Internet contre la démocratie ? – Pour en finir avec le cyberoptimisme

Tim Berners-Lee a inventé le Web l’année de la chute du Mur de Berlin, deuxans avant la fin de l’apartheid. Il se persuada très tôt du rôlepositif, voire révolutionnaire, que ce nouvel instrument pourrait jouersur le plan de la démocratie. Avec le Web, Internet offrait désormais àtout un chacun la possibilité de s’exprimer immédiatement dans lasphère publique et d’y laisser une trace visible par tous, dans lemonde entier. Bien avant l’apparition de Google et autres Twitter,l’outil affichait un énorme potentiel de rénovation civique. Dans lesvieilles démocraties, il promettait de bousculer les conservatismesinstitutionnels, qu’il s’agît des partis politiques, des organes de lapuissance publique, des dépositaires du savoir ou des grands médias. Ilannonçait aussi de nouveaux moyens de lutter contre les abus de pouvoiren tout genre et fournissait aux militants des meilleures causes unformidable levier. Quant aux États autoritaires, ils se voyaientpotentiellement menacés par ce nouveau moyen de nourrir les réseauxd’opposition, de les fédérer et de leur donner une audienceinternationale en temps réel.

Aujourd’hui que le Web est devenud’un usage aussi naturel que la brosse à dents, ces idées optimistesforment une sorte de vulgate, qu’il est mal vu de contester. On necompte plus les manifestes et les ouvrages chantant le « triomphedémocratique du Web » (selon l’historien américain Roy Rosenzweig) oula « cyberdémocratie » (selon le philosophe québécois Pierre Lévy). EnFrance, un livre récent s’intitule : Comment le Web change le monde. L’alchimie des multitudes. Une puissante idéologie s’est constituée, faisant du « raz-de-marée numérique » un vecteur de progrès politique.

Oui,le Web a ouvert de nouveaux canaux d’expression et fait bouger le socledu débat public. Non, il ne favorise pas par nature un progrès de ladémocratie, ni même de l’idée démocratique. C’est la thèse de notredossier, qui s’articule autour de deux constatations. La première estétayée par un analyste américain d’origine biélorusse, Evgueni Morozov.Il explique comment les régimes autoritaires disposant d’un minimum decompétences ont appris à exploiter le Web pour déstabiliser les réseauxde la dissidence. Qu’il s’agisse de la Russie, de la Chine ou del’Iran, l’usage du Web fait désormais le jeu des États nondémocratiques. Par ailleurs, nul ne l’ignore, le Web est un outilprivilégié des groupes antidémocratiques, terroristes, négationnisteset tutti quanti.

Seconde constatation : la« démocratisation » de l’accès au savoir rendue possible par Internetest largement un trompe-l’œil. Symbole de cette « démocratisation »,Wikipédia, qui reçoit chaque mois 330 millions de visiteurs.L’encyclopédie est très utile pour ceux qui ont reçu le bagagenécessaire pour lire entre les lignes, risquée pour les autres. Enraison de la faiblesse de ses critères de validation, le site promeutune sorte de médiocratisation du savoir. Il est aussi une proie facilepour les individus ou les lobbies ayant des intérêts à défendre. Onlira avec profit le récit de Stacy Schiff, prix Pulitzer, etl’entretien avec Paul Duguid, spécialiste de l’information àl’université de Berkeley.

Entre ces deux constatations, nousfaisons état des doutes qui s’expriment quant à l’apport du Web audébat politique dans les démocraties elles-mêmes. A-t-il joué un rôledécisif dans l’élection d’Obama ? C’est peu probable. D’une manièregénérale, Internet semble moins favoriser l’ouverture d’esprit que lerenforcement des idées préconçues.

Notre dossier appellerait descompléments. Nous n’abordons pas la question du contrôle social et durespect des libertés. Le Web favorise les rapports sociaux mais aussil’intrusion dans la vie privée, de la part de particuliers oud’entreprises commerciales ; il expose à la diffamation et auxinformations fausses sur les personnes. Le Web diffuse des contenusculturels mais a propagé la croyance que des biens produits à grandsfrais, dans le domaine musical ou d’autres, peuvent être légitimementpillés. Ce faisant, il s’en prend à l’idée de propriété intellectuelle,l’un des acquis de la démocratie, et menace la production culturelle.Last but not least, avec ses sites généralistes et ses blogs, le Webdiffuse de l’information de qualité mais, si l’on fait le bilan, lesmoyens de production du « quatrième pouvoir » sont mis à mal. Il n’estque de constater la rapide diminution du nombre de correspondants àl’étranger des médias du monde entier.

Nous n’abordons pas nonplus la question du sens donné à l’adjectif « démocratique ». Le mot aacquis une valeur magique qui chloroforme les esprits. Il est utilisé àla fois pour désigner les traits qui distinguent un régime libéral d’unrégime autoritaire (respect du droit de vote et des libertés publiques)et pour évoquer une sorte de droit de tous à tout (le droit de tous àmanipuler le savoir, comme dans le cas de Wikipédia).

En toutétat de cause, notre propos n’est pas de prétendre qu’Internet seraitpar nature contre la démocratie (au sens premier du terme) mais dedénoncer l’idée qu’il opère forcément dans ce sens. Selon toutevraisemblance, mais sous réserve d’inventaire, Internet est commetoutes les technologies nouvelles : politiquement neutre. Internetjouera à l’égard des régimes politiques le rôle que les hommes luidonneront. Croire qu’il apporte obligatoirement un plus en termes delibertés ou de qualité de la gestion publique est une illusion. Commetoutes les illusions collectives, elle présente un danger.

 

Dans ce dossier :

 

La fièvre de l’or noir

Quels sont les ressorts cachés d’une des industries les plus puissantes du monde contemporain ? C’est à cette question que Tom Bower s’attaque dans The Squeeze. Cette enquête sur l’industrie pétrolière brosse un tableau sans concessions du comportement des majors occidentales.

La consultation de milliers d’articles de presse et pas moins de  250 entretiens ont été nécessaires pour écrire un ouvrage que Paul Mason considère comme un « hommage à la puissance de l’enquête journalistique », dans le Guardian. Deux décennies de transformations radicales, de scandales et de coups de théâtre sont ici racontés par le menu : « Bower décrit avec maestria les comptables écrasant les coûts, les majors écrasant leurs rivales, les gouvernements écrasant le secteur, les directeurs écrasant leurs pairs au conseil d’administration, et les traders s’écrasant les uns les autres », renchérit Duncan Campbell-Smith dans le Times Literary Supplement.

Depuis la grande crise pétrolière de 1973, le baril est devenu l’objet d’une spéculation sauvage, passant de 10 en 1973 à 150 dollars en 2009… En raison de la prochaine pénurie des hydrocarbures ? Bower en doute. Les coulisses de l’industrie pétrolière  pullulent de manipulateurs soucieux de maximiser leurs profits et capables d’échafauder pour ce faire des stratégies complexes. Le tapage médiatique sur la pénurie pourrait bien relever de l’intox plus que de l’info.

Mais, en se concentrant sur les trois principales entreprises du secteur – Shell, BP, et ExxonMobil – et leurs relations avec le marché spéculatif, Bower laisse de côté l’immense majorité des acteurs : il n’y a presque rien dans le livre sur les entreprises publique d’Arabie Saoudite, d’Iran ou de Libye. Ce qui laisse dubitatif le journaliste Salil Tripathi. Dans The Independent, il rappelle que ces entreprises privées ne contrôlent guère que 10% de l’exploitation mondiale.

Mais l’objectif de Bower est ailleurs, souligne le Times Literary Supplement : se focaliser sur les secteurs de l’industrie des hydrocarbures qui ont connu les plus grands bouleversements au cours des dernières années, et ont tissé des relations pour le moins ambiguës avec les milieux politiques. Il rappelle ainsi que la Cour suprême des Etats-Unis a fait passer en 2008 les dommages et intérêts dus pour le naufrage de l’Exxon Valdez des 5 milliards de dollars initialement prévus à 500 millions.

Le Web au service des dictatures

Dirigée par l’autoritaire président Alexandre Loukachenko depuis 1994, la Biélorussie, mon pays d’origine, est un lieu improbable pour une révolution Internet. Condoleezza Rice l’a un jour décrit comme « le dernier avant-poste de la tyrannie en Europe ».

La dernière élection présidentielle, en mars 2006, y a été suivie d’une révolution éphémère et manquée. Les premières manifestations furent brutalement réprimées. Devant l’inévitable échec des rassemblements publics, les protestataires firent appel à des formes plus créatives d’insurrection : les flash mobs. L’organisation de ces « foules éclair » passe par l’utilisation des médias sociaux ou des courriels, afin de réunir dans un lieu public un groupe de personnes qui se livrent alors, ensemble, à une action brève et souvent surréaliste. De jeunes Biélorusses se sont ainsi servis de la plate-forme de blogs LiveJournal pour organiser à Minsk une série de mobilisations porteuses de subtils messages antigouvernementaux. Lors de ces flash mobs, les jeunes souriaient, lisaient un journal ou mangeaient une glace. Il n’y avait rien d’ouvertement politique mais le message implicite était : « Mieux vaut lécher une glace que le cul du président ! » Les services de sécurité ont procédé à de nombreuses arrestations, mais leurs interventions ont été photographiées et les clichés postés sur LiveJournal et des sites de partage de photos comme Flickr. Des blogueurs occidentaux, puis les médias traditionnels ont repris l’information et attiré l’attention sur la brutalité de la répression.

Les flash mobs biélorusses sont citées en exemple

Les modalités de cette rébellion ont été depuis glorifiées par un groupe d’intellectuels, souvent occidentaux, convaincus que le militantisme numérique peut aider à renverser les régimes autoritaires. Les flash mobs biélorusses sont citées en exemple de la manière dont une nouvelle génération de contestataires épars, avec la technologie pour seule arme, peut s’opposer à l’État avec des moyens inimaginables en 1968 ou en 1989. Mais ces fanas du numérique racontent rarement la suite des événements.

L’idée de révolution numérique suscite beaucoup d’enthousiasme. En octobre dernier, j’étais invité à témoigner devant la Commission sur la sécurité et la coopération en Europe à Washington – un mélange hétéroclite de membres du Congrès, de diplomates et de responsables militaires américains. Ils organisaient une séance intitulée : « Twitter contre les tyrans : les nouveaux médias dans les régimes autoritaires ». J’aurais naguère volontiers accepté ce postulat, mais j’ai récemment changé de point de vue. De 2006 à 2008, j’ai travaillé dans l’ex-Union soviétique à des projets Internet financés par l’Occident, dont la plupart visaient à « promouvoir la démocratie par les blogs ». Mais j’ai fini par démissionner. Notre mission – utiliser Internet pour inciter les citoyens de régimes autoritaires à remettre en question le statu quo – avait tant de conséquences inattendues qu’elle semblait parfois nuire aux causes mêmes que nous voulions soutenir.

Pendant la séance, je fus le seul à exprimer une vision dissidente dans un océan d’optimisme. Dans un discours, le sénateur républicain Sam Brownback, connu pour ses opinions chrétiennes conservatrices, nous a adjurés d’« abattre les nouveaux murs du XXIe siècle, les murs numériques et la technologie avec laquelle les tyrans exercent la censure électronique ».

