Benny Avni, maire du village de Tel-Ilan, reçoit un jour un billet de son épouse avec ces quatre mots laconiques : « Ne t’en fais pas pour moi. » En bon époux, il commence aussitôt à s’inquiéter. Il rentre chez lui, inspecte toutes les pièces, descend à la cave, quitte la maison, entre dans l’abri antiaérien, se rend dans la synagogue déserte, à l’école où sa femme enseigne, arpente la salle des profs et même les toilettes, ouvre un placard, ressort dans la rue. Point final. La nouvelle s’arrête là. Les lecteurs perplexes reviennent à la page précédente ou vont à la suivante, convaincus d’avoir manqué quelque chose. Mais non. Cette histoire n’a pas de fin. Jamais nous ne saurons où a disparu l’épouse de Benny Avni.
Les disparus de Tel-Ilan
De même ne connaîtrons-nous jamais l’identité de l’inconnue en tenue de randonnée qui surgit face à Yossi Sasson, l’agent immobilier. De même ne saurons-nous jamais ce qui est arrivé au neveu de Gili Steiner, censé venir par le dernier autobus, mais qui n’en est jamais descendu ; ni la vérité sur l’énigmatique Wolf Maftzir, qui s’immisce dans la maison et dans la vie d’Arieh Zelnick.
Dans Scènes de vie villageoise, le dernier livre d’Amos Oz, l’essentiel est tu. Mais ce non-dit s’exprime par différentes voix, dans le silence de la nuit. Ainsi des bruits de pioche qu’entend l’ancien député Pessah Kedem sous sa maison ; et que l’étudiant arabe qui habite là et la fille de Pessah, Rachel, entendent aussi au bout d’un moment. Qui creuse ? Quelqu’un tente-t-il vraiment de démolir la maison ?
La réponse est dans la quête ; et le lecteur doit lui aussi prendre sa pioche et se joindre aux terrassiers. Il découvrira, d’abord, que les personnages ont tous perdu quelque chose de très cher : un être aimé est mort, a disparu, ou n’est pas venu à un rendez-vous. Et ils avancent pour essayer de percer le mystère de cette absence. Les objets éparpillés partout sont autant de pistes qui incitent à revenir en arrière, à descendre dans les caves, à fouiller les remises abandonnées, entre piles de matelas, lits pliants et commode déglinguée, pour découvrir ce qui a été remisé, abandonné, oublié.
Dans ces antres, Benny Avni ne retrouve pas son épouse disparue, ni Gili Steiner son neveu, mais un souvenir : Benny Avni insista pour que Nava, sa petite amie et future femme, se fasse avorter, sans se donner la peine d’être à ses côtés pendant l’intervention ; Gili Steiner roua de coups son neveu, à 8 ans, parce qu’il refusait de l’accompagner au dispensaire où elle travaillait. Les objets, traces de ce qui a été oublié au sous-sol, ramènent les personnages à ce moment occulté où ils furent insensibles à l’autre, où ils ont lâché ou blessé un proche.
Quelque chose de terrible s’est produit dans le passé des habitants de Tel-Ilan. Quelque chose que leur conscience n’a pas intégré, que leur mémoire n’a pas conservé, mais qui subsiste cependant quelque part, dans les caves, parmi les objets, et les hante en attendant d’être dévoilé. Chez Kafka, a-t-on dit un jour, le châtiment cherche la faute ; eh bien, dans les cas de traumatisme, la douleur cherche la blessure. C’est cette blessure que traquent tous les personnages du livre, et nous avec eux. Car, au-delà du moment où les personnages ont perdu un être cher, il y a ce moment où ils se sont aliénés cet être ; et, au-delà de ce moment d’éloignement, il y a le moment où les personnages se sont écartés de leurs parents, de leur passé et de leur histoire.
Ils habitent un village qui change. Certains prévoient de détruire de vieilles maisons, d’envoyer leurs vieux occupants dans des foyers et d’ériger à la place des immeubles modernes. Mais, à mesure que les personnages déambulent dans les rues, échafaudant des projets, tout les renvoie vers un passé oublié : des maisons qui furent des fermes tombées en ruine ; un pigeonnier abandonné ; une bergerie transformée en magasin ; des palmiers arrachés. Ils s’assoient sur un banc du jardin du Souvenir, arpentent la rue des Fondateurs, passent devant un monument à la mémoire de cinq villageois tués lors d’une attaque de pillards. Toute l’histoire oubliée est gravée dans la topographie et hurle pour que les personnages viennent la redécouvrir, réparent l’oubli et soient châtiés.
