Le monde dans un grain de sable

De quoi est fait le sable ? Posez la question autour de vous, recommande Rob Holman dans la revue Science, « quelques-uns citeront peut-être le quartz, mais la plupart répondront “de sable” ». Il est donc grand temps de lire Sand. The Never-Ending Story (« Le sable. Une histoire sans fin »), l’ouvrage qu’un géologue passionné, Michael Welland, consacre à chaque aspect de ce sédiment aussi commun que méconnu.

Alors, de quoi donc est fait le sable ? D’abord, en effet, de quartz, « le plus dur des minéraux », mais aussi de quantité d’autres éléments – coraux, fragments volcaniques, coquillages – qui forment la carte d’identité d’une région et, mis bout à bout, éclairent « l’histoire de la Terre ».

Mais Michael Welland ne se contente pas de rappeler tout ce que nous savons du sable. Il en explore aussi les mille et un secrets. Nul ne connaît, par exemple, la provenance du silicium utilisé dans la fabrication des puces électroniques, et Welland fait sur ce point chou blanc : « Les quelques entreprises qui dominent ce marché crucial n’ont pas dévoilé l’origine de leur matière première », constate Andrew Robinson dans Nature. Dans un autre genre, Welland s’est aussi penché sur l’extraordinaire collier retrouvé dans la tombe de Toutankhamon et « orné d’un scarabée sculpté dans un matériau jaune-vert brillant, ressemblant à une pierre précieuse ». Sa nature fut établie dans les années 1990 : « Un morceau unique de verre de silice vieux de 28 millions d’années, et pur à 98 %, issu d’une zone précise du désert libyen ». Welland y est allé, mais n’a pas trouvé quelle source de chaleur avait pu atteindre un degré capable de faire fondre de la silice.

Il raconte enfin le mystère de l’île turque de Sedir Adasi. L’une de ses plages offre un sable blanc « que l’on ne retrouve nulle part ailleurs sur l’île, mais dont les grains correspondent à ceux des plages égyptiennes de l’ouest d’Alexandrie ». Un morceau d’Égypte échoué sur une plage turque ? La légende veut justement que Marc Antoine, l’amant de Cléopâtre, y ait fait déverser pour elle des cargaisons de sable d’Égypte… « Il pourrait y avoir un grain de vérité dans cette histoire », estime Welland.

=> Lire l’article Britannica consacré au sable

Les Kirchner sur le banc des accusés

À Buenos Aires, la présidente Cristina Fernández Kirchner et son époux Néstor Kirchner, l’ancien chef de l’État, traversent une grave crise de popularité. Sous le coup d’une enquête judiciaire pour enrichissement illicite, le couple doit aussi faire face au succès en librairies de El Dueño, une enquête du journaliste Luis Majul dénonçant les affaires troubles auxquelles serait mêlé l’ancien président et la corruption de « l’ère K ».

« C’est une biographie non autorisée. L’histoire secrète de notre ancien chef de l’État, qui raconte comment un adolescent complexé et humilié par ses camarades est devenu le président le plus riche, le plus puissant et le plus vindicatif d’Argentine », résume l’auteur dans un entretien accordé au quotidien uruguayen El País. L’ouvrage de Luis Majul a d’ailleurs été versé comme preuve au dossier dans l’enquête judiciaire sur le couple. Et pour cause. Il multiplie les témoignages de proches affirmant avoir bénéficié des largesses de l’ancien chef d’État ; il démonte les mécanismes de la présumée « association illégale » formée par Kirchner, son ministre du plan Julio de Vido et des hommes d’affaires, à des fins de malversations ; et il rappelle le « scandale de la valise » (800 000 dollars ramenés du Venezuela et saisis par la douane en août 2007). « La corruption n’est pas nouvelle dans les hautes sphères du pouvoir argentin », rappelle le journaliste d’investigation dans le quotidien El País. « Celle qui régnait à l’époque du président Carlos Menem est bien connue. Mais avec Kirchner, elle prend une autre dimension, bien plus sophistiquée. »

Dans une déclaration sous serment présentée récemment devant l’Office de lutte contre la corruption, les Kirchner ont déclaré une fortune de 12,8 millions de dollars. « Leur patrimoine net est passé de 4,6 millions de dollars à 12,8 millions de dollars en 2008, soit une augmentation de 158 % », rapporte le quotidien argentin El Clarín. Depuis 2002, un an avant l’arrivée au pouvoir de Néstor Kirchner, la fortune du couple aurait augmenté de 2 000 %.

