Comment les Etats-Unis ont privatisé la guerre

Blackwater, Halliburton, DynCorp… Ces noms affleurent parfois, à l’occasion d’un scandale. La presse dénonce alors volontiers le pouvoir croissant de ces sociétés militaires privées. Mais le brouhaha médiatique qui entoure parfois le phénomène ne suffit pas à en prendre la mesure, souligne l’expert indépendant David Isenberg, sur le site Asia Times. C’est en raison de cette carence que le livre d’Allison Stanger est si précieux : « Un auteur enfin a pris le temps de réfléchir exactement à ce qui est en train de se passer », se réjouit Isenberg. C’est-à-dire la privatisation massive de l’action gouvernementale américaine, via la sous-traitance des missions essentielles de l’État.

Professeur de relations internationales à Middlebury College, dans le Vermont, Allison Stanger souligne l’importance d’un phénomène qui touche à la nature même du pouvoir et dépasse le seul domaine de la défense. Lockheed Martin, l’une des principales entités du « complexe militaro-industriel » américain, « touche ainsi chaque année plus d’argent fédéral que les ministères de la Justice ou de l’Énergie, écrit-elle. L’entreprise trie votre courrier, calcule vos impôts, recense la population, assure des vols spatiaux, et contrôle le trafic aérien ». Au total, le secteur privé est devenu un véritable « gouvernement de l’ombre », assène Stanger.

Mais le plus spectaculaire reste, de ce point de vue, l’évolution de la guerre : au Vietnam, les opérateurs privés représentaient 13 % des forces sur le terrain ; en 2009, ils constituaient 48 % des effectifs du département de la Défense présents en Irak et 57 % de ceux déployés en Afghanistan… « Outre des services de sécurité, les entreprises privées nourrissent, habillent et hébergent les troupes, explique Stanger. Elles entraînent des unités de la police et de l’armée, mènent des projets de développement et supervisent elles-mêmes d’autres firmes. Sans ces supplétifs, les États-Unis seraient dans l’obligation de mobiliser le contingent pour renforcer leur présence en Afghanistan. » De cela, il n’est pas question. Dans ce contexte, tout retour en arrière relève de l’utopie aux yeux de Stanger, pour qui les fournisseurs privés sont des boucs émissaires un peu trop faciles. Car c’est au fond la démission de l’État et l’opacité des pratiques qui constituent le cœur du problème. « Stanger ne se contente pas d’appeler à restreindre le périmètre d’intervention des sous-traitants, comme de nombreux critiques, relève Isenberg. Elle en appelle avant tout au retour d’un gouvernement capable d’assumer son rôle de “gardien de l’intérêt général”. »

Reste à imaginer les moyens de cette reprise en main. Or la dépendance est telle que 82 % du budget de la Défense fut en 2008 consacré au paiement des contractants privés et à diverses subventions. Un défi de taille pour l’Amérique et pour le monde. Car, en attendant un éventuel retour de l’État, remarque Thomas Friedman dans le New York Times, « nous sommes en train de construire à Washington un complexe militaro-industriel de sous-traitants qui a économiquement intérêt aux interventions extérieures ».

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Le roman de l’Inde nouvelle

Tous les auteurs débutants ne peuvent pas se vanter de susciter l’intérêt de V. S. Naipaul. L’Indien Aatish Taseer est de ceux-là : en 2008, ses Mémoires* avaient fait de lui, aux yeux du Prix Nobel, « un jeune écrivain à surveiller ». C’est dire les espoirs fondés sur son premier roman, The Temple-Goers. « Taseer est à la hauteur », se réjouit Andrew Robinson dans le quotidien britannique The Independent.

Dans ses Mémoires, ce fils d’une célèbre journaliste sikhe indienne et d’un homme politique musulman pakistanais (dont il ne fit la connaissance qu’à l’âge adulte) explorait son identité déchirée, entre héritage islamique et influences occidentales. Cette fois, il peint le sentiment d’étrangeté qui s’empare d’un narrateur portant le même nom que l’auteur, parti comme lui vivre plusieurs années à l’étranger, quand il retrouve sa ville, Delhi, métamorphosée.

