Vivre dans les couloirs de la mort

Malgré l’abondante littérature déjà dédiée à la peine de mort outre-Atlantique, le livre de David R. Dow, à la fois témoignage et réquisitoire, s’est rapidement imposé comme un incontournable. Sans doute en raison du parcours singulier de son auteur. « Je comprends les partisans de la peine de mort, confie-t-il. J’en étais un. Je peux me laisser aller au désir de vengeance. Et il y a des gens que j’aimerais tuer. » Mais voilà, depuis plus de vingt ans, cet avocat se consacre à la défense des condamnés à mort, à Houston, capitale de l’État américain qui exécute le plus, le Texas. Parce qu’il est convaincu que la machine judiciaire est totalement viciée.

Dans un récit à l’os, il décrit un système pervers où « les policiers forcent de faux témoignages, les avocats commis d’office dorment pendant les procès et les jurés croient tout ce que disent des témoins “experts” sur des inculpés qu’ils n’ont jamais rencontrés », résume Dahlia Lithwick dans le New York Times. Sur la centaine de clients qu’il a accompagnés jusqu’au fameux « couloir de la mort », Dow estime que sept ont été victimes d’une erreur judiciaire. Et cela le hante.

Cela hante aussi, de plus en plus, les États-Unis. Le succès de cette Autobiographie d’une exécution témoigne bel et bien de l’évolution des mentalités sur le sujet, comme le rappelle Dahlia Lithwick : « Il existe un malaise croissant de l’opinion à l’égard du fait que nous exécutons parfois les mauvaises personnes. » Seul regret, les clauses de confidentialité qui attachent Dow à ses clients l’empêchent de révéler leurs noms ou de décrire précisément le contenu des dossiers, brouillant les frontières entre essai et fiction.

=> Découvrir les articles des encyclopédies Universalis et Britannica sur la peine de mort

Oublié – Simplicius simplifié

Une ferme est assaillie par des soudards. Ils tuent et mangent le bétail, violent les femmes, torturent les valets et le fermier lui-même. Le fils putatif de ce fermier parvient à s’enfuir dans la forêt, où il est recueilli par un ermite. « Ce jeune garçon n’est rien moins que le plus célèbre héros romanesque allemand du XVIIe siècle », rapporte Mathias Schreiber dans le Spiegel. Son nom ? Simplicius. Sa vie, racontée à la première personne, constitue la matière des Aventures de Simplicius Simplicissimus, ouvrage-fleuve de Hans Jacob Christoffel von Grimmelshausen, publié en 1668.

Alors que la littérature française connaît au XVIIe siècle un âge d’or, avec Corneille, Racine et Molière, son homologue allemande fait pâle figure. « Cette médiocrité relative a de nombreuses raisons, mais on devine facilement quelle est la plus importante en lisant Simplicius », note Ulrich Greiner dans le Zeit. Grimmelshausen y décrit cette catastrophe originelle que fut pour l’Allemagne la guerre de Trente Ans : près de dix millions de morts, une économie ruinée et une division politique persistante… C’est dans ce chaos qu’évolue Simplicius, qui, après la mort de l’ermite, va connaître à peu près tous les états de la fortune : sa « simplicité » le fait successivement devenir bouffon, soldat, bandit, acquérir richesse et puissance, les perdre, embrasser la cause d’un camp, puis d’un autre, et finalement revenir à la vie d’ermite de son enfance.

« Simplicius est le premier roman vraiment significatif en langue allemande », estime Schreiber. Mais une langue allemande qui n’était plus guère accessible qu’aux spécialistes. Pour faire redécouvrir cette œuvre fondatrice au grand public, l’écrivain et traducteur Reinhard Kaiser a entrepris de la transposer entièrement en allemand contemporain. « Il a introduit des paragraphes au sein des grandes masses de texte de l’original, modifié la syntaxe baroque et actualisé le vocabulaire », explique Christian Thomas dans le Frankfurter Rundschau.

