Le Voltaire du XVe siècle

Sauf quelques érudits et ceux qui sont passés par le lycée parisien éponyme, bien peu savent qui était Jean Gerson, voire en ont entendu parler. L’article de Wikipédia est affligeant. Il était pourtant « l’équivalent approximatif d’Érasme ou de Voltaire » au premier XVe siècle, écrit le médiéviste américain Robert E. Lerner dans le Times Literary Supplement. Auteur de bestsellers avant l’imprimerie, le chancelier de l’université de Paris avait l’art et la manière de faire connaître ses idées, sur les sujets les plus divers et
parfois les plus scabreux.

Un prêtre a-t-il le droit de donner la sainte communion après une pollution nocturne ? La réponse est oui, à condition qu’il ne se soit pas mis au lit avec de vilaines pensées. Il critiquait l’observance trop stricte des règles religieuses, invoquant ce passage des Proverbes : « Celui qui se mouche trop fort se fait saigner. » Il attaquait férocement le pédantisme des théologiens et dissertait en langage clair et vivant sur l’hérésie de Jan Hus, la conduite de Jeanne d’Arc ou la question de savoir si le Roman de la Rose était trop osé.

Mort en 1429 à Lyon, vingt-quatre ans avant la chute de Constantinople, il avait acquis une audience internationale grâce à plusieurs innovations de son cru. Il avait transformé l’ordre des Chartreux en usine à copier et recopier ses manuscrits, qu’il faisait regrouper en volumes (les « anthologies » de Gerson). Il est aussi l’un des inventeurs du tract, réaction rapide libérée des lourdeurs de la littérature scolastique, bon marché à produire car écrite sur du papier et non du parchemin.

S’il n’était pas un penseur de la profondeur d’un saint Thomas d’Aquin (un siècle plus tôt) ou d’un Érasme (un siècle plus tard), il fut incontestablement, écrit Robert E. Lerner, « le prince inégalé du monde de la pensée » de son temps. Fondé sur un « prodigieux travail de recherche », élégamment écrit, le livre de son collègue et compatriote Daniel Hobbins, est, selon lui, l’un des ouvrages les plus importants jamais publiés sur la vie des idées à la fin du Moyen Âge.

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Vladimir Sorokine : « Le rock a appris la liberté aux jeunes Soviétiques »

Books : Vous avez écrit récemment un article expliquant que le rock avait présidé à l’effondrement du régime soviétique. Que voulez-vous dire ?

Vladimir Sorokine : En Russie, la musique était archaïque et compassée. Il existait surtout de la variété, beaucoup de chansons idéologiques… Le rock a appris la liberté à la jeunesse soviétique. En enlevant les bouchons que nous avions dans les oreilles, il a comme bouleversé la composition biochimique de nos cerveaux. À mes yeux, Jimi Hendrix a fait plus pour miner la mentalité soviétique que Soljenitsyne et son Archipel du goulag. Nous ne pouvions plus prendre la musique russe au sérieux. Dans mon cas, la révélation a eu lieu en 1972 lorsque j’ai entendu pour la première fois un morceau de Led Zeppelin. J’avais 18 ans. Je connaissais déjà les Beatles, mais là c’était un langage radicalement différent. C’est sans doute ce jour-là que je suis devenu dissident.

Comment aviez-vous accès à cette musique ?

On se la procurait sur le marché noir. Les disques étaient rapportés par les rares personnes qui pouvaient se rendre à l’étranger. Ensuite, on les copiait sur des cassettes. Nous pouvions aussi entendre cette musique sur les radios occidentales que nous appelions les « voix ».

Quels étaient les risques ?

On pouvait être expulsé des Jeunesses communistes ou emprisonné pour « spéculation ». Ce qui n’a pas empêché le rock de devenir un phénomène massif dans les universités. Des groupes non officiels se sont formés, qui se produisaient lors des soirées, jouant uniquement de la musique occidentale. Je me rappelle une soirée où l’un de ces groupes a joué en boucle pendant une heure Satisfaction des Rolling Stones !

Nous prêtions d’ailleurs à ces tubes des significations fantaisistes. Un de mes amis était ainsi persuadé que Satisfaction évoquait une histoire d’amour tragique entre deux marginaux anarchistes, et que Stairway to Heaven, de Led Zeppelin, avait été écrit par un célèbre mystique anglais brûlé vif au Moyen Âge. En réalité, on ne comprenait rien aux paroles. Mais c’est la musique qui véhiculait le message de liberté.

A-t-on assisté à l’émergence d’un rock proprement russe ?

Oui, des groupes du cru sont apparus au début des années 1970. Mais ils restaient confinés dans la clandestinité, ce qui leur a été fatal. Le rock est profondément lié à la possibilité de s’exprimer librement. On ne peut pas concevoir Mick Jagger dans la clandestinité… Après la chute de l’URSS, le rock russe est resté écrasé par la littérature. Ses textes sont trop sérieux et la musique sans intérêt, dénuée d’innovations.

Le rock a-t-il eu une influence sur vos œuvres ?

Il m’a appris la liberté intérieure et un rapport libre au matériau sur lequel je travaille. Ces mouvements assez brutaux, ces ruptures que je m’autorise en littérature, je les lui dois.

Propos recueillis par Books

=> Lire les critiques de nos confrères de Fluctuat sur le dernier roman d’Alexandre Sorokine La Voie de Bro, et deux de ses précédents : La Journée d’un Oppritchnick et Le Lard bleu.

L’Amérique sous méthamphétamines

Bienvenue à Oelwein, bourgade de six mille et quelques habitants au cœur de l’Iowa rural : ses onze bars, ses treize églises, son fameux spectacle de Noël… et son florissant commerce de méthamphétamines. On n’y cherche pas longtemps les accros à ce stupéfiant de synthèse, reconnaissables à leur maigreur, grelottants en plein été. Parmi eux, Major essaie de décrocher, rongé par la culpabilité d’avoir fait prendre des risques à son fils, en chauffant sa « meth » dans le même micro-ondes que ses petits pots.

Avec Methland, le journaliste Nick Reding nous emmène bien loin des mythes de l’Amérique profonde. Au terme de quatre ans d’immersion dans cette petite ville du Midwest, il révèle la réalité méconnue et atroce de cette Amérique moyenne ravagée par « la peste des méthamphétamines ». Et montre comment ces communautés volontiers idéalisées – on y serait plus honnête, plus travailleur, plus religieux, voire plus authentiquement américain qu’ailleurs – sont confrontées depuis trente ans aux effets de la désindustrialisation.

