Sans le zèbre, l’Afrique dominerait le monde

En roulant l’autre jour sur une route de Namibie, j’ai manqué heurter un zèbre qui sommeillait au beau milieu. Furieux d’être réveillé en sursaut, l’animal s’est enfui en décochant dans le vide une série de petites ruades acérées. Quel sale caractère, ai-je pensé ! Et cela m’a remis en mémoire l’analyse de Jared Diamond (1) : si le zèbre avait été un quadrupède plus docile, l’Afrique aurait peut-être pris la tête des nations, et c’est elle qui aujourd’hui dominerait le monde. 

Pour résumer : l’Afrique, le berceau incontestable de l’Homo sapiens, n’a su développer ni agriculture ni élevage, les deux techniques qui ont permis aux civilisations du Nord et de l’Est méditerranéen de prendre sur elle un avantage décisif. L’agriculture a provoqué les regroupements humains, l’essor démographique, l’organisation sociale et tutti quanti. L’élevage – notamment du cheval – a non seulement contribué à l’essor de l’agriculture, mais aussi à celui du transport (donc du commerce), de la domination guerrière, et des déplacements lointains (les muscles de l’animal fournissant la traction, sa chair et son lait des protéines, et sa peau une protection contre les basses températures). En plus, la fréquentation des animaux domestiques a immunisé leurs maîtres contre toute une série de maladies, leur procurant un avantage biologique qui est venu encore s’ajouter à leur avantage militaire.

Or, tandis que l’Eurasie parvenait dès – 4000 à domestiquer les chevaux, les cochons, les bovins, les moutons, et les chèvres, et que l’Amérique du Sud parvenait à s’attacher les services du lama, en Afrique par contre on n’a jamais pu domestiquer autre chose que quelques espèces de volaille, et parfois des ânes. Mais aucun grand quadrupède, bien que ceux-ci aient abondé localement. Comment expliquer cette malédiction, qui a empêché « l’homme africain d’entrer dans l’histoire », pour reprendre les termes du malencontreux discours de Dakar ?

Revenons au zèbre. Pour domestiquer un grand animal, il faut que celui-ci veuille bien y mettre du sien. Il faut qu’il puisse vivre en groupe, qu’il ne soit pas trop sensible pour refuser de se reproduire sous l’œil du public, ni trop nerveux, ni trop indépendant. Le cheval possède exactement le bon profil : vivant à l’état sauvage dans des petits groupes fortement hiérarchisés, il est prédisposé à la soumission, et donc à l’exploitation. Au contraire précisément du zèbre, lequel mord, refuse obstinément de se reproduire en captivité, devient de plus en plus méchant en vieillissant, et, par-dessus le marché, ne peut être pris au lasso car il galope la tête baissée ! De fait, aucune des quatre espèces de zèbres africains n’a pu être mise à quelconque contribution. L’excentrique Lord Rothschild, avait bien quelque temps circulé dans Londres dans une calèche attelée de quatre zèbres ; mais c’était juste pour épater la galerie, et il n’a pas pu persévérer.

Quelle injustice qu’aucun des grands animaux africains n’ait été apte au moindre ouvrage civilisateur. Imaginez une Afrique où le zèbre ait servi de cheval, le pécari de cochon, l’éléphant d’animal de labeur, et le rhinocéros d’instrument militaire. C’est elle qui aurait réduit le reste du monde en esclavage ; la planète entière serait sous sa botte. Mais hélas, aucune de ces espèces précitées n’a démontré la plus petite aptitude à la domestication. Aucune.

 (1) Le Troisième Chimpanzé. Essai sur l’évolution et l’avenir de l’animal humain et De l’Inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire  (Gallimard)

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Catherine Millet vue de New York

« Jalousie » est le mot choisi par l’éditeur américain pour titrer la traduction du dernier livre de Catherine Millet. Celui-ci met en scène la violente jalousie dont elle fut saisie quand elle vit que son mari et compagnon de trente ans, qu’elle trompait ouvertement avec une kyrielle d’amants, la trompait avec deux femmes plus jeunes. Son tourment dura près de trois ans. Toni Bentley, ancienne danseuse du New York City Ballet et écrivain, analyse sans aménité dans les colonnes du New York Times ce livre, la personnalité de « Catherine M. » et le milieu parisien qu’elle lui paraît incarner. Bentley n’est pas une sainte-nitouche ; elle a elle-même raconté une longue expérience de jouissance sodomique (1).