Simplicius est sans doute en partie autobiographique. Grimmelshausen assista en 1634 au sac de sa ville natale, la protestante Gelnhausen, par les troupes catholiques de l’empereur. « Avant la guerre, relate Schreiber, le lieu comptait près de quinze mille habitants. Après, il en restait à peine deux cents. »

=> Découvrir les articles des encyclopédies Universalis et Britannica sur Les Aventures de Simplicius Simplicissimus

=> Découvrir les articles des encyclopédies Universalis et Britannica sur Hans Jakob Christoffel Grimmelshausen

=> Découvrir les articles des encyclopédies Universalis et Britannica sur la guerre de Trente ans

La pire voiture du monde

Que trouve-t-on dans le manuel d’utilisation d’une Yugo ? Les horaires de bus. L’historien Jason Vuic a parsemé son livre de ces plaisanteries un brin désabusées sur la petite citadine yougoslave qui avait voulu conquérir les États-Unis dans les années 1980. « Une mini frénésie salua ses débuts américains en 1985 », note Dick Teresi dans le Wall Street Journal. Son prix, il est vrai, défiait toute concurrence : environ 4 000 dollars, quand « le prix moyen d’une petite voiture était alors de 9 113 dollars », précise Tom Vanderbilt sur Slate.

Mais sa réputation allait rapidement vaciller : la Yugo tomba en panne lors d’un test pour un magazine spécialisé ; un autre conclut que la voiture était « difficile à recommander, quel qu’en soit le prix » ; des traces de rouille apparaissaient sur les véhicules… neufs. Autant de défauts probablement imputables à l’usine yougoslave de Kragujevac – une ancienne fabrique de grenades –, où « le moral était bon, dopé par d’abondants stocks d’eau-de-vie de prune, que les ouvriers commençaient à siroter à huit heures du matin et continuaient à boire pendant les pauses, sur la chaîne de montage, et au cours de toasts impromptus », relève Teresi.

Comment la Yugo a-t-elle pu franchir les portes des États-Unis, lieu saint de l’automobile ? Par la grâce d’« un curieux champ de forces », résume Vanderbilt. Premièrement, l’opiniâtreté d’un homme d’affaires qui semblait également doué « pour amener les entreprises à deux doigts, ou moins, de la faillite ». Ensuite, les intérêts d’une compagnie pétrolière, Occidental Petroleum, qui avait conclu un accord commercial avec la Yougoslavie contre… « tout ce que [le pays] pourrait produire et vendre aux États-Unis ». Enfin, un soutien diplomatique en la personne d’un ancien ambassadeur américain dans ce pays communiste, sorti du giron de l’URSS en 1948, que les États-Unis avaient plutôt à la bonne.

Cette épopée américano-yougoslave dura tout de même six ans. Jason Vuic jette « un regard perspicace et plein d’esprit sur la culture automobile, un demi-siècle d’histoire des Balkans et la dernière décennie de la guerre froide », salue Sonja Sharp sur le site du bimestriel Mother Jones.

 

=> Découvrir les articles des encyclopédies Universalis et Britannica sur la Yougoslavie

Les infortunes de la fraternité

Salué mais guère analysé par la presse hexagonale, le livre de Régis Debray sur la fraternité a retenu l’attention d’un historien d’Oxford passionné par l’étude des mythes français, Sudhir Hazareesingh. Dans un article paru dans le Times Literary Supplement, il souligne la dimension pessimiste de la réflexion du guévariste devenu « médiologue ». Les infortunes de la fraternité s’inscrivent dans une longue histoire. Ce concept républicain a servi à justifier les pires atrocités, ou a contribué à les entraîner : la Terreur, la répression de 1848, la Commune, pour ne citer que celles-là. Ce concept a aussi cautionné de belles hypocrisies : Léon Blum refusant d’aider militairement les républicains espagnols, la IIIe République refusant le droit de vote aux femmes.
Aujourd’hui, selon Debray, la référence à la fraternité se trouve dévoyée dans une nouvelle religion civile : le culte des droits de l’homme, célébré par les États démocratiques, les institutions internationales, les ONG, diverses Églises et les médias. Fausse idole par excellence, les droits de l’homme sont à la fois une manifestation de la prétention de l’Occident à l’hégémonie culturelle et une façon pour lui de s’offrir une bonne conscience pouvant effacer ses fautes. Ce culte ne coûte pas grand-chose à ceux qui le pratiquent, mais rapporte gros à nombre d’intérêts financiers, à des vedettes en tout genre et à des gouvernements corrompus. L’indignation est bien sûr sélective : les Tibétains sont au pinacle, les prisonniers palestiniens dans un trou noir. Et elle est commodément rétrospective, comme en témoigne la vogue des célébrations des victimes de l’esclavage, du racisme et de l’antisémitisme.
Peut-on espérer redonner sens au mot de fraternité, à une époque où les vraies émotions collectives sont générées par le chauvinisme du football et le plaisir des catastrophes télévisées ? Debray invite à s’inspirer des rituels des communautés où la fraternité s’est le mieux exprimée – communautés paradoxalement très sélectives et fermées, comme la franc-maçonnerie, les mouvements révolutionnaires ou les « anciens » de telle grande école. Autre paradoxe, il pense aussi qu’il ne peut pas y avoir de fraternité sans des chefs reconnus et une hiérarchie. Il évoque avec nostalgie et à répétition le cas selon lui exemplaire du « Grand Charles ». Bref, juge Hazareesingh, on sort du Moment fraternité avec le sentiment poignant que dans l’esprit de l’auteur, en réalité « le moment de la fraternité appartient peut-être au passé ».