Tout remonte, selon Nick Reding, aux années 1980, quand la dérégulation a entraîné la disparition d’emplois autrefois protégés par les syndicats ; au moment même où le travail clandestin contribuait à tirer les salaires vers le bas. « Pendant ce temps, précise David Liss dans le Washington Post, les lobbies pharmaceutiques travaillaient d’arrache-pied à Washington pour empêcher les autorités de limiter l’accès aux matières premières » de la meth, ces substances médicamenteuses qui, une fois mélangées aux substances chimiques adéquates, font de cette drogue un formidable inhibiteur de fatigue : les composants étaient simplement trop précieux pour le juteux marché des médicaments anti-allergie. Mais le « remède » était tentant pour de nombreux habitants d’Oelwein et des villes semblables, de plus en plus souvent contraints de cumuler les emplois.

Comme Roland Jarvis. Cet ouvrier a commencé à prendre de la meth pour tenir le coup lors de ses vacations dans deux équipes de son usine agroalimentaire. « Lorsque son salaire a été réduit de deux tiers, Jarvis est devenu un consommateur régulier, puis un fabricant. » Il bricole chez lui un laboratoire. Jusqu’au jour où, en proie à une crise de paranoïa liée à la drogue, il fait tout sauter. Le larynx brûlé par les vapeurs, le corps rongé par les substances chimiques, il voit sa peau partir en lambeaux.

« La description de Jarvis utilisant ses mains sans doigts pour amener une pipe de meth à son visage sans nez est parmi les images les plus obsédantes du livre », écrit Liss. De telles scènes rendraient insoutenable sa lecture, n’étaient la « parcimonie » avec laquelle Reding les égrène, et le « patient travail journalistique » qui les met en perspective, souligne Walter Kirn dans le New York Times.

The Black President

En août 1972, Paul McCartney était à Lagos. L’idée était d’enregistrer un nouveau disque – le futur Band on the Run – ailleurs qu’à Abbey Road. EMI avait eu beau proposer ses studios de Rio ou Pékin, l’ancien chanteur des Beatles avait exigé la capitale nigériane, s’imaginant « allongé sur la plage toute la journée à ne rien faire, pour enregistrer la nuit ». Comme il le remarqua avec flegme par la suite, « ça ne s’est pas exactement passé comme ça » : il fit l’expérience d’une agression au couteau, des lépreux dans la rue, des militaires omniprésents, de la corruption et de l’insécurité rampante. Lagos n’en avait pas moins ses charmes. À commencer par la possibilité d’écouter le groupe de Fela Ransome-Kuti, « le meilleur groupe que j’aie jamais vu sur scène », confia-t-il. « Quand Fela et son groupe se sont enfin mis à jouer, après une longue et délirante introduction, je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer de joie. C’était une expérience bouleversante. »

Transporté, McCartney envisagea alors d’enregistrer avec certains musiciens de cet extraordinaire brasier de 33 ans. Quand Fela eut vent du projet, il dénonça McCartney sur scène, avant de débarquer au studio en lui reprochant de « voler la musique de l’homme noir ». « Nous allions utiliser des musiciens africains, expliqua à l’époque McCartney ; mais quand on nous a reproché de leur faucher leur musique, nous nous sommes dit : « Bon, comme vous voudrez, on va la faire nous-mêmes. » Je pensais que ma visite leur rendrait plutôt service, en attirant l’attention sur Lagos. Les gens diraient : « Tiens, à propos, à quoi ressemble la musique, là-bas ? » Et je répondrais qu’elle est incroyable. Incroyable… Ils font une musique inouïe, là-bas. »

Cet incident déclencha à Lagos une tempête éphémère. Mais il illustre à merveille la témérité de Fela, son goût de la polémique et la façon qu’il avait de se moquer totalement de sa propre réussite. Quand Motown voulut créer un label africain au début des années 1980, la maison de disques américaine lui proposa un contrat de 1 million de dollars, alors même que Fela persistait à enregistrer des morceaux de soixante minutes (impossibles à diffuser à la radio) et refusait de jouer ses anciens tubes, empêchant le public de ses concerts d’entendre jamais ses plus grands succès. Très excité, Rikki Stein, l’un de ses managers de l’époque, s’envola vers Lagos pour discuter du contrat. Il raconte que Fela consulta les esprits, par l’intermédiaire de son sorcier personnel, le professeur Hindu. Pendant deux ans, ceux-ci refusèrent de le laisser signer, et Fela exigea en outre de ne céder que temporairement les droits sur ses anciens titres. « Malgré tout, Motown accepta. Mais au bout de deux ans, en avril 1985, le mois même où Fela était sur le point de signer, le type de Motown s’est fait virer et tout est tombé à l’eau. Les esprits se doutaient peut-être de quelque chose », conclut Stein.

 

Gilberto Gil confie que sa rencontre avec Fela a bouleversé sa vie

Fela Kuti était le rebelle absolu, un révolutionnaire panafricain, prodigieux fumeur de cannabis, polygame et adepte du spiritisme. Ce danseur, saxophoniste et compositeur fut sans relâche harcelé, tabassé et torturé par les autorités. Il se faisait appeler « Abami Edo », le Bizarre. Il abandonna le Ransome (1) de son patronyme – « est-ce que j’ai une tête d’Anglais ? » – pour adopter le surnom d’Anikulapo (« Celui qui transporte la mort dans son sac »). Et aimait aussi prendre le titre de Black President, le « Président noir ». Plus de dix ans après sa mort, on n’a pas fini d’explorer les mystères qui l’entourent.

McCartney ne fut pas la seule superstar, dans les années 1970, à reconnaître les innovations musicales de Fela, sa façon de faire fusionner le jazz et une musique populaire d’Afrique anglophone, le highlife, avec les rythmes du funk pour créer l’afrobeat. Quand James Brown fit une tournée au Nigeria en 1970, se souvient le bassiste William Collins, « Fela avait une boîte à Lagos. Nous y sommes allés et on nous a traités comme des rois. On leur a dit qu’on n’avait jamais rien entendu de plus funky de toute notre vie. Enfin quoi, nous étions les musiciens de James Brown ; mais, à côté d’eux, nous n’étions rien du tout ! ».

La musique de Fela a essaimé dans toutes sortes de directions. Le chanteur et compositeur brésilien Gilberto Gil affirme que sa rencontre avec lui à Lagos a bouleversé sa vie : « Je me suis senti comme un arbre transplanté enfin capable de fleurir. » Et c’est une autre musicienne, Viv Albertine, du groupe punk rock The Slits, qui m’a fait découvrir Fela au début des années 1980, quand j’ai à mon tour succombé à l’obsession, ne comprenant pas pourquoi ce type n’était pas encore l’une des plus grandes stars mondiales.

