère : sa fille, Detroit, [sa femme] Kim, son bloc-notes et son stylo. Il n’y a aucun souvenir visible de son enfance ; ils se cachent dans son esprit, prisonniers du chaos dont il fait des mots. »
Eminem a rendu public le fatras de ses déboires familiaux sans ciller ni changer le moindre nom. D’une impudeur et d’une honnêteté vertigineuses, il expose tous ses proches – sa mère, sa femme, son enfant, ses amis – dans des chansons dont la sonorité et le contenu semblent vouloir créer le plus grand malaise possible chez lui comme chez ses détracteurs – et les plus grands frissons chez ses fans. Eminem brûle de parler ; et son public brûla très rapidement de l’écouter : « Ma mère n’a jamais eu de boulot. Le seul dont je me souvienne, c’était dans un magasin de bonbons quand j’étais petit. Et elle a été aide-soignante une semaine et demie. Elle a dit que ça lui faisait trop mal à son putain de dos. Ma mère était la championne des procès. Elle prétendait être tombée en glissant au supermarché, et avoir le cou brisé. Elle faisait tout ce qu’elle pouvait pour obtenir de l’argent comme ça, sans jamais rien branler. On a toujours vécu des aides sociales, aussi loin que je m’en souvienne. »
L’Amérique noire a inventé la musique de la dépossession – le jazz, le blues, les spirituals, les bases du rock’n’roll. Et toute l’histoire de la pop est celle de jeunes Blancs qui volent le son des Noirs et le rendent commercial. Qu’était Elvis, sinon une version déhanchée de Chuck Berry ? Et qu’étaient les Rolling Stones à leurs débuts, sinon une bande de Muddy Waters à franges (3) ? Mais Eminem, c’est encore autre chose. Au-delà du gamin talentueux qui a su s’approprier un genre afro-américain et le vendre à des millions de Blancs, voilà quelqu’un dont la vie et les textes possèdent une authenticité propre, donnant une signification nouvelle à un genre ancien. De manière relativement inédite, Eminem fut considéré autant comme un innovateur que comme un imitateur, et célébré par les producteurs noirs les plus réputés. « Eminem est une sorte de balise dans le hip-hop », écrit Anthony Bozza, l’artiste assez doué pour mêler des éléments blancs et noirs sans compromettre l’intégrité de la musique. Dans l’Amérique d’aujourd’hui, les Noirs, les Blancs et toutes les races partagent un large champ culturel. Des groupes de rock blancs s’approprient librement le rap, et des artistes noirs incarnent un capitalisme digne de Donald Trump. Eminem se tient au beau milieu : accepté – et discuté – des deux côtés…
Marshall Mathers semblait sortir de nulle part, mais il se trouve que nulle part était un endroit d’Amérique bien plus vaste qu’on ne le pensait. Sa première démo, Infinite, a été faite par des producteurs du quartier, Mark et Jeff Bass (ils ont emprunté 1 500 dollars à leur mère pour presser les 500 exemplaires). Eminem le distribuait autour de lui à quiconque pouvait l’aider. Infinite suscita un début d’attention, mais surtout de la perplexité : on trouvait ses chansons peu originales et on se demandait pourquoi un jeune Blanc cherchait à avoir ce son… Eminem était hors de lui. Plus tard, il fera remonter l’agressivité de ses paroles à ce moment de sa carrière où l’on ne s’intéressait pas vraiment à lui. Le vent tourna avec l’entrée en scène d’une légende du hip-hop, Dr. Dre. Le producteur et ancien membre du groupe NWA vit en lui quelque chose de tout à fait juste : les autres rappeurs parlaient de « rester vrai », Eminem l’était (4). Le caractère brûlant, personnel et cinématographique de ses paroles et de ses histoires rendait soudain visible la nouvelle diversité du sous-prolétariat américain.
De la psychose en Amérique…
Malgré tous les beaux discours des théoriciens, la culture populaire n’est pas toujours le baromètre que l’on voudrait en faire. Mais, de temps à autre, elle tape dans le mille : on l’a ressenti à la parution de Sur la route de Jack Kerouac, à la sortie de Reservoir Dogs de Tarantino, ou lorsque toutes les radios américaines se sont mises à cracher les histoires de viol et d’aliénation du groupe de rock Nirvana. Eminem a eu l’habileté de se présenter comme l’inconscient de la nation. « J’étais une pauvre racaille blanche, zéro paillettes, zéro glamour, mais je n’ai honte de rien, dit-il dans Eminem. La face cachée de Slim Shady, le livre dans lequel Chuck Weiner a compilé ses déclarations. Mon album est tellement autobiographique que je ne devrais plus avoir besoin de répondre aux questions. C’est juste l’histoire d’un gosse blanc qui a grandi dans un quartier noir et qui a eu une vie assez pourrie – pas la pire vie du monde, mais quand même une vie bien, bien merdique. »
Le disque dont il parle ici est son premier, The Slim Shady LP, un album qui met autant de rage à faire rire qu’à faire pleurer. Le narrateur, Slim Shady, est une sorte d’alter ego de Marshall Mathers, un homme qui laisse libre cours à ses fantasmes minables, à sa soif de vengeance et de destruction. L’album est aussi imagé qu’un film, un univers où la comédie noire le dispute à l’horreur la plus abjecte. Il parle de viol, de passages à tabac, de jobs à 5,50 dollars de l’heure. « Si tu vois mon père / Dis-lui que je lui ai tranché la gorge dans ce rêve que j’ai fait », entend-on au début du disque.