Rappelant les millions d’exemplaires de La Vie sexuelle de Catherine M. (2001), elle s’interroge sur les raisons qui la poussent, depuis lors, à se présenter comme une « intellectuelle », alors que ses réflexions dépassent rarement le degré zéro de la pensée. Serait-ce parce qu’elle est la fondatrice du magazine Art Press, toujours en circulation bientôt quarante ans après sa création ? À lire ses œuvres, « on a plus l’impression d’être devant une écolière désirant choquer que devant une héritière de Simone de Beauvoir ». Elle s’étonne aussi de son absence d’humour et de l’enflure de son ego. Millet compare sans motif sérieux son « don de l’observation » à celui de Salvador Dalí, à propos duquel elle a publié un modeste Dali et moi (2).

Bentley se pose des questions sur ce milieu que l’auteure dépeint sans que ce soit son objet, les « orgies du VIIe arrondissement de Paris » et les mariages chics en Ombrie. Elle rappelle comment son mari, Jacques Henric, « exploita sa notoriété en publiant un livre de photos qu’il avait prises d’elle nue ». Elle souligne l’infinie « tristesse » qui « imprègne ce milieu ». Catherine Millet qualifia l’ouvrage de « déclaration d’amour ». C’était avant qu’elle découvre qu’il la trompait.

Revenant sur la personnalité même de Catherine M., Toni Bentley évoque le tableau qu’elle brosse de son enfance dans une famille délabrée et suggère l’histoire d’une « identité féminine fragile, conquise par le sexe, perdue dans la violence », et qu’elle aurait « tenté de reconquérir en en faisant le récit, dans une entreprise sisyphéenne ».

1| Ma reddition : une confession érotique, Maren Sell, 2006.

2| Gallimard, 2005.

Déni de Freud

J’ai sous les yeux trois articles exceptionnels. Ils ont trait au livre de Michel Onfray, Crépuscule d’une idole, titre emprunté à Nietzche et, plus récemment, à Books (« Foucault, crépuscule d’une idole », n°8, septembre 2009). Dans ce pavé « fort d’un million de signes », écrit Onfray, celui-ci s’emploie à déboulonner la statue de Freud. Après bien d’autres, et avec la fougue d’un procureur qui vient de découvrir le pot aux roses.

Le premier article est de Bernard-Henri Lévy, le second d’Onfray lui-même, le troisième d’Elisabeth Roudinesco. BHL sort son gros pétard : « banal, réducteur, puéril, pédant, parfois à la limite du ridicule », c’est « un tissu de platitudes, plus sottes que méchantes ». Texte publié en simultané dans Le Point et sur le site américain Huffington Post. C’est chic. Grand prince, peut-être un peu plus, Le Point a choisi de publier la réponse de l’intéressé, plus longue que le texte de BHL, plus brutale aussi : « Ma thèse, dans ce livre, est nietzschéenne : la philosophie est toujours la confession de son auteur, son autobiographie, pour Freud comme pour les autres. Posons l’hypothèse, pour rire un peu, que ce journaliste est un philosophe : alors, lui aussi aura la philosophie de sa propre personne. On comprend dès lors qu’il vole au secours d’un faussaire, d’un faiseur, d’un affabulateur, d’un menteur, d’une personnalité narcissique, d’un mégalomane, d’un sectaire[…] ».

Et voici Elisabeth Roudinesco, dans Le Monde (dès qu’il s’agit de Freud, par un réflexe quasi pavlovien, Le Monde lui ouvre ses colonnes) : « l’ouvrage n’est que la projection des fantasmes de l’auteur sur le personnage de Freud ». Elle a précisé sa pensée sur BibliObs, le site littéraire du Nouvel Observateur : « Pour se venger de la haine que lui a inspiré sa mère, il a décidé d’attaquer celui qu’il considère comme le responsable de tous les complots contre le père : Sigmund Freud, dont on sait qu’il fut adoré par sa mère ».