Né le 15 octobre 1938, Olufela Olusegun Oludotun Ransome-Kuti était le quatrième des cinq enfants d’une famille de la classe moyenne nigériane. Son père, le révérend Israel Ransome-Kuti, fut le premier président du Syndicat des enseignants. Sa mère, Funmilayo, était une féministe et militante politique, également connue pour avoir été la première femme à conduire une voiture au Nigeria. Lauréate du prix Lénine pour la Paix, elle se rendit en Russie et en Chine, où elle rencontra Mao.

En 1958, Fela fut envoyé à Londres, peut-être pour étudier la médecine, mais il préféra s’inscrire au Trinity College of Music. Pendant quatre ans, il étudia le piano, la composition et la théorie musicale, tout en se faisant un nom sur la scène R&B avec son groupe jazz et highlife Koola Lobitos. En 1961, il épousait sa première femme, Remi, qui lui donna un fils, Femi. Selon un ami de l’époque, J.K. Braimah, « c’était un type bien, très beau. Mais ringard comme pas deux. Il ne fumait pas de cigarettes, et encore moins de l’herbe. Il avait peur de baiser ! Il fallait lui prendre la bite par la main, la lui tenir et la mettre dans le trou à sa place, je le jure ! ».

En janvier 1984, quand j’ai rencontré Fela pour la première fois, au Russell Hotel de Londres, je lui ai demandé pour quel musicien il avait le plus de respect. Il m’a répondu : « Haendel. Georg Friedrich Haendel. » Je lui ai dit que mon père était fou de Haendel et, au milieu de la fumée des joints, nous avons discuté du Dixit Dominus et des Concerti grossi. À la réflexion, la référence n’avait rien d’improbable. On trouve dans la musique de Fela le même mélange de solidité et de transcendance, et j’ai cru déceler des échos du compositeur allemand dans certains morceaux de l’inventeur de l’afrobeat. Fela m’a d’ailleurs confié qu’il pensait écrire de la « musique classique africaine ». « La musique occidentale, c’est Bach, Haendel et Schubert. C’est de la bonne musique, intelligemment faite : en tant que musicien, je peux m’en rendre compte. Le classique fait de l’effet sur les musiciens. Mais la musique africaine fait de l’effet sur tout le monde. Dès que vous avez des battements, c’est de la musique africaine. Le jazz a été le début de la musique rythmique, qui a évolué pour donner le rock. Mais les musiciens de jazz, trop loin de leur patrie, ont perdu les rythmes complexes de la musique africaine. » Je lui ai demandé si les Européens étaient capables de jouer de la musique africaine. Réponse : « Je vais vous dire un truc. Quand j’étais à Londres, il y a vingt ans, les Blancs ne savaient pas danser. Maintenant, ils dansent plutôt bien. »

 

Aux États-Unis, il découvre le langage de la révolution

À son retour de Londres, en 1963, Fela travailla comme producteur radio et reforma les Koola Lobitos. Mais c’est le premier voyage du groupe aux États-Unis, en 1969, qui changea réellement leur son, tandis que Fela entamait une évolution personnelle, parlant pour la première fois le langage de la révolution. Ruiné, déprimé, travaillant clandestinement après l’expiration de son visa, il rencontra Sandra Smith à l’Ambassador Hotel de New York, à l’occasion d’un concert du groupe. Elle était membre des Black Panthers. Ils devinrent amants. Elle lui fit découvrir Eldridge Cleaver et Malcolm X et le persuada d’écrire des textes « engagés ».

Rebaptisé Africa 70, le groupe monta en puissance à son retour à Lagos en 1971, inaugurant une série de tubes. Fela inventa alors le terme afrobeat et créa une sorte de communauté hippie dans une vaste propriété. Près de cent personnes vivaient là : les musiciens, les groupies et tous ceux qui avaient un rapport avec la boîte de nuit ouverte par Fela, l’Afro-Spot, qu’il rebaptiserait bientôt The Shrine (« le Sanctuaire »).

Fela devint le héros des laissés-pour-compte en s’attaquant systématiquement à la classe dirigeante. Témoin la chanson Gentleman, où il ridiculise ceux qui, en Afrique, suivent les modes occidentales :

Him put him socks him put him shoes, him put him pants him put him singlet, him put him trouser him put him shirt, him put him tie, him put him coat, him cover over all with him hat him go sweat all over, him go faint right down, him go smell like shit.

(« Lui mettre chaussettes, lui mettre chaussures, lui mettre caleçon, lui mettre maillot de corps, lui mettre pantalon, lui mettre chemise, lui mettre cravate, lui mettre veste, lui couvrir tout ça avec chapeau, lui transpirer de partout, lui tomber évanoui, lui puer la merde. »)

En 1974, les autorités réagirent à ses attaques en envoyant l’armée l’arrêter et raser presque entièrement sa maison. Le chanteur s’empressa d’enregistrer un titre portant le nom de la prison de Lagos (Alagbon Close), où il se moquait des autorités.

Quand je suis entré dans la chambre d’hôtel de Fela, par ce froid après-midi de janvier 1984, celui qui s’était autoproclamé « Black President », « Celui qui Émane la Grandeur, Transporte la Mort dans son sac et Ne Peut Être Tué par un humain », était vêtu de son seul slip rouge, fumait un joint de la taille d’un cigare et regardait une série B. Âgé de 22 ans, Femi était là aussi, avec trois des épouses de Fela et le professeur Hindu. Cette semaine-là, au Town and Country Club de Londres, le professeur avait déconcerté un public sceptique en se coupant la langue et en faisant surgir de nulle part des montres et des vêtements. « Avant, tout allait mal pour moi, a expliqué Fela à propos de Hindu. Depuis que je l’ai rencontré il y a quatre ans, je vois une telle lumière spirituelle ! »

J’ai découvert Fela à travers des disques comme Alagbon Close (1974) et Zombie (1976). Et on peut soutenir que l’album le plus révolutionnaire de l’année 1976 n’est pas Anarchy in the UK, des Sex Pistols, mais Zombie, avec son rythme mortel qui ne ressemble à aucun autre, ses cuivres tonitruants et ses textes en pidgin, le créole nigérian, qui fustigent la stupidité de l’armée nigériane.

