Inégalités

Quel est le bon niveau d’inégalité ? Les Etats les moins inégalitaires sont ceux où les indicateurs de qualité de vie sont les meilleurs.  Du moins est-ce la thèse défendue par les épidémiologistes américains Richard Wilkinson et Kate Pickett dans un livre qui fait débat (1). Graphes à l’appui, ils montrent que l’argument tient pratiquement quel que soit le critère : espérance de vie, criminalité, taux d’emprisonnement, instruction, recyclage des déchets, obésité, usage de drogues… Les pays où il fait le meilleur vivre ne sont pas les plus riches mais les plus homogènes socialement : pas les Etats-Unis ni le Royaume-Uni, mais le Japon et la Scandinavie. Le même clivage vaut d’un Etat américain à l’autre : mieux vaut vivre dans le New  Hampshire qu’en Californie.

Comment expliquer cette corrélation ? Par ce qui se passe dans notre cerveau. La perception que les autres bénéficient d’un statut enviable entraîne un état de stress neuroendocrinien. Comme on le voit chez les singes de rang social inférieur, le niveau de cortisol s’élève, ce qui accroît la pression sanguine et le niveau de sucre dans le sang, d’où une cohorte de problèmes associés. Le taux de mortalité est plus élevé chez les fonctionnaires britanniques les moins gradés que chez leurs collègues de rang supérieur.  Chez les jeunes, ce stress induit une puberté précoce, qui contribue à expliquer la fréquence des grossesses adolescentes. Il conduit aussi à se détourner des études. Qui plus est, ce stress métabolique se transmet au fœtus,  donc à la descendance.

Ayant démontré leur thèse, les auteurs en tirent la conclusion logique : le principal objectif d’un Etat ne devrait pas être la croissance mais la réduction des inégalités. Ils ne préconisent rien de révolutionnaire, simplement la mise en œuvre de petits coups de pouce dans différents domaines afin d’encourager l’homogénéité sociale. Bien sûr, cela implique parfois d’envisager des réformes profondes, comme celle du système de protection sanitaire aux Etats-Unis.

Le problème, c’est que la démonstration n’est pas aussi convaincante qu’elle le paraît. D’abord il y a de curieux contre-exemples. Ainsi le taux de suicide est plus élevé dans les pays les plus égalitaires. Vit-on mieux dans un pays où l’on se suicide plus ? En Finlande, l’un des pays les plus égalitaires et où les indices de qualité de vie occupent le haut de l’échelle, le taux d’homicide est particulièrement élevé. En Suède,  autre pays très égalitaire, le taux de mortalité des enfants des familles les plus fortunées est plus élevé que celui des enfants des familles les plus pauvres.

Ensuite, les auteurs, dans leur enthousiasme, ont tendance à brouiller l’interprétation des données statistiques. La corrélation indéniable entre les indices de qualité de vie et le niveau d’égalité sociale vaut quand on regarde les valeurs moyennes, mais ne tient plus quand on regarde la façon dont les indices de qualité de vie sont distribués dans la population. Le mauvais classement des Etats-Unis, à cet égard, vient en grande partie du fait que les indices de qualité de vie des  20% les plus pauvres font fortement baisser la moyenne générale. La plus grosse partie de la population carcérale, par exemple, est composée de gens issus de ces 20%. Les statistiques de qualité de vie ne nous disent pas que la moitié la plus aisée de la population américaine vit moins bien que la moitié la plus aisée de la population suédoise.

(1) The Spirit Level : Why More Equal Societies Almost Always Do Better, Allen Lane.

Ce texte est paru le mercredi 13 janvier 2010 dans les pages « Opinions » de La Tribune.

Heidegger a bien été antisémite. La preuve…

Les rapports de Martin Heidegger au nazisme et à l’antisémitisme sont l’objet de vives controverses depuis le milieu des années 1940. Le philosophe a bien adhéré au parti nazi en 1933 ; c’est un fait. Etait-il antisémite pour autant ? Pour beaucoup la corrélation n’avait rien d’évident. Dans un article publié dans le n°9 de Books, Jürgen Busche, l’ancien assistant de l’écrivain Ernst Jünger, le déclarait sans ambages : Heidegger « n’était pas antisémite, cela ne fait aucun doute – sa biographie tendrait même à prouver le contraire ». Busche entendait réfuter l’une des thèses soutenues par l’universitaire français Emmanuel Faye dans son ouvrage, Heidegger. L’introduction du nazisme dans la philosophie, paru en 2005 en France et traduit l’an dernier en Allemagne.

Emmanuel Faye a souhaité répondre aux critiques de Jürgen Busche. Nous publions cette réponse ici en la faisant précéder d’un texte qu’il a eu l’amabilité de nous fournir. Ce texte – écrit dans le style administratif le plus pur – est d’une importance capitale : il prouve que Heidegger ne s’est pas contenté de soutenir du bout des lèvres le national-socialisme, ni de ne souscrire qu’à ses projets les moins inavouables. Dans l’exercice de ses fonctions – il était en 1933 recteur de l’Université de Fribourg-en-Brisgau – il a appuyé l’entreprise antisémite nazie. Ce texte est une directive qu’il a lui-même promulguée et par laquelle il interdit les bourses aux étudiants juifs et les réserve en priorité aux anciens membres des SA et des SS. Découverte en 1961 par Guido Schneeberger, mentionnée par Raoul Hilberg dans La destruction des juifs d’Europe mais jamais citée dans les études sur Heidegger, cette directive a été récemment rééditée par Emmanuel Faye en Allemagne dans son article « Heidegger, der Nationasozialismus und die Zerstörung des Philosophie » (« Heidegger, le national-socialisme et la destruction de la philosophie ») paru dans l’ouvrage Politische Unschuld ? In Sachen Martin Heidegger (« Irresponsabilité politique ? A propos de Martin Heidegger »), B.H.F Taureck (éd.), München, Wilhelm Fink Verlag, 2007, p.80.

