La littérature est-elle soluble dans Twitter ?

C’est l’histoire d’une bonne blague potache qui est devenue un livre. Emmett Rensin et Alexander Aciman ont moins de quarante ans à eux deux. Etudiants à l’université de Chicago, ils proposent « les chefs-d’oeuvre de la littérature » en version Twitter. Leur livre s’intitule La Twittérature. Il est sorti le 1er avril en français aux Editions Saint-Simon, préfacé par Erik Orsenna

Rappelons que Twitter est un outil de réseau social qui permet à ses utilisateurs d’envoyer des « tweets », courts messages de 140 signes maximum. Emmett Rensin et Alexander Aciman ont donc imaginé de résumer soixante ouvrages mondialement connus – chefs-d’œuvre de la littérature mondiale comme Don Quichotte et Anna Karénine ou simples bestsellers comme Twilight et Harry Potter. Leur règle : pas plus de vingt tweets par ouvrage.

« Je me fais ma crise de l’âge mûr. Perdu dans les bois. J’aurais dû apporter mon iPhone. » Cela vous rappelle vaguement quelque chose ? C’est le début de L’Enfer de Dante revu et corrigé par nos deux compères. Et ceci : « La femme du maire a total niqué ma couverture. Je me suis fait faire des pistolets. Faut que je la foute en l’air » ? Un épisodes clés du roman Le Rouge et le Noir… Démarche démagogique ou manière ludique d’aborder la grande littérature ?

Dans l’Irish Times, Fionna McCann rapporte cette justification de Rensin : « Nous ne tournons pas en ridicule ces classiques. Nous les secouons avec amour. Si vous connaissez bien une personne, vous allez la chatouiller ou la taquiner un peu. Ce n’est pas par malice ! En général, il faut un certain degré d’intimité pour permettre ce genre d’espièglerie. Vous devez aimer ces livres pour leur ébouriffer les cheveux ! » La critique reconnaît qu’« un bon pastiche demande une certaine familiarité avec l’original », mais pour elle les auteurs n’ont pas nécessairement raison quand ils prétendent rendre ainsi plus accessible la grande littérature. « Ce livre a plus de chance de plaire à ceux qui ont déjà lu les originaux », affirme-t-elle. Il s’agit moins de remplacer la grande littérature que de la compléter.

Jusqu’où peut-on recomposer le passé ?

Éditeurs de textes anciens, restaurateurs de tableaux et architectes du patrimoine partagent une lourde responsabilité : celle de préserver les traces du passé. À ce titre, tous sont exposés dans leur travail à cette « touche d’anxiété » qui est au cœur du récent livre de l’universitaire australien Paul Eggert. Car, depuis que certains théoriciens ont brouillé la frontière entre passé et présent, l’incertitude règne parmi les professionnels de la conservation. Premier dilemme : la question de l’autorité de l’auteur. Faut-il, pour être fidèle à une œuvre « obéir » aux prescriptions de son créateur ? Ou tenir compte des interprétations et des appropriations postérieures ?

Eggert prend notamment pour exemple l’édition des textes de Shakespeare dans les années 1980 et 1990, quand « l’autorité textuelle fondée sur l’examen des manuscrits s’opposa à l’autorité textuelle fondée sur la représentation théâtrale », comme le rappelle Robyn Sloggett dans l’Australian Book Review, en saluant ce livre « bien écrit, instructif et stimulant ». Pour Eggert, la réponse ne fait pas de doute : le copiste, l’éditeur, le compositeur et le lecteur sont autant d’« agents de la textualité », au même titre que l’auteur. Tout comme, précise Patrick McCaughy dans The Australian, « les ouvriers, les conservateurs, les historiens et le public » contribuent à façonner une œuvre d’art ou un édifice.

Dans la même veine, Eggert doute qu’une œuvre puisse être envisagée au moment de sa restauration comme un tout autonome et anhistorique. Et il s’en prend notamment à la restauration des Hyde Park Barracks de Sydney, construites au début du XIXe siècle pour loger les détenus envoyés peupler la colonie britannique. L’ensemble a ensuite accueilli un centre pour femmes immigrées, un asile et des bureaux de l’administration. Le choix qui a été fait de lui redonner son aspect originel, sans conserver la trace des ajouts postérieurs, revient pour Eggert à lui donner « une fausse virginité ».