Zombie no go turn unless you tell am to turn
Zombie no go think unless you tell to think…

(« Le zombie il tourne pas sauf quand tu lui dis Tourne
Le zombie il pense pas sauf quand tu lui dis Pense… »)

Cette chanson provoqua un nouvel assaut de l’armée contre la communauté fondée par Fela, baptisée « Kalakuta Republic », la République des voyous, dont il avait proclamé l’indépendance. Le 18 février 1977, plus de mille soldats armés ont encerclé les lieux, mis le feu au générateur électrique et molesté les habitants. Fela prétendit qu’il avait été traîné par les organes génitaux hors de la maison, puis roué de coups, ne devant son salut qu’à l’intervention d’un officier supérieur. De nombreuses femmes furent violées et la mère du chanteur, âgée de 78 ans, fut défenestrée. Elle mourut peu après. Fela entretint la polémique en faisant déposer le cercueil devant une caserne et en composant la chanson Coffin for Head of State (« Cercueil pour chef d’État »). Unknown Soldier (« Soldat inconnu »), l’un de ses chefs-d’œuvre, fut écrite après qu’une enquête officielle eut conclu que la communauté avait été détruite par « un soldat exaspéré et non identifié ».

 

« Le sexe, mec, c’est une des choses les plus importantes dans la vie »

Selon le musicien John Collins, qui a connu Fela dans les années 1970 et en a tiré Fela. Kalakuta Notes, « il est allé beaucoup plus loin dans ses chansons que les habituels Bob Dylan, James Brown ou Bob Marley. Non seulement les chansons de Fela protestaient contre diverses formes d’injustice, mais elles attaquaient souvent avec véhémence des branches et des membres spécifiques du gouvernement nigérian ». Parmi ses cibles figura même le géant américain des télécommunications ITT, brocardé dans la chanson International Thief Thief (« Voleur Voleur International »).

En 1979, Fela créa une organisation politique baptisée Movement of the People (MOP, « Mouvement du peuple »), déclarant vouloir se présenter à l’élection présidentielle. Mais les autorités utilisèrent tous les stratagèmes pour l’en empêcher. Quand nous nous sommes rencontrés, je lui ai demandé s’il pensait pouvoir devenir un jour président du Nigeria. « Sur le plan spirituel, chaque être humain a une destinée et un devoir à accomplir. Aucun Africain n’a jamais vu quelqu’un comme moi. Ils voient que je campe sur mes positions, malgré la violence. Sous le dernier régime militaire, j’étais le seul à prendre la parole contre le gouvernement et l’armée. Au Nigeria, tout peut arriver. Le jour où ceux qui essaient de diriger le pays n’arriveront plus à rien, ils baisseront peut-être la garde pour demander : “Fela, tu veux nous gouverner aujourd’hui ?” » Quelle sorte de régime dirigerait-il ? « Ce serait une révolution culturelle et spirituelle. Chaque individu aurait le sentiment d’être président, rien n’empêcherait les gens d’obtenir leur dû. »

Dans la pièce, la fumée s’épaississait. Je m’efforçais de ne pas regarder ses épouses, sans donner l’impression que j’évitais de les regarder. En 1978, pour marquer le premier anniversaire de la mise à sac de Kalakuta, Fela avait épousé simultanément vingt-sept de ses danseuses. Il prétendit qu’il s’agissait d’une cérémonie traditionnelle, mais certains prêtres le contestèrent, soulignant qu’aucune dot n’avait été versée. Une rumeur prétend aussi que Fela avait empoché une somme coquette pour favoriser l’immigration illégale des artistes en question. Ce fut en tout cas un excellent coup de pub, même si, comme l’explique DJ Rita Ray, gérante d’un club londonien appelé Shrine et inspiré par le chanteur, « les danseuses n’étaient pas très bien considérées à l’époque, et Fela disait les rendre ainsi respectables. Il était extravagant, mais très progressiste ».

Au cours de notre rencontre, je l’ai interrogé sur l’importance de la sexualité. « Le sexe, mec, c’est une des choses les plus importantes de la vie. Ce sont le christianisme et l’islam qui l’ont rendu immoral. Les gens devraient être fiers de dire : “La nuit dernière, j’ai baisé comme un dieu.” En Angleterre, quand un ministre a une aventure, il perd son boulot. En Afrique, s’il baise quatre cents femmes, on ne le remarque même pas, tu vois. » Dans des chansons comme Lady et Mattress (« Matelas »), ses textes donnent le sentiment que les femmes sont des êtres inférieurs. « Je ne dis pas que les femmes n’ont pas le droit de diriger un pays. Elles peuvent faire ce qu’elles veulent. Mais en Afrique, quand une femme est mariée, elle ne peut rien faire contre la volonté de son mari. Quand une femme n’aime pas un homme, elle devrait s’en trouver un autre. C’est pour ça que c’est génial, la polygamie… Un homme africain ne doit pas se mêler du ménage ou de la cuisine. Je sais me faire à manger, j’étais bien obligé quand j’étais étudiant à Londres. Mais si je donne une soirée et que c’est moi qui cuisine, les gens me traitent de “moins que rien”. Je ne vois pas pourquoi je devrais aller à l’encontre des valeurs culturelles de mon peuple. »

Pour Fela, le sida était une « maladie de l’homme blanc », mais il a attrapé le virus et est mort le 2 août 1997, à 58 ans. Selon son manager, Rikki Stein, « le sexe était la source de son inspiration, et si l’on considère le nombre d’albums formidables qu’il a enregistrés… Dans les années 1980, en tournée, j’ai vu des beautés en manteau de fourrure faire la queue en attendant leur tour ».

La dernière chanson de Fela, baptisée C.S.A.S. (Condom Scallywag and Scatter, « Capote saloperie dégueulasse »), décrivait comme « non africain » l’usage de préservatifs. Jusqu’au bout, Fela refusa de passer des examens médicaux pour déterminer les raisons de sa perte de poids et des lésions apparues sur sa peau. Après sa mort, la famille eut de grandes discussions et son frère, le docteur Beko Ransome-Kuti, en dévoila publiquement la cause, permettant paradoxalement de « tirer le Nigeria des ténèbres en matière de prise de conscience du sida », selon les mots d’un commentateur de l’époque. En ce sens, la mort de Fela a contribué à sauver de nombreuses vies, même s’il est impossible de savoir combien de femmes il a lui-même mises en danger par son refus obstiné d’admettre la réalité de la maladie. D’après Stein, « une ou deux femmes sont tombées malade dans l’entourage de Fela, mais je ne sais pas si c’était vraiment lié à lui. Toutes les autres se portent encore à merveille, autant que je sache. On a dit que c’était le sida. Moi, je dis qu’il est mort d’avoir été trop souvent passé à tabac (2). C’était un géant, mais un homme tout de même ».