 

Les médias sociaux ont créé un panoptique numérique

Jon Stewart, animateur de l’émission satirique The Daily Show, s’est moqué récemment d’un député pour qui la Toile était en train de libérer les populations d’Irak, d’Afghanistan et d’Iran : « Comment ? On aurait pu les libérer par Internet ? Pourquoi a-t-on envoyé l’armée alors qu’on aurait pu le faire de la même façon qu’on achète une paire de chaussures ? » Malheureusement, les esprits critiques de cette trempe sont rares. La plupart des médias, si grincheux dès qu’il s’agit de l’impact de la Toile sur leur secteur, continuent de fournir des exemples poignants de l’affinité entre la contestation politique et les médias sociaux. Et la liste est impressionnante : moines birmans défiant une méchante junte au moyen d’appareils photos numériques [lire notre article sur la Birmanie] ; adolescents philippins lançant une « révolution textuelle » par SMS ; militants égyptiens utilisant l’encodage pour échapper au regard omniprésent des Moukhabarat (les services secrets) ; et même des écologistes brésiliens utilisant les cartes Google pour montrer les effets de la déforestation dans le delta de l’Amazone. Sans parler de la Moldavie, de la Chine et de l’Iran… Désormais, nous dit-on, ces cyberdissidents mènent leurs luttes en ligne : ils ont troqué les tracts pour les messages Twitter et délaissé le fax pour l’iPhone.

Mais ce n’est pas ce qui s’est passé en Biélorussie. Après la première flash mob, les autorités ont commencé à surveiller By_mob, la communauté LiveJournal où étaient annoncés les mouvements. La police a commencé de venir aux manifestations, arrivant même souvent avant les participants. Non seulement elle a arrêté des manifestants, mais elle a, à son tour, pris des photos. Ces clichés – ainsi que ceux mis en ligne par les manifestants – ont permis d’identifier les fauteurs de troubles ; bon nombre d’entre eux ont ensuite été interrogés par le KGB, menacés de renvoi de l’université, ou pire. Ces actes d’intimidation ne sont pas passés inaperçus. Seul le noyau dur des militants continuait de venir aux rendez-vous. Les médias sociaux ont créé un panoptique numérique qui contrecarrait la révolution : ses réseaux, qui relayaient la peur publique, ont été infiltrés et complètement écrasés par l’État (1).

Le gouvernement biélorusse ne semble pas du tout gêné d’avoir arrêté des gens pour consommation de glaces. Malgré ce que vous disent les fanas du numérique, l’apparition de nouveaux espaces de dissidence sur le Web offre également de nouveaux moyens de la repérer. Le militantisme analogique ne comportait guère de danger : si une branche d’un réseau de contestation se faisait arrêter, le reste du groupe ne craignait pas grand-chose. Mais aujourd’hui, l’accès à la messagerie d’un activiste met aussi sur la sellette tous ses interlocuteurs. Résultat : les opposants jouent au chat et à la souris avec les autorités, tentant de leur échapper en occupant des créneaux inhabituels. En Iran, des dissidents se retrouvaient sur Goodreads, un réseau social international réunissant des amateurs de lecture. Ils y discutaient tranquillement de politique et de culture, à l’abri des censeurs… jusqu’à ce que le Los Angeles Times publie obligeamment un article sur le phénomène, refilant le tuyau aux autorités.

Sans le vouloir, les réseaux sociaux ont facilité la collecte de renseignements sur les groupes militants. La moindre erreur dans le réglage des paramètres de sécurité d’un seul profil Facebook peut compromettre la sécurité de beaucoup d’autres. Une étude réalisée par deux étudiants du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et publiée en septembre 2009 a révélé qu’il était possible de deviner l’orientation sexuelle de quelqu’un grâce à ses amis Facebook : mauvaise nouvelle pour ceux qui vivent dans des contrées où l’homosexualité peut valoir des passages à tabac et la prison. En outre, de nombreux régimes autoritaires font appel à des sociétés spécialisées dans l’extraction de données pour identifier les fauteurs de troubles. Ainsi de l’entreprise chinoise TRS Technologies : « Grâce à notre technologie, s’enorgueillit-elle, le travail de dix cyberpoliciers peut être fait par un seul. »

 

Les trois arguments de la « démocratie des twitts »

Cela ne signifie pas que la cyberdissidence soit une illusion. La théorie de la « démocratie par les twitts » comporte trois principaux arguments. Premièrement, et malgré mes réserves, Internet peut, s’il est bien utilisé, procurer aux dissidents des outils de communication sûrs et bon marché. Les militants russes peuvent remplacer le téléphone, peu fiable, par Skype, difficile à mettre sur écoute. Des dissidents peuvent encoder des courriers électroniques, diffuser des documents antigouvernementaux sans laisser de traces écrites, et contourner les filtres Internet au moyen d’outils intelligents. Il est devenu plus facile d’être une « ONG individuelle » : avec Google Docs, on peut réaliser soi-même sa publication, en réduisant ainsi les risques de fuites. Deuxièmement, les nouvelles technologies rendent la répression sanglante plus risquée, car la police est cernée par des appareils photo numériques et les clichés peuvent être envoyés rapidement aux agences de presse occidentales. Certains gouvernements, comme la Birmanie et la Corée du Nord, se moquent de paraître brutaux, mais beaucoup d’autres s’en soucient. Troisièmement, la technologie réduit le coût marginal de l’opposition, en aidant à transformer des indécis en contestataires aux moments décisifs. Une étudiante iranienne apolitique, par exemple, peut découvrir que tous ses amis Facebook manifestent, et décider de participer.

Ce troisième point nécessite toutefois un examen minutieux. L’argument est le suivant : grâce à Internet, les autorités ont perdu le monopole de l’information, car les citoyens ont accès à d’autres sources de connaissance et peuvent mettre en place une organisation plus sûre. De nombreux individus en profiteront pour en apprendre davantage sur la démocratie, ce qui les émancipera de la propagande officielle. Ils utiliseront ce nouveau pouvoir pour pousser le gouvernement à rendre des comptes (comme cela s’est produit dans une certaine mesure en Chine, où des cybermilitants ont obtenu le renvoi de fonctionnaires locaux corrompus). Lors de la prochaine crise – comme l’élection iranienne truquée de 2009 ou la hausse du prix du carburant en Birmanie en 2007 –, les citoyens se tourneront vers Internet pour estimer l’impopularité du régime. Ils découvriront que d’autres partagent leur opinion, verront les manifestations et, si le régime n’a pas réagi par la violence, ils se joindront au mouvement pour former une « boule de neige » capable d’écraser la structure autoritaire la plus inflexible.

Les spécialistes des sciences humaines ont appelé ces boules de neige « cascades informationnelles ». Cela explique pourquoi, même si la plupart des citoyens pensent que la révolution ne triomphera pas, ils descendent tout de même dans la rue si tous les autres manifestent : il est impossible que tant de monde ait tort… L’exemple le plus connu de ce phénomène est sans doute celui qu’a décrit en 1994 Susanne Lohmann, politologue à l’université de Los Angeles. Elle cherchait à expliquer le soudain attrait des « manifestations du lundi » à Leipzig, en ex-RDA, à partir de septembre 1989. Selon elle, les indécis est-allemands ont regardé se dérouler les manifestations et, devant l’absence de représailles du gouvernement, ont décidé de s’y joindre. Dans les circonstances de l’époque, c’était pour eux la chose la plus rationnelle à faire.

On voit bien comment Internet peut amplifier les « cascades informationnelles » et ainsi renforcer la position des militants. Clay Shirky, le gourou américain d’Internet, l’a bien montré. Cet enfant chéri du monde des médias sociaux est consultant pour des organisations gouvernementales, des entreprises et des associations ; c’est aussi une mine pour les journalistes en quête de citations sur la manière dont Internet bouleverse la contestation. C’est aussi le principal responsable de la confusion intellectuelle ambiante sur le rôle politique d’Internet. Shirky a adapté les théories de Susanne Lohmann à l’ère de MySpace dans son bestseller, « À chacun de jouer ». Il a tiré principalement des événements de Leipzig la leçon suivante : Il faut « protester par des moyens contre lesquels l’État a peu de chances d’intervenir, et diffuser largement les preuves de ces actions ». Pourquoi ? Parce que les contestataires sont alors dans une situation gagnant-gagnant : « Si l’État ne réagit pas, ces éléments attestent que la contestation était sans risque. Si l’État réagit, les témoignages sur la répression peuvent contribuer à déclencher un tollé international. »

 

Internet bâtit une « infrastructure civique numérique »

Mais la vérité est souvent tout autre. En Biélorussie, la plupart des indécis ont observé la réaction de l’État et, agissant de manière rationnelle, sont restés encore plus tranquilles. En Iran, la célèbre photographie de Neda Agha Soltan, tuée dans la rue, s’est propagée sur Internet et est devenue un symbole de la « révolution verte ». Il est moins sûr qu’elle ait poussé le moindre indécis à bouger.

Les cascades informationnelles se transforment rarement en foules, même en l’absence d’exploitation de la peur par l’État. Les manifestations anti-Farc de 2008 en Colombie – organisées à l’aide de Facebook – ont été massivement suivies. Mais pas les manifestations anti-Chávez de 2009, pourtant initiées par le même groupe et avec les mêmes méthodes. L’objectif était de rassembler cinquante millions de personnes dans le monde, mais quelques milliers seulement ont répondu à l’appel. La même chose s’est produite lorsqu’on a tenté d’organiser des manifestations en Azerbaïdjan et en Russie.

Pourtant, même si la Toile ne fait pas toujours descendre les gens dans la rue, ses partisans ont un autre argument, plus subtil. Pour que la démocratie s’implante, disent-ils, il faut des mouvements civils contribuant à rendre les manifestations plus véhémentes, plus régulières et plus suivies. Une société civile dynamique peut défier le pouvoir en recueillant des renseignements sur la corruption ou en dévoilant des activités comme l’assassinat d’opposants politiques. Dans les démocraties, cette fonction est essentiellement remplie par les médias, les ONG ou les partis d’opposition. Dans les États autoritaires – du moins le raconte-t-on –, elle est essentiellement dévolue à des individus isolés à qui cela vaut souvent la prison. Mais si les citoyens peuvent constituer des groupes ad hoc, avoir accès à des informations impartiales et communiquer entre eux, ils ont plus de chances de pouvoir défier l’État. Des théoriciens comme Robert Putnam pensent que l’apparition de tels groupes augmente le capital social et la confiance entre les citoyens (2).

Il est vrai qu’Internet est en train de construire ce que j’appelle une « infrastructure civique numérique », c’est-à-dire de nouveaux moyens d’accès aux données et aux réseaux qui les diffusent. Cette logique sous-tend de nombreuses initiatives occidentales pour remodeler le cyberespace dans les États autoritaires. David Miliband, ministre britannique des Affaires étrangères, s’est enthousiasmé pour la capacité de la révolution des communications à « nourrir l’élan en faveur de la justice sociale ». « S’il est vrai qu’il y a plus de blogueurs par habitant en Iran que dans tout autre pays, cela me rend optimiste », a-t-il également déclaré. Début novembre 2009, la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton a lancé Civil Society 2.0, une initiative qui a pour but d’aider des organisations citoyennes du monde entier à utiliser la technologie numérique ; on apprendra notamment à monter des campagnes de sensibilisation en ligne et à mobiliser les réseaux sociaux.

