21 idées à glaner dans le numéro 13

• L’expression chinoise senghsi, qui désigne l’âge d’or connu à deux reprises sous les dynasties Han et Tang, apparaît de plus en plus souvent dans la presse pour décrire la Chine d’aujourd’hui. => Lire « 2013, odyssée du totalitarisme chinois »

• Paris distille ce que les Espagnols appellent un mal rollo, une « mauvaise vibration ». Une énergie négative, agressive, en contradiction totale avec son architecture éblouissante et sa réputation de ville jouisseuse. => Lire « Anatomie des névroses françaises »

• Darwin soutenait que les instincts sociaux qui forment le « principe premier » du sens moral se trouvent, entre autres, chez les singes, les pélicans et les chiens. => Lire « L’instinct moral est inné »

• Pour Hume, l’émotion précède le jugement moral. => Lire « L’instinct moral est inné »

• Le mensonge efficace apparaît vers l’âge de 5 ans, quand l’enfant a développé ses facultés de se connaître lui-même et de saisir comment fonctionne l’esprit de la personne qu’il trompe. => Lire « Nous sommes tous des primates ! »

•La punition et l’interdit existent dans de nombreuses sociétés animales. => Lire « Nous sommes tous des primates ! »

•Contrairement à tous les autres animaux, les humains enseignent. Pour une bonne définition du propre de l’homme, peut-être faudrait-il rebaptiser notre espèce Homo didacticus. => Lire « Nous sommes tous des primates ! »

• Quand nous aidons autrui, on observe l’activation des mêmes aires du cerveau que lorsque nous éprouvons diverses formes de plaisir. => Lire « L’homme a été moral avant d’inventer le langage »

• L’hypertrophie de la faculté d’empathie, qui caractérise les humains, apporte aussi un énorme potentiel de perversité. => Lire « L’homme a été moral avant d’inventer le langage ».

• La lutte pour le statut social et le potentiel de compétition et de violence qui l’accompagne, jusqu’aux conflits mortels, se rencontrent chez toutes les espèces de primates bien étudiées. => Lire « L’homme a été moral avant d’inventer le langage »

• L’idée que l’homme est belliqueux par nature est aujourd’hui enseignée dans les cours magistraux des plus grandes universités américaines. => Lire « L’homme a été moral avant d’inventer le langage »

• Le paléontologue américain Peter Ward affirme dans son livre « L’hypothèse Médée » que le vivant est foncièrement autodestructeur. => Lire « Climat : Apocalypse Tomorow »

• La présence de 7 milliards d’individus aspirant tous au confort matériel du modèle occidental est manifestement incompatible avec l’homéostasie du climat. => Lire « Climat : Apocalypse Tomorow »

• Un milliard de personnes habitent les bidonvilles du tiers-monde, et ce nombre devrait doubler au cours des vingt-cinq prochaines années. => Lire « Les vertus cachées des bidonvilles »

• Le football européen est en passe de remplacer le football local dans le cœur et l’esprit de millions de fans africains. => Lire « Et le foot créa l’Afrique »

• À mesure que notre nouvelle vie passe davantage par la médiation d’Internet, la distinction entre « privé » et « public » devient de plus en plus incertaine. => Lire « Vous avez dit vie privée ? »

• La maman de Clyde, le gangster ami de Bonnie, avait élevé tous ses enfants dans le double respect de Dieu et de l’instruction. => Lire « Voici la véritable histoire de Bonnie and Clyde »

• Un sujet tabou est celui de la complicité du peuple cubain avec son « tortionnaire ». => Lire « La splendide illusion cubaine »

•  Le taux de suicide est plus élevé dans les pays les plus égalitaires. => Lire « Pour vivre heureux, vivons égaux ? »

•  Pourquoi des personnes intelligentes croient-elles des choses stupides ? => Lire « L’étrange puissance des théories du complot »

•  Un prêtre a-t-il le droit de donner la sainte communion après une pollution nocturne ? => Lire « Le Voltaire du XVe siècle »

Et le foot créa l’Afrique

 

Peter Alegi enseigne l’histoire à l’université d’État du Michigan. Spécialiste du football, il est aussi l’auteur de Laduma! Soccer, Politics, and Society in South Africa (« Laduma ! Football, politique et société en Afrique du Sud »), University of KwaZulu-Natal Press, 2004. Aucun de ses livres n’est traduit en français.

 

Le football a débarqué en Afrique dans les bagages de la colonisation. A-t-il rempli sur le continent les mêmes fonctions sociales qu’en métropole ?

Peter Alegi : On trouve trace des premiers matchs de football dès 1862, en Afrique du Sud. Ils étaient disputés entre des Britanniques « de souche » et des Blancs nés sur place. D’une façon générale, les agents de l’impérialisme européen faisaient du sport entre eux, pour se distraire, mais s’en servaient aussi comme d’un outil de civilisation. Le football est à la fois facile à apprendre, amusant et bon marché. Les enseignants et missionnaires européens s’en sont donc servis pour porter le « fardeau de l’homme blanc », selon la célèbre formule de Rudyard Kipling. C’est-à-dire pour enseigner aux convertis africains et aux sujets coloniaux les vertus du christianisme, du capitalisme et de la civilisation occidentale. Considéré comme un moyen de promouvoir l’esprit d’équipe, et par là même, pour reprendre les termes de l’historien Ahmed Sikainga, d’« intérioriser les normes et les valeurs de l’industrie », la pratique du football était par exemple encouragée au sein des premières compagnies de chemin de fer. Les responsables des sociétés minières y voyaient également un moyen d’exercer une forme de contrôle social, en incitant leurs employés africains à former des équipes sur une base ethnique, une façon de diviser pour mieux régner. Et puis, les colons pensaient aussi que le football était une façon saine de canaliser les instincts supposément sauvages des Africains.

 

Tous les territoires africains ont-ils été concernés de la même manière par cette exportation du football ?

Les colonisateurs français, belges, portugais et italiens ont été beaucoup plus lents à introduire le jeu en Afrique que les Britanniques, qui le firent rapidement après la conquête. Notamment parce que les collèges privés de l’élite anglaise avaient fait du sport un outil de formation académique et morale. La doctrine dite du « christianisme musculaire » visait à l’époque victorienne à produire des citoyens disciplinés, en bonne santé et moralement droits. Beaucoup d’administrateurs coloniaux et de missionnaires étaient passés par ces établissements. Ils amenèrent avec eux en Afrique leur profond dévouement envers l’« éthique du jeu ». Les administrateurs des colonies françaises n’ont commencé à relier explicitement sport et « mission civilisatrice » que dans les années 1930 et 1940. Mais le fossé entre Afriques anglophone, francophone, et même lusophone, s’était déjà considérablement réduit dans les années 1950, lorsque le football est véritablement devenu un sport africain.

 

Comment cela s’est-il produit ?

Les Africains se sont totalement approprié le football. Certes, ils jouaient en respectant les règles internationales. Mais ils ont aussi doté ce sport d’une dimension magique, ils ont inventé différents styles de jeu et imaginé des rituels de spectateurs qui ont révélé à quel point le football s’était chargé de caractéristiques indigènes. Les clubs des grandes villes sud-africaines ont très tôt employé des guérisseurs, des médiums et des sorciers pour favoriser leur victoire. Durant la préparation, les izinyanga, les guérisseurs, cherchaient à doper les joueurs en frictionnant leurs jambes avec de l’umuthi, un remède traditionnel, ou en leur faisant inhaler des fumées d’herbes censées effrayer ou affaiblir leurs adversaires. Durant la première décennie de l’apartheid, il n’était pas rare que des clubs déboursent de grosses sommes pour s’adjoindre les services d’un izinyanga. Aujourd’hui encore, de nombreux Africains considèrent le football et la magie comme deux pratiques complémentaires. En 2002, avant un match de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) à Bamako, l’entraîneur des gardiens de l’équipe du Cameroun a été arrêté et molesté par la police malienne, pour avoir « fait de la magie ». La Confédération africaine de football (CAF) l’a suspendu pendant un an…

 

En se réappropriant ce sport, les colonisés n’en faisaient-ils pas un symbole de résistance ?

Il est arrivé que des clubs expriment leur opposition au pouvoir colonial, parfois ouvertement, parfois plus subtilement. Par exemple, le nom d’Al Ahly – l’un des clubs les plus titrés du continent, fondé en 1907 par des étudiants du Caire – signifie « national » en arabe. Dans les années 1920, l’adhésion au club fut réservée aux seuls Égyptiens, qui en firent un lieu de militantisme anticolonial.

Pendant la guerre d’Algérie, le FLN a formé une équipe « nationale » en exil composée des meilleurs professionnels algériens jouant jusqu’alors en France. Elle a contribué à populariser encore davantage le Front et à promouvoir sa cause à l’échelle internationale. À la même époque, les ligues et organisations noires du football sud-africain commencèrent à défier le régime de l’apartheid, jusqu’à obtenir la suspension du pays de la Fédération internationale de football (Fifa) en 1961, une victoire importante dans la lutte contre ce système au niveau international.

 

Après les indépendances, le football a-t-il continué à alimenter le nationalisme ?

Le football est resté chargé d’un sens politique fort. Les gouvernements ont construit des stades symbolisant la modernité et la fierté nationale, comme l’attestent leurs noms : stade de l’Indépendance à Lusaka, stade du 5-Juillet à Alger, stade de la Révolution à Brazzaville… Ils ont également créé des Ligues nationales qui, relayées par les médias, firent de l’idée abstraite de nation une réalité tangible pour des millions de personnes. De force porteuse de résistance populaire, le football est donc devenu l’un des principales incarnations de la « culture nationale » dans l’Afrique postcoloniale.