L’ultramoderne solitude, selon Millénium

La trilogie Millénium, du Suédois Stieg Larsson, n’a été traduite que récemment aux États-Unis et au Royaume-Uni, suscitant auprès des lecteurs anglo-saxons le même engouement qu’auprès des lecteurs français lors de sa sortie en 2007. « Plus de vingt millions d’exemplaires vendus dans la seule Europe continentale et des traductions en une trentaine de langues », rappelle le journaliste et écrivain britannique Andrew Brown qui s’interroge, dans les pages du magazine britannique Prospect, sur les raisons d’un tel succès.

Pour Brown, « le secret de l’extraordinaire popularité » de Millénium tient à son héroïne, Lisbeth Salander, une justicière à laquelle Stieg Larsson donne tous les atours d’une « sorcière ». Son talent de « hackeuse » et ses compétences informatiques lui confèrent de véritables « pouvoirs magiques », précise l’écrivain britannique : elle peut « lire dans les pensées de n’importe qui à partir de son disque dur, écouter toutes les conversations d’un individu, qu’elles aient lieu par téléphone ou par e-mail ». « Tous les gros bestsellers mondiaux de ce genre puisent dans l’univers fantastique, où les héros peuvent acquérir des superpouvoirs. L’originalité de Larsson est d’avoir découvert un nouveau genre fantastique : les superpouvoirs de Lisbeth sont contrebalancés par le fait qu’elle est légalement irresponsable et placée sous tutelle. C’est une punk marginale et d’apparence chétive, une jeune fille sans amis. James Bond coincé dans un corps de faible femme », résume l’écrivain britannique.

Mais c’est surtout quand on la replace dans la tradition littéraire suédoise du polar que l’œuvre de Stieg Larsson devient particulièrement intéressante. Andrew Brown rappelle ainsi que les pionniers du genre, le couple Maj Sjöwall et Per Wahlöö, dans les années 1960, étaient tous deux fortement influencés par la pensée d’extrême gauche. Certains éléments rapprochent Larsson, autrefois proche de la mouvance trotskiste, de ses prédécesseurs : « Les hommes d’affaires sont presque toujours des assassins. Les paysans sont les dépositaires du bon sens et de la droiture morale. Si les méchants font de la politique, ils sont toujours de droite. Les terroristes décrits par Sjöwall et Wahlöö sont des Blancs sud-africains ; le pire méchant dépeint par Larsson a quitté le KGB pour passer à l’Ouest. »

À une différence près : « Au cours des quarante années qui séparent les deux séries policières, l’espoir et la confiance en l’avenir semblent avoir disparu, tout comme le rêve de la social-démocratie suédoise semble s’être évanoui » : les détectives de Maj Sjöwall et Per Wahlöö faisaient partie, pour le meilleur et pour le pire, d’une famille. « Les héros de Millénium sont individualistes et n’ont d’autres relations sociales que celles qu’ils se sont choisies. Chez Sjöwall et Wahlöö, la nation et l’État étaient suffisamment incorruptibles pour que la loi puisse triompher. Dans le monde de Stieg Larsson, les autorités sont devenues impuissantes, quand elles ne sont pas franchement nuisibles. »

Les savants fous du Pentagone

« Une révolution se déroule sous nos yeux, mais nous ne la voyons pas car elle est progressive », affirme William Saletan dans le New York Times. Cette révolution est technologique. Son objet ? Rien moins que « la fusion de l’homme et de la machine ». Son leader ? L’Agence pour les projets de recherche avancée en matière de défense (Darpa), un centre de recherche ultrasecret dépendant du Pentagone.

