La Bible à femmes de Robert Crumb

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Les plaisirs minuscules de Taniguchi

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Les 99, des super-héros musulmans

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Le vague à l’âme des filles de Tokyo

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Les âmes perdues du Canada rural

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L’envoûtante Madame Tchang Kaï-chek

Il est des personnages si fascinants qu’ils rendent excusables les défauts des livres qui en parlent. Madame Tchang Kaï-chek, l’épouse du leader de la Chine nationaliste, est de ceux-là. La biographie que lui consacre Hannah Pakula a fait l’objet de nombreux commentaires dans la presse anglo-saxonne : tous ou presque épinglent une construction maladroite et certaines erreurs factuelles, mais la plupart des critiques avouent avoir été absorbés par le récit de ce destin hors norme. « Madame » est née Song May-ling. Son père, émigré aux États-Unis à l’adolescence, avait fait fortune à son retour dans le commerce de bibles. M. Song apprit à ses enfants « à apprécier presque tout ce qui était occidental, y compris les matelas (moelleux), la cuisine (américaine) et la religion (méthodiste) », relate Dwight Garner dans le New York Times. Les trois filles Song partirent étudier aux États-Unis, et toutes firent de beaux mariages : l’une avec Sun Yat-sen, le premier président de la République chinoise, une autre avec un riche banquier et la cadette, May-ling, avec le généralissime Tchang Kaï-chek, en 1927.

Dotée de la finesse politique dont manquait parfois son époux, May-ling s’impose vite comme conseillère et émissaire de cet homme « impitoyable et mesquin », qu’elle contribue à rendre présentable aux yeux des Occidentaux. D’une grande élégance, elle n’hésite pas à user de cet « effet quasiment hypnotique qu’elle avait sur les hommes » selon Pakula. Le président Roosevelt veillait d’ailleurs à ne pas se placer « trop près » de la dame, de crainte qu’elle ne « lui joue la femme fatale », rappelle l’historien Jonathan Mirsky dans un autre article du New York Times.

En 1943, partie en tournée américaine pour promouvoir la cause des nationalistes chinois, Madame Tchang Kaï-chek devint l’une des rares étrangères – et la deuxième femme seulement – à s’adresser au Congrès américain. Max Hastings relève dans le Sunday Times : « “Madame” fascinait le peuple américain. Parce qu’elle parlait leur langue et correspondait parfaitement à leur idéal de la femme asiatique cultivée […], elle joua un rôle clé pour convaincre les États-Unis de financer Tchang. »

Avec l’exil de 1949 à Taiwan, elle « perdit beaucoup de son intérêt pour son mari », écrit Hastings. Après la mort de celui-ci, en 1975, elle s’installa à New York dans un appartement de dix-huit pièces où elle finit ses jours (à 105 ans) entourée, précise Garner, de « trois chiens » et de quelque « vingt-quatre domestiques ».

Rouhollah Khomeiny

L’article de la version française de Wikipédia consacré à l’ayatollah Khomeiny fait 7 359 signes. A  titre de comparaison, la version anglaise de l’article comporte plus de 52 900 signes, 187 notes de bas de page, une bibliographie de 25 ouvrages (contre trois dans la version française). Elle est complétée par un deuxième article sur la pensée politique et l’héritage de Khomeiny, long de 32 249 signes, étayé par 92 notes de bas de page, quinze références bibliographiques, et treize renvois vers des sites spécialisés.

Cette extrême concision n’empêche cependant pas le texte d’être riche en clichés et en approximations. Collage hétéroclite de phrases sans cohérence, il juxtapose des paragraphes déconnectés les uns des autres, facture d’autant plus ennuyeuse qu’elle suggère à force d’ellipse des liens de cause à effet fort sujets à caution. Le paragraphe sur l’exil de Khomeiny est à cet égard révélateur : « L’arrestation de Khomeiny provoque des manifestations à Téhéran et à Qom. Elles sont réprimées dans le sang. ‘Le responsable de ce massacre paiera de sa vie’, promet-il. Vingt ans plus tard, en 1984, le général Oveyssi, le chef de la Savak (services de sécurité intérieure et de renseignement iraniens, NdlR) pendant les troubles, sera abattu en plein Paris. »