Et nous, nous continuons de fouiller sous la perte personnelle et la géographie du village, sous l’histoire sioniste et juive, au-delà des souvenirs de l’Holocauste qui sont déterrés ici ou là dans le livre, pour atteindre l’autre histoire oubliée.
On la trouve dans la maison même où ont commencé les fouilles, celle de Pessah Kedem, dans le cabanon branlant où vit Adel, l’étudiant arabe. Selon Pessah, c’est Adel qui creuse, la nuit : « Il cherche un objet, un document, une preuve que cette propriété a jadis appartenu à ses ancêtres. Peut-être est-il venu revendiquer son droit au retour, exiger la propriété du terrain et de la maison au nom d’un arrière-grand-père qui a peut-être habité là. »
Bien sûr, ces accusations sont infondées, chimériques et fantasmatiques, mais elles nous ramènent encore en arrière ; à tous les Arabes surgis des hallucinations des personnages de la littérature juive pour se venger. En l’espèce, elles nous conduisent, par des chemins détournés, à la dernière nouvelle d’Amos Oz, qui raconte comment un village imaginaire, allégorique, s’enfonce dans des marais jamais asséchés, et à cette boue épaisse, visqueuse et la « puanteur cadavérique » s’élevant « de la vie même ».
On ne sait si les habitants du village sont les victimes ou les responsables de cette fange, car dès qu’une silhouette étrange se découpe sur l’horizon, la réaction est immédiate : « Il faut se méfier de lui, l’attraper, le tuer. »
Pour savoir et comprendre, nous continuons donc de creuser, dans la terre vaseuse cette fois, à la poursuite de ces traumatismes encore plus anciens que la conscience n’a pas intégrés, que la mémoire n’a pas gravés. N’en restent que des images isolées, brouillées, dont la source s’est perdue, mais qui se transmettent de génération en génération. L’image de la boue nous ramène ainsi des années en arrière, au-delà des nouvelles d’Amoz Oz, à un film d’Amos Gitaï. Kippour raconte l’histoire d’une unité de secouristes sur le plateau du Golan, durant la guerre de 1973. Le film s’ouvre sur une magnifique journée. Mais, à mesure que la guerre se fait plus âpre, le paysage change. Au début, on aperçoit une flaque d’eau de temps en temps ; ensuite, les sauveteurs s’enfoncent dans la boue sans parvenir à s’en extirper et à tirer un blessé sur un brancard ; à la fin, la terre tout entière semble envahie de boue, véritable toile de fond de la fin du film, avec les morts, les blessés et les rescapés psychologiquement anéantis.
Comme des bêtes
Mais ne s’agit-il que de cela, de la souffrance de soldats victimes de la guerre ? Difficile à savoir. Alors, il faut continuer de creuser. Pour atteindre, par exemple, une flaque de boue encore plus lointaine, l’époque du Mandat britannique décrite par l’écrivain et scénariste Itzhak Ben-Ner dans Winter Games. Il dépeint un petit village isolé, englouti dans une perpétuelle boue hivernale, dont les habitants subissent le harcèlement incessant des Britanniques, font un travail éreintant, souffrent de l’isolement, de l’hiver et de la bourbe. Dans une scène du film tiré du livre, un jeune garçon nommé Starckman emmène sa mule vieillissante et malade pour l’achever. Mais il s’enlise dans une fondrière, et n’a pas d’autre choix que d’abattre sa bête d’un coup de pistolet. Un autre garçon, le héros, assiste impuissant à la scène et se précipite sur Starckman en hurlant « assassin, assassin ». Le film ne nous dit pas pourquoi ce cas d’euthanasie est qualifié de meurtre, ni d’où vient la culpabilité qui rôde sur le village ; il ne dit pas si les habitants sont uniquement les victimes innocentes du pouvoir britannique et de la cruauté de la nature, ou si celle-ci est le reflet de la brutalité et de la violence qui consument le village tout entier.
Nous continuons de creuser, pour atteindre l’ultime nappe de boue, et nous tombons sur ce lumineux matin d’hiver qu’évoque la nouvelle Hirbat-Hiza de S. Yizhar (1). À la fin de la guerre de 1948, un groupe de soldats « propres et frais, le ventre plein et chaudement vêtus » part pour une mission facile. Ils sont d’excellente humeur, pressentant que les combats les plus durs sont désormais derrière eux et que ce n’est pas la guerre qui les attend, mais « une simple promenade ». Leur mission : expulser les habitants du village arabe de Hirbat-Hiza, avec femmes, vieillards et enfants, et dynamiter les maisons. L’opération se déroule sans encombre. Le héros de la nouvelle est le seul à se révolter ; mais il tergiverse et finit par se tenir à l’écart sans rien faire.