Google is not evil !

L’affaire Google-Livres est une des plus embrouillées qui soit. Mais elle mérite que l’on tente d’y voir plus clair, car c’est en fait  de l’avenir de la  culture qu’il s’agit – et incidemment de  la future place de notre culture française. Un débat essentiel, donc, qui mérite mieux que les affrontements manichéens – Google d’un côté, en vampire électronique à la solde de l’expansionnisme yankee, face à l’intelligentsia franco-française en plein syndrome Astérix. Mais comment démêler cet écheveau d’empoignades et d’imbroglios ?

Bruno Racine y parvient dans un élégant petit ouvrage, Google et le nouveau monde (Plon). Et qui mieux que lui pouvait le faire ? Notre homme est en plein sur la ligne de front : comme patron de la BNF, c’est lui qui a passé avec Google un contrat pour la numérisation du fonds national qui a suscité des cris d’horreur – notamment ceux de son prédécesseur,  M. Jeanneney – et manqué lui coûter son prestigieux poste. Bruno Racine est aussi un bel esprit, ancré dans la culture classique comme dans la contemporaine, qui a dirigé à la fois la villa Médicis et le centre Beaubourg. C’est enfin un auteur prolixe et subtil, qui connaît bien les problèmes de l’écrivain d’aujourd’hui.

La numérisation des bibliothèques est une évolution formidable, comparable au déferlement du livre imprimé, il y a cinq siècles. Et comme avec la découverte de Gutenberg, il y a des avantages, dont il faut se réjouir, et des risques, qu’il faut contrôler. Notamment celui du choix des données numériques à expédier dans le cyberespace. C’est ici qu’intervient Google. Le géant américain a formé le projet de numériser pratiquement TOUT le contenu des grandes bibliothèques mondiales, et de mettre à notre portée un rêve ancestral, celui d’une bibliothèque universelle et unique. 

Pourquoi ce beau projet hérisse-il tant le poil de la cohorte des anti-Google ? 

Pour certains, l’entreprise US est un prédateur qui ne fera qu’une bouchée de notre vieille culture. Mais c’est oublier que les immenses bibliothèques américaines ayant passé accord avec Google ont déjà fourni à l’ogre les centaines de milliers de textes européens qu’elles avaient dans leurs rayons ; et sur les 2 millions d’ouvrages déjà « googlisés », plus de la moitié ne sont pas en anglais. 

Pour d’autres,  l’immense bibliothèque virtuelle n’offrira qu’un amoncellement de  documents en vrac, accumulés sans ordre et sans logique. Faux, là encore : à tout prendre, l’amas de savoir électronique est plus facile à compulser que le stock des bibliothèques éparpillées à travers le monde. Et nous disposons pour ce faire d’excellents outils : les moteurs de recherche, et notamment Google lui-même, que 90% des Français utilisent ! On peut discerner chez ces « anti-numérisation » comme des relents d’élitisme ; n’est-ce pas plutôt la perte de leur privilège d’accès aux salles de lecture et aux merveilles du savoir qu’ils sont en train de déplorer ?

Il y a enfin les nostalgiques du livre papier qui voient dans ce projet la mort de leur objet fétiche : mais savent-ils que les nouveaux outils d’ « édition à la demande »(POD) permettent  désormais de restituer presque tous les textes sous forme de livres, si on le souhaite, à un coût de plus en plus attrayant ? 

