Les rapines du Louvre

Créé sous la Révolution, le Louvre, qui inaugurait le concept de musée public, ne put se développer que grâce au pillage des biens religieux, puis des œuvres des pays conquis. La campagne de Belgique de 1794 apporta son lot de Rubens, celle d’Italie en 1796 une cargaison de sculptures du Vatican et des musées capitolins. Napoléon fit du pillage des œuvres d’art un élément clé de sa politique de prestige. Chaque traité de paix imposé après une victoire entérinait ce droit.

Le principal artisan de ce système fut Vivant Denon, dont la célèbre nouvelle érotique Point de lendemain vient d’être présentée au public américain. Occasion pour David Brooks, professeur de littérature comparée à Yale, de revenir sur la carrière du ci-devant chevalier de Non, qui, exilé en Italie, prit le risque de revenir en France sous la Terreur pour protéger ses biens (il y réussit). Il se lia avec la jeune Joséphine et Bonaparte lui proposa d’être l’un des « savants » à l’accompagner dans sa campagne d’Égypte. Denon y réalisa des croquis de tout ce qu’il voyait. Il dessinait même pendant les batailles, son carton bloqué sur la selle de son cheval. Son mépris pour les balles de mousquet le rendit populaire. Il écrivait aussi. Il raconte comment, arrivée devant Thèbes, prise d’étonnement, l’armée française s’arrêta et soudain applaudit.

À son retour, le Premier consul le nomma directeur du Musée central de la République, bientôt baptisé musée Napoléon. Le Louvre tel que nous le connaissons, rappelle Brooks, est largement son œuvre. Il était conçu pour être le joyau de la capitale culturelle du monde. Mais dans l’esprit de Denon, qui entreprit en 1810 de faire une razzia sur les tableaux de la Renaissance italienne, le Louvre avait aussi une mission didactique concrète : offrir un cours d’histoire de l’art aux artistes et aux amateurs. C’était, enfin, déjà un lieu de conservation et de restauration : entre 1800 et 1802, la Madonna di Foligno de Raphaël fut ainsi délicatement transférée de son panneau de bois craquelé sur une toile. Après Waterloo, Denon créa son propre petit musée dans son appartement du quai Voltaire. Quant à sa nouvelle érotique, elle fait l’admiration de Brooks par son « style impeccablement élégant » et « sa capacité de tout suggérer sans rien nommer ».

 

 

Oublié – Un voyou au pays du Lotus bleu

Les mauvais garçons ont un sens de l’honneur très particulier. C’est ce qui ressort de l’autobiographie de l’aventurier écossais des années 1920 Robert Macmillan Allison. Moore, comme il se faisait appeler, veut bien passer pour un voyou incendiant le restaurant dont il vient d’être congédié. Pour un raciste regrettant d’avoir un jour bu un whisky avec un Chinois car il ne savait alors pas que « l’on perd tout prestige dès que l’on traite un Chinois comme un être humain ». Pour une brute capable de massacrer à la pelle un coolie qui l’a mal regardé. Pour un alcoolique, un gigolo, un voleur. Mais pas pour un escroc, comme il le proclame dans le titre : Don’t Call Me a Crook!
 
Il ne restait de ce livre, publié en 1935, que quatre exemplaires. Dissident Books vient de le republier, dans l’intention d’exhumer un « trésor littéraire ». Rien de moins. Le critique du site Asia Times, à Hong Kong, n’est pas convaincu. Moore n’est pas un Bukowski surgi du passé, mais « un auteur dont l’ignorance, la débauche et l’absence de sens moral sont typiques de son époque ». La qualité de sa prose est à l’image de son niveau intellectuel : médiocre. « Le récit qu’il donne de sa vie et de son histoire tumultueuse tourne souvent à l’insipide tandis que ses descriptions sont plombées de clichés ».

Mais Asia Times reconnaît au livre un mérite : celui de nous plonger dans l’atmosphère d’extrême violence de la Chine des années 1920, dépecée et exploitée par les puissances coloniales.

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Des robots journalistes : et alors ?