Rares sont ceux qui pénètrent les arcanes de cet organisme hautement stratégique. L’ouvrage de Michael Belfiore, journaliste spécialiste des questions spatiales, est donc un événement. Il s’agit en effet, selon ses propres dires, du premier livre portant « un regard à l’intérieur » de l’agence. Mais un regard forcément limité, tempère Tom Simonite dans le New Scientist : « Rien n’a été dit à Belfiore de cette moitié des projets qui sont classés secret défense. » Mais, pour Saletan, Belfiore a néanmoins réussi à « rendre les qualités essentielles de l’agence : audace, créativité, vivacité, esprit pratique et rapidité ».

Depuis sa création en 1958, en réaction au lancement de Spoutnik, la Darpa n’a cessé de concevoir des innovations qui ont changé nos vies. L’agence est ainsi à l’origine de l’Arpanet, l’ancêtre d’Internet, et du système GPS. Ses recherches actuelles pourraient bien, elles aussi, contribuer à « changer la société », prédit Simonite : une salle d’urgence mobile robotisée, pour maintenir en vie des soldats blessés en attendant qu’ils atteignent l’hôpital ; des prothèses électroniques aussi agiles et légères qu’un vrai bras, véritable avant-goût du cyborg ; des avions hypersoniques capables de faire le tour du monde en quelques heures ; ou des voitures capables de rouler sans conducteur…

Il est vrai que, au moment de leur recrutement, les directeurs de projets reçoivent pour instruction d’« imaginer des technologies farfelues ».

L’abolition de l’esclavage : une affaire très rentable

Bref voyage en Afrique du Sud, fascinant pays qui est une sorte de boule magique où se révèle non seulement notre futur, mais aussi, dans un éclairage très particulier, notre passé. L’occasion de visiter la République sud-africaine, mais aussi de revisiter, comme on dit, quelques idées reçues. Celle-ci par exemple : l’abolition de l’esclavage par l’Angleterre est un acte noble et généreux, inspiré par le plus respectable des humanismes. Vue à travers le prisme sud-africain, l’image paraît sensiblement différente.

En 1807, l’Angleterre est la première nation d’Europe à décrèter l’interdiction universelle du commerce triangulaire. Ceci sous les coups de boutoir de la première campagne d’opinion publique de l’histoire moderne qui a culminé avec le fameux boycott du sucre colonial. L’esclavage proprement dit ne sera définitivement aboli qu’en 1834 – encore une fois avant les autres pays.

Pourquoi l’Angleterre a-t-elle donc mis volontairement fin à ce commerce, qu’elle dominait complètement, et dont les marges fabuleuses (200 % !) lui ont permis d’accumuler le capital qui a financé la révolution industrielle ? Plusieurs raisons, pas toutes nobles.

Primo, les révoltes d’esclaves à Saint-Domingue ont provoqué à Londres une panique. Si des esclaves importés pouvaient causer un tel grabuge dans une île entièrement dominée par les blancs, que serait-ce dans un pays comme l’Afrique du Sud, en plein continent africain, où le pouvoir des colons était bien mal assuré ?

Deuzio, en sacrifiant le commerce triangulaire, puis l’esclavage lui-même, l’Angleterre pénalisait ses concurrents bien plus qu’elle-même, car son propre essor industriel l’avait rendue moins dépendante des revenus de ses colonies que les autres pays d’Europe. Idem à l’intérieur même de la colonie d’Afrique du Sud : l’abolition de l’esclavage a surtout pénalisé les boers, flamands rétrogrades, têtus et hostiles ; c’est ce qui les a conduits à quitter en masse la région du Cap pour le veld, au grand plaisir des Britishs.

Tertio, les colons anglais – principalement en Afrique du Sud – avaient étudié les chiffres et constaté que l’esclavage était un système bourré d’effets économiques pervers, car il favorisait surtout les entrepreneurs les moins sophistiqués. Plutôt que d’importer à grand prix des Asiatiques en Afrique du Sud, il était en fait plus intelligent d’encourager les esclaves qui étaient déjà sur place à se reproduire, ce qui supposait la création de conditions adéquates. C’est ainsi qu’a été mis en place le système des « hutted slaves », ce qu’on pourrait appeler « l’esclavage résidentiel », une amélioration à vrai dire marginale du sort des malheureux.

