De l’utilité sociale des ragots

Ne culpabilisez plus si vous consacrez une bonne partie de vos heures de bureau à ragoter avec (et sur) vos collègues. Le commérage augmente l’intelligence et la productivité. Telle est en tout cas la thèse du sociologue allemand Christian Schuldt. Les entreprises au sein desquelles s’échangent beaucoup de potins se distingueraient par un esprit d’équipe plus développé. Même phénomène au sein du couple : « Les cancans quotidiens garantissent une intimité durable », explique Jörg Thomann dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Le commérage serait donc un formidable vecteur de lien social, l’équivalent pour les humains de l’habitude observée chez les singes de s’épouiller mutuellement.

« Le cancanier va à l’encontre de l’impératif de discrétion et le respecte tout à la fois, puisqu’il ne confie son potin qu’à des personnes choisies », explique Schuldt. De fait, poursuit le sociologue, « partager un secret fonctionne comme un délit de corruption avec deux malfaiteurs : celui qui corrompt et celui qui se laisse corrompre ». Avec des avantages réciproques pour les deux : celui qui dévoile le secret augmente son prestige ; et celui qui le reçoit acquiert une information qui peut s’avérer précieuse.

Schuldt retrace toute l’histoire du commérage. Il rappelle notamment qu’au Moyen Âge les femmes s’y adonnaient au lavoir et risquaient rien que pour cela le pilori. Mais on ignorait alors qu’elles développaient ainsi leur intelligence et leur productivité…

Paysan bio avant la lettre

En 1938, les menaces de guerre conduisent un écrivain américain très en vue à quitter la France, où il vivait depuis treize ans, pour son Ohio natal. À 44 ans et avec quatorze romans à son actif, dont un prix Pulitzer, Louis Bromfield décide de changer de vie et de devenir agriculteur, comme l’étaient ses parents et ses grands-parents. « J’ai connu toutes sortes de gens, dans bien des pays, proclame-t-il. Mais aucun ne vaut un bon fermier pour la camaraderie, la qualité de conversation et l’intelligence. » Il achète un domaine et entreprend d’y mettre en pratique ses idées en matière agricole. The American Interest relève le caractère prémonitoire de son rejet de l’agriculture intensive, toujours plus gourmande en engrais, en pesticides et en subventions. Sur sa ferme de Malabar (Ohio), il refuse donc tout engrais chimique, prête attention au bien-être du bétail, se soucie de la qualité des aliments. Bref, il respecte l’ensemble des préceptes de l’agriculture biologique moderne, résume la revue.

Ses apologies du retour à la terre connurent de son vivant un large succès : livres, causeries radiophoniques et prêches enflammés du week-end devant quelque deux mille personnes. On se presse à Malabar pour admirer son exploitation, se délecter de ses produits. On peut aussi y apercevoir au passage une célébrité. L’homme qui a, durant ses années parisiennes, aidé à lancer Hemingway et Fitzgerald, a conservé des relations dans la jet-set. Les stars d’Hollywood, à commencer par son ami Humphrey Bogart, lui rendent régulièrement visite.

Pourquoi Bromfield ne figure-t-il pas au Panthéon des tenants de l’agriculture biologique ? Sans doute parce que les manières de notre écrivain aux champs ne plairaient guère aux adeptes actuels du retour à la nature. Sa ferme modèle comptait pas moins de trente-deux pièces. Dans le hall trônait un piano de concert. Et ce train de vie fastueux devait plus à ses droits d’auteur qu’aux revenus de son exploitation, qui n’a jamais été rentable. Car Bromfield ne se transforme pas en un Giono américain. Il continue à publier des romans à succès bien éloignés du monde rural : fresque historique durant la guerre de Sécession, récit d’espionnage dans le Paris occupé, mélodrame dans la bonne société de l’Inde coloniale… Last but not least, il était proche des républicains, comme le rappelle la revue « néocon » First Principles qui recommande la lecture de Bromfield à tous les conservateurs américains.

Louis Bromfield, Pleasant Valley, Ballantine Books, 1943 ; Malabar Farm, Wooster Books, 1947.

