Guerre scolaire en Australie

Un matin de janvier 1800, un être mystérieux surgit des bois, dans l’Aveyron. De la taille d’un garçon de 12 ans, une chemise déchirée pour tout vêtement, cette étrange créature semblait indifférente au froid hivernal et inconsciente de sa nudité. Elle grognait mais ne parlait pas et mangeait voracement, tirant les pommes de terre du feu à mains nues. Pour des raisons évidentes, on l’appela l’« enfant sauvage de l’Aveyron ».

En pleine époque des Lumières, sa découverte nourrit une polémique considérable parmi les philosophes et les éducateurs. Était-ce un exemple du « bon sauvage » de Rousseau, non corrompu par les contraintes sociales qui avaient étouffé l’Europe des siècles durant ? Le garçon allait-il apprendre à parler et se prendre en charge à mesure que ses talents innés se révéleraient, comme l’Émile de Rousseau ? Ou, pour suivre John Locke, était-il une page blanche attendant d’être écrite par un enseignement de qualité et une pédagogie intelligente ?

 

La flamme de l’enseignement inspiré brille toujours à Hollywood

Jean Marc Gaspard Itard, un médecin parisien, entreprit de répondre à ces questions. Il adopta l’enfant et le baptisa Victor. Avec patience et persévérance, il s’employa à le civiliser, en usant de méthodes qu’il jugeait progressistes. Il conçut des jeux pour l’encourager à « découvrir » comment lire et parler ; il l’emmena en sorties d’études, notamment au zoo pour lui enseigner le nom des animaux. Itard pensait qu’un environnement stimulant, une éducation éclairée et un professeur dévoué suffiraient à compenser les dommages subis par Victor durant ses années de solitude dans les bois.

Malheureusement, Itard échoua. Victor apprit un seul mot : lait. Au bout de cinq ans, le maître et l’élève se séparèrent. Jusqu’à sa mort, Victor fut confié aux bons soins de la gouvernante d’Itard. Il était incapable de retourner dans les bois, mais ne put jamais s’adapter à l’univers urbain de Paris. Le triste destin de Victor remit en question l’efficacité des méthodes d’enseignement d’Itard. Mais les pédagogues modernes l’ont rétrospectivement absous, attribuant la faute à Victor, que son « autisme » ou ses traumatismes auraient rendu incapable d’apprendre (1).

La conviction qu’un professeur dévoué peut transformer la vie de ses élèves a conservé une forte emprise sur l’imaginaire collectif. La figure du « lad o’ pairts », adolescent qui sait profiter d’un enseignement inspiré pour s’élever au-dessus de sa condition, était répandue dans la littérature écossaise du XIXe siècle, et trouve toujours un écho aujourd’hui.

La flamme de l’enseignement inspiré continue ainsi de brûler ardemment à Hollywood. Esprits rebelles, Le Cercle des poètes disparus et des dizaines d’autres films racontent la même histoire : un professeur inexpérimenté mais optimiste arrive dans une nouvelle école, et tombe instantanément en enfer. Les élèves sont renfrognés et apathiques, quand ils ne jettent pas le mobilier par la fenêtre. Le nouveau venu ne trouve nul réconfort auprès de ses collègues, dont l’épuisement confine au cynisme, ni auprès du principal, bouffon incompétent ou inadapté social, c’est selon. Mais le nouveau professeur rempli d’espoir persévère, abandonnant le programme au profit de méthodes plus primesautières (monter sur les bureaux pour réciter de la poésie, par exemple). À la fin du film, il est métamorphosé, et les étudiants encore en vie entrevoient un avenir plus radieux grâce aux initiatives aussi originales qu’héroïques de cet enseignant exceptionnel.

C’est du cinéma. Dans la vraie vie, il n’y a pas de happy end pour la plupart des enfants enfermés dans le huis clos quotidien de l’école. Reste que ces films font valoir un argument important : la qualité de l’enseignant est le principal ingrédient de la réussite scolaire. Or, convaincre des gens motivés, énergiques et créatifs de renoncer à des boulots prestigieux dans la finance ou le conseil juridique pour enseigner dans des écoles aux performances médiocres, c’est ambitieux mais pas impossible. Deux programmes novateurs, « Teach for America » [lancé en 1990] et son équivalent britannique, « Teach first » [inauguré en 2002], ont réussi l’impensable : rendre séduisants les métiers de l’éducation. En 2008, on comptait 25 000 candidats diplômés pour 3 700 postes à pourvoir dans le cadre de « Teach for America », issus des universités les plus prestigieuses : 11 % des diplômés de Yale et 9 % de ceux de Harvard ont postulé. En Grande-Bretagne, 5 % des étudiants en dernière année d’Oxford se proposaient au même moment de rejoindre « Teach First ».

Les recrues n’ont pas besoin d’avoir étudié les sciences de l’éducation. Elles suivent une formation intensive avant d’être envoyées dans des écoles, tout en bénéficiant d’un système de tutorat et d’une formation professionnelle quand elles commencent à enseigner (ceux qui souhaitent poursuivre après les deux premières années doivent suivre le cursus de formation des professeurs). Ces projets sont fondés sur le pari qu’il existe des jeunes de talent suffisamment idéalistes pour différer leur début de carrière et rendre à la société ce qu’elle leur a donné. Et ils le lui rendent bien : les élèves de ces recrues obtiennent de bons résultats.

Les premiers enseignants de « Teach for Australia », conçu sur ce modèle et lancé en 2009, seront envoyés dès 2010 dans des écoles défavorisées du Victoria [la région de Melbourne]. Les chefs d’établissement s’en réjouissent. Mais, à elles seules, ces recrues ne sauraient bouleverser la donne.

Figure majeure de « Teach for Australia », Noel Pearson reconnaît dans Radical Hope que des professeurs charismatiques et brillants peuvent obtenir des résultats extraordinaires, même dans les institutions reculées et démunies qui accueillent les enfants aborigènes. Mais il regarde la réalité en face : ces individus seront toujours rares ; et, selon toute vraisemblance, ils ne représenteront jamais la majorité des enseignants, ni dans les communautés indigènes isolées, ni nulle part ailleurs. Pearson n’en pense pas moins que même les élèves des pires écoles peuvent réussir, avec ou sans enseignants d’exception.

Rejetant les faux-fuyants, il reste attaché à une conception de l’éducation centrée sur l’acquisition des compétences, ces compétences qui, une fois maîtrisées, deviennent le socle de la créativité. Sa conviction n’est fondée sur aucune théorie ésotérique, mais sur son expérience auprès des indigènes de la péninsule du Cap York. Pour lui, l’espoir doit être ancré dans le monde réel, tant les attentes irréalistes nourrissent la déception et la colère en cas d’échec. Témoin ces récents titres de journaux : « Les écoles des zones reculées ont un taux d’échec record » ; « L’enseignement de l’anglais condamné à l’échec » ; « L’école échoue à instruire ». Il ne faut donc pas s’étonner de voir le gouvernement travailliste de Kevin Rudd en appeler à une révolution scolaire. Mais, avant de sonner la charge, il faut essayer de diagnostiquer précisément le problème. Nous disposons, heureusement, de données de qualité.

 

Les enfants des milieux défavorisés ont deux ans et demi de retard

Depuis 2000, l’OCDE mène tous les trois ans l’enquête Pisa (Programme international pour le suivi des acquis des élèves). Le dernier rapport a révélé une baisse des performances des élèves australiens, mais le pays reste au-dessus de la moyenne en sciences, en mathématiques et en lecture, parfois même très au-dessus de la moyenne. Voilà pour la bonne nouvelle. Passons à la mauvaise : l’écart entre les enfants des familles culturellement favorisées (celles qui lisent des livres, vont au musée et au concert) et ceux des familles de faible niveau socioculturel est plus accusé en Australie qu’au Canada, en Finlande, en Irlande, en Corée du Sud, au Japon et en Suède, pays dont les enfants obtiennent également de bons résultats aux tests internationaux. Dans certaines matières, les élèves australiens de milieux défavorisés affichent un retard de deux ans et demi par rapport aux élèves des familles socialement et culturellement bien dotées.

Mais une analyse plus approfondie des données Pisa révèle que le seul milieu social ne suffit pas à prédire les résultats scolaires d’un enfant ; tout dépend aussi de l’établissement qu’il a fréquenté. Quel que soit leur milieu d’origine, tous les enfants réussissent mieux si les élèves de l’école viennent en majorité de familles riches et éduquées ; et tous obtiennent de moins bons résultats s’ils sont scolarisés dans un établissement composé essentiellement d’enfants défavorisés.

En d’autres termes, en matière scolaire, l’argent compte. Soit directement – les familles riches peuvent payer cours de soutien, livres et visites au musée –, soit indirectement, puisqu’il détermine dans une large mesure le type d’écoles fréquenté. Nous essayons de l’ignorer (l’Australie est l’un des rares pays de l’OCDE qui refuse de dévoiler quels sont les enfants du privé et quels sont les enfants du public parmi ceux qui participent à l’enquête Pisa), mais personne n’est dupe. Les parents australiens savent parfaitement que les écoles privées d’élite et les écoles publiques pratiquant la sélection sont celles qui obtiennent les meilleurs résultats.