Rions un peu. Ce qui relie ces trois personnages, c’est le déni. Ce même déni qui fut mis à jour et magnifiquement analysé par – tiens donc – Freud ! En 1910, il écrivait par exemple : « Le névrosé se détourne de la réalité effective parce qu’il la trouve – elle toute entière ou des parties de celles-ci – insupportable ». Quelques lignes plus loin, il évoque la « tâche » qui lui incombe d’examiner « la relation du névrosé et de l’homme en général [c’est moi qui souligne] à la réalité ». Or, s’il est vrai que Freud était un « faussaire, un faiseur, un affabulateur, un menteur, une personnalité narcissique, un mégalomane, un sectaire » (cette « réalité » n’a pas attendu Onfray pour être mise en évidence), il n’en est pas moins vrai qu’il fut par ailleurs un penseur de génie. Ce n’est pas par hasard si depuis un siècle cet homme exerce une telle influence et continue de nous bousculer. C’est à lui, en particulier, que nous devons cette notion de déni, si fondamentale pour comprendre « l’homme en général ». Le déni, c’est-à-dire « le refus de reconnaître une réalité dont la perception est traumatisante pour le sujet » (je cite ici la définition donnée dans le Dictionnaire historique de la langue française, qui fait explicitement référence à Freud). Ce refus nous concerne tous, à des degrés divers, dans notre être intime. Il se traduit par des comportements surprenants que les autres se font un plaisir d’analyser.

Ainsi Elisabeth Roudinesco croit-elle savoir pourquoi l’apport de Freud fait l’objet d’un tel déni de la part d’Onfray (mais quelle est la vraie confession de sa philosophie ?). Celui-ci croit savoir pourquoi la critique radicale de la personnalité de Freud provoque une réaction de déni chez BHL. Quant au déni pratiqué par Elisabeth Roudinesco, il est identifié depuis longtemps : la grande prêtresse du freudisme français supporte mal l’idée qu’elle pourrait consacrer le plus clair de son énergie à rendre un culte à une idole.

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« Qui parle » et le storytelling

Ma paranoïa s’aggrave, j’ai l’inquiétante sensation que « qui parle » est la question récurrente de toute l’actualité. Le Monde révèle ainsi qu’un historien s’est glissé comme critique anonyme sur Amazon où il a distribué des mauvais points à plusieurs de ses collègues. Sévissant sous des pseudos allusifs, le corbeau a finalement été démasqué. Son imposture est celle du consumérisme. Le consommateur-roi est un auteur névrotique, la critique perd le nord.

Au nord, c’est un volcan qui parle et cloue les avions au sol. Son nom imprononçable envahit les médias : c’est un nouvel oracle qui fait sortir les philosophes comme les escargots en temps de pluie. Ah, la revanche de la nature, l’orgueil démesuré des mortels, les ailes de cire d’Icare mondialisé… L’inouï, c’est la voix d’un volcan qui s’invite au banquet des parlants. Un ange passe.

Vient la crise des marchés et la mise en défaut du verbe des Etats. Les agences de notation crient Pipeau ! Les taux d’intérêt s’envolent. La Banque Centrale Européenne dont la voix, rare, sibylline, a pour fonction de rassurer, ne laisse plus d’affoler. Incapable de répondre de dettes abyssales, sa parole ne vaut plus. Les marchés s’emballent. Psychodrame. Les Etats capitulent : ils annoncent qu’ils paieront. Le FMI opine. La BCE rachète la dette. Cette fois, on l’entend. Le vent tombe.

Dans un discours devant des étudiants, le Président Obama critique la perversion de l’information que les terminaux numériques ont rendu ludique, éphémère, inconséquente. Derrière ce constat, c’est la philosophie de la politique narrative qui se joue. Ce que les commentateurs appelaient le storytelling, l’obligation des politiques à créer l’événement — la Guerre d’Irak, l’histoire dont ils sont les héros — est en train de s’user. Issu du 11 Septembre et de la numérisation, le storytelling a agité la planète pendant une décennie. La France elle-même n’y a pas échappé. Et voilà que les évènements se font tout seuls. Les politiques vont enfin pouvoir se taire, accepter la lenteur. La mode du récit passe avec l’ange du volcan. 

Censure à l’indonésienne

«En décembre dernier, le ministère de la Justice indonésien a interdit cinq livres », rapporte l’hebdomadaire britannique The Economist. Et le gouvernement démocratiquement élu de Susilo Bambang Yudhoyono étudierait l’éventuelle censure d’une vingtaine d’autres ouvrages, susceptibles à ses yeux de « menacer l’unité nationale ».