 

La CAF a été créée en 1957, plusieurs années avant l’Organisation de l’unité africaine, qui regroupe les États du continent. Fut-elle un avant-poste du panafricanisme ?

Oui, la CAF a été pionnière dans ce domaine. D’abord en organisant avec succès la Coupe d’Afrique des nations, qui demeure le tournoi le plus prestigieux sur le continent. Outre son rôle dans la lutte contre l’apartheid, elle a également œuvré à l’unité en se battant pour augmenter le nombre d’équipes africaines dans les phases finales de Coupe du monde : après avoir appelé au boycott de la manifestation en 1966, la CAF a obtenu qu’une place soit réservée à une équipe africaine en 1970. Un chiffre qui a ensuite augmenté. Cela dit, il y a eu et continue d’y avoir des divisions au sein de la CAF, qui se manifestent encore entre trois blocs régionaux et linguistiques distincts : le bloc arabophone dans le nord de l’Afrique ; francophone dans l’ouest et au centre ; et anglophone dans le sud et l’est.

 

Outil d’unification au niveau national et continental, le football renforce aussi l’identification des populations africaines à des territoires locaux…

Le football a en effet encouragé nombre d’identités et de loyautés différentes : en même temps qu’il a permis aux citoyens de choisir d’appartenir à une nation, il a entretenu des affiliations aux niveaux local, ethnique et religieux. Pour ne donner qu’un exemple, au Kenya, l’AFC Leopard de Nairobi est encore perçue comme l’équipe de l’ethnie Abaluhya, alors que Gor Mahia l’est comme celle des Luo. Mais de tels phénomènes existent ailleurs dans le monde, comme à Glasgow avec le Celtic (catholique) et les Rangers (protestant).

 

Les joueurs africains émigrent massivement, notamment vers l’Europe, depuis les années 1980. Pourquoi ?

La principale raison est économique, les joueurs cherchant, comme les autres migrants, à améliorer leurs conditions de vie. Mais la fin des restrictions à l’entrée des étrangers dans les championnats européens au début des années 1980 a aussi joué un rôle.

Les remarquables prestations en Coupe du monde de l’Algérie (1982) et du Cameroun (1990), et la notoriété de joueurs tels que le Camerounais Roger Milla ou le Libérien George Weah ont par ailleurs été le signe qu’à partir du milieu des années 1990 l’Afrique avait trouvé sa place sur la scène du foot mondial. Le succès des équipes juniors du Nigeria et du Ghana a quant à lui déclenché une nouvelle « course à l’Afrique », avec des milliers de recruteurs partis à la recherche de talents à exporter.

Il faut enfin noter que les transformations de l’économie du football européen, dans les années 1990, ont conduit de nombreux clubs à réduire leurs coûts et acheter en Afrique et en Amérique latine des joueurs bon marché, susceptibles d’être revendus plus tard avec une marge bénéficiaire sur le marché européen.

 

Cette « fuite » des joueurs africains peut-elle aussi s’analyser politiquement ?

Le néocolonialisme est une façon de décrire la relation inégale qui unit le football européen à son homologue africain. Mais une autre façon de penser cette relation est de considérer les joueurs africains comme les maillons d’une chaîne qui connecte, disons, Abidjian, Londres, Bruxelles, ou même Séoul et Washington, où jouent certains joueurs africains. Alors que leur pays organisait la dernière CAN, les Angolais préféraient regarder les matches de première division anglaise chez eux ou dans des bars plutôt que d’aller au stade. Dans de nombreuses villes africaines, les gens portent des maillots de Manchester ou du Barça, on voit souvent des minibus décorés aux couleurs de Chelsea, Liverpool, Arsenal et consorts. En d’autres termes, le football européen est en passe de remplacer le football local dans le cœur et l’esprit de millions de fans africains.

 

Propos recueillis par Delphine Veaudor.

 

Internet et démocratie : un cas africain

En s’attaquant, dans son dernier numéro, à « Internet et démocratie », Books, à sa manière  coruscante, a pris la pensée officielle à contre-courant. Internet est-il nécessairement un vecteur de démocratie ? Pas forcément. En pleine affaire Google vs Chine, voilà qui fleure le sacrilège.

À mon tour de présenter un contrepoint au contrepoint, en regardant non plus vers l’Asie mais vers l’Afrique. Car voilà l’occasion d’évoquer le projet relativement peu connu en France de Mo Ibrahim, un businessman soudano- anglais, qui a consacré sa fortune à la lutte contre ce qui est à ses yeux le fléau numéro un de l’Afrique : la mal gouvernance, c’est-à-dire la corruption et les mauvais comportements politiques des dirigeants. Et pour ce faire, Mo Ibrahim s’est emparé d’outils presque nouveaux en Afrique : l’Internet et l’opinion publique.

Notre homme a fait fortune en lançant la première compagnie de téléphonie mobile en Afrique, Celtel (aujourd’hui Zaïn). Mais pas question, pour cet ancien marxiste, de garder son argent pour lui seul. Dans la lignée des grands philanthropes anglo-saxons, il a décidé de réinjecter sa fortune dans la société, et de façon active, en s’impliquant personnellement dans la gestion du projet qui lui paraisse le plus utile. Or par son succès dans la téléphonie, il a été aux premières loges pour constater l’incroyable impact de cette technologie « saute-mouton », qui a permis à plusieurs pays en voie de développement (PVD) de passer directement du télégraphe au téléphone mobile, avec des effets spectaculaires sur l’économie (1). Aujourd’hui, Mo Ibrahim regarde du même œil  les potentialités africaines d’Internet – mais cette fois-ci, en privilégiant l’aspect social et politique : ce que le portable a fait pour l’économie africaine, Internet pourrait-il le faire pour la démocratie ?

Il a donc créé une fondation qui remet chaque année un prix substantiel (5 millions de dollars plus 200 000 $ par an à vie) aux chefs d’État africains qui quittent démocratiquement le pouvoir, sans s’être remplis les poches, après avoir amélioré le sort général de leurs concitoyens. Ce prix a été décerné deux fois déjà, aux anciens présidents du Mozambique et du Botswana. Mais il n’a pu être octroyé en 2009 : des trois pressentis – les ex dirigeants du Nigéria, du Ghana, et d’Afrique du Sud – aucun ne s’est révélé à la hauteur des exigences du comité. Le message est clair (imaginez le même comportement de la part d’un grand jury littéraire !) ; mais les délibérations du comité sont secrètes et leur décision non motivée.

Aucun secret en revanche dans l’établissement de l’index Mo Ibrahim de la gouvernance africaine (IIAG). Cet index classifie la plupart des 53 pays d’Afrique d’après leurs performances dans les domaines suivants : sécurité et Etat de droit ; démocratie et droits de l’homme ; développement économique durable ; développement humain (santé et éducation). C’est un classement très méticuleux, basé sur plus de 80 critères, qui s’alimente à de centaines de sources. C’est l’île Maurice qui vient régulièrement en tête, tandis que l’on retrouve dans le peloton de queue, sans surprise, le Zimbabwe, le Soudan, et la République Démocratique du Congo.

Et Internet dans tout cela ? D’abord certaines des données collectées – concernant notamment la corruption ou les abus policiers – sont recueillies sur le Web. Mais surtout, chacun des citoyens d’Afrique, pour peu qu’il ait un téléphone mobile ou un cybercafé dans son voisinage, peut se renseigner en direct (car l’Afrique est un continent où l’accès au Web n’est pas contrôlé, sauf en Égypte) sur le positionnement de son pays et sur les performances comparées de son gouvernement. Cela permet de faire tomber bien des écailles de bien des yeux, et de donner quelques impulsions salutaires ici ou là.

On retrouve d’ailleurs  le web dans les critères même de l’index : Mo Ibrahim a fait de la pénétration Internet une des mesures phares du développement économique d’un pays. Il sait bien que celle-ci est un facteur de progrès encore plus important que le téléphone mobile. Il sait aussi que le développement économique et la démocratie marchent toujours la main dans la main, même si l’on n’a toujours pas pu décider lequel des deux entraînait l’autre.

(1) Les PVD tiennent plus du tiers des 3,3 milliards de portables au monde ; on a pu déterminer qu’une pénétration du portable  de 10 % provoquait une augmentation du PNB de 8 %.

Le testament usurpé de Nabokov

C’était l’un des livres les plus attendus de l’année 2009… Publié en novembre aux Etats-Unis, en Angleterre et en
Allemagne, le roman inachevé de Vladimir
Nabokov
, L’Original de Laura, paraît aujourd’hui en France,
chez Gallimard. Aurait-on dû le brûler, comme l’avait demandé
l’écrivain sur son lit de mort ? Une bonne partie de la presse
allemande n’est pas loin de le penser.

« Playboy a payé, dit-on, la plus grosse avance de son histoire pour en obtenir les bonnes feuilles [parues le 14 novembre]. On n’ose imaginer la consternation quand Laura s’est enfin mise à nu pour découvrir ses bien faibles attraits », ironise l’écrivain et critique littéraire Michael Maar dans Die Zeit. Selon lui, « il se dégage de TOOL [l’acronyme par lequel Nabokov désignait son ultime ouvrage] quelque chose de lugubre et de livide – c’est d’autant plus surprenant que Dimitri [le fils de Nabokov], en parlant avec enthousiasme du nouveau sommet esthétique atteint par son père, avait mis l’eau à la bouche des lecteurs. » Même David Gates du New York Times, pourtant plus nuancé, estime que le livre a été « un peu survendu ».