 

=> Lire les articles Universalis et Britannica sur Néstor Kirchner

=> Lire l’article Britannica sur Cristina Fernández Kirchner

Lady Chatterley comme vous ne l’avez jamais lue

La critique de livres est un art difficile, et le passage du temps est, pour elle aussi, impitoyable. Voici par exemple ce que l’on pouvait lire dans The Field (le magazine anglais des sports de grand air, fondé en 1853, et toujours en service) à propos du chef-d’œuvre de D.H. Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley :

« Ce récit très évocateur de la vie quotidienne d’un garde-chasse anglais est d’un formidable intérêt pour tous ceux qui s’intéressent aux sports d’extérieur, car il  procure beaucoup d’informations sur l’élevage du faisan, l’arrestation des braconniers, la régulation des nuisibles, et toutes les tâches et devoirs du garde-chasse professionnel.

« Malheureusement, avant d’atteindre et de savourer ces aperçus passionnants sur la gestion d’une propriété de chasse dans les Midlands,  le lecteur est obligé de piétiner à travers des pages et des pages de commentaires qui n’ont rien à voir. Nous pensons personnellement que ce livre n’est donc pas en mesure de supplanter celui de J.R. Miller, « Le manuel de l’éleveur de gibier » (1).

(1) Cité dans Rolling Stones

L’Italie juge la Ve République

Présidentialisation excessive, absence de contre-pouvoirs, risque de
cohabitation, instabilité liée aux explosions périodiques de conflits
sociaux incontrôlables suscités par l’isolement de l’exécutif… Bref,
cinquante ans de coup d’État permanent. Tel était le portrait dressé en
2008 par l’universitaire italien à l’occasion du
cinquantième anniversaire de la Ve République. Des arguments pour le
moins classiques dans le débat français, mais détonnants en Italie,
où la stabilité des institutions françaises est plutôt enviée.

Dans la Rivista dei Libri,
Gianfranco Pasquino critique vertement les thèses de son collègue.
Certes, la Ve République est née comme un « régime d’exception », en
pleine guerre d’Algérie, mais ses institutions ont-elles restreint la
vie démocratique ? La démonstration reste à faire. Pour lui, il est
contradictoire de déplorer à la fois l’« ultraprésidentialisme » et les risques de conflit entre un président et un Premier ministre de
sensibilités différentes. De plus, « les trois épisodes de cohabitation
n’ont pas suscité de conflits particulièrement graves ou menaçants ».

Quant à la faiblesse des partis et autres corps intermédiaires entre citoyens et pouvoir, elle était déjà relevée par Tocqueville. Oui, affirme Pasquino, les institutions de la
Ve République peuvent servir de modèle. Bulgares, Polonais et
Ukrainiens ne s’en sont-ils pas inspirés en sortant de l’ère
communiste ? Pourquoi pas l’Italie, alors ? Parce qu’il lui manque,
affirme Pasquino, un corps de hauts fonctionnaires compétents et
intègres, capable de mettre en œuvre la politique présidentielle. Et de
déplorer qu’aucune majorité politique n’en ait évoqué la nécessité.

« Qui parle » de la Justice ?

La réforme très contestée de la suppression du juge d’instruction fait redouter un contrôle plus exclusif, voire une reprise en main de l’institution judiciaire par le pouvoir exécutif. Il y a, dans ce débat, une dimension technique du fonctionnement de l’institution judiciaire sur laquelle je suis notoirement incompétent. Mais il y a aussi une dimension symbolique, institutionnelle, signifiante, impliquant la notion de « Qui parle ». Laquelle, dans la conjoncture des médias numériques, peut justifier quelques lignes ici.

Le point de départ est le secret de l’instruction : un des principes de l’existence du juge étant qu’il doive se taire, le fait qu’il ait, en des circonstances toujours plus fréquentes, directement ou indirectement parlé, a balayé sa légitimité.

Dans la société médiatique contemporaine, le silence est une chimère. La rumeur, le bruit, autant que l’information certifiée, concourent à la réputation des individus dont les antécédents ne sont plus seulement judiciaires, mais aussi médiatiques. Chacun de nous a désormais son casier Google instantanément accessible à tous ses congénères. S’agissant des justiciables anonymes, mieux vaut, autant que possible, qu’ils ne soient pas incriminés trop tôt. Mais, dira-t-on, que doit-il en être des puissants ?