Cette directive n’a jamais encore été publiée en France. Books vous en offre la traduction française en exclusivité :

 « Les étudiants qui, ces dernières années, ont pris place dans la SA, la SS ou dans les ligues de défense en lutte pour l’insurrection nationale sont prioritaires, sur présentation d’un certificat de leur supérieur, dans l’attribution d’aides (remises de droits d’inscription, bourses, etc.)

En revanche, les étudiants juifs ou marxistes ne devront plus jamais recevoir aucune aide.

Les étudiants juifs mentionnés ci-dessus sont des étudiants de souche non-aryenne au sens du §3 de la Loi pour la restauration de la fonction publique et de la sous-section 2 du §3 du premier décret d’application de la Loi pour la restauration de la fonction publique du 11 avril 1933. Cette interdiction d’accorder des aides s’applique également aux étudiants de souche non-aryenne dont l’un des parents et deux grands-parents sont aryens, et dont le père a combattu pendant la Grande guerre sur le front pour l’Empire allemand et ses alliés. Les seules exceptions à cette interdiction sont les étudiants de souche non-aryenne, qui ont eux-mêmes combattu sur le front ou dont le père est mort durant la Grande guerre en combattant du côté allemand.
 Le recteur »
     Freiburger Studentenzeitung VIII. Semester (XV), Nr 1, 3 November 1933, S. 6.

Réponse d’Emmanuel Faye à Jürgen Busche :

Busche, Jünger et l’antisémitisme de Heidegger

Sans vouloir être juge et partie, je ne crois pas que l’article du publiciste Jürgen Busche soit particulièrement représentatif de la façon dont les intellectuels allemands ont reçu mon travail critique sur Heidegger. En Allemagne, en effet, et contrairement à la France, le problème du rapport des ‘philosophes’, ou considérés comme tels, au national-socialisme constitue depuis une quinzaine d’années un vrai champ de recherches, raison pour laquelle j’ai été invité après la publication de mon livre à donner tout un cycle de conférences dans des universités comme Brème, Francfort, Berlin, Sarrebruck, Trèves et Siegen – plusieurs de ces conférences sont maintenant publiées. Il est vrai aussi que quelques journalistes conservateurs m’ont attaqué, principalement dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, par une sorte de réflexe nationaliste hors de propos, et Busche, ancien secrétaire de Jünger, est de ce nombre. Il s’est d’ailleurs, depuis une vingtaine d’années, fait une spécialité de défendre à tout crins Heidegger. En 1988, il affirmait ainsi que les principaux élèves allemands de Heidegger n’avaient pas été nazis, et il donnait pour preuve les noms de Joachim Ritter et Max Müller. Or nous savons aujourd’hui que l’un et l’autre ont adhéré au parti nazi.

Pour revenir à son article, Busche croit avoir trouvé deux fautes dans mon livre : Ernst Jünger n’aurait pas appartenu aux corps francs, et j’aurais cité de façon incomplète une lettre de Heidegger à Bultmann. En réalité, Jünger ne s’est pas contenté d’être la principale figure de référence pour les corps francs et d’en faire lui-même l’éloge, en les considérant comme « la résurrection merveilleuse des anciens lansquenets ». Il a bien lui-même fait partie des corps francs, comme le rappelle Daniel Morat après beaucoup d’historiens sérieux, lorsqu’il a été nommé, en 1923,  « Führer des Corps Francs pour la Saxe ». Quant aux lettres de Heidegger à Bultmann, elles ne viennent de paraître que tout récemment. Conservées à Marbach et interdites à la consultation, je n’avais pu en connaître que ce qu’en disait Theodore Kisiel. Me reprocher de ne pas en avoir donné des citations plus longues est d’autant plus inconséquent que, pour tenter de faire lever ces interdits, j’ai appelé dans Le Monde au libre accès des archives Heidegger à tous les chercheurs. Mais le plus inacceptable, c’est de prétendre qu’il « ne fait aucun doute » que Heidegger « n’était pas antisémite ». En effet, non seulement les lettres où l’auteur d’Être et temps déplore « l’enjuivement (Verjudung) des universités et de la culture »  allemandes sont aujourd’hui du domaine public, mais nous savons, depuis Raoul Hilberg, que le recteur Heidegger a promulgué une directive par laquelle les étudiants juifs ne devaient « plus jamais » recevoir de bourses, celles-ci étant désormais réservées aux « aryens » de souche, et tout particulièrement à ceux qui avaient milité dans la SA et dans la SS. Le recteur Heidegger reprend les termes d’une première directive édictée par le Ministère de Karlsruhe le 4 mai 1933, il y ajoute un paragraphe précisant ce qu’il faut entendre par « étudiants juifs » et il signe le tout de sa main. Il est donc important pour la défense de la vérité que Books ait accepté de publier sur son site cette directive inédite en français.