Voilà qui laisse clairement entendre que Khomeiny aurait commandité l’assassinat d’Oveyssi quarante ans plus tard. Mais aucune indication n’est fournie au lecteur sur les sources d’information de l’auteur (ou des auteurs) de l’article… Or, Gholam Ali Oveyssi, chef d’Etat major de l’armée de terre, n’a jamais été directeur de la Savak, poste occupé par Hassan Pakravan. En revanche, il était, au moment de son assassinat à Paris le 7 février 1984, un important opposant en exil – il dirigeait « l’armée contre-révolutionnaire royaliste ».  

Suivent des anecdotes absolument invérifiables. Sur le tempérament de Khomeiny : son caractère « solitaire », son « indépendance d’esprit », son goût pour les poèmes mystiques et la philosophie, « considérée comme contraire à la tradition islamique », ce qui constitue un contre-sens. Non seulement il existe une tradition philosophique en Islam, mais une branche de l’enseignement religieux dans le chiisme est consacrée à l’Irfan, une tradition gnostique. Plusieurs ayatollahs de Qom délivraient par ailleurs des cours de philosophie tirés des enseignements de Platon et d’Aristote. Il est cependant vrai que les séminaires traditionnels de Qom étaient hostiles à ce type d’enseignement.

Autre problème : le contexte social et politique de l’Iran contemporain de Khomeiny est laissé dans l’ombre. L’Ayatollah apparaît comme le pivot de la contestation des années 1960-70. Il est présenté comme l’adversaire incontournable du Shah dès 1963, et les premières manifestations contre le régime ne sont évoquées que comme signe de protestation contre son arrestation en juin 1963. S’il est incontestable que Khomeiny devient un opposant reconnu à cette époque, l’opposition iranienne ne s’est jamais réduite à sa personne, ni aux dignitaires religieux, qui n’en formaient que l’un des courants. Dans les années 1960, le mécontentement contre le régime s’exprimait dans plusieurs secteurs de la société (intellectuels, étudiants, ouvriers, commerçants du bazar), et l’opposition s’est structurée dans des mouvements politiques allant des libéraux aux communistes.

L’essentiel des informations concernant l’engagement politique de Khomeiny sont lacunaires ou erronées. Ni les conditions ni les détails de son entrée sur la scène politique ne sont clairement exposés. Adoptée en janvier 1963, la Révolution blanche, une série de réformes en six points dont l’objectif affiché était de moderniser l’Iran notamment à travers une réforme agraire et la modification du processus électoral, est présentée comme l’unique pomme de discorde entre le régime et l’ayatollah, sans que le contexte ne soit évoqué.

Dès l’automne 1962, Khomeiny s’était opposé au Shah, en dénonçant comme contraire aux principes de l’Islam et de la Constitution de 1907 un décret supprimant l’obligation faite aux élus provinciaux et locaux de prêter serment sur le Coran à leur entrée en fonction.

Mais les phrases de l’article Wikipédia sont on ne peut plus vagues : « Il est arrêté en 1963 pour avoir joué un rôle important dans les émeutes du 4 juin. Condamné à mort il est gracié par le shah d’Iran, qui conscient de son influence, le fait libérer rapidement en 1964 ». La lecture de ces lignes ne permet pas de comprendre en quoi a consisté le « rôle », de Khomeiny, dans quelles conditions il a été emprisonné puis libéré. Et le wikipédiste affirme à tort que Khomeini a été condamné à mort… Il n’a jamais été condamné, et n’a donc pas non plus pu être gracié.

Enfin, son exil est présenté comme une suite logique de l’arrestation du 4 juin. En fait, il a quitté l’Iran après une violente diatribe prononcée en novembre 1964, dans laquelle il dénonçait un décret accordant l’immunité juridique aux conseillers militaires américains et le vote d’un emprunt de 200 millions de dollars pour l’achat de matériel militaire, dispositions qu’il considérait comme une forme d’abandon de la souveraineté iranienne. Arrêté à son domicile le matin du 4 novembre, Khomeiny sera alors immédiatement conduit à l’aéroport et exilé en Turquie.