Le fossé scolaire n’est pas d’invention récente : dans l’Angleterre du XIXe siècle, les futurs aristocrates étudiaient à Eton en haut-de-forme et queue-de-pie, tandis que les élèves pauvres croupissaient dans des écoles comme Dotheboys Hall, la lamentable institution du Nicolas Nickleby de Charles Dickens. Mais que l’on trouve de pareils extrêmes en Australie aujourd’hui est une honte nationale. Des institutions d’élite dotées de tous les équipements imaginables côtoient les piètres établissements de grande banlieue et les écoles rurales mal entretenues. Avec, en bas de l’échelle, les lieux décrits par Helen Hughes dans Lands of Shame [« Terres de honte »] : les écoles misérables des communautés indigènes reculées, qui manquent non seulement de toilettes, mais aussi de crayons, de gommes, de papier et de livres.

Le taux d’abandon scolaire est en Australie supérieur à celui de nombreux pays de l’OCDE, et les élèves aborigènes échouent deux fois plus que les enfants blancs. Pour nombre d’entre eux, l’école n’est guère qu’une halte sur la route de nulle part. Dépourvus de compétences monnayables sur le marché du travail, ils rejoindront bientôt la première file de demandeurs d’emploi. Cette tragédie est plus qu’une simple affaire d’argent. Elle pose la question de nos priorités nationales. Nous n’accomplirons pas notre véritable destin tant que chaque Australien, riche ou pauvre, bien portant ou handicapé, blanc ou noir, n’aura pas l’opportunité de développer tout son potentiel.

Quelle est la solution ? Les neuf auteurs de Education, Science and Public Policy. Ideas for an Education Revolution [« Éducation, science et politique publique. Idées pour une révolution de l’éducation »] soulignent que les contribuables australiens consacrent moins d’argent à l’éducation que ceux de nombreux autres pays, en particulier au niveau de la petite enfance. Et tous pensent que nous devrions dépenser plus ; le gouvernement semble d’ailleurs du même avis. Au titre du récent plan de relance, le contribuable australien s’est mis à dépenser une fortune pour les écoles, via la construction de nouveaux gymnases, de salles et de bâtiments administratifs, aussi bien dans les établissements publics que privés.

 

Augmenter le salaire des profs, oui, mais comment ?

Mais aucun des auteurs de ce livre ne considère prioritaires les dépenses d’infrastructure. L’essentiel est à leurs yeux de miser sur des enseignants plus nombreux et mieux payés. Parce que la qualité du professeur est un facteur décisif, et que des salaires plus élevés attireront les meilleurs candidats vers les carrières de l’enseignement. L’argument n’est pas sans logique. Même si elle a été revalorisée de temps en temps, la rémunération des enseignants confirmés du public n’a cessé de régresser par rapport à celle des autres diplômés. Il n’est pas si simple de contrecarrer cette évolution. L’importance même du corps enseignant rend prohibitive la moindre hausse de salaire. Accorder dix dollars de plus par semaine à chaque professeur du public coûterait des centaines de millions par an ; accorder cent dollars coûterait des milliards. Dans ces conditions, le plus rationnel est de réserver les augmentations aux enseignants les plus performants. Mais ce type de mesure serait plus facile à appliquer si les directeurs d’établissements publics avaient la même latitude que ceux des écoles privées pour recruter, licencier et fixer les salaires.

Quoi qu’il en soit, une nouvelle politique salariale ne produira pas à elle seule le bouleversement attendu dans le monde de l’éducation : les revenus des enseignants ne constituent qu’une partie du problème. Comme le rappelle Jennifer Buckingham dans Schools of thought [« Écoles de pensée »], la Finlande, championne des enquêtes Pisa, ne paie pas royalement ses professeurs. Mais le pays semble avoir réussi à faire de l’enseignement une carrière séduisante pour des diplômés de haut niveau, grâce au prestige du statut et à la qualité des conditions de travail.

À la différence des auteurs de Education, Science and Public Policy, Jennifer Buckingham ne voit donc pas dans l’augmentation des salaires enseignants l’alpha et l’oméga de la révolution scolaire. À ses yeux, cette révolution passe par trois changements fondamentaux. D’abord, définir des critères de réussite clairs pour les établissements, susceptibles de faire l’objet d’évaluations indépendantes et publiques. Deuxièmement, accorder aux parents la liberté de choix des écoles. Troisièmement, transférer le contrôle des établissements du pouvoir central au pouvoir local. Ces trois réformes se complètent. Des évaluations publiques permettraient aux parents d’identifier les mauvaises écoles ; la liberté de choix leur permettrait d’inscrire leurs enfants dans de meilleures institutions (à condition, bien sûr, que les aides suivent les élèves dans leur nouvelle école) ; et le contrôle local inciterait chaque établissement à se montrer plus innovant et plus à l’écoute des besoins de la communauté. Ensemble, ces changements produiraient un système compétitif, où les écoles seraient obligées de rivaliser d’excellence.

Répétons-le, les familles les plus riches ont déjà le choix de l’école. Elles peuvent envoyer leurs enfants dans des établissements privés ou acheter des maisons dans le périmètre de recrutement des meilleurs établissements publics. Comment peut-on soutenir qu’il ne faut pas étendre ce droit de choisir aux familles plus modestes ? Voilà à l’évidence une politique absurde, qui consiste à dire que seuls les responsables de l’éducation et les enseignants savent quelle école est la meilleure pour les enfants, sauf quand les parents ont de l’argent.

Les professionnels – et les syndicats enseignants en particulier – ne sont pas d’accord avec ce raisonnement. Le libre choix parental, disent-ils, dépouillerait certaines écoles de leurs meilleurs éléments, n’y laissant que les élèves à problèmes. Ils s’opposent aussi à la publication des résultats des établissements, au prétexte qu’ils reflètent une réalité complexe et doivent être interprétés en fonction du contexte : la performance d’une école dépend du milieu familial des enfants, des ressources disponibles, etc. Qui plus est, cette transparence mettrait certaines écoles, et leurs élèves, dans l’embarras.

 

Vive la discipline ! George Harrison jouait à s’en faire saigner les doigts

Ces arguments en faveur du secret n’ont absolument aucune valeur. Bien sûr, les résultats doivent être interprétés dans leur contexte, mais ce n’est pas une raison pour garder l’information secrète. Il faut simplement la présenter avec tous les codicilles nécessaires. L’argument de l’embarras est tout aussi fallacieux. Si une école échoue à instruire ses élèves, ce sont les professeurs et non les enfants qui doivent en être gênés.

Même si le libre choix parental total reste une perspective lointaine, le gouvernement fédéral a annoncé son intention de rendre publics les résultats des établissements. C’est un pas de géant. Mais ni l’information publique, ni le choix de l’école ne feront beaucoup de différence là où on en a le plus besoin : dans les écoles isolées, rurales et défavorisées. Comme Helen Hughes le montre, nous savons déjà que beaucoup d’entre elles mènent leurs élèves à l’échec et que le libre choix n’a aucun sens dans leur cas : il n’y a tout simplement pas d’autre option. Améliorer l’efficacité de ces écoles défie toutes les idées simples.

Dans Radical Hope, Pearson explique ce qu’il faut faire de façon captivante et très personnelle. Conscient que la plupart des professeurs ne sont pas des superstars hollywoodiennes, capables d’inventer des méthodes d’enseignement brillamment efficaces, il évoque la réussite de méthodes d’apprentissage empiriques, comme celles développées par Siegfried Engelmann, de l’université d’Oregon, et Multilit, le programme de lecture mis au point par Kevin Wheldall, de l’université Macquarie de Sydney. Ces procédés obligent les élèves à acquérir certaines compétences de base par une pratique répétitive. Comme le souligne Pearson, il n’y a rien là de sensationnel. Il rappelle notamment la règle du succès en dix mille heures popularisée par le journaliste américain Malcolm Gladwell : les gens qui excellent dans une discipline ont tous pratiqué au moins dix mille heures avant d’atteindre leur niveau (2). Cette nécessité de pratiquer sans relâche est d’ailleurs universellement admise chez les pianistes de concert, les stars du sport, les champions d’échecs et les neurochirurgiens ; George Harrison jouait de la guitare jusqu’à ce que ses doigts saignent… Pourtant, pendant de longues années, certains pédagogues se sont convaincus que l’apprentissage de la lecture pouvait se faire sans effort, comme dans les films. Aussi incroyable que cela paraisse, certains le pensent encore.

 

Pas de chemin facile vers la lecture

Certes, les enfants issus de milieux culturellement favorisés, avec des maisons pleines de livres, apprendront probablement à lire quoi qu’il se passe à l’école. Mais, assène Pearson, pour la plupart, en particulier les gosses issus de familles peu cultivées, il n’existe pas de chemin facile vers la lecture ; seuls comptent l’acharnement au travail et la pratique. Et le fait qu’on ne puisse changer leur milieu social ou leur environnement culturel ne signifie pas que ces enfants soient incapables d’apprendre. Pearson condamne la condescendance de ces pédagogues qui continuent d’utiliser les « situations difficiles de leurs élèves socialement défavorisés comme alibi de la défaillance de l’école ». Il étrille de la même façon la notion d’éducation « culturellement appropriée » pour les Aborigènes, parce qu’il respecte trop cette culture pour accepter de la voir servir de prétexte à l’absence d’ambition scolaire.