On s’attendait à un roman quasi-achevé auquel ne manquerait guère que les dernières retouches. The Original of Laura n’est, pour reprendre les termes de Markus Gasser du Frankfurter Allgemeine Zeitung, qu’ « un ramassis d’ébauches ». Le processus de création de Nabokov est bien connu : il commençait par concevoir l’ensemble de son roman dans sa tête. Puis il le couchait par écrit sur des fiches. De Laura, nous avons 138 fiches, qui sont loin de former un tout cohérent. D’après Michael Maar, elles représentent peut-être un tiers du roman total, tel que l’avait imaginé Nabokov. « La couverture du livre qualifie The Original of Laura de "roman fragmenté ", comme s’il s’agissait d’une expérience délibérée. En réalité, ce sont simplement les fragments d’un roman », remarque David Gates.

L’histoire promettait d’être d’une grande complexité : Philip Wild, un neurologue célèbre, a épousé Flora, une femme volage et bien plus jeune que lui. Sous le nom de « Laura », elle sert de modèle à un roman dans le roman écrit par l’un de ses amants. Mais l’ensemble reste très lacunaire. « Les admirateurs les plus zélés de Nabokov ont déjà le sentiment d’avoir à remettre en ordre un puzzle avec ses œuvres achevées. Mais ici, il manque trop de pièces pour que cela soit possible », explique Markus Gasser.

« Personne ne sait ce qu’il aurait pu advenir de l’œuvre, mais le peu qu’il nous est donné de lire est d’une grande sécheresse et d’une insipidité inégalée. Laura  est bien éloignée du sombre cosmos métaphysique dans lequel nous projettent les grands romans de Nabokov », écrit Michael Maar. Pour le critique du Zeit, ce testament littéraire n’est que ressassement du livre qui a rendu Nabokov célèbre, Lolita. Mais, ajoute-t-il, « ce qui n’est que suggéré dans Lolita devient trop explicite ici. »

Que restera-t-il de cette œuvre ? Verdict sévère : « Beaucoup de matière pour les philologues et trois ou quatre jolie idées ».

=> Lire l’article du Frankfurter Allgemeine Zeitung
=> Lire l’article de Die Zeit
=> Lire l’article du New York Times

=> Découvrir les articles des encyclopédies Universalis et Britannica sur Vladimir Nabokov

Le créationnisme, vingt-trois siècles avant Darwin

Platon créationniste ! C’est la conclusion que l’universitaire californien David Sedley tire de la lecture du Timée, qui décrit la création du monde par un démiurge. Mais cette lecture littérale est-elle pertinente ? Ne faut-il pas plutôt lire le récit comme un « procédé pédagogique visant à faire comprendre que le monde est éternellement dépendant d’une cause divine », s’interroge Börje Bydén qui rend compte de Creationism and its Critics in Antiquity dans The Bryn Mawr Classical Review ? L’universitaire suédois n’est pas davantage convaincu qu’un débat sur le créationnisme ait structuré quatre siècles de philosophie grecque. Il préfère parler d’une série de débats relatifs à la téléologie, à la nature du divin ou à la création de l’univers et des espèces vivantes.

Au-delà de la querelle d’érudits, le livre soulève une question très politique : à quoi sert de traquer dans la pensée hellénistique le concept de créationnisme, aujourd’hui indissociablement lié au darwinisme et à sa contestation ? À éclairer sous un nouveau jour le débat américain contemporain, assure Sedley. Bydén est dubitatif. Non parce que le concept de créationnisme serait apparu seulement au moment de la polémique déclenchée par la parution de L’Origine des espèces. Dérivé de l’allemand Kreatianismus, le terme était déjà utilisé pour désigner la conviction théologique que toutes les âmes ont été créées par Dieu, et non seulement celle d’Adam qui aurait ensuite été transmise de génération en génération. Sedley ne se réfère cependant ni à l’acception contemporaine, ni à la conception médiévale. Pour lui, relève du créationnisme toute « thèse selon laquelle la structure et la réalité du monde ne peuvent s’expliquer qu’en postulant l’existence d’au moins un concepteur intelligent, un dieu créateur ». Il flirterait là avec l’anachronisme, soutient son collègue.

Les deux spécialistes s’accordent au moins sur un point : Aristote, lui, n’était pas créationniste. Son éclair de génie fut de distinguer la notion de finalité de l’univers de celle d’un esprit la guidant, débarrassant ainsi le divin du fardeau de veiller à la bonne marche du monde qu’il a créé. On l’aura compris : Sedley préfère Aristote à Platon. Une querelle assurément plus ancienne que celle relative au créationnisme.

 

Le poète du ghetto de Vilnius

« Vilnius, ville de l’esprit et de la perfection », dit un poème yiddish du XVIIIe siècle. Mis en musique, il marquait le début d’une représentation théâtrale dans le ghetto de la ville durant la Seconde Guerre mondiale. Le fait que les Juifs aient trouvé quelque réconfort dans cette chanson, même en des circonstances aussi dramatiques, témoigne de leur attachement particulier à cette cité qu’on appelait en Europe la « Jérusalem de Lituanie ».

Car Vilnius était bel et bien une ville juive : véritable fief de la science juive et yiddish, c’était aussi un haut lieu de la pensée juive et un centre important pour l’édition, la littérature et le théâtre. Peut-être est-ce l’une des raisons pour lesquelles la Haskala de Vilnius, le mouvement de pensée juif des Lumières, n’eut pas de velléités assimilatrices, contrairement à la Haskala berlinoise  (1). Tandis que les intellectuels juifs de la capitale prussienne rabaissaient le yiddish au rang de dialecte et cessèrent de l’utiliser afin de devenir des savants, philosophes et poètes allemands, Vilnius s’imposa comme le centre de la littérature juive et de la judéité en général. Parmi les plus importantes institutions culturelles de Vilnius figurait l’Institut scientifique juif, où étudia Abraham Sutzkever. Né en 1913 à Smorgon (en Biélorussie), Sutzkever a grandi à Vilnius et fait partie des poètes qui ont fait du yiddish, ce « dialecte », une langue littéraire.

Dans « Le ghetto de Vilnius », à présent disponible pour la première fois en traduction allemande, Sutzkever décrit à la fois la réalité du ghetto et la genèse des poèmes qui fixèrent à leur tour cette réalité. Cette édition en deux volumes comprend également un florilège de poèmes, et pose donc l’artiste en témoin de son temps et le témoin de son temps en artiste.

C’est en 1932 que parut le premier poème de Sutzkever. Il publia ensuite à intervalles réguliers des textes en prose et en vers dans des revues yiddish ; son premier recueil, Lider (« Chants »), fut publié en 1937. Il y crée des images suggestives qui dessinent les paysages de l’âme, et mêle expressions archaïques et modernes. Mais l’entrée de la Wehrmacht dans Vilnius interrompt brutalement cette carrière littéraire tout juste entamée et met un terme définitif à un chapitre de l’histoire juive : « Lorsque j’allumai la radio le 22 juin au petit matin, cela me sauta à la gorge comme une flopée de lézards : des cris hystériques en langue allemande. » Ainsi commence « Le ghetto de Vilnius ».

Ce ghetto fut construit dès 1941. Plus de 40 000 personnes y furent déportées et enfermées. « On nous emmena dans une cage faite de deux ou trois rues / et on nous traîna dehors par centaines, par milliers / comme de la viande crue et fiévreuse, / et on nous jeta en pâture aux bêtes. » Ces vers du début donnent le ton du poème. Son titre, Kol Nidre, se rapporte à une prière juive dite le jour de Yom Kippour. Mais contrairement à celle-ci, le poème de Sutzkever ne se contente pas de révoquer tous les serments envers Dieu ; c’est surtout une plainte et une accusation contre les persécutions. Sutzkever décrit les orgies de violence de l’occupant et la peur constante des prisonniers, mais aussi leur volonté de survie. Ce poème, où il mêle prose et vers libres, et fait du sujet lyrique un personnage fort, n’a rien perdu de son effet bouleversant. Dans le texte intitulé « Les portes du ghetto », Sutzkever construit autour de la vie quotidienne un paysage à la fois magique et réaliste qui enveloppe l’horreur d’un manteau poétique : « Réalité tranchante comme une lame. / Dans les fenêtres brisées / se mire le soleil, amanite écarlate et vénéneuse. / Chaque visage : une feuille d’automne, / chaque son : des chaînes. »

 

Protéger la parole yiddish

Sutzkever rejoignit dans le ghetto une brigade de partisans. Il ne participa ni aux actes de sabotage ni aux attentats, mais profita du travail forcé qui lui était assigné pour accomplir des actes subversifs : il devait classer des manuscrits yiddish et hébraïques, des livres neufs et anciens, des tableaux et objets de culte destinés à être détruits ou envoyés en Allemagne pour alimenter la collection sur la « science du judaïsme sans les Juifs ». Au lieu de cela, il les fit passer dans le ghetto au péril de sa vie et les y dissimula. « Avant que la balle ne me touche, j’emporte / des trésors plein mon sac », lit-on dans « Grains de blé ». « De vieilles feuilles manuscrites / rehaussées de pourpre et de fils d’argent, / des mots parcheminés / à travers mille ans de cauchemar. / Comme un tendre nourrisson / je protège la parole yiddish / j’hume chaque montagne de papier, / sauve l’esprit du meurtre. » Effectivement, Sutzkever sauva un patrimoine yiddish qui put être acheminé à New York après la guerre et fut à l’origine de la Collection Sutzkever-Kaczerginski.

