Quand Gabriel García Márquez termina la rédaction de Cent ans de solitude, en août 1966, il avait près de 40 ans, deux jeunes garçons, et il était si fauché qu’il n’avait pas de quoi expédier le manuscrit de Mexico, où il vivait, à Buenos Aires, chez son éditeur potentiel. Dans sa biographie, Gerald Martin raconte : « Le paquet contenait 490 pages dactylographiées. Le guichetier annonça : “82 pesos.” García Márquez regarda Mercedes [sa femme] fouiller dans son porte-monnaie. Ils n’avaient que 50 pesos et ne pouvaient envoyer que la moitié du livre environ : García Márquez obligea l’employé à enlever les feuillets un à un, comme des tranches de bacon, jusqu’à ce que la somme suffise à payer l’envoi. Ils rentrèrent chez eux, gagèrent le radiateur, le sèche-cheveux et le mixeur, retournèrent à la poste et expédièrent la seconde partie. »
En l’espace d’un an, le succès du roman allait plonger García Márquez dans ce qu’il appellerait « la frénésie de la renommée » ; pour trouver un auteur jouissant d’une telle célébrité, il faut remonter à Hemingway. Avant Cent ans de solitude, il avait publié trois nouvelles chez d’obscurs éditeurs. Davantage influencés par le cinéma néoréaliste de Vittorio De Sica que par une quelconque référence littéraire, ils n’étaient connus que d’une poignée de connaisseurs. En 1955, son métier de journaliste avait permis au Colombien García Márquez de s’éclipser en Europe. C’était au plus fort de la répression conservatrice connue sous le nom de « Violencia (1) ». Mais fuir était une nécessité personnelle, non politique. Toujours prudent, García Márquez ne défia jamais explicitement le pouvoir dans ses reportages, et il est peu probable qu’il ait quitté le pays pour échapper aux escadrons paramilitaires, comme l’ont prétendu certains de ses admirateurs.
Peu après son arrivée en France, le journal de Bogotá pour lequel il travaillait, El Espectador, fut fermé par le gouvernement. Il passa dix-huit mois à Paris, vivant avec une actrice espagnole aussi misérable que lui. Selon Martin, « il collecta les bouteilles consignées et les vieux journaux, contre lesquels il recevait quelques centimes dans les boutiques du quartier ». García Márquez a confié à Martin qu’il aurait pu travailler pour un autre journal, mais qu’il avait préféré ne pas le faire. Contrairement à la plupart des auteurs latino-américains de sa génération, il n’était pas venu à Paris « se cultiver », mais se découvrir, écouter « [s]es émotions, [s]on monde intérieur ». Son expérience en France, et ailleurs en Europe, semble avoir renforcé son identité de Costeño, Colombien des Caraïbes, « mi-Indien, mi-Gitan » selon la description d’un ami.
Aujourd’hui, il est l’écrivain emblématique du boom littéraire latino-américain des années 1960, dont les membres se voyaient en représentants d’une sensibilité continentale sans frontières (2). Mais García Márquez ne partageait pas le nationalisme latino de ses contemporains. Il se satisfaisait de sa culture costeña, du matériau qu’elle lui offrait et qui suffirait amplement à nourrir sa fiction pour le restant de ses jours.
1967 : Cent ans de solitude sidère le monde
C’est en 1961 seulement, dans la trentaine, que García Márquez prit conscience de l’existence d’une littérature latino-américaine cohérente, à laquelle il pourrait s’intégrer. Jusque-là, il s’était surtout senti de profondes affinités avec les auteurs nord-américains : Hemingway, Dos Passos et surtout Faulkner, qui lui souffla qu’on pouvait parler en termes mythiques de péquenauds illettrés. Cette attirance était impensable, voire blasphématoire, pour la plupart des intellectuels latino-américains qui voyaient les États-Unis comme leur ennemi juré et cherchaient en Europe leurs modèles artistiques. Mais dans sa jeunesse, García Márquez semblait tout ignorer de cette posture. La Colombie était culturellement en retard sur le reste du continent, et il eut cette chance folle : le pays n’ayant pas encore produit de romancier important, le territoire était vierge et García Márquez put jouir pendant cette brève période du privilège rare d’écrire avec l’illusion de nommer les choses pour la première fois.