Officiellement pourtant, la cohorte des « anti » a choisi de livrer bataille sur le terrain juridico- économique, où ses arguments sont, dans un premier temps du moins, plus recevables. En particulier celui de la rémunération des ayants droits, notamment pour les « livres orphelins », cette masse de livres encore dans les limbes, entre le domaine public et le domaine privé. Bruno Racine semble insinuer que tout ceci constitue un combat d’arrière-garde, voire une manœuvre de retardement. Le problème a déjà été à peu près réglé aux États-Unis, où les éditeurs ne sont pas des philanthropes ; il le sera aussi en France, tôt ou tard.

En fait, on ne pourra pas échapper à la numérisation massive des bibliothèques. D’ailleurs, même en Europe, le mouvement a été amorcé de longue date, y compris par le prédécesseur (et pourfendeur) de Bruno Racine, M. Jeanneney. Et les tentatives se sont déjà multipliées : certaines avec un succès mitigé, comme Europeana (un projet paneuropéen, donc bizarrement conformé), ou d’autres plus réussies, comme Gallica (un projet franco-français, mieux venu mais de portée limitée). À tout prendre, Google n’est certainement pas le plus mauvais partenaire. Ce serait peut-être même le meilleur, à condition que soient bien définies et bien respectées les règles du jeu qu’esquisse Bruno Racine.

Droit de réponse d’André Burguière

Dans son dernier numéro, Books s’est fait l’écho de la recension
de l’ouvrage d’André Burguière, L’Ecole des Annales, parue dans
la London Review of Books
(=> lire «
Les historiens français refont leur histoire »
). Richard J. Evans,
professeur à Cambridge, y accuse notamment l’historien français d’être «
incapable de prendre du recul par rapport à l’histoire qu’il analyse et
de se libérer des nombreux mythes qui la figent ». Considérant que les
affirmations contenues dans l’article de Books (qui ne fait que
rapporter les critiques émises par Evans dans la London Review of
Books
) « ont un caractère insultant » et tout en reconnaissant ne
pas avoir « encore lu l’article du distingué professeur de l’université
de Cambridge dans la London Review of Books », André Bruguière a
demandé un droit de réponse. Le voici : 

Déconstruction d’une démolition

A propos de l’article de mars-avril 2010, «  Les historiens français refont leur histoire », paru dans Books, je tiens  d’abord  à signaler plusieurs points où Evans et/ou son commentateur français me font dire ce que je n’ai pas dit.

1/ Je n’ai jamais prétendu que le courant des Annales ne concernait que les historiens français et l’histoire de France. J’ai rappelé plus longuement que ne le fait Evans les efforts de Bloch et Febvre pour constituer, autour de leur revue, un réseau international de collaborateurs et publier, dans une perspective comparatiste, des articles concernant des terrains européens ou extra européens qui débordaient le cadre hexagonal. J’ai évoqué le fait (qu’Evans me reproche d’ignorer) que leur projet de revue d’histoire économique et sociale rejoignait des entreprises étrangères, germanophones plus anciennes ou anglophones comme celles qu’il cite. Il me faut préciser en revanche que la revue des Annales n’a pas été « lancée à Oslo » mais simplement annoncée au Congrès historique d’Oslo. Emporté par son adhésion sympathique à l’ouverture internationale des fondateurs des Annales, notre recenseur a peut-être confondu le lieu de naissance des Annales avec le lieu de publication des Caractères originaux de l’histoire rurale française de Marc Bloch, publié effectivement à Oslo en 1931.

Si je préviens dans la préface de mon livre que j’ai choisi par commodité, de suivre le parcours historiographique du concept de mentalités, car c’est là le sujet précis du livre, principalement chez les historiens français, j’ajoute qu’on pourrait  retrouver des parcours analogues ( liés ou non à l’école des Annales) avec  passage à une histoire structurale strictement économique et sociale et  retour aux mentalités sous la forme élargie de ce qu’on nomme aujourd’hui anthropologie historique, en Grande Bretagne, aux Etats-Unis, en Italie, en Allemagne, en Espagne et… ailleurs. Je maintiens en revanche que les controverses historiographiques ont conservé curieusement, malgré la multiplication des réseaux et des colloques internationaux, un caractère assez national et j’en propose une explication.