Il y a quelque temps, un article du Monde, a créé un certain émoi : on y décrivait comment un astucieux logiciel mis au point par une université américaine permettait d’écrire automatiquement des comptes-rendus de matchs de base-ball. Ce logiciel, dénommé Stats Monkey, va chercher les informations sur le Net, les classe, les analyse, et les recrache sous forme d’un article parfaitement ficelé, au point qu’il est souvent repris tel quel par l’agence AP (dont les propres articles sont d’ailleurs tellement « formatés » qu’ils en paraissent souvent automatiques !). Ce système qui paraît marcher très bien pour le base-ball – domaine d’ampleur intellectuelle certes restreinte – est en train d’être étendu à d’autres sports, à la critique de films, et même aux comptes-rendus politiques.

Nous sommes habitués désormais à voir des pans entiers de l’activité humaine crouler sous les coups de boutoir de l’électronique. Mais là, c’est un pas dramatique qui est franchi : le sacro-saint journaliste à son tour remplacé par la machine.

Voici de quoi atténuer le traumatisme. D’abord, ceci n’est pas une nouveauté absolue. En musique, la « génération automatique d’œuvres numériques » a déjà quelques années derrière elle. Voyez par exemple le logiciel mis au point par René Louis Baron qui permet de créer jusqu’à 100 morceaux de musique « cohérente » par seconde. Cette invention ouvre des perspectives intéressantes : l’auditeur peut par exemple influer sur la musique qu’il écoute, la réorienter, la recomposer au fil des notes en fonction de ses desiderata.

En littérature aussi, la génération automatique de textes a mobilisé des esprits inventifs. Notamment en France celui de Jean-Pierre Balpe, le père de nombreux algorithmes de création poétique, érotique, de haïkus, de proverbes, les lettres d’amour, et même de romans. Ça donne par exemple ce poème :

    « Sous le vent insatiable le caneton perdu le caneton

 
   Dans les airs comme comme comme malhabile comme »

Ou bien encore cet haïku automatique :

    « Sur le rivage

 
   Un chat s’immobilise
    Au loin, une vague rumeur »

Surprenant ? C’est pourtant dans le droit fil de l’ « auteur automatique » imaginé par Boris Vian et surtout de ce qu’avait imaginé Paul Valéry lui-même :

    « Peut-être serait-il intéressant de faire une fois une œuvre qui montrerait à chacun de ses nœuds, la diversité qui peut s’y présenter à l’esprit, et parmi laquelle il choisit la suite unique qui sera donnée dans le texte. Ce serait là substituer à l’illusion d’une détermination unique et imitatrice du réel, celle du possible-à-chaque-instant, qui me semble plus véritable ».

Je ne sais pas si ces innovations littéraires parviendront à redéfinir le contenu même des livres. En revanche, il semble inévitable que le changement de contenant, c’est à dire le remplacement du texte soigneusement emprisonné entre les deux couvertures d’un livre par son déroulement sur un écran, modifie la façon de lire les œuvres.

Mais là encore, rien de bien nouveau. Aragon avait déjà imaginé le livre infini, La Défense de l’infini, composé d’une accumulation sans limite de bouts de texte et de personnages…

Le roman de l’amnésie volontaire

«Jesusalém », c’est le nom d’un bout de terre mozambicain imaginaire où Silvestre Vitalício, le personnage principal de ce roman, a trouvé refuge ; « Jesusalém », en écho à la ville sainte, union de « Jésus » et de « Além » (« l’Ailleurs », en portugais). C’est aussi le titre du dernier roman de l’écrivain mozambicain Mia Couto, figure majeure de la scène littéraire du pays.

Une « réflexion profonde, éloquente et émouvante sur le temps et la perte, sur la mémoire individuelle et historique de cette terre d’Afrique, sur l’oubli et la reconstruction des vies après les guerres et les rivalités de pouvoir », écrit Pires Laranjeira dans le Jornal de Letras de Lisbonne.

Dordalma (« Douleur de l’âme ») s’est suicidée après avoir été violée par des soldats. Le roman raconte la vie de ceux qui lui ont survécu et qu’elle a entraînés dans sa chute. Jesusalém représente le rêve fou de son veuf, qui a décidé de vivre en marge du monde et embarque ses deux fils dans un lieu perdu où il leur impose des règles d’amnésie : interdit d’apprendre à lire, de prier, de se souvenir. « Dans cette métaphore du repli sur soi de toute une nation, commente Pires Laranjeira, Mia Couto place l’espoir dans les enfants. »