C’est ici qu’il faut réévaluer la parole de l’Etat. Car, qu’on le veuille ou non, et quelque précaution qu’on prenne à la séparation administrative des pouvoirs, il ne sera jamais possible, ni probablement souhaitable, de découpler entièrement la justice du pouvoir exécutif. Les instructions bruyantes menées contre des notables — affaire Elf, emplois fictifs du RPR, Clearstream — ont atteint davantage le capital médiatique des personnalités en cause que leur condamnation judiciaire. Les condamnés ont, en outre, souvent bénéficié de remises de peine. S’agissant des institutions françaises comme le financement des partis politiques, certaines affaires ont conduit à des réformes. Mais pour ce qui est du commerce international ou de la politique étrangère, elles n’ont strictement rien changé.

Du coup, la question ouverte par la disparition de l’instruction est la restriction de la parole d’Etat au seul cadre du tribunal, laissant ainsi aux médias des champs d’investigation, mais aussi de responsabilité civique plus clairement définis. Car, de la même manière que les journalistes du Washington Post ont contraint les politiques à engager la destitution du Président Nixon, on peut espérer, sauf à ce que l’Etat contrôle plus encore la presse que la Justice, que les médias professionnels sauront contraindre les politiques à faire respecter la loi. Le risque d’une réduction de l’indépendance, mais aussi de certains aspects aléatoires, de la Justice, constitue, à mon sens, une aubaine pour les médias. Sans doute vaut-il mieux que l’Etat parle moins, surtout quand il doit se taire, et que les médias, sous des signatures compétentes, autorisées, responsabilisées par des marques éditoriales signifiantes, instruisent les débats sur le fonctionnement du pouvoir.

Petit meurtre entre apparatchiks

L’ouvrage du journaliste Alexander Terekhov, Kamennyi Most (« Le pont de pierre ») a remporté l’an dernier le deuxième prix du Grand prix du livre en Russie. Au cœur de ce roman entre histoire et fiction : un meurtre authentique, qui défraya la chronique des années de plomb staliniennes.

En enquêtant pour le journal à sensation Sovershenno sekretno (« Top secret ») Terekhov découvre un jour l’affaire dite « des louveteaux ». Le 3 juin 1943, Volodya Shakurin, 15 ans, abat Nina Umansky sur le Bolchoy Kamennyi most avant de retourner son arme contre lui. Une affaire qui se révèle être plus que le  meurtre passionnel d’un adolescent en mal d’amour. Volodya est le fils du ministre de l’Aviation, Nina la fille de l’ambassadeur soviétique au Mexique, le pistolet appartient à Vano Mikoyan, fils d’un camarade d’armes de Staline et membre éminent du Haut Conseil militaire de l’Etat soviétique. Et l’enquête révèlera l’appartenance des deux garçons à une société secrète inspirée par le nazisme, le « quatrième empire », composée d’une demi-douzaine d’adolescents de la haute société moscovite. Tous les ingrédients d’un polar politique sont réunis.

Alexandre Terekhov  a repris l’enquête depuis le début. Il est allé à la rencontre des témoins, a dépouillé les archives du NKVD, ressorti des cartons les confessions de révolutionnaires lors des grands procès des années 1930. Son narrateur est un historien versé dans les secrets d’Etat et nostalgique de la gloire perdue de l’empire soviétique, qui passe sept ans à explorer toutes les pistes pour débrouiller ce mystère.

Mélange de roman policier, de docu-fiction et d’ouvrage historique sans notes de bas de page, Kamennyi most fait plus que ressusciter les fantômes du passé pour le compte d’une enquête policière historique. Selon Gregory Freidin, professeur de lettres et littérature slaves à l’université de Stanford en  Californie, il pose avant tout la question de l’identité russe. Ainsi, « au lieu des interrogations classiques en Russie : Que doit-on faire ? Qui est coupable ? Terekhov soulève des questions postmodernes (ou postsoviétiques) : Qui suis-je ? Qu’est-ce que l’histoire ? », note-t-il dans le Times Literary Suplement. Les documents historiques, les entretiens réalisés avec des témoins d’époque, le personnage même du narrateur obnubilé par la période soviétique, créent un lien avec le passé et interrogent la relation de ces hauts fonctionnaires avec le pouvoir soviétique glorieux personnalisé par Staline.