Le poète fit l’expérience du mal que les hommes sont capables d’infliger aux hommes : une « interdiction de naissances » ayant été décrétée, les nouveau-nés étaient immédiatement tués ; parmi eux, le fils de Sutzkever. Cet anéantissement d’un peuple – la quasi-totalité de la population juive de Vilnius fut assassinée, les maisons, synagogues, écoles et bibliothèques détruites – fut minutieusement consigné par Sutzkever, tout comme la lutte déterminée des Juifs pour leur survie. Ils construisaient des cachettes, acheminaient nourriture et médicaments, en organisaient la distribution et montaient des manifestations culturelles. « Au 7 de la rue Straschun, note Sutzkever dans son récit, je rencontrai chez l’acteur Bljacher, dans un grenier froid, les comédiens et metteurs en scène restants. Tous soutinrent la création d’un théâtre. »

Dans le ghetto de Vilnius, on lisait, on priait, on faisait de la musique et du théâtre. Une Union des hommes de lettres et des artistes collectait de quoi écrire et on faisait passer en fraude des instruments de musique pour l’Orchestre symphonique. Dans « Pour l’anniversaire du théâtre du ghetto », Sutzkever décrit l’ambivalence existentielle de cette scène culturelle : « Jouez, oh mimes juifs dépenaillés, dans des murs / où la vie se courbe comme des cheveux roussis, / lorsque, sur les pierres, bouillonne le sang de nos proches / et qu’ils tressaillent dans les rues comme des oiseaux à moitié abattus / ne pouvant se relever, ni voler, ni s’échapper. / Jouez, mes amis ! N’oublions pas : c’est une petite ville d’autrefois. »

Les Juifs firent acte de résistance émotionnelle et spirituelle à travers le théâtre et la musique – tout en essayant de se défendre par les armes : « Le jour, aucun signe n’était perceptible, se souvient Sutzkever. Mais la nuit, quand cessait tout mouvement dans le ghetto, le mouvement des armes commençait. Sous terre, sous les planchers, dans des tanières, dans des poutres évidées avec raffinement se trouvaient les arsenaux des partisans. » Mais le soulèvement fomenté échoua et les résistants, y compris Sutzkever et sa femme, fuirent en septembre 1943 dans les forêts environnantes.

 

L’expérience décisive du procès de Nuremberg

Sutzkever était alors déjà plus célèbre qu’il l’imaginait. Il avait envoyé son poème Kol Nidre à Moscou, où l’écrivain et journaliste Ilya Ehrenbourg l’avait publié. C’est également Ehrenbourg qui chargea des partisans soviétiques de trouver Sutzkever et sa femme et de les amener dans la capitale – ceci avant la libération de Vilnius par l’Armée rouge.

C’est encore Ehrenbourg qui poussa Sutzkever à témoigner sur le ghetto dans des manifestations publiques et le fit entrer dans une commission chargée de rassembler des documents sur le génocide des Juifs dans l’URSS occupée. Ce Livre noir préparé par Ehrenbourg et Vassili Grossman fut le premier ouvrage d’envergure sur la Shoah mais ne put paraître comme prévu, une fois achevé, à la fin des années 1940 2. Il fallut attendre 1980 pour que des extraits soient publiés en Israël, et 1994 pour voir paraître en Allemagne une première édition intégrale, à partir des épreuves réalisées par Grossman (3).

Fun wilner getto, le récit de Sutzkever, sortit à Moscou en 1946 dans une version fortement tronquée par la censure, et à Paris la même année dans une édition augmentée. Il oscille entre la narration propre aux Mémoires et le style concis du journal intime, qui est cependant simulé puisque Sutzkever rédigea son récit après avoir été sauvé – à un moment, donc, où il connaissait l’ampleur inouïe des massacres. Il put combiner description et commentaire, sortir victimes et coupables de l’anonymat en évoquant des destins individuels. Son récit a certes été écrit dans l’urgence du vécu, mais la volonté de lui donner une forme littéraire est néanmoins perceptible.

Si ses poèmes l’avaient rendu célèbre au sein du monde juif, son récit de la vie du ghetto le fit connaître dans le monde entier. Sutzkever fut invité à témoigner lors du procès de Nuremberg. Le poème qu’il écrivit le jour de sa déposition commence sur un ton réaliste, se poursuit dans la résignation et s’achève par un appel presque militant : « Justice pour ces millions de morts / ai-je demandé en cet instant. / Mais ces millions de personnes – n’ont-elles pas disparu ? / Justice – était-ce là le mot juste ? / […] / Mon peuple, tu dois te décider à prendre l’épée / quand Dieu est trop faible pour faire régner la justice. »

Cette participation au procès de Nuremberg contribua de manière décisive à la décision de Sutzkever et de sa femme de partir pour Israël en 1947. À Tel-Aviv, il fonda une revue littéraire juive, Di goldene Kejt (« La chaîne dorée »), qu’il dirigea jusqu’en 1995 ; il fut par ailleurs le maître à penser d’un petit groupe de poètes yiddish baptisé Yung Yisroel (« Jeune Israël »). Tandis que l’État juif se donnait une identité contemporaine à travers un hébreu modernisé formé à partir de la langue ancienne, le yiddish, langue de l’exil, demeura pour Sutzkever un symbole de la survie des Juifs. Comme son ami Marc Chagall, qui illustra certains de ses poèmes, Sutzkever pensait qu’une identité juive moderne doit refléter les traditions et les expériences du passé.

Sutzkever était lui-même de façon toute particulière un poète juif héroïque : il vécut l’apogée de la culture juive, sa destruction en Europe et son renouveau en Israël ; il risqua sa vie afin de sauver des biens culturels juifs et témoigna sur le génocide. Il consigna ces expériences dans des vers qui expriment des états psychiques en paysages fantastiques et postulent implicitement la force rédemptrice de la poésie. Le texte tardif « Souvenirs d’autres gens » se termine par ces vers : « Je suis moi-même mon peuple et me porte sur mes épaules. »

 

Cet article est paru dans le Neue Zürcher Zeitung le 21 novembre 2009. Il a été traduit pat Cybèle Bouteiller.

La splendide illusion cubaine

Le jour de mon arrivée à New York, il y a plus de dix ans, lors de mon deuxième ou troisième voyage en Amérique, j’envisageai le froid, la file de taxis, le paysage des États-Unis : ce pays avec lequel le mien avait été en guerre toute ma vie. Du moins était-ce ce qu’on m’avait répété sans relâche. Le chauffeur de taxi, un Indien ou un Pakistanais à l’air peu engageant, auquel je m’escrimais à donner l’adresse où j’allais, se tourna vers moi d’un bloc, me scruta une seconde, évalua mon accent et me demanda pour m’amadouer : « De quel pays toi venir ? »

Quelle ne fut pas sa réaction, à l’écoute de ma réponse :

« Cuba ? » Puis il enchaîna : « Fidel Castro ! »

La façon qu’il avait eue de le dire m’irrita au plus haut point : il claqua des doigts, se pourlécha les babines de plaisir, bomba le torse en me regardant une nouvelle fois dans le rétroviseur. Il prenait l’attitude, la véhémence, l’énergie de celui qui évoque avec admiration l’homme fort du village. Son anglais n’était pas meilleur que le mien, mais comme il désirait s’exprimer à tout prix, il porta la paume de sa main droite contre son poing fermé et fit entendre un sonore : « Il les a bien enc…, les Américains. »

Je suis sûr de m’être penché en avant pour déchiffrer son nom derrière la vitre. C’était l’un de mes tout premiers voyages à New York, le premier, en tout cas, où je dus faire face à ce type de réaction. Mais j’ai oublié son nom. Je me rappelle bien, en revanche, la ville se profilant au loin, la masse grise des gratte-ciel. C’était l’automne et je me souviens combien j’ai été surpris de trouver là – en Amérique ! – tant de sympathie pour mon pays.

Je suis resté muet, cette fois-là comme toutes les autres, perdu dans mes pensées, dans un monologue intérieur que je n’oserai jamais imposer à un brave chauffeur de taxi, dissertant pour moi-même sur cet immense malentendu que constitue la popularité stupéfiante de Fidel Castro et de la révolution cubaine. Pensant à tout ce que j’aimerais ajouter, préciser. Surpris de tout voir réduit à un nom. Mécontent, ou plutôt mal à l’aise.

Après tout, ne devrais-je pas me réjouir du fait que l’on identifie si aisément mon pays entre tous ? Ne devrais-je pas me réjouir de son poids et de son importance manifestes, de sa popularité à travers le monde ? Bien sûr, mais ce que j’aimerais expliquer plus longuement à ce chauffeur, ce que j’aimerais lui faire partager, c’est une vision un tout petit peu plus complexe et nuancée.

C’est peine perdue que d’entrer dans des explications trop détaillées, je le sais bien. On ne fait que compliquer les choses dans l’esprit de son interlocuteur et on le conforte finalement dans sa foi inébranlable. Là réside l’avantage des argumentations simples et brèves, qui savent exploiter toute la force du cliché et des lieux communs. Trois ou quatre points qui, clairement exposés, permettent de se faire rapidement une idée, le temps d’un dîner ou d’un trajet en taxi de l’aéroport au centre-ville.

Impossible, en ce qui concerne la révolution cubaine. Car, quand on a souligné combien elle a été malfaisante et négative à bien des égards, s’impose encore la nécessité de mentionner aussi toutes ses réussites et combien elle a été bénéfique à tant d’autres égards. C’est une erreur de la décrire comme la plus noire, la plus terrible, la plus meurtrière des révolutions – parce que ce n’est pas le cas. Les touches de génie sont omniprésentes, dès sa conception même, avec pour commencer l’idée brillante, l’idée géniale, de défier comme elle le fit les États-Unis. Ne serait-ce que ce détail ! Puis, cette énergie des premières années, qui ne pouvait pas ne pas impressionner ceux qui voyaient la petite île s’atteler à un programme de grand pays, consciente d’avoir atteint la maturité, s’efforçant de rattraper en peu de temps le retard accumulé depuis des centaines d’années. Cet élan ! Et sans malversations caractérisées. Car on ne peut pas reprocher cela à la révolution cubaine : Fidel Castro n’est pas un vulgaire voleur, ni la révolution cubaine une vulgaire voleuse, dont le seul objectif aurait été de s’enrichir. Au contraire, elle se caractérise véritablement selon moi par un certain idéalisme, radical et terrible. Qui n’en a pas conscience ? Quel opposant n’a pas voulu qu’elle soit pire que ce qu’elle est réellement, pour donner plus de poids et de force à leur combat, évacuer toute complexité et éviter d’avoir à admettre, en plein milieu d’une diatribe, ses meilleures intentions.