Le petit Mwanito transgressera ainsi la loi patriarcale en goûtant à la lecture, et donc au savoir. « L’alphabétisation comme moyen de s’ouvrir au monde et d’accéder à une compréhension plus globale de celui-ci, conclut l’universitaire portugais. L’écriture comme salut ; la lecture comme arme pour lutter contre l’utopie castratrice d’un père qui souffre et veut épargner à ses fils les dures réalités de la vie, les détourner de la ville et de la modernité en inventant pour eux un monde de fiction. »

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Le phénomène Camilleri

La danza del gabbiano, meilleure vente d’Italie au mois de mai dernier, était aussi le cinquième roman publié par Andrea Camilleri en 2009. Étonnant ? Pas vraiment, explique l’écrivain Curzio Maltese dans La Repubblica, puisque « Camilleri écrit toujours trois romans à la fois ». Et pas n’importe lesquels.

La plupart des auteurs figurant au palmarès des meilleures ventes italiennes de l’année ont, comme Umberto Eco avec Le Nom de la rose ou Roberto Saviano avec Gomorra, au moins un grand succès éditorial à leur actif. Mais Camilleri, lui, est une véritable machine à bestsellers : son œuvre compte une trentaine de romans, traduits partout dans le monde et vendus à plus de vingt et un millions d’exemplaires, un record pour un écrivain italien. D’autant qu’il n’est venu à la littérature que sur le tard.

Car l’écrivain en est à sa troisième carrière. Après s’être essayé à l’écriture âgé seulement d’une vingtaine d’années, il exercera d’abord comme metteur en scène de théâtre, puis producteur et scénariste pour la télévision. Ce n’est donc qu’à 53 ans qu’il publie son premier roman, et à 69 qu’il donne naissance à son mythique personnage, le commissaire Montalbano. Aujourd’hui, avec La danza del gabbiano, il nous livre à 84 ans le quatorzième tome de la série des « Montalbano ».

Pourtant, confie-t-il à La Repubblica, « cela fait des années que je songe à me débarrasser de lui, sans y parvenir. Je me dis toujours : j’en publie encore un et puis stop… ». Mais son héros est la clé de son succès : « C’est né comme un jeu. Pour écrire de façon méthodique j’avais besoin d’une cage, et quelle meilleure cage que le roman policier ? »

Pour ce grand lecteur de Georges Simenon, dont il a adapté l’œuvre pour la télévision italienne dans les années 1960, « la meilleure école pour apprendre à écrire, c’est la lecture des écrivains qui nous plaisent, en essayant de comprendre comment ils s’y sont pris ». Mais faire de Montalbano la pâle copie de Maigret ne suffit pas à définir la marque de fabrique « Camilleri ». Il y a aussi la langue. Une langue originale et truculente, mélange d’italien et de dialecte sicilien qu’il invente dès Le Cours des choses en 1978 : « À l’époque, j’avais en tête l’histoire que je voulais écrire, mais je n’y arrivais pas. Mon père était malade et je passais mes nuits à ses côtés à lui raconter le roman, à notre façon, dans un mélange de dialecte et d’italien propre à la petite bourgeoisie sicilienne. Jusqu’au jour où l’idée me vint : pourquoi ne pas écrire l’histoire comme cela, telle que je la racontais à mon père ? »

L’écriture de Camilleri est ancrée dans ses origines, sa famille et sa terre siciliennes, mais aussi dans le quotidien le plus prosaïque : « Comment naît un roman ? Je ne l’ai jamais compris. Tu lis tant de petites choses, tu entends des phrases dans la rue. Deux ou trois te restent en mémoire et grandissent, jusqu’à devenir une histoire. Hier, je suis descendu acheter mes cigarettes et j’ai entendu une jeune fille qui parlait sur son téléphone portable : “Comment ça, tu veux faire l’amour avec moi alors qu’on ne s’est pas encore fait tirer les cartes ?” N’est-ce pas un magnifique point de départ pour un roman ? »

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Petite histoire de l’argent roi

« Derrière chaque grand événement historique se cache un secret financier », écrit Niall Ferguson dans son histoire financière du monde, The Ascent of Money, l’un des grands succès de l’an passé aux États-Unis. « Ce sont en effet Nathan Rothschild et le duc de Wellington qui ont vaincu Napoléon à Waterloo en vendant des obligations et en stockant l’or pour l’armée britannique », explique Michael Hirsh qui commente le livre pour le New York Times. Ce sont aussi les Rothschild qui ont défait les sudistes lors de la guerre de Sécession en refusant d’investir dans le coton.