The Temple-Goers s’enracine dans un décor en mouvement : celui des « classes, des castes et des territoires religieux de la bourgeoisie de Delhi », explique David Mattin dans le quotidien émirati The National. Aatish Taseer – le narrateur – tombe sous l’influence d’Aakash, jeune et ambitieux brahmane officiant comme professeur de gym. Avec lui, il parcourt les multiples visages d’une ville et d’une société en mutation : « Argent, consommation, religion, politique, terrorisme, sexe » se mêlent, rapporte Robinson, au gré d’une intrigue qui se noue lorsque Aakash est accusé de meurtre.

Le roman ne laisse pas indifférent en Inde : le Times of India salue cette chronique d’un pays « en pleine réinvention ». Mais le journaliste de Tehelka, Gaurav Jain, ne partage pas cet enthousiasme pour un livre qu’il estime trop poli pour être juste : « Il n’y a qu’une chose bien dans ce roman – il n’est dédié à personne. »

* Aatish Taseer, Étranger à mon histoire. Le périple d’un fils en contrée musulmane, Buchet-Chastel, 2009.

Moi, Henrietta, morte d’un cancer, et toujours vivante

Il y a près de soixante ans, Henrietta Lacks succombait à un cancer du col de l’utérus. Tout le monde ou presque a oublié le nom de cette Afro-Américaine qui avait vu le jour trente et un ans plus tôt dans un ancien quartier d’esclaves de Clover (Virginie). En revanche, les scientifiques du monde entier connaissent l’acronyme HeLa : c’est ainsi, à partir des premières lettres de son prénom et de son nom, que furent identifiés deux échantillons de ses cellules prélevées quelques mois avant sa mort.

Les cellules dites HeLa ont ceci de particulier qu’elles sont « immortelles », capables de « proliférer indéfiniment, faute de posséder les mécanismes qui limitent le nombre de fois où une cellule peut se diviser avant de se désintégrer », explique Steve Silberman dans Nature. Confiés à deux pionniers de la recherche cellulaire, les tissus d’Henrietta Lacks ne tardèrent pas à se multiplier in vitro. Cette mère de cinq enfants se retrouva ainsi à l’origine de la « première lignée cellulaire humaine produite en série ». « Les scientifiques ont cultivé quelque cinquante millions de tonnes de ses cellules », précise Lisa Margonelli dans le New York Times – soit l’équivalent de cent Empire State Building. Du vaccin contre la polio, à certains médicaments de chimiothérapie, en passant par la cartographie génétique, on ne compte plus les inestimables progrès scientifiques auxquels ont contribué les cellules HeLa. Certaines furent même envoyées dans l’espace…

La journaliste scientifique Rebecca Skloot avait 16 ans lorsqu’elle entendit pour la première fois parler d’Henrietta Lacks. Durant les dix années de recherches qu’elle lui consacra, Skloot apprit que la jeune femme n’avait pas été consultée ni même informée de l’utilisation de ses cellules par l’hôpital Johns Hopkins de Baltimore, où elle était soignée dans une aile réservée aux patients noirs. Sa famille n’apprit qu’au bout de vingt ans sa postérité biologique. Ses membres enragèrent lorsqu’ils comprirent que « des entreprises gagnaient de l’argent en vendant des échantillons des cellules [d’Henrietta] alors que ses enfants ne pouvaient pas s’offrir une assurance maladie », rapporte Laura Miller sur le site Salon. Skloot raconte les angoisses de sa fille Deborah, qui craignait que les expérimentations ne fassent « éternellement souffrir » sa mère.

Elle raconte comment, en 2001, celle qui n’avait gardé aucun souvenir d’Henrietta vivante put enfin pénétrer dans un laboratoire où on lui tendit un tube contenant des cellules de sa mère. Un passage poignant, parmi d’autres, de « cette admirable enquête ». Selon Leigh Krietsch Boerner, de Science, le livre « soulève autant de questions qu’il en résout : sur l’éthique, le racisme, et, le plus important, l’humain ».