Le plus frustrant, le plus décourageant, c’est le caractère intransmissible de l’expérience révolutionnaire cubaine. Même l’interlocuteur le mieux disposé et le plus compréhensif échoue toujours à comprendre vos arguments. La description la plus minutieuse, l’énumération la plus ennuyeuse échouent à répondre à toutes les questions et à dresser un portrait intelligible de la situation. Mon analyse n’est pas une description académique bourrée de dates et de statistiques. Elle se fonde plutôt sur une connaissance de première main de la révolution, au sein de laquelle je n’ai jamais cessé de vivre toutes ces années, et dont l’éclat n’a jamais cessé de m’éblouir toutes ces années. Une argumentation faible et critiquable précisément pour cette raison. Mais nos réactions quotidiennes ne se fondent-elles pas presque exclusivement sur des perceptions, des intuitions et des certitudes ? Cet ouvrage est un inventaire de celles qui traversent mon esprit quand je pense à la révolution cubaine, chaque fois que je veux, en vain, l’expliquer à un chauffeur de taxi.

Considérez ceci : s’il est vrai que Cuba fut un protectorat, une semi-colonie des États-Unis, un pays où le mode de vie américain s’imposa au prix de la perte de son identité, alors pourquoi ne pas faire aussi la déduction suivante : Fidel Castro, l’ennemi numéro un de l’Amérique, son principal accusateur et détracteur public, est un politicien américain, aussi paradoxal que cela paraisse.

D’où son importance, d’où son poids. Il affronte un ennemi qui est une part de lui-même ; il connaît toutes ses faiblesses, il sait anticiper exactement son comportement, il possède l’intelligence profonde de sa dynamique interne. Il put de la sorte imaginer sa rupture totale avec l’Amérique de la seule manière possible, en utilisant la théorie de la « gravitation politique » élaborée en 1823 par le président John Quincy Adams, selon laquelle Cuba tomberait tôt ou tard, comme un fruit mûr, dans le giron américain.

Partant de ce raisonnement, Fidel Castro calcula – tel un ingénieur qui met un satellite en orbite – que la seule manière possible de briser la force d’attraction des États-Unis était d’utiliser cette même force et de la détourner à son profit. Mais il présenta habilement cela comme une répulsion : il en appela à l’opinion internationale, mit en scène la rupture, en public, en s’assurant une vaste couverture médiatique.

En cela aussi, Fidel Castro est un politicien américain : il a compris que tout se joue dans les médias – et il ne l’a jamais oublié. Les vérités de la rébellion parvinrent dans les foyers de la même manière, simple et didactique, que les télévisions commerciales : un feuilleton avec les Cubains eux-mêmes pour principales vedettes. Et quelle distribution ! Des acteurs aussi beaux que séduisants : le Che Guevara, Fidel Castro lui-même et cet autre, dans le rôle du méchant, John F. Kennedy, sympathique lui aussi et de belle prestance. Ce fut un duel comme le pays n’en avait pas connu au cours de ses quatre cent cinquante années d’existence : un affrontement qui allait crescendo à chaque épisode. Des escarmouches verbales, des insultes publiques continuelles, le spectacle inconcevable de la bourgeoisie en fuite, la fougue avec laquelle on nationalisa tout, et d’abord les propriétés américaines, des biens valant des milliards de dollars.

Quelles ne furent pas la surprise et la colère des États-Unis face à l’ingratitude de sa propre progéniture, d’un politicien américain qui ne pouvait ignorer que tout ce qu’il y avait de bon sur cette île – sur le plan de la modernité, des avancées technologiques et du bien-être – venait des États-Unis, notre modèle ! Nous leur devions tant. Comment pouvait-on concevoir pareille ingratitude après tant de bienfaits ? C’est ce spectacle insolite – le pays le plus puissant de la planète, livrant une guerre sans merci contre un adversaire aussi minuscule – qui a subjugué l’imagination des contemporains. Et a permis à Fidel Castro de présenter son triomphe comme le plus grand, le plus invraisemblable, le plus total. Ce fut la principale contribution à sa cause, ce qui fit sa force tout au long de ces années, une subvention aussi généreuse que les subsides bien réels de l’Union soviétique. Les Russes ont contribué de façon volontaire et consciente, les Américains de manière involontaire, pathétique et maladroite. Fidel Castro a toujours eu conscience de la nature ambivalente de sa révolution (ou « Grande Œuvre ») : sans la participation enthousiaste des États-Unis, elle serait insignifiante. Sans les agissements spectaculaires de l’Amérique, sans spectateurs, l’œuvre de Fidel Castro aurait échoué depuis bien longtemps. Aucune évolution stratégique majeure ne s’est produite depuis le début de la révolution cubaine, ni aucun changement de décor. Et quand, par simple bon sens, ou du fait d’une modification de l’échiquier politique interne, les États-Unis se sont risqués à faire bouger les lignes, à assouplir les sanctions ou – horreur ! – à abandonner le petit jeu avec La Havane, on les a provoqués avec une froideur calculée pour les obliger à remonter sur le ring.

C’est aux États-Unis que Fidel Castro a rendu l’une de ses premières visites officielles, en avril 1959, trois mois après le triomphe révolutionnaire. Rusé, il voulait dissimuler ses intentions. Mais il n’accepta aucune faveur pour autant, pas le moindre crédit, aussi minime fût-il, pas la moindre aide, rien qui puisse compromettre la formidable attaque qu’il concoctait (ou la trahison qu’il nourrissait en son sein). Fin stratège, Fidel Castro savait que seule une rupture totale avec les États-Unis garantirait le succès de son entreprise. Toute entente, toute main tendue aurait fatalement compromis son projet : il s’en garda. Autant dire que les États-Unis furent victimes d’une habile provocation. Dans laquelle ils tombèrent lourdement, emportés par leur conviction absolue que Cuba, dans son insolence, devait être châtiée. Mais aussi entraînés, il faut bien l’avouer, par le désir sincère de jouer les bienfaiteurs. Après tout, n’avaient-ils pas rendu un grand service à l’île en la tirant des griffes de l’Espagnol ? Cuba ne leur devait-elle pas son indépendance (ou, disons, sa parodie d’indépendance, mais indépendance tout de même) ? Comment concevoir pareille ingratitude ? Ne t’ai-je pas tout donné ? N’es-tu pas ce que tu es grâce à moi ? Comment peux-tu me faire cela ?

Car tel fut bien le ton adopté toutes ces années : celui des protestations amères d’un époux trahi, d’un amant délaissé. Qui ne l’a pas perçu ainsi ? Sans parler de l’offense qui, par la suite, s’est ajoutée à l’offense : la confiscation des biens acquis, de l’argent accumulé pendant le mariage. Des plans d’assassinat, des dénonciations. Le spectacle affreux et avilissant d’un divorce. Quant aux enfants, cette bourgeoisie, cette classe moyenne qui se trouva abandonnée en pleine tempête révolutionnaire : je te les laisse, tu peux les emmener. Et c’est bien telle une mère furieuse et vindicative (ou se percevant comme telle) que l’Amérique les a pris pour les faire vivre sous son toit.

Il n’est pas une seule page écrite sur ces premiers temps de la révolution où ne brille, d’un terrible éclat, le slogan « Au poteau ». Martelé par des groupes d’habitants, martelé sur les lieux de travail, martelé – chose terrible – par les enfants dans les écoles. Un mot, une « revendication populaire », qui eut le même effet épouvantable que le spectacle de la guillotine pendant les journées de Thermidor. Je crois que l’on ne connaîtra jamais le nombre exact de fusillés. Admettons, par ailleurs, qu’il ne fut pas particulièrement élevé par rapport à d’autres pays. Reste qu’on a beaucoup fusillé. Et qu’on l’a fait – comment dire ? – allègrement.

Mais je ne veux pas m’arrêter ici sur le nombre réel de victimes. Je ne veux pas donner au fait physique, réel, la priorité sur sa dimension symbolique, dont l’impact subsiste toujours. Son ampleur fut telle qu’aujourd’hui encore, après tant d’années, ses effets se font sentir dans tout le pays. À Cuba, l’omniprésence de la peur est palpable et explique bien des comportements, inintelligibles autrement : cette façon qu’ont les habitants de baisser la voix quand ils évoquent en public une quelconque mesure étatique ; la défiance qui tenaille le pays et les délations qui rendent virtuellement impossible toute tentative d’organisation collective, d’opposition simplement pacifique !

Une peur que certains déclarent en rémission, convaincus que « notre peuple héroïque saura surmonter blablabla… ». Ils se trompent. Ses effets, profonds et durables, nous accompagneront longtemps encore. Plusieurs générations sont irrémédiablement marquées et blessées par la peur. Cela m’attriste profondément de le dire. Aucun homme politique en campagne ne voudra le reconnaître. Mais je ne fais pas de politique et je peux affirmer ceci : les dommages sont quasiment irréversibles.