Emmanuel Faye

L’origine des histoires

La génétique comme outil d’analyse critique en art ? C’est le défi lancé par Brian Boyd, professeur de littérature à l’université d’Auckland, en Nouvelle-Zélande. Salué par la communauté scientifique américaine, On The Origin of Stories (« De l’origine des histoires ») propose l’adoption d’une nouvelle discipline littéraire : « L’évocritique », ou les théories de l’évolution appliquées à l’analyse des œuvres d’art en général, et de la littérature en particulier.

Il ne s’agit pas de réactiver les vieilles théories du déterminisme biologique pour expliquer pourquoi l’homme peint, compose de la musique et invente des histoires ; mais plutôt de rénover la critique classique qui, en considérant la littérature comme une construction purement culturelle, a oublié de prendre en compte le cerveau de celui qui crée et de ceux qui le lisent… D’après Boyd, au fur et à mesure que l’australopithèque devenait homo erectus, homo habilis puis homo sapiens, pour s’adapter à son environnement, il développait sa créativité artistique. En stimulant des fonctions cérébrales données, « l’art développe chez nous l’usage de l’imagination, et nous permet de comprendre le monde non pas comme un espace fermé et donné, mais ouvert et modelable selon des termes définis par nous », explique Kate Douglas dans The New Scientist. En provoquant une interaction féconde entre le créateur et son public, l’art reconfigure notre rapport au monde et aux autres, et structure les sociétés humaines.

« Avec une maîtrise impressionnante des sciences cognitives et un admirable penchant à la remise en question de l’orthodoxie », Brian Boyd propose d’illustrer cette approche bioculturelle de la littérature à travers l’analyse les œuvres  de deux maîtres dans l’art de conter : Homère et son Odyssée, et Horton Hears a Who !  (« Horton ») du Dr. Seuss . Il explique comment les auteurs arrivent à capter l’attention de leur lecteur grâce à une trame qui sollicite la zone dorsolatérale du cortex. « Une plongée fascinante », selon Kate Douglas, même si mettre l’Odyssée et Horton sur le même plan peut sembler « plutôt incongru ».

Pour une justice moins idéale

«Quelle idée vous faites-vous de la justice ? »… Pourquoi s’attaquer à un sujet de bac quand on est prix Nobel d’économie ? Parce que beaucoup de préjugés circulent, tant sur la nature de la justice que sur les moyens de la faire prévaloir, répond Amartya Sen. Dans The Idea of Justice, qui est paru en français chez Flammarion au début du mois de janvier sous le titre L’Idée de justice, il dénonce la conception éthérée de la justice qui domine depuis des décennies.

Sans doute le souvenir de son enfance l’a-t-il inspiré. Élevé au Bengale, Sen a côtoyé la pauvreté ailleurs que dans les livres, souligne The Economist. L’auteur est agacé par la propension des Occidentaux à théoriser abstraitement sur la justice. Comble de cette tendance, à ses yeux : le crédit déraisonnable accordé depuis des décennies au philosophe américain John Rawls, dont la Théorie de la justice, énorme pavé indigeste, trône sur la table de chevet de tout apprenti philosophe.

Pour Rawls, qui s’inscrit dans la tradition kantienne, la justice peut être décrite de manière idéale comme un ensemble de principes sur lesquels tous les hommes s’accorderaient s’ils pouvaient s’abstraire de leur environnement matériel et culturel. Renonçons sans états d’âme à ce genre d’ambition, propose Sen. Ce n’est pas que l’idée de justice soit contingente, mais il se trouvera toujours des manières différentes de la vivre et de bonnes raisons pour que les hommes soient en désaccord sur la façon de la mettre en œuvre.

Amartya Sen est tout aussi critique à l’égard de ses collègues économistes. L’idée dominante selon laquelle Homo œconomicus est un animal rationnel lui paraît dangereusement abstraite. Non parce que l’animal en question serait irrationnel, mais en raison de la prégnance des sentiments moraux dans sa conduite. Le souci des autres (au moins d’un certain nombre d’autres) et le respect des normes sociales brouillent les cartes. Qu’on le veuille ou non, l’idée de justice influence les comportements économiques.

Capable, ironise The Economist, de « théoriser sans oxygène à n’importe quelle altitude », M. Sen, qui a 75 ans, se met ici à la portée du non-spécialiste. Sur un sujet aussi vaste et sensible, il va bien sûr rencontrer des contradicteurs. Il en a déjà trouvé un, en la personne du philosophe britannique John Gray. Tout en félicitant l’auteur de nous aider à nous débarrasser de l’héritage de Rawls, Gray accueille avec scepticisme l’une des idées fortes développées par Sen : selon celui-ci, pour un individu donné, être meilleur moralement équivaut en dernière analyse à être plus intelligent. Sen reprend à son compte et cite à plusieurs reprises une phrase de Wittgenstein allant dans ce sens : « Je travaille de façon soutenue et voudrais être meilleur et plus intelligent. Ce qui revient au même », écrivait le philosophe. Nenni, soutient Gray dans la Literary Review. L’histoire le montre, l’intelligence se marie aussi bien avec un fanatisme moralement destructeur qu’avec la recherche du bien commun.