Le club des jeunes fascistes

Décembre 2003 : un groupe de jeunes gens se réclamant de l’idéologie fasciste occupe un immeuble au cœur de Rome. L’édifice est baptisé Casa Pound, en référence au poète américain Ezra Pound, connu pour son soutien au Duce pendant la Seconde Guerre mondiale. Ces militants y fondent un centre social. Au programme : activités sportives et culturelles, mais aussi politiques. Depuis, Casa Pound, qui revendique 2 000 adhérents, a essaimé, à Rome et au-delà, et gère des bars, des librairies, des clubs de sport, des troupes de théâtre, des groupes de musique… L’une de ses émanations, le Front estudiantin (« Blocco studentesco »), est particulièrement actif auprès des lycéens et étudiants.

Le photographe Alessandro Cosmelli et le journaliste Marco Mathieu sont allés scruter Casa Pound là où elle prospère : dans les banlieues, auprès des sans-abri, des personnes âgées et des nouveaux pauvres. Leur livre dévoile « ce qui est rarement montré publiquement », selon Gianluca Di Feo dans l’hebdomadaire L’Espresso : « À l’exaltation de la vitalité profonde s’ajoutent le cri des combats à coups de ceinture et la discipline martiale des rassemblements… Tout respire la violence […]. Même pendant les concerts de leurs groupes, le public mime des bagarres. » Propos à la gloire de Mussolini, salut romain dans les manifestations anti-immigrés… le fascisme à la sauce Casa Pound fait frémir, même s’il apparaît souvent davantage comme le ressort d’une sociabilité structurante que comme un mouvement politique construit.

Parmi les intellectuels auxquels Marco Mathieu donne la parole, Alessandro Campi, professeur à l’université de Pérouse, explique que « le mot clé n’est plus tant “militance” que “communauté” ». Les membres de Casa Pound « adhèrent à un fascisme dépolitisé, sans idéologie, fascinés par tout ce qui est en marge de l’univers des bien-pensants. Ils représentent un type de sous-culture urbaine qui se reconnaît dans l’héritage maudit de la culture de droite ».

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La nostalgie du bon vieux Sud

«The Help [« La bonne »], un roman sur les relations entre des employées de maison afro-américaines et leurs patronnes blanches dans le Mississippi des années 1960, réunit tous les ingrédients pour plaire aux foules : des personnages de femmes courageuses, une intrigue qui se lit d’une traite, des méchants clairement identifiés et une vague leçon d’histoire », écrit Motoko Rich dans le New York Times. L’ouvrage, premier roman de Kathryn Stockett, a tout d’un rêve éditorial devenu réalité : d’abord rejeté par une cinquantaine d’agents littéraires, le manuscrit, finalement acheté par une petite filiale du groupe Penguin, a bénéficié d’une campagne de promotion offensive auprès des libraires américains, qui en sont tombés amoureux fous. Le bouche-à-oreille a fait le reste. The Help figurait en avril sur la liste des meilleures ventes du New York Times depuis le mois d’août précédent (51 semaines) ; plus d’un million d’exemplaires du livre se sont vendus au cours de la seule année 2009.

À 40 ans, Kathryn Stockett, elle-même originaire de Jackson, dans le Mississippi, raconte avoir eu l’idée de ce roman après les attentats du 11-Septembre, quand elle vivait à New York : « J’avais le mal du pays et j’ai tenté de trouver du réconfort en essayant de retrouver les voix de ceux qui me manquaient, surtout celle de Demetrie, la domestique noire de ma grand-mère », explique-t-elle au New York Times.

Nombreux sont ceux, rapporte Motoko Rich, qui taxent le roman de racisme, accusant Stockett de réactiver « le cliché de la vieille mama noire », même si le roman est défendu par certains lecteurs afro-américains. En tout état de cause, l’ouvrage est révélateur du fonctionnement de l’édition américaine, estime Karla Holloway, professeur d’anglais à l’université Duke. « The Help aurait-il été perçu comme un récit aussi crédible s’il avait été écrit par un écrivain noir ? », se demande-t-elle dans le New York Times.