Les quinze années passées en exil sont évoquées en deux phrases. Dans l’avalanche d’approximations dont fourmille l’article, une saute particulièrement aux yeux. Enoncée de but en blanc à propos de l’arrivée de Khomeiny en France, elle n’est étayée par aucune référence : « Selon Alexandre de Marenches (chef du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, ancien nom de la DGSE), la France aurait suggéré au Shah qu’ils pourraient « organiser un accident mortel pour Khomeiny » ; le Shah refuse l’offre d’assassinat, arguant du fait que ceci en ferait un martyr. »

S’agissant du retour en Iran de Khomeiny et de la naissance de la République islamique, on peut lire cette phrase invraisemblable : « Les droits de l’homme acquis durant la période précédente régressent. » C’est un euphémisme que de dire que le régime du shah (« la période précédente ») était loin d’être un modèle de respect des droits de l’homme. L’absence de liberté politique, le manque de liberté d’expression, les exécutions sommaires et la torture exercées contre les opposants par la Savak étaient dénoncées tant par l’opposition iranienne à l’intérieur et à l’étranger, que par des organisations internationales. A titre d’exemple, Amnesty international et l’Association des juristes démocrates s’intéressent dès les années 1960 aux violations des droits de l’homme en Iran, organisent des missions d’observation et publient des rapports. En France, ces années sont marquées par une forte mobilisation en faveur des prisonniers politiques iraniens.

Enfin, le passage consacré à la fatwa prononcée par Khomeiny contre Salman Rushdie qualifie Les versets sataniques de référence à une « ancienne histoire folklorique ». Or, ces versets, identifiés dans le Coran, font bien partie de la tradition coranique. Ils ont d’ailleurs été commentés dès le VIIIe siècle par l’exégète Al Tabari, ainsi que par l’islamologue Maxime Rodinson dans son ouvrage consacré à Mahomet en 1961.

=> Pour comparer : lire l’article Universalis sur Khomeiny

=> Pour comparer : lire l’article Britannica sur Khomeiny

L’affaire des caricatures, acte II

Le 30 septembre 2005, le quotidien danois Jyllands-Posten publiait douze caricatures du prophète Mahomet, déchaînant l’ire de nombreux musulmans à travers le monde. En octobre 2009, la chercheuse Jytte Klausen, professeur de politique comparée à l’université Brandeis du Massachusetts, publie « Les caricatures qui ébranlèrent le monde », une analyse globale des événements à partir d’entretiens avec des hommes politiques du Moyen-Orient, des leaders musulmans d’Europe, des dessinateurs incriminés et de l’imam danois qui avait déclenché la controverse.

Seule ombre au tableau, la prestigieuse université Yale, éditrice de l’ouvrage, a décidé, par crainte des violences, d’en retirer non seulement les douze dessins incriminés, mais aussi toutes les autres images du Prophète évoquées dans le livre : un dessin tiré d’un livre illustré pour enfants ou encore une gravure de Gustave Doré, illustrant un passage de La Divine Comédie de Dante, où sont décrits les tourments de Mahomet en enfer. « Une décision difficile, a expliqué le directeur de la maison d’édition, John Donatich, au New York Times, prise après consultation d’une vingtaine de diplomates et d’islamologues, tous convaincus que la publication de ces images engendrerait des violences. Par ailleurs, ces images sont toutes librement disponibles sur Internet et peuvent être très précisément décrites par les mots. Les republier pourrait passer pour une provocation gratuite ».

Une décision contestée par l’auteur, Jytte Klausen, qui rappelle au journal que « la controverse originale n’était pas spontanée mais organisée par des extrémistes qui voulaient manipuler les musulmans à des fins politiques. Les personnes consultées par la maison d’édition n’ont pas eu le manuscrit et ont donné leur avis sans connaître le contexte dans lequel ces dessins auraient été reproduits ».
En réponse à cette censure, la maison Voltaire Press, fondée par Gary Hull, professeur à l’université Duke, publiait, quelques semaines plus tard, Muhammad. The Banned Images (« Mahomet. Les images interdites »), complément à la version amputée du livre de Klausen.

