Montréal confidential

Rawi Hage, un jeune Libanais maronite, a grandi pendant la guerre civile à Beyrouth, où il a fait les quatre cents – mauvais – coups, jusqu’à causer la mort de sa sœur dans un pillage qui a mal tourné. Il a survécu à tout cela, passablement traumatisé, pour produire un premier livre qui a fait un tabac international : De Niro’s Game. Dans son second livre, « Le Cafard » (The Cockroach), on retrouve notre antihéros exfiltré au Canada, affamé, plus déboussolé que jamais, aux confins de la folie.

Il a troqué les abris de Beyrouth pour les bas-fonds de Montréal, mais ne semble pas avoir gagné au change. On contemple avec accablement, mais amusement aussi, le spectacle de ses déambulations malencontreuses dans le monde des prostituées, des voyous, des junkies, des barbouzes, ou – pire catégorie de toutes – d’émigrés qui ont lâchement fui leurs malheureux pays orientaux « après s’être bourrés les poches de fric ». Heureusement, Rawi  Hage a trouvé une certaine utilité à sa déréliction elle-même : « Il a presque trop bien compris comment exploiter à fond son statut de victime, notamment avec les femmes », commente James Lasdun dans le Guardian.

Hage ne lutte pas tant ici, « pour sa survie physique que pour sa survie mentale » explique Ben East, dans The National. Une lutte très âpre (le récit s’ouvre sur une tentative ratée de suicide), où il ne reçoit d’autre assistance que celle d’un thérapeute naïf ou de femmes au moins aussi déboussolées que lui. Cette lutte semble d’emblée pratiquement perdue : l’auteur s’est inventé un double – le cafard qui donne son titre au livre – et le point de vue de ce piètre insecte se substitue à celui du narrateur pendant une bonne part du récit.

Si folie il y a chez Rawi Hage, c’est une folie très habile. Car le cafard est le parfait porte-parole des immigrés. Comme eux, son point de vue sur la société « va du bas vers le haut ». Comme eux, il est méprisé, traqué, mais trouve sa force dans son acharnement à survivre. « Oui, je suis pauvre, je suis une vermine, je suis un parasite, je suis tout en bas de l’échelle – mais au moins j’existe », clame le cafard-Rawi Hage, auquel cet artifice permet de montrer, avec une suprême efficacité, les ravages de l’exil.

Ces ravages sont décrits dans une langue elle-même passablement déjantée, «un style d’une singularité stupéfiante… Une compulsive efflorescence d’images » juge Lasdun. Rawi Hage explique pour sa part que c’est un style aux confins de la prose et la poésie, directement inspiré des récitations de poètes arabes qu’on lui imposait à l’école.

Classique – Les folles Nuits attiques 

Un hiver à Athènes au IIe siècle de notre ère. Un érudit romain consacre ses nuits à noter tout ce qu’il entend et apprend dans la ville : comment Pythagore s’y prit pour mesurer la taille d’Hercule ; les albinos, qui vivent en Albanie, ont une excellente vue ; les Lacédémoniens vont au combat au son de la flûte et non de la trompette ; ou encore un « savant distingué, en appelant un ivrogne bibosus, se sert d’une expression inusitée et bien peu latine ».

Histoire, philosophie, géométrie et, surtout, philologie, le péché mignon de notre compilateur, tout y passe pour constituer l’œuvre unique d’Aulu-Gelle, Les Nuits attiques. Que faire d’un tel bric-à-brac, dont le Times Literary Supplement nous rappelle qu’il a été « exploité, pillé, écrémé, et transformé en notes de bas de page mais rarement été tenu pour avoir un sens quelconque » ? Coup sur coup, trois universitaires américains viennent d’en proposer de nouvelles lectures.

Wytse Keulen entend replacer Aulu-Gelle dans le cadre d’une lutte entre Athènes et Rome pour la domination culturelle de la Méditerranée (Gelle the Satirist, Brill Academic). Laquelle des deux cités allait définir le bon goût ? Aulu-Gelle ne se privait pas de relever tous les barbarismes et autres incorrections de ses compatriotes romains, pour mieux souligner combien le latin, correctement pratiqué, était le véritable héritier du grec.