Le pire de tous (ou le meilleur, selon le point de vue) reste probablement Kim, qui figure sur The Marshall Mathers LP. La chanson est une explosion de fureur contre son ex-femme ; et sans doute la plus puissante évocation de la psychose de l’histoire de la musique américaine. Elle se nourrit d’une rage pure, pas uniquement dans les paroles, mais aussi dans la musique, calquée sur la bande-son d’un film d’horreur, ponctuée de cris :
You think I give a fuck!
Come on we’re going for a ride bitch
(No!)
Sit up front
(We can’t just leave Hailie alone, what if she wakes up?)
We’ll be right back
Well, I will—you’ll be in the trunk
Chorus :
So long, bitch you did me so wrong
I don’t wanna go on
Living in this world without you
(« Tu penses que j’en ai quelque chose à foutre !
Allez viens on va faire un tour, chienne
(Non !)
Assieds-toi à l’avant
(On peut pas laisser Hailie toute seule, et si elle se réveille ?)
On revient tout de suite
Enfin, moi je reviens – toi tu seras dans le coffre
Refrain :
Ciao, chienne, tu m’as fait tellement de tort
Je ne veux pas continuer
À vivre dans ce monde sans toi. »)
Il poursuit :
Ha! Go ahead, yell! Here, I’ll scream with you!
AH SOMEBODY HELP!
Don’t you get it, bitch, no one can hear you?
Now shut the fuck up and get what’s comin’ to you
You were supposed to love me
[Kim choking]
NOW BLEED! BITCH, BLEED!
BLEED! BITCH, BLEED!
BLEED!
(« Ha ! Vas-y, hurle ! Regarde, je vais crier avec toi !
AH ! À L’AIDE !
Tu comprends pas, chienne, personne t’entend ?
Maintenant ferme-la et ramasse ce que tu mérites
T’étais censée m’aimer
[Kim étouffe]
MAINTENANT SAIGNE ! CHIENNE, SAIGNE !
SAIGNE ! CHIENNE, SAIGNE !
SAIGNE ! »)
Ce morceau a été « le chouchou des médias », pour paraphraser Eminem. Cela semblait totalement inacceptable. Mais les fans l’ont trouvé amusant, un peu comme les jeunes trouvent amusants les combats de catch, comme si la brutalité était affaire de mise en scène. En concert, quand Eminem chantait « Kim », il frappait une poupée gonflable géante et le public bondissait en hurlant « Tue Kim ! Tue Kim ! » Les paroles sont-elles une provocation ou simplement les répliques d’une pièce de théâtre ? [En 2003, Eminem vivait avec Kim et sa fille dans les environs de Detroit].
Eminem fait de tout ce qu’il décrit un petit drame absurde, quelque part entre Les Simpsons, Massacre à la tronçonneuse, une émission de télé-réalité et Nathaniel Hawthorne. Le mal est évoqué, mais jamais glorifié comme il semble l’être aux oreilles des épouses de ces messieurs de Washington. La principale victime est toujours le narrateur lui-même, autoparodié, autodénigré, déchiré, brisé. L’album dit tout de ce que c’est que vivre une vie de rien : tantôt il accuse sa mère de se droguer plus que lui, tantôt il menace de tout détruire et jubile du mal qu’il fait avec les mots. « Slim Shady, c’est juste les mauvaises pensées qui me passent par la tête, dit Eminem. J’ai un sens de l’humour morbide, sans doute. »
Le meilleur reporter du pays
The Marshall Mathers LP, et le dernier album en date, The Eminem Show, furent accueillis par un large public d’adeptes, des jeunes fans hilares et reconnaissants (5). Burger King, Rubik’s Cubes, cachets d’ecstasy, braquages, Bill Gates, films gore, fusillades, Clint Eastwood, somnifères, télévision poubelle… Les chansons sont pleines de ces débris qui font le quotidien des banlieues cossues. Eminem y joue toujours le même rôle : celui du déviant, mais un déviant de plus en plus sûr de ses ennemis, ces gens qui ont déploré de le voir fournir un si répugnant modèle et craint son influence. « Amérique blanche, je pourrais être l’un de tes enfants », chante-t-il.