Mieux encore : les sagaces colons de la colonie du Cap se sont ensuite rapidement rendu compte qu’il leur était moins avantageux d’acheter puis d’entretenir à vie des travailleurs étrangers, moyennement productifs et potentiellement dangereux, que de faire jouer le marché de l’offre et de la demande et d’embaucher de la main-d’œuvre locale en CDD, un personnel que l’on pouvait exploiter à l’envi puis renvoyer dans ses villages au terme du contrat.
Ou comment un salariat bien conçu peut s’avérer plus intéressant –
pour l’employeur s’entend – que l’esclavagisme pur et dur !

=> Découvrir avec l’encyclopédie Universalis les grandes étapes de l’abolition de l’esclavage dans le monde

=> Découvrir les articles des encyclopédies Universalis et Britannica sur l’esclavage

À la découverte de la « Chinarabie »

Après la « Chimérique » et la « Chinafrique », faudra-t-il bientôt forger un néologisme pour parler du développement des liens entre la Chine et le Moyen-Orient ? Voilà qui paraît vraisemblable si l’on en croit l’étonnant panorama dressé par Ben Simpfendorfer, économiste de la Royal Bank of Scotland en poste à Hong Kong, sous le titre évocateur de « nouvelle route de la Soie ». En décrivant ces relations « peu remarquées et mal comprises en Occident », Simpfendorfer fait œuvre utile, selon Andrew Batson sur le site de la Far Eastern Economic Review.

Car le développement des relations économiques sino-arabe est un phénomène majeur, qui reflète des évolutions profondes. « Le pouvoir d’achat de la classe moyenne arabe émergente est intimement lié à l’industrialisation de la Chine, via la hausse des prix du pétrole, rappelle Ambrose Evans-Pritchard dans le Telegraph britannique. Soit directement, dans les pays pétroliers, soit indirectement, en Égypte et au Levant, où l’on bénéficie de l’enrichissement régional. » En retour, une part croissante de la manne pétrolière sert à acheter des produits chinois, et les fonds souverains du Golfe investissent en Chine.

Mais Simpfendorfer ne s’est pas contenté de cette analyse macroéconomique relativement banale. Il a surtout observé, au ras du quotidien, les innombrables fils commerciaux tissés par les petits entrepreneurs. Et bien lui en a pris, estime Baston, tant les individus « sont les moteurs de cette relation naissante, au même titre que les besoins énergétiques de la Chine et le souhait du monde arabe de trouver un contrepoids aux États-Unis ».

Simpfendorfer s’intéresse ainsi aux marchands chinois de Damas ou de Dubaï, et étudie le fonctionnement du marché de gros de la ville chinoise de Yiwu, à trois cents kilomètres au sud de Shanghai : « Deux cent mille visiteurs arabes s’y rendent chaque année. C’est la Mecque des marchands à la recherche de produits bon marché prisés des consommateurs de leurs pays d’origine », constate Simpfendorfer. Le boom sino-arabe de Yiwu remonte à 2001, qui fut à la fois l’année de l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce et des attentats contre le World Trade Center. Le durcissement des règles d’entrée aux États-Unis a en effet découragé de nombreux négociants du Moyen-Orient. « Il faut une journée à un Égyptien pour obtenir un visa chinois, note Evans-Pritchard, contre dix-huit pour un visa américain, avec à l’arrivée un accueil glacial aux postes de contrôle. »

À Yiwu, les marchands trouvent de nombreux traducteurs et une mosquée dont la construction a été favorisée par « un État chinois accueillant ». Car si « les relations de la Chine avec sa minorité ouïgour sont loin d’être pacifiques […], rappelle Evans-Pritchard, la majorité des dix-huit millions de musulmans chinois sont des Hui […] pleinement assimilés » à l’ethnie Han dominante. Autant de facteurs susceptibles de favoriser un développement des échanges économiques, mais aussi culturels, entre les deux zones.

Les journaux relèvent la tête : ils commencent à parler d’eux

Le New York Times a commencé le 22 mars à diffuser quotidiennement sur son site Internet une vidéo de sa conférence de rédaction du jour.
 