L’arrière-fond de Pierre Guyotat

Arrière-fond est le troisième volet d’un texte qui pose une question, au-delà des partages entre fiction et réalité : comment écrire la vie ? La vie ? C’est-à-dire ce processus qui s’oppose, tous les jours et depuis le moment où il apparaît, à la mort. Comment écrire cette vie, et pas la vie, entendue comme la suite de ce qui arrive dans la vie. Voilà ce qui inspire l’entreprise de Pierre Guyotat dans Arrière-fond. S’il fallait se convaincre que l’autobiographie peut être ainsi autre chose que la simple récapitulation des multiples évènements d’une existence, il suffirait de lire les trois récits qu’a publiés Pierre Guyotat ces dernières années. 

Il y a eu Coma. Episode de vie qui conduit l’auteur, dans les années 1980, au bord de la mort. Ce récit d’une expérience de dépouillement extrême couvre quelques mois et culmine, au moment de l’adaptation de Tombeau pour cinq cent mille soldats par Antoine Vitez au théâtre national de Chaillot. Formation, ensuite, qui couvre les treize premières années de l’enfant Guyotat, raconte comment l’Histoire entre dans la vie d’un enfant qui, sans savoir parler, écoute. La vie ici se forme avant même que la conscience ne puisse juger et jauger ce qui arrive de l’extérieur. Enfin avec Arrière-fond, c’est une autre temporalité qui est à l’oeuvre : trois jours et trois nuits en Angleterre puis le retour par ferry, à l’été des quinze ans de l’auteur. 

Ce récit visionnaire de la transformation qui intervient à cet âge, fait entrer dans la tête d’un garçon de quinze ans. L’auteur d’aujourd’hui n’y surimpose pas ses certitudes. Il demeure (et le lecteur avec lui) dans l’état fragile et tremblant dans lesquelles les  tourments et les fureurs s’expriment. Vertiges, curiosités, scandales. Et surtout, découverte de l’arrière-fond (terme de peinture, particulièrement adapté au monde pittoresque de Guyotat), cet arrière-fond, obscur, orageux, plein de terreur et d’effroi, mais aussi plein d’humour et de ferveur.  J’aime les personnages pickwickesques qui habitent la demeure. J’aime les étrangetés de cette famille anglaise qui accueille l’adolescent. J’aime surtout – et il faut aller lire ces dix pages – la transformation d’un épisode de cirque en une scène biblique de l’Eden. Car dans l’arrière-fond de cet immense auteur qu’on a trop vite catalogué comme poète maudit, se cache, dans le sang, le sperme et la sueur, toute l’iconographie, lumineuse et sublime, de la geste biblique…

Un Roméo et Juliette yéménite

Ce n’était déjà plus « l’Arabie Heureuse » des Romains mais, au XVIIIe siècle, le Yémen n’avait pas encore le visage inquiétant qu’il présente aujourd’hui, avec son État défaillant, sa rébellion au nord, ses velléités séparatistes au sud, et l’enracinement sur son sol de la nébuleuse al-Qaida.

Le Yémen était alors une terre de coexistence relativement pacifique, où juifs et musulmans vivaient en bonne intelligence. C’est dans ce décor que le poète et écrivain yéménite Ali Al-Moqri met en scène une sorte de Roméo et Juliette : ce court roman de 152 pages raconte l’amour de Fatima, fille du mufti du village de Rayda, et Salem, fils d’un graveur juif. Alors que Salem sort juste de l’enfance, Fatima, déjà femme, entreprend de lui apprendre à lire l’arabe dans les pages du Coran. En échange, il lui enseigne l’hébreu. « La convergence d’esprit entre Fatima et Salem était fondée sur leurs lectures communes », relève l’universitaire palestinien Khaled Hroub sur le site d’informations culturelles arabe Kikah.com. « Ils délaissaient la haine et le fanatisme pour embrasser l’amour et l’humanisme. Tel est le message délivré par Ali Al-Moqri dans son roman à l’atmosphère merveilleuse et au sens profond, audacieux et édifiant sur les relations entre juifs et musulmans dans le Yémen du XVIIIe siècle. »