Quant à l’idée de dissimuler les performances des écoles pour ne pas embarrasser les enfants, elle laisse Pearson de marbre. Pour lui, l’estime de soi ne naît pas avec ce genre de stratégie, ni en organisant le passage automatique en classe supérieure, ni en décourageant l’ardeur au travail des enfants. L’estime de soi naît du succès, et le succès naît de la discipline, de l’assiduité et de bonnes habitudes de travail. Bien sûr, certains élèves viennent de milieux difficiles, et les Aborigènes ont été persécutés – beaucoup le sont toujours –, mais ces enfants sont condamnés si on les encourage à se voir comme des victimes impuissantes. En la matière, la plus belle revanche est la réussite.

 

Ce texte est paru dans The Australian Literary Review le 7 octobre 2009. Il a été traduit par Marie-Morgane Le Moël.

 

Antidépresseurs : le mensonge des labos

J’ai vu mon ami Stuart se taper la tête par terre, pleurant et menaçant de se tuer. Il traversait une profonde dépression, était incapable de travailler, de dormir ou de manger. Mais, trois semaines après s’être vu prescrit un antidépresseur de type Prozac, il commençait à s’en sortir et à reprendre le travail. Alors que son état s’améliorait, il lâcha cette remarque terrible : « Si l’on me donnait le choix entre le cancer et la dépression, je prendrais le cancer. »

Stuart ne jure que par son antidépresseur, qu’il a pris pendant deux ans : « Il m’a sauvé la vie. » Pourtant, l’efficacité de ces médicaments, connus sous le nom d’ISRS (nous y reviendrons), est contestée depuis vingt ans. Et la toute dernière salve est l’une des plus rigoureusement documentées. Dans The Emperor’s New Drugs, Irving Kirsch, professeur de psychologie à l’université de Hull, dans le Yorkshire, assure que les ISRS sont pires qu’inutiles.

La dépression est une maladie dévastatrice, qui inflige d’immenses souffrances à ses victimes et plonge leur entourage dans l’angoisse. Elle frappe à tout âge. Une personne sur trois en souffrira, sous une forme plus ou moins sévère, à un moment ou un autre de sa vie. Selon la commission de la santé publique de l’Union européenne, elle sera la maladie la plus répandue sur le continent d’ici 2020.

Avant l’avènement des médicaments de type Prozac, Stuart aurait été hospitalisé, en raison du danger qu’il représentait pour lui-même. On l’aurait peut-être soumis à des électrochocs, avec une bonne dose de barbituriques ou d’un puissant sédatif. C’était le sale vieux temps des asiles géants, quand la moitié des lits de l’hôpital public britannique étaient occupés par des malades mentaux. Dans les années 1970, la découverte de nouveaux types de médicaments et la diffusion des thérapies de la parole telles que la thérapie cognitivo-comportementale (TCC) ont conduit à la fermeture de ces institutions. Si les patients souffrant de psychoses aiguës sont toujours soignés dans les services de psychiatrie, les dépressifs sont généralement traités en consultation externe. Qui pourrait donc douter des bienfaits d’une classe d’antidépresseurs éprouvés, délivrés depuis vingt ans et qui représentent vingt millions de prescriptions par an en Grande-Bretagne ? Les essais cliniques et les rapports des praticiens leur attribuent un taux de réussite de 70 %. Selon David Nutt, de l’Imperial College, qui dirige un des plus importants services de psychopharmacologie du pays, « sur le plan de la pratique clinique, les antidépresseurs marchent, et tout le monde le sait ».

Cela n’empêche pas Kirsch d’être résolu à défier le petit monde des antidépresseurs. Sa thèse : les ISRS semblent efficaces uniquement parce que les patients croient qu’ils vont l’être : « C’est l’effet placebo. » Autrement dit, ils ne valent pas mieux que la saignée, l’huile de serpent ou tout autre remède de charlatan répandu avant la naissance de la médecine moderne. Naturellement, nous utilisons tous des placebos dans notre vie quotidienne, du bisou réparateur sur le bobo d’un enfant au verre de cognac contre le rhume. Je connais même une femme qui conserve les Smarties rouges dans un bocal, pour la migraine ; elle est bien consciente que c’est un placebo, mais elle jure que ça marche. Il ne viendrait cependant à l’idée de personne de fonder une stratégie de lutte contre la dépression sur une efficacité aussi négligeable.

 

Chez les adolescents, le Seroxat augmente les risques de suicide

Kirsch a un autre souci. « Les ISRS provoquent toute une série d’effets secondaires insidieux et dangereux », explique-t-il. Ni les cliniciens, ni les chercheurs, ni l’industrie pharmaceutique ne le contestent. Mais ils estiment que Kirsch en tire des conclusions fallacieuses qui pourraient mettre en danger bon nombre de patients.

Le psychologue, lui, n’a aucun scrupule à divulguer leur « sale petit secret ». À 67 ans, c’est un homme svelte et décontracté. Originaire de New York, il n’a jamais souffert de la moindre dépression. Il se partage entre Boston, Florence et Hull, où il participe à des programmes de recherche sur l’effet placebo. Cet ancien psychologue clinicien est d’un abord calme et réfléchi. Mais voilà une décennie qu’il poursuit avec ses collègues ce que les statisticiens appellent des « méta-analyses », pour lesquelles il rassemble des milliers d’essais cliniques afin de produire à terme un appareillage statistique absolument sans précédent sur les essais.

En exploitant le Freedom of Information Act [qui oblige les agences fédérales à transmettre leurs documents à quiconque en fait la demande], Kirsch affirme avoir obtenu des informations sur les résultats négatifs qui avaient été cachés aux médecins comme au public. Des données montrent ainsi que, dans certains cas, les ISRS ont fait pire qu’un placebo. Parmi les effets secondaires possibles de ces médicaments « inutiles », citons le dysfonctionnement sexuel, l’insomnie, la prise de poids durable, les diarrhées, les nausées, la somnolence, les réactions cutanées, la nervosité, l’anorexie et la transpiration, même s’ils ne concernent pas tous les patients. Le National Institute for Health and Clinical Excellence (NICE), l’organisme indépendant qui élabore les directives britanniques sur les médicaments, a récemment ajouté à cette liste la malformation des bébés chez les femmes ayant suivi un traitement pendant leur grossesse. Enfin, on a établi un lien, chez les adolescents, entre un ISRS, le Seroxat, et l’inclination aux pensées suicidaires et à l’automutilation.

Kirsch ne prêche pas dans le désert. Le psychiatre américain Peter Breggin critique cette classe d’antidépresseurs depuis le début des années 1990. En 1995, il a écrit Talking Back to Prozac pour récuser le bestseller de Peter Kramer, Listening to Prozac, paru en 1993. L’auteur prétendait que les patients se portaient « mieux que bien » grâce au médicament. Breggin y déplorait que la psychiatrie biologique, consistant à traiter la maladie mentale comme un simple déséquilibre chimique, eût évincé depuis cinquante ans les thérapies de la parole. On l’accusa d’être un fanatique doublé d’un incompétent. Une compagnie pharmaceutique se fit un plaisir de rappeler qu’il avait été recalé en chimie, à l’école. Et puis, il y a David Healy, de l’université de Cardiff. De sa voix douce, ce psychiatre irlandais milite contre la prescription du Seroxat aux enfants et aux adolescents en raison de son association avec des tentatives de suicide. Cette position lui aurait valu, à l’en croire, d’être écarté d’un poste à l’université. Kirsch assure en avoir été prévenu : la présence de son nom au bas d’articles scientifiques pourrait se traduire par une perte de fonds de l’industrie pharmaceutique à certains départements de recherche. Mais il entend infliger un coup dur aux ISRS avec les « faits irréfutables » de son livre, au sous-titre parfaitement explicite : « Démolir le mythe des antidépresseurs ».

C’est en 2003 que Kirsch exposa pour la première fois ses hypothèses, provoquant un tollé chez les psychiatres. Il pense aujourd’hui tenir l’élément décisif : « Au cours des essais cliniques, la clé de l’effet placebo, c’est l’espérance. Il est donc absolument fondamental que les cobayes n’aient aucun moyen de deviner s’ils prennent ou non un médicament actif plutôt qu’un placebo. »

 

Le protocole des essais est souvent bafoué

Les études montrent que les patients convaincus de prendre la vraie molécule sont plus confiants en l’amélioration de leur état, qui du coup s’améliore ; même si on leur administre en réalité un placebo. Inversement, les patients soupçonnant qu’on leur donne un placebo voient décliner leur espérance, et l’amélioration de leur état s’en ressent. « Dans le cas des antidépresseurs, explique Kirsch, le protocole des essais est souvent bafoué, parce que les patients subissent les effets secondaires du médicament actif ; l’expérience ne se fait donc pas à l’aveugle. »

Un essai clinique sur un ISRS se déroule de la manière suivante : on sélectionne un certain nombre de patients souffrant de niveaux de dépression comparables ; la moitié reçoit le médicament actif, les autres le placebo. Les comprimés sont en apparence identiques. Ils sont administrés par une infirmière ou un médecin qui ne sait pas desquels il s’agit. Voilà pourquoi l’essai est réputé se dérouler « en aveugle ». Qui plus est, à la fin de l’expérience, des entretiens sont menés par un autre spécialiste, qui ignore également qui a reçu quoi. L’essai se fait donc « en double aveugle ». On compare ensuite chacun des deux groupes à un troisième, composé de patients n’ayant suivi aucun traitement.