Dans un passage, les Arabes doivent traverser une flaque de boue pour arriver au camion qui les conduira de l’autre côté de la frontière. Ils ne peuvent rien emporter, ni vêtements, ni couvertures, ni objet, ni de quoi boire. « Comme des bêtes », pense le héros. « Comme des bêtes ». Il se précipite pour chercher un jerrycan d’eau et le charger sur le camion, mais c’est trop tard : il est déjà parti. Cette flaque est la même que dans Winter Games ; et c’est peut-être encore celle où s’enfoncent les soldats de la guerre du Kippour dans le film de Gitaï. Elle vient de loin, cette boue, elle a traversé toutes les guerres d’Israël, et elle est réapparue dans le village de Tel-Ilan décrit par Amos Oz ; signe isolé privé à la fois de sa portée, de sa signification originelle et du contexte où elle s’est formée. Et d’« errer » au gré de l’amnésie des générations, implorant un retour à ce moment initial où la victime d’injustice se rend à son tour coupable d’injustice, ou se tient simplement à l’écart sans rien faire.
La vérité cachée dans les caves
Mais cette longue saga historique ne commence pas dans la boue de Hirbat-Hiza. Il faut remonter à une autre flaque, celle de Travail, un film de 1935 où un pionnier fait route vers la terre d’Israël. Sa silhouette est floue, seule son ombre apparaît nettement, une ombre qui marche, rampant au sol, s’enfonçant dans une étendue d’eau boueuse. Dès l’arrivée en Palestine, l’ombre cède la place au visage du vrai pionnier, qui s’installe pour creuser un puits et irriguer la terre des champs et des vergers.
Soixante-quatorze ans se sont écoulés entre ce moment et celui où l’on voit vingt-six chiens de chasse poursuivre cette silhouette du pionnier ou son semblable, pour se venger de ce qui s’est passé au Liban. C’est la première scène de Valse avec Bachir, le récent dessin animé d’Ari Folman : une meute de chiens féroces surgit du cauchemar d’un soldat et fonce dans les rues de Tel-Aviv, pataugeant dans les flaques.
Il n’existe pas de lien direct entre Valse avec Bachir et Hirbat-Hiza. Mais la flaque réapparaît, souvenir refoulé d’une chose terrible survenue dans le passé, tout comme le camion sur lequel sont embarqués les réfugiés, femmes et vieillards, les bêtes massacrées, et même l’enfant qui fixe rageusement la caméra et « nourrirait à notre égard en grandissant une haine aussi venimeuse que la morsure d’un serpent ».
Dans Valse avec Bachir, Ari Folman est remonté vingt-six ans en arrière, à l’époque où il servait sous les drapeaux pendant la guerre du Liban, et il fait resurgir des tréfonds de l’inconscient le souvenir du massacre de Sabra et Chatila ; quand il était assis sur le toit d’une maison, regardait les fusées éclairantes, savait quelque chose de ce qui se passait dans le camp de réfugiés palestiniens, et n’a rien fait. Mais ce souvenir dévoilé n’est que la partie émergée de l’iceberg : d’autres souvenirs restent dans la pénombre. Que les nouvelles d’Amos Oz sur Tel-Ilan dévoilent en partie.
La chose terrible qui est arrivée aux habitants, c’est que personne ne leur a tendu la main lorsqu’ils en avaient besoin, dans un passé proche ou lointain – à l’occasion d’un événement personnellement vécu ou à travers les souvenirs de leurs parents venus d’Europe-. La chose terrible qui est arrivée- aux habitants, c’est qu’eux-mêmes n’ont pas tendu la main à celui qui en avait besoin. Et entre ces deux moments, une dernière chose terrible s’est produite : ils n’ont pas réussi à se comprendre eux-mêmes ni à trouver leur identité. Voilà sans doute ce qui se cache dans les caves de Tel-Ilan – et ce n’est, bien sûr, qu’une allégorie.
1| Cette nouvelle est parue en français dans le recueil Convoi de minuit (Actes Sud, 2000).
Article de Nurith Gertz, paru dans Haaretz, traduit par Jean-Luc Allouche
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