 

Controverses et transgressions au « Booker prize arabe »

Un exercice paralittéraire qui présente de sérieuses difficultés est l’organisation de prix. De bons esprits ont lancé en 2007 le « Prix International de Fiction Arabe » (IPAF), communément appelé le « Booker prize Arabe », un prix qui a connu aussitôt un très vif succès, et qui, écrit Youssef Rakha  dans The National, « est devenu pour le monde arabe l’alpha et l’oméga du talent littéraire ».

Hélas, le jury de ce prix est fortement divisé- ce qui n’est pas un phénomène à proprement parler nouveau, ni surtout spécifiquement moyen-oriental – mais il l’est selon des clivages nationaux, politiques, et même religieux, ce qui complique sérieusement les affaires.  Pour le cru 2010, les choses se présentaient extrêmement mal, car une controverse passionnée s’était déjà déclenchée à propos de la publication, en novembre dernier, de la long list.

Il faut dire que les 16 livres présélectionnés traitent tous de sujets extrêmement chauds, et le font avec une insolence, voire même une verdeur courageuse. L’un  d’eux, par exemple, raconte les amours difficiles d’un dignitaire palestinien et d’une actrice israélienne (ce récit très représentatif « de la littérature de résistance post- Oslo finit sans surprise dans un bain de sang) (1). « Un jour couvert sur le West  Side » (2) montre une paysanne libanaise confrontée aux difficultés – et aux bonheurs – de l’immigration. Le plus culotté, « Quand vieillissent les Loups », d’un écrivain jordano-palestinienne, offre une peinture sulfureuse d’Ammân « en proie à la répression politique et sexuelle et à la lutte pour le pouvoir entre les intellectuels et les leaders religieux ».

Sur cet arrière-plan, pas étonnant que les passions se déchaînent et que les jurés se déchirent. Ils le font en s’accusant mutuellement d’être à la solde de tel ou tel groupe de pression. À quoi s’ajoute une dimension nationale : le prix a déjà couronné deux fois des écrivains égyptiens, et donc pour cette année ceux-ci ont pratiquement été rayés de la liste. À leur place, en posture de favori, un auteur libanais, Ulwiya Subh, une femme qui plus est. Mais la presse a aussitôt fait état d’un accord clandestin en sa faveur (et de fait il semble que tous les membres du jury soient d’une façon d’une autre des  parents ou des relations de Subh). L’Égypte a hurlé au complot ; il y a eu des volées d’insultes échangées par voie de presse, et peut-être même des coups ; et la Libanaise a été prestement rayée de la liste.

Au final, c’est un auteur saoudien qui a été couronné, et a reçu les 60 000 $ du prix: Abdol Khal, dont le roman «Des Gerbes de feu hautes comme des châteaux », comptait également parmi les favoris. Khal a l’avantage d’être un auteur reconnu, et de n’être ni égyptien ni libanais. Il n’empêche, le jury a fait un choix courageux :  le roman , situé à Djeddah, décrit impitoyablement la violence, l’injustice politique et surtout l’oppression sexuelle qui sévit dans les hautes couches de la société saoudienne, une société « prise en étau entre l’horreur de l’inégalité et l’absurdité de la puissance», selon les termes de Youssef Rakha. Difficile de savoir comment réagira le public devant ce choix, le public saoudien du moins : les oeuvres d’Abdol Khal sont déjà interdites dans le royaume.

(1) The Lady from Tel Aviv, par Rabie Al Madhoun
(2) par Mohamad al Mansi

Une Atlantide amazonienne

« Nous pensons presque toujours que les mythes sont des histoires naïves qui enveloppent les songes des enfants et l’ignorance des primitifs. Ils sont bien plus que cela », écrivait le critique littéraire José Castello dans l’hebdomadaire brésilien Época à propos du dernier livre de Milton Hatoum, Orphelins de l’Eldorado, qui est sorti hier en France, chez Acte Sud.

Cette romance initiatique articulée au mythe de la cité perdue est le quatrième livre d’un auteur que beaucoup considèrent comme le plus grand écrivain brésilien du moment. L’auteur répondait à une commande des éditions Houghton Mifflin pour le lancement de la collection « Mythes ». Ambassadeur des lettres brésiliennes, Hatoum a décidé de s’attaquer au mythe de l’Eldorado en plongeant dans l’abondante littérature sur le sujet. C’est sans doute pourquoi l’écriture du roman ne fut pas une partie de plaisir, confiait-il à la Folha de São Paulo.