« Les compagnies pharmaceutiques font invariablement valoir un léger avantage comparatif du vrai médicament sur le placebo, souligne Kirsch. Mais elles oublient de dire que les patients qui prennent la vraie substance en éprouvent les effets secondaires. Cela signifie que le protocole de l’essai n’est pas strictement respecté. Si vous excluez ce facteur, il ressort clairement des statistiques que le médicament ne réussit pas mieux que le placebo, dans tous les essais. »

L’amélioration de l’état de santé est mesurée par l’échelle de Hamilton, dont la gradation va de 1 à 51 points. Kirsch révèle que les ISRS n’obtiennent, en moyenne, que 1,8 point de plus que le placebo. « Ce n’est pas significatif, poursuit Kirsch. Par exemple, le score augmente de six points si le patient dort mieux. » Selon le NICE, il faut au moins trois points d’écart pour que la différence entre un médicament et un placebo soit jugée significative. Kirsch ajoute à l’appui de sa thèse que, plus les effets secondaires sont sévères, plus le moral des patients s’améliore.

Ce faisant, il contredit deux décennies d’essais cliniques ayant donné lieu à des publications favorables, tandis que les autorités sanitaires nationales ou internationales autorisaient la mise sur le marché de dizaines de médicaments, ne cessant de cautionner l’efficacité des ISRS. La vente d’antidépresseurs rapporte chaque année 19 milliards de dollars. Kirsch heurte aussi des centaines de milliers de généralistes et de psychiatres qui ont vu l’état de leurs patients s’améliorer grâce aux ISRS et qui redoutent de voir leurs malades cesser brutalement le traitement, avec de graves effets de manque, ou exiger d’autres thérapies. Mais, surtout, il s’en prend à la gargantuesque Association internationale de Neuroscience. J’ai assisté en 2007 à sa conférence annuelle, qui réunissait 23 000 spécialistes du cerveau. Pendant cinq jours, on a retransmis dans les halls d’exposition quelque dix mille présentations publicitaires des dernières recherches, dont une proportion significative soutenait la science qui est à la base des ISRS. Que la recherche universitaire sur le cerveau soit largement financée par les grands groupes pharmaceutiques n’est un secret pour personne. Mais est-il vraiment possible que le puissant roi ISRS soit nu comme un ver ?

Kirsch tente de démolir un dogme médico-scientifique bien établi : vous – votre bonheur et vos misères, vos joies et vos peines, vos vices et vos vertus – n’êtes jamais que l’état de vos molécules cérébrales. Quelques principes techniques de base et un peu d’histoire permettent de saisir l’ampleur de l’hérésie qu’il incarne.

« Derrière chaque pensée tordue se cache une molécule tordue. » L’homme qui me tient ce langage s’appelle Ray Fuller. C’est l’inventeur du Prozac et la scène se passe en octobre 1994. Nous nous trouvons devant un tribunal de Louisville, dans le Kentucky, où je suivais un procès en responsabilité civile intenté à Eli Lilly, le fabricant du célèbre médicament. Les plaignants étaient les survivants et les parents des victimes d’une fusillade qui avait eu lieu dans l’imprimerie du Louisville Courier-Journal. Armé d’une Kalachnikov, un certain Joe Wesbecker s’était déchaîné, faisant huit morts et douze blessés graves, avant de se donner la mort devant le bureau du contremaître. Âgé de 47 ans, l’homme était sous Prozac depuis quinze jours, en raison d’une dépression liée au stress. Eli Lilly a gagné le procès, mais le bruit a couru ensuite que l’entreprise avait secrètement accordé aux plaignants une indemnité qu’un avocat a qualifiée d’« ahurissante ».

Tout au long du procès, Eli Lilly a nié que le Prozac puisse être la cause du coup de folie de Wesbecker, et Fuller était cité comme expert pour défendre le médicament qu’il avait inventé. Sur les marches du tribunal, il me donna une leçon de choses improvisée.

Notre cerveau, commença-t-il, se compose de cent milliards de neurones. Les prodigieuses communications électriques et chimiques entre eux sont essentielles à nos processus de pensée et à la conscience. Les gens souffrent de dépression quand la sérotonine, une substance chimique naturelle qu’on appelle un neurotransmetteur, se trouve en quantité réduite dans les minuscules interstices entre les neurones, provoquant une diminution de la communication et une chute du tonus émotionnel.

 

L’esprit est bien plus qu’un ensemble de molécules

Le Prozac relève le niveau de sérotonine et soulage ainsi la dépression. Il le fait en déconnectant les récepteurs qui récupèrent en temps normal la sérotonine dans les réserves des cellules en vue d’un usage ultérieur. Le cerveau reste gorgé de sérotonine, la communication entre cellules nerveuses s’accroît et le moral s’améliore. D’où le nom donné à ce médicament : inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine, ou ISRS.

Mais l’idée que la dépression est causée par un déséquilibre chimique dans le cerveau ne fait pas l’unanimité. Des chercheurs comme Steven Rose, de l’Open University, Gerald Edelman, du Neurosciences Institute en Californie, tout comme les neurologues António Damásio et Oliver Sacks ont mis en garde contre la tentation de ne voir dans l’esprit qu’un ensemble de molécules, au profit d’une vision plus globale de la santé mentale.

L’industrie des ISRS ne peut échapper à cette réalité fondamentale en matière de psychopharmacologie : aucun chercheur, comme Fuller l’a reconnu, n’a jamais réussi à mesurer les niveaux de sérotonine dans les espaces synaptiques [qui séparent deux neurones] du cerveau d’un être humain vivant. Peut-être serait-il possible de le faire chez les rats, mais on peut difficilement demander à un rongeur s’il se sent déprimé !

Kirsch ne croit pas que la dépression soit le fruit d’un déséquilibre chimique. À ses yeux, les essais « sont soit défectueux, soit enterrés quand ils contredisent cette théorie ». Le système souffre notamment d’une faiblesse majeure : « Les agences nationales de contrôle du médicament s’appuient pour la plupart sur des données obligeamment fournies par les laboratoires pharmaceutiques. C’est comme si on demandait au renard de garder le poulailler ! Les données défavorables sont donc souvent éliminées à la source. »

Le livre de Kirsch a été condamné sans appel avant même sa publication. Le psychiatre Martin Baggaley souligne que la plupart des psychiatres sont convaincus de l’efficacité des ISRS. Pour lui, il est dangereux de saper la confiance dans ces médicaments : « Cela se soldera par de plus grandes souffrances et une augmentation des suicides. » Baggaley s’en prend aux médias, et aux psychologues « qui ont tout intérêt à attaquer constamment les antidépresseurs ». Entendez ceux qui vivent de la psychothérapie. « La dépression, ajoute-t-il, est une cause majeure de suicide chez les jeunes. »

David Nutt, du département de psychopharmacologie de l’Imperial College, craint lui aussi de voir saper la « confiance du public dans des médicaments sûrs et très efficaces ». Le livre de Kirsch étant sous embargo jusqu’à sa sortie, Nutt n’avait pu en prendre connaissance. Mais, se fondant sur certains articles savants de l’auteur, il dénonce les essais utilisés dans sa méta-analyse : « Ce n’est pas la meilleure base de travail. » Et ajoute que Kirsch n’a aucune pratique des essais cliniques.

La réaction de Peter Jones, professeur de psychiatrie à Cambridge, est plus nuancée. Il estime que l’effet placebo mérite d’être étudié de plus près. Mais ajoute que le problème des adolescents suicidaires est exagéré : « Je ne suis pas un grand défenseur des labos, mais le fait est qu’on n’a pas déploré un seul suicide au cours des essais cliniques sur des adolescents. » Jones observe aussi que, dans les essais, les ISRS ont d’autant moins d’effet que la dépression est plus « légère ». Le médicament a un effet plus marqué dans les cas graves. À quoi Kirsch répond qu’il prend cette objection en considération : comme les doses augmentent avec la sévérité de la maladie, les effets secondaires augmentent aussi, laissant entendre aux patients qu’ils prennent le vrai médicament.