A l’image du lieu du crime, le « Grand pont de pierre » (Bolchoi Kamennyi most) qui relie le quartier  résidentiel des hauts fonctionnaires au Kremlin, siège du pouvoir, le roman fait le lien entre la Russie postcommuniste en quête d’identité, et l’ex-empire soviétique.

Louis Armstrong enfin réhabilité

En 1964, l’Amérique danse au rythme d’Hello Dolly. Voix rauque et trompette virtuose, Louis Armstrong balaie les Beatles de la tête du hit-parade : « C’est le dernier single de jazz à avoir été numéro 1 aux États-Unis », rappelle Terry Teachout. Influent critique du Wall Street Journal, il est l’auteur d’un livre qu’une bonne partie de la presse anglo-saxonne salue comme la première biographie de référence sur ce géant du jazz qu’était Armstrong. Pourquoi aura-t-il fallu attendre près de quarante ans après la mort de celui qu’on surnommait « Satchmo » ou « Pops » pour voir publié un tel ouvrage ? Parce la « figure publique » d’Armstrong a longtemps dérangé par son attitude « trop amusante, trop populaire, trop servile », suggère David Margolick dans le New York Times.

La carrière d’Armstrong a basculé à la fin des années 1920. Durant la décennie précédente, le jeune trompettiste avait bouleversé avec ses solos éblouissants. Bientôt, il « donne à l’Amérique un nouveau rythme, emportant le jazz originel vers le monde enchanteur, plus léger, plus subtil, du swing », rappelle John McWhorter dans le New Yorker. Mais la suite de la carrière de « Satchmo », en quête d’un public plus large, ne sera pas toujours aussi exigeante. Son biographe le reconnaît, mais il insiste : « Même lorsqu’il a versé dans la désinvolture, sa musique n’a jamais perdu son sérieux. » Il n’empêche : bien des puristes ne lui pardonneront pas cette inclination à la facilité. Surtout, certains de ses pairs lui reprochent d’être une survivance du « bon Noir », conforme, avec ses blagues éculées et ses mimiques outrancières, aux désirs des Blancs. McWhorter rapporte notamment les propos acerbes de Miles Davis regrettant que la personnalité d’Armstrong ait été « façonnée par des personnes blanches qui attendent des Noirs qu’ils les distraient en souriant et en sautillant ».

Calomnies, assure son biographe. Exubérant, Armstrong l’était par nature. Et à ceux qui le taxent de révérence, Teachout rappelle les critiques que le musicien adressa publiquement au président Eisenhower lors de l’affaire de l’école de Little Rock, l’un des épisodes les plus retentissants de la lutte contre la ségrégation. Reste que, « pour Teachout, la plus grande contribution d’Armstrong à la bataille pour les droits civiques fut l’immense amour qu’il s’est attiré », rapporte Margolick. Acteur de cinéma, habitué des magazines, de la radio et de la télévision, « Satchmo » fut en définitive « le premier homme noir que des millions d’Américains blancs ont laissé entrer chez eux, et dans leurs cœurs ».

Voyage au bout de la nuit africaine

Chose étonnante, écrivait Andrée Greene dans la Boston Review en 2007, les calamités qui se sont abattues sur le Nigeria depuis les années 1960 n’ont pas empêché l’émergence d’une nouvelle génération d’écrivains talentueux, auteurs de « romans époustouflants, où ils s’interrogent sur ce que signifie être nigérian » et méditent sur les promesses non tenues de la décolonisation. Certains d’entre eux, persécutés par le pouvoir, ont choisi de poursuivre en exil ce travail de réflexion.

Chris Abani est l’un de ceux-là. Arrêté et torturé à plusieurs reprises par les autorités, il a fui aux États-Unis en 1999. Encore peu connu du public francophone, il jouit d’une immense reconnaissance internationale, fondée à la fois sur son talent littéraire et sur son engagement politique.