1945 : le viol de Berlin

Que se passe-t-il donc quand une ville assiégée tombe aux mains des ennemis ? Des atrocités, certes, mais lesquelles ? Virgile par exemple ne donne guère de détails sur le sort des Troyens et Troyennes lorsque les Grecs ont finalement investi la cité de Priam (1). Je vois poindre une réponse, grâce au récit qu’une jeune anonyme a laissé de la prise de Berlin par les troupes soviétiques au printemps 1945 (2).

Dans cette relation glacée, on suit le cycle complet de la tragédie, sur deux mois : des derniers jours avant la chute de la capitale au déferlement des assaillants et de la violence, de l’effondrement de l’ordre social à sa lente reconstitution. C’est un récit qui a fait scandale quand il a été enfin publié en Allemagne, en 1957 ; il n’a été réédité que tout récemment, après le décès de sa rédactrice, anonyme pour toujours.

Ce qui a scandalisé ses compatriotes, c’est que la narratrice ose écarter le voile cachant pudiquement les  scandales qui accompagnent le sac d’une ville défaite. Scandale majeur : ce sont les femmes qui font d’abord les frais de ces circonstances terribles. Leurs nourrissons meurent, faute de lait. Leurs enfants tombent malades. Et elles se font violer.

Les hommes, face à tout cela, pèsent bien peu. Les meilleurs sont morts, prisonniers, ou en fuite, et ceux qui restent ne sont guère des héros. La narratrice rapporte que lorsque « les Ivan » (surnom donné aux Russes) s’en prennent à une de ses compagnes, un voisin lui crie : « mais enfin, suivez les, vous nous mettez tous en danger ici ! ». Le  concept « d’homme », dit-elle, n’y survit pas : « il faudrait que l’on se mette en quête d’un terme nouveau, meilleur, qui résiste aussi aux intempéries ». La virile civilisation germanique ne se révèle, dans l’épreuve, pas franchement supérieure, se décomposant à une allure aussi rapide que la progression des troupes russes autour de Berlin.

La plupart des femmes de Berlin ont donc subi « des rapports non souhaités », selon l’euphémisme adopté par la suite ; et certaines, comme la narratrice ont dû, pour se protéger, trouver des accommodements. Car le viol semble avoir été la grande affaire des vainqueurs. Pendant quelques jours, ils s’y livrent avec acharnement. Face à ces assauts, les femmes de Berlin font front commun : elles se barricadent, elles échangent leurs ruses – s’habiller comme une sorcière, ou se maquiller pour faire croire qu’on a la syphilis – et leurs recettes contre les maladies ou les enfants ; surtout, elles se soutiennent moralement (« cette forme collective de viols massifs était aussi surmontée de manière collective »).

Après quelques jours toutefois, le viol sauvage disparaît, remplacé par une sorte de troc (« du lard et des haricots contre de l’amour »). La narratrice, qui parle le russe, décide de se trouver un protecteur gradé, pour se défendre contre les assauts incessants des subalternes. Elle passe d’un sergent à un lieutenant, puis à un major, qui lui donne beaucoup de nourriture et auquel elle semble même s’attacher.

La description du relèvement de Berlin, à partir de la mi-mai 1945, est aussi fascinante que celle de la chute. Peu à peu  le cycle funeste se renverse, et les choses reviennent dans l’ordre. Les tickets de rationnement reparaissent, l’eau coule à nouveau dans le robinet, l’électricité revient, le premier tramway reprend du service, et une infrastructure administrative collaboratrice se constitue. « Je reste sidérée par tout cet ordre qui vient soudainement s’installer dans le chaos » écrit la narratrice ; qui ajoute : « nous autres Allemands avons besoin d’être guidés et commandés ». On voit le « cadavre de Berlin » ressusciter peu à peu.

Ce qui ne ressuscite pas, dans le récit du moins, c’est le cœur des femmes violentées, condamnées à vivre « dans un désert de glace », un monde «où la somme des larmes reste constante ». Pourront-elles jamais s’en relever ? Peut-être, mais encore une fois il faudra compter sans les hommes. Quand le fiancé de la narratrice refait enfin surface, c’est pour se montrer atterré par son cynisme et la crudité des propos qu’elle échange avec ses compagnes d’infortune – et disparaître à nouveau.

(1) « L’intérieur n’est que gémissements, tumulte et douleur ; toutes les cours hurlent du cri lamentable des femmes : la clameur va frapper les étoiles d’or. Les mères, épouvantées, errent çà et là dans les immenses galeries ; elles embrassent, elles étreignent les portes, elles y collent leurs lèvres. […] Le torrent des Grecs force les entrées ; ils massacrent les premiers qu’ils rencontrent ; et les vastes demeures se remplissent de soldats » Eneide II, 486-495 (traduction d’André Bellessort)

(2) Une femme à Berlin. Journal, 2 avril – 22 juin 1945, Folio, 2006

Bolívar, un «libérateur» opportuniste

Simón Bolívar est bien plus qu’un héros national. C’est un véritable héros « continental », célébré dans toute l’Amérique du Sud comme le « Libertador ». Dans les premières décennies du XIXe siècle, il prit part d’une façon décisive à l’indépendance d’une grande partie des colonies espagnoles de cette région du monde. La Bolivie lui doit son nom, la monnaie vénézuélienne s’appelle le bolivar en son honneur. Ces dernières années, le président Chavez, sans doute son plus bruyant thuriféraire, a revendiqué son héritage à tout propos, rebaptisant même son pays « République bolivarienne du Venezuela ». Inutile de préciser que la plupart des ouvrages consacrés à Bolívar sont autant d’hagiographies. Peut-être parce qu’il n’est pas Sud-Américain, mais Allemand, l’universitaire Norbert Rehrmann s’inscrit résolument à contre-courant de cette tendance, dans sa biographie Simón Bolívar. Die Lebensgeschichte des Mannes, der Lateinamerika befreite (« Simón Bolívar. Histoire de l’homme qui libéra l’Amérique latine »).