Pragmatique, Peggy Chambers s’est contentée de tirer la substantifique moelle des vingt livres des Nuits attiques pour en faire un recueil de textes pour latinistes en herbe (University of Oklahoma Press). Il est vrai que bien des œuvres antiques aujourd’hui perdues ne nous sont connues que par les fragments recopiés par Aulu-Gelle.

Erik Gunderson, enfin, se veut postmoderne. Livre sur le livre, écrit à la manière d’Aulu-Gelle, son Nox Philologiae (University of Wisconsin Press) défie tout esprit habitué à un tant soit peu de structuration de la pensée. On n’y trouve pas moins de cinq préfaces, s’introduisant, semble-t-il, les unes aux autres, soixante pages d’index en plein milieu du livre, des commentaires incendiaires contre tout ce qui a pu être écrit sur cet auteur et, pour finir, des « fragments inclassables » et d’autres tout bonnement « erronés ». L’ensemble prétend offrir, sous le saint patronage de Deleuze et Derrida, « une exploration des techniques de production de la connaissance dans l’Antiquité romaine et de nos jours ». Le commentateur du journal britannique est navré de l’avouer : le jeu est franchement rigolo mais on n’y comprend pas grand-chose.

L’ « incontrôlable » Sarah Palin

« Incontrôlable ». Le terme avait été  lancé par John McCain pour qualifier le comportement de sa colistière lors de la campagne présidentielle américaine de 2008. Dans le titre de son dernier ouvrage, Sarah Palin reprend à son compte cette qualification. Au plus haut des listes des ventes aux Etats-Unis, « Incontrôlable » (Going Rogue) mêle à des éléments autobiographiques une critique acerbe  de la campagne républicaine, et ce qui ressemble vaguement  à un programme électoral… 

Ce texte au style bourru, souvent familier, ne s’adresse pas tant aux adversaires démocrates (bien que John Kerry soit traité de « cinglé élitiste »…) qu’au propre camp –républicain – de l’auteure. Celle-ci fustige  une campagne défaitiste, désorganisée, « menée par des bourricots », et multiplie les attaques en règle contre les  auxiliaires de McCain qui avaient mis ses compétences en doute.

Elle avoue volontiers ne pas être au fait de la politique américaine au Moyen Orient ou des enjeux de la guerre en Irak : « Je ne connaissais pas plus l’histoire de ce conflit que la plupart des Américains ».  L’ex-gouverneur de l’Alaska revendique presque cette ignorance. Elle se présente en Américaine lambda, qui fait ses courses chez Walmart, adore la viande et encore plus la chasse, mène de front sa carrière et son rôle de mère (« La maternité est la meilleure préparation à la politique »), soutient l’engagement militaire en Irak et affirme ne pas croire que les êtres humains, « ces êtres intelligents et aimants, puissent descendre d’un poisson qui se serait vu pousser des pattes et aurait rampé hors de sa mare ».

« Ce qui est rafraîchissant, s’enthousiasme Sandra Tsing-Loh sur le site Salon, c’est que Palin n’a pas peur de s’exprimer et de se montrer avec tous ses défauts ». Une première dans le champ formaté des autobiographies politiques : pas de retenue, pas de pudeur, un franc-parler loin du ton convenu de la politique traditionnelle. La partie, qui « traite de la famille et de la vie de Madame Palin en Alaska, [est] la plus intéressante de son livre », confirme la critique star du New York Times, Michiko Kakutani.

Les autres parties du livre seraient, elles, nettement moins réussies. La tentative de se positionner pour 2012 vire ainsi à la ribambelle de clichés et de naïvetés.  « Un livre insignifiant sur le plan politique », commente The Economist, pour qui une chose est sûre : « Elle ne sera jamais présidente ». Mais les républicains devraient se méfier et ne pas sous-estimer la force de frappe de cet électron libre. En prenant une longueur d’avance sur les autres candidats potentiels, Palin risque de semer le trouble dans son camp. Il se pourrait bien qu’elle remporte les primaires… « Rien ne pourrait plus réjouir les démocrates », juge l’hebdomadaire britannique.