 

Impliquer le patient dans le choix de sa thérapie

Au fil de mes allées et venues entre Kirsch et les psychiatres ou les psychopharmacologues, j’ai réalisé qu’il pourrait bien ne pas y avoir de réponse définitive à ces problèmes statistiques. Mais la question cruciale, c’est l’orientation que l’on donne au traitement de la dépression. D’un côté, les groupes pharmaceutiques doivent sortir de nouveaux médicaments au moment où les anciens brevets arrivent à expiration ; de l’autre, le ministère de la Santé doit trouver des traitements efficaces et d’un bon rapport qualité/prix pour une vaste gamme de dépressions, d’une gravité et d’une nature très variables.

Fort de l’expérience des vingt dernières années, Jones pense que l’implication du patient dans le choix de sa thérapie est essentielle. Et il défend vigoureusement le nouveau système national d’Amélioration de l’accès à la psychothérapie (Improving Access to Psychotherapy, IAP), déjà bien avancé dans sa région, l’East Anglia, où quelque 750 auxiliaires sont en cours de formation pour aider les gens à choisir la méthode la plus appropriée. Chaque année, dit-il, 10 % de la population britannique souffre de formes légères de dépression et d’angoisse récurrentes, avec des arrêts de maladie à la clé. Tout indique que la thérapie cognitivo-comportementale est la meilleure stratégie pour ces gens-là. En cas d’échec, on peut faire appel aux antidépresseurs.

Parmi les généralistes que j’ai interrogés, un sur trois a reconnu ne pas trop savoir s’il fallait prescrire des antidépresseurs, sauf dans les cas les plus graves. « Le lancement du Prozac, observe un médecin qui a travaillé dans des quartiers déshérités, a été entouré d’un tel battage médiatique que les gens ont fini par y voir une solution miracle. Et ils viennent en réclamer, même pour leurs enfants. »

J’ai un ami, Michael, qui est un ancien alcoolique en cours de guérison. Comme il est normal, sa cure de désintoxication l’a plongé dans une dépression sévère, et son médecin lui a prescrit un antidépresseur : « C’est dingue de dire qu’ils ne marchent pas. Je ne sais pas si le médicament fait ou non ce qu’il est censé faire scientifiquement, et je m’en moque. Tout ce que je sais, c’est que je sens qu’il m’a fait du bien, et je vais continuer à le prendre. Franchement, j’aurais plus tendance à faire confiance à mon généraliste qu’à un type qui a écrit un livre. »

 

Cet article est paru dans Prospect en octobre 2009. Il a été traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat.

 

New York – Sur la route de la Soie

À l’heure où les relations entre la Chine et les pays arabes ravivent le souvenir de la route de la soie (lire notre article « A la recherche de la "Chinarabie" »), le Musée américain d’histoire naturelle consacre une exposition à cette voie historique du commerce mondial, de l’ancienne capitale chinoise Xian à Bagdad. Installations sonores, épices, fourrures, vers à soie vivants… La scénographie a séduit Edward Rothstein du New York Times par sa « fascinante vivacité ». Le critique émet toutefois des « réserves intellectuelles » sur le parti pris de l’ensemble qui, en mettant l’accent sur les confluences culturelles entre 600 et 1200, laisserait affleurer un « multiculturalisme sentimental » passablement anachronique. Et de citer en contrepoint le livre que l’universitaire Christopher I. Beckwith a récemment consacré au sujet * : « Beckwith suggère que “l’élément clé” des sociétés d’Asie centrale […] était “l’idéal sociopolitique et religieux du seigneur héroïque” et de “sa horde”. » Cette « idéologie politique partagée » aurait créé un état de « guerre quasi permanente » dans une région dont l’histoire se résume à celle d’une compétition entre empires. Dans ce contexte, le commerce fut en somme « un élément de ce que l’on a plus tard appelé le Grand Jeu ». L’approche plus consensuelle de l’exposition n’est sans doute pas étrangère, avance Rothstein, à « l’attrait qu’elle exerce à l’échelle internationals ». En 2011, elle devrait voyager à Rome, Canberra et Taiwan.

« Traveling The Silk Road. Ancient Pathway To The Modern World ». Jusqu’au 15 août. www.amnh.org

Paris – Paris coule-t-il ?

C’est une exposition très parisienne qui a piqué la curiosité de Jeremy Harding dans la London Review of Books : deux cents documents relatent à la Galerie des bibliothèques de la Ville de Paris la spectaculaire crue de la Seine en 1910. Harding a complété sa visite par la lecture du livre de l’historien américain Jeffrey Jackson Paris Under Water. How The City of Light Survived the Great Flood of 1910 (« Paris sous les eaux. Comment la Ville lumière a survécu à la grande inondation de 1910 », Palgrave, 2010). L’ouvrage rapporte notamment les réflexions d’un reporter du Daily Telegraph, dont l’accablement à la vue des dégâts « est un utile antidote aux charmes cinématographiques de l’inondation » qui fit un temps de Paris une cocasse Venise française… Harding évoque ainsi « le désastre de la boue et des détritus […], le manque d’électricité, de gaz et d’eau potable […] ; les tonnes de nourritures pourrissant dans les entrepôts, la hausse vertigineuse des prix, la symétrie entre la montée des eaux et celle du crime ». L’exposition peint une ville frappée au cœur de sa modernité. Jackson estime que la catastrophe a, plus généralement, « récusé beaucoup des idées essentielles de l’époque sur l’irrésistible force du progrès ».

« Paris inondé 1910 ». Jusqu’au 28 mars. www.paris.fr

Chopin, face B

La Bibliothèque nationale de France s’associe à la Cité de la musique pour célébrer Frédéric Chopin dans une exposition où manuscrits, éditions rares, tableaux et instruments ambitionnent de « créer un lien immédiat entre l’écriture, l’image et les sonorités ». Ni les expositions – une autre se déroule à Paris du 2 mars au 11 juillet au musée de la Vie romantique – ni les livres ne manquent en cette année du bicentenaire de la naissance du compositeur. À ceux qui souhaiteraient « revisiter le génie » de Chopin, le Telegraph recommande, sous la plume de Michael Williams, la nouvelle biographie que lui consacre Adam Zamoyski – déjà l’auteur d’un Chopin publié en France en 1986. Chopin. Prince of the Romantics (Harper, 2010) se fait fort de balayer « la masse doucereuse de sensiblerie et de mélodrame » entourant selon son auteur la figure de Chopin. On y découvre certaines facettes peu flatteuses d’une personnalité parfois « pompeuse, larmoyante et tatillonne », rapporte Williams. Mais ces égratignures faites à l’homme ne sauraient atteindre Chopin le musicien : sur ce plan, le livre n’a « rien d’intéressant à dire », déplore Philip Hensher dans le Spectator.

« Chopin à Paris, l’atelier du compositeur ». Cité de la musique. Du 9 mars au 6 juin. www.cite-musique.fr

Un mot sur Books

Vous êtes vingt-cinq mille personnes à vous procurer chaque numéro de Books, en France, en Suisse, en Belgique, au Québec et ailleurs. Pour un magazine qui s’est lancé en pleine crise de la presse et à l’instant précis où surgissait la crise économique, ce n’est pas si mal. Surtout si l’on songe à ce qui en fait l’originalité : un magazine fondé sur ce que nous apporte le livre, au moment où l’on prédit l’essoufflement de cet objet, voué à être emporté par la vague des médias électroniques ; un magazine fondé sur la lecture longue, à l’ère de la pensée courte et du zapping ; un magazine peu conformiste, allergique aux idées toutes faites – comme en témoigne encore notre dossier de ce mois, sur Internet et la démocratie.

Vingt-cinq mille, ce n’est pas assez, cependant. Il nous en faudra dix mille de plus pour faire de Books et son site Web une entreprise rentable. Pour y parvenir, il nous faudra du temps, et votre soutien : si Books vous plaît et vous convainc, vous en serez les meilleurs porte-parole, en incitant votre entourage à le découvrir, à l’acheter ou à s’abonner.

En attendant, nous procédons à quelques améliorations. Nous simplifions l’accès aux articles longs, en renvoyant la présentation des auteurs en page 4. Vous aurez ainsi, du même coup, une idée de ceux que nous avons choisis pour hérauts. Nous ajoutons une page à la rubrique « Francophilies », pour mieux illustrer le regard des autres sur nous-mêmes. Nous créons une page réservée aux parutions en français de livres étrangers. Nous installons une page « Post-scriptum », destinée à apporter du neuf sur un sujet que nous avons déjà traité. Nous améliorons la qualité du papier et dynamisons la une.

D’autres innovations interviendront dans les prochains numéros. Surtout, n’hésitez pas à nous contacter, par courriel ou autrement, pour nous faire part de vos observations. L’entreprise gagnera si un véritable échange s’établit entre nous et la communauté que, déjà, vous formez.