Chacun des épisodes retracés dans The Ascent of Money trouve ainsi un écho particulier dans la crise financière actuelle. Et le journaliste du New York Times de se demander si « les États-Unis seront la prochaine puissance à décliner à cause de finances malsaines ». Pour Ferguson, les États-Unis sont en effet devenus une partie d’un « pays dual » qu’il nomme la « Chimerica » (contraction de Chine et America). « Le peuple chinois fait office de banquier des États-Unis. Les Chinois épargnent pour que les Américains consomment. Et c’est cet afflux d’argent qui, pour Ferguson, abreuva de cash le marché américain des prêts immobiliers et permit d’emprunter sans avoir ni emploi, ni capital, ni revenus. »

Une explication un peu trop simple, aux yeux du critique, qui rappelle le rôle joué par le manque de régulation des marchés financiers. Mais il rejoint Ferguson quand il se demande, malgré sa fascination pour les capacités d’innovation du secteur, si la finance n’est pas sur le point de s’éteindre, en véritable tyrannosaure contemporain. Vous avez dit ascension ?

Mais où sont les femmes poètes ?

Entreprise imposante que cette anthologie des poétesses françaises des neuf derniers siècles. Près de mille deux cents pages de poèmes, dûment traduits en vers anglais par Norman Shapiro, professeur d’études romanes à la Wesleyan University (Connecticut). Dûment et lourdement, ce qui n’arrange pas les choses, juge la poétesse britannique Hilary Davies dans le Times Literary Supplement.

Dans l’introduction du livre, Roberta Warren, autre poétesse, lance un avertissement quelque peu démoralisant : « Le tableau d’ensemble peut paraître déprimant […] Siècle après siècle, bon nombre de ces poétesses […] expriment leurs tourments amoureux […] dans une langue qui ne rompt jamais avec les conventions du temps […]. À quelques exceptions près, les poétesses du XXe siècle ne semblent rien avoir absorbé de Rimbaud ou d’Apollinaire, ni de tout autre poète animé d’un pouvoir féroce et original. »

Certes, l’anthologie n’oublie pas les poétesses de renom auxquelles on peut s’attendre, écrit Hilary Davies, de Marie de France à Louise de Vilmorin. Et offre quelques joyaux, comme les sonnets d’Anne de Marquets (morte en 1588), la correspondante de Flaubert avec Louise Colet ou encore Marie Dauguet (morte en 1924). Mais ce sont là de « petites oasis dans un désert de médiocrité ». Hilary Davies exprime sa lassitude devant la banalité de la plupart des poèmes de cette anthologie, devant les Madeleine de Scudéry, Marie-Catherine Desjardins de Villedieu et autres Catherine Bernard.

Selon Hilary Davies, rien ne sert d’invoquer le Code Napoléon et la condition faite aux femmes – comme le fait Catherine Perry, qui enseigne la littérature française à l’université Notre Dame (Indiana). Elle termine par une note d’espoir : peut-être la production des poétesses françaises trouvera-t-elle un jour « un autre champion ».

Sexe, drogue et trahison chez les chimpanzés

On a beaucoup écrit sur les chimpanzés (1), nos remarquables cousins, avec qui nous avons tant en commun : 98,7 % de nos gènes, une même habileté manuelle, un certain sens de l’entraide et de la compassion, chez les femelles du moins, et aussi le langage. C’est en tout cas ce qu’avaient démontré des universitaires américains, les époux Gardner, en enseignant à Washoe, une chimpanzée récemment décédée, plus de 200 signes du langage des sourds-muets, qu’elle avait elle-même partiellement transmis à son fils adoptif ; Washoe (« le premier non-humain à posséder un langage humain ») maîtrisait quelques concepts, pouvait inventer des mots – comme : « oiseau – eau » pour canard – et faisait même des blagues.

On a beaucoup écrit, mais pas toute la vérité – à savoir que nos cousins ne valent guère mieux que nous. C’est la conclusion qui s’impose si l’on va en Ouganda et que l’on peut, comme je l’ai fait la semaine dernière, visiter l’île-sanctuaire de Ngamba, sur le lac Victoria, pile sur l’équateur. Une fondation écologique a rassemblé là une cinquantaine d’orphelins – chimpanzés, des victimes collatérales des conflits qui enfièvrent la région. Les singes vivent en complète liberté sur un vaste territoire sous la protection de quelques gardiens lesquels sont eux proprement encagés dans un petit recoin de l’île, derrière une barrière électrique. Cette visite permet de recueillir des informations de première main sur le comportement de nos cousins dans leur environnement naturel.