Dans ce pays qui compte onze millions d’habitants, on parle de victoire quand une pétition d’opposants modérés parvient à recueillir dix mille signatures – et c’en est une ! Mais n’est-ce pas, là aussi, la preuve qu’ils sont habités par la peur ? Une peur généralisée, profondément ancrée. Le pays entier en est imprégné, de cette peur qui se manifeste par le manque d’initiative et une incertitude noire, toutes choses qui différencient notre génération des précédentes, nées dans la liberté et sans peur. Certains me rétorqueront que non, il n’y a plus de peur. Je serai incapable de les contredire, de leur opposer des « faits » ; je me contenterai de leur répondre, perplexe : mais si moi-même, moi-même, tandis que j’écris ces lignes aujourd’hui, j’ai encore peur ?

De ce point de vue, comme de nombreux autres, le triomphe de Fidel Castro a été total, complet, fracassant, indéniable. En témoigne par ailleurs l’échec médiatique de ceux de Miami, incapables d’expliquer au monde, en plus de quarante ans d’exil, en quoi consiste leur tragédie (car c’est bien de tragédie qu’il s’agit) : comment ils furent faussement accusés d’être des « agents de la domination américaine » à Cuba, comment ils furent dépouillés de tous leurs biens et expulsés en masse. Aucune classe moyenne, aucune autre bourgeoisie latino-américaine n’a subi un tel sort. Car face à une tâche aussi immense que celle de défier les États-Unis, quelle importance cela pouvait-il avoir de dénier à des millions de personnes (à tout le pays, en fait) un droit pourtant considéré comme inaliénable à travers l’Occident, celui de propriété ? Que pouvait importer le sort de ces « agents des États-Unis », de ces « gusanos », cette « vermine », comme on les nommait atrocement ? Quand je dis « Miami », on doit le comprendre comme une figure de style, une simplification. Miami, c’est bien des choses. Miami embrasse un spectre très large d’opinions politiques, des plus extrémistes – le pôle le plus visible – aux plus conciliatrices. D’ailleurs, de nos jours, Miami c’est le monde entier : mes amis à Mexico, mon frère en Argentine, mon ex-fiancée à Athènes, etc. Toutes les personnes que la révolution cubaine, au fil des années, a contraintes à l’exil, pour une raison ou une autre. Disons, pour aller vite, que « Miami » représente l’opposition à la révolution cubaine.

Or, ce que « Miami » n’a pas su expliquer au monde, c’est que les propriétés confisquées n’étaient pas de grandes haciendas, véritable plaie de l’Amérique latine. Les petits propriétaires eux-mêmes avaient d’abord participé à leur confiscation ; à l’époque, la classe moyenne cubaine, si nationaliste et si patriote, était convaincue du bien-fondé de réduire les pouvoirs de l’oligarchie capitularde. Telle fut son erreur ! Car l’étau allait peu à peu se resserrer sur elle. On finirait par l’éradiquer elle aussi, comme un mal abominable. Peu importe que cette classe sociale ait été la plus économiquement saine du pays. On les décréta inutiles, remplaçables. En vertu de ce matérialisme volontariste qui considère les personnes comme de simples statistiques : tous ces médecins (vendus), tous ces professeurs (petits-bourgeois), tous ces intellectuels (fondamentalement mous), nous les avons remplacés en quelques années par des médecins, des professeurs et des intellectuels formés par nos soins, authentiquement nationaux, inconditionnellement révolutionnaires, meilleurs.

Mais la plus grande réussite de Fidel Castro, c’est d’avoir imaginé la plus captivante des sagas de notre siècle, d’avoir fait de sa révolution une épopée héroïque, avec les très très méchants d’un côté, et les très très gentils de l’autre. Non seulement il a défié les États-Unis, mais il a su le faire de la façon la plus dramatique et électrisante qui soit, exemplaire sur le plan symbolique. Sa technique narrative plutôt primitive était magistralement en phase avec son temps, une ode rebelle contre les adultes, où quelques jeunes gens se révoltent contre leurs aînés. Elle trouvait un profond écho dans les capitales européennes, bien avant 1968.

Voilà comment j’explique la loyauté sans faille de tant d’intellectuels latino-américains, de tant d’écrivains de génie envers Fidel Castro. Ils le voient tout simplement tel qu’il est : le plus grand fabuliste de notre temps, un extraordinaire artiste dont les discours tiennent de la performance. Ces écrivains savent qu’il est aussi grand qu’eux pour avoir découvert le moyen, lui, petit provincial, de se transformer en figure incontournable de la scène internationale, pour avoir su s’incruster dans les pages de la littérature (ou de la comédie) mondiale. Il est facile de voir en Fidel Castro (le terrible et odieux Fidel Castro) un grand artiste, ayant su mettre en scène (avec la participation des États-Unis dans le rôle de la grosse brute) le mythe de l’affrontement du petit pays avec l’Empire. C’est cette insubordination qui a suscité tant de sympathie, y compris à l’intérieur même des États-Unis.

Ses admirateurs lui pardonnent, et avec eux le monde entier, d’avoir pris tout un pays en otage, d’avoir plongé sa population dans la pauvreté, au nom d’un affrontement dont eux-mêmes ne seraient pas prêts à payer le prix. Ainsi la révolution cubaine a-t-elle soulevé un formidable enthousiasme en Amérique latine, réactivant la haine et l’antiaméricanisme viscéral que suscite l’étonnante et incompréhensible réussite des États-Unis dans la mentalité quelque peu magique des Latino-Américains, qui ne connaissent que la rapine et le pillage, et ne peuvent s’expliquer la prospérité américaine qu’en ces termes. N’y a-t-il pas de même chez tous les Européens un certain malaise inavoué vis-à-vis de l’Amérique, de sorte qu’ils furent enchantés de la voir mise en « difficulté » par un brillant jeunot, aux manières certes détestables, mais grandiose dans son rôle de dénonciateur et de poil à gratter des États-Unis ?

Il est pourtant une vérité qui ne laissera pas de surprendre les partisans de la révolution cubaine, ceux qui, sans trop comprendre les raisons de l’antagonisme, ont pris parti pour le pays le plus petit, pour le persécuté : en réalité, c’est d’une querelle d’amoureux éperdus qu’il s’agit. Cuba veut être les États-Unis.

Contrairement à ceux qui, à travers le monde, critiquent, voire méprisent, le mode de vie américain, les Cubains, eux, le désirent. Ils s’imaginent leur avenir sous la forme d’une existence indépendante, mais américaine. La laideur des banlieues, le mobilier en contreplaqué et les gobelets en plastique constituent leur imaginaire du bonheur.

Tout schéma qui tendrait à opposer l’« identité » cubaine à l’« identité » américaine est erroné. Dès le milieu du XIXe siècle, l’identité cubaine fut forgée et nourrie par l’identité américaine. Elle lui est consubstantielle ; et c’est valable pour n’importe lequel des éléments constitutifs de la vie cubaine pris au hasard. Notre premier président, Tomás Estrada Palma, un Cubain-Américain, instituteur, quaker de surcroît, avait vécu quinze ans en Amérique. José Martí, notre « Poète national », « Apôtre de Notre Indépendance », était passionnément épris du modèle américain.

Pourtant, les États-Unis sont incroyablement inconscients de leur poids sur Cuba. Ils se comportent comme un pays normal, un de plus dans le concert des nations, alors qu’ils sont au centre même de l’existence de l’île. Les Américains ne soupçonnent pas à quel point on les aime, on les imite, on vit en fonction d’eux. De Fidel Castro lui-même (et peut-être lui le premier) au dernier enfant de l’île (qui rêve de vivre en Amérique), notre pays est soumis à leur influence, plus qu’aucun autre. Les États-Unis se trompent en réagissant avec nous de façon vindicative et tonitruante, quand ils devraient faire preuve de tendresse et de compréhension, adopter l’attitude de ceux qui grondent et admonestent leur propre sang.

Tout ceci ayant été dit, si l’on considère à présent le coût exorbitant de la révolution cubaine, son bilan catastrophique, l’état calamiteux dans lequel elle a plongé le pays, les pénuries chroniques, la quasi-indigence, l’immense fracture de la nation, sa diaspora considérable, on ne peut que constater l’échec, profond et retentissant, de Fidel Castro. La dérive du projet initial saute aux yeux, qui se donnait pour objectifs de diversifier l’économie, élever le niveau de vie, transformer l’État cubain en tout ce qu’il a prétendu être successivement – sans jamais y parvenir : une « Puissance médicale » (quoi de plus ridicule ? Qu’est-ce donc qu’une « Puissance médicale » ?), une puissance agricole, etc.

Mais quel était donc son plan originel, qu’était donc censée nous apporter la révolution, selon lui ? Fidel Castro pensait-il, par exemple, tirer le pays du sous-développement, ou au moins de la crise dans laquelle Cuba ne manquerait pas de tomber étant donné la confrontation qui s’annonçait avec les États-Unis ? S’il comptait là-dessus, il n’en a rien été. Au lieu de cela se sont succédé les années de très grande pénurie et de privations, immuable toile de fond pour une population plongée dans la plus grande détresse. Quelles qu’en soient les raisons – à commencer, bien sûr, par l’embargo américain –, la révolution cubaine est un échec cuisant. À tous les niveaux.

Car enfin, que dire de cette nation qui, vivant pourtant sous un régime socialiste – qui relève tant du féodalisme – en est venue au fil des ans à ne rêver que de rente et d’oisiveté ? Les Cubains ont développé un mépris radical pour le travail, valeur totalement discréditée puisque « on a beau faire, il ne donne pas de quoi vivre ! Ce n’est pas là-dessus qu’il faut compter ».