 

Les gangs mexicains adorent afficher leur puissance sur YouTube

Mais l’apparition de cette infrastructure en apparence inoffensive peut se retourner contre les gouvernements occidentaux. Premier écueil : la transformation d’Internet en plate-forme de participation citoyenne exige d’avoir la certitude que seules des forces pro-occidentales et démocratiques y participeront. Or la plupart des sociétés autoritaires échappent aux classifications du genre « bons contre méchants » chères à l’ère Bush. Ainsi, en Égypte, le mouvement extrémiste des Frères musulmans – malgré son absence à peu près complète du Parlement – pourrait donner à Hosni Moubarak une leçon de participation citoyenne. Sa présence sur la Toile est enviable et elle possède une stratégie Internet élaborée, faisant par exemple campagne en ligne pour obtenir la libération de militants emprisonnés. Les gouvernements occidentaux ne devraient pas s’étonner de voir des groupes comme celui-ci se faire massivement entendre dans les nouveaux espaces numériques : très populaires, ils se voient généralement privés de toute place dans la sphère publique traditionnelle placée sous étroite surveillance.

De même, l’utilisateur le plus intelligent et le plus actif des nouveaux médias au Liban n’est pas le gouvernement de Saad Hariri, soutenu par l’Occident, mais les fauteurs de troubles du Hezbollah, dont on a pu observer la maîtrise du cyberespace pendant la guerre de 2006 contre Israël. En Russie, Internet a donné un nouvel essor aux groupes d’extrême droite comme le Mouvement contre l’immigration illégale, qui a utilisé Google Maps pour visualiser la localisation des minorités ethniques dans les grandes villes russes, encourageant ses membres à les pourchasser. Les gangs mexicains adorent afficher leur puissance sur YouTube, où ils téléchargent des vidéos de leurs meurtres sanglants. D’une manière générale, en l’absence de normes et d’institutions démocratiques fortes, Internet a attisé le désir de justice milicienne plutôt que la forme de justice sociale qu’espérait Miliband.

Il y a pire. Les monarchistes ultra-loyalistes thaïlandais ont été fort actifs à la fois pendant le coup d’État de septembre 2006 [contre le Premier ministre, en délicatesse avec le roi] et au cours de manifestations plus récentes, dénichant des documents hostiles à la monarchie et passibles de la censure grâce au site Internet Protecttheking.net. Ils font là le travail habituellement réservé à la police secrète. De la même manière, les gardiens de la révolution iraniens ont mis en ligne des photos des plus fervents manifestants de juin 2009, en demandant aux partisans d’Ahmadinejad de les identifier. En août 2009, des intégristes religieux saoudiens ont lancé une campagne visant à identifier des vidéos diffusées sur YouTube qu’ils jugeaient choquantes et à faire pression sur l’entreprise américaine pour qu’elle les retire – une forme d’« hacktivisme » numérique qui doit ravir les censeurs officiels.

Le fait que n’importe quel individu en possession d’un ordinateur et d’une connexion Internet puisse lancer une cyberattaque contre une nation souveraine n’arrange rien. En 2008, j’ai pris part – uniquement pour l’expérience – à une opération de ce type contre les sites Web du gouvernement géorgien. Tandis que les chars russes entraient en Ossétie du Sud, j’étais tranquillement assis dans un café berlinois avec un ordinateur portable et des instructions recueillies sur des blogs nationalistes russes. Je n’avais qu’à entrer les données fournies concernant les cibles – les URL d’institutions géorgiennes hostiles (l’ambassade britannique de Tbilissi figurait étrangement sur la liste) –, cliquer sur « démarrer » et attendre. Je l’ai fait par curiosité ; mais des milliers de Russes l’ont fait par patriotisme. Et le gouvernement a fermé les yeux. On n’a jamais bien su quels avaient été les résultats. Pendant une courte période, certains courriels gouvernementaux et quelques dizaines de sites Web ont été soit ralentis, soit indisponibles, et des banques géorgiennes n’ont pas pu assurer leurs services en ligne.

Si Internet peut priver un État ou une institution autoritaire (comme tout autre État ou institution) de son pouvoir, ledit pouvoir n’échoit pas nécessairement à des démocrates. En réalité, il va souvent à des groupes plus néfastes que le régime. Les plus grands atouts des médias sociaux – l’anonymat, le caractère contagieux, l’interconnexion – sont également leurs principales faiblesses.

 

La préférence pour les informations non politiques

Alors, comment les gouvernements répressifs utilisent-ils Internet ? Comme nous l’avons vu, les services de sécurité peuvent retourner la technologie contre la logistique des opposants. Mais le développement des blogs et des réseaux sociaux a aussi facilité la promotion par l’État de ses propres messages, en lui permettant d’intervenir dans des discussions en ligne et de les neutraliser avant qu’elles ne débouchent sur des actions hors ligne. La « Grande Muraille pare-feu chinoise », censée maintenir les Chinois dans l’ignorance, a fait son temps (3). Ces méthodes de censure ne fonctionnent plus. Elles peuvent arrêter le commun des mortels, mais un militant moyennement déterminé peut les contourner. En outre, le plus souvent, les tentatives des autorités pour supprimer un message posté par un blogueur hostile auront l’effet inverse à celui recherché, car les alliés du blogueur entreprennent de le diffuser sur leurs propres réseaux. Les gouvernements ont depuis longtemps perdu la maîtrise de la façon dont l’information se propage en ligne, et l’extraire des blogs n’est plus la bonne solution. Alors ils contre-attaquent. Ce n’est pas difficile de payer des commentateurs pour accuser un dissident d’être un impie, un pervers sexuel, un criminel ou, pire que tout, un laquais de la CIA [lire l’encadré ci-dessous « États blogueurs »].

Qui plus est, tout le « buzz » qui accapare l’attention sur Internet – potins, pornographie, théories du complot – peut être un facteur de dépolitisation. Fournir un accès sans entrave à l’information ne va pas, en soi, pousser les citoyens des États autoritaires à s’informer des crimes de leurs gouvernements. Les politologues appellent « ignorance rationnelle » la préférence pour les informations non politiques. C’est une façon sophistiquée de dire que la plupart des gens, qu’ils vivent ou non en démocratie, préfèrent lire des futilités et des informations pratiques – critiques de restaurants, de films, etc. – plutôt que des informations sur l’art fastidieux de gouverner.

Une étude réalisée au début de 2007 par un universitaire saoudien révèle que 70 % des contenus échangés par les adolescents de son pays via Bluetooth sont pornographiques. Les gouvernements autoritaires savent qu’Internet peut être un nouvel opium du peuple. À l’instar de la Chine, ils tolèrent le piratage endémique. Dans bien des cas, ils encouragent la quête cyber-hédoniste des jeunes. En Biélorussie, par exemple, les fournisseurs d’accès contrôlés par l’État gèrent des serveurs dédiés remplis de gadgets numériques piratés, que leurs clients peuvent télécharger gratuitement. En vertu de ce nouveau contrat social, les internautes peuvent jouir d’une grande autonomie en ligne… tant qu’ils ne s’aventurent pas sur le terrain politique.

Ne nous leurrons pas ! Personne ne sait comment créer des sphères publiques numériques durables, susceptibles de faire progresser la démocratie. Les interventions occidentales peuvent même compromettre l’évolution naturelle de ces espaces. Les gouvernements donnent en général de l’argent à une ONG qu’ils soutiennent – souvent installée hors de l’État autoritaire en question – afin qu’elle crée une nouvelle infrastructure pour les médias sociaux : blogs collectifs, réseaux sociaux, moteurs de recherche et autres services qui vont de soi en Occident. Les ONG engagent alors des compétences locales pour concevoir un Twitter biélorusse ou une version égyptienne du moteur de recherche de blogs Technorati.

Mais ces services fonctionnent parce qu’ils ont vu le jour dans des pays de culture capitaliste et où ils peuvent être rapidement conçus et adaptés aux besoins. Le processus paperassier conduisant à l’obtention d’une nouvelle subvention juteuse – qui est en vérité le moteur de presque toutes les ONG – est à mille lieues d’une start-up en roue libre de Palo Alto. Il en résulte un système lourd, qui incite les ONG à s’acharner sur des projets longs, coûteux et inutiles au lieu de les abandonner quand il apparaît qu’ils ne fonctionneront pas et de passer à autre chose. Malgré les millions de dollars investis dans l’ancienne Union soviétique, on peut compter sur les doigts de la main les projets de nouveaux médias financés par des ONG et toujours en vie un an après l’arrêt de la subvention initiale.

Devons-nous donc cesser de financer des projets de promotion de la démocratie à l’aide d’Internet ? Bien sûr que non. Même un sceptique comme moi en perçoit l’aspect positif. Les ONG et les gouvernements occidentaux ne doivent pas renoncer à leurs initiatives en faveur de la démocratie numérique, mais simplement les améliorer. Par exemple en investissant dans des outils qui diminuent la vulnérabilité des espaces numériques citoyens à la manipulation gouvernementale. Des prototypes intéressants – notamment fondés sur les techniques d’édition de Wikipédia – font comprendre au lecteur par des indices visuels que certains contributeurs ne sont peut-être pas dignes de confiance. À l’heure où Twitter et Facebook deviennent des plates-formes de cybermilitantisme dans les États autoritaires, il est essentiel que leurs utilisateurs soient conscients de leurs nouveaux devoirs à l’échelle planétaire, notamment de la nécessité de protéger les données confiées par des militants. Ailleurs, les cyberattaques menées contre les ONG sont près de s’intensifier. Nous, Occidentaux, devons être prêts à intervenir pour aider les voix dissidentes, en leur fournissant une assistance gratuite et rapide pour leur permettre de se reconnecter au plus vite.

 

Ce sont les dissidents de la vieille école qui apporteront la démocratie

Il faudrait aussi une certaine cohérence face aux cyberattaques. Si nous jugeons criminelles les opérations des nationalistes russes contre des cibles estoniennes ou géorgiennes, nous ne pouvons pas approuver les attaques similaires que nos propres « hacktivistes » lancent sur les sites Web du gouvernement iranien. Les gouvernements occidentaux doivent en outre s’abstenir de confirmer les théories des autocrates paranoïaques sur une révolution Twitter, justifiant ainsi la répression. Lors des manifestations iraniennes, le département d’État américain a téléphoné aux dirigeants de Twitter pour leur demander de repousser la maintenance du site afin que les Iraniens puissent continuer de s’en servir. Il n’aurait pu mieux faire pour achever de convaincre les Iraniens que le gouvernement américain était, d’une manière ou d’une autre, derrière le mouvement.

Une dernière idée. À l’avenir, montrons-nous un peu plus sceptiques quant à la nécessité de réinventer la roue de la contestation. Dans presque tous les pays gouvernés par des régimes autoritaires, il existe une masse inexploitée de militants, de dissidents et d’intellectuels hostiles au gouvernement qui ont à peine entendu parler de Facebook. Il serait plus utile d’essayer de toucher ces réseaux non connectés mais efficaces que de harceler les blogueurs pour qu’ils s’engagent en politique. Les ambassades occidentales qui travaillent sur le terrain savent souvent fort bien identifier et renforcer ces réseaux ; et la connaissance des nouveaux médias devrait désormais faire partie de la formation des diplomates. Après tout, les dissidents de la vieille école sont ceux qui ont apporté la démocratie en Europe centrale et orientale. Ce seront probablement les mêmes qui obtiendront aussi la liberté pour la Chine et l’Iran.

 

Ce texte est paru dans le mensuel britannique Prospect le 18 novembre 2009. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

20 idées à glaner dans le numéro 12

• Moins du quart des historiens français travaillent sur l’histoire d’autres pays, alors que la proportion est majoritaire aux États-Uniset approche les 50 % au Royaume-Uni.

• Par rapport aux séries policières suédoises des années 1960, Millénium affiche une différence : l’espoir et la confiance semblent avoir disparu, le rêve de la social-démocratie semble s’être évanoui.

• Le Nigeria met en œuvre un « projet anti-blogs », qui servira à financer des centaines de blogueurs favorables au gouvernement.