Selon le quotidien indonésien The Jakarta Globe, deux des cinq ouvrages interdits concernent des études historiques « de gauche », à l’instar de Pretext for Mass Murder (« Prétexte à massacre »), de l’universitaire canadien John Roosa, qui revient sur « le massacre de centaines de milliers de militants communistes, ordonné par l’ancien dictateur Suharto en 1965-1966 lorsque ce dernier s’efforçait de consolider son pouvoir », commente The Economist. Quant aux trois autres ouvrages, il s’agit d’études à teneur religieuse, tel Uncover the Mystery of Religious Diversity (« Dévoiler le mystère de la diversité religieuse ») de Syahruddin Ahmad, ou encore Church Voice for the Suffering People. No More Blood and Tears in West Papua (« La voix de l’Église pour les gens qui souffrent. Pour en finir avec le sang et les larmes en Papouasie occidentale »), de Socrates Sofyan Yoman, qui revient sur « l’annexion controversée de la Papouasie par Jakarta en 1969 ».

Une politique de censure d’autant plus « surprenante », pour The Economist, que « la presse indonésienne est sans doute parmi les plus libres et vivantes d’Asie du Sud-Est. La “loi numéro 4” sur la censure, votée en 1963, a été levée pour la presse en 1999, si bien que quotidiens et magazines ont proliféré dans le pays ». Ceux-ci, précise l’hebdomadaire britannique, « rendent abondamment compte des dernières polémiques sur le financement de la campagne présidentielle en 2009 ». Mais peut-on vraiment s’étonner de voir un président lui-même issu de l’armée de « l’Ordre nouveau » peiner à rompre avec le passé ? The Economist s’interroge.

La journaliste Heru Andriyanto se contente, elle, de rappeler dans les colonnes du Jakarta Globe que « Suharto, pendant les trente-deux ans que dura son régime autoritaire, n’eut de cesse d’interdire férocement tous les ouvrages d’obédience communiste ».

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La Chine des intellectuels précaires

En Chine, on les surnomme « les fourmis » : nés au temps des premières réformes économiques, ces jeunes ont bénéficié de la massification de l’enseignement supérieur à la fin des années 1990. Mais, sur un marché du travail aujourd’hui saturé par les licenciements massifs des entreprises publiques, ils sont désormais réduits à la précarité. Oscillant entre chômage et petits boulots. « Les fourmis sont parmi les insectes les plus intelligents ; elles sont appliquées et travailleuses, en dépit de leur taille. Mais si on les ignore, elles peuvent créer de sérieux problèmes », met en garde Lian Si, qui consacre un livre à cette génération précaire.

Chercheur en science politique, diplômé d’une université pékinoise, le jeune auteur n’a pas connu le sort des « fourmis », mais il a été marqué par la lecture, il y a deux ans, d’un article consacré au phénomène. Avec d’autres chercheurs, il a enquêté à Tangjialing, dans la banlieue de Pékin. « À l’en croire, en dehors des 3 000 habitants du cru, la majorité de la population, soit environ 50 000 personnes, sont d’anciens étudiants qui ont décroché leur diplôme au cours des cinq dernières années », rapporte Liu Meng dans le quotidien anglophone Global Times. Beaucoup vivent en communauté, entassés dans de petites chambres aux loyers modiques et passent chaque jour plusieurs heures dans les transports en commun pour aller travailler ou passer des entretiens d’embauche. Ils ont fait de Tangjialing une sorte de « ghetto pour intellectuels ». D’après Lian Si, plus de 100 000 « fourmis » vivraient ainsi dans la seule agglomération de Pékin.

Souvent d’origine rurale, ils n’osent pas rentrer chez eux et dissimulent à leurs proches leurs conditions de vie réelles. « Porteurs de rêves et d’ambitions, ils ont choisi de poursuivre cette existence difficile, espérant passer un jour du statut de fourmi à celui de papillon », remarque le supplément littéraire du quotidien Xin Jingbao.

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Eva Braun et le loup

D’Eva Braun, on ne sait pas grand-chose. Née en 1912, fille d’instituteur, elle grandit à Munich dans un parfait conformisme bourgeois. En 1929, alors qu’elle est apprentie chez le photographe Heinrich Hoffmann, elle rencontre un homme, de vingt-trois ans son aîné, qu’elle ne reconnaît pas tout de suite, bien qu’il soit déjà une célébrité. Elle le surnomme « Monsieur le loup », mais son vrai nom est Adolf Hitler. Elle devient sa maîtresse.