Les Lembas – les Juifs noirs d’Afrique du Sud

Les Lembas sont entre 50 et 70 000, et ils vivent au nord de Johannesburg ainsi qu’au  Zimbabwe.  Rien ne les distingue des multiples tribus des parages, sauf ceci : ils seraient juifs, ou du moins se revendiquent comme tels, quantité de mythes, et de rites, à l’appui.

À vrai dire, cette revendication n’est pas évidente. Les Lembas sont noirs comme le jais, ils parlent un dialecte bantou, et la plupart d’entre eux sont chrétiens. Mais, dans leur mythologie, ils descendent d’une tribu juive réfugiée au Yémen vers 2500 avant J.-C., dans la ville de Sena, puis chassée vers l’Afrique il y a un millier d’années, qui a par la suite lentement dérivé vers le sud du continent.

Et de fait, si l’on y regarde de plus près, on découvre dans les coutumes et croyances lembas certains parallèles saisissants avec le judaïsme. À commencer par le monothéisme (leur Tout-Puissant s’appelle N’Wali). Mais aussi la circoncision masculine, le rite fondamental des Lembas, et qu’ils auraient eux-mêmes diffusée dans tout le sud de l’Afrique au cours de leur long périple. Les gens de ce peuple prêtent également une grande attention aux interdits alimentaires, et pratiquent une forme très exigeante de Kasherout, mais adaptée aux circonstances locales : rhinocéros oui, hippopotame non, crocodile en débat (des écailles, certes, mais est-ce vraiment un poisson ?).

Ils prohibent aussi formellement le porc (et les phacochères), ne mélangent pas le lait et la viande, vénèrent un livre sacré (qui a disparu au cours de leurs pérégrinations), et leurs rituels accordent une place prédominante à un tambour sacré, considéré par les spécialistes comme un substitut à l’Arche d’Alliance. Les Lembas se considèrent enfin comme les Elus, tandis qu’à leurs yeux tous les autres peuples ne sont que des « vhazendzhi », en quelque sorte des Gentils.

Jusqu’à peu, personne n’avait jamais vraiment pris ces allégations au sérieux, notamment en Israël. Mais un anthropologue anglais, le professeur Parfitt, a poussé l’enquête, et fait une découverte intéressante : il existe bien au Yémen une ville qui s’appelle Sena, et beaucoup de familles y portent des noms identiques à ceux des clans lembas. Mieux encore : un expert oxfordien de la génétique des populations, le docteur Goldstein, a pu établir qu’une forte proportion de Lembas portaient en eux la « signature génétique Cohen », un marqueur très présent dans la caste des prêtres descendants d’Aaron.

Donc, non seulement les Lembas sont bel et bien juifs, mais ils affichent en plus un pedigree particulièrement impressionnant. Depuis cette découverte, des subventions ont été envoyées d’Israël pour construire des synagogues.

De la publicité sur Wikipédia !

Nous avons déjà rendu compte de la façon dont « l’industrie pharmaceutique cible Wikipédia ». Les méthodes utilisées sont généralement discrètes. Mais pas toujours, comme en témoigne la publicité directe faite par le laboratoire britannique TCS Biosciences Ltd pour un test de détection du parasite falciparum, responsable du paludisme. Dans l’article anglais consacré à la malaria,  le chapitre « Rapid antigen tests » (tests antigène rapides) s’ouvre par cette publicité directe : « OptiMAL-IT détecte rapidement falciparum jusqu’au niveau de 0,01% de parasitémie et son absence jusqu’au niveau de 0,1% ».

Partie intégrante de l’article de Wikipédia (qui se flatte de respecter la « neutralité de point de vue »), cette publicité gratuite, est donc diffusée  auprès des  55 millions de visiteurs de la version anglaise de « l’encyclopédie libre ».

