Tocqueville en canoë

Un excellent livre sur Tocqueville renouvelle en profondeur notre connaissance de l’homme et démythifie nombre de ses célèbres analyses sur les États-Unis, écrit Sean Wilentz, professeur d’histoire à Princeton, dans The American Prospect. L’auteur rapporte aussi quelques anecdotes. Sortant d’une forêt dans le Michigan, le jeune homme et son compagnon de voyage tombent sur un Indien qui parle français. C’est un métis. Il invite Tocqueville à descendre la rivière dans son canoë, et pagaie en entonnant une vieille chanson française : « Entre Paris et Saint-Denis/ Il était une fille… »

Leo Damrosch, Tocqueville’s Discovery of America, Farrar, Straus & Giroux, 2010.

Ostende/Luxembourg – Les mystères d’Ensor

Après une rétrospective au MoMa puis au musée d’Orsay, l’éclectique artiste belge James Ensor est de nouveau à l’affiche de deux expositions célébrant le 150e anniversaire de sa naissance. L’une, consacrée à son œuvre gravé, se tient jusqu’au 30 mai au Musée national d’histoire et d’art à Luxembourg ; la seconde, au Mu.ZEE d’Ostende, met en scène, à travers une série de toiles, lettres et objets divers, les relations qu’entretint Ensor avec ses contemporains (parmi lesquels Kandinsky, Nolde ou Vuillard), mais aussi avec la musique et la littérature.

De nouvelles façons d’explorer un peintre dont la « personnalité profonde est difficile à identifier », soulignait Sanford Schwartz dans la New York Review of Books, à l’occasion de l’exposition du MoMa. Cet artiste qui expérimenta un grand nombre de supports, de styles et de formats « fut longtemps considéré comme une figure un peu à part dans l’histoire de l’art moderne. Comme l’écrit Anna Swinbourne [conservateur au MoMa] dans le catalogue de l’exposition, “la diversité de l’œuvre d’Ensor lui a permis d’échapper habilement à la prise de quiconque cherche à s’en saisir et à le situer dans un courant artistique ou un continuum historique (1)” ».

(1) Le catalogue en français de l’exposition « James Ensor » est coédité par la Réunion des Musée nationaux et le Musée d’Orsay

À Luxembourg
« James Ensor ». Jusqu’au 30 mai 2010. www.mnha.public.lu

À Ostende
« En visite chez Ensor ». Jusqu’au 29 août 2010. www.muzee.be

Le mur contre la paix

Jonathan Kirsch, responsable de la rubrique « Livres » du Jewish Journal, organe de la communauté juive du Grand Los Angeles, salue la traduction en anglais du livre de René Backmann, journaliste au Nouvel Observateur, sur la « barrière de sécurité » construite par Israël sur sa frontière avec la Palestine et à l’intérieur du territoire palestinien [voir le dossier « Les nouveaux murs de la peur », Books, n°9, octobre 2009]. « C’est une barrière contre les attentats suicides, mais aussi un obstacle à la paix », écrit Jonathan Kirsch, en rappelant que le mur doit être achevé cette année.

René Backmann, Un mur en Palestine, Fayard, 2006.

New York – Quelques mots de Salinger

Rien ne les distingue à première vue de bien des lettres manuscrites ou dactylographiées. Mais les six missives exposées à la Morgan Library jusqu’au 9 mai – quatre autres l’ont été il y a quelques semaines – n’ont pas manqué d’attirer l’attention des (nombreux) aficionados de J. D. Salinger, disparu au début de l’année, à l’âge de 91 ans : elles sont signées de la main même de l’énigmatique auteur de L’Attrape-Cœurs, qui n’avait plus publié une ligne depuis 1965.

Adressées entre 1951 et 1993 à un certain E. Michael Mitchell, ces lettres ont été acquises par la Morgan en 1998. On y découvre notamment « une fascination durable pour la culture pop et la politique qui contredit le mythe d’un Salinger qui aurait vécu en reclus pendant un demi-siècle », note Alison Leigh Cowan dans le New York Times. Elles fournissent aussi des détails sur les habitudes de travail de l’auteur, « commençant chaque matin à 6 heures, jamais après 7 heures, ne souffrant aucune interruption “à moins qu’elle ne soit absolument nécessaire” ». Ce faisant, ces lettres « pourraient nourrir la conviction et l’espoir que Salinger a laissé derrière lui des œuvres supplémentaires » encore inconnues.

« Letters by J. D. Salinger ». Jusqu’au 9 mai. www.themorgan.org

Qui a le Candide de Flaubert ?