Sorti en 2008 chez Albin Michel, Graceland plongeait dans les bidonvilles de Lagos et racontait les aventures du jeune Elvis, en référence à l’idole qu’il faisait profession d’imiter. Le même éditeur publie aujourd’hui Le Corps rebelle d’Abigail Tansi, court roman où l’on retrouve les thèmes du passage à l’âge adulte (Abigail, l’héroïne, est âgée de 14 ans) et de la mère absente, mais qui se distingue par son extrême dureté. « La vie d’Abigail, écrit Nathan Ihara dans le magazine LA Weekly, est une succession de tragédies. » Sous l’influence d’un père alcoolique et rêveur, « son enfance se passe en rituels de deuil, étrangement élaborés, en l’honneur de sa mère défunte » allant parfois jusqu’à l’automutilation. Abusée sexuellement par ses cousins, la jeune fille est ensuite envoyée à Londres par son père, qui se suicide peu avant son départ. Peter, le cousin qu’elle retrouve dans la capitale britannique, « l’oblige à se prostituer » et lui inflige d’ignobles sévices quand elle se rebelle.

Tout en nous révélant des réalités dont il a lui-même une expérience directe, Abani nous invite à une réflexion plus large sur la mémoire et l’identité. Mais une telle accumulation d’épisodes sordides ne compromet-elle pas son pari ? Pour Ihara, « le rythme saccadé et le vocabulaire obscène » du roman sont par endroits « si directs et si crus » qu’ils échouent à émouvoir vraiment.

Paul Auster, l’écrivain invisible

Un de plus ! C’est le sentiment  de James Wood, critique littéraire du New Yorker, à la lecture d’Invisible, le dernier roman de Paul Auster, sorti le 3 mars chez Actes Sud : « Malgré quelques passages non dénués de charme et de vitalité, Invisible se conforme au modèle austérien », remarque-t-il.  

Et de décliner les grandes caractéristiques de ce qu’il appelle « le roman à la Auster » : un protagoniste masculin, intellectuel ou écrivain – ici, Adam Walker, brillant étudiant en littérature à Columbia –, blessé par la perte d’un proche, un imprévu qui bouleverse la trame narrative avec le double objectif de symboliser la contingence de l’existence et de tenir le lecteur en haleine, une ambiance de film de série B… Le tout raconté dans un style médiocre entrecoupé de clichés.

Dans le New York Times, le romancier Clancy Martin a salué « la prose américaine contemporaine parvenue à son faîte : vive, élégante, explosive », de ce dernier-né d’Auster.  Une fusion réussie entre l’Auster psychologue du Leviathan et l’Auster « escroc métatextuel » de la Trilogie New-Yorkaise, selon lui. Pourtant, estime James Wood, « s’il y a des choses à admirer chez Auster, la prose n’en fait jamais partie ». Là où des écrivains comme Beckett, Nabokov, ou Richard Yates se servaient habilement des clichés pour mieux les subvertir, Paul Auster « ne fait que les aligner », sans vraiment parvenir à les détourner.

Selon Wood, le réalisme en carton-pâte, doublé d’un scepticisme mou, tue dans l’œuf toute velléité d’innovation littéraire. Paul Auster se prend trop au sérieux et tout cela manque d’ironie. Dans La Part du feu, Maurice Blanchot  avait insisté sur l’importance du silence en littérature. « Les livres d’Auster, qui sortent chaque année, aussi ponctuels qu’une nouvelle collection de timbre, ne laissent, hélas, pas assez de place au silence », déplore Wood.

=> Lire les articles Universalis ou Britannica sur Paul Auster

« A Cnossos, Evans a ressuscité une civilisation inconnue »

Historien, spécialiste de la Grèce minoenne, Alexandre Farnoux
enseigne l’archéologie à la Sorbonne. Il est notamment l’auteur de Cnossos, l’archéologie d’un rêve
(Gallimard, 1993), ouvrage dans lequel il réhabilite l’œuvre d’Arthur
Evans. Il nous explique pourquoi les accusations portées contre
l’archéologue britannique dans l’article de Mary Beard « Cnossos, le fabuleux destin d’une imposture », publié dans le n°12 de Books, doivent être relativisées. Voici la version intégrale de cette interview.

Les restaurations menée par Evans sur le site de Cnossos sont-elles des falsifications historiques ?