Selon l’Institut Pasteur le paludisme tue un enfant toutes les trente secondes en Afrique.

=> Pour comparer : lire les articles des encyclopédies Universalis et Britannica sur la malaria

Le développement durable pour les nuls

Les publications de physique apparaissent rarement en tête des ventes de livres… Mais l’essai   du physicien de Cambridge David MacKay, est un phénomène de librairie : applaudi par la critique, Sustainable Energy – Without the Hot Air (« L’énergie durable – Sans l’air chaud ») reste un bestseller en Angleterre alors même qu’il est accessible en téléchargement gratuit sur internet.

Prenant à bras le corps le problème de la raréfaction des ressources énergétiques et du changement climatique, l’ouvrage doit son succès à sa simplicité, son ton léger loin des déclarations alarmistes sur le climat, et des querelles politiques sur les mesures à prendre en priorité. « David J.C. MacKay est une bouffée d’air frais. Son Sustainable Energy est logique, concret, et fourmille de données quantitatives. C’est aussi un modèle de clarté et de bonne humeur », souligne John Godfrey du Times Literary Supplement.

Sans donner de leçons, sans utiliser de formules compliquées ou de bases de données hermétiques, il utilise la méthodologie de base de tout physicien : évaluer le pour et le contre, additionner et soustraire les forces positives et négatives. Prenant une unité de mesure unique de son invention, le « kilowatt-heure par jour », MacKay dresse un tableau de la consommation énergétique de la Grande Bretagne dans ses moindres détails, de la quantité d’énergie dépensée par un chat, au coût énergétique d’un vol Londres-Le Cap. Les chiffres permettent de remettre les choses à plat : éteindre la batterie de son téléphone portable est ridicule si on sait que l’énergie économisée pendant toute une journée sera gaspillée en moins d’une seconde au démarrage  de sa voiture…

Récemment nommé conseiller scientifique auprès du ministère britannique de l’Energie et du Changement climatique, l’auteur propose tout un panel de solutions. Un premier constat : les ressources « vertes » (solaire, éolienne ou hydro-électrique) préconisées par les écologistes sont largement insuffisantes. Elles ne seraient susceptibles de couvrir qu’un septième des dépenses énergétiques actuelles des Britanniques. La seule solution serait de multiplier par dix la production d’énergie nucléaire ou de se fournir en énergie solaire dans le Sahara.

MacKay ne minimise pas l’urgence des mesures à prendre – son livre est dédié « à ceux qui n’auront pas les bénéfices de l’accumulation de deux milliards d’années de réserves énergétiques ». Sa conclusion est (encore fois) simple : « Arrêtons de dire non (aux éoliennes, aux barrages, au nucléaire) et commençons à dire oui. Il faut arrêter nos petites chamailleries. »

Theodor Ebert : « René Descartes a été assassiné »

Il y a 360 ans, jour pour jour, dans la lointaine et glaciale Suède, s’éteignait René Descartes. Officiellement d’une pneumonie. Une version des faits en apparence vraisemblable : la reine Christine, qui avait attiré le philosophe à sa cour, ne l’obligeait-elle pas à lui donner des leçons dès cinq heures du matin dans une pièce très mal chauffée ? Le pauvre homme ne l’aurait tout simplement pas supporté. S’il y eut des soupçons d’empoisonnement, ils furent assez vite étouffés. Pourtant, ils étaient loin d’être sans fondement. Dans son ouvrage, « La mort mystérieuse de René Descartes » (Der rätselhafte Tod des René Descartes, non traduit en français), l’universitaire allemand Theodor Ebert soutient, preuves et documents à l’appui, la thèse de l’assassinat. Nous avions été les premiers à nous en faire l’écho en France (« Descartes a-t-il été assassiné ? »). Aujourd’hui, nous vous proposons une interview exclusive de Theodor Ebert. Il nous explique les tenants et les aboutissants de ce meurtre vieux de trois siècles et demi : qui l’a commis, comment et pour quels motifs.

Books : Quelle est la version officielle de la mort de Descartes ?

