La Russie célèbre en grande pompe les 150 ans d’Anton Tchekhov : statues, conférences et festivals en tout genre, de Taganrog à Sakhaline. La maison d’édition Voskressenie a entrepris pour l’occasion de publier l’intégrale de l’œuvre, en trente-cinq volumes. Du moins était-ce l’ambition affichée. De fait, la précédente édition des « œuvres complètes », dans les années 1970, avait souffert des ciseaux des censeurs soviétiques. Ils avaient éliminé tout ce qui pouvait leur sembler ternir l’image du grand homme, notamment certains détails sur ses relations avec l’autre sexe. Le nouveau projet est chapeauté au plus haut niveau par Sergueï Mironov, président de la Chambre haute du Parlement russe.
Mais le premier volume, en 2008, a suscité un tollé. « Il est difficile d’imaginer un livre plus antitchékhovien que celui-ci. La couverture est d’un goût douteux, le choix des œuvres retenues est incompréhensible », s’est indigné Anton Bakountsev dans le webzine Mediascope. Aux côtés de textes du jeune Tchékhov, on trouve aussi, en effet, une nouvelle plus tardive, La Steppe (1888), quatre lettres à son éditeur Souvorine, tirées d’une correspondance longue de dix-sept ans ou encore les souvenirs d’Ivan Bounine sur son aîné (Tchékhov, Éditions du Rocher, 2004). Et la préface contient de grossières fautes d’orthographe.
Les lettres à Souvorine ont été choisies pour leur caractère scabreux. Tchékhov y évoque différentes façons d’« utiliser » les femmes et sa visite chez une geisha lors de son voyage à Sakhaline. Ces passages ont fait la joie des tabloïds. « Cette édition est une profanation culturelle », juge Bakountsev.