 Je reconnais volontiers l’horizon trop hexagonal des recherches des historiens français, c’est mon seul point d’accord avec Evans, si on les compare en particulier à celles des historiens anglais ou américains. Je ne m’en exclus pas et je le déplore. Le courant des Annales n’a pas su assez inverser la tendance. Mais s’il y a un certain retour à l’hexagone dans les Annales après la deuxième guerre mondiale, il ne tient ni à Febvre comme semble le penser Evans, ni à Braudel. Il est dû à l’influence de Labrousse sur la nouvelle génération d’historiens, longuement évoquée dans mon livre, dans  l’effort de celui-ci pour « départementaliser » ou « régionaliser » l’analyse sérielle des données françaises. J’ajouterai cependant qu’il y a au moins une institution française aujourd’hui où les historiens de la France sont minoritaires par rapport à ceux d’autres aires culturelles, en général extra-européennes : c’est l’EHESS grâce aux efforts successifs de Febvre, Braudel et des présidents qui leur ont succédé.

2/ Evans me reproche d’avoir voulu démontrer et donc d’avoir surestimé la  continuité de l’école des Annales. De l’observatoire que j’ai choisi (la trajectoire de la notion de mentalités), je montre en réalité le contraire.  Je récuse néanmoins  l’hypothèse d’Evans qui attribue à Braudel l’abandon de la notion de mentalités. Il s’intéresse assez peu aux  faits religieux. Mais son approche  des pratiques socio-économiques est à la fois spatialisée et… culturelle. Je crois avoir montré qu’il avait largement préparé le terrain, à cet égard, au « tournant anthropologique » de l’Ecole des Annales. C’est encore une fois Ernest Labrousse, dont Evans semble ignorer l’œuvre et l’influence, qui a écarté les mentalités de son modèle d’analyse strictement socio-économique.

Il me faut revenir sur les relations entre Marc Bloch et Lucien Febvre dont nos recenseurs me reprochent d’avoir éludé les aspects embarrassants en particulier sous l’occupation. J’ai peut-être accordé une place excessive à cet épisode pour un livre dont le propos n’était ni biographique, ni institutionnel mais essentiellement conceptuel. Je l’ai fait parce que les différences et les désaccords entre les deux historiens expliquent largement l’hétérogénéité de « l’esprit des Annales » qui a protégé le courant du dogmatisme mais non de certaines contradictions. Je ne crois avoir rien dissimulé de leurs désaccords à propos de la continuation de la revue, sans le nom de Marc Bloch, sous la loi de l’occupant. J’ai essayé d’éviter le simplisme et d’exposer honnêtement tout le dossier ; comme l’a fait Bertrand Müller dont je partage entièrement le point de vue. Je laisse  à M. Paul Freyer, dont je n’ai pas lu la lettre adressée à la rédaction de la London Review of Books , la responsabilité de son témoignage. J’ai lu de prés le chapitre consacré par Philippe Burin à Lucien Febvre dans son livre La France à l’heure allemande. Je n’y ai pas trouvé la  moindre  pièce nouvelle au dossier, mais beaucoup de sous entendus, de propos polémiques qui n’ont pas grand chose à voir avec le raisonnement historique.

J’en viens au fond de l’accusation. M. Evans et son commentateur me soupçonnent, sans apporter de preuve sérieuse, de proposer une interprétation apologétique de l’histoire des Annales parce que je fais partie de l’équipe directrice de la revue.  J’affirme au contraire dans ma préface que le fait d’appartenir à la direction des Annales ne me qualifiait ni ne me disqualifiait en rien pour étudier l’histoire intellectuelle de la revue et surtout du courant dont elle a été le vecteur. Il me suffisait  pour faire un vrai travail d’historiographie de lire de  prés les numéros de la revue antérieurs à la guerre ou immédiatement postérieurs à elle ainsi que les œuvres des historiens qui ont été influencés par elle, au lieu de me contenter de mes souvenirs ou des idées toutes faites sur les Annales ; ce que font hélas nombre d’historiens, y compris parmi ceux qui se veulent proches des Annales . C’est aussi ce que semble avoir fait M. Evans pourtant réputé pour avoir consacré une partie de son œuvre à l’historiographie.  S’il avait fait cet effort, s’il avait en outre lu sérieusement et complètement mon livre, il n’aurait pu ressortir, comme il le fait, tous les clichés simplistes sur la stratégie de l’auto célébration  de Febvre ou de Braudel.