Des relations marquées par l’absence de violence endémique, mais où la méfiance n’était pas absente. La romance entre Fatima et Salem se développe en effet dans la tourmente : les amants se marient en secret et fuient le village. Après la mort en couches de Fatima, leur enfant est rejeté par les deux familles. Pour Hroub, ce récit est à l’image de la coexistence entre les deux communautés : dans le village, « il y avait à la fois de la beauté et de la laideur, une spontanéité au quotidien et une tension entre les gens », écrit-il. C’est aussi, à ses yeux, une métaphore des occasions manquées de l’histoire : « Si Fatima et Salem avaient réussi à convaincre les leurs à l’époque, à Rayda et dans l’ensemble du Yémen […], une autre société aurait pu être bâtie. » Une société dans laquelle, rêve-t-il, les descendants de Salem n’auraient pas émigré en masse après la création de l’État hébreu pour atterrir à Tel-Aviv, « parqués dans les quartiers pauvres de cette nouvelle ville ». Où « ils n’étaient plus yéménites, sans pour autant devenir israéliens ».

« Une société laïque est en train d’émerger au Tibet »

Plusieurs sites et agences de presse ont rapporté l’arrestation, fin avril, de l’intellectuel tibétain Tragyal, connu sous le nom de plume de Shogdung. Spécialiste de littérature tibétaine, Françoise Robin – que Books avait interrogée à propos du soulèvement tibétain au printemps 2008 –  revient sur le travail de l’écrivain et les causes de son arrestation. 

Books : Que sait-on aujourd’hui de la situation de Shogdung ? 

François Robin : On ne sait rien de son sort depuis son arrestation le 23 avril 2010. Sa femme et sa fille ont tenté d’entrer en contact avec lui, mais elles n’ont pas pu le rencontrer. Shogdung serait soupçonné d’incitation au séparatisme, mais il n’a pas encore été jugé. Si l’on se fie aux précédents les plus récents, il ne pourra pas être défendu correctement. J’ai à l’esprit le cas du cinéaste tibétain Dondhup Wangchen, qui a réalisé clandestinement en 2008 un film documentaire dans lequel il demandait aux Tibétains de Chine ce qu’ils pensaient des J.O. de Pékin. Ce film, Leaving Fear Behind, a été diffusé clandestinement vers l’étranger, mais son auteur a été arrêté.

Un avocat chinois a souhaité le défendre : les autorités l’en ont dissuadé en le menaçant de ne pas renouveler la licence de son cabinet d’avocats. Dondhup Wangchen a été condamné à six ans d’emprisonnement. Un jeune chanteur, Tashi Dondhup, a lui été condamné, sans même avoir été présenté à un tribunal, à quinze mois de « réforme par le travail » en raison des textes engagés de ses chansons.

Peu avant son arrestation, Shogdung avait cosigné une lettre ouverte qui critiquait certains aspects des actions de secours chinoises auprès des sinistrés du séisme à Yushu (préfecture à majorité tibétaine au sud de la province du Qinghai). Cela a-t-il déclenché son arrestation ?

Le motif principal de son arrestation réside vraisemblablement dans la publication de son dernier livre « La limite entre le ciel et la terre » (Sa gnam go ’byed en tibétain). Cet ouvrage très audacieux commence par une discussion sur la notion de révolution, et décrit les luttes de nombreux peuples pour le droit à disposer d’eux-mêmes. Dans la deuxième partie, l’auteur réévalue le soulèvement des Tibétains de 2008, et affirme que l’on ne doit pas parler à son propos des « émeutes du 14 mars », comme on le fait en République populaire de Chine (RPC), mais de « révolution pacifique ». Une telle affirmation est inacceptable en Chine. En effet, les médias n’ont retenu de ces événements que le fait que des civils non tibétains ont été tués par les manifestants tibétains, et que le vieux Lhasa a été la proie des flammes.