Dans un bel article publié à l’automne dernier dans le Times Literary Supplement sur le roman de Voltaire, David Coward, professeur émérite de français à l’université de Leeds, écrivait : « Flaubert l’a lu une centaine de fois et l’a traduit en anglais, pour mieux savourer ses beautés artistiques. » Charles Lock, de l’université de Copenhague, a adressé une lettre au journal : « Le seul indice que j’ai trouvé à ce sujet est une lettre de Flaubert à Louis de Cormenin du 7 juin 1844 : “J’ai lu Candide vingt fois, je l’ai traduit en anglais…” Cette phrase a été reprise, amplifiée et travaillée par de nombreux critiques et biographes, mais quelqu’un a-t-il trouvé le manuscrit ? »

Voltaire, Candide, diverses éditions de poche.

Cause perdue

«Le vrai problème avec le nazisme n’est pas qu’il est “allé trop loin” mais qu’il n’est pas allé assez loin », écrit le philosophe badiousien Slavoj Žižek dans son livre « En défense des causes perdues ». Et ceci : « Nous suggérons que [ce qui est en jeu] est le geste risqué mais nécessaire d’avoir le courage d’élaborer un projet positif vivable “au-delà de la démocratie”. » Il croit ce qu’il écrit, constate en février 2010 Rex Butler, de l’université de Queensland, dans l’Australian Book Review.

Slavoj Žižek, In Defense of Lost Causes, Verso, 2008 (non traduit en français).

Gargouilles Disney

Depuis sa restauration par Viollet-le-Duc, la cathédrale de Paris « crie sa douleur en silence », écrit Graham Robb, fin connaisseur des tropismes français, dans la London Review of Books, à propos d’un livre consacré – le croiriez-vous ? – aux gargouilles de Notre-Dame. Laquelle, sans qu’on s’en doute, est « un monument des névroses du XIXe siècle ». La cathédrale redouble de pleurs silencieux depuis la restauration de 1996, qui a de nouveau modifié les gargouilles, mais cette fois pour leur donner un look plus « Disney », relève tristement Robb, en accord avec les babioles vendues en contrebas.

Michael Camille, The Gargoyles of Notre-Dame, Medievalism and the Monsters of Modernity, (« Les gargouilles de Notre-Dame, le médiévalisme et les monstres de la modernité »), Chicago University Press, 2009. Non traduit en français.

Le Mot du Mois

« Le sac à livres n’a pas de fond »
Shunang wudi

Roger Darrobers, Proverbes chinois, Seuil, 1996.

Chirac toujours

Le premier tome de ses Mémoires s’est vendu à 350 000 exemplaires en un mois, note Sudhir Hazareesingh dans le Times Literary Supplement. Un signe, mais de quoi ? Henri Queuille, naguère ministre perpétuel de la IVe République, le présentait en 1967 comme un « caméléon », et c’est en effet assez juste, écrit Hazareesingh : « Il fut un eurosceptique déterminé et un avocat enthousiaste de l’intégration européenne ; un adepte de la modernisation et un ennemi de la technocratie, un avocat passionné des aides de l’État et un champion de la privatisation ; un héraut du conservatisme traditionnel et un pourfendeur de la “fracture sociale” ». Et pourtant, cela ne dit pas tout…

Jacques Chirac, Chaque pas doit être un but, Nil Éditions, 2009.

Qui a écrit Shakespeare ?

La rumeur a commencé deux siècles après sa mort : Shakespeare ne serait pas l’auteur de ses pièces. On dénombre plus de cinquante hypothèses différentes, toutes plus passionnantes les unes que les autres. Des milliers de livres et d’articles ont été écrits sur le sujet. Aujourd’hui, le débat s’est amplifié sur le Net, au point qu’il est devenu à peu près impossible d’en faire la synthèse, écrit Helen Hackett dans la London Review of Books en rendant compte du livre de l’éminent spécialiste de Shakespeare James Shapiro. Lequel s’intéresse moins aux hypothèses elles-mêmes, toutes fantaisistes, qu’au type de délire qu’elles traduisent. Un délire qui n’a pas épargné les plus grands esprits. Mark Twain et Henry James étaient des « baconiens », c’est-à-dire qu’ils en pinçaient pour l’hypothèse Francis Bacon (le philosophe). Sigmund Freud était du côté des « oxfordiens », ceux pour qui l’auteur véritable était Edward de Vere, comte d’Oxford. D’autres pensent que c’était la reine Elizabeth elle-même. Comme disait Shakespeare, beaucoup de bruit pour rien.