 

À sa mort, tout Lagos a pleuré Fela pendant deux jours

Plus d’un million de personnes emplirent les rues de Lagos lors de ses obsèques. Vers la fin de sa vie, alors que son énergie déclinait, Fela avait un peu laissé tomber les croisades politiques. Pourtant, selon son fils Femi, « pendant deux jours, personne n’a travaillé, à Lagos ! Ce fut la première fois qu’aucune plainte n’a été déposée pour cambriolage, viol ou quoi que ce soit. Parce que tous les cambrioleurs, tous les délinquants, ils l’adoraient, vous savez ? Tout le monde était à ses funérailles ». Le biographe de Fela Kuti, Michael Veal, s’inquiète : « Le message dont était porteur Fela, sur l’émancipation politique de l’Afrique, est de plus en plus mêlé aux stéréotypes racistes dominants, de l’Africain comme être vulgaire, drogué, primitif, un indigène mystique à la sexualité surdéveloppée (3). » Pour son fils Seun, à la tête du groupe Egypt 80, Fela « fut un don, une inspiration telle que l’Afrique n’en reverra jamais. Mais aujourd’hui, la situation a encore empiré au Nigeria, et même s’il est difficile d’être à la hauteur de son héritage, nous devons poursuivre la lutte pour la libération et la prise de conscience ».

Fela aurait-il failli à ses propres engagements ? Il est peu probable qu’il l’ait ressenti ainsi : il m’avait avoué être fataliste. « Même la mort ne m’inquiète pas, mec. Quand ma mère est morte, c’est parce qu’elle avait fini son temps sur la terre. Je sais que je la reverrai quand je mourrai, alors pourquoi avoir peur de la mort ? Que signifie ce putain de monde ? Je crois qu’il y a un grand dessein… Ce que je vis aujourd’hui confirme absolument les religions africaines… J’accomplirai ma tâche… puis je m’en irai, mec. Je m’en irai, tout simplement ! »

 

Ce texte est paru dans The Observer Music Monthly, le 15 août 2004. Il a été traduit par Laurent Bury.

La torture en chantant

Imaginez : vous êtes enfermé dans une pièce sans fenêtre, plongé dans l’obscurité, et une musique particulièrement désagréable à vos oreilles est diffusée à un volume tel qu’elle semble faire vibrer l’intérieur même de votre corps. Vous pourriez qualifier cela d’insoutenable. Imaginez maintenant que cette musique passe en boucle 24 heures sur 24, que rien ne permet de savoir si, ni quand, elle s’arrêtera, et que vous ne pouvez pas fuir. Vous pourriez qualifier cela de torture.

Voilà ce qu’a subi Binyam Mohamed dans une prison secrète de la CIA aux abords de Kaboul, forcé d’écouter sans interruption pendant vingt jours les rappeurs Eminem et Dr. Dre. Mais il n’est que l’un des milliers de prisonniers de la « guerre contre le terrorisme » à avoir été soumis à d’interminables salves de heavy metal, de gangsta rap, de disco ou encore de chansons pour enfants abrutissantes.

Cette pratique est-elle une forme de torture, comme l’a dit le Comité des Nations unies contre la torture qui, en 1997, a condamné la pratique israélienne consistant à tenir les prisonniers palestiniens éveillés des jours durant avec de la musique bruyante ? Ou est-ce plutôt un traitement « inhumain et dégradant », comme l’a stipulé la Cour européenne des droits de l’homme dans son jugement à propos de l’utilisation du « bruit blanc (1) » contre les prisonniers de l’IRA dans les années 1970. Dans les deux cas, cette pratique est interdite par le droit international. Et un récent mouvement visant à la proscrire s’est attiré le soutien de nombreux artistes dont les œuvres figuraient parmi les titres ainsi utilisés (2). On comprend bien pourquoi l’usage de la musique séduit les interrogateurs : elle ne laisse pas de traces visibles, mais n’en reste pas moins extrêmement agressive et puissante.

« Quel meilleur véhicule que la musique pour incarner l’irrésistible pouvoir de l’Occident (des infidèles) ? », s’interroge la musicologue américaine Suzanne Cusick dans son article « La musique comme instrument de torture/La musique comme arme », publié sur le site de la revue en ligne Transcultural Music Review. À ses yeux, l’usage de la musique dans les interrogatoires a commencé avec les expériences psychologiques sur les effets de l’exposition au bruit continu par les services secrets américains, britanniques et canadiens, juste après la Seconde Guerre mondiale, dans les universités Yale, Cornell et McGill. Les chercheurs ont alors découvert que les perturbations sonores, en générant un sentiment d’impuissance, pouvaient briser la résistance des prisonniers plus efficacement que les coups, la privation de nourriture ou de sommeil. Cusick parle d’« armes acoustiques », et elles sont en usage depuis bien longtemps : les Grecs et les Romains utilisaient des cuivres et des percussions pour envoyer des messages et user les nerfs de leurs ennemis. Les trompettes de Jéricho ont sans doute contribué à miner la résistance des défenseurs cananéens de la ville.

 

Un canon acoustique à longue portée

Dans Sound Targets. American Soldiers and Music in the Iraq War, le musicologue Jonathan Pieslak explique que la musique a joué un rôle croissant dans les opérations de guerre psychologique depuis l’invasion américaine du Panamá en 1989. Quand le général Noriega, grand amateur d’opéra, fut délogé de son refuge de l’ambassade du Vatican, au son assourdissant des groupes rock Led Zeppelin et Martha and the Vandellas.

Plus récemment, juste avant le siège de Fallujah, en 2004, écrit Pieslak, « on diffusa du hard rock avec tant d’acharnement que les marines renommèrent la ville “LalaFallujah” ». L’arme fatale du 361e régiment des opérations psychologiques était le LRAD (« Long Range Acoustic Device »), une sorte de canon acoustique à longue portée. Relié à un lecteur MP3, le LRAD peut envoyer une « bande de sons » qu’on ne peut ignorer dans un rayon de 500 à 1 000 mètres.

Pourquoi l’armée américaine utilise-t-elle la musique de cette manière ? Après tout, elle pourrait tout aussi bien préférer le bruit blanc ou les « bangs supersoniques » – l’arme favorite d’Israël à chaque fois qu’il s’est agi d’effrayer le Liban sans entrer en guerre (3). Dans « Disco Inferno », un article publié par l’hebdomadaire américain The Nation en 2005, Moustafa Bayoumi, professeur de littérature comparée au Brooklyn College, avançait que cette utilisation de la musique transformait la « culture américaine en arme de combat ».

Mais pourquoi le metal et le rap sont-ils particulièrement prisés des interrogateurs de Guantanamo ? Parce que le metal, estime Pieslak, est exceptionnellement discordant. « Si je devais écouter un groupe de death metal pendant douze heures d’affilée, je deviendrais fou moi aussi, confie James Hetfield, le chanteur du groupe de hard rock Metallica. Je vous dirais tout ce que vous voulez entendre. » Un interrogateur a d’ailleurs expliqué à Pieslak qu’il avait essayé Michael Jackson sur les détenus irakiens, mais que « ça ne leur faisait rien ».