Depuis, les Tibétains sont vus comme de potentiels terroristes. Mais les médias nationaux ont « omis » de parler des 150 à 200 manifestations, majoritairement pacifiques, qui se sont déroulées sans interruption partout sur le territoire tibétain pendant plus de deux mois. Elles ont été très durement réprimées par la police – il y aurait eu 200 morts et des milliers d’arrestations, mais il est difficile de vérifier ces chiffres en raison de l’accès restreint à ces zones. Pour Shogdung, les Tibétains ont prouvé à l’occasion de cette « révolution pacifique » que leur pensée politique avait mûri : d’abord parce qu’ils ont exprimé l’éclosion d’une conscience territoriale et nationale, et ensuite parce qu’ils l’ont exprimé de manière pacifique. 

Enfin, « La limite entre le ciel et la terre » se clôt sur une présentation de la pensée de Gandhi, mal connue des Tibétains de Chine, et sur la notion de désobéissance civile, empruntée à Thoreau [1]. 

Shogdung, anti-clérical et moderniste, a pourtant longtemps été considéré comme aligné sur les positions du Parti communiste chinois (PCC)…

S’il a été vu comme proche des positions du PCC, c’est en raison de sa condamnation de l’emprise du bouddhisme sur l’esprit des Tibétains. A la fin des années 1990, il a établi un lien entre la forte religiosité de ses compatriotes et leur absence de conscience identitaire de type « nationale », nécessaire à la sauvegarde de la civilisation tibétaine. Il tenait donc un discours en accord, en surface, avec le PCC : il faut diminuer l’emprise du bouddhisme et du clergé sur l’esprit des Tibétains. Mais en réalité, il poursuivait un but bien différent. 

Le Parti pose que la religion et le clergé tibétains entraînent un retard de développement économique, un repli identitaire et un sentiment d’altérité avec l’État chinois, d’où la nécessité de restreindre leur influence. Pour Shogdung à l’époque, la religion et la tradition n’étaient pas considérées comme une source de résistance à l’inclusion dans la Chine actuelle ; elles étaient, au contraire, la raison principale de la domination chinoise sur le Tibet. Ces positions iconoclastes dans la société tibétaine ont provoqué une frénésie de discussions sur la place de la religion dans la civilisation tibétaine. Depuis dix ans, Shogdung est devenu une référence culturelle autour de laquelle se sont cristallisés deux types de position parmi les Tibétains éduqués : d’un côté, les pro-Shogdung, souvent jeunes, qui souhaitent que l’emprise des monastères, des moines et des lamas diminue afin qu’émerge une conscience individuelle et une « modernité », et de l’autre, des personnes souvent plus âgées qui considèrent que le socle de l’identité tibétaine est le bouddhisme tibétain, et que la résistance culturelle passe par cette adéquation avec la religion. 

Que reste-t-il du mouvement de protestation ?

Les Tibétains avaient déjà du mal à se sentir appartenir à la République populaire de Chine. Mais, depuis 2008, on leur fait sentir par différentes mesures vexatoires et discriminantes qu’ils sont des citoyens de second rang. Ainsi, ils subissent des contrôles plus serrés dans les aéroports ; la pratique religieuse tibétaine est très surveillée, alors qu’elle est libre pour les Chinois et les Hui (musulmans chinois). Ils ont parfois du mal à trouver des chambres dans des hôtels lorsqu’ils voyagent dans les provinces chinoises. Des troupes armées quadrillent toujours les centres de la contestation de 2008. Ce qu’il reste du mouvement de protestation, c’est un grand sentiment de frustration, une colère qui ne peut pas s’exprimer, un ressentiment, et la certitude qu’il est désormais presque impossible pour les Tibétains de vivre en Chine en citoyen à part entière. Cette rancœur n’est pas exprimable, sous peine de passer pour un « séparatiste ». Shogdung redoute d’ailleurs, à la fin de son livre, que les Tibétains cèdent à la violence dans l’avenir, après tant d’années passées à contenir leurs sentiments réels. 

Est-il possible de savoir combien d’intellectuels tibétains sont à l’heure actuelle détenus dans les geôles chinoises ?