• Les politologues appellent « ignorance rationnelle » la préférence pour les informations non politiques.

• Même les Iraniens de l’étranger sont devenus vulnérables au harcèlement des« médias sociaux » manipulés par la police iranienne.

•Pour Jimmy Wales, le patron de Wikipédia, « si ce n’est pas sur Google, c’est que cela n’existe probablement pas ».

•Sur Wikipédia, le présent prévaut sur le passé. L’article sur saint Augustin est plus court que celui sur Britney Spears.

• Quand on prétend ouvrir à tous les champs de la connaissance, on ne fait trop souvent que donner aux initiés une occasion supplémentaire de jeter de la poudre aux yeux.

Le mot « démocratie » n’existe pas en langue birmane.

• L’orgone est l’énergie cosmique libérée par l’orgasme.

10 % des diplômés de Harvard et de Yale postulent pour un poste d’enseignant, dans le cadre d’un programme pilote destiné à revaloriser ce métier.

• Le milieu social ne suffit pas à prédire les résultats scolaires d’un enfant. Tout dépend aussi de l’établissement fréquenté.

• L’idée que la dépression est causée par un déséquilibre chimique dans le cerveau ne fait pas l’unanimité.

Heidegger a exercé une profonde influence sur le courant écologiste antimoderniste et antihumaniste contemporain.

• Mêmeles biographies les mieux informées sont nourries de bribes d’information qui ont croisé accidentellement le chemin du biographe.

•Les textes qui pourraient nous renseigner sur la civilisation minoenne sont écrits dans une écriture non déchiffrée.

• Les cancans quotidiens garantissent une intimité durable.

• La stupidité fait partie intégrante de l’économie 
du football.

• Le conflit du Darfour ne résulte pas d’une opposition entre populations noires et arabes, mais entre ceux qui ont accès aux terres et les autres.

Les loups sont souvent adorables les uns 
avec les autres.

Ils voulaient tuer Pinochet…

Le dimanche 7 septembre 1986, sur la route du canyon Cajón del Maipo, à quarante kilomètres au sud de Santiago, un commando du Front patriotique Manuel Rodríguez (FPMR), bras armé du Parti communiste chilien, tendit une embuscade au cortège du général Pinochet. Une voiture tractant une caravane barra la route aux six véhicules officiels, qui s’immobilisèrent, à la merci des mitraillettes et des lance-roquettes de vingt et un francs-tireurs, répartis en deux groupes d’assaut et un groupe d’arrière-garde. La première voiture fut éventrée par une roquette. La deuxième, la voiture blindée où se trouvait le général, son petit-fils de 10 ans et un aide de camp, tenta de forcer le barrage en marche arrière mais heurta la Ford LTD qui suivait. « C’est à cet instant que la Mercedes de Pinochet entre dans la ligne de mire du lance-roquettes LAW de Marcos. Clic. Rien. Le projectile ne part pas. Marcos verrouille le chargeur et le réarme. Cette fois, la roquette jaillit, atteignant aussitôt la Mercedes à la fenêtre arrière droite, exactement à l’endroit où Pinochet est assis avec son petit-fils. Mais elle rebondit contre la vitre, gisant au sol pendant que le véhicule redémarre. »

La voiture de Pinochet fut la première à s’extraire de l’embuscade, sous le feu nourri du groupe d’arrière-garde. Le chauffeur parvint à descendre la côte d’Achupallas où ils avaient été interceptés et à atteindre le pont qui traverse le fleuve Maipo vers la ville de San Juan de Pirque. Les guérilleros poursuivirent leur attaque contre le reste du cortège, qui se solda par la mort de cinq militaires. Ils prirent ensuite la fuite à bord de trois véhicules équipés de gyrophares, grâce auxquels ils purent franchir les barrages policiers en feignant d’être des agents de la Centrale nationale d’informations (CNI), le service de renseignements du régime. Les guérilleros étaient euphoriques d’avoir réussi – c’est ce qu’ils croyaient – à liquider Pinochet et sortir indemnes d’une opération initialement pensée comme une attaque suicide. Ils apprendraient un peu plus tard, par les journaux télévisés, que l’opération Siglo XX (« XXe siècle » en espagnol) avait échoué. Un rapport de l’état-major de l’armée a ensuite reconnu que l’embuscade avait été « planifiée par des individus bien entraînés », en un lieu offrant « de fortes chances de succès ». L’échec était attribué à l’habileté du chauffeur de Pinochet et à l’emploi défectueux des lance-roquettes LAW. Les projectiles avaient été tirés à une distance de vingt mètres, inférieure aux 50 à 75 mètres nécessaires pour les faire exploser. Mais le rapport ajoutait : « Les éléments qui ont participé à l’embuscade ne possédaient pas un niveau adéquat de connaissances, d’instruction militaire et d’expérience des armes utilisées. »

 

1983, la société civile se mobilise contre le régime

1986 avait été déclarée « année décisive » par un segment de l’opposition à la dictature. C’était l’année où Pinochet devait tomber. Après dix ans d’un pouvoir de fer, le régime avait dû faire face à partir de 1983 à une extraordinaire mobilisation de la société civile. L’objectif était d’empêcher le régime de suivre la feuille de route tracée par la Constitution de 1980, avec en perspective un référendum sur la prorogation des pouvoirs du dictateur jusqu’en 1998.

Pinochet, qui avait été nommé commandant en chef des armées en août 1973 en raison de sa loyauté supposée à Salvador Allende et au régime constitutionnel, s’était joint in extremis, non sans hésitation, à la conspiration. Après le putsch, il avait livré une rude bataille pour assurer son leadership. Et il y était parvenu grâce à la mort « accidentelle » ou la mise à la retraite de certains des généraux qui avaient participé à l’organisation du coup d’État et jouissaient d’un immense prestige au sein de l’armée. Mais lui, qui n’avait pas organisé le putsch, avait besoin de livrer et gagner une guerre, fût-elle fictive. Il créa la Direction de l’intelligence nationale (Dina) pour mener cette « guerre », contre la subversion interne. À la tête de l’organisation, le colonel Manuel Contreras conçut et mena – sous le contrôle direct de Pinochet – une politique systématique de torture et de disparitions. Entre 1974 et 1977, le Chili connu la période la plus dure de la terreur d’État.

Créé en 1983, le FPMR entreprit ses premières opérations en 1984, dans le cadre de la « politique de rébellion populaire des masses » proclamée par le Parti communiste chilien en 1980. Le Front se fixait pour objectif de « frapper la dictature par des actions stratégiques et à fort potentiel de propagande pour démontrer la vulnérabilité du régime, de façon à impulser et permettre une révolte populaire ». La plupart des dirigeants avaient reçu une instruction militaire à Cuba et possédaient l’expérience de la lutte armée au Nicaragua, à l’instar de leur chef suprême, le commandant José Miguel. Avec l’émergence du FPMR et son opération la plus spectaculaire, Siglo XX, le simulacre de guerre inventé par Pinochet pour consolider son pouvoir devenait, dans une certaine mesure, réalité. Les fantômes que le dictateur avait invoqués se dressaient contre lui.

Dans Los fusileros. Crónica secreta de una guerrilla en Chile [« Les francs-tireurs. Chronique secrète d’une guérilla au Chili »], le journaliste Cristóbal Peña reconstitue l’histoire du FPMR du point de vue des vingt et un combattants de l’opération Siglo XX. Fruit d’un minutieux travail d’enquête, l’ouvrage se lit comme un thriller. Peña évite les considérations panoramiques – de caractère historique, politique ou sociologique – pour se concentrer sur la « petite histoire » des membres du groupe. Les personnages de sa « chronique secrète » sont des individus ordinaires, pour la plupart des jeunes gens d’origine modeste, recrutés, mis à l’épreuve puis embarqués dans de précaires carrières de conspirateurs. La désinformation, nécessaire en cas d’arrestation, les transforme en simples pions d’une guerre dont ils n’ont aucune vue d’ensemble. Au lieu d’une grande guérilla épique à la Che Guevara, nous assistons à une épopée anonyme, faite d’existences souterraines et claustrophobes marquées par l’isolement et la paranoïa – où il faut inventer et mener des vies postiches en changeant constamment de « couverture » ou de nom, en rompant les liens familiaux et personnels. Le FPMR décrit ici semble correspondre au rapport de l’armée sur l’attentat contre Pinochet : une organisation d’amateurs dirigée par des professionnels.

Dès l’origine, explique Peña, le processus de recrutement du Front ne fut pas rigoureux. Dans le cas de l’opération Siglo XX, « l’organisation comptait des gens beaucoup mieux préparés, avec une formation militaire et une expérience du combat international. Mais, comme la plupart voire la totalité des volontaires étaient voués au sacrifice, le critère essentiel était la conviction : ils devaient être prêts à mourir pour la cause. Les autres, plus aguerris, seraient indispensables une fois l’objectif atteint ».

Les combattants du Front ne risquaient pas seulement la mort, la prison et la torture, ils sacrifiaient aussi leurs aspirations personnelles – il y avait parmi les francs-tireurs un lycéen, un plombier, un pompier, un culturiste, un chanteur, un ex-séminariste, un ancien étudiant en cinéma, un autre en philosophie – et affrontaient les désagréments de la clandestinité, parmi lesquels l’ennui.

 

Quand la fin est contaminée par les moyens

Peña fait preuve d’affection pour ses personnages et d’un mépris non dissimulé pour les tactiques de répression de la dictature, ce qui ne l’empêche pas de s’intéresser aux traits les plus troubles de la guérilla. Cet entrelacs d’histoires comporte autant d’ombre que de lumière, surtout à partir de l’échec de 1986, lorsque s’accentuent les divergences avec le PC et que se multiplient les coups portés par le régime à l’organisation. Peña rédige la chronique d’une longue et mortelle défaite. Entre divisions internes et lente désorientation idéologique et stratégique, les batailles livrées ont des allures de parties d’échecs morales, où la fin est contaminée par les moyens.

Après Siglo XX, le premier coup dur contre le Front est l’arrestation, en octobre 1986, de Sacha (Juan Moreno Ávila), retrouvé grâce aux empreintes digitales laissées sur une bouteille de Coca-Cola abandonnée dans une maison proche du lieu de l’attentat. Sur l’ordre du PC, la plupart des membres du commando avaient quitté le pays. Ne restait au Chili qu’un groupe de cinq francs-tireurs – Óscar, Pedro, Enzo, Milton et Sacha. Torturé, Sacha parla et dénonça ses quatre camarades, arrêtés à leur tour. En décembre, les agents de la CNI capturaient Marcelo, commandant de la direction nationale du Front. En février 1987, le commandant Joaquín était atteint de sept balles au cours d’un affrontement. Et, les 15 et 16 juin 1987, ce fut l’opération Albania – le « massacre de Corpus Christi » –, préparée par la CNI pour « frapper un grand coup » contre le FPMR : au cours d’une offensive coordonnée en divers endroits de Santiago, douze membres du Front étaient assassinés.

L’événement accéléra la rupture avec le Parti communiste. Les dissidents prirent le nom de Front autonome, par opposition avec le Front-Parti resté fidèle au PC. La plupart des francs-tireurs se rallièrent à la nouvelle organisation. Estimant que Pinochet n’abandonnerait jamais le pouvoir, quel que soit le résultat du référendum populaire prévu en 1988 pour la prorogation de son mandat, le groupe décida de lancer une « guerre patriotique nationale » en implantant des foyers de guérilla dans les zones rurales. À la mi-1988, des militants commencèrent à parcourir le sud du pays pour recruter des partisans.