Si l’on en croit son propre récit, le rythme et le contenu de Cent ans de solitude lui vinrent « de nulle part » ; il reçut, de fait, l’onction du roman ; et il ne fut rien de plus en l’écrivant qu’un « pauvre notaire » prenant sous la dictée. Assurément, cela ne ressemblait à rien de ce qu’il avait écrit jusqu’alors. La ville imaginaire du livre, Macondo, est devenue depuis la quintessence du patelin hispano-américain – un endroit isolé, à demi hors la loi, dont les habitants vivent dans leur propre Moyen Âge, superstitieux, impuissants, débordants d’une vitalité imaginaire de bien peu d’utilité.
Il est difficile de se remémorer la stupéfaction provoquée par le roman lors de sa parution, il y a quarante-deux ans. En le relisant aujourd’hui, on est frappé par l’audace avec laquelle l’auteur créa un univers ex nihilo et par la pure inventivité qui éclate presque à chaque page. On admire ce ton inébranlablement monolithique, ces sortilèges dignes du cirque, ces dialogues composés d’aphorismes secs, interchangeables d’un personnage à l’autre. Mais peu d’écrivains ont été autant desservis par leurs imitateurs. D’innombrables pastiches, par de moins bons romanciers, ont mis en lumière les points faibles de sa technique – les tapis volants, les soudaines montées aux cieux, la divination folklorique –, masquant sa complexité et transformant ce mode d’expression vibrant en une sorte de maniérisme. Martin définit à juste titre le réalisme magique comme un récit dans lequel « le monde est tel que les personnages se le représentent […] sans que l’auteur ne laisse jamais entendre que cette vision est bizarre, folklorique ou superstitieuse ».
García Márquez a popularisé ce style, mais il ne l’a pas inventé. Cent ans de solitude n’aurait pas été possible si l’écrivain n’avait étudié, à l’instigation de Carlos Fuentes, l’œuvre d’une génération d’auteurs plus âgés, les pionniers du genre, parmi lesquels Alejo Carpentier et Miguel Asturias (3). C’est incroyable de voir accorder à ces précurseurs une si faible influence sur García Márquez. Mais c’est en partie parce qu’il répugne lui-même à reconnaître sa dette à leur égard. Il semble parfois aimer se présenter comme celui qui a créé par enchantement une nouvelle littérature hispano-américaine.
L’un des aspects fascinants de cette biographie tient à la façon dont Gerald Martin montre que les événements de Cent ans de solitude reflètent ceux de l’enfance de García Márquez. Bien décidée à suivre un mari bourlingueur, la mère de García Márquez confia son éducation à ses grands-parents, dans la ville suffocante d’Aracataca, modèle de Macondo, qui connaissait alors une prospérité en dents de scie. Dans les années 1930, les quinze années d’expansion qu’avaient values à la région les bananeraies de la United Fruit touchaient à leur fin. « C’était une ville, écrit Martin, où la plupart des hommes portaient une machette et où les armes à feu étaient légion. »
La figure tutélaire de la vie de García Márquez fut celle de son grand-père, Nicolás Márquez, colonel dans le camp des perdants de la guerre civile qui se termina en 1902 par la reddition des libéraux (4). Auréolé de la gloire d’une noble défaite au nom d’un parti auquel fut épargné le risque de gouverner et d’échouer, il incarnait aux yeux de son petit-fils la bravoure, la virilité et la puissance – un bon chef de famille costeño dont le prestige social ne souffrait pas de sa kyrielle de maîtresses et d’enfants illégitimes. Il dormait avec un pistolet sous son oreiller, mais il renonça à en porter un dans la rue après avoir assassiné le fils d’une de ses amantes. Quelqu’un avait claironné leur relation, obligeant le jeune homme à défendre l’honneur de la famille.
Le petit garçon inventif, accusé de mensonge, a failli être lobotomisé
La victime n’était pas armée, mais García Márquez a idéalisé ce meurtre sous la forme d’un duel d’honneur. En 1967, il essaya de l’expliquer ainsi à Mario Vargas Llosa : « [Mon grand-père] a dû tuer un homme quand il était très jeune. Il vivait dans un village et, apparemment, quelqu’un lui cherchait toujours des noises, mais il ne s’en préoccupa guère jusqu’au moment où la situation devint intenable et où il dut lui mettre une balle dans la peau. Le village l’approuvait tant que l’un des frères du mort dormit toute la nuit devant la chambre de mon grand-père, en travers de sa porte, pour empêcher la famille de se venger. Mon grand-père, ne supportant plus la menace qui pesait sur lui, alla s’installer ailleurs. En fait, il fit plus que changer de village ; il partit loin de là avec sa famille et en fonda un nouveau. »
Bancal, exagéré, ce récit est recouvert d’une armure apocryphe semblable à celle dont García Márquez revêtirait sa propre vie. Prétendre que son grand-père était « très jeune » relève du mensonge ; la victime l’était, mais Nicolás Márquez avait la quarantaine. L’image du frère surveillant la porte du meurtrier semble également une pure affabulation, tout comme la sympathie de la population (Nicolás était en fait menacé de lynchage) et la fondation du nouveau village.