Et bien, ce n’est guère édifiant !  Les chimpanzés, lorsqu’ils sont entièrement livrés à eux-mêmes, se conduisent en fait comme des voyous : ils forniquent à tout va, et se droguent avec les feuilles d’un arbre local ; ils saccagent la forêt pour fabriquer leurs abris nocturnes ; ils briment les autres habitants de l’île, notamment les hippopotames qu’ils ont carrément fait déguerpir à force de les enquiquiner. Ils sont en plus d’une ingratitude épouvantable avec leurs protecteurs ougandais : ils n’hésitent pas à faire appel à eux – on les sifflant ou en tapant dans leurs mains – quand ils se font rosser par leurs congénères, ou qu’ils voient un serpent, ou qu’ils ont besoin d’aide pour rattraper un morceau de nourriture ; mais, quand ils parviennent à les surprendre isolément en même camp, ils leur jettent des pierres, et même leur flanquent des volées.

L’histoire politique récente des chimpanzés de l’île Ngamba n’est pas plus reluisante. Jusqu’en 2003, le groupe était dirigé par Robby, un vieil alpha-mâle pas très compétent mais débonnaire et consensuel. Hélas, un jeune ambitieux, Mika, a entrepris de lui voler sa place ; aidé d’un comparse et de quelques femelles, il a réussi un coup de force (in)digne de celui de Pizarre avec l’Inca, attirant le vieux chef dans un piège abject et s’emparant de lui pour le forcer à abdiquer. Depuis, Mika se conduit en despote. Il est autoritaire et maniaque, et ne tolère pas l’inexactitude : à chaque levée de camp, les retardataires sont impitoyablement rossés. Quant à son comparse, il s’est vu prestement retirer les rares prérogatives qu’il avait reçues après le coup d’état.

Il y a néanmoins une justice, chez les chimpanzés comme chez les hommes. Tandis que le l’ancien chef vit une sorte de vice-présidence tranquille, entouré de femelles et de respect, Mika vient pour sa part d’échapper de justesse à une tentative de renversement. Et pour le comparse, que l’on peut voir assis à l’écart du groupe avec seulement deux femelles, les choses doivent être encore plus difficiles, si l’on en juge par son attitude manifestement morose.

Tout ceci ne vous rappelle-t-il rien ? En fait les chimpanzés ne sont pas nos cousins : ce sont bel et bien nos frères.

(1) notamment Frans de Waal, Quand les Singes Prennent le Thé (Fayard)

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La fascination de l’Amazone

En mai 1925, le lieutenant-colonel britannique Percy Harrison Fawcett, qui a déjà à son actif plusieurs expéditions en Amérique du Sud, disparaît au Brésil où il cherchait à atteindre la mythique et fabuleuse « Cité perdue de Z ». Les journaux à sensation s’emparent immédiatement de l’histoire, des missions sont organisées pour le retrouver – en vain – et les théories les plus scabreuses circulent sur la « mystérieuse » disparition de cet aventurier obsédé par la légende de l’Eldorado.

Près de quatre-vingt-dix ans plus tard, le journaliste David Grann, membre de la rédaction du New Yorker, entreprend à son tour d’exhumer la dépouille de Fawcett et suit sa trace dans la jungle. Le succès de son livre rappelle que la fascination pour les grandes explorations n’est pas morte. Sorti aux États-Unis en février 2009, The Lost City of Z est rapidement apparu sur la liste des bestsellers du New York Times. Il fut, en outre, unanimement salué par la critique anglo-saxonne : dans le New York Times, Rich Cohen juge le récit « remarquable » et « terriblement excitant ». Les prestigieuses New York Review of Books et London Review of Books couvrent elles aussi d’éloges l’enquête manifestement enlevée de David Grann. Bref, le mythe de l’explorateur héroïque, perdu dans la jungle impénétrable et hostile, muni de sa machette et de sa boussole, continue d’être un ressort efficace du succès.