En finir avec la « positive attitude »

Ce ne fut pas une lecture, mais un soulagement. Une délivrance, même. Hanna Rosin témoigne dans le New York Times de l’effet produit
sur elle par le dernier livre de Barbara Ehrenreich, Bright-Sided (« La vie du bon côté »). « J’ai attendu toute ma vie que quelqu’un écrive un livre comme celui-ci », avoue-t-elle en se souvenant de tous ces gens qui la pressaient, elle, la petite fille tout juste immigrée aux États-Unis, de sourire. « Comme si la gaieté apparente constituait une sorte d’impératif citoyen. » La parution de ce pamphlet au vitriol contre l’empire de la « pensée positive » ne pouvait que l’enthousiasmer.

Car ce courant né en réaction aux pires rigueurs du calvinisme est aujourd’hui devenu un culte aussi suffocant. Chaque année, des milliers de pages exaltent les vertus thérapeutiques, financières ou psychologiques de la « positivité ». Les évangélistes traitent la moindre expression de détresse comme une forme d’hérésie. Et les entreprises multiplient les stages de motivation où les cadres se remontent le moral en psalmodiant : « Je me sens en pleine forme, je me sens heureux, je me sens super ! » Pour Barbara Ehrenreich, tout a commencé par un cancer du sein. Face aux exhortations à voir la vie en rose et à prendre la maladie comme un don de Dieu, elle a vu rouge. Rappelant au passage que le supposé lien entre optimisme et taux de survie au cancer relève du mythe, elle écrit : « La pensée positive semble obligatoire dans le monde du cancer du sein, au point de devoir s’excuser de sa tristesse. »

Mais il n’y a jamais bien loin, chez Barbara Ehrenreich, de l’individu en colère à la militante en campagne. Cette figure de la gauche américaine ne voit pas seulement dans la pensée positive une risible entreprise d’infantilisation collective. Il s’agit ni plus ni moins à ses yeux que d’un nouvel opium du peuple, une anesthésie du mécontentement au service du statu quo. Un phénomène au demeurant dangereux : en insultant le réalisme le plus élémentaire, la pensée positive conduit à perdre de vue les menaces alentour, et contribue par exemple à convaincre un président que les Irakiens accueilleront ses soldats en libérateurs : « Nous avons besoin d’une vive conscience du monde qui nous entoure, même si cela signifie entendre de mauvaises nouvelles. »

Si tous les critiques soulignent l’œuvre de salubrité publique de Barbara Ehrenreich, certains lui reprochent tout de même de verser dans la caricature. Dans BookForum, John Summers nuance ainsi : « La version dure de la pensée positive relève évidemment du charlatanisme. Mais la version douce peut offrir aux Américains l’opportunité de participer à ce sport national qu’est la course à l’ambition. » Il paraît décidément bien difficile d’échapper au virus de l’optimisme, ce trait « profondément et immuablement américain », selon Hanna Rosin.

Helmut Schmidt mania

Pendant près de deux ans, Giovanni di Lorenzo, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Die Zeit,
a accueilli chaque vendredi après-midi Helmut Schmidt dans son bureau.
L’ex-chancelier, fidèle à sa réputation de gros fumeur, allumait une
cigarette, et, au gré des questions de Di Lorenzo, dispensait « un
cours particulier où le personnel et le politique formaient un tout
indissociable », rappelle le journaliste Christian Geyer dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung.

Ces entretiens informels étaient publiés chaque semaine dans Die Zeit,
sous le titre Auf eine Zigarette mit Helmut Schmidt. Ils ont pris
fin, mais ils ont été publiés sous forme de recueil. Il n’a pas quitté
depuis mars la liste des meilleures ventes, aux côtés des Mémoires du
même Helmut Schmidt, Ausser Dienst (« Hors service »). « De
merveilleux petits entretiens, frivoles, subversifs, très divertissants
et souvent d’une grande pertinence politique et historique », estime
Evelyn Roll dans le Süddeutsche Zeitung. Qu’on parle de « la chancellerie [occupée par Schmidt de 1974 à 1982] ou de sa rubrique dans Die Zeit », Schmidt a toujours su « s’arrêter au moment où il y avait encore assez de gens pour le regretter ».

=> Lire les articles Universalis et Britannica sur Helmut Schmidt