Étrangement, Eva Braun a échappé à l’anathème de l’histoire. Les biographes de Hitler l’ont souverainement ignorée, ne voyant en elle qu’une comparse insignifiante. La nature exacte de ses rapports avec le leader nazi (étaient-ils ou non d’ordre sexuel ?) en a obnubilé plus d’un. Certains l’ont plainte : le 30 avril 1945, elle se suicide avec son amant, qui, la veille, avait enfin consenti à l’épouser. C’est cette légende d’une jeune ingénue, victime de son amour aveugle pour un monstre, qu’entend réfuter l’historienne Heike Görtemaker. Son livre, que la presse allemande salue comme la première biographie sérieuse d’Eva Braun, compte d’ores et déjà parmi les meilleures ventes outre-Rhin.

Görtemaker a dû composer avec la pauvreté et le manque de fiabilité des sources. De son vivant, Eva Braun demeura inconnue de l’immense majorité de ses compatriotes. « Quand elle apparaissait avec lui sur une photo destinée à publication, Hitler la faisait retoucher. Elle devait rester invisible. Aussi invisible que les lunettes que portait le Führer et qu’on ne peut voir sur aucune image », note Elisabeth von Thadden dans le Zeit. Hitler aimait répéter que sa seule épouse était l’Allemagne, et craignait de perdre de son aura en officialisant sa relation avec Eva.

De même que Hitler était loin d’incarner l’idéal aryen, sa maîtresse, bien que blonde, ne correspondait guère au modèle nazi de la femme allemande : selon toute vraisemblance, elle ne voulut jamais d’enfant ; elle s’achetait des vêtements à la mode, se maquillait, fumait, buvait du champagne, aimait les soirées, le jazz et les voyages. Sur certaines photos, elle n’hésite pas à poser en tenue légère. « Arriviste et vaniteuse, la petite vendeuse effacée du début s’est imposée peu à peu comme une maîtresse de maison capricieuse et pleine d’assurance. Elle favorisa ses amies et sa famille, écarta ses ennemis, s’enrichit sans scrupule. Elle sut se rendre indispensable », précise Martin Halter dans le Berliner Zeitung. Selon Görtemaker, interviewée par le Süddeutsche Zeitung, « Eva Braun n’avait pas de rôle officiel, mais elle contribuait à la machine de propagande qui entourait le Führer. Elle le photographiait, le filmait et vendait une fortune des clichés le mettant en scène avec des enfants ou des animaux ». Surtout, son inébranlable loyauté envers Hitler eut sans doute pour effet de conforter celui-ci dans ses projets de plus en plus délirants. Pour la biographe, pas de doute : « Eva Braun fut bel et bien une complice, et certainement pas une victime. »

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La pomme vorace

NASSIM, de son vrai nom Nacim Benmammar, est né en 1977 à Bejaia, en Algérie. Diplômé en relations internationales, il est journaliste et dessinateur de presse. Son premier dessin politique est paru dans Le Soir d’Algérie en 1997. Il a collaboré avec plusieurs journaux algériens, notamment Jeune Indépendant et Algérie Hebdo. Entre 2002 et 2005 il est dessinateur et éditorialiste dans Les Débats et Le Jour d’Algérie. En 2002 Courrier International publie certains de ses dessins et en revend d’autres via son agence de cartoons à des journaux comme Le Monde, La Dépêche du Midi, Ouest France. En 2003 le quotidien Le Monde publie son dessin relatif au relogement des milliers de sinistrés, victimes du séisme qui à secoué la région d’Alger le 21 mai 2003. En 2005 il participe à la campagne de solidarité pour la libération de le journaliste Florence Aubenas. L’un de ses dessins parait dans Courrier International, Télérama, le nouvel obs.com, La Dépêche du Midi ainsi que dans vingt quotidiens régionaux. En 2006, il est lauréat du prix Crayons de Porcelaine, Presse étrangère au salon international de Saint Just Le Martel. En 2009, il participe au concours « Crayons en Nord 2009 » organisé par le festival du dessin depresse et d’humour de Tourcoing (département du Nord). Son dessin est publié dans un albumregroupant les meilleures dessins de l’année 2008.