Même si ces vidéos s’apparentent davantage à un spot publicitaire qu’à un making of du journal, elles sont révélatrices d’un besoin. L’idée est que ce que dit le New York Times relève d’une fabrication. Or, cette fabrication, jadis incarnée par les rotatives de Citizen Kane, a perdu ses contours. Avec l’effacement du papier ou, plus exactement, son débordement par l’écran, les blogs, les réseaux sociaux de tout poil, le principe d’une fabrique de l’information, d’une industrie de la presse porteuse d’une exigence adossée à une utilité sociale, s’est dissout dans la numérisation.

Dès lors, si les titres de presse — les marques éditoriales — veulent regagner leur prestige auprès des lecteurs, il leur faut par tous les moyens justifier leur utilité sociale. Et montrer que l’information qu’elles apportent est le produit d’une recherche, d’un tri, d’une mise en contexte, d’une hiérarchisation signifiante. Si le papier ne peut plus témoigner de l’usine, il faut, comme le font depuis longtemps, plantées dans leurs salles de rédaction, les chaînes d’info continue, trouver des représentations de l’industrie, des images de l’édition.

Les premières éditions de « TimesCast » (la vidéo du NY Times) sont encore indécises. Bien qu’officiellement, « chaque émission emmène l’internaute à l’intérieur de la salle de rédaction du New York Times et lui permet d’assister à la réunion consacrée à la "une" du lendemain ainsi qu’aux discussions entre chefs de service et rédacteurs sur les informations qu’ils sont en train de couvrir », l’émission hésite entre le faux making of et le journal parlé : des remakes de conférences ennuyeuses où des cadres à Power Point s’escriment à défendre leur message alternent avec des panoramiques de bureaux, des images d’actualité et des chroniques de reporters.

Mais ce n’est qu’un début, et très probablement, le sens du show et de la publicité des médias, combiné à la nécessité d’un message sur l’industrie de la presse, va créer autour de chaque titre en ligne, des contenus structurant l’identité de sa ligne éditoriale et la nature de sa prescription. Ces contenus seront aussi l’occasion de promouvoir les journalistes, de personnaliser des auteurs, d’inviter des personnalités médiatiques, afin d’en faire, à leur tour, des marques éditoriales. Car, comme l’annonce le Monde dans sa nouvelle offre combinée, seule des marques fortes peuvent justifier un paiement.

Les temps changent. Après s’être assourdie dans le brouhaha d’Internet, la presse relève la tête et parle d’une nouvelle voix.

Albert Camus n’aimait pas le Brésil

Lorsque Albert Camus prend la plume pour décrire le Brésil à son ami René Char, avec lequel il entretint une longue correspondance, il ne cache pas son malaise. C’est un pays « trop chaud, écrit-il en août 1949, où la nature mangera un jour les fragiles décors surélevés dont l’homme essaie de s’entourer. Les termites vont dévorer les gratte-ciel, tôt ou tard, les lianes vierges bloqueront les autres et la vérité du Brésil éclatera enfin. » C’est sur des lignes similaires qu’est tombé Arthur Dapieve, un des principaux critiques du quotidien brésilien O Globo, lorsque les commémorations du cinquantenaire de la mort de l’écrivain l’ont poussé à se replonger dans les Journaux de voyage.

Camus raconte ses aventures et mésaventures, sa fatigue. Un rien l’agace ou l’attriste, il en est presque comique. Il déteste les Brésiliens dès son arrivée sur le quai : encarté au Parti communiste, il est le dernier à réussir à sortir des services d’immigration, et décide que ce peuple ne mérite guère sa curiosité. Bien sûr, il admire certains écrivains, s’intéresse au « Manifeste anthropophage » du poète Oswald de Andrade, et reconnaît aux Brésiliens une « politesse raffinée bien qu’un peu cérémonieuse », plus agréable que la « grossièreté européenne ». La nature, toujours, l’effraye : les saisons se confondent et les espaces, immenses, « collent à l’âme de façon insistante ». Le désamour manifesté dans le récit contraste avec le texte laissé par un autre grand écrivain, l’Autrichien Stefan Zweig (Brésil, terre d’avenir), qui confortait les Brésiliens sur le caractère exceptionnel de leur pays. Pour Arthur Dapieve, ce manque d’intérêt a une explication limpide : né en Algérie, Albert Camus ne pouvait se laisser enchanter facilement par la culture du tiers-monde.