Les restaurations de Cnossos ont suscité dès l’origine un très ample débat : dès les années 30 Evans était appelé « le constructeur de ruines » et ses restaurations ont été un des motifs de la convocation, à la même époque, par la Société des Nations, de la première réunion internationale de réflexion et de concertation sur la mise en valeur du patrimoine, qui a eu lieu à Athènes. La critique ne date pas d’aujourd’hui donc et les spécialistes n’ont jamais été dupes de la part de reconstitution dans les interventions d’Evans sur les ruines. C’est leur caractère irréversible qui pose en fait problème. Parler de falsifications historiques est injurieux et relève d’une histoire de l’archéologie qui se fait « tribunal de l’histoire ». Si on étudie en détail le travail d’Evans toutes ces interventions sont argumentées et documentées sur des observations précises. L’ensemble participe d’une reconstitution complète d’une civilisation qui était jusque-là totalement inconnue.

A quoi ressemblait, selon vous, le vrai palais de Cnossos ?

L’état général des ruines ne permet pas d’aller beaucoup plus loin que ce qu’Evans en avait compris. Si on met à part la polychromie architecturale, la décoration intérieure et les effets produits par l’usage du béton, on observe qu’Evans avait bien compris les principes de l’architecture minoenne : circulation désaxée, puits de lumière, salles à portes multiples, cour centrale etc.

Plus généralement, sur la civilisation minoenne : était-elle la thalassocratie pacifiste, accordant une place importante aux femmes, et ouverte aux influences orientales et africaines, qu’imaginait Evans ?

Il faut bien dire que sur ce point aussi nous ne pouvons faire guère mieux que l’archéologue anglais et pour une raison simple: nous ne connaissons le monde minoen que par des vestiges muets. Les textes sont écrits dans des écritures (hiéroglyphique et linéaire A) pour l’instant non déchiffrées et les images nous montrent des scènes difficiles à interpréter. Par conséquent nous aussi nous reconstituons une image des Minoens qui convient à notre état de savoir et à nos attentes. Dans l’ensemble les spécialistes reconduisent aujourd’hui encore la vision d’Evans, avec des interrogations sur le système politique (était-ce vraiment une royauté ?) et la société.

Dans l’article de Mary Beard, Evans et ses méthodes sont très critiqués. Dans votre ouvrage Cnossos, l’archéologie d’un rêve, vous réhabilitez pourtant l’archéologue. Pouvez-vous nous dire à quels titres ?

L’article et le livre dont il fait le compte-rendu s’inscrivent dans un renouveau des études historiographiques qui a démarré il y a une vingtaine d’années. Malheureusement une partie des travaux réalisés dans ce domaine sont des analyses à charge où le travail de nos prédécesseurs n’est pas suffisamment examiné. Dans le cas d’Evans, il est incontestable que ses travaux ne correspondent pas aux normes actuelles de la conservation et de la restauration des sites. Mais il faut rappeler, je crois, les points suivants : tout d’abord, Cnossos a été un des rares sites aménagés et visitables dès avant la première guerre mondiale. Jusque-là les archéologues fouillaient et ne se souciaient guère du sort des ruines dégagées. Ensuite, la reconstitution d’Evans accompagne son travail scientifique et sa publication Palace of Cnossos : la Cnossos que nous visitons est une illustration monumentale de cette somme. Or les spécialistes aujourd’hui s’inscrivent toujours dans la continuité des travaux d’Evans : la chronologie, la société, la religion, l’économie qu’Evans avait imaginées en même temps que le palais sont toujours acceptées ou sont modifiées, mais marginalement. Cnossos c’est le palais du « roi-prêtre ».  Enfin, le palais de Cnossos reconstruit par Evans témoigne d’une rencontre inattendue et unique de l’art minoen du XXe avant et de l’art occidental du XXe après J.-C. Il y a bien eu, comme le montre l’article que vous publiez, une « crétomanie » en France, en Angleterre et en Allemagne, observable dans les décors d’opéra, les romans, les décors de paquebot et plus largement dans les arts décoratifs de l’entre-deux-guerres. Les faux sont un témoignage aujourd’hui bien connu de cet engouement. Mais, de manière plus intéressante, l’art du XXe s., en particulier l’Art Nouveau, a profondément influencé la compréhension de l’art minoen (A. Evans était un lecteur de W. Morris) et en ce sens il faut visiter le palais de Cnossos comme un palais Art Nouveau d’un genre inattendu.

=> Lire l’article Universalis sur la Crète antique

=> Lire l’article Britannica sur Cnossos