Voilà précisément qui laisse dubitatif l’historien britannique John Hemming, lui-même spécialiste de l’Amazonie, seul à avoir dénoncé l’inanité de l’ouvrage. « Étonnamment, le destin de cet homme étrange et pathétique continue de susciter l’intérêt », écrit-il dans le Times Literary Supplement. Avant d’exposer les charges contre l’auteur : « David Grann a malheureusement décidé de donner une nouvelle vie à la vieille tradition des chroniques de “l’enfer vert”. Les pages de The Lost City of Z pullulent de piranhas féroces, d’énormes anacondas, de dangereuses anguilles électriques (poisson qui, jusqu’ici, n’a jamais causé la mort de personne), de prédateurs, de parasites pouvant causer la cécité, de crapauds dont les toxines “suffiraient à tuer une centaine d’hommes”… Et ainsi de suite, ad nauseam. »

Pis, poursuit-il, « Grann choisit de glorifier Fawcett, dont il fait l’un des plus grands explorateurs de l’histoire », ayant « calculé la position de la légendaire cité perdue d’après des documents d’archives du XVIIIe siècle et une enquête menée auprès de tribus indiennes d’Amazonie ». Tout cela en contradiction pure et simple avec les archives dont on dispose.

Certes, David Grann s’entretient au cours de son périple avec l’anthropologue américain Michael Heckenberger, et en conclut que la Cité perdue de Z n’est qu’une chimère, le produit de l’esprit délirant de Fawcett. Mais il reste aveugle aux défauts de son personnage : il édulcore son racisme et passe sous silence le fait que la région explorée se situait non dans la jungle mais dans la savane brésilienne. Il y eut au cours de l’histoire de grands explorateurs, tel le brésilien Cândido Rondon « qui donna son nom à l’État de Rondônia et dont les expéditions scientifiques de premier plan lui valurent une nomination pour le Nobel », rappelle John Hemming. Mais Percy Harrison Fawcett n’était pas de cette trempe.

Nous n’en avons sans doute pas pour autant fini avec l’héroïsation abusive de cet aventurier amateur et « sans importance », à la « personnalité désagréable et pathétique », selon Hemming : Paramount a acheté les droits du livre de David Grann, avec Brad Pitt dans le rôle de Fawcett.

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L’arnaque, version nigériane

Voilà une histoire qui donne envie d’aller ouvrir son dossier « courrier indésirable », où atterrissent chaque jour, entre deux annonces pour du Viagra, des propositions toujours plus saugrenues : moyennant participation, le récipiendaire se voit promettre une part du trésor caché d’un dictateur, les dividendes d’un magot saisi chez des trafiquants ou même un pourcentage du salaire versé sur le compte d’un astronaute nigérian abandonné dans l’espace par les Russes à la chute de l’URSS…

Au Nigeria, nombre de cyber-escrocs se sont fait une spécialité de ces courriels dits « scam 419 » (« escroquerie 419 »), en référence à l’article du code pénal qui les punit. Adaobi Tricia Nwaubani en a fait la trame de son premier roman. L’auteure nigériane y narre les aventures du jeune Kingsley, l’aîné d’une famille pauvre, ingénieur et « doté d’une merveilleuse intelligence, mais dépourvu de réseau sur un marché du travail corrompu », constate Chris Cleave dans le Washington Post. De guerre lasse, Kingsley finit par se tourner vers un oncle haut en couleur : flanqué de complices aux surnoms évocateurs (World Bank, Pounds Sterling…) Boniface, alias Cash Daddy, a mis sur pied une très lucrative usine à spams. Kingsley se demande d’abord « qui donc peut être assez stupide pour se laisser berner par l’e-mail d’un inconnu du Nigeria », rapporte Marjorie Kehe dans le Christian Science Monitor ; avant de découvrir que quelques pigeons suffisent à rentabiliser un négoce aux ficelles pourtant énormes.

« L’exposé détaillé des méthodes utilisées pour mener en bateau de bonnes poires d’Occidentaux est fascinant et souvent drôle », salue Cleave. Mais là n’est pas l’essentiel à ses yeux : « À travers le microcosme de ces e-mails faussement simples, le lecteur est invité à prendre la mesure des relations conflictuelles entre l’Afrique et l’Occident. » Certains personnages invoquent ainsi « l’esclavage et l’exploitation des richesses pétrolières dans le delta du Niger » pour justifier des arnaques qui ont à leurs yeux une valeur redistributive.

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