À 10 ans, peu avant la mort de son grand-père, García Márquez partit vivre avec ses parents. Martin relate ce changement à la manière d’un conte pour enfants : le père biologique devient le méchant beau-père dominant une horde d’enfants, légitimes ou illégitimes, que le protagoniste (García Márquez) connaît à peine ; la mère, vieillissante princesse kidnappée, croule sous le fardeau de la vie domestique.
Le père considérait l’inventivité verbale de García Márquez comme le trait d’un menteur incorrigible. Leur antagonisme était tel que l’homme, qui se prétendait médecin homéopathe, déclara un jour García Márquez schizophrène et voulut lui infliger une sorte de lobotomie, « à l’endroit où se situaient sa conscience et sa mémoire ». Les protestations de sa mère l’empêchèrent de mettre sa menace à exécution.
La dépendance enfantine de García Márquez envers l’omnipotente sagesse de son grand-père semble avoir imprimé en lui le besoin de relations similaires à l’âge adulte ; du moins est-on tenté de le croire au regard de son faible pour les autocrates. C’est ce qu’il a appelé « le mystère du pouvoir ». Et c’est le sujet de ses romans les plus pénétrants. Dans Cent ans de solitude, le colonel Aureliano Buendia, commandant suprême d’une interminable campagne libérale pour le contrôle de la Colombie, se persuade tellement du danger que lui fait courir son statut particulier qu’il interdit à quiconque, même sa mère, de s’approcher à moins de trois mètres. Le tyran illettré de L’Automne du patriarche erre à travers son palais « du pas lent d’une bête méditative ». Il s’est extirpé de la pauvreté et sait exactement comment terroriser les pauvres. Le lecteur est saisi non par la théâtralité de sa cruauté mais par ses troublantes lueurs de tendresse, aussi indéchiffrables pour lui qu’une langue étrangère. L’amitié est incertaine, l’amour impossible et la paranoïa, l’unique émotion fiable.
Des attitudes d’enfant désireux de plaire aux puissants
Le succès littéraire a permis à García Márquez de nouer de profondes amitiés avec des versions réelles des caudillos de ses romans, notamment le général Omar Torrijos [qui gouverna le Panamá de 1968 à 1981] et Fidel Castro. Plus qu’aucun de ses contemporains, l’écrivain a décrit de l’intérieur le psychisme d’el pueblo – le peuple –, au moment où le pueblo latino-américain suscitait chez les responsables politiques américains la même anxiété que la « rue » arabe aujourd’hui. Ses opinions étaient une sorte de marchandise, et on le pressait constamment d’exprimer une position politique cohérente. Mais la cohérence politique ne lui venait pas naturellement. C’était un esprit pragmatique, qui s’intéressait aux stratagèmes du pouvoir plutôt qu’aux questions morales posées par son abus, celles-là mêmes qui préoccupent généralement les écrivains. Il appréciait en tant que telle la fréquentation des puissants et il eut souvent, dans sa relation avec eux, des attitudes d’enfant désireux de plaire.
En 1961, quinze ans avant le début de son amitié avec Castro, il était correspondant à New York de Prensa Latina, une agence de presse latino-américaine récemment créée avec le soutien financier de La Havane. D’après Martin, ce poste lui permettait de « travailler exactement comme il le voulait, sans censure, sans compromis – ou du moins le pensait-il ». Il démissionna au bout de cinq mois, sous la pression de membres prosoviétiques du parti communiste résolus à débarrasser la révolution cubaine de son caractère d’improvisation caribéenne. García Márquez n’avait jamais rejoint le Parti, et les communistes orthodoxes le voyaient alors comme un membre de ce groupe flottant de progressistes tièdes répugnant à faire de vrais sacrifices pour la cause.