Un dernier point : M. Evans craint que je n’aie cité le livre de Lutz Raphael, Die Erben von Bloch und Febvre sur l’ école des Annales  de 1945 à 1980, sans l’avoir lu. C’est peut-être l’usage à Cambridge. Mais à Paris, on ne doit mentionner en principe  dans une bibliographie « scientifique » que les textes que l’on a utilisés ou consultés. Je tiens donc à rassurer le professeur Evans et son commentateur. Je lis l’allemand. J’ai lu le livre de Lutz Raphael que j’apprécie, bien que sa perspective institutionnelle et sociologique ne soit pas ici exactement la mienne. Je connais même assez bien l’auteur avec lequel j’ai participé à plusieurs colloques.

André Burguière

Le mythe brésilien de la « démocratie raciale »

« Notre histoire est remplie de silences et d’oublis. » C’est en termes que l’anthropologue Lilia Moritz Schwarcz revient sur la perception biaisée que les Brésiliens ont longtemps eue de leur passé esclavagiste, dans le quotidien Estado de São Paulo. Elle y salue la parution de nouveaux livres sur le sujet. L’abolition de l’esclavage, apparemment sans heurt, en 1888, a en effet nourri l’illusion d’une éternelle harmonie ethnique. La destruction des archives sur la traite, ordonnée par le gouvernement quatre ans plus tard, a fait le reste.

Contrairement à l’Afrique du Sud ou aux États-Unis, où l’apartheid et la ségrégation ont ouvertement perpétué les stigmates de l’esclavage, le Brésil a cultivé dès la fin du XIXe siècle le mythe d’une « démocratie raciale » fondée sur le métissage. Ce thème était constitutif des travaux du sociologue Gilberto Freyre dans les années 1930. Quelques décennies plus tard émergeait la figure romantique du héros noir résistant à l’oppresseur blanc, vision tout aussi trompeuse aux yeux de Lilia Moritz Schwarcz, puisque seule une minorité se révolta.

L’anthropologue se réjouit donc la parution de livres décomplexés sur le sujet. Parmi eux, « Esclavagisme à São Paulo et dans l’État du Minas Gerais », dans lequel trois universitaires racontent le quotidien des esclaves, les violentes rébellions de certains d’entre eux, l’affranchissement – plus fréquent chez les femmes que chez les hommes, pour des raisons amoureuses – et les échanges marchands. On y découvre que chaque propriétaire d’esclaves en possédait assez peu (soixante-cinq en moyenne), démentant l’idée d’une pratique réservée à une poignée de puissants. Les auteurs reconnaissent que les Noirs affranchis n’étaient pas marginalisés et pouvaient bénéficier d’une certaine mobilité sociale, même s’ils n’atteignaient jamais le haut de l’échelle. Leurs descendants y peinent encore aujourd’hui.

Cette plongée dans les réalités complexes du Brésil esclavagiste permet, selon Lilia Moritz Schwarcz, de comprendre pourquoi de nombreux Noirs ont adhéré à l’ordre social après l’abolition de l’esclavage et d’analyser la persistance de la discrimination aujourd’hui.

=> Découvrir les articles des encyclopédies Universalis et Britannica sur le Brésil

1945, la drôle de paix des soldats anglais

18 juin 1945. La démobilisation commence pour cinq millions de conscrits des forces armées britanniques. L’historien Alan Allport a reconstitué dans Demobbed cet épisode peu étudié de l’après-guerre à travers lettres, Mémoires et journaux intimes de ces hommes « issus de toutes les couches de la société », précise Richard Overy dans la Literay Review. Le processus s’étalera sur plusieurs mois et ne sera pas exactement synonyme de repos du guerrier. Car si « les morts étaient en général honorés comme des héros, les vivants ne trouvèrent pas à leur retour de monument en leur honneur ». Jetés dans le chaos d’un pays en reconstruction, ils devront affronter l’indifférence, voire la rancœur de civils qui avaient connu les affres d’une guerre totale, avec son lot de bombardements et de privations.