Après le référendum d’octobre et le triomphe du « non », qui ouvrait la voie à une transition démocratique, le Front annonça le début d’une « nouvelle phase de lutte armée et libertaire ». L’assaut contre le petit bourg de Los Queñes, au sud de Santiago, fut conçu comme la première étincelle qui embraserait le pays tout entier. Inexplicablement, José Miguel décida d’intégrer le commando, avec Tamara, sa compagne, elle aussi membre de la direction du FPMR. L’attaque, qui culmina dans l’incendie du local des carabiniers, fut à la fois ludique et symbolique : « Mégaphone en main, Tamara passait dans les rues en proclamant la prise du village. Puis, quelqu’un brancha des haut-parleurs et fit retentir l’hymne du FPMR. Le groupe se retira en tirant en l’air et en criant des slogans en faveur de la guerre révolutionnaire », raconte Peña. Les combattants s’enfuirent à travers champs, par petits groupes. Près de la moitié furent capturés. Parmi eux, José Miguel et Tamara, dont on vit les corps flotter au fil de l’eau du fleuve Tinguiririca le 29 octobre, trois jours après leur arrestation, portant des marques de torture à mort.

Après l’opération de Los Queñes et l’échec de la « guerre patriotique nationale », le Front lança la campagne « Non à l’impunité », visant à l’exécution de responsables civils et militaires de la dictature. Ce fut d’abord l’assassinat de Roberto Fuentes Morrison, surnommé le Wally, qui avait joué un rôle clé dans la poursuite et l’élimination des membres du Comité central du Parti communiste. Puis il y eut l’attentat contre le général Gustavo Leigh, ancien membre de la junte, et l’exécution du médecin de la CNI, Carlos Pérez Castro. En 1991, des membres du FPMR participèrent à l’assassinat de Jaime Guzmán, idéologue de la dictature et principal auteur de la Constitution de 1980.

 

Le calvaire de Sacha, l’homme qui personnifie la guérilla

Le gouvernement démocratique du président Patricio Aylwin réagit en fondant le Conseil de sécurité publique, surnommé l’Officine, chargé d’infiltrer l’extrême gauche. La création de l’Officine, avec laquelle collaborèrent des militants de gauche, signifia le début de la fin. Les guérilleros choisirent la désertion, l’asile politique ou la clandestinité. D’autres, comme le commandant Ramiro, décidèrent de continuer, incapables selon Peña de faire autre chose, victimes d’une sorte d’addiction à la vie de guérillero.

Cristóbal Peña n’élude pas les heures sombres de l’histoire du Front. Comme l’enlèvement, en 1984, dans un but lucratif, du jeune fils d’un chef d’entreprise. Ou le procès pour trahison, début 1989, de Bigote (Luis Arriaga Toro), qui avait réussi à réchapper sain et sauf de l’opération de Los Queñes et que l’on soupçonnait d’être un infiltré : « Il n’y a pas de témoins, de volonté d’enquêter ni de dénonciation formelle, note Peña ; seulement des rumeurs convergentes. Bigote fut accusé de haute trahison, exécuté et on fit disparaître son corps. »

Mais le personnage emblématique de cette chronique secrète, c’est Sacha, dont la biographie résume l’histoire du FPMR : ses humbles origines villageoises, son recrutement, sa participation à l’opération Siglo XX, son arrestation et ses aveux sous la torture. « Juan Moreno Ávila, âgé de 25 ans, était pendu la tête en bas, nu, les yeux bandés, soumis à des décharges électriques sur les parties les plus sensibles de son corps, raconte Peña. À l’aube, un policier eut l’idée d’exposer le détenu face à sa famille… »

Au lieu de fuir le Chili, comme beaucoup de ses camarades, après son évasion en 1990, Sacha décida de rester sous une fausse identité. C’est le seul guérillero vivant encore dans le pays et sous le coup d’un mandat d’arrêt. Peña décrit le moment où Sacha dut affronter les camarades qu’il avait trahis et vivre dans la culpabilité et le déshonneur pendant ses trois années de prison. Sauf quand il fut transféré à la prison des Andes, où il put se libérer de ses fantômes, au moins pour un temps. Là, le combattant anonyme connut un curieux moment de gloire : « Dès le premier jour, les prisonniers lui témoignèrent du respect. Ce n’était pas n’importe qui. Le combattant qui avait tiré sur Pinochet… Il était fréquent que les militants du parti viennent le saluer les jours de visite, que les gardiens lui témoignent du respect et que les détenus lui accordent une protection, des attentions et des privilèges dont nul n’avait joui avant lui. » L’accent mis sur l’histoire de Sacha ne tient pas au rôle qu’il a joué, mais au fait qu’il incarne une sorte de figure symbolique du guérillero.

La chronique secrète de Cristóbal Peña laisse un goût amer. Elle est peuplée d’êtres quasiment anonymes qui suivent le fil de leur conviction dans un labyrinthe de forces incontrôlables, à la merci des desseins mystérieux et kafkaïens de leurs supérieurs et d’un ennemi implacable, toujours à l’affût. Une des plus grandes réussites du livre de Peña tient à l’évocation de ce climat d’une époque révolue : les années 1980 au Chili.

 

Ce texte est paru dans PRL : Primera revista latinoamericana de libros (bimestriel, New York) en avril 2008. Il a été traduit par François Gaudry.

John Bowen : « Il n’existe pas de communautarisme musulman en France »

Au moment où le port de la burqa est au cœur du débat politique français, vous publiez un livre qui souligne l’attitude pragmatique, au quotidien, de la majorité des musulmans. Pouvez-vous préciser les ressorts de cette attitude ?

Mon livre ne s’intéresse pas aux musulmans laïcs, comme l’intellectuel Malek Chebel, qui revendiquent un islam privé, plus spirituel et philosophique que véritablement religieux ; ni aux musulmans séparatistes, qui souhaitent vivre en France mais à l’écart de la société, quand ils ne rêvent pas d’y fonder une république islamique, à l’instar des mouvements salafistes. Car ces deux courants sont extrêmement minoritaires. Je m’intéresse à l’entre-deux, un groupe qui représente l’immense majorité de la population musulmane et des acteurs publics de France, qu’il s’agisse des responsables des principales organisations, des mosquées ou des établissements d’enseignement islamiques. Tous tiennent un discours pragmatique, qui appelle à la convergence de l’islam et de la société française, et fabriquent au quotidien ce que les Québécois appellent des « accommodements raisonnables » entre normes françaises et normes islamiques.

Les musulmans de France sont en quête de réponses à des questions concrètes : un mariage civil est-il compatible avec l’islam ? Peut-on acheter une maison en contractant un prêt à intérêt ? Face à cette demande sociale massive, les responsables religieux ont été amenés à réfléchir aux chevauchements possibles entre références islamiques et références françaises. Ce sont, par exemple, des imams qui s’appuient sur la notion de contrat et de consentement mutuel pour soutenir l’idée qu’un mariage civil est déjà un mariage islamique. Ou c’est une professeur de biologie portant le foulard, dans un collège privé islamique, qui enseigne à ses élèves la théorie de l’évolution, mais garde ses distances en ajoutant que l’idée d’unité du vivant peut être considérée comme une connaissance scientifique provisoire.

 

La France offre-t-elle un terreau plus fertile que d’autres pays au pragmatisme ?

Oui. Les musulmans ne sont nulle part à ce point confrontés à la concurrence des normes. En Grande-Bretagne, par exemple, les trajectoires de l’immigration et le multiculturalisme ont permis la transposition sur le territoire anglais de villages entiers du Pakistan, d’Inde ou d’ailleurs. Ces communautés très homogènes ont pu importer assez facilement leurs normes, en négociant au niveau local, sans grand débat national. En France, les musulmans sont beaucoup moins isolés du reste de la société, parce que l’histoire de l’immigration n’est pas la même : à l’origine, le gouvernement a fait venir les immigrés, les a placés dans des quartiers, sans avoir du tout l’intention de former des communautés. Et la tradition laïque a opposé beaucoup plus d’obstacles à la diffusion de la pratique religieuse musulmane dans l’espace public.

Les responsables religieux musulmans ont donc été davantage incités à explorer des pistes nouvelles, inventer d’autres approches, bâtir des ponts avec les pouvoirs publics.

 

Assistons-nous, dans ce contexte, à un mouvement de convergence des valeurs françaises et des valeurs musulmanes ?

Ce n’est pas une question de valeurs. J’ai bien conscience que le débat public se construit en France en ces termes. Je sais aussi que certains sondages révèlent des différences de vues substantielles entre la majorité des musulmans et la majorité des Français non musulmans sur certains sujets comme l’avortement. Mais, sur l’essentiel, et notamment sur les questions qui fâchent comme l’égalité hommes-femmes, il n’y a pas entre l’islam et l’Occident de conflit de valeurs. Prétendre que la civilisation européenne est la gardienne éternelle de l’égalité juridique, politique et sociale des femmes, tandis que les pays musulmans seraient le symbole de leur oppression, relève de la construction imaginaire. Rappelons tout de même que, dans les années 1920-1930, il était plus facile à une femme de divorcer dans un pays musulman qu’en Europe. Et, que je sache, les femmes n’ont pas acquis le droit de vote au moment de la Révolution française ! Aujourd’hui encore, la France n’est pas la championne de la parité électorale ou de l’égalité salariale.

Ce que nous observons, ce sont des différences de pratiques, sur des points précis. En matière de divorce, c’est par exemple le droit pour l’homme de répudier sa femme en répétant trois fois la formule consacrée, qui crée une situation asymétrique, puisque la femme ne possède pas ce droit. Cela étant, dans certains pays musulmans, comme la Tunisie, le Maroc depuis la récente réforme du code de la famille, ou l’Indonésie, l’homme et la femme ont les mêmes droits et les mêmes devoirs en matière de divorce.

Parallèlement, des évolutions juridiques se produisent dans le droit français. Même si le débat n’est pas clos, des juristes ont forgé des concepts permettant de reconnaître en France les effets d’une union polygame ou d’une répudiation – pour autant qu’elle est légale dans le pays d’origine. Ils tiennent ainsi compte de problèmes qui se posent très concrètement, comme les droits des enfants de la seconde épouse, ou la liberté pour une femme répudiée de se remarier en France. C’est à ce niveau, très concret, que nous voyons se dessiner des convergences.

 

La société française semble n’avoir guère conscience de cette multitude d’accommodements qui ponctuent le quotidien des musulmans en France. Pourquoi ?

Le discours ambiant sur la menace islamique pose notamment la question de la mixité des quartiers. Car la séparation engendre l’ignorance et toutes sortes de fantasmes sur les désirs et les finalités des musulmans. Là où les gens se côtoient, ils se voient d’abord comme des hommes et des femmes ordinaires, qui se préoccupent d’abord de leur famille, de l’avenir de leurs enfants, de leur boulot. C’est la principale leçon du récent référendum suisse : les Suisses vivant dans des villes avec de nombreux musulmans se sont massivement exprimés en faveur des minarets ; ceux qui habitent dans les zones à faible population musulmane ont massivement voté contre. On avait observé le même phénomène lors de la présidentielle française de 2002 : Le Pen avait obtenu certains de ses meilleurs scores dans des régions du Nord qui abritent très peu de musulmans. Or, contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les quartiers peuplés de musulmans qui sont homogènes, mais certains quartiers peuplés uniquement de Blancs. Si l’on emprunte à Nicolas Sarkozy sa définition du communautarisme – « le communautarisme, c’est le choix de vivre séparément », avec ceux qui nous ressemblent –, cela ne correspond pas à Belleville, Aubervilliers ou Saint-Denis, où vivent des populations très différentes ; mais à Neuilly ou au XVIe arrondissement de Paris, qui sont sans doute parmi les quartiers les plus communautarisés de France.