Un titre qui s’avère ironique : « Cette thèse de la libération est démontée par Rehrmann lui-même », note Sebastian Schoepp, dans le Süddeutsche Zeitung. Selon Rehrmann, Bolívar était avant tout « un chef créole, un de ces grands propriétaires blancs que la tutelle de l’Espagne, ses lois commerciales et ses impôts empêchaient d’accumuler autant de richesses qu’ils le désiraient », rapporte Schoepp. Un de leurs principaux griefs concernait notamment les lois instituées par les Espagnols pour protéger un minimum le mode de vie des populations indigènes. Ils auraient voulu pouvoir les exploiter à volonté. En matière de « libérateurs », on a vu mieux…

Le soulèvement fut donc, à l’origine, presque exclusivement le fait de ces riches propriétaires fonciers. « Beaucoup d’Indiens et de Noirs n’attendaient rien de bon de la rébellion de leurs maîtres contre Madrid et prirent le parti des Espagnols. Ce n’est qu’après sa seconde défaite que Bolívar reconnut son erreur et entama ce que Rehrmann appelle une ‘‘offensive de charme’’, afin de s’attirer les métisses, les esclaves, les indigènes », poursuit le critique. L’historien voit dans ce retournement, un acte machiavélique, dicté avant tout par l’opportunisme. Bolívar ne se départit d’ailleurs jamais de son mépris pour ceux qu’il qualifiait de « hordes venues des jungles africaines et américaines ».

Dernier grief de Rehrmann contre le « Libertador » : « La personnalisation extrême », qui accompagne son culte posthume. D’après lui, en exaltant la figure du caudillo, elle ne favorise pas la démocratisation des pays d’Amérique du Sud.

Amos Oz face aux démons d’Israël

Benny Avni, maire du village de Tel-Ilan, reçoit un jour un billet de son épouse avec ces quatre mots laconiques : « Ne t’en fais pas pour moi. » En bon époux, il commence aussitôt à s’inquiéter. Il rentre chez lui, inspecte toutes les pièces, descend à la cave, quitte la maison, entre dans l’abri antiaérien, se rend dans la synagogue déserte, à l’école où sa femme enseigne, arpente la salle des profs et même les toilettes, ouvre un placard, ressort dans la rue. Point final. La nouvelle s’arrête là. Les lecteurs perplexes reviennent à la page précédente ou vont à la suivante, convaincus d’avoir manqué quelque chose. Mais non. Cette histoire n’a pas de fin. Jamais nous ne saurons où a disparu l’épouse de Benny Avni.

Les disparus de Tel-Ilan

De même ne connaîtrons-nous jamais l’identité de l’inconnue en tenue de randonnée qui surgit face à Yossi Sasson, l’agent immobilier. De même ne saurons-nous jamais ce qui est arrivé au neveu de Gili Steiner, censé venir par le dernier autobus, mais qui n’en est jamais descendu ; ni la vérité sur l’énigmatique Wolf Maftzir, qui s’immisce dans la maison et dans la vie d’Arieh Zelnick.

Dans Scènes de vie villageoise, le dernier livre d’Amos Oz, l’essentiel est tu. Mais ce non-dit s’exprime par différentes voix, dans le silence de la nuit. Ainsi des bruits de pioche qu’entend l’ancien député Pessah Kedem sous sa maison ; et que l’étudiant arabe qui habite là et la fille de Pessah, Rachel, entendent aussi au bout d’un moment. Qui creuse ? Quelqu’un tente-t-il vraiment de démolir la maison ?

La réponse est dans la quête ; et le lecteur doit lui aussi prendre sa pioche et se joindre aux terrassiers. Il découvrira, d’abord, que les personnages ont tous perdu quelque chose de très cher : un être aimé est mort, a disparu, ou n’est pas venu à un rendez-vous. Et ils avancent pour essayer de percer le mystère de cette absence. Les objets éparpillés partout sont autant de pistes qui incitent à revenir en arrière, à descendre dans les caves, à fouiller les remises abandonnées, entre piles de matelas, lits pliants et commode déglinguée, pour découvrir ce qui a été remisé, abandonné, oublié.

Dans ces antres, Benny Avni ne retrouve pas son épouse disparue, ni Gili Steiner son neveu, mais un souvenir : Benny Avni insista pour que Nava, sa petite amie et future femme, se fasse avorter, sans se donner la peine d’être à ses côtés pendant l’intervention ; Gili Steiner roua de coups son neveu, à 8 ans, parce qu’il refusait de l’accompagner au dispensaire où elle travaillait. Les objets, traces de ce qui a été oublié au sous-sol, ramènent les personnages à ce moment occulté où ils furent insensibles à l’autre, où ils ont lâché ou blessé un proche.