Comme dans ses précédents romans, l’histoire se déroule en Amazonie. Le personnage principal, Arminta, circule d’une ville à l’autre (Manaus, Belém et l’imaginaire Vila Bela), observant sans illusions le déclin économique d’une région qui fut autrefois la mine d’or de l’Empire portugais. À Vila Bela, il s’éprend de la belle Dinaura, dont la disparition fait peu à peu glisser l’histoire vers la légende. On raconte en effet que des jeunes filles se seraient autrefois laissé séduire, aux abords du fleuve, par des crapauds, des serpents et des dauphins qui les auraient entraînées jusqu’aux ruines d’une cité perdue, le fameux Eldorado, jadis englouti par « les eaux puissantes et obscures de l’Amazone », dont Hatoum fait le véritable personnage central du roman. L’écrivain brésilien opère ainsi un rapprochement inattendu entre la cité d’or qui fascinait les conquistadors, et l’Atlantide, autre cité utopique. Séduit par le style du récit, « délicat mélange d’imprécision et d’élévation par lequel les personnages transitent à la frontière entre légende et histoire », José Castello ne tarit pas d’éloges sur cette fable, « probablement le récit le plus inspiré de Milton Hatoum », qui « célèbre la force des mythes », mais en « indique en même temps les limites ».

=> Ecouter un extrait lu des Orphelins de l’Eldorado

=> Lire l’article Universalis sur l’Eldorado

=> Lire l’article Britannica sur l’Eldorado

L’altruisme, c’est tout naturel…

Longtemps, nous avons jugé l’animal incapable du moindre sens moral. Pour la philosophie et la religion comme pour la science, son comportement n’avait qu’un seul objectif : survivre et se reproduire, à tout prix. L’homme devait au seul processus de civilisation le fait d’être capable d’altruisme. L’idée que l’entraide, l’empathie, la compassion puissent avoir une origine biologique relevait de la pure ineptie.

Depuis quelques années, de nombreux scientifiques ont entrepris de démonter ces certitudes. Au premier rang, le primatologue Frans de Waal. « L’homme est peut-être un loup pour l’homme, souligne Christine Keneally dans Slate à propos de son dernier livre, L’Âge de l’empathie. Mais les loups sont souvent adorables les uns envers les autres. » Au terme de longues années de recherches sur les animaux sociaux, la chose est claire : l’empathie est aussi naturelle que l’agression. En comparant le comportement de ces différents animaux, et en les mesurant aux nôtres, de Waal révèle au total « la véritable anatomie du psychisme social », résume Christine Keneally. Une « avalanche » de données récentes atteste ainsi selon de Waal la présence chez les chimpanzés, les chiens, les éléphants, et même certains oiseaux de cette disposition que nous pensions spécifiquement humaine : l’« aide ciblée », la « capacité de nous mettre à la place d’un individu dans le besoin et, surtout, de lui fournir l’aide adéquate ».

Pour l’auteur, il est donc grand temps de réviser notre conception de la place de l’homme dans la nature. Un message qui s’adresse à ceux qui font de la morale humaine une exception miraculeuse, mais aussi aux cyniques qui tentent de réduire la morale à des conventions arbitraires.

Le long effondrement de l’URSS

L’ancien Premier ministre russe Egor Gaïdar est décédé le 16 décembre 2009, à 53 ans. La mort de l’homme qui avait œuvré à la transition économique du pays, au début des années 1990, a fait couler beaucoup d’encre tant ses réformes divisent encore. Son ouvrage majeur La chute de l’empire soviétique. Leçons pour la Russie d’aujourd’hui, publié en 2006, vient d’être traduit en français. Truffé de tableaux, graphiques et citations tirées des correspondances interministérielles, il restitue minutieusement les mécanismes qui ont mené l’URSS à la catastrophe financière et monétaire qui a sonné le glas du système communiste.  