Londres – Van Gogh, une œuvre en toutes lettres

La Royal Academy of Arts prolonge l’événement créé, fin 2009, par la présentation à Amsterdam d’une partie des 900 lettres composant la correspondance de Vincent Van Gogh. Ces lettres viennent de faire l’objet d’une nouvelle édition complète et illustrée en trois langues (les six volumes en français sont publiés chez Actes Sud au prix indicatif de 395 euros). À Londres, trente-cinq d’entre elles complètent l’accrochage d’une centaine de dessins et tableaux du maître. En donnant « autant d’importance à l’écrit qu’à l’image peinte », les commissaires ont souhaité « en finir avec le mythe du fou touché par le génie, et présenter à sa place l’œuvre d’un professionnel accompli », note le critique d’art Richard Dorment dans le Telegraph. On découvre un Van Gogh laborieux, réflexif, faisant état avec moult détails et esquisses de l’avancée de ses travaux. L’ensemble donne à voir « les tableaux à travers les yeux de Van Gogh ». Duncan Macmillan regrette toutefois dans le Scotsman que cette exposition ne dispose pas de l’espace qu’elle mérite : l’exiguïté de son périmètre promet « d’intenses jeux de coudes ». À défaut d’une visite sereine, on peut toujours aller consulter l’intégralité des lettres de Van Gogh sur le site www.vangoghletters.org/vg/ (en anglais), ou même télécharger l’application i-Phone dédiée…

 « The Real Van Gogh. The Artist and His Letters ». Jusqu’au 18 avril. www.royalacademy.org.uk

Iran : un test positif

Dans sa récente critique de mon point de vue, Evgueni Morozov va jusqu’à dire que je suis « le principal responsable de la confusion intellectuelle ambiante sur le rôle politique d’Internet ».

Permettez, d’abord, un acte de foi élémentaire : la vie civique n’étant pas créée par la seule action des individus, mais par celle de groupes, la multiplication des téléphones mobiles et des connexions Internet va la remodeler, en changeant la façon dont les membres de la société interagissent.

Certes, l’argument ne dit rien ou pas grand-chose du rythme, du mode ou de la forme finale que prendra cette transformation. Il existe un grand nombre de scénarios possibles, plus ou moins optimistes. Cependant, l’analyse de Morozov est une réaction à un courant spécifique de l’utopisme d’Internet. Selon ce modèle, l’effet des médias sociaux sur la vie des citoyens des régimes autoritaires sera rapide, irrépressible et positif – une sorte de 1989 numérique. Il nous conduit à anticiper l’importance des médias sociaux dans la démocratisation rapide de toute société.

L’argument est simpliste, et j’admets avoir contribué à le nourrir en analysant les mécanismes par lesquels les citoyens peuvent coordonner l’action collective, sans faire état de la façon dont l’action publique visible fournit aussi aux régimes répressifs de nouvelles modalités de riposte. Morozov a raison de me critiquer pour ce déséquilibre, et pour l’optimisme injustifié qu’il engendre sur les médias sociaux comme force de démocratisation. Dont acte.

Je voudrais néanmoins défendre une notion qui est aussi dans la ligne de mire de Morozov, l’idée que les médias sociaux améliorent les « cascades informationnelles » décrites par la politologue Susanne Lohmann. Voilà qui représente aussi une nouvelle dynamique de contestation politique, qui modifiera la lutte entre les insurgés et l’État, quand bien même l’État l’emporterait à chaque fois. La question reste ouverte de savoir si cela donnera un avantage aux soulèvements populaires dans les régimes autoritaires – c’est un point sur lequel Morozov et moi divergeons –, mais les nouvelles modalités de l’action publique coordonnée bouleversent, je crois, la donne.

Le mécanisme décrit par Lohmann est simple : quand un petit groupe se lance dans l’action publique contre un régime, et que la réaction du régime est feutrée, cela fournit une information sur la valeur de la participation au groupe de citoyens qui a choisi de ne pas participer. Certains membres de ce groupe se joindront alors au prochain cycle de manifestations.

Un nouveau manque de réaction du régime fournira une information supplémentaire au nouveau groupe d’indécis, accroissant ainsi la participation. Par conséquent, une réaction musclée du régime peut réussir à mater l’insurrection, mais elle risque aussi de contraindre, voire, dans des cas extrêmes, de délégitimer le régime. Si le régime tarde à réagir, il peut donc perdre la partie de deux manières : l’insurrection peut l’emporter, ou l’État peut l’emporter, mais à un coût prohibitif. Entre ces deux hypothèses, le régime peut aussi l’emporter en réprimant l’insurrection à bon compte.

Avantage net pour les contestataires

Avant l’avènement des médias sociaux, l’effondrement du communisme en Europe de l’Est a fourni un exemple classique de réaction tardive et inefficace de la part du régime. Tiananmen, à l’inverse, représente un cas classique de réaction tardive mais efficace ; mais la transformation consécutive de l’État chinois continue d’être mue notamment par la conviction que, sans croissance économique continue, les forces qui avaient porté l’insurrection pourraient resurgir.

Mais tout cela se passait avant l’invention d’Internet et des téléphones portables. Qu’en est-il, aujourd’hui, de la capacité d’action de citoyens armés de ces outils ?

Morozov introduit les exemples de la Biélorussie et de l’Iran. Malheureusement pour les Biélorusses, les dirigeants de pays de faible importance géopolitique trouveront toujours plus facilement le moyen de museler les mouvements démocratiques, avec ou sans médias sociaux, que ceux de pays plus stratégiques. La situation de l’Iran est beaucoup plus complexe : le gouvernement dépend davantage de sa légitimité perçue, démocratique et théocratique. En outre, l’importance géopolitique de l’Iran est considérable à plus d’un titre. À l’évidence, les manifestations qui ont suivi les élections du 12 juin 2009 ont été facilitées par les médias sociaux. Twitter a capté l’attention des Occidentaux, mais les outils les plus efficaces furent les téléphones mobiles, qu’il s’agît d’envoyer des messages, des photos ou des vidéos.

Quand le régime est parvenu à couper les différents canaux de communication des manifestants, ceux-ci se retirèrent sur les toits pour crier des slogans dans la nuit. Cette action coordonnée n’eut besoin d’aucune technologie, mais elle avait été rendue possible par les preuves de solidarité données par les utilisateurs des médias sociaux pendant les manifestations. C’est pourquoi les chiffres sont trompeurs quand ils indiquent le tout petit nombre de gens qui exploitent les médias sociaux pour le changement politique. Les mouvements insurrectionnels, même en faveur de la démocratie, sont toujours, au début, l’affaire d’une minorité conduite par un petit groupe de jeunes instruits. Dans le cas iranien, une fois que l’information sur le mécontentement général se fut répandue en cascade, la coordination populaire est restée intacte, même après le verrouillage des outils qui avaient contribué à disséminer l’information.

Cela fait de la situation à Téhéran un test majeur. Comme d’habitude, l’État a plus de pouvoir que les insurgés, mais la contestation a réussi à transformer un mécontentement diffus en véritable mouvement de protestation, en partie grâce à ces outils. Moussavi et d’autres figures de l’opposition savent désormais qu’ils représentent une fraction significative de la population lorsqu’ils s’expriment. Et quand l’action de masse redevient possible, de nouvelles manifestations se produisent, comme on l’a vu le 4 novembre avec l’incroyable éruption d’un mouvement anti-Khamenei, attesté par des centaines de vidéos postées sur YouTube, en ce jour habituellement consacré aux rassemblements antiaméricains.

Il est impossible de savoir ce que nous réservent les prochains mois en Iran, mais le recours aux médias sociaux a déjà réussi plusieurs tests : il a permis aux citoyens de mieux se coordonner, de faire connaître au reste du monde la violence des milices bassidjis ou le meurtre de la chanteuse Neda Agha Soltan. En obligeant le régime à couper les moyens de communication, les manifestants ont inoculé à l’Iran une sorte de maladie technologique auto-immune. Quel que soit le désir d’un régime d’empêcher les contestataires de communiquer entre eux, une économie moderne ne peut fonctionner sans téléphone.

Plus les citoyens peuvent se réunir facilement, plus la faculté d’informer sur les atrocités commises par le régime est grande. Et plus les mesures d’automutilation prises par l’État – comme celle consistant à bloquer les téléphones portables – se traduiront par un avantage net pour les contestataires.

Ce texte est paru sur le site de Prospect le 11 décembre 2009.

John Bowen : « Les musulmans français se caractérisent par leur pragmatisme »

 

[Version intégrale de l’entretien]

 

Au moment où le port de la burqa est au cœur du débat politique français, vous publiez un livre qui souligne l’attitude pragmatique, au quotidien, de la majorité des musulmans. Pouvez-vous préciser les ressorts de cette attitude ?

Mon livre ne s’intéresse pas aux musulmans laïcs, comme l’intellectuel Malek Chebel, qui revendiquent un islam privé, plus spirituel et philosophique que véritablement religieux ; ni aux musulmans séparatistes, qui souhaitent vivre en France mais à l’écart de la société française, quand ils ne rêvent pas d’y fonder une république islamique, à l’instar des mouvements salafistes. Car ces deux courants sont extrêmement minoritaires. Je m’intéresse à l’entre-deux, un groupe qui représente à la fois l’immense majorité de la population musulmane de France et des acteurs publics, qu’il s’agisse des représentants des principales organisations, des responsables des mosquées ou des établissements d’enseignement islamiques.