Telle est la déformation dont sont victimes les habitants de l’île, en raison de l’irresponsabilité sociale où plonge celui qui ne possède rien, vit « socialisé » comme un bien étatique de plus : l’homme se perd sans la colonne vertébrale de la propriété. Il n’attend plus rien, n’a aucun moyen d’améliorer sa situation, pas de métier où exercer son talent et vit aux dépens de la charité publique. Il se sait si profondément déshérité qu’il n’envisage jamais de franchir le fossé qui le sépare de ceux qu’il perçoit comme riches : le touriste, l’ami plus chanceux venu lui rendre visite de l’étranger. C’est pourquoi il tend la main sans vergogne, les importune en quémandant des « petits trucs ». Il assume sa mendicité avec la rage et la mauvaise humeur du dépossédé. On touche là au point le plus sensible, le plus polémique, de cette longue interprétation personnelle de la révolution cubaine, le plus douloureux aussi : celui de la catastrophe humaine qu’elle a engendrée. On m’accusera à l’envi de faire des déclarations sans fondement. Mais je sais bien, moi, je l’ai vu ! J’ai vu les âmes charitables se heurter, chaque fois qu’elles voulaient aider, au parasitisme et à l’apitoiement sur soi-même. Quand vous finissez par céder (« tiens, prends ça »), vous avez immédiatement le droit à une réponse du genre : « Comment peux-tu être si dur ? Je souffre. Je te demande juste une petite aide. » L’aumône est devenue comme le prolongement naturel de l’intervention de l’État. Toute proposition de travail est prise comme une offense.

C’est affreux de dire cela. J’aimerais me tromper ! Mais, peut-on voir les choses autrement ? Toutes ces années de révolution ont profondément perverti le pays. Certes, on m’opposera mille exemples, « pris de la réalité », de Cubains faisant preuve d’un véritable esprit d’entreprise et ayant connu le succès. C’est indéniable. Je peux moi-même en citer beaucoup, sans que cela entame pour autant ma théorie. Le phénomène est trop étendu, touche le pays entier. C’est un état de choses que l’on mettra des années à surmonter.

Comment gouverner un tel peuple, abâtardi et infatué ? Car il se pourrait bien que ce peuple soit incapable de la moindre action, qu’il soit ingouvernable sans le recours à la propagande patriotarde. En un mot : le peuple cubain est un peuple que le nationalisme a profondément avili. C’est là une assertion terrible ; permettez-moi de l’expliquer. Le sujet est tabou : c’est celui de la complicité du peuple cubain avec son « tortionnaire », Fidel Castro. Bien sûr, c’est un peuple opprimé – qui en douterait ? –, ayant subi l’une des dictatures les plus longues d’Amérique latine. Mais l’homme qui tient ce peuple sous son joug n’est en réalité que l’incarnation de son propre orgueil, de sa croyance en son caractère unique, en la singularité et l’excellence du peuple cubain. Un sentiment, un état de choses dont tout futur dirigeant devra tenir compte. Ce peuple n’acceptera aucun politicien qui prétendrait lui parler de sa culpabilité, qui lui signalerait imprudemment (comme je le fais ici) sa complicité lamentable. Les Cubains lui préféreront toujours un leader populiste, une bonne âme qui leur rappellera combien ils sont bons, vertueux et naturellement – sans offenser personne – supérieurs à tous les autres peuples de la Terre.

Dès lors, la démocratie est-elle le régime adéquat pour l’île ? Je prends ici le terme « régime » dans son acception médicale : le régime convenable pour un patient atteint d’une longue maladie. Même si cela peut heurter ceux qui célèbrent en la démocratie un système intrinsèquement bon, je crois qu’il n’est pas celui dont Cuba a besoin pour le moment. L’imposer alors que le temps n’est pas encore venu, l’inoculer à un organisme aussi affaibli, pourrait avoir des effets inverses à ceux espérés. Ce dont Cuba a besoin, c’est d’une thérapie longue et réparatrice, qui lui laisserait le temps de consolider les fondations de la démocratie, de forger son socle institutionnel : mettre sur pied une cour constitutionnelle, un Institut électoral, etc. Laisser le temps à ces institutions d’être formées, de se roder, d’être mises au point en quelques petites années d’un régime plus ou moins fort.

À cet égard, il est paradoxal que les États-Unis eux-mêmes, ce pays qui, durant des années, fit le choix de solutions autoritaires pour Cuba et soutint le coup d’État de 1952, celui-là même qui a anéanti le processus d’ouverture alors à l’œuvre, soit aujourd’hui le promoteur d’une cure démocratique radicale pour Cuba, ignorant le temps nécessaire à la convalescence, occultant le fait qu’il n’existe aucune base sur laquelle s’établir.

En un mot, je crois qu’à Cuba, au contraire de ce qui s’est passé en Russie et en prenant plutôt pour exemple la Chine, les réformes économiques doivent précéder de quelques années les réformes politiques.

Bien sûr, ce que je souhaite pour Cuba, c’est la démocratie, mais il faut d’abord se réadapter à la normalité du jeu politique, se restructurer. On ne peut pas se jeter immédiatement à l’eau, plonger d’un coup dans le subtil système démocratique, avec ses débats politiques interminables, son mécanisme complexe de pouvoirs et de contre-pouvoirs.

Que cela nous plaise ou non, la révolution cubaine a eu lieu ; l’île est aujourd’hui très différente de ce qu’elle était. C’est le fondement sur lequel devra être construit l’avenir. Ne pas tenir compte de la révolution, l’occulter, serait une erreur de même ampleur que la politique révolutionnaire de la « table rase ». Il s’agit donc d’intégrer ce passé, sans chercher à trouver des coupables ; comme mal, comme ressource, comme particularité. Il faut gérer sereinement cet héritage, de manière pragmatique, sans la charge sentimentale de toutes ces photos en noir et blanc. Se livrer à une analyse rigoureuse de la révolution cubaine, plutôt qu’à une autre geste, une autre épopée. Un instant seulement, s’arrêter devant les expressions enfantines de ces adultes sur les photos. Avec compréhension. Prendre de la distance, nous défaire de tout ce vieux fatras grandiloquent. Et s’il reste un beau vieux meuble encore solide dans ce grenier de l’histoire, lui faire une place dans le salon, à côté du piano, comme un accessoire d’époque. Voilà la bonne attitude à adopter. Ne pas instaurer de tribunal, surtout pas le tribunal de l’Histoire.

Car il nous faut reconnaître, à ce point de la discussion, que la révolution cubaine a gagné. Je dis cela sans une once d’ironie. Ce sont eux, les gagnants. Ce sont eux qui auront la charge de diriger le pays dans les prochaines années, que Fidel Castro soit vivant ou mort. Eux et non les dissidents, qui représentent aujourd’hui une option plus civique que proprement politique ; non les exilés, dont les possibilités sont encore moindres, compromis comme ils sont (politiquement ? Aux yeux de l’opinion ?) par un aussi long séjour en Amérique. Eux seuls, les héritiers de la révolution, qui ne croient plus à sa gloire, sont à l’abri de l’idée qu’une autre « révolution » serait nécessaire pour réparer le cataclysme de la précédente. Dieu nous en garde ! Pas de règlement de comptes, pas de jugements sommaires, pas de seconde révolution cubaine pour réparer et éliminer les maux, la violence et les dommages sociaux de la Première.

En revanche, il leur faudra faire repentance, clairement et publiquement, condamner sans équivoque ses méfaits, en même temps que savoir récupérer ses réussites (les vastes programmes sociaux et éducatifs), rejeter son caractère profondément antidémocratique, reconnaître les autres acteurs du spectre politique et leur faire une place, accepter de se retirer. Arrêter de penser avec arrogance qu’ils pourront continuer de monopoliser le pouvoir sans risque et sans infliger un coût énorme au pays. En un mot, faire de leur spécificité (le fidélisme ? Son héritage ?) un simple courant idéologique parmi d’autres et s’instituer en parti politique. Un véritable parti politique qui aurait cessé d’être le Léviathan étatique d’aujourd’hui, qui aurait renoncé à ce privilège monstrueux, mille fois plus aberrant que la corruption endémique du Cuba d’avant 1959 et que la révolution avait voulu éradiquer.

 

Ces extraits inédits ont été traduits par Liliane Hasson.

La Namibie est un drôle de pays

La Namibie est un drôle de pays : immense, désertique, et presque vide d’habitants. L’essentiel de la population humaine et animale est cantonnée dans la région nord, voisine de l’Angola. Dans le sud, presque rien, à part des richesses minérales, et la capitale, Windhoek. D’où toute la frustration des businessmen, régulièrement coincés comme moi dans cette ville minuscule, glaciale en hiver, et sinistre toute l’année ronde, où rien ne vient rappeler que l’on se trouve au cœur d’une des régions les plus mystérieuses d’Afrique, et les plus riches en animaux sauvages.

Mais d’astucieux entrepreneurs ont compris tout le profit qu’ils pouvaient tirer de cette situation, en s’emparant d’une idée toute simple : amener les animaux aux touristes plutôt que les touristes aux animaux. Ils ont acquis un vaste territoire de 25 km de côté, à une heure de voiture de la capitale (1), qu’ils ont enceint de grillage et peuplé de tous les animaux de la savane et de la jungle africaine : les « big five », bien sûr (lions, léopards, éléphants, rhinocéros et buffles), plus beaucoup d’autres (sauf les singes, qui semblent poser trop de problèmes de management). Ils ont même importé des crocodiles et des hippopotames – des hippopotames, sur ces hauts plateaux où il peut faire – 10° la nuit en hiver ! L’approvisionnement semble facile, car il existe une sorte de marché commun animalier des pays du sud de l’Afrique, où l’on s’échange ses spécimens :

– Je te donne un éléphant contre un rhinocéros et trois girafes
– Quatre girafes et quelques hyènes
– Ça va !