Sur le plan professionnel, on attend de ces hommes qui ont pour beaucoup « assumé de lourdes responsabilités et affronté de grands dangers » qu’ils renouent simplement avec « les tâches subalternes qui avaient été les leurs avant guerre », ajoute Philip Ziegler dans le Spectator.

Mais c’est au sein des familles que la désillusion fut parfois la plus grande. Des enfants retrouvent sans enthousiasme des pères qui leur sont étrangers. Des couples mariés à la hâte avant le départ au front se délitent ; 60 000 demandes de divorce seront enregistrées en 1947, contre 4 000 en 1935. Dans les cas les plus extrêmes, certains hommes vont jusqu’à tuer leur compagne infidèle, étayant l’inquiétude du Journal of Mental Science qui estimait qu’un quart des démobilisés d’apparence « saine » représentaient « un cauchemar pour la santé mentale de la nation ».

Il n’empêche, la plupart des familles « firent face d’une façon ou d’une autre », tempère Overy. Parfois aidés de manuels sexuels ad hoc, nombre de couples reprirent une vie conjugale normale : « Le spectaculaire baby-boom de l’après-guerre prouve que certaines choses ne s’oublient pas si facilement. »

=> Découvrir les articles des encyclopédies Universalis et Britannica sur la Seconde Guerre mondiale

Si l’homme est bon, pourquoi est-il méchant ?

Très tôt, et de manière apparemment spontanée, l’enfant acquiert une forte notion du « juste » et de l’« injuste », et développe le sens du don et du partage. Plus tôt encore, avant même de savoir parler, il se montre capable de sympathie, d’empathie pour une personne dont il perçoit la détresse et éprouve visiblement des émotions comme la honte, la fierté et l’embarras. Le petit d’homme aurait-il, comme pour le langage, des gènes qui le prédisposent à éprouver et pratiquer le sens moral ? Bien que ce point de vue ne soit pas celui de la plupart des philosophes, il gagne du terrain. Il est étayé par de nombreux travaux scientifiques qui concernent, outre le développement cognitif de l’enfant, le comportement des autres primates, le fonctionnement du cerveau et les effets de la sélection naturelle.

Fondé sur des ouvrages parus ces dernières années, certains tout récemment, notre dossier fournit les éléments pour juger de la pertinence de la question, sans en dissimuler la complexité.

Un scientifique de Harvard, Marc Hauser, pense qu’il existe une « grammaire » morale universelle mais cachée, inconsciente. Le célèbre primatologue Frans de Waal, lui, voit déjà les prodromes de la morale chez les chimpanzés. Il confronte son point de vue à ceux de philosophes de la vieille école, les accusant de continuer à croire sans s’en rendre compte à la théorie de Hobbes pour qui « l’homme est un loup pour l’homme », la morale étant une sorte de « vernis » imposé par la civilisation à notre nature bestiale. Le philosophe britannique John Gray se range non sans précautions au point de vue du primatologue. Il accepte son idée que ses collègues se rendent coupables de « déni anthropique », en niant a priori que des animaux puissent posséder des traits humains.

Nous évoquons au passage les travaux d’un neurologue comme Antonio Damasio, pour qui l’intégrité d’une région particulière du cerveau – construite par nos gènes – est indispensable à l’exercice de la morale. En évoquant d’autres ouvrages, Matthew Cobb, spécialiste de la biologie de l’évolution, rappelle comment les généticiens ont montré que l’altruisme à l’égard de nos proches a pu être retenu par la sélection naturelle, c’est-à-dire inscrit dans notre génome. En même temps, il fait place au philosophe australien Richard Joyce, qui défend la position traditionnelle de sa discipline, pour qui il n’y a pas de morale sans langage.

Au contraire, pour l’anthropologue et ancienne primatologue Sarah Blaffer Hrdy, comme pour de Waal, la morale a précédé le langage dans l’histoire de notre évolution. Et cependant, contrairement à de Waal, elle pense que les comportements fondamentaux de l’espèce humaine sont très éloignés de ceux des chimpanzés et nous rapprochent plutôt d’autres espèces de primates.