« C’est devenu un lieu commun de corréler la fin de l’URSS avec la chute des prix du pétrole au milieux des années 1980. Gaïdar reformule cette thèse : ce ne sont pas les prix du baril qui ont tué l’Union soviétique, mais l’incapacité à s’y adapter. De son point de vue, presque toute la politique économique de l’URSS depuis la fin des années 1920 apparaît comme un long cheminement vers l’effondrement », rapporte Nikolaï Silaev, journaliste politique du magazine Expert.

Pour Gaïdar, les racines du mal remontent à la collectivisation, lancée en 1929 par Staline et qui abolit la propriété privée dans les campagnes russes. Le secteur agricole s’écroule. « Un pays qui nourrissait de son pain la moitié de la planète, devient en vingt ans l’un des plus gros importateurs de produits alimentaires », résume Irina Iassina dans Knijnoe obozrenie, un magazine dédié aux livres.

La découverte de gisements de pétrole en Sibérie dans les années 1960 n’est, pour Gaïdar, qu’une « illusion ». Elle ne fait qu’offrir un sursis à l’Union soviétique. Tant que les prix des hydrocarbures sont élevés, le pays a suffisamment de devises pour importer les denrées alimentaires. Mais à partir des années 1980, quand l’URSS ne peut plus vendre son pétrole au prix espéré, la dette extérieure s’accroît de façon vertigineuse, les retards de paiements se multiplient et les banques occidentales cessent de prêter. Le système, fondé sur des bases fragiles et malsaines, implose.

Avec ce livre Egor Gaïdar espérait battre en brèche le mythe d’un empire soviétique stable et puissant, ruiné par les ennemis extérieurs. Une opinion largement répandue dans l’opinion russe, et que l’économiste jugeait dangereuse.

Renaud Egreteau : « Aung San Suu Kyi manque de machiavélisme »

L’article que nous publions évoque « l’âge d’or » qu’aurait traversé la Birmanie entre 1948 et 1962. Le pays a-t-il en effet connu un pareil âge d’or ?

Cette vision est le produit de notre perception de la Birmanie actuelle. L’Occident a développé l’image d’une Birmanie merveilleusement démocratique, républicaine, riche et socialement avancée dans les années 1950. Comme si, avant 1962, la Birmanie offrait un paysage sociopolitique des plus radieux. Les années 1950 ont pourtant été celles de l’explosion de la guerre civile et des conflits interethniques que le gouvernement parlementaire du Premier ministre U Nu entendait déjà régler par les armes, laissant ainsi l’armée birmane libre de ses opérations de contre-insurrection à la périphérie du pays. La scène politique était aussi très factionnalistes ; l’administration civile, scolaire et judiciaire était complètement désorganisée par le départ des Indiens et des Britanniques après l’indépendance, et l’économie peinait à retrouver son niveau d’avant 1941 du fait même de l’instabilité.

Quels sont les fondements de l’actuelle xénophobie de la junte ?

L’idéologie de la junte au pouvoir est le produit de l’histoire de l’armée mais aussi de la société birmane. Elle n’a rien d’anachronique, à cet égard. Le mouvement nationaliste birman s’est articulé dans les années 1930 autour de violents sentiments anti-indiens et anticoloniaux, inspiré par une fascination pour le modèle impérialiste et fasciste japonais. Cette idéologie xénophobe de l’élite birmane s’est renforcée au cours des années 1950, nombre d’insurrections ethniques étant soutenues par « l’étranger » (Chine, Thaïlande, Pakistan Oriental, Occident). Apres 1962, le régime militaire de Ne Win se fonda sur des politiques ouvertement racistes visant tant les minorités « étrangères » (Indiens, Chinois, Anglo-européens) que non-Bamar (Karens, Kachins, Chins, Mons…). La « voie birmane vers le Socialisme » énoncée par Ne Win en 1963 s’inspirait fortement des idéaux fabiens, saint-simoniens et plus largement marxistes qui avaient été au cœur du débat politique dans les années 1950, en se démarquant toutefois de l’influence maoïste et soviétique. Le nationalisme autarcique et xénophobe birman l’emportait ainsi sur tout alignement. La majeure partie des généraux de la junte actuelle ayant été formée à l’école de ce régime, tous ont depuis logiquement développé une haine paranoïaque du monde extérieur.

L’article que nous publions  fait le portrait d’une Aung San Suu Kyi en piètre stratège politique. Etes-vous également de cet avis ?