Quelque chose de terrible s’est produit dans le passé des habitants de Tel-Ilan. Quelque chose que leur conscience n’a pas intégré, que leur mémoire n’a pas conservé, mais qui subsiste cependant quelque part, dans les caves, parmi les objets, et les hante en attendant d’être dévoilé. Chez Kafka, a-t-on dit un jour, le châtiment cherche la faute ; eh bien, dans les cas de traumatisme, la douleur cherche la blessure. C’est cette blessure que traquent tous les personnages du livre, et nous avec eux. Car, au-delà du moment où les personnages ont perdu un être cher, il y a ce moment où ils se sont aliénés cet être ; et, au-delà de ce moment d’éloignement, il y a le moment où les personnages se sont écartés de leurs parents, de leur passé et de leur histoire.

Ils habitent un village qui change. Certains prévoient de détruire de vieilles maisons, d’envoyer leurs vieux occupants dans des foyers et d’ériger à la place des immeubles modernes. Mais, à mesure que les personnages déambulent dans les rues, échafaudant des projets, tout les renvoie vers un passé oublié : des maisons qui furent des fermes tombées en ruine ; un pigeonnier abandonné ; une bergerie transformée en magasin ; des palmiers arrachés. Ils s’assoient sur un banc du jardin du Souvenir, arpentent la rue des Fondateurs, passent devant un monument à la mémoire de cinq villageois tués lors d’une attaque de pillards. Toute l’histoire oubliée est gravée dans la topographie et hurle pour que les personnages viennent la redécouvrir, réparent l’oubli et soient châtiés.

Et nous, nous continuons de fouiller sous la perte personnelle et la géographie du village, sous l’histoire sioniste et juive, au-delà des souvenirs de l’Holocauste qui sont déterrés ici ou là dans le livre, pour atteindre l’autre histoire oubliée.

On la trouve dans la maison même où ont commencé les fouilles, celle de Pessah Kedem, dans le cabanon branlant où vit Adel, l’étudiant arabe. Selon Pessah, c’est Adel qui creuse, la nuit : « Il cherche un objet, un document, une preuve que cette propriété a jadis appartenu à ses ancêtres. Peut-être est-il venu revendiquer son droit au retour, exiger la propriété du terrain et de la maison au nom d’un arrière-grand-père qui a peut-être habité là. »

Bien sûr, ces accusations sont infondées, chimériques et fantasmatiques, mais elles nous ramènent encore en arrière ; à tous les Arabes surgis des hallucinations des personnages de la littérature juive pour se venger. En l’espèce, elles nous conduisent, par des chemins détournés, à la dernière nouvelle d’Amos Oz, qui raconte comment un village imaginaire, allégorique, s’enfonce dans des marais jamais asséchés, et à cette boue épaisse, visqueuse et la « puanteur cadavérique » s’élevant « de la vie même ».

On ne sait si les habitants du village sont les victimes ou les responsables de cette fange, car dès qu’une silhouette étrange se découpe sur l’horizon, la réaction est immédiate : « Il faut se méfier de lui, l’attraper, le tuer. »

Pour savoir et comprendre, nous continuons donc de creuser, dans la terre vaseuse cette fois, à la poursuite de ces traumatismes encore plus anciens que la conscience n’a pas intégrés, que la mémoire n’a pas gravés. N’en restent que des images isolées, brouillées, dont la source s’est perdue, mais qui se transmettent de génération en génération. L’image de la boue nous ramène ainsi des années en arrière, au-delà des nouvelles d’Amoz Oz, à un film d’Amos Gitaï. Kippour raconte l’histoire d’une unité de secouristes sur le plateau du Golan, durant la guerre de 1973. Le film s’ouvre sur une magnifique journée. Mais, à mesure que la guerre se fait plus âpre, le paysage change. Au début, on aperçoit une flaque d’eau de temps en temps ; ensuite, les sauveteurs s’enfoncent dans la boue sans parvenir à s’en extirper et à tirer un blessé sur un brancard ; à la fin, la terre tout entière semble envahie de boue, véritable toile de fond de la fin du film, avec les morts, les blessés et les rescapés psychologiquement anéantis.

Comme des bêtes

Mais ne s’agit-il que de cela, de la souffrance de soldats victimes de la guerre ? Difficile à savoir. Alors, il faut continuer de creuser. Pour atteindre, par exemple, une flaque de boue encore plus lointaine, l’époque du Mandat britannique décrite par l’écrivain et scénariste Itzhak Ben-Ner dans Winter Games. Il dépeint un petit village isolé, englouti dans une perpétuelle boue hivernale, dont les habitants subissent le harcèlement incessant des Britanniques, font un travail éreintant, souffrent de l’isolement, de l’hiver et de la bourbe. Dans une scène du film tiré du livre, un jeune garçon nommé Starckman emmène sa mule vieillissante et malade pour l’achever. Mais il s’enlise dans une fondrière, et n’a pas d’autre choix que d’abattre sa bête d’un coup de pistolet. Un autre garçon, le héros, assiste impuissant à la scène et se précipite sur Starckman en hurlant « assassin, assassin ». Le film ne nous dit pas pourquoi ce cas d’euthanasie est qualifié de meurtre, ni d’où vient la culpabilité qui rôde sur le village ; il ne dit pas si les habitants sont uniquement les victimes innocentes du pouvoir britannique et de la cruauté de la nature, ou si celle-ci est le reflet de la brutalité et de la violence qui consument le village tout entier.