C’était là le reflet de ce schisme au sein de la gauche qui n’avait cessé de se reproduire à travers le monde depuis 1917. García Márquez en était sans aucun doute conscient, et la purge de Prensa Latina n’a pas dû être une totale surprise pour lui. En 1957, il avait parcouru l’Europe de l’Est, et observé la population de base du socialisme international, « vaincue et amère… comme des mendiants humiliés ». En Hongrie, dix mois après la répression soviétique du soulèvement de 1956, il avait été choqué par le cynisme de l’homme de la rue.
Pourtant, après s’être vu accorder une audience privée avec le secrétaire général du Parti communiste hongrois, János Kádár, il rédigea un article favorable suggérant que Kádár avait « dû renoncer à ses convictions pour avancer ». Après l’exécution par Kádár de son prédécesseur, Imre Nagy [qui avait soutenu le soulèvement de 1956], García Márquez continua de lui trouver des excuses, critiquant surtout ce meurtre comme « un acte de stupidité politique ». Gerald Martin, qui décrit en détail (et souvent avec indulgence) les attachements politiques de García Márquez, explique : « Cela ne devrait sans doute pas nous surprendre que cet homme convaincu qu’il existe des hommes faits, ou pas, pour telle ou telle situation, et qui place avec sang-froid la politique au-dessus de la morale, finisse par soutenir contre vents et marées un dirigeant “irremplaçable” comme Fidel Castro. »
Mais sa volonté de se faire une place dans l’orbite personnelle du Líder Maximo, après avoir été écarté par Prensa Latina, semble motivée par des raisons plus obscures que les simples affinités politiques. En 1968, le poète cubain Heberto Padilla, qui avait fait la satire de Castro dans certains textes, reçut un prix littéraire cubain, contre la volonté du Líder. Sommé de changer d’avis, le jury international refusa, et la question de la liberté d’expression divisa les intellectuels latino-américains. García Márquez défendit Castro et déclara furieusement à l’un des jurés : « La politique a toujours pris le pas. Cela importe peu qu’ils nous pendent tous, nous, les écrivains. » Quand Padilla fut arrêté trois ans plus tard, la crise s’amplifia et, en refusant de prendre parti, García Márquez s’attira l’hostilité de la plupart de ses contemporains.
Au milieu des années 1970, il s’efforça d’utiliser son prestige littéraire pour séduire Castro, en lui proposant d’écrire sur l’intervention militaire cubaine en Angola (5). Il attendit un mois à l’Hotel Nacional de La Havane que Castro daigne le recevoir, et il ne publia son article qu’une fois le texte approuvé par le dirigeant cubain et par son ministre des Affaires étrangères. Selon Martin, il put convaincre Castro de libérer au moins un prisonnier politique, grâce à leur amitié. Mais concrètement, la relation était à sens unique. En 1989, García Márquez sembla toucher le fond moralement, lorsque fut prise la décision d’exécuter le général Ochoa, héros de la campagne d’Angola, et deux amis de García Márquez. L’écrivain, qui vivait désormais une partie de l’année à Cuba, garda le silence.
Gerald Martin est un biographe enthousiaste, parfois un peu exalté, mais scrupuleux. On n’en referme pas moins ce livre avec le sentiment qu’il y manque des éléments essentiels. Avant Cent ans de solitude, García Márquez rédigeait des slogans pour de grandes agences de publicité comme Walter Thompson et McCann Erickson. Par la suite, il se montra un excellent manager de la marque García Márquez.
Martin nous apprend que l’écrivain a « détruit presque toutes les traces écrites de sa vie privée et même de son activité littéraire professionnelle » – à l’inverse de l’artiste reclus qui dit tout de lui dans ses lettres, comme Samuel Beckett ou V.S. Naipaul, qui a fourni à son biographe toutes les archives sur sa vie privée, y compris les plus sordides. La manière publicitaire dont García Márquez a mené sa vie l’a assuré, d’une certaine manière, de rester fondamentalement un inconnu. Martin l’admet : « Il ne m’a pas été facile de me repérer dans les multiples versions que García Márquez a lui-même données de la plupart des moments importants de son existence. […] Même si l’on est sûr que telle ou telle anecdote est fondée sur un “fait réel”, il est impossible de lui donner une forme définitive, dans la mesure où lui-même a fourni différentes versions des événements, toutes comportant au moins un élément de vérité. J’ai fait personnellement l’expérience de cette mythomanie, qui m’a joyeusement contaminé. »
Il persuade sa femme de détruire toutes ses lettres d’amour
Martin est notamment incapable de résoudre l’énigme du couple formé par García Márquez et Mercedes Barcha depuis cinquante ans. L’histoire dit qu’il a décidé de l’épouser le jour où il posa pour la première fois les yeux sur elle. Elle avait 9 ans et lui 14. Mercedes corrobore vaguement ce récit, et Martin s’abstient pudiquement, mais un peu craintivement, d’aller plus loin.