Aung San Suu Kyi a été en effet parfaitement iconifiée par l’opinion publique internationale en leader morale, porteuse d’une lutte démocratique juste, noble et « universaliste ». Elle est enfermée, mythifiée dans ce rôle qui lui impose de conserver – parfois malgré elle – une stature parfaitement éthique et des positions morales la présentant comme intransigeante, peu disposée à la négociation. Car la politique est affaire de compromis, de marchandages, de ruses. Aung San Suu Kyi est loin, tant par principes que par inexpérience, de montrer tout le machiavélisme nécessaire à la survie politique en Birmanie. A la différence d’Indira Gandhi ou de Benazir Bhutto, elle n’a pas été formée politiquement auprès de son père (assassiné alors qu’elle avait deux ans) ni lors de ses années d’études ou de mère de famille à l’étranger. Régulièrement assignée a résidence depuis 1989, elle n’a pas pu, ni su, s’entourer de conseillers politiques ou économiques, d’ « éminences grises », encore moins s’enrichir d’une culture politique qui lui fait défaut. Elle est cependant un personnage « politique » incontournable, dont le rôle s’avérera sûrement plus crucial une fois la transition démocratique véritablement enclenchée. L’armée aura besoin  d’elle pour mener à bien le processus de réconciliation nationale en marche dans le pays.

L’article suggère que la Ligue Nationale pour la Démocratie (la parti politique fondé par Aung San Suu Kyi) pourrait être aujourd’hui trop affaiblie pour pouvoir gouverner. Qu’en pensez-vous ?

Plus de vingt ans après sa création, la Ligue Nationale pour la Démocratie est effectivement engluée dans ses principes fondateurs, dans sa hiérarchie vieillissante (parfait reflet cependant des traditions birmanes), et minée par le musellement de son icône majeure et de ses autres leaders les plus actifs (U Tin Oo, dans la jeune génération). Certes, si les élections de 2010 se déroulaient de façon libre et démocratique, la LND aurait toutes les chances de les remporter, mais plus par défaut que par enthousiasme.

Qu’en est-il du régime ? Quelles sont ses forces et ses faiblesses ?

Le régime est dans une position plus favorable aujourd’hui qu’il y a vingt ans. L’armée est plus forte et plus nombreuse (quelque 350 000 hommes), la hiérarchie militaire est solide, les officiers sont fidèles et il y a au final peu de désertions, à l’exception de (jeunes) soldats de rang dans les zones insurrectionnelles. L’opposition démocratique le sait, elle ne dispose ainsi aujourd’hui d’aucun « déserteur » d’envergure, ayant reniè la Junte pour rejoindre ses rangs, aucun officier vénéré ayant retourne sa veste, ce qui ne facilite pas les négociations. L’Armée birmane est plus qu’un Etat dans l’Etat, elle « est » l’Etat birman, contrôlant les institutions, les administrations, et l’économie légale. L’idéologie et la propagande nationaliste fonctionnent parfaitement. Si nombre de militaires semblent prompts a désapprouver la gestion globale du pays par une junte minoritaire et peu flexible, la cohésion est de mise tant l’incertitude serait grande pour toute une armée, les familles de militaires ou membres du gouvernement et des administrations dans l’hypothèse d’un effondrement brusque du régime. De même, si l’économie birmane est engluée dans son sous-développement, les échanges commerciaux transfrontaliers et les dividendes tirés des ressources naturelles (bois, gaz naturel, pierres précieuses…) empêchent toute banqueroute subite. Tout concourt au maintien de l’armée à la tête du processus décisionnel.

La « feuille de route vers la démocratie », et les élections multipartites prévues en 2010, relèvent-elles donc du pur simulacre, comme on le dit souvent ?

Le programme proposé par la junte birmane n’est pas aussi fantasque qu’on l’imagine. Seule la pratique et l’interprétation de cette feuille de route vers une « démocratie disciplinée » nous diront si la transition birmane se fera rapidement au non. Les élections de 2010 ne seront certainement pas libres et transparentes, mais celles qui ont amené Hamid Karzai à un second mandat en Afghanistan ne le furent pas non plus.

Au total, qu’est-ce qui peut faire sortir la Birmanie de l’impasse dans laquelle elle semble engluée ?