Ces espèces pratiquent comme nous ce que l’on appelle l’« élevage coopératif », c’est-à-dire des formes d’entraide sophistiquées entre adultes pour assurer l’élevage des bébés et des enfants. C’est de là, soutient Hrdy, que provient notre « grammaire morale ». L’homme est une espèce programmée pour la coopération et l’altruisme. S’il fait le mal, c’est aussi bien sûr en raison des gènes qui nous incitent à la violence dans certaines circonstances, mais surtout parce que l’environnement dans lequel nos lointains ancêtres ont développé leurs facultés a volé en éclats. Ainsi la guerre n’est-elle apparue que très tard dans notre histoire, à partir du moment où les hommes se sont fixés sur des territoires à défendre et où la densité démographique s’est accrue, accroissant la rareté des ressources disponibles.

Comme le souligne Matthew Cobb, il serait absurde de soutenir qu’il existe un « gène » de la morale (au singulier). Mais il n’est plus absurde de penser que, d’une manière ou d’une autre, des gènes interagissent entre eux et avec l’environnement pour générer dans l’espèce humaine, dès les premières années de la vie, sinon vraiment une grammaire morale, du moins des constantes dans les réactions comportementales, enracinées dans notre système émotionnel, qui forment le socle d’une morale humaine universelle.

Les fortes variations constatées d’une civilisation à une autre ou selon les époques ne seraient, finalement, que des variations autour d’un thème commun, dont les origines plongent leurs racines loin dans notre passé de primate et même de mammifère. Ce thème commun est parfaitement compatible avec une vision utilitariste des comportements humains, dans la mesure où la morale sert les intérêts de tous et donc de chacun, les tricheurs y compris.

Si ce socle propre à Homo sapiens est fragile, en revanche, c’est pour deux raisons essentielles. D’abord le développement moral individuel peut être menacé par une enfance non sécurisée ou par l’effet de gènes déficients ou dont le fonctionnement est altéré. Ensuite, l’exercice de la morale peut se voir profondément perturbé par l’environnement dans lequel l’individu est plongé – comme l’illustrent certaines des photographies qui accompagnent ce dossier.

 

Dans ce dossier :

En Corée, la génération précaire fait parler d’elle

« Une “perdante” qui se démène pour survivre dans la société coréenne. » C’est ainsi que se décrit Kim Hyun-jin, une jeune diplômée coréenne, dans un récent essai autobiographique *. Kim appartient à la « génération 880 000 wons » (« génération 500 euros »), rapporte Chung Ah-young sur le site du journal anglophone The Korea Times.

L’expression a été popularisée en 2007 par l’économiste U Sôk-hun et le journaliste Pak Kwôn-il qui en ont fait le titre d’un bestseller. Ils relevaient ces points communs entre les jeunes âgés de 20 à 30 ans : diplômés après des études coûteuses en temps et en argent, ils occupent pour la plupart des emplois précaires, avec un salaire moyen tournant autour de 500 euros. La jeune Hyun-jin relate ainsi son vagabondage d’une entreprise à l’autre et ses petits boulots à temps partiel pour rembourser les prêts contractés pendant ses études.

La situation de Kim et de ses semblables contraste avec celle de leurs aînés de la génération précédente, qui a aujourd’hui entre 40 et 50 ans. En février 2009, le taux de chômage des 20-29 ans était estimé à 8,5 %, plus du double de la moyenne. L’analyse de U et Pak a pourtant été contestée. Pak a lui-même admis avoir négligé dans le livre le développement des inégalités au sein de la jeune génération et l’augmentation générale de la précarité, notamment chez les quinquagénaires. Mais U persiste dans son analyse en publiant une suite à « La génération 880 000 wons », sous le titre « Ainsi va tranquillement la révolution ».

Il tente d’y préciser sa réflexion sur ces jeunes à ses yeux encore trop passifs. « Ils sont trop préoccupés par la constitution de leur CV pour considérer le monde et la société dans laquelle ils vivent », relève une dépêche de l’agence Yonhap News publiée sur le site JoongAngDaily. U Sôk-hun leur conseille de prendre exemple sur Mai 68, de s’appuyer sur Internet et de se mobiliser pour que des droits soient accordés aux plus faibles. C’est exactement ce que fait aujourd’hui Hyun-jin : « Je n’étais pas du tout militante lorsque j’étais étudiante. Mais aujourd’hui, je me bats pour les travailleurs précaires, parce que c’est notre avenir. »

* Kim Hyun-jin, « Sister Still Goes » (« Les filles avancent quand même »), Kaemagowon, 2009.