 

Mais vous montrez aussi dans votre livre qu’il existe des espaces spécifiquement islamiques : on regarde al-Jazira, on fréquente les mêmes restaurants halal, etc. N’y a-t-il pas là, de fait, un risque de séparation ?

Il y a évidemment des lieux où les musulmans les plus pratiquants se retrouvent, comme le restaurant halal que j’évoque, où l’on croise les enseignants de telle ou telle école privée islamique. Mais cette quête d’« ambiance islamique » n’est pas synonyme de repli sur soi. L’histoire enseigne que les associations sportives, les écoles et autres instances « communautaires » religieuses ont beaucoup contribué à l’intégration des catholiques et des juifs dans la République, en leur permettant de négocier leur intégration sociale sans renoncer à leur intégrité religieuse. J’ajoute que les individus qui fréquentent par moments des espaces spécifiquement islamiques sont, à d’autres moments, présents à leur travail ou dans leurs associations de quartier, où ils côtoient les membres non musulmans de la société. Il n’existe pas de communautarisme musulman en France.

Une enquête internationale réalisée en 2006 montrait d’ailleurs que les musulmans français étaient aussi nombreux à placer leur identité nationale avant leur identité religieuse que les chrétiens américains ; et beaucoup plus nombreux que les autres musulmans européens.

 

Vous tenez un discours très apaisant. Alors, au-delà des effets de l’ignorance, comment expliquez-vous la crispation croissante de la société française – et de l’ensemble des sociétés occidentales – à l’égard de l’islam ?

Depuis les années 1980, nos sociétés vivent le choc de la présence croissante de l’islam dans l’espace visible. Et ce choc contribue à la crispation que l’on ressent partout. Mais c’est peut-être un choc salutaire, qui permettra de dépasser les contradictions qu’ont léguées partout les constructions politiques nationales.

En France, la séparation de l’Église et de l’État fonctionne comme une névrose. Elle a produit une relation tourmentée entre le pouvoir, la société et les cultes. Il existe une tension permanente entre le modèle politique républicain et la manière dont les citoyens croyants organisent leurs vies. Or, tout cela repose largement sur une fiction : l’Église et l’État ne sont pas séparés, en France. L’État aide les cultes de multiples manières. Les écoles privées catholiques sont bien plus subventionnées qu’en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Aujourd’hui, environ 20 % des élèves du secondaire fréquentent un établissement catholique ; et la moitié des parents français mettent au moins l’un de leurs enfants, à un moment ou à un autre, dans une école privée. En d’autres termes, il existe une contradiction flagrante entre la conception idéologique de la laïcité et la réalité, qui est une réalité de compromis. Mais certaines revendications musulmanes viennent raviver les vieilles douleurs, notamment chez cette catégorie de Français restée convaincue que les institutions religieuses compromettent l’unité républicaine. Rappelons que le soutien de l’État aux écoles religieuses a continué de nourrir les passions jusque dans les années 1980 !

 

Quel regard portez-vous sur le débat à propos de la burqa ?

Avant d’agiter le chiffon rouge, il faut analyser les causes du phénomène : pourquoi un certain nombre de femmes décident-elles de porter la burqa ? Car ce sont elles, généralement, qui choisissent. D’abord, il s’agit souvent de converties, désireuses d’aller en quelque sorte jusqu’au bout de leur démarche religieuse. D’une manière générale, il ne s’agit pas d’un phénomène importé : quand ce ne sont pas des converties, ce sont des musulmanes nées en France ; et quand ce sont des immigrées, elles viennent de pays où le port de la burqa est rare. À mes yeux, le port de la burqa relève d’abord de la quête d’identité personnelle. Et c’est un phénomène réversible. Il est fort possible que bon nombre de ces femmes reviennent sur leur décision au bout de quelques mois ou quelques années. Je suis convaincu qu’il faut laisser le temps faire son œuvre et donner aux individus le droit de décider pour eux-mêmes de leurs habitudes vestimentaires. Interdire la burqa dans l’autobus, c’est stigmatiser une population, et transformer le voile intégral en symbole de résistance contre l’oppression étatique… Si la France, les États-Unis et l’Angleterre veulent continuer à critiquer publiquement la manière dont certains pays musulmans imposent aux femmes une certaine tenue vestimentaire, il faut qu’ils s’appliquent à eux-mêmes ce principe : l’interdiction de porter la burqa relève de la même démarche liberticide que l’obligation de la porter.

Sur ce sujet comme sur les autres, si l’on veut voir s’inventer une approche spécifiquement française des règles islamiques et « normaliser » la présence de l’islam en France, il faut entrer dans une logique de partenariat. Il me paraît notamment essentiel de favoriser la création d’universités islamiques, sur le modèle de l’Institut catholique, pour faire émerger une génération d’oulémas de haut niveau, susceptibles de rivaliser avec ceux du Moyen-Orient, mais avec une connaissance fine des spécificités françaises.

Il ne faut jamais perdre de vue que la menace vient non pas des gens qui étudient l’islam mais de ceux qui l’ignorent. Al-Qaida recrute d’abord parmi ceux qui ne connaissent pas la pensée musulmane, qu’il est bien plus facile d’endoctriner avec des idées fausses sur le jihad, par exemple. Étudier la science islamique inocule contre les dérives radicales.

 

Propos recueillis par Sandrine Tolotti

→ Lire la version intégrale de cette interview

 

Parler avant de penser

Comment le langage est-il apparu ? La pensée complexe l’a-t-elle précédé ou est-ce l’inverse ? Dans Adam’s Tongue (« La langue d’Adam »), le linguiste Derek Bickerton s’attaque à une difficile entreprise d’archéologie du langage.

Professeur à l’université de Hawaï, Bickerton a longtemps considéré avec scepticisme la possibilité de connaître les étapes de l’évolution du langage : on ne retrace pas l’origine des langues en exhumant des reliques de la même façon que l’on découvre les restes d’une communauté préhistorique… Fervent adepte de Noam Chomsky, il adhérait à sa théorie d’une connaissance innée de la grammaire universelle, dont l’acquisition se ferait indépendamment de l’intelligence. Les travaux sur l’évolution du cerveau, la génétique et la cognition animale vont pourtant l’inciter à remettre en cause son approche.

Partant de la théorie dite de la « construction de niche », selon laquelle une espèce informe son environnement en fonction de ses besoins, il tente de mettre à jour les conditions d’apparition du langage chez l’homme.  Adam’s Tongue décortique les études de cas les plus connues dans le domaine. Peu échappent à ses railleries mordantes… En particulier les « continuistes », qui soutiennent que les modes de communication des animaux sont à l’origine d’une évolution progressive vers le langage. Le linguiste écarte d’emblée l’idée que le chant des gibbons ou la gestuelle des primates puissent être des jalons dans l’élaboration d’une langue. Selon Derek Bickerton, le langage s’est développé  en réponse à des besoins logistiques : que l’on pense au défi que représentait le dépeçage d’un mammouth ! Comment réunir un nombre suffisant d’hommes pour se charger de cette tâche titanesque ? Grâce au langage. Celui-ci « est arrivé en premier et a permis à l’être humain de se mettre à penser », résume, dans le New Scientist, Christine Keanelly, qui voit dans Adam’s Tongue un ouvrage fondamental, qui renouvelle la réflexion sur l’évolution du langage.

Chatterton, un poète pas si maudit

Le 24 août 1770 au matin, on découvrit le cadavre du poète Thomas Chatterton sur le lit de sa mansarde à Holborn, l’un des quartiers les plus mal famés de Londres ; sur le sol, des pages manuscrites, et, dans un verre, des traces d’arsenic. Celui qui venait de mourir si jeune – il n’avait pas 18 ans – et dans des conditions si misérables n’était pas un inconnu. Durant son apprentissage dans un cabinet d’avocats de Bristol, il s’était illustré par la diffusion de textes du bas Moyen Âge – des documents municipaux et des poèmes, des drames, et même une épopée – qu’il prétendait avoir trouvés dans un coffre poussiéreux, au fin fond du grenier d’une vieille église.

 

Naissance d’un mythe

Les poèmes, à l’orthographe irrégulière ancienne mais d’une étonnante force expressive, dataient – selon leur découvreur – du XVe siècle, et ils étaient signés d’un prêtre, poète à ses heures, du nom de Thomas Rowley. Les habitants de Bristol tirèrent fierté de ces trouvailles, qui eurent un retentissement considérable, au-delà de la ville, et éveillèrent un regain d’intérêt pour le « gothique » – la culture et la poésie d’une époque que les Lumières avaient considérée comme barbare.

Seuls quelques rares sceptiques mirent en doute l’authenticité des textes. La suite leur donna raison : le copiste les avait intégralement fabriqués, à l’aide de dictionnaires, de vieux documents d’archives et des œuvres de Chaucer et Spencer (1). Mais comment faire la part de la falsification pure, de la création et de l’hommage rendu à une méthode en vogue ? Le célèbre Horace Walpole, inventeur du roman d’épouvante, n’avait-il pas présenté le premier son Château d’Otrante [paru en 1764] comme un manuscrit retrouvé ?

La mercantile Bristol fut avare de reconnaissance matérielle pour le jeune ambitieux. Il ne lui resta donc qu’à quitter sa province pour la capitale, comme tous les aspirants littérateurs. C’est là qu’au bout de quelques mois il fut rattrapé par son destin en mourant brutalement. Tous les éléments étaient dès lors réunis pour constituer ce qui allait devenir un véritable mythe européen : celui du jeune génie poussé au suicide par un environnement bourgeois cruel et incapable de le comprendre. Les romantiques virent l’un des leurs en ce « garçon d’exception, / âme tourmentée, morte dans sa fierté » (Wordsworth). Il devint l’archétype de tous les poètes maudits.

Le portrait mortuaire exécuté par le peintre préraphaélite Henry Wallis acheva d’en faire une icône. Le futur romancier George Meredith posa, ou plutôt reposa, comme modèle, en jeune homme d’une pâleur funèbre, étendu de manière expressive sous la fenêtre mansardée – beau cadavre, à qui est épargnée la cruelle défiguration qu’occasionne l’arsenic. D’Alfred de Vigny à Hans Henny Jahnn (2), le pauvre poète fut célébré comme un héros tragique. Le compositeur italien Leoncavallo lui dédia un opéra. Cette carrière posthume culmina dans Chatterton, le vertigineux roman de Peter Ackroyd, qui s’amusa à décomposer brillamment toutes les certitudes biographiques, en 1987.

 

Une époque propice aux falsificateurs

C’est à présent au tour de Jürgen Heizmann, germaniste enseignant au Canada, de s’intéresser à ce sujet passionnant, dans son ouvrage « Chatterton ou la falsification du monde ». En croisant la biographie du poète avec la manière plus ou moins affabulatrice dont elle fut racontée par la suite, Heizmann réussit un curieux va-et-vient entre poésie et vérité. Il souligne l’importance du contexte historique : cette époque qui aspirait à l’authenticité et au retour aux sources offrait un terrain très fertile aux falsificateurs de talent. Cela vaut aussi bien pour les « traductions » celtiques du découvreur d’Ossian, Macpherson, que pour la production florissante de documents apocryphes attribués à Shakespeare (3).