Objectif Lune

Cinq ans après le gigantesque succès d’Abysses (Der Schwarm), qui s’est vendu à 3,8 millions d’exemplaires dans les pays germanophones, l’auteur de science-fiction Frank Schätzing, spécialiste du thriller « écologique », récidive. Avant même sa sortie en octobre dernier, Limit, son nouveau roman, avait été commandé à 350 000 exemplaires. Depuis, il caracole en tête des ventes, damant le pion au prix Nobel Herta Müller. Schätzing – un ancien publicitaire – est le seul auteur allemand « à jouer dans la même catégorie que Dan Brown », note Gerhard Matzig dans le Süddeutsche Zeitung. Sa particularité : il adore truffer ses romans d’un maximum d’informations scientifiques.

Après avoir exploré les fonds marins dans Abysses, c’est à la découverte de la Lune qu’il nous emmène avec Limit : grâce à l’extraction d’hélium 3 dans le sol lunaire, le milliardaire Julian Orley pense avoir résolu tous les problèmes énergétiques de l’humanité. Mais un complot s’ourdit et une Troisième Guerre mondiale se profile. « Voilà peut-être le trait le plus intéressant du livre, remarque Matzig. Ce n’est pas la rareté des réserves d’énergie, mais le fait que, soudain, elles ne le soient plus, qui mène la Terre au bord de la catastrophe. »

Le bonheur est dans le cambouis

Le requiem est célèbre : le travail manuel, dans les pays développés, est condamné par l’histoire. Sur fond de massification de l’enseignement supérieur, d’essor de l’économie numérique et de recul de la production industrielle, bon nombre d’économistes annoncent l’avènement d’une « économie de la connaissance » où le savoir-faire intellectuel serait le seul vraiment précieux.

Vraiment ? Dans un livre au vitriol, l’Américain Matthew B. Crawford s’insurge. À ses yeux, le travail abstrait n’est pas la planche de salut promise par les idéologues de la « valeur savoir » mais le vecteur d’une forme nouvelle d’aliénation. Rivé à son ordinateur, le salarié moyen exécute docilement des tâches impersonnelles et répétitives dont le sens lui échappe et qui insultent sa créativité. Car, comme le rapporte Kelefah Sanneh dans le New Yorker, un « ensemble de préjugés culturels détournent de nombreux artisans potentiels vers l’université, puis vers des emplois de bureau abrutissants, qui leur procurent moins de satisfaction et de sécurité qu’un travail manuel qualifié ». Crawford tire cette philosophie du travail de sa propre trajectoire : après un doctorat de philosophie à l’université de Chicago et deux mois passés dans un think tank de Washington, il a craqué. Depuis, il est l’heureux propriétaire d’un atelier de réparation de motos qui lui a permis de donner libre cours à sa passion de la mécanique.

Le livre s’inscrit ainsi dans la lignée de récents travaux sociologiques comme ceux de Richard Sennett qui réhabilitent le sens du travail artisan. Mais il est aussi à l’unisson, selon Kelefah Sanneh, d’un mouvement de défense du local contre le global, du petit contre le gros, du lent contre le rapide qui n’est pas dénué d’accents réactionnaires. Chez Matthew Crawford, la nostalgie du monde d’hier flirte avec celle du bon vieux machisme du travail d’autrefois, au risque de l’incohérence selon Kelefah Sanneh. « Crawford écrit consciencieusement sur les tendances économiques, les changements du marché du travail, et l’avenir incertain de l’économie de l’information, relève-t-elle. Mais il ne déborde pas d’enthousiasme pour les métiers de la santé, aussi gratifiants, utiles et riches soient-ils. Son dévouement à son atelier est fondé sur son amour de la moto. Son travail est “utile” en ce qu’il permet à des hommes de faire de la moto – une activité qui pourrait être considérée comme inutile. Il avait peut-être l’intention d’écrire un livre sur le travail, mais il a écrit un livre sur la consommation. »