Theodor Ebert : Officiellement Descartes est mort d’une pneumonie. C’est la version rapportée par Pierre Chanut, ambassadeur de France à Stockholm, dans sa lettre à la princesse Elisabeth de Bohème du 19 février 1650, et répétée depuis dans presque tous les livres qui donnent un récit de la mort du philosophe.

Pourquoi pensez-vous que cette version est erronée ?

La version officielle ne s’accorde pas bien avec les symptômes constatés dans les rapports sur la maladie, surtout avec ce que nous trouvons dans la longue lettre (en latin) du médecin Van Wullen et dans la lettre (en néerlandais) de Henri Schluter, le valet de Descartes. Van Wullen raconte qu’en examinant l’urine de Descartes, il a vu que le philosophe était atteint de quelque chose de très grave (il emploie le mot grec deinon) et en a conclu à une mort imminente. Cela veut sans doute dire qu’il y avait du sang dans l’urine. Or, ce n’est pas là un symptôme de pneumonie. C’est en revanche un symptôme d’empoisonnement, notamment à l’arsenic. Van Wullen rapporte en outre que Descartes s’est fait préparer un émétique et qu’il l’a bu afin de provoquer un vomissement. Quelle conclusion en tirer sinon que le philosophe, qui connaissait bien la médecine de son temps, croyait avoir été empoisonné ? Par la suite, la reine Christine de Suède a obligé Van Wullen à ne pas divulguer sa lettre. Cela montre qu’elle aussi s’était aperçue que, dans cette lettre, il n’était pas question d’une pneumonie. Bien sûr, Van Wullen dit que Descartes est mort d’une pleurésie (« peripneumonia »), donc d’une maladie des poumons. Mais il est évident qu’il n’aurait pas pu parler ouvertement d’un empoisonnement (pas plus que Chanut) : cela aurait été un scandale absolu, et en ce temps-là il n’y avait aucun moyen scientifique de démontrer qu’une mort avait été causée par l’arsenic.

Êtes-vous le premier à émettre l’hypothèse d’un assassinat ?

L’hypothèse d’un assassinat a déjà été émise par Eike Pies dans son livre Der Mordfall Descartes (« L’affaire Descartes »), paru en 1996. Malheureusement, Pies a fondé sa thèse sur un seul document – la lettre de Van Wullen. Il a ignoré les autres textes qui relatent la maladie et la mort de Descartes (surtout la lettre de Schluter et les lettres de Chanut à Elisabeth). Il ne connaît aucun des documents qui existent sur François Viogué à qui il veut attribuer le meurtre. De plus, il a commis une vraie bévue en se vantant de la découverte de la lettre de Van Wullen, alors que ce document avait été publié dans l’édition des Œuvres de Descartes par Adam et Tannéry – une édition qu’il cite pourtant dans la bibliographie de son livre.


Qui était ce François Viogué, à qui vous aussi vous attribuez le meurtre du philosophe et comment aurait-il procédé ?

Viogué était aumônier à l’ambassade de France à Stockholm depuis plusieurs années et en même temps missionnaire pour les pays du Nord de la congrégation pontificale de Propaganda Fide. Il a très probablement commis ce meurtre au moyen d’une hostie empoisonnée à l’arsenic le 2 février 1650, jour de la fête de la purification de la Vierge. Adrien Baillet, à qui nous devons une grande biographie de Descartes (publiée en 1691), rapporte que le philosophe a reçu la communion de la main de Viogué ce jour-là. Il cite, pour étayer cette affirmation, un rapport d’un membre de l’ambassade français (rapport aujourd’hui perdu). De plus, il est probable que Descartes a reçu une deuxième hostie empoisonnée le 8 février, si l’on en croit Catherine Descartes, nièce du philosophe, qui rapporte en 1693, les propos d’une personne qui était à Stockholm en 1650.



Quelles auraient été les motivations de Viogué ?