En plus, pour faire bonne mesure, les animaux sont équipés au passage de colliers émetteurs, ce qui permet de les retrouver à coup sûr dans la vaste savane. Du coup, les « game drives » deviennent des promenades à succès garanti. Ce que l’on perd en suspense, on le gagne en efficacité. Car c’est incroyable comme il est difficile, même dans un enclos de 70 000 ha, de savoir où se cachent des éléphants. Alors, des léopards ou des pythons …

Tandis que je cahote sur les petits chemins de la « réserve » dans une immense Land-Rover équipée comme pour la guerre du Golfe, je ne suis guère fier de moi, et de ce travestissement d’aventure. Je m’interroge : où finit la nature sauvage et où commence le zoo ? Et de quel côté de cette frontière métaphysique me situe-je ? Pourtant ma méfiance finit par céder le pas devant l’inaliénable splendeur de la savane africaine au coucher du soleil, quand pour un bref moment toute la nature s’enflamme et se déchaîne, oiseaux, senteurs, et bien sûr les mouvements des grands fauves de service ce jour là. Même les plus désabusés des baroudeurs ne peuvent manquer d’être émus par un spectacle comme celui dont j’ai été gratifié : des lionceaux jouant avec leur vieux père malade, ou courant longuement derrière notre singulier véhicule.

Mais trêve de poésie ! Pour revenir dans le fascinant réel, il suffit de regarder autour de soi – non pas vers les collines qui se teintent de mauve, ni vers les minces bosquets d’où surgissent parfois les têtes inquiètes de girafes : vers le contenu du véhicule lui-même, mes frères les touristes. Pourquoi s’habillent-ils tous pour cette cocasse expédition comme s’ils allaient traverser l’Afrique à la recherche de Livingstone ? Pourquoi ne coupent-ils jamais leur portable ? (« Honey ! Tu ne devineras jamais ce que je suis en train de regarder ! »). Pourquoi choisissent-ils immanquablement les moments les plus intenses pour engueuler leurs enfants ?

Je retrouve mes compagnons d’aventure le soir, au bord d’une lagune plus ou moins naturelle éclairée comme un parking de banlieue, où tout le monde s’abreuve : les quadrupèdes d’un côté de la barrière électrique, les bipèdes de l’autre, sur la terrasse de l’hôtel. En fait, on se lasse vite du spectacle des premiers. C’est plus amusant d’observer les seconds. Par exemple, l’immanquable couple de riches russes : un «sugar daddy » replet, et une blonde désabusée qui pourrait être sa fille, voire sa petite fille (mais, comme le faisait justement valoir Henri IV, l’important est que la somme des deux âges reste constante).

Peu à peu le silence se fait sur la terrasse, et je peux enfin écouter et humer le mystère de l’Afrique, magique berceau de notre espèce humaine, tandis que mon esprit est assailli de questions fondamentales. Celles-ci par exemple : a-t-on mis des émetteurs aux crocodiles ? Que deviennent les hippopotames si l’eau gèle ? L’offensive des moustiques – qui eux n’ont pas été importés- m’oblige à battre enfin en retraite. Mais j’ai repris un peu confiance en mon statut d’aventurier-voyageur : peu de gens savent que le rhinocéros quand il se nourrit la nuit grogne comme un cochon. Moi, maintenant je le sais !

(1) Erindi Private Game Reserve  

Les fuites d’Égypte

« On ne pense qu’à partir. Ici, dans cet environnement de chaos et de corruption, il est impossible d’avancer. Il n’y a aucune lumière au bout du tunnel pour nous, aucun projet. Et ce gouvernement qui ne cesse de répéter que nous sommes trop nombreux, qu’il ne sait que faire de nous. » Ce sont les mots d’un des douze candidats à l’émigration clandestine que suit, dans son dernier ouvrage, l’écrivain égyptien Khaled Al-Khamissi.

Deux ans après le triomphe de Taxi (dix-sept éditions depuis 2007), où il faisait le récit savoureux de la vie quotidienne des chauffeurs du Caire, Al-Khamissi est à nouveau en tête des ventes égyptiennes avec Safinat Nouh (« L’arche de Noé »), publié fin 2009. Dans ce second ouvrage, l’auteur à succès nous emmène sur d’autres routes, loin des ruelles chaotiques qu’empruntent les taxis de la capitale, mais tout aussi révélatrices des maux de la société égyptienne : celles de ce rêve d’émigration qui obsède les Égyptiens, selon la journaliste Shayma Al-Sharif du quotidien Al-Shorouq.

Les douze personnages du roman, dont les prénoms donnent leurs titres aux chapitres, sont issus des milieux les plus divers. Un jeune étudiant d’une banlieue pauvre du Caire qui se fait inviter par une quinquagénaire allemande rencontrée sur Internet ; une néphrologue copte bien installée mais harcelée par les islamistes ; un homme d’affaires véreux qui fuit avec ses capitaux ; une jeune fille modeste partant rejoindre un futur époux qu’elle connaît à peine : « Le seul dénominateur commun à toutes ces histoires, c’est l’obsession du départ. Pour chacun des personnages, la solution consiste à quitter l’Égypte. Une solution magique, qui fera disparaître leurs soucis mais laisse comme un arrière-goût d’amertume », souligne Salah Fadhel dans le quotidien Al-Ahram.

« L’Égypte est ce lieu que les gens quittent, en quête d’un avenir meilleur, pour rejoindre les quatre coins de la planète, du Golfe à l’Europe en passant par les États-Unis, le Canada et l’Australie », résume pour sa part Shayma Al-Sharif. « Mais si l’arche de Noé permet bien d’échapper au Déluge, elle ne sauve pas pour autant de la noyade », conclut la journaliste. Car des noyades, il y en a dans le récit que fait Al-Khamissi de certaines traversées de la Méditerranée, où les nouveaux négriers entassent les migrants sur des embarcations de fortune après avoir siphonné toutes leurs économies. « Ces paysans, poursuit Shayma Al-Sharif, qui préfèrent mourir noyés sur des rivages étrangers ou rejoindre des pays lointains dans des conditions humiliantes et inhumaines, tels des criminels fuyant la justice, sont prêts à se terrer dans des forêts et à se planquer dans des containers réfrigérés au milieu des fruits plutôt que de rester en Égypte. »

Pourtant, l’horreur de certains de ces récits n’empêche pas la dérision ni l’humour d’un Khaled Al-Khamissi qui sait si bien croquer les personnages et les situations. Le succès de son deuxième roman, qui en est à sa quatrième édition six mois après sa parution, doit sans doute beaucoup à ces portraits et ces tableaux où les Égyptiens se reconnaissent. « Refusant de céder au pathos », note Shayma Al-Sharif, Al-Khamissi achève en effet son livre sur une note d’espoir : « Son arche de Noé n’est pas qu’exil et amertume, elle mène aussi vers de nouveaux horizons, plus cléments. »

 

=> Découvrir les articles des encyclopédies Universalis et Britannica sur l’Egypte

=> L’Egypte de 1990 à 2008 (les grandes dates)

Vampirisée – Jane Austen en version hémoglobine

Tout semble opposer l’univers raffiné et sentimental des romans de Jane Austen à celui des films d’horreur. L’écrivain new-yorkais Ben H. Winters les a cependant réunis dans son pastiche « Raisons et sentiments et monstres marins », sorti à l’automne 2009 aux États-Unis. L’intrigue du livre reste celle du roman d’Austen, à ceci près que les jeunes sœurs désargentées en quête du grand amour ne vivent plus dans un cottage du Devonshire, mais sur une île assaillie par des monstres marins. Le prétendant qui vient au secours de la jeune fille surprise par l’orage est « un gentleman vêtu d’une tenue de plongée et d’un casque, et muni d’un harpon » qui affronte un calmar géant « crachant des petits morceaux de cervelle et du sang depuis les commissures de sa bouche ».

Ce détournement n’est pas absurde, estime The Observer, qui note que la société décrite par Austen est peuplée de terribles prédateurs, tels ces « messieurs sans scrupules prêts à enlever et dévorer les jeunes filles ». En un sens, « Raisons et sentiments et monstres marins » ne fait donc que « rendre explicite une métaphore littéraire » latente. Le livre est donc réussi et divertissant… du moins pour celui qui n’a pas lu, premier exercice du genre, Orgueil et préjugés et zombies de Jane Austen et Seth Graham-Smith. C’est en effet l’immense succès de ce livre paru en avril 2008 qui a poussé l’éditeur Quirk Books à commander d’urgence un second pastiche. Et le jeu, déjà lassant au bout de trois chapitres, devient franchement ennuyeux au bout du second livre, déplore The Observer.

Le magazine britannique se montre cependant admiratif du coup de génie de Quirk Books. Alors que « le tournage d’une nouvelle adaptation au cinéma commence quand la précédente est encore en postproduction », l’industrie de l’exploitation de l’œuvre de Jane Austen menaçait d’être victime d’une crise de surproduction. Le salut est donc venu de la diversification sur un marché porteur : celui des morts vivants, des vampires et autres créatures d’épouvante. Les spécialistes de la biographie s’y mettent à leur tour. Après « La Reine Victoria, chasseuse de démons » de A.E. Moorat paru en janvier 2010 chez Harper Collins, on annonce un « Abraham Lincoln, chasseur de vampires » chez Grand Central Books. Ben H. Winters, lui, entend continuer sur sa lancée. Sur le site Huffington Post, il théorise la collaboration avec des écrivains disparus. Ses deux règles d’or : « choisir un auteur vraiment célèbre » et « un livre vraiment connu ». Nul doute qu’il les a respectées en écrivant avec Léon Tolstoï « Androida Karenine », à paraître au mois de juin.

=> Découvrir les articles des encyclopédies Universalis et Britannica sur Jane Austen

=> Découvrir l’article de l’encyclopédie Universalis sur Orgueil et Préjugés