Tous tiennent un discours pragmatique, qui appelle à la convergence de l’islam et de la société française, et fabriquent au quotidien ce que les Québécois appellent des « accommodements raisonnables » entre normes françaises et normes islamiques. Les musulmans pratiquants, en France, veulent à la fois respecter le droit islamique, être à l’écoute des avis juridiques des oulémas, et vivre des vies ordinaires, à l’écart de tout radicalisme politique. De la même manière que les catholiques espèrent entrer au paradis et écoutent ce que dit le pape, tout étant de parfaits citoyens français.

 

En quoi consistent, plus précisément, ces accommodements ?

Les musulmans de France sont en quête de réponses à des questions concrètes : un mariage civil est-il compatible avec l’islam ? Peut-on acheter une maison en contractant un prêt à intérêt ? Faut-il sacrifier un mouton au moment de l’Aïd pour respecter le Coran ? Et ils cherchent ces réponses partout où c’est possible, sur al-Jazira quand ils parlent arabe, sur des sites Internet et des forums de discussion, ou dans les mosquées.

Face à cette demande sociale massive, les responsables religieux se sont mis à réfléchir aux points de rencontre entre certaines conceptions des normes islamiques et certaines conceptions des normes françaises. Cela renvoie parfois à des problèmes d’interprétation juridique. Des leaders musulmans s’appuient ainsi sur la notion de contrat et de consentement mutuel pour soutenir qu’un mariage civil peut être considéré comme un mariage islamique. Dans un registre non juridique, certains compromis se négocient au quotidien. C’est, par exemple, une professeur de biologie portant le foulard, dans un collège privé islamique, qui enseigne à ses élèves la théorie de l’évolution – puisque sa connaissance est nécessaire à la réussite scolaire en France ; mais qui précise que l’idée d’unité du vivant peut être considérée comme une théorie scientifique provisoire.

 

La France offre-t-elle un terreau plus fertile que d’autres pays au pragmatisme ?

Je le crois. Les musulmans ne sont nulle part ailleurs à ce point confrontés à la question de la concurrence des normes. En Grande-Bretagne, par exemple, les trajectoires de l’immigration et le multiculturalisme a permis la transposition sur le territoire de villages entiers du Pakistan, d’Inde ou d’ailleurs, avec des communautés très homogènes qui ont pu assez facilement importer leurs normes, dans un pays où le poids du local est plus important, en négociant directement à ce niveau, sans grand débat national. En France, les musulmans sont beaucoup moins isolés du reste de la société, parce que la trajectoire de l’immigration n’est pas la même : à l’origine, c’est le gouvernement qui a fait venir les immigrés et les a installés dans des quartiers, sans avoir du tout l’intention de former des communautés. Surtout, la tradition laïque a opposé beaucoup plus d’obstacles à la diffusion de la pratique religieuse musulmane dans l’espace public : on a construit plus tard et plus difficilement ici des mosquées, on a créé plus tard et beaucoup plus difficilement des écoles privées islamiques, et les débats sur le voile et la burqa rappellent à quel point la question de la visibilité de l’islam pose toujours problème.

Dans ce contexte, les responsables religieux musulmans ont été davantage incités qu’ailleurs à explorer des pistes nouvelles, inventer d’autres approches, bâtir des ponts avec les pouvoirs publics. Le pragmatisme est le véritable commun entre tous mes interlocuteurs musulmans en France.

 

Mais la réislamisation de la population musulmane de France, en particulier les jeunes, ne va-t-elle pas à l’encontre de cette stratégie de convergence ?

Je ne crois pas. C’est même plutôt ce fait social qui a engendré le besoin d’innovation.  Pour comprendre ce phénomène, il faut se souvenir de la déception née de l’échec de la marche des Beurs en 1983 : alors que ces jeunes Français d’origine musulmane attendaient une réponse à leur revendication d’égalité, ils n’ont entendu que le silence. Après cela, quelques-uns se sont engagés en politique. Mais la plupart se sont retrouvés dans un véritable« trou identitaire ». Avec un Front national en pleine ascension, ils se sont convaincus qu’ils ne seraient pas acceptés avant longtemps sur un pied d’égalité ; parallèlement, ils étaient bien conscients d’être vus comme des étrangers en Algérie, au Maroc ou en Tunisie… Il leur restait la possibilité d’affirmer leur identité musulmane, en cherchant dans le « vrai islam » une nouvelle source de sens.

Mais, même ceux qui ont été séduits par l’islam salafiste, radical, ne sont pas restés figés. Le radicalisme islamique a été pour beaucoup un moment de vie. Dans les instituts d’études islamiques, j’ai souvent croisé, des jeunes de 20 à 30 ans qui avaient frayé avec les courants extrémistes, attirés par la simplicité du message, mais qui ne se satisfaisaient plus de ce discours sec et simpliste. Ils se tournaient précisément vers les instituts, qui sont au cœur de la réflexion pragmatique dont je parlais, pour trouver une approche plus approfondie.

 

Malgré ces accommodements, on peine à imaginer, en ces temps de crispation, un mouvement de convergence des valeurs françaises et des valeurs musulmanes ?

Ce n’est pas une question de valeurs. J’ai bien conscience que le débat public se construit en France en ces termes. J’ai également conscience que certains sondages révèlent certaines différences de vues substantielles entre la majorité des musulmans et la majorité des Français non musulmans, par exemple sur l’avortement. Mais, sur l’essentiel, et notamment sur la question de l’égalité hommes-femmes, il n’y a pas entre l’islam et l’Occident de conflit de valeurs.

Prétendre que la civilisation européenne est la gardienne éternelle de l’égalité juridique, politique et sociale des femmes, tandis que les pays musulmans seraient le symbole de leur oppression, relève de la construction imaginaire. Le combat pour la libération des femmes a eu lieu et continue d’avoir lieu dans les deux civilisations. Rappelons tout de même que, dans les années 1920-1930, il était plus facile à une femme de divorcer dans un pays musulman qu’en Europe. Que je sache, les femmes n’ont pas acquis le droit de vote au moment de la révolution française ! Et la France n’est pas la championne de la parité électorale ou de l’égalité salariale.

Nous observons, en revanche, des différences de pratiques, sur des points précis. En matière de divorce, c’est par exemple le droit pour l’homme de répudier unilatéralement sa femme, en répétant trois fois la formule consacrée. Cela étant, dans certains pays musulmans, comme la Tunisie, le Maroc depuis la récente réforme du code de la famille, ou l’Indonésie, l’homme et la femme ont les mêmes droits et les mêmes devoirs en matière de divorce.

Parallèlement, nous assistons, en France, à d’importantes évolutions juridiques. Même si le débat n’est pas clos, des juristes ont forgé des concepts permettant de reconnaître ici les effets d’une union polygame ou d’une répudiation – pour autant qu’elle fût légale dans le pays d’origine –, ce qui permet aux enfants de la seconde épouse d’avoir des droits, ou à une femme répudiée de se remarier. C’est à ce niveau, très concret, que nous voyons se dessiner des convergences : les pays musulmans progressent vers l’égalité juridique, et les  juristes français ont tendance à reconnaître les effets du droit islamique.

Ajoutons que le même type de cheminement s’est produit dans d’autres domaines : l’Etat français a accordé des exceptions aux règles d’abattage pour la viande halâl, des responsables municipaux ont trouvé un moyen d’aider à la construction d’une mosquée tout en affirmant les principes de la laïcité, etc.

 

La société française semble n’avoir guère conscience de cette réalité pragmatique, au quotidien, de la vie des musulmans de France. Comment l’expliquez-vous ?

Par l’ignorance. C’est la principale leçon du récent référendum suisse sur les minarets : les Suisses vivant dans les villes où il y a le plus de musulmans se sont massivement exprimés en leur faveur ; ceux qui habitent dans les zones de faible population musulmane ont massivement voté contre. En d’autres termes, plus on connaît les musulmans, mieux on les tolère. On avait observé la même corrélation entre la peur et l’ignorance lors de la présidentielle française de 2002 : Le Pen avait obtenu l’un de ses meilleurs scores dans des régions du nord où vivent très peu de musulmans ; les gens ne les voyaient guère qu’à la télévision, à propos de la question du foulard notamment, et les imaginaient comme un bloc dangereux et hostile.

La méconnaissance concrète favorise toutes sortes de fantasmes sur les désirs et les finalités des musulmans. Là où les gens se côtoient, ils se voient d’abord comme des hommes et des femmes ordinaires : comme tout le monde, les musulmans se préoccupent d’abord de leur famille, de l’avenir de leurs enfants, de leur boulot ; pas d’un quelconque projet de fondation d’une république islamique en France…

La peur des musulmans pose d’abord la question de la mixité des quartiers. Si on emprunte à Nicolas Sarkozy sa définition du communautarisme – « le communautarisme, c’est le choix de vivre séparément » avec ceux qui nous ressemblent –, alors Neuilly est sans doute l’un des quartiers les plus communautarisés de France.

 

Cela étant, vous montrez aussi dans votre livre qu’il existe des espaces spécifiquement islamiques : on regarde al-Jazira, on fréquente les mêmes restaurants halâl, etc. N’y a-t-il pas là, de fait, un risque de séparation ?