On pourrait bien sûr imaginer que d’autres formes de musique dissonantes – musique sérielle, free jazz – soient aussi efficaces. Mais bien peu de militaires écoutent du Schoenberg ou du Stockhausen. L’usage du metal et du rap, en fait, reflète les goûts musicaux des soldats. C’est la musique que la plupart d’entre eux écoutent pour « se chauffer » – se motiver pour le combat. Tant leur rythme martelé ressemble aux rafales de fusil automatique. Mais les chansons sont aussi utilisées en interrogatoire pour terrifier les gens et les briser. Tout dépend de l’endroit où on les écoute, et de qui contrôle les haut-parleurs.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books, le 23 juillet 2009. Il a été traduit par Adrien Pouthier.

Pourquoi des gens bien font le mal

Sommes-nous bons par nature, mais avilis par la société? Ou bien, est-ce exactement l’inverse ? Les philosophes, qui furent nombreux à s’attaquer au problème, ne se sont jamais mis d’accord. Cette question – pourtant centrale – reste insoluble. Du moins lorsqu’on la laisse aux mains des philosophes… Si on la soumet aux expériences subtiles et pragmatiques des psychologues comportementalistes, l’équivoque disparaît aussitôt.

Prenez le docteur Philip Zimbardo, un éminent professeur de psychologie de l’université de Stanford. Au début des années 1970, il a imaginé une expérience incroyablement complexe, méthodique, poussée – à l’américaine – jusqu’au fond du détail. Après avoir très soigneusement sélectionné 20 étudiants, il les a soumis à un scénario d’emprisonnement ultra réaliste : arrestations par la police (complice de l’expérience), confinement dans une parfaite imitation de prison au sous-sol de l’université, avec cellules et cachot ; visite des familles ; et même un véritable aumônier catholique. Les étudiants, tous libres de quitter l’expérience à tout moment, ont été divisés entre « gardes » et « prisonniers ».  Zimbardo a ensuite rédigé un long compte rendu (1), presque heure par heure, de ces détentions fictives, et des transformations que la  « situation » a pu entrainer sur la « disposition » naturelle des étudiants (tous, à l’origine du moins, de braves gars, middle-class, archi-normaux et gentiment libertaires).

Mamma mia ! Vous qui entrez dans cette lecture dantesque, abandonnez toute illusion. Au fil des heures – et à une vitesse proprement stupéfiante – tandis qu’on voit  les « prisonniers » se dissoudre dans une soumission presque abjecte (après une pitoyable tentative de rébellion), les « gardes » pour leur part déploient des trésors de machiavélisme, de méchanceté, de cruauté même. Ils parviennent à réinventer en quelques jours des techniques d’humiliation et d’asservissement dignes (indignes, plutôt) des totalitarismes les plus aboutis. Notamment des rituels « de dégradation » fort élaborés, avec des humiliations sexuelles qui sont l’exact prélude de celles d’Abou Ghraïb, 32 ans plus tard. L’expérience SPE  (Stanford Prison Experiment) dérape vite et devra être interrompue brutalement au bout de cinq jours. Les cobayes en demeureront, semble-t-il, durablement affectés.

Après avoir décrit minutieusement les lamentables effets de sa mise en scène, le bon docteur Zimbardo s’attache à les expliquer, et donc à analyser « l’impact potentiellement toxique des systèmes pervers et des situations extrêmes conduisant des personnes parfaitement normales à commettre des actes pathologiques contraires à leur nature ». Pour ce faire, puisant dans l’arsenal des expériences de psychologie comportementale qui se sont multipliées depuis 1971, il entreprend de préciser les déterminants de  cette « plasticité de l’âme humaine », à l’origine des regrettables dérives. Premier d’entre eux : le pouvoir, dont tout détenteur cherche instinctivement à abuser.

Et, de fait, une autre fameuse expérience, celle du professeur Milgram, a démontré que d’innocents cobayes, conditionnés comme il faut, n’hésitaient guère à administrer d’effroyables décharges électriques à des victimes simulées, et même y mettaient un certain enthousiasme. Autres déterminants : l’anonymat et l’invisibilité, dont depuis Platon on connaît les effets. On a constaté que les enfants d’une école primaire américaine, selon qu’ils étaient ou non déguisés, manifestaient une attitude foncièrement différente à l’égard de congénères qu’on les avait incités à rudoyer.

L’obéissance est aussi un facteur souvent bien néfaste : dans une autre expérience, vingt-et-une infirmières sur vingt-deux ont accepté plus ou moins sans sourciller d’administrer à leurs patients, sur l’ordre d’un médecin-chef, une dose monstrueuse d’un médicament (un placebo, heureusement). Ou bien encore, on a pu démontrer, à partir d’une quarantaine d’accidents d’avions bien documentés, que dans 80 % des cas le copilote n’avait  pas osé s’opposer à une initiative désastreuse du commandant de bord.

On peut ajouter le conformisme : dans une nouvelle enquête célèbre, le professeur Zimbardo a interrogé soixante-et-onze ex-tortionnaires de la dictature brésilienne ; il a découvert des individus parfaitement normaux (les sadiques et les exaltés avaient été exclus de leurs rangs, car peu efficaces), non repentis, et qui se déclaraient encore prêts à tout pour garantir la sécurité de leur pays contre « la menace révolutionnaire ».

Finissons par la passivité : d’innombrables études montrent combien d’honnêtes citoyens peuvent demeurer impassibles et détourner leurs yeux devant la simulation d’un meurtre ou d’un viol.

Est-ce à dire que la compassion, l’altruisme, l’héroïsme, et toutes les autres qualités dont l’homme s’enorgueillit n’existent guère à l’état de « disposition » naturelle, et ne seraient elles aussi que l’incertain produit des circonstances, des « situations » ? Peut-être, ou peut-être pas. Pour le savoir, il faudrait que Zimbardo et ses pairs s’attaquent à cette question, et  nous concoctent, pour dissiper l’équivoque, encore d’autres expériences diaboliques.