Nous continuons de creuser, pour atteindre l’ultime nappe de boue, et nous tombons sur ce lumineux matin d’hiver qu’évoque la nouvelle Hirbat-Hiza de S. Yizhar (1). À la fin de la guerre de 1948, un groupe de soldats « propres et frais, le ventre plein et chaudement vêtus » part pour une mission facile. Ils sont d’excellente humeur, pressentant que les combats les plus durs sont désormais derrière eux et que ce n’est pas la guerre qui les attend, mais « une simple promenade ». Leur mission : expulser les habitants du village arabe de Hirbat-Hiza, avec femmes, vieillards et enfants, et dynamiter les maisons. L’opération se déroule sans encombre. Le héros de la nouvelle est le seul à se révolter ; mais il tergiverse et finit par se tenir à l’écart sans rien faire.

Dans un passage, les Arabes doivent traverser une flaque de boue pour arriver au camion qui les conduira de l’autre côté de la frontière. Ils ne peuvent rien emporter, ni vêtements, ni couvertures, ni objet, ni de quoi boire. « Comme des bêtes », pense le héros. « Comme des bêtes ». Il se précipite pour chercher un jerrycan d’eau et le charger sur le camion, mais c’est trop tard : il est déjà parti. Cette flaque est la même que dans Winter Games ; et c’est peut-être encore celle où s’enfoncent les soldats de la guerre du Kippour dans le film de Gitaï. Elle vient de loin, cette boue, elle a traversé toutes les guerres d’Israël, et elle est réapparue dans le village de Tel-Ilan décrit par Amos Oz ; signe isolé privé à la fois de sa portée, de sa signification originelle et du contexte où elle s’est formée. Et d’« errer » au gré de l’amnésie des générations, implorant un retour à ce moment initial où la victime d’injustice se rend à son tour coupable d’injustice, ou se tient simplement à l’écart sans rien faire.

La vérité cachée dans les caves

Mais cette longue saga historique ne commence pas dans la boue de Hirbat-Hiza. Il faut remonter à une autre flaque, celle de Travail, un film de 1935 où un pionnier fait route vers la terre d’Israël. Sa silhouette est floue, seule son ombre apparaît nettement, une ombre qui marche, rampant au sol, s’enfonçant dans une étendue d’eau boueuse. Dès l’arrivée en Palestine, l’ombre cède la place au visage du vrai pionnier, qui s’installe pour creuser un puits et irriguer la terre des champs et des vergers.

Soixante-quatorze ans se sont écoulés entre ce moment et celui où l’on voit vingt-six chiens de chasse poursuivre cette silhouette du pionnier ou son semblable, pour se venger de ce qui s’est passé au Liban. C’est la première scène de Valse avec Bachir, le récent dessin animé d’Ari Folman : une meute de chiens féroces surgit du cauchemar d’un soldat et fonce dans les rues de Tel-Aviv, pataugeant dans les flaques.

Il n’existe pas de lien direct entre Valse avec Bachir et Hirbat-Hiza. Mais la flaque réapparaît, souvenir refoulé d’une chose terrible survenue dans le passé, tout comme le camion sur lequel sont embarqués les réfugiés, femmes et vieillards, les bêtes massacrées, et même l’enfant qui fixe rageusement la caméra et « nourrirait à notre égard en grandissant une haine aussi venimeuse que la morsure d’un serpent ».

Dans Valse avec Bachir, Ari Folman est remonté vingt-six ans en arrière, à l’époque où il servait sous les drapeaux pendant la guerre du Liban, et il fait resurgir des tréfonds de l’inconscient le souvenir du massacre de Sabra et Chatila ; quand il était assis sur le toit d’une maison, regardait les fusées éclairantes, savait quelque chose de ce qui se passait dans le camp de réfugiés palestiniens, et n’a rien fait. Mais ce souvenir dévoilé n’est que la partie émergée de l’iceberg : d’autres souvenirs restent dans la pénombre. Que les nouvelles d’Amos Oz sur Tel-Ilan dévoilent en partie.

La chose terrible qui est arrivée aux habitants, c’est que personne ne leur a tendu la main lorsqu’ils en avaient besoin, dans un passé proche ou lointain – à l’occasion d’un événement personnellement vécu ou à travers les souvenirs de leurs parents venus d’Europe-. La chose terrible qui est arrivée- aux habitants, c’est qu’eux-mêmes n’ont pas tendu la main à celui qui en avait besoin. Et entre ces deux moments, une dernière chose terrible s’est produite : ils n’ont pas réussi à se comprendre eux-mêmes ni à trouver leur identité. Voilà sans doute ce qui se cache dans les caves de Tel-Ilan – et ce n’est, bien sûr, qu’une allégorie.

1| Cette nouvelle est parue en français dans le recueil Convoi de minuit (Actes Sud, 2000).

Article de Nurith Gertz, paru dans Haaretz, traduit par Jean-Luc Allouche

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Les avatars de James Cameron

C’est l’histoire d’un gamin du fin fond de l’Ontario, qui enfermait des souris dans un sous-marin en pots de mayonnaise avant de les jeter dans le Niagara et semait la panique dans sa ville en fabriquant des OVNI en papier. Un gamin qui est devenu l’un des maîtres du cinéma de science-fiction américain… Dans sa biographie, The Futurist, The Life and Films of James Cameron (« Le Futuriste. La vie et les films de James Cameron ») Rebecca Keegan revient sur les  événements qui ont amené un petit génie de la physique, qui se faisait malmener sur les bancs de l’école, à réaliser les plus grands succès du box office américain.