Le temps. La Birmanie fera surement l’expérience de sa transition politique, démocratique et économique sur le temps long. A la communauté internationale de l’y aider en favorisant patiemment un développement durable, y tissant des réseaux sociaux, humanitaires, éducatifs et même financiers permettant à la population birmane de trouver les ressources qui lui faciliteront l’apprentissage « à la birmane » de la transition, de la démocratisation, de la réconciliation et de la croissance. Certes le régime en tirera très certainement profit sur le court-terme, mais un patient développement de la société birmane permettra à cette dernière de se constituer en alternative crédible a une armée omnisciente.  Apres tout, le mot « démocratie » n’existe pas en langue birmane ; aidons les Birmans à l’inventer selon leur propre culture.

=> Lire l’article Universalis sur la Birmanie
=> Lire l’article Britannica sur la Birmanie

Villepin et l’esclavage

«Aujourd’hui, la France veut regarder en face cette tragédie qui a laissé tant de plaies ouvertes à travers le monde dans sa propre chair. Mais elle veut se souvenir aussi des grands combats contre l’esclavage nourris par l’idéal des Lumières et portés par l’élan de 1789 », écrivait Dominique de Villepin dans son avant-propos aux Mémoires des esclavages d’Édouard Glissant. Paru en 2007, ce livre quasi officiel était destiné à consacrer la fondation d’un Centre national pour la mémoire des esclavages et de leurs abolitions, centre prévu depuis 2004 mais toujours en devenir.

La belle rhétorique que voilà, observe l’universitaire américain Brent Hayes Edwards dans la London Review of Books, rendant compte du livre de Glissant mais aussi d’un ouvrage de l’historien Christopher Miller sur le « triangle atlantique français ». Les ténors des Lumières avaient une position ambiguë sur l’esclavage et la France révolutionnaire n’était nullement à l’avant-garde de la modernité. Montesquieu critique l’esclavage de l’Amérique hispanique, mais ne mentionne pas l’esclavage français. Rousseau dit que l’homme « est partout dans les fers », mais n’évoque pas les chaînes réelles enserrant les membres des Africains. Voltaire a investi indirectement dans la traite des Noirs et se réjouissait d’apprendre, en 1768, qu’un navire négrier portait son nom. « Miller dresse un tableau dévastateur du “caractère anémique” de la littérature abolitionniste » avant, pendant et après la Révolution, écrit Edwards. Contrairement à ce qui s’est passé en Angleterre, les abolitionnistes ont « échoué à former un mouvement même au sens le plus vague du terme ».

Entre 1815 et 1831, la flotte anglaise tenta d’enrayer la traite des Noirs française, arraisonnant les navires négriers. En 1820, La Jeune Estelle fut ainsi poursuivie par un navire anglais au large de la Martinique. L’ayant arraisonnée, les Anglais trouvèrent, dans une barrique restée sur le pont, deux jeunes filles noires attachées. Ils avaient vu les marins français, pendant la poursuite, jeter à la mer une bonne quantité de barriques.


Les hébergeurs vidéo vont bientôt « parler »

« Le gouvernement italien vient de faire adopter un décret très polémique obligeant les sites qui distribuent des vidéos sur Internet à demander une licence auprès du ministère des télécommunications », lit-on dans Le Monde du 25 février 2010

Après la condamnation des dirigeants de Google Italie accusés de n’avoir pas retiré assez tôt une vidéo montrant l’agression d’un trisomique (lire « Google va-t-il parler ? ») les Italiens s’attaquent au statut de l’hébergeur. Celui-ci, établi à la fin des années 1990, alors qu’Internet était avant tout perçu comme un outil de correspondance et de transactions, bénéficiait de la règle générale du secret des communications faisant qu’un transporteur n’est pas responsable de l’usage fait de ses services. Néanmoins, avec le déploiement de la fonction médiatique du réseau, Internet est devenu un formidable outil de publication. De là de très nombreux différends liés à la nature de la fonction de média : publication de données privées, contournement du droit d’auteur, désinformation, diffamation, indécence…

Le problème fondamental d’un média est de faire circuler du signifiant d’une source identifiée vers des publics anonymes. Si cette fonction n’est pas convenablement régulée, rien n’empêche que le signifiant émis soit trompeur, falsificateur, criminogène, etc. Dans l’univers matériel, les investissements lourds associés aux tâches de publication — impression et distribution des supports — ont imposé aux éditeurs d’avoir une raison sociale, laquelle engage leur responsabilité vis-à-vis des lois sur l’émission d’information publiques. Cette situation a permis de faire intégrer — les économistes disent internaliser — par les éditeurs, les règles de modération ou de censure imposées par la société. 