(1) P.Zimbardo , The Lucifer Effect – Understanding How Good People Turn Evil, Random House

=> Sur le même sujet : lire « Sommes-nous tous des tortionnaires en puissance ? »

Un si délicieux narcotique

«Sans la musique d’ascenseur, le monde serait bien plus sinistre que ses détracteurs ne pourront jamais l’imaginer. » Cette phrase est de Joseph Lanza, l’auteur d’Elevator Music. Pendant des siècles, l’homme n’a eu accès à la musique qu’en en jouant lui-même ou quand d’autres jouaient en sa présence. À présent, la musique retentit à volonté sur les chaînes hi-fi ou dans les Walkmans. Et elle est partout : dans les restaurants, les aéroports, les gares, les salles d’attente d’hôpitaux et même les ascenseurs. D’où des rencontres parfois curieuses : les arias bouleversantes de La Traviata peuvent accompagner une séance douloureuse chez le dentiste, les premières notes de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak vous faire patienter au téléphone… Mais cette omniprésence embellit-elle vraiment le monde ?

Lanza défend la musique d’ambiance et ses effets bienfaisants. Son ouvrage décrit les activités de la Muzak Corporation, société américaine fondée en 1934, qui a connu un succès fulgurant en diffusant de la musique « facile », principalement dans les ascenseurs des gratte-ciel. Les clients de Muzak sont surtout de grandes entreprises, à qui l’on promet une productivité accrue et un personnel plus docile. Enquêtes scientifiques et comportementales à l’appui : « En 1937, deux psychologues d’entreprise britanniques, Wyatt et Langdon, publièrent un article intitulé “Fatigue et ennui dans les tâches répétitives”, où ils prouvaient que les jeunes employées étaient plus efficaces et moins vindicatives lorsqu’elles travaillaient en musique. Pendant ce temps, à McKeesport, en Pennsylvanie, les vaches étaient censées donner plus de lait lorsque la traite se faisait au son du Beau Danube bleu. Les données s’accumulèrent de tous côtés : les expériences menées par le Laboratoire d’ingénierie humaine de l’armée américaine révélèrent que la musique “fonctionnelle” renforçait la vigilance, la vivacité intellectuelle et l’efficacité au travail ; en 1972, Black & Decker signala un gain de productivité de 1,42 % grâce à la diffusion de Muzak, tandis qu’à l’hôpital St. Joseph de Yonkers, dans l’État de New York, le Dr Frank B. Flood, responsable du service de cardiologie, nota une hausse du taux de guérison dans l’unité des soins intensifs », rapporte Nicholas Spice dans la London Review of Books. La musique commercialisée par Muzak réussit le tour de force de stimuler son auditoire sans le perturber.

« Dès le départ, Muzak fut guidée par ces deux objectifs essentiels : sa musique ne devait pas attirer l’attention sur elle-même et elle devait agir en coopération optimale avec la nature, avec les lois régissant le flux et le reflux de l’énergie biologique », explique Spice. L’entreprise a donc utilisé une technique appelée « limitation des écarts d’intensité », qui aplatit la musique pour qu’elle passe inaperçue. D’autre part, les programmes musicaux qu’elle diffuse à la radio épousent autant que possible les temps forts et les creux d’une journée de travail : les segments les plus stimulants passent entre 10 et 11 heures, puis entre 15 et 16 heures, lorsque l’efficacité des travailleurs a tendance à décroître.

 

Une musique dégradée, sans valeur, qui flatte la paresse humaine

Cette forme de conditionnement peut faire frémir. Elle n’a d’ailleurs pas manqué d’inquiéter les mélomanes, pour qui la musique ne saurait se concevoir que comme un art. D’après Spice, le porte-voix de cette tendance est le philosophe Theodor Adorno : « Au cœur de ses préoccupations se trouvait un idéal d’attention, tout comme au cœur des préoccupations de Muzak se trouve, pourrait-on dire, un idéal d’inattention. Pour Adorno, la musique savante exige et récompense l’attention totale et sans partage. La musique qui n’exige rien de nous, qui peut accompagner n’importe quelle autre activité (manger, danser, parler) est, d’après la définition d’Adorno, une musique dégradée, sans valeur, qui flatte la paresse humaine, ce qu’il appelle impitoyablement notre habitude de l’“écoute régressive”. La bonne écoute, l’“écoute concentrée”, demande des efforts mais offre à l’auditeur un sentiment de conscience intense, d’individualité réaffirmée. À l’inverse, l’“écoute régressive”, l’easy listening, prive l’auditeur de son statut d’individu et le transforme en consommateur passif. La dimension politique de cette analyse saute aux yeux. Avec toutes ses facultés en éveil, l’auditeur concentré d’Adorno est un activiste potentiel, un individu capable de s’opposer à l’ordre établi. L’auditeur régressif, drogué par la musique de masse (plongé “dans une sorte de torpeur”, selon Stravinsky), est le complice consentant du capitalisme prédateur. »

Spice ne se range pas pour autant à l’avis intransigeant d’Adorno. Pour lui, le philosophe ne tient pas compte « de la diversité, de la versatilité et de l’incohérence des besoins humains ». Et le journaliste de rappeler, avec Lanza, que les aristocrates qui écoutaient les dernières créations de Haydn et Mozart n’étaient sans doute pas des modèles d’écoute concentrée. Surtout, la musique perd beaucoup à n’être envisagée que pour elle-même ; on en oublie notamment la faculté qu’elle a de prêter « son expressivité au reste de l’univers » : « Dès lors que vous aurez entendu le poème de Thomas Hardy “À la fin du jour en novembre” mis en musique par Benjamin Britten, vous ne pourrez plus jamais relire ces vers sans songer à ce qu’en fait la mélodie », estime Spice. De même, « sans musique, la plupart des films perdraient toute leur force. Il n’est que d’imaginer Les Dents de la mer sans le martèlement rythmique du carnage imminent… »

Le magnétiseur et la jeune pianiste aveugle

Un matin glacial de janvier 1777, à Vienne, on présente à Franz-Anton Mesmer la jeune Maria Theresa Paradis. Lui est un médecin célèbre mais décrié, qui prétend soigner à l’aide d’aimants ; elle, une pianiste virtuose qui, une nuit, à l’âge de 3 ans, est brusquement devenue aveugle. Il doit la guérir. Cette histoire vraie constitue la trame du premier roman d’Alissa Walser, en qui la critique germanophone salue la digne fille de son père, Martin Walser, l’un des plus grands écrivains allemands contemporains.

On ignore si, dans la réalité, Mesmer rendit la vue à Maria Theresa. Mais, dans le livre, il y parvient. Hélas ! cette guérison fait perdre à la jeune femme son talent musical. Le médecin hétérodoxe fait, certes, usage de ses aimants. Mais, surtout, il lui parle. En termes contemporains, on dirait que « la fille de la bourgeoisie viennoise suit une sorte de psychanalyse avant la lettre », relève Ina Hartwig dans le Zeit.