Viogué connaissait les tendances catholisantes de la reine Christine. Il en avait informé ses supérieurs à Rome dès juin 1648. Il est très probable qu’il a vu en Descartes un obstacle à la conversion de la reine à la foi catholique (Christine, pourtant élevée dans le protestantisme et reine d’un pays protestant, se convertira au catholicisme après son abdication en 1654). Viogué est convaincu que la métaphysique de Descartes est incompatible avec la théologie catholique de la transsubstantiation – de la présence physique du corps du Christ dans l’hostie – et que sa métaphysique s’accorde beaucoup mieux avec l’ « hérésie » calviniste. C’est ce qui ressort clairement de ses lettres à Claude Clerselier de 1654 (lettres publiées pour la première fois en français et en traduction allemande dans mon livre). Fait significatif, Viogué n’a pas voulu donner à Descartes (après tout son pénitent !) l’extrême onction.


Viogué a-t-il agi seul ? N’était-il pas l’instrument d’une plus vaste machination, impliquant les plus hauts responsables de l’Eglise catholique ?

Je suis convaincu que Viogué a agi seul et surtout que ses supérieurs à Rome n’ont rien à voir avec son forfait. Viogué a vécu en Suède pendant tout le temps des négociations qui ont amené Descartes à Stockholm. Et, durant cette période, aucun cardinal ne s’est rendu à Stockholm (la Suède protestante était territoire ennemi pour Rome). Viogué n’a donc pas eu l’occasion de s’entretenir de vive voix de son projet avec un prélat. Discuter un tel plan avec ses supérieurs à Rome par correspondance aurait été trop dangereux (même avec le système d’écriture chiffrée dont disposait le Vatican). Il n’est même pas sûr que les cardinaux de Rome aient pris très au sérieux l’information fournie en juin 1648 par Viogué au sujet de la sympathie éprouvée par Christine pour la religion catholique. Peut-être, après tout, ce jeune moine ne voulait-il que faire son fanfaron…

Pourquoi cette thèse de l’assassinat ne s’est-elle pas imposée ?

Pour plusieurs raisons. Lorsqu’elle a été exposée pour la première fois dans le livre de Pies, à cause des fautes commises par l’auteur et de son ignorance de documents importants, elle n’a pas été prise au sérieux. En outre, pour les spécialistes français de Descartes – souvent des catholiques – l’idée qu’il ait été assassiné par un prêtre de l’Église n’a pas un grand charme… C’est probablement pour cela que Jean-Luc Marion, professeur à la Sorbonne, déclare dans Le Point que « la question, purement anecdotique, n’a aucun intérêt ». A tout cela s’ajoute que des documents importants pour l’éclaircissement de ce problème n’ont pas été publiés dans l’édition des Œuvres de Descartes par Adam et Tannery (reéditée par Costabel et al.). C’est le cas des deux textes écrits par Viogué au sujet de Descartes et publiés dans la biographie de Baillet (1691) ou de la lettre d’Isaac Vossius à Saumaise du 16 février 1650 (publiée en latin et en traduction allemande dans mon livre). D’autres textes n’avaient, quant à eux, jamais été publiés auparavant, comme les lettres de Viogué à Clerselier. Enfin, la lettre de Van Wullen n’a jamais été analysée sous l’angle médical – sauf par Pies –, et la lettre de Schluter jamais analysée du tout par qui que ce soit. Il reste à espérer qu’à l’avenir les spécialistes français de ce grand philosophe prendront plus au sérieux les documents concernant sa maladie et sa mort.

Propos recueillis par Books

Theodor Ebert, Der rätselhafte Tod des René Descartes (« La mort mystérieuse de René Descartes »), Alibri, 2009. Non traduit.

Louis-Philippe, roi par la grâce des femmes

Louis-Philippe est pour les Français un roi mystérieux, généralement mal compris. On se souvient surtout de sa caricature par Daumier : une grosse poire ridée, presque blette. On sait qu’il a commencé sa carrière comme libéral. Fils de Philippe Egalité – qui vota la mort de Louis XVI et mourut guillotiné –, il a même combattu à Valmy. Puis, devenu roi de France en 1830, à la faveur des Trois Glorieuses, il a, de façon tout à fait classique, lentement dérivé vers le conservatisme, jusqu’à en perdre son trône en 1848, à l’issue d’une autre Révolution. Sa vie privée, irréprochable mais terne (dix enfants avec la pieuse Marie-Amélie), n’a pas non plus incité la postérité à la curiosité.