Heizmann accorde une place centrale à la mort de Chatterton, dont il propose une version fort éloignée du mythe. Cette version circule dans la littérature critique depuis quelque temps déjà, mais les arguments qui la fondent sont ici passés en revue de manière convaincante. En premier lieu, la variété de la production de Chatterton a été ignorée par la légende. Chatterton s’y révèle non seulement un falsificateur de manuscrits anciens, mais aussi un habile polygraphe, à l’aise dans les genres les plus divers : satiriste en vers, pamphlétaire aux convictions politiques fluctuantes, auteur de lettres d’affaires et de suppliques, et même d’un poème des plus obscène qu’il met dans la bouche de l’une de ses – visiblement nombreuses – connaissances féminines. Il en résulte que sa carrière londonienne en tant que « Grub Street writer », écrivain indépendant, littéralement « de caniveau », s’annonçait plutôt bien. Le ton des premières lettres qu’il envoya à sa famille le montre sûr de son talent et presque euphorique. Le testament impertinent qu’il laissa à son départ de Bristol est très éloigné d’un style à la Werther : volontiers moqueur, il soufflette allègrement ceux qui restent au pays.

Sa relation particulière avec l’autre sexe joua aussi son rôle : il était sans doute assez dépravé. Et il est vraisemblable que son empoisonnement à l’arsenic, loin d’être un suicide, a résulté d’une tentative malheureuse de soigner une maladie vénérienne. Les célèbres « derniers vers », « retrouvés » longtemps après par un biographe fantaisiste, appartiennent probablement à la légende. Tout au plus seraient-ils un pastiche virtuose, parfaitement dans le style du défunt : « Rends grâce à la vie, qui ainsi finit, ô Ciel ! / Et pardonne sa misère. »

 

Cet article est paru dans le Neue Zürcher Zeitung le 24 octobre 2009. Il a été traduit par Myriam Gallot.

Aung San Suu Kyi, ou les impuissances de la vertu

Pour la première fois en près de vingt ans, la Birmanie est entrée en 2007 en rébellion ouverte contre la junte militaire, fascinant le monde avec sa « révolution safran ». À travers tout le pays, les moines ont pris la tête de manifestations exceptionnelles, rejoints par des fonctionnaires, des intellectuels et des citoyens ordinaires. Ce mouvement de contestation a pu surprendre une grande partie du monde, mais pas ceux qui connaissent le pays, tant la crise économique et politique birmane s’est considérablement aggravée ces dernières années. Au cours de mes reportages, dans les années 1990, il était rare de croiser des sans-abri dans les rues. En 2006, j’ai vu des femmes décharnées dormir à même les trottoirs défoncés de Rangoun, des enfants assoupis dans ces caisses grillagées où les Occidentaux transportent leurs chiens. Les pannes d’électricité étaient fréquentes et certains quartiers passaient des heures d’affilée dans le noir. Avec une économie à l’arrêt et 60 % de la population de certaines régions vivant au-dessous du seuil de pauvreté, bien des gens ne pouvaient même plus se payer du riz.

La réaction du pouvoir au soulèvement – tirer sur les manifestants désarmés, défroquer de nombreux moines et les empêcher de réciter des prières, faire taire la presse et Internet et accuser les « néocolonialistes » et les « opportunistes politiques » de tirer les ficelles des émeutes – en a dit long sur l’isolement et la paranoïa du régime. En 1992, de nombreux diplomates occidentaux avaient affiché leur mépris pour le nouveau leader de la junte, le général Than Shwe, une brute sans instruction qui n’avait même pas terminé ses études secondaires… À l’évidence, il ne tiendrait pas longtemps à la tête de l’armée, disait-on ; les rivalités internes fragiliseraient le régime et ouvriraient la voie à un changement politique.

Mais la brute a triomphé des diplomates. Than Shwe a congédié les quelques généraux désireux de se rapprocher de l’Occident et noué des relations avec la Corée du Nord, qui lui vend aujourd’hui des armes. Le régime a fermé les rares publications encore à demi libres et expulsé jusqu’aux plus inoffensives ONG. Le pouvoir a aussi inventé sa propre version des « chemises brunes », l’Association de l’Union pour le développement et la solidarité (USDA, Union Solidarity and Development Association), une organisation de masse dont les membres écument le pays en persécutant les opposants (1). Le 6 novembre 2005, un jour sans doute choisi par les astrologues, Than Shwe a déplacé le siège du gouvernement de Rangoun à Naypyidaw, bourgade reculée du centre du pays, installant les généraux loin de leur peuple misérable et en colère. La Birmanie est le pays d’Asie du Sud-Est le plus gravement touché par le sida, son système de santé occupe l’avant-dernier rang mondial et quelque 650 000 personnes vivent réfugiées dans l’est du pays, en raison de la répression contre les minorités ethniques (2).

Depuis 1988, la couverture médiatique de la Birmanie est dominée par la figure d’Aung San Suu Kyi, leader de l’opposition et prix Nobel de la paix. La plupart des livres qui lui sont consacrés relèvent de l’hagiographie. La biographie de Justin Wintle, elle, propose une étude approfondie non seulement de Suu Kyi symbole et martyre, mais aussi de Suu Kyi politicienne. Voilà une femme qui s’infligea une véritable métamorphose, transformant la tranquille épouse de professeur d’Oxford qu’elle était en acteur politique majeur, dans l’un des États les plus répressifs au monde. En explorant les sources secondaires et les interviews de ses compagnons de lutte et de ses proches, Perfect Hostage révèle à la fois les forces et les faiblesses – son entêtement et sa propension à sermonner – de Suu Kyi. Reste que Wintle tend à approuver la plupart de ses décisions, même si, faute d’avoir pu la rencontrer, il a parfois du mal à les expliquer. Car il n’est pas sûr que les objectifs du mouvement démocratique birman aient toujours été bien servis par la voie suivie à partir de la fin des années 1980.

 

Les Birmans gardent en cachette des photos d’elle

Surnommée la « Dame » par ses partisans, Suu Kyi est la fille du général et leader indépendantiste assassiné Aung San. Cela explique en partie l’attachement profond du peuple birman à son égard, que les gens se rendent en masse à ses meetings et cachent dans leurs portefeuilles ou derrière des meubles de petites photos d’elle. Son ascendance permet également de comprendre son respect indéfectible de l’armée, une institution qui a pourtant tué ses partisans, l’a enfermée et a coupé sa ligne de téléphone alors qu’elle tentait de parler à son mari mourant en Angleterre (3).

Suu Kyi semble avoir hérité d’une intégrité et d’une droiture d’un autre âge ; quand elle vivait en Grande-Bretagne, explique Wintle, elle exprimait « “une incrédulité et une désapprobation scandalisées” devant telle ou telle transgression de son code moral », pour reprendre les termes d’un de ses proches de l’époque. Peut-être est-elle trop intègre. Son père fit volontiers des compromis et n’hésita pas à changer de camp, collaborant d’abord avec les Japonais puis avec les Britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale. D’anciens alliés de Suu Kyi estiment que si la « Dame » avait fait à certains moments des concessions, elle aurait pu convaincre les généraux d’accepter une forme de partage du pouvoir.

Le pays a accédé à l’indépendance en 1948, un an après l’assassinat d’Aung San [par l’un de ses rivaux politiques]. Dans la Birmanie des années 1950, les journaux et magazines destinés à la classe moyenne cultivée fleurissaient, des élections se tenaient, l’économie progressait au rythme de 6 % environ par an, et les riches Thaïlandais venaient à Rangoun acheter des produits de luxe. Suu Kyi apprit beaucoup des conversations animées qui se tenaient quand des responsables politiques venaient saluer sa mère. Elle semble notamment en avoir conclu que seule une démocratie fédérale était viable dans cette nation composée d’innombrables peuples. D’ethnie birmane comme plus de 60 % de la population, Suu Kyi n’a cessé de réaffirmer cette conviction et s’est toujours efforcée de rassurer les minorités.

L’« âge d’or » prit fin en 1962, quand un général sans pitié du nom de Ne Win prit le pouvoir par un coup d’État. À une époque où les communistes progressaient au Vietnam, au Laos, au Cambodge et dans certaines régions de Birmanie, ni Londres ni Washington ne s’y opposèrent. Au cours des trois décennies suivantes, Suu Kyi et son pays sombrèrent. Ne Win nationalisa l’industrie, détruisit l’économie et ferma le pays en n’accordant aux étrangers que des visas de court séjour. Il supprima tous les centres de pouvoir non militaires et gouverna en s’appuyant sur les conseils des devins et autres astrologues.

Suu Kyi vivait alors à l’étranger : en Inde, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, au Bhoutan et au Japon. En Inde, elle a vu fonctionner une démocratie multiethnique anarchique mais tangible, fondée au sortir d’une lutte axée sur la non-violence. Elle commença à étudier le bouddhisme et la méditation, qui l’aideraient à conserver son équilibre psychique pendant ses assignations à résidence. À Oxford, où elle rencontra son mari Michael Aris, ce ne fut pas une étudiante brillante, selon Wintle : « La moraliste en elle avait tendance à affirmer ce qu’elle savait d’instinct », au lieu d’argumenter.

Dans les années 1970 et 1980, elle suivit son mari dont la carrière universitaire s’épanouissait. Jusqu’à ce que la donne change soudain. En 1987, apparemment sur les conseils de son astrologue, Ne Win décida de retirer de la circulation certaines coupures de monnaie birmane ; et, à l’été 1988, des soulèvements éclataient à Rangoun et dans l’ensemble du pays (4). Les manifestants furent tabassés par l’armée et parfois tués ; des centaines d’étudiants furent encerclés sur un pont de Rangoun et battus à mort. Suu Kyi était alors en Birmanie au chevet de sa mère mourante ; elle vit les blessés et les morts à l’hôpital. Elle avait confié un jour à Aris que, si son peuple avait besoin d’elle, elle serait à ses côtés. Wintle offre un récit poignant, presque au jour le jour, de cet été brûlant où Suu Kyi s’est métamorphosée. D’abord simple médiatrice entre les manifestants et le régime, elle devint vite un acteur politique à part entière, critiquant le gouvernement, apportant son soutien moral aux contestataires et fondant un parti politique, la Ligue nationale pour la démocratie.

Elle annonça son entrée sur la scène publique lors d’un célèbre discours à la pagode Shwedagon [le sanctuaire le plus sacré du pays], devant plusieurs centaines de milliers de personnes. Elle sut faire habilement usage des médias, des diplomates étrangers et des organisations internationales de défense des droits de l’homme pour révéler au monde les atrocités commises, tandis que les manifestations tournaient à la grève générale et que les autorités continuaient de tirer sur la foule. Sa maison de Rangoun devint le QG de l’opposition et elle contribua à rapprocher militants étudiants et officiers dissidents. Elle fit beaucoup pour que le mouvement reste dévoué à la démocratie et au fédéralisme et s’abstienne de diffamer l’armée, dont elle savait qu’elle jouerait un rôle majeur dans toute évolution politique du pays : c’était désormais la seule véritable institution nationale. Elle mania astucieusement le nationalisme birman, en organisant des meetings de masse à l’occasion d’anniversaires importants ; elle affirmait ainsi son lien à son père, tout en suggérant que le mouvement démocratique était un bien meilleur garant des valeurs birmanes que l’armée, et un bien meilleur protecteur de la nation.