Un gouffre les séparait. Lorsqu’ils se marièrent en 1958, Mercedes n’avait jamais quitté la Colombie. C’était une Costeña provinciale, comme son époux autrefois. Elle lui a sans doute accordé une certaine liberté sexuelle, sans l’approuver ouvertement, en échange de respectabilité. Martin souligne ce détail curieux : García Márquez « ne se donne pas la peine d’exprimer le moindre sentiment pour Mercedes dans ses Mémoires », Vivre pour la raconter. Il postule que ce mariage fut pour García Márquez « un choix stratégique éminemment pratique », lui permettant de conserver ses attaches avec la région et l’atmosphère de son enfance, sa principale source d’inspiration.
Les lettres écrites à Mercedes pendant qu’ils sortaient ensemble représentaient 650 pages. Quelques semaines après leur mariage, il la persuada de les détruire, expliquant que « quelqu’un pourrait mettre la main dessus », bien qu’il fût encore un inconnu. Bien sûr, García Márquez a le droit de préserver sa vie privée ; et même les biographies les mieux informées sont nourries de bribes d’information qui ont croisé accidentellement le chemin du biographe. N’ayant pas d’autre choix, Martin pénètre vaillamment l’esprit du personnage que son sujet s’est construit, avouant qu’il lui fut « presque impossible de détruire le mythe que Gabriel García Márquez lui-même a répandu et auquel, à l’évidence, il croit ».
Pour le lecteur, c’est parfois une source de déception. Nous en apprenons beaucoup sur la rivalité entre Vargas Llosa et García Márquez, par exemple, mais sans pouvoir nous faire une véritable idée de ce qui dut être une amitié particulièrement intense (des amis communs les ont décrits comme aussi proches que des « frères »). La relation prit fin lorsque Vargas Llosa assomma García Márquez dans un cinéma bondé, officiellement à cause de la liaison du Colombien avec sa femme. Toujours prompt à l’hyperbole, Martin y voit « le plus célèbre coup de poing de l’histoire d’Amérique latine », mais il n’offre aucun éclairage nouveau sur cette rupture.
Il nous fait très bien sentir, en revanche, l’énorme distance sociale parcourue par García Márquez, devenu une sorte de parc d’attractions littéraire à lui tout seul. Il y a quelques semaines à peine, la simple annonce qu’il continuait d’écrire, à 83 ans, faisait la une des journaux du monde entier. Et en 2007, lorsqu’il est retourné en train à Aracataca, pour le quarantième anniversaire de Cent ans de solitude, des milliers de personnes criaient son petit nom – « Gabo, Gabo » – sur son passage, comme s’il était l’un de ces caudillos qu’il a inventés.
Il a pourtant vécu avec ce que Martin appelle très justement une « touche permanente d’identification aristocratique » : il a fréquenté des milliardaires latino-américains, leur prêtant son aura populiste tandis qu’ils finançaient sa fondation pour les écrivains à Carthagène. De telles relations reflètent l’un des hiatus de la vie culturelle latino-américaine, où des auteurs comme García Márquez et Vargas Llosa sont passés directement des classes populaires au sommet du pouvoir, sans aucun espace social entre les deux.
En 1999, García Márquez fit l’éloge du XXe siècle latino-américain en y mettant une note de désespoir bolivarien : « Nous sommes devenus un laboratoire des illusions manquées. Notre principale vertu est la créativité, et pourtant nous n’avons guère fait plus que vivre de doctrines réchauffées et de guerres étrangères […]. Poursuivons donc tranquillement notre Moyen Âge. » Cent ans de solitude et L’Automne du patriarche sont les descriptions les plus complètes que nous ayons de ce Moyen Âge.
Cet article est paru dans la New York Review of Books le 16 juillet 2009. Il a été traduit par Laurent Bury.