Pourtant, le « Roi Bourgeois » mérite mieux. Les Anglais le savent – peut-être parce que Louis-Philippe, comme son père, ne jurait que par le modèle de gouvernement britannique. « Il combinait dans sa propre personne la plupart des contradictions politiques sociales et culturelles qui déchiraient la France depuis la Révolution », commente Adam Zamoyski, grand spécialiste anglais de notre XIXe siècle, qui se félicite dans le Telegraph de l’éclairage apporté par Munro Price. Ce dernier, dans son livre, récemment traduit en français, s’intéresse de près à la Restauration, « période pourtant généralement considérée avec dédain, comme une tentative maladroite et condamnée de retour vers l’ancien régime » .

Dans le Mail on Sunday, une autre historienne anglaise et francophile, Antonia Fraser (veuve du dramaturge Harold pinter), a quant à elle relevé chez le Louis-Philippe dépeint par Munro Price un trait surprenant pour un monarque ambitieux et dominateur : c’est grâce aux femmes qu’il a réussi. A deux femmes, plus précisément : la reine Marie Amélie, son épouse, et Madame Adélaïde, sa sœur – « deux femmes remarquables, toutes deux à sa dévotion, et qui se répartissaient travail », explique Price. A la reine, le domaine familial : bonheur privé, amour, confort, progéniture pléthorique. A la sœur, tout le reste. Et d’abord le trône, qu’elle est allée chercher elle-même pour son frère qui hésitait un peu à pousser son cousin Charles X vers l’exil. « Ah, si seulement j’avais une épée », gémissait Adélaïde en courant les barricades de la Révolution de Juillet. Cette femme intelligente et généreuse était restée célibataire, pour mieux servir son frère. Elle est morte le 1er janvier 1848. A peine quelques semaines plus tard, son inconsolable frère se faisait brutalement débarquer.

La maternité contestée de Frankenstein

En juillet 1816, un groupe d’aristocrates anglais en route pour l’Italie se trouve bloqué par les intempéries au bord du lac Léman. Parmi eux, deux poètes de renom : lord Byron et Percy Shelley. Pour passer le temps, nos touristes se racontent des histoires fantastiques. Lesquelles font forte impression sur la jeune épouse de Shelley, Mary, qui rédige en une nuit l’histoire d’un savant concevant une créature monstrueuse qui finit par lui échapper. Frankenstein est né.

Une nouvelle édition du célèbre roman vient de paraître chez Random House, aux États-Unis. Surprise, l’œuvre est à présent signée « Mary Shelley (avec Percy Shelley) » : une formule fréquente pour les livres de témoignage ou de réflexion, mais inédite pour une œuvre de fiction. Et qui semble de prime abord singulièrement déplacée.

Des travaux érudits sur le manuscrit de Frankenstein ont montré que Percy Shelley n’avait modifié que 4 000 à 5 000 mots sur un total de 72 000, remplaçant par exemple « atelier » par « laboratoire ». Soit une intervention comparable à celle d’un éditeur, dont l’usage veut que le nom apparaisse, au mieux, dans les remerciements. De plus, les époux Shelley ont publié certaines œuvres sous leurs deux signatures. S’ils n’ont pas souhaité le faire pour Frankenstein, c’est que l’auteure en était, à leurs yeux, la seule Mary. Pressentant l’étonnement que provoquerait le fait de voir de si noires histoires naître dans l’âme pure d’une jeune épouse, Mary avait d’abord publié le livre anonymement en 1818, avant de la signer de son nom dans l’édition de 1823.