De nombreux Tibétains, pour la plupart éduqués, purgent actuellement des peines de prison pour avoir transmis à l’étranger des informations au sujet du soulèvement de 2008. Ainsi, Kunchog Tsephel, le fondateur du plus célèbre site Internet de littérature tibétaine contemporaine, « La Lampe à beurre » (Chodme), a été condamné sous ce motif à quinze ans de prison. Plusieurs dizaines d’intellectuels (écrivains, bloggeurs, éditeurs), artistes (chanteurs, cinéastes) et acteurs de la société civile tibétaine (médecins, membres d’ONG) ont été ou sont toujours en prison, et certains ont disparu. 

En s’en prenant aux personnes publiques, le pouvoir chinois montre qu’il ne craint pas de toucher des personnalités populaires, au risque de les transformer en icônes de la cause tibétaine. Mais cela prouve aussi l’émergence depuis plusieurs années d’un embryon de société civile active au Tibet, qui peut adopter discrètement des positions contestataires en dehors des cercles religieux. Aujourd’hui, on trouve, non des résistants, car il n’y a pas de résistance organisée, mais des contestataires laïques du pouvoir, totalement à l’aise dans le monde moderne et séculier, et préoccupés par la préservation de la culture tibétaine et par l’expression de leur vérité, qui va souvent à l’encontre du « grand récit » de l’État chinois. Par leurs œuvres et leurs actions civiles, ils tentent de contrebalancer l’absence de voix tibétaine sur la scène nationale chinoise en matière de politique, de culture, de religion et d’économie, toutes les décisions importantes étant prises à Pékin par des non Tibétains.

C’est ainsi que la langue tibétaine est devenue pour beaucoup le lieu de cette contestation : outre les dizaines de poèmes qui fleurissent sur les sites Internet et qui sont presque tous placés sous le signe de la tristesse, pour ne pas dire du désespoir, outre les chansons qui déplorent discrètement l’état actuel des Tibétains de Chine et les enjoignent à s’unir pour que leur culture survive, on relève la multiplication d’écrits clandestins depuis 2008. Le livre de Shogdung en est un exemple, mais on peut citer celui de Tashi Rabten, animateur d’une revue interdite depuis 2008 et qui a lui-même disparu au début du mois d’avril 2010, ou encore celui de Tsering Dondrup qui a été démis de son poste de fonctionnaire depuis la parution clandestine de son roman décrivant l’incorporation violente du nord-est du Tibet (Amdo) à la Chine en 1958. Les Tibétains ont trouvé dans l’écriture et la culture contemporaine un refuge à la domination chinoise et un lieu d’expression de leur version des faits. Ce n’est pas sans danger mais cela renforce très certainement, et pour de nombreuses années encore, un sentiment identitaire singulier au sein de la Chine.

Françoise Robin est maître de conférences à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), Section Tibet.

 [1] L’écrivain américain Henry David Thoreau (1817-1862), auteur de La Désobéissance civile, a établi des principes dont s’inspira notamment Gandhi (voir l’article d’Universalis sur ce sujet)

La véritable idéologie de la Corée du Nord

«De trop nombreux observateurs supposent à tort que les dépêches en anglais de l’agence de presse nord-coréenne diffusent le même genre de propagande que celle reçue par la population du pays. Il y a, en réalité, des différences considérables », affirme d’emblée B.R Myers, dans la préface de son livre sur l’idéologie au pouvoir à Pyongyang. Pour les éclairer, ce spécialiste en poste à l’université sud-coréenne de Dongseo a exploré une multitude de films, dessins animés, romans, affiches, manuels scolaires et autres matériaux de propagande intérieure.

Sa conclusion : le régime de Pyongyang s’analyse moins comme un vestige du stalinisme, ou d’un patriarcat d’essence confucéenne, que comme un « nationalisme extrême, développé sous l’influence du fascisme japonais des années 1930 », résume l’historien Andrei Lankov dans la Far Eastern Economic Review. Les propagandistes de la jeune République populaire ont façonné des mythes nationaux sur le mode racial et xénophobe de leurs anciens colonisateurs. Jusqu’à l’esprit kamikaze : au royaume de Kim Jong-il, « on parle chaque jour à chaque enfant de la merveilleuse perspective de mourir immolé au service de la mère patrie », relève Christopher Hitchens sur le site Slate.