Le monde dont parle Eminem est sacrilège et terrifiant, bien sûr. Cela fait partie, de la mentalité de sa génération. Un monde omniprésent à la télévision mais invisible en littérature, un monde d’adversité et de désespoir qu’on accepte comme il est dans les talk-shows voyeuristes, mais qu’on juge inacceptable s’il prend forme dans l’imagination et les couplets d’un chanteur instinctif. Je ne dis pas qu’Eminem est un poète, ou un génie, ou un leader moral. Mais il est sans nul doute l’un des meilleurs reporters du pays : nul autre auteur n’a su faire de lui-même un sujet de société aussi pertinent ; et rares sont ceux qui ont eu la capacité de confronter ainsi leur image d’eux-mêmes à la morale et aux médias modernes, s’offrant complètement aux caprices tellement américains de l’amour et du dégoût. Ses chansons sont des mines d’inventivité, qui apportent leurs propres réponses aux objections prévisibles. Eminem est un fou furieux, sa musique enfle et fuse, ondule et tambourine, pour épouser l’acuité de son regard et l’énergie de ses rimes.
So who’s bringin’ the guns into this country? (Hmm?)
I couldn’t sneak a plastic pellet gun through customs over in London
And last week, I see a Schwarzenegger movie
Where he’s shootin’ all sorts of these motherfuckers with an Uzi
I see these three little kids, up in the front row,
Screaming “Go,” with their seventeen-year-old uncle
I’m like, “Guidance—ain’t they got the same moms and dads
Who got mad when I asked if they liked violence?”
And told me that my tape taught ’em to swear
What about the make-up you allow your twelve-year-old daughter to wear?
(Alors, qui fait entrer des armes dans ce pays ? (Hmm ?)
Je ne pourrais pas faire passer un pistolet en plastique à la douane de Londres
Et la semaine dernière, j’ai vu un film de Schwarzenegger
Où il descend toute une ribambelle de connards avec son Uzi
J’ai vu ces trois gamins, au premier rang,
Qui hurlaient « Vas-y », avec leur oncle de 17 ans
Je me dis « C’est pas eux dont les papas mamans
se sont mis en colère quand je leur ai demandé s’ils aimaient la violence ? »
Et m’ont dit que ma cassette leur avait appris à jurer
Et ce maquillage que vous autorisez votre fille de 12 ans à porter ?)
Dans la tradition des comiques américains Lenny Bruce, Bill Hicks ou Richard Pryor, qui pouvaient fendre le cœur tout en faisant rire aux éclats, le personnage de « Slim Shady » qu’Eminem s’est inventé pour parler en son nom est un comique lugubre : sa pathologie et son nihilisme sont pris au sérieux par les hommes politiques, qui ont leurs raisons pour cela. Mais je doute que les millions de personnes qui écoutent ses délires les entendent de la même manière : ils en aiment le son, en admirent l’habileté et la pertinence. Les fans d’Eminem apprécient le spectacle, simple en apparence, de cet homme qui transforme la pourriture ambiante et fait un doigt d’honneur à sa mère. Quant au langage homophobe et misogyne, je pense qu’Eminem s’amuse à l’employer, et reflète un monde où les gens parlent ainsi. Je ne pense pas que les fans de musique écoutent des disques pour conforter leurs haines, pas plus que les amateurs d’Edgar Allan Poe ou de Patricia Highsmith ne lisent leurs livres pour donner libre cours à des désirs de meurtre.
La crudité et la violence verbale d’Eminem reposent sur une distance bien comprise entre les mots et les faits, évidente pour les fans. Bien sûr, il joue avec cette distance et teste en permanence les limites, mais avec un talent devant lequel on ne peut que s’incliner. Eminem sait faire danser le langage et multiplier les moments de vérité. On peut très bien ne pas goûter ces moments – on peut même penser qu’ils n’ont pas leur place dans la New York Review of Books – mais cela revient à s’enorgueillir de ne pas prêter le moindre intérêt à la vie et à l’imaginaire de millions de gens en Amérique et ailleurs.
Eminem s’est acheté une grande maison, mais il ne baigne pas dans l’or et se tient à l’écart des rêves très années 1980 de voitures sport et de femmes sensuelles, à la différence des rappeurs qu’on voit tous les jours sur MTV. Il reste proche de la matière de son œuvre, qui inclut désormais la gloire, une nouvelle forme de dépossession. Le pire serait qu’Eminem se transforme en une sorte d’automate dansant au rythme des scandales qu’il fait naître. Car il a fait de sa condition sociale une tribune et de son vécu, de son incroyable aventure, une enquête aussi exigeante que fascinante sur l’état mental de l’Amérique. Il faut parfois un mauvais garçon pour écrire une bonne morale. « Ma musique est mon psychiatre, explique Marshall Mathers. Mon micro est mon psychiatre, il m’écoute parler. Quand c’est sorti, je ne suis plus fou. »
Ce texte est paru dans la New York Review of Books le 6 novembre 2003. Il a été traduit par Camille Fanler.