Il y a évidemment des lieux où les musulmans les plus pratiquants se retrouvent, comme le restaurant halâl que j’évoque, où l’on croise les enseignants de telle ou telle école privée islamique. Exactement comme on le voit dans les milieux juifs ou catholiques pratiquants ! Mais cela n’a rien d’inquiétant : les associations sportives, les écoles et autres instances « communautaires » religieuses ont beaucoup contribué à l’intégration des catholiques et des juifs dans la république. Elles leur ont permis de négocier leur intégration sociale sans renoncer à leur intégrité religieuse. En outre, les mêmes individus qui fréquentent par moments des espaces spécifiquement islamiques, fréquentent à d’autres moments leurs entreprises ou leurs associations de quartier ; ils n’ont pas une vie isolée, sans rapport avec les membres non musulmans de la société.

Ce à quoi nous assistons, en revanche, c’est à un début de ghettoïsation de certaines cités, habitées en majorité par des musulmans. Mais est-ce parce qu’ils ont décidé de se regrouper à Clichy sous bois dans des HLM, par exemple ? Evidemment non. Ils ont été rassemblés à leur arrivée, généralement à proximité des usines. Aujourd’hui, de nombreux habitants de ces quartiers sont au chômage, leurs enfants vont dans des écoles médiocres, et le trafic de drogue se développe sur ce terrain propice. Voilà le cœur du problème, pas le « communautarisme » supposé des musulmans. Une enquête internationale réalisée en 2006 montrait d’ailleurs que les musulmans français étaient aussi nombreux à placer leur identité nationale au-dessus de leur identité religieuse que les chrétiens américains ; et beaucoup plus nombreux que bien d’autres musulmans européens. Et quand une partie de la population musulmane se révolte, comme en 2005, c’est contre le déni d’égalité qu’elle subit au sein de la communauté française, pas pour revendiquer une existence islamique séparée.

 

L’importance des liens islamiques transnationaux dont vous parlez dans votre livre, avec notamment les nombreuses conférences organisées dans les mosquées avec des experts étrangers, ne mine-t-elle pas le sentiment d’appartenance nationale de la population musulmane ?

Bon nombre de mosquées de d’instituts d’études islamiques invitent en effet des imams syriens, égyptiens ou marocains à donner des conférences, au côté de savants français non musulmans, et de Français musulmans. La raison en est simple : il n’y a pas encore en France d’experts de très haut niveau, en matière de droit islamique. S’il existait en France des autorités intellectuelles et juridiques de la qualité de celles du Moyen-Orient, les imams des mosquées françaises les inviteraient en priorité. Car ils sont bien conscients que les experts étrangers ne sont pas suffisamment sensibilisés aux conditions de vie en France. Les gens qui connaissent le mieux la jurisprudence islamique ne connaissent pas les spécificités de la société française, et inversement. Nous touchons là, à mes yeux, au véritable défi : si l’on veut voir s’inventer une approche spécifiquement française des normes islamiques, il faut former en France des experts en jurisprudence islamique. Comme on l’a fait par exemple avec l’Institut catholique. L’existence d’universités islamiques serait une très bonne chose.

Il ne faut pas perdre de vue que la menace vient non des gens qui étudient l’islam mais de ceux qui en sont ignorants. Al-Qaïda recrute d’abord parmi ceux qui ne connaissent pas la pensée musulmane, qu’il est bien plus facile d’endoctriner avec des idées fausses sur le jihad, par exemple. Etudier la science islamique inocule contre les dérives radicales.

 

Vous tenez un discours très apaisant. Au-delà des effets de l’ignorance, comment expliquez-vous la crispation croissante de la société française – et de l’ensemble des sociétés occidentales – à l’égard de l’islam ?

Depuis les années 1980, les sociétés occidentales sont à bien des égards sous le choc de la présence croissante de l’islam dans l’espace visible. Et ce choc contribue à la crispation que l’on ressent partout. Mais j’y vois un choc salutaire. Dans tous les pays, la construction politique nationale a légué des contradictions, des tensions non résolues. Aux Etats-Unis, c’est l’esclavage et le racisme. De ce point de vue, l’élection d’un président noir témoigne du chemin parcouru. Mais rappelons ce ne fut pas le fruit d’une évolution gentillette : l’attitude américaine a changé à la suite de violentes confrontations.

 

Quelle est la principale contradiction travaillée, en France, par le choc de la présence musulmane ?

Votre névrose propre, c’est la prétendue séparation de l’Eglise et de l’Etat, qui a produit une relation tourmentée entre le pouvoir, la société et les cultes. Il existe une tension permanente entre le modèle politique républicain et la manière dont les citoyens croyants organisent leurs vies. Or, tout cela repose largement sur une fiction : l’Eglise et de l’Etat ne sont pas séparés, en France. L’Etat aide les cultes de multiples manières ; tant et si bien qu’il y a un bureau des cultes au ministère de l’Intérieur ! Les  écoles privées catholiques sont bien davantage subventionnées qu’en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Aujourd’hui, environ 20% des élèves du secondaire fréquentent une école catholique ; et la moitié des parents français mettent au moins l’un de leurs enfants, à un moment ou à un autre, dans le privé. En d’autres termes, il existe une contradiction flagrante entre la conception idéologique de la laïcité et la réalité, qui est une réalité de compromis. Dans ce contexte, certaines revendications musulmanes viennent raviver de vieilles douleurs, notamment ces Français convaincus que les institutions religieuses compromettent l’unité républicaine, qui n’ont jamais accepté les compromis négociés au fil du temps. Rappelons que le soutien de l’Etat aux écoles religieuses a continué de nourrir les passions jusque dans les années 1980 !

C’est dire à quel point le discours de ceux qui reprochent à l’islam de venir menacer le « vivre ensemble », l’harmonie nationale antérieure, est mensonger. La France n’a pas connu une belle histoire pacifique, jusqu’au moment où les musulmans sont venus construire ces méchants minarets, porter ces vilains hijab, et tout bousculer. Votre histoire est faite de conflits féroces et de persécutions multiples. Si certains Français envisageaient leur histoire sous un angle moins mythologique, il leur serait sans doute plus facile d’accepter un pluralisme de valeurs qui correspond à la réalité de la laïcité française et à une nation fondée depuis longtemps sur la diversité.

 

Quel regard portez-vous sur le débat à propos de la burqa ?

Personnellement, je suis contre la burqa, qui coupe les femmes de la communication avec les autres. C’est d’ailleurs ce que pensent aussi un grand nombre de musulmans et de musulmanes, y compris parmi les militants. Mais ce n’est pas une raison pour agiter le chiffon rouge. La bonne question me paraît plutôt : comment convaincre ces musulmans séparatistes de renoncer à leur désir d’isolement. Et, pour cela, il faut d’abord s’interroger sur les raisons du phénomène : pourquoi un certain nombre de femmes décident-elles de porter la burqa ? Car, je le précise, ce sont elles, généralement, qui choisissent. La présomption de souffrance de ces femmes, supposées victimes de la volonté de leur mari, ne correspond pas à la réalité.

Ce sont souvent des converties qui souhaitent en quelque sorte aller jusqu’au bout de leur démarche religieuse, de leur  nouveau mode de vie ; et il est possible qu’elles reviennent sur leur décision après quelques mois ou quelques années. D’une manière générale, il ne s’agit pas d’un phénomène importé : quand ce ne sont pas des converties, ce sont des musulmanes nées en France ; et quand ce sont des immigrées, elles viennent de pays où le port de la burqa est rare. A mes yeux, le port de la burqa relève d’abord de la quête d’identité personnelle. Et c’est un phénomène réversible. Certaines femmes essaient la burqa, puis y renoncent, parce que c’est désagréable, pas pratique… Je suis convaincu qu’il faut laisser le temps faire son œuvre et laisser aux individus le droit de décider pour eux-mêmes de leurs habitudes vestimentaires. Interdire la burqa dans l’autobus, c’est stigmatiser une population, et transformer la burqa en symbole de résistance contre l’oppression de l’Etat… Si la France, les Etats-Unis et l’Angleterre veulent continuer à critiquer publiquement la manière dont certains pays musulmans imposent aux femmes une certaine tenue vestimentaire, il leur faut appliquer ce même principe de tolérance sur leur territoire : l’interdiction de porter la burqa relève de la même démarche liberticide que l’obligation de la porter.

 

Propos recueillis par Sandrine Tolotti

 

Une BD française séduit l’Australie

Fondée sur l’histoire vraie de Zhu Xiao-mei, cette pianiste virtuose qui a passé une partie de sa jeunesse en camp de rééducation en Chine pendant la Révolution culturelle, le livre pour enfant Le Piano rouge a été traduit en anglais et diffusé en Australie. Le talent d’André Leblanc et, surtout, de l’illustrateur Stéphane-Yves Barroux est salué par l’Australian Book Review, qui voit « une grande tension dramatique entre les éléments formels sophistiqués et la simplicité sculpturale des personnages et des paysages ».

André Leblanc et Barroux, Le Piano rouge, Le Sorbier, 2008.