La déresponsabilisation des hébergeurs engagés dans des tâches de publication s’est d’abord résolue par des règles de censure ex-post, enjoignant ceux-ci de retirer à la demande les contenus illicites (notice and take down). C’est faute d’avoir obtempéré assez vite que les hébergeurs italiens se sont fait condamner.

Néanmoins, ce jugement ne met pas les sociétés à l’abri de la diffusion très rapide d’informations nocives circulant de façon virale. De là la volonté croissante des Etats, à commencer par l’Italie, de revoir le statut des hébergeurs en plaçant leurs activités de publication sous statut d’éditeur. Ce faisant, l’Etat italien se montre infiniment moins normatif qu’Apple : faisant jouer son statut d’éditeur, l’App Store vient en effet de retirer du marché quelque 5 000 applications « sexuellement inappropriées », selon des critères dignes des ligues de vertu des années 1930. On imagine mal Sylvio Berlusconi réclamer une telle décision…

Le décret italien revient à imposer aux muets de s’ériger en « qui parle » et par là, d’endosser symboliquement la profération de propos publics. Au plan économique, il s’agit, ni plus, ni moins, d’une décision d’internalisation comparable, dans le registre du symbolique, au principe pollueur-payeur.

Retrouvé – Un Laurence Pernoud de la Renaissance

Si le mot obstétrique n’apparaît qu’au XIXe siècle, la science moderne de l’accouchement est née trois siècles plus tôt. Revisitant les préceptes de l’Antiquité, se passionnant pour l’étude de l’anatomie féminine, plusieurs médecins publient à la Renaissance des manuels pratiques à l’usage des femmes enceintes et des matrones. The Birth of Mankind (« La naissance de l’humanité »), de l’Anglais Thomas Reynalde – ouvrage introuvable tout juste réédité par l’universitaire britannique Elaine Hobby –, en est un exemple typique.

Éminent médecin, Reynalde (parfois orthographié Raynalde) est ainsi l’un des premiers (après Lucrèce) à s’opposer à la doctrine issue d’Aristote qui n’accorde à la matrice féminine qu’un rôle passif de réceptacle dans la fécondation. Les « pierres » (les ovaires) produisent, selon lui, une semence distillée du sang lors de l’acte sexuel, qui se conjugue à celle de l’homme. L’enfant doit donc remercier sa mère, plus que son père, d’être au monde, affirme-t-il dès l’introduction.

Reynalde, qui dit écrire « pour l’amour des femmes », s’efforce de transmettre son savoir de manière accessible. Les vaisseaux sanguins sont ainsi comparés aux vrilles du lierre, et l’urètre à l’embouchure d’un soufflet. De même, il écrit en anglais, non en latin. Et les éditions de son livre qui se succèdent entre 1540 et 1654 – date à laquelle l’introduction du forceps en a rendu les préceptes obsolètes – ont la forme de petits livres bon marché. Surtout, son propos ne se cantonne pas à la description de l’anatomie génitale et aux conseils pratiques à l’usage des sages-femmes. Il traite également du choix des nourrices (préférer les brunes pas trop grosses entre 22 et 40 ans), du soin des maladies infantiles (en cas de diarrhée, baigner dans l’eau de rose) et même de la manière de se refaire une beauté après l’accouchement. « La place importante de ce chapitre suggère la puissance du lien symbolique entre beauté et fécondité », observe Katharine Craig dans le Times Literary Supplement.

En filigrane, le livre offre bien des pistes pour une histoire de l’intime féminin à la Renaissance. Ses remarques sur le fait que les saignements post-partum sont particulièrement fréquents lorsque la femme a été « frappée ou poussée » suggèrent par exemple que la violence conjugale devait être répandue, commente Katharine Craig.