Voici deux siècles que des critiques s’étonnent qu’une jeune fille de 18 ans ait pu écrire seule un tel chef-d’œuvre. Assisterait-on à une revanche du machisme ? Victoria Rosner, dans le Huffington Post, ne le pense pas. Bien au contraire, cette universitaire spécialiste des gender studies littéraires voit dans la décision de Random House une invite « aux critiques littéraires à se plonger dans les manuscrits des grands hommes de lettres pour y rechercher les annotations de l’écriture de leurs épouses ». Et de citer des exemples d’auteurs ayant profité des relectures de leurs compagnes, sans jamais les en créditer, voire ayant tout bonnement publié leurs œuvres sous leurs noms. Des coupables ? John Stuart Mill, William Yeats, Scott Fitzerald… Victoria Rosner a déjà songé à leur châtiment : se voir bientôt rejoints par leurs épouses sur la couverture de leurs livres.

Ubu roi d’Ukraine

Né en Russie de parents et grands-parents communistes, Andreï Kourkov vit à Kiev depuis sa plus tendre enfance, mais n’a jamais été un grand adepte du système soviétique. Voilà sans doute pourquoi ses premiers livres, écrits alors qu’il officiait comme gardien de prison à Odessa pendant son service militaire, furent censurés ou refusés par les éditeurs russes. Ce n’est qu’en 1991, deux semaines après la proclamation de l’indépendance de l’Ukraine, que Kourkov réussit à publier, à compte d’auteur, son premier roman. Il le vend lui-même à la criée, dans les rues de Kiev.

Aujourd’hui, à 48 ans, « l’écrivain déjanté est l’unique auteur ukrainien réussissant à tirer son épingle du jeu dans un marché éditorial inondé à plus de 90 % par des ouvrages publiés en Russie », rapporte Nazar Kudrevskyy dans The Ukrainian Observer. Traduit dans le monde entier, considéré à l’étranger comme l’auteur ukrainien le plus important du moment, il a vendu plus de 150 000 exemplaires de son livre culte, Le Pingouin, disponible en français aux éditions Liana Levi. Ses romans en forme de polars loufoques, peuplés de pingouins, de caméléons, de députés alcooliques, de prêtres corrompus ou de mafieux altruistes, décrivent avec ironie l’absurdité politique et la vacuité existentielle de l’Ukraine contemporaine.

« Kourkov, estime pour sa part le critique Lev Danilkin dans la revue moscovite Afisha, dans la lignée d’un Gogol, a inventé un courant littéraire que l’on pourrait appeler le “réalisme magique” d’Europe de l’Est. Il réussit parfaitement à décrire aux lecteurs la vie quotidienne dans l’Ukraine postsoviétique, à la fois banale et vaine, fantasmagorique et absurde, lunaire. Ses personnages sont des gens très ordinaires qui vivent avec le plus grand naturel les péripéties les plus invraisemblables. Son dernier ouvrage, “Le laitier de nuit” – dont l’édition de poche est en tête des ventes à Kiev – semble tout droit sorti des tabloïds. Kourkov y multiplie les meurtres, les cambriolages, les viols, les accidents, les trafics et autres manipulations ou faits de corruption qui s’enchaînent comme si tout cela était parfaitement normal. » Ainsi Andreï Kourkov brosse-t-il le portrait grotesque et attendrissant de l’Ukraine d’aujourd’hui, où l’absurde devient banal et le sordide comique, où l’impassibilité des anciens Homo sovieticus n’a d’égal que la distance humoristique inimitable avec laquelle ils savent prendre la vie.

Pourtant, ajoute Lev Danilkin, « malgré sa portée satirique, son œuvre n’a pas la dimension acerbe de la critique sociale de l’Irlandais Jonathan Swift ou du Russe Viktor Pelevine ». Kourkov observe ses congénères plus qu’il ne les juge. Entre absurdité et bouffonnerie, cet ethnologue de l’Ukraine postsoviétique porte toujours sur elle un regard attendri, jamais cruel. Son œuvre est une grande farce gogolienne, une version postsoviétique d’Ubu roi.

Ecouter : l’interview qu’Andreï Kourkov a accordée à Books.