 

Elle s’est révélée incapable de maintenir la discipline interne

Suu Kyi ne se laissa pas intimider par les menaces. Elle marcha droit sur un bataillon de soldats qui avait reçu l’ordre de tirer sur elle. Elle ne recula pas ; eux, si. Le récit de cette confrontation se répandit comme une traînée de poudre. Mais ce mouvement démocrate idéaliste évalua parfois mal la situation politique. Même si journaux indépendants et opuscules ont surgi en 1988, les militants n’ont jamais réussi à trouver le moyen de toucher l’ensemble de la population. Face à un ennemi implacable, il fallait absolument maintenir la discipline interne. Mais ce n’était pas la manière de faire de Suu Kyi. « Il y avait en elle un côté bonne fée, écrit Wintle. Si elle agitait suffisamment sa main magique, tout s’arrangerait. » Contrairement à l’ANC sud-africain, la LND birmane n’a pas écrasé ses dissidents. Des criminels opportunistes ont rejoint le camp démocrate, tel Aung Gyi, un transfuge du régime qui accusa ensuite les communistes d’avoir infiltré l’organisation. Peut-être s’agissait-il d’un agent double, à moins qu’il ne voulût simplement prendre le contrôle du mouvement ; quoi qu’il en soit, il fit beaucoup de mal. « Je me suis trompée », confia Suu Kyi à un ami, reconnaissant sa naïveté dans cette affaire.

En 1990, mystifiée par sa propre puissance et convaincue de sa popularité, la junte autorisa la tenue d’élections. Elle fit de son mieux pour en manipuler l’issue, en accordant des moyens considérables au parti au pouvoir et en assignant Suu Kyi à résidence pendant le scrutin ; mais, le jour dit, étonnamment, elle n’intervint pas. Plus de 70 % des inscrits votèrent. La Ligue nationale pour la démocratie remporta 392 des 492 sièges, quand le parti de l’armée n’en obtint que dix. Mais le régime ignora tout bonnement ces résultats. Une fois encore, estime Wintle, on peut penser que le mouvement démocratique a fait un faux pas. Au lieu d’exiger le départ des militaires, il a appelé la junte à des « discussions franches et sincères », décevant certains de ses partisans et faisant retomber la pression pesant sur le régime. Les militaires s’en donnèrent à cœur joie, emprisonnant des membres de la LND et même plusieurs moines vénérés. La Birmanie n’a pas connu de véritable élection depuis.

Au-delà de 1990, Wintle semble se désintéresser de son sujet et survole les années suivantes. Pendant cette période, Suu Kyi a inlassablement démontré son courage et sa maîtrise des mots et des images. Isolée et souvent emprisonnée, elle a empêché que l’on oublie la Birmanie, à grand renfort de tactiques médiatiques. La Grande-Bretagne, les États-Unis et d’autres ont répondu à son appel aux pressions internationales en imposant des sanctions contre le régime.

 

Un pays au cœur du trafic de drogue

Wintle ne s’interroge guère sur la portée de l’isolement croissant de la junte, qui a réduit la capacité d’influence des pays étrangers. Le transfert de la capitale à Naypyidaw a notamment eu pour conséquence de couper les fonctionnaires de Rangoun la cosmopolite, où ils avaient plus de chances de côtoyer écrivains, militants et autres personnalités progressistes. Les généraux ont également étendu leur réseau d’informateurs et utilisé l’USDA pour se mêler toujours plus de la vie privée de la population.

Le contexte international, lui aussi, a changé radicalement depuis le début des années 1990. Au nord, la Chine est devenue une puissance mondiale, que son avidité énergétique pousse à convoiter les réserves de gaz naturel situées au large des côtes birmanes. Pékin est devenu le premier partenaire du pays, lui prête de l’argent et déjoue les velléités de condamnation du Conseil de sécurité de l’ONU. À l’ouest, l’Inde redoute l’influence chinoise et a tout autant besoin d’énergie. Dans les années 1990, elle soutenait le mouvement démocratique ; aujourd’hui, New Delhi accueille Than Shwe en visite d’État, vend des armes aux généraux et refuse de condamner la répression. À l’est, la Thaïlande a passé des accords commerciaux avec le régime et limité l’accueil des réfugiés birmans. L’Association des nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) a intégré la Birmanie, accordant ainsi peu ou prou aux généraux un droit de veto sur toutes les décisions de l’organisation. Un simulacre de convention nationale censée définir les grandes lignes d’une nouvelle Constitution a permis aux généraux, au grand soulagement de leurs voisins, d’entretenir la fable selon laquelle ils finiront par remettre le pouvoir aux civils.

Tant que les puissances asiatiques continuent de soutenir la junte, les généraux se moquent comme d’une guigne des sanctions occidentales. Mais les voisins de la Birmanie ne peuvent rien contre les problèmes du pays. Depuis le nord-est, véritable plaque tournante de la fabrication d’héroïne et de méthamphétamine, la Birmanie inonde la Chine de sa production de drogue. En 2006, le Premier ministre Wen Jiabao a d’ailleurs adressé un avertissement exceptionnellement franc au gouvernement birman, l’exhortant à lutter contre le trafic. Et si Pékin s’est toujours abstenu d’exercer une pression directe, via des sanctions par exemple, certains dirigeants chinois ont fait part de leur préoccupation croissante vis-à-vis de la répression. Selon Larry Jagan, l’ancien spécialiste de la Birmanie à la BBC, ils auraient demandé en privé au pouvoir birman d’entreprendre des réformes économiques et rencontré des militants du mouvement démocratique en exil. Signe que Pékin redoute un effondrement économique du pays ? La crainte serait assurément fondée. Du fait de l’incompétence du régime, la population en est réduite à lutter pour sa survie ou à prier pour sa délivrance. Les jeunes garçons choisissent de plus en plus la vie monastique, seule manière de recevoir nourriture et instruction. Les maladies mentales et l’alcoolisme se développent.

Dans ce contexte, on peut se demander si Aung San Suu Kyi, qui porta au seuil du pouvoir voilà plus de vingt ans un mouvement démocratique uni et vigoureux, est encore la femme de la situation. Elle est certes la seule force de rassemblement qui reste. Lorsqu’elle a parcouru le pays en 2003, pendant une brève période de liberté, elle a attiré partout des milliers de personnes. Mais même ses partisans les plus fervents s’interrogent sur la nécessité de changer d’approche et d’engager une nouvelle réflexion sur les sanctions. Pis encore : même si son message triomphe, ils craignent que son parti soit trop affaibli pour pouvoir gouverner. Si les généraux lâchaient prise aujourd’hui, serait-elle capable d’unir un pays détruit par la junte, et grouillant d’indics ?

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 4 octobre 2007. Il a été traduit par Laurent Bury.

 

→ En complément de cet article, lire notre entretien avec Renaud Egreteau : « La junte est plus forte qu’on le dit »

Les utopies de la médecine communiste

Publié récemment au Brésil, La Biopathie du cancer de Wilhelm Reich, qui fait suite à La Fonction de l’orgasme, est un texte dépassé du point de vue scientifique, ne serait-ce que parce qu’il date de 1948. Mais il est riche d’enseignements historiques. Le médecin et psychanalyste ukrainien y expose sa théorie : le cancer est une putréfaction des tissus produite par la privation du plaisir. D’après lui, un hypothétique « bacille-T » (« T » de Tod, « la mort » en allemand) serait responsable de cette putréfaction. « Bacille-T » qui proliférerait en raison de la diminution, dans l’organisme, de l’« orgone », l’« énergie cosmique » libérée par l’orgasme.

 

Les vertus thérapeutiques de l’orgasme

L’orgone n’existe pas. C’était le produit de l’imagination délirante de Reich, mais la genèse de cette idée mérite un détour. Issu d’une opulente famille juive d’Ukraine, Reich s’est formé à la médecine à Vienne et s’est spécialisé en psychiatrie. Disciple de Sigmund Freud, il est devenu psychanalyste. Comme lui, il voyait dans la névrose la résultante de conflits de nature sexuelle, mais il y ajoutait une composante idéologique : la répression résulterait aussi des contraintes de la morale bourgeoise. Reich était communiste, bien qu’hétérodoxe : le Parti finira par l’exclure.

Fuyant le nazisme, il s’exila aux États-Unis, où ses idées reçurent un large écho. Le cheval de bataille de Reich, qui se voyait comme un révolutionnaire, c’était l’orgone. Il défendit son existence jusqu’à la fin. Plus, il inventa un « accumulateur d’orgone », sorte de boîte où l’on pouvait « recharger la batterie ». Certains des écrivains américains les plus connus, comme Norman Mailer, J.D. Salinger ou William Burroughs, furent au nombre des utilisateurs de l’engin. Albert Einstein, dont Reich chercha le soutien, ne se laissa en revanche jamais convaincre. L’Agence fédérale américaine de sécurité des aliments et des médicaments (FDA) se montra plus sceptique encore, qui entama un procès contre Reich en 1954. Condamné, il fut incarcéré en 1957 et mourut d’une crise cardiaque en prison.

Mais le cas de Reich n’est pas unique. Il appartient même à une curieuse catégorie de gens : les scientifiques communistes qui, à un moment de leur trajectoire, ont entrepris de défendre des causes aussi grandioses qu’extravagantes.

Ainsi Alexandre Bogdanov. Né en Biélorussie en 1873, ce médecin et philosophe rejoint en 1903 les bolcheviks de Lénine, dont il était un ardent partisan. Mais, écarté du Parti pour ses positions radicales, il se consacra à des expériences médicales visant à rajeunir l’organisme par le biais de transfusions sanguines. Beaucoup de gens s’intéressèrent à cette procédure, dont la sœur de Lénine, Maria Oulianova, qui s’offrit comme volontaire pour les expérimentations. Quand Lénine mourut en 1924, on appela Bogdanov, dit-on, pour tenter de le ressusciter. Lui-même mourut en 1928 des suites d’une transfusion : ou bien le sang était contaminé par la malaria, ou bien il était incompatible avec son groupe sanguin, chose qu’on ne maîtrisait guère à l’époque.

C’est dans une perspective différente que travailla le contemporain de Bogdanov, Alexandre Bogomolets. Son travail [décrit dans « La prolongation de la vie », non traduit en français] était soutenu par Staline lui-même, qui avait pourvu au financement nécessaire. Bogomolets injectait sur des chevaux un mélange de cellules de la rate et de la moelle osseuse prélevées sur des personnes jeunes et saines, mortes accidentellement. Ces injections visaient à renforcer les défenses immunitaires de l’organisme.

 

Gerovital H3 : la pilule miracle de Marilyn et JFK

Plus récemment, la lutte contre le vieillissement s’est poursuivie avec Ana Aslan. À la fin des années 1940, cette Roumaine s’intéressa aux effets de la procaïne, un anesthésiant utilisé par les dentistes. Ses recherches ont abouti à la mise au point d’un médicament connu sous le nom de Gerovital H3, qui fut pris, entre autres, par Marilyn Monroe, Marlene Dietrich, Claudia Cardinale, Kirk Douglas, Salvador Dalí, Pablo Picasso, Pablo Neruda, John F. Kennedy, Suharto et Mao Tse-toung. Dans les années 1960, le dictateur Nicolas Ceausescu avait fait du traitement d’Aslan un véritable produit d’exportation. Des travaux ont montré, dans les années 1970, que le Gerovital H3 pouvait avoir un léger effet antidépresseur, mais n’agissait pas contre les maladies de la vieillesse.

La foi dans les techniques de rajeunissement était très puissante à l’époque. Mais, sous un régime autoritaire communiste, elle avait d’autres finalités. Premièrement, montrer le pouvoir de la science, y compris sur la religion : on n’avait plus besoin de la vie éternelle. Deuxièmement, elle apportait un nouveau fondement au projet de création d’un homme nouveau. L’imagination des chercheurs communistes en la matière se révéla sans borne. Jusqu’à ce que vieillesse et mort s’ensuivent.

 

Cet article est paru dans Folha de São Paulo le 6 septembre 2009. Il a été traduit par Florence Lévi.