L’emploi du mot « mère » semble ici fort à propos. Pour Myers, on peut résumer d’une phrase l’idéologie à l’œuvre en Corée du Nord : « Le peuple coréen est de sang trop pur, et par conséquent trop vertueux, pour survivre dans ce monde maléfique sans une formidable autorité parentale. » Et Dwight Garner souligne dans le New York Times l’aspect « essentiellement – et fondamentalement – féminin » du dirigeant suprême : des tableaux figurent la nation reposant sur le sein de Kim Jong-il, et, avant lui, son père bordant des enfants.

Le symbole protecteur de Kim s’oppose ainsi aux ennemis extérieurs, démoniaques, au premier rang desquels les Américains. Ces étrangers que le régime accuse aussi d’avoir « pollué » la « race » en Corée du Sud. Et lorsque les sacs d’aide alimentaire arrivent à Pyongyang ornés de la bannière étoilée, les autorités prétendent que les Yankees effrayés témoignent ainsi leur respect au « cher Dirigeant ».

Quelles sont les conséquences d’une telle idéologie au niveau international ? Si ce fascisme version coréenne constitue, comme le rapporte The Economist, le « dernier refuge de M. Kim », la probabilité est faible qu’il en sape les fondements par des concessions sur la question du nucléaire : « Il ne négocie pas avec l’Amérique pour mettre fin aux tensions, mais pour les entretenir : ni guerre totale, ni paix totale. »

=> Découvrir les articles des encyclopédies Universalis et Britannica sur la Corée du Nord

De l’art d’avoir toujours raison (même quand on se trompe)

Dans une fable attribuée à Ésope, un renard gourmand tente d’atteindre une grappe de raisin suspendue au-dessus de lui. Après plusieurs sauts infructueux, il finit par abandonner la lutte. S’en allant, il prend un air de mépris, et dit : « Je suis persuadé qu’ils ne sont pas mûrs. » À l’image du renard, nous préférons souvent rationaliser nos échecs en leur prêtant après coup une justification ad hoc ou en en rejetant la responsabilité sur d’autres, plutôt que de les assumer et d’en tirer les leçons.

C’est en s’interrogeant sur ce goût de l’autojustification que le psychologue Léon Festinger élaborait, il y a un peu plus de cinquante ans, la théorie de la « dissonance cognitive », cet état de tension qui s’empare d’un individu confronté à deux « cognitions » (connaissances, croyances, opinions) contradictoires. Dans L’Échec d’une prophétie, il étudiait notamment le cas d’une secte millénariste prédisant la fin du monde pour le 21 décembre. Que se passa-t-il le 22 ? Rien. Non seulement les membres de la secte ne remirent pas en cause leur croyance, mais ils se firent plus fervents encore, arguant que seules leurs prières avaient permis d’éviter la catastrophe.

Les psychologues Carol Tavris et Elliot Aronson apportent leur pierre à l’édifice avec Les Erreurs des autres, dont la traduction française vient de paraître chez l’éditeur genevois Markus Haller. Ils étudient en effet sous tous les angles ce processus d’autojustification « qui permet de se convaincre en toutes circonstances qu’on a fait la meilleure des choses possibles ». C’est l’incapacité de George W. Bush à reconnaître sa méprise au sujet des armes de destruction massive irakiennes qui a décidé les deux scientifiques à se lancer dans l’entreprise, pour rappeler à quel point « l’incapacité de dire “j’avais tort” peut faire des dégâts et engendrer de l’injustice », confie Tavris au magazine American Scientist. « Les auteurs offrent ici une contribution lumineuse à l’étude de la nature humaine », souligne la philosophe Daniele Procida sur le site Metapsychology.

Car « le plus vicieux des cercles », souligne David Newnham dans le Guardian, se produit quand « l’une des cognitions en tension est la conviction d’être quelqu’un de bien et l’autre la conscience d’avoir fait souffrir un innocent. L’agression engendre l’autojustification, qui engendre de nouvelles agressions, et ainsi les auteurs nous amènent-ils, pas à pas, jusqu’à Abou Ghraîb et tous ces actes commis à travers les âges non par des monstres, comme nous le voudrions, mais par des gens bien, comme nous ».

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