Comme avant elle Stefan Zweig, Walser voit en Mesmer un prédécesseur de Freud. « Avec sa théorie du “magnétisme animal”, il affirme l’existence de forces invisibles », note Roman Bucheli dans le Neue Zürcher Zeitung. Mesmer souffre qu’on ne puisse pas vraiment voir ni comprendre la nature de son travail. Mais lui-même la saisissait-il ? « Un médecin est à l’œuvre ici, qui est tout près de faire une découverte sensationnelle, mais le rationaliste qu’il est préfère croire en l’efficacité des aimants qu’en la force des mots. »

=> Découvrir gratuitement les articles Universalis et Britannica sur Franz Anton Mesmer

Pour vivre heureux, vivons égaux ?

Les inégalités nuisent gravement à nos sociétés. Avait-on besoin d’un livre pour s’en convaincre ? Oui, répond John Carey dans le Times. Grâce à la démonstration de Richard Wilkinson et Kate Pickett, les hommes politiques ont, pense-t-il, « une chance de faire ce qui est “véritablement positif” ».

Pickett et Wilkinson sont épidémiologistes. Après avoir croisé les données relatives aux inégalités d’une vingtaine de pays riches avec les indicateurs de qualité de vie, ils sont arrivés à cette conclusion : les inégalités nuisent à l’ensemble du corps social, y compris aux plus riches. Espérance de vie, criminalité, taux d’incarcération, instruction, obésité, usage de drogues… L’argument tiendrait au regard de presque tous les critères. Les pays où il fait le meilleur vivre ne sont pas forcément les plus opulents, mais les plus homogènes : ni les États-Unis ni le Royaume-Uni, mais le Japon et la Scandinavie.

Comment expliquer cette corrélation ? Par le fonctionnement de notre cerveau. Plus précisément, par l’état de stress neuroendocrinien que génère chez l’homme la perception que les autres bénéficient d’un statut plus enviable que soi. Cette « anxiété de statut » conduit à une hausse de cortisol, cette hormone qui augmente la pression sanguine et le niveau de sucre dans le sang. D’où une cohorte de problèmes associés. Ce stress serait par exemple à l’origine d’une puberté précoce, contribuant à expliquer la fréquence des grossesses adolescentes. Pour Wilkinson et Pickett, le principal objectif d’un État ne devrait donc pas être la croissance, mais la réduction des inégalités.

Le biologiste Michael Sargent salue dans Nature « une tentative courageuse et imaginative de comprendre les problèmes sociaux auxquels sont confrontés les pays riches ». Mais il observe que les auteurs passent sous silence plusieurs études contredisant leur thèse. Il existe en effet de curieux contre-exemples : le taux de suicide est plus élevé dans les pays les plus égalitaires. Faudrait-il en conclure que l’on vit mieux dans un pays où l’on se suicide plus ? En Finlande, l’un des pays les plus homogènes et doté d’un excellent indice de qualité de vie, le taux d’homicide est particulièrement élevé.

De son côté, David Runciman interroge dans la London Review of Books l’interprétation faite par les auteurs des données statistiques : « S’agit-il d’affirmer que, dans des sociétés plus égalitaires, presque tout le monde se porte mieux, ou simplement que tout le monde se porte mieux en moyenne ? » Tout dépend de la façon dont les indices de qualité de vie sont distribués dans la population. À cet égard, le mauvais classement des États-Unis « pourrait venir de ce que les 20 % les plus défavorisés […] ont des indices de qualité de vie si mauvais qu’ils tirent vers le bas la moyenne de l’ensemble ». Les statistiques ne nous disent pas que la moitié la plus riche de la population américaine vit moins bien que la moitié la plus riche de la population suédoise. 

=> Lire gratuitement l’article de l’encyclopédie Universalis sur les inégalités

Le Bolaño nouveau

En juillet 2003 l’écrivain chilien Roberto Bolaño mourait des suites d’une maladie du foie, âgé de 50 ans seulement. Outre le manuscrit de 2666, roman monumental qui devait paraître l’année suivante, l’auteur laissait derrière lui une masse imposante d’archives, d’où ont surgi depuis de nombreuses œuvres inédites.

Le Troisième Reich, paru le 8 avril chez Christian Bourgois, est la dernière en date de ces publications posthumes, au succès prévisible tant la « bolañomania » règne désormais. Dans le magazine Guernica, son ami l’écrivain Horacio Castellanos Moya s’indigne ainsi de la manière dont des champions du marketing ont construit un « mythe Bolaño » en mettant en avant sa jeunesse rebelle et son expérience du coup d’État de Pinochet pour en faire un personnage entre Kerouac, Rimbaud et Kurt Cobain. « Certes, Roberto Bolaño fut tout au long de sa vie un non-conformiste, rappelle son ami, mais ni un révolutionnaire, ni un écrivain maudit. »

Voici donc que l’on exhume un manuscrit inédit, écrit en 1989. Le Troisième Reich nous plonge dans l’univers exotique et inquiétant des jeux de stratégie militaire. Udo Berger, un jeune homme de 25 ans originaire de Stuttgart, s’apprête à passer quelques jours de vacances sur la Costa Brava en compagnie de sa fiancée Ingeborg. Grand amateur de jeux de guerre, il se consacre en particulier à l’un d’entre eux, intitulé « Le troisième Reich », et participe à des tournois internationaux. Tout à son obsession, Udo s’enferme pour mettre au point, sur une vaste carte d’Europe, la stratégie qui lui permettra de triompher de son grand rival américain Rex Douglas.

Par l’entremise d’un autre jeune couple rencontré un soir, Udo et Ingeborg font la connaissance de personnages aux pseudonymes allégoriques (le Loup, l’Agneau et le Brûlé) qui font basculer le récit dans un registre plus trouble. Comme l’explique Matias Néspolo dans le quotidien El Mundo, « l’atmosphère commence alors à se raréfier, tandis qu’Udo met au point une stratégie militaire révolutionnaire qui doit garantir le triomphe ultime de l’Allemagne, sous les yeux de Frau Else, la belle et mystérieuse hôtelière qui l’avait troublé pendant son adolescence ». Il semble aussi que « quelque chose d’obscur et d’inexplicable » se produise dans le jeu, qui influence les événements du monde réel…

Roberto Bolaño était lui-même un praticien chevronné des jeux de stratégie, et se passionnait pour l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Le Troisième Reich, développement littéraire de ces deux obsessions, apporte un nouvel éclairage sur la fascination du romancier chilien pour le fonctionnement psychique de l’extrême droite.

=> Découvrir gratuitement l’article de l’encyclopédie Universalis sur Roberto Bolaño

=> Découvrir gratuitement l’article de l’encyclopédie Universalis sur le roman 2666