Au départ, Keegan, correspondante à Hollywood pour le Time Magazine, avait rendu visite à Cameron en 2008 sur le tournage d’Avatar. Elle a ensuite décidé de transformer son article en livre. Celui qui a imaginé des personnages hybrides et explosé les limites de l’imaginaire en termes de machines de destruction y est présenté comme un grand timide obsédé par la perspective de l’Apocalypse depuis l’âge de 8 ans. D’abord conducteur de bus de cantine dans une école en Californie, il gribouille des histoires de petits bonhommes bleus tout en potassant sur les images de synthèse à l’université. Quand il découvre Star Wars en 1977, le film qu’il aurait rêvé de faire, il se lance dans l’écriture de scénarios. Embauché comme maquettiste de vaisseaux spatiaux pour des films de série B, il imagine Terminator délirant de fièvre dans une chambre d’hôtel, et rédige en un temps record (trois mois) les scénarios de Terminator, Rambo et Aliens

Ce portrait de James Cameron en « Grand Magicien d’Oz » fera sans doute les délices des amateurs d’Avatar, en passe de devenir le plus gros succès de l’histoire du cinéma. Mais il est loin de convaincre Tom Shone, qui ironise dans le New York Times sur la naïveté de Rebecca Keegan, qui voit dans « l’homme qui fait exploser une petite bombe thermonucléaire juste pour éclairer le baiser d’Arnold Schwarzenegger et Jamie Lee Curtis (dans True Lies) », une pure âme contemplative. Le critique concède toutefois au réalisateur deux qualités : « Il l’un des rares cinéastes à savoir dépenser l’argent, et l’un des seuls à savoir filmer une scène d’action ».

Margaret Atwood en poèmes

On ignore souvent que Margaret Atwood, romancière canadienne à succès, a fait son entrée en littérature en tant que poète. The Door (« La Porte »), le recueil de poèmes qu’elle a publié en 2007 après dix années consacrées au roman et à la nouvelle, paraît en français aujourd’hui chez l’éditeur québécois Le Lézard amoureux. L’occasion de découvrir une facette moins connue de son œuvre.

« Le climat poétique d’Atwood », écrivait Jay Parini dans le Guardian, en septembre 2007, « est un climat nordique, plein de scènes hivernales, de lourdes pluies d’automne, de vies éclatées et de relations humaines insolites ». Un climat qui favorise l’introspection. Dans la pièce intitulée « Poetry Reading », l’auteur s’interroge ainsi sur les raisons profondes de son engagement dans l’écriture : « Nul ne t’a contraint à cela / À jouer avec les syllabes et la douleur… / Tu aurais pu être maçon / Tu aurais pu être dentiste / Blindé. Impénétrable ». Mais elle finit par reconnaître dans la création littéraire son véritable lien avec le monde.

Dans un autre poème, « It’s Autumn », Atwood donne libre cours à sa sensibilité écologique, bien connue de ses lecteurs, en dressant un tableau peu flatteur des chasseurs modernes. Elle regrette que les forêts soient remplies de « vieillards irascibles / Qui rôdent en tenue camouflée / S’imaginant que personne ne les voit » mais qui n’ont « ni la patience / ni les remords d’un vrai chasseur ».

Impressionné par les qualités formelles du recueil, Parini souligne « la consistance plaisante de ces poèmes, toujours composés de vers libres et fluides, dans un style robuste et clair », ainsi que la légèreté du ton : « L’esprit et l’humour d’Atwood sont omniprésents, et les poèmes ont, pour la plupart, une chute ironique ».

Le gouffre de la mémoire espagnole

Fidel est professeur d’histoire. À 34 ans, il revient au village de son enfance, dans les montagnes espagnoles du León, pour assister à la fouille d’un gouffre. C’est là, dans la Sima de Montiecho – qui donne son titre au roman de José María Merino, La Sima (« Le gouffre ») – qu’« auraient été jetés les cadavres des nombreux disparus tués sur ordre de son grand-père lors de la guerre civile », rapporte l’universitaire Ángel Basanta dans le mensuel madrilène Revista de libros.

Fidel est arrivé quelques jours plus tôt afin d’avancer dans la rédaction de sa thèse. Son thème : la guerre carliste, qui coupa l’Espagne du XIXe siècle en deux ; un avant-goût de la haine et de la violence qui déchireraient la péninsule Ibérique au XXe siècle.

« Œuvre de fiction, La Sima est aussi une réflexion profonde sur la guerre d’Espagne et sur l’affrontement fratricide qui opposa les Espagnols tout au long de leur histoire », souligne Basanta. À mesure que la brume montagneuse s’épaissit et pénètre les ruelles du village, Fidel s’enfonce un peu plus dans ses souvenirs, entre un grand-père phalangiste et un père communiste assassiné au retour d’une réunion du Parti. « Le “gouffre” dont nous parle Merino, conclut Basanta, c’est la crevasse géologique où ont été jetés les cadavres de la guerre ; mais également celui, abyssal, de la haine et de la rancœur qui ont ensanglanté l’histoire espagnole. C’est, surtout, l’abîme de contradiction que porte en lui Fidel, prisonnier d’une mémoire fissurée, désagrégée, qu’il ne parvient pas à réconcilier ».