L’impasse Derrida

«Derrida, il est difficile de le lire de travers, tant il est obscur, raconte le philosophe américain John Searle. Chaque fois que vous dites : “Il dit ceci et cela”, il rétorque : “Vous m’avez compris de travers.” Mais quand vous essayez de savoir quelle est la bonne interprétation, ce n’est pas si simple. J’ai dit cela un jour à Michel Foucault ; il me répondit que Derrida pratiquait le terrorisme de l’obscurantisme. Nous parlions en français. Quand je lui ai dit : “Que diable voulez-vous dire par là ?”, il répondit : “Il écrit de manière si obscure qu’on ne peut pas savoir ce qu’il dit : voilà pour l’obscurantisme. Et quand vous le critiquez, il peut toujours répondre : ‘Vous ne m’avez pas compris ; vous êtes un imbécile’ : voilà pour le terrorisme.” J’ai apprécié. J’ai écrit un article sur Derrida, demandé à Michel s’il acceptait que je le cite, et il a dit oui (1). »

On conçoit que la tâche d’écrire une « biographie intellectuelle » du philosophe, mort en 2004, ne soit pas à la portée du premier venu. David Mikics a le profil requis, du moins à certains égards. Il a fait carrière dans les départements de littérature des universités américaines, là où le penseur français a suscité un véritable culte dans des années 1970 et jusqu’au milieu des années 1990 (2). Passé par Yale, où Derrida animait des séminaires, il a vécu la chose de près, d’abord en participant au culte, puis en s’en détachant, note son collègue David Kaufmann dans Tablet, magazine juif en ligne. Ce qui intéresse le plus Mikics, c’est l’itinéraire paradoxal d’un philosophe qui, après avoir longtemps prôné un scepticisme tous azimuts, marqué par l’entreprise de « déconstruction » des textes littéraires et philosophiques, a soudain découvert sa judaïté, a voulu s’engager sur le terrain éthique et politique, et, ce faisant, a échoué. À tort ou à raison, Mikics impute cet échec à la vieille allergie que Derrida éprouvait pour toute forme de « psychologisme », et même de psychologie tout court, ce qui l’empêchait de penser la vie intérieure et donc les motivations qui conduisent au sens des responsabilités.

Pour sa part, l’éminent déconstructionniste Martin McQuillan, de l’université de Glasgow, salue également cet ouvrage, tout en se demandant ce que Derrida aurait pensé d’une entreprise aussi terre à terre que d’écrire une biographie intellectuelle, et la sienne en particulier. Ce faisant (dans le Times Higher Education), il pose une question intéressante : « Que se passera-t-il quand le personnage de Derrida migrera du cercle académique de ses amis et de ses commentateurs vers le fleuve consensuel de l’histoire des idées ? » Le seul fait de poser la question montre que la pensée de Derrida (y compris le problème posé par son obscurité) et son impact sur le mouvement des idées (tout aussi difficile à analyser) n’ont pas encore fait l’objet d’un livre convaincant.

1| Interview au magazine en ligne Reason, en février 2000.

2| Lire à ce sujet l’ouvrage de François Cusset, French Theory, La Découverte, 2005.

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À l’école de l’autoritarisme arabe

«Asservissement », « vexation », « oppression », « soumission »… Tels sont quelques-uns des termes que Yazid Issa Al-Sourty utilise pour décrire les systèmes éducatifs arabes. Ce Jordanien, titulaire d’un doctorat en sciences de l’éducation de l’université de Pittsburg, dresse en effet un véritable réquisitoire contre l’enseignement des pays de la région. Et dénonce ouvertement des systèmes « fondés sur la violence, l’arbitraire et la privation de liberté », explique Chamkhi Jabr dans le quotidien tunisien officiel Al-Sabah. À ses yeux, l’école arabe sert à « casser l’individu et écraser la société ».

Les programmes, les comportements des enseignants et les pratiques administratives de tous les pays étudiés vont dans ce sens. Al-Sourty insiste notamment sur la « dictée » systématique des cours, qui exige de l’élève un effort de mémorisation, puis de récitation, qui entrave la compréhension et empêche tout approfondissement. Cette méthode, que l’auteur qualifie de « bancaire », transforme l’écolier en simple compte de dépôt alimenté par l’enseignant, y compris à l’université. Le système tout entier forme des « générations de perroquets ».

Cette absence d’autonomie dans l’apprentissage est liée à « la structure sociale arabe traditionnelle qui craint de libérer la créativité et encourage la soumission, la reproduction et le respect des cadres existants », souligne Al-Sabah. Al-Sourty voit d’ailleurs dans le passéisme l’un des piliers de l’enseignement, avec des contenus qui font constamment référence à la glorieuse histoire des peuples arabes.

L’immobilisme des programmes et des organisations témoigne du même conservatisme : la plupart des objectifs pédagogiques n’ont pas changé depuis des décennies. « La structure, l’orientation et les méthodes d’enseignement contribuent souvent à consacrer l’autoritarisme », conclut l’auteur de ce livre qui fait l’objet de nombreuses critiques favorables dans la presse arabe.