A la recherche de Clarice Lispector

Qui était Clarice Lispector ? Rilke… s’il avait été un « Juif brésilien né en Ukraine », répond la Française Hélène Cixous. Au Brésil, c’est l’un des plus grands auteurs du XXe siècle. Pourtant, plus de trente ans après sa mort, elle demeure relativement peu connue aux États-Unis et en Europe. A l’occasion de la sortie chez Payot, le 13 janvier, d’une partie de sa correspondance (sous le titre Le Seul Moyen de vivre), nous vous proposons de découvrir « Pourquoi ce monde ? », la biographie que lui a consacré en 2009, le critique américain Benjamin Moser.

Auteure culte, Lispector est aussi une énigme. Moser reconstitue pas à pas l’histoire de celle qui s’appelait Chaya au début de sa vie. Sa famille, juive, était installée dans la région ukrainienne de Podolie. La guerre civile qui suivit la révolution bolchevique de 1917 y fit éclater des pogroms. Mania, sa mère, « fut violée par plusieurs soldats russes – une agression qui laissa la jeune femme malade de la syphilis », rapporte Eberstadt. Clarice fut conçue peu après, pour la sauver. La croyance populaire voulait en effet qu’une grossesse puisse soigner les maladies vénériennes. En vain. Chaya est un bébé d’un an lorsque sa famille parvient à embarquer pour le Brésil, pays qu’elle considérera toute sa vie comme sa seule patrie.

 

C’est là qu’elle publie son premier roman, à 23 ans : Près du cœur sauvage fait immédiatement sensation. Devenue épouse de diplomate, elle continue d’écrire, se dédoublant, entre maîtresse de maison et auteure d’une œuvre exigeante, pénétrée de mysticisme. Ses fictions combinent « un langage ciselé, un humour pince-sans-rire, une profondeur philosophique et une lucidité presque folle sur la condition humaine », écrit Eberstadt. La fin de sa vie est marquée par la déchéance. Incapable de surmonter « la perte de son attrait sexuel » après avoir été gravement brûlée dans un incendie, elle développe une dépendance aux somnifères et aux cigarettes.

Moser est habité par son sujet. Eberstadt, comme Dwight Garner, qui signe une autre critique du livre dans le New York Times, salue la finesse de son travail. Et si la romancière reste insaisissable, la faute n’en revient pas à Moser : Lispector elle-même avait reconnu : « Je suis si mystérieuse que je ne me comprends pas moi-même. »

Que peut-on mettre dans son e-book, quand on est français ?

Le Consumer Electronic Show de Las Vegas, la grand-messe annuelle de la technologie, vient de fermer ses portes. Les pom-pom girls ont rangé leurs tutus et les investisseurs leurs chéquiers. La vedette du salon 2010 : le livre numérique, dont l’heure a désormais bel et bien sonné. La manifestation était comme submergée par l’encre électronique, et les modèles d’e-books foisonnaient : des grands, des petits, des rigides, des souples, des connectables, des en couleurs, des bon marché, et que sais-je encore… Les Kindle d’Amazon et l’e-reader de Sony faisaient déjà figure d’antiquités attendrissantes.

Le plus remarquable de tous ces objets était sans conteste le BLIO de Ray Kurzweil, le techno-gourou américain dont j’ai déjà parlé (c’est lui qui se fait télétransporter en 3D dans des conférences où il explique comment nous pourrons bientôt vivre bien au-delà de 100 ans). L’invention de Kurzweil est remarquable parce qu’il ne s’agit pas d’un objet, et qu’elle n’est pas à vendre : c’est une plate-forme informatique d’acquisition de textes et d’images (en 3D, bien sûr), qui donnera bientôt accès à 1 million d’ouvrages, gratuitement. Les ouvrages seront stockés sur une bibliothèque virtuelle accessible à partir de n’importe quel support, du PC à l’iPhone ; on pourra même en écouter la lecture plutôt que de les lire soi-même.

Vu sous cet éclairage, le happening franco-français à propos de Google et de la numérisation du fonds de nos bibliothèques prend une teinte différente : celle du sépia des siècles derniers, voire des ténèbres des grottes préhistoriques. Car maintenant que les supports numériques existent, le texte va faire son retour en force, et la facilité d’y accéder sera la clé de sa diffusion. Et qui dit texte, dit langue, culture, et tout ce qui s’ensuit. Alors, trouvera-t-on tout ce qu’on voudra comme textes français dans le monde électronique ? Pas vraiment, ou du moins pas encore.

Prenez mon modeste cas. Je suis un fanatique des livres, dont je possède une large quantité. Et ce sont bien les miens (à la différence d’Anatole France, dont la bibliothèque, disait-il, ne refermait que des livres prêtés) ; et je les ai tous plus ou moins lus (à la différence de…).

Or voici que je pars pour 15 jours en Afrique, où les soirées sont longues et vides, au contraire de ma valise, qui est, elle, minuscule et archipleine. Solution évidente : emporter mon e-book (un Cybook très commode, quoiqu’un peu daté, de la taille d’un livre de poche, mais qui peut renfermer des centaines d’ouvrages).

Oui mais précisément, quels ouvrages vais-je pouvoir enfourner dans mon e-book ?

J’ai voulu faire le plein, en commençant par la FNAC (la FNAC numérique, le partenariat avec Hachette – Numilog et Sony). Déception : choix de livres très limité, prix élevé (voisin du livre papier), et pour finir, format incompatible apparemment avec mon appareil (il semble qu’on peut contourner cet obstacle, mais c’est une véritable usine à gaz). Je me suis alors rabattu sur Amazon – sans guère plus de succès (pratiquement pas de livres électroniques en français, et il faut utiliser leur propre e-book, le Kindle). J’ai trouvé finalement quelque textes en français, gratuits qui plus est, sur quelques sites philanthropiques, ou du moins philo-culturels comme : ebooksgratuits.com, ou surtout Gallica, l’excellent site de la BNF, qui a clairement compris d’où soufflait le vent.

Au final, je m’envole donc sans la moindre publication française récente dans ma valise ; mais j’emporte cependant dans ma boîte magique Plutarque, Montaigne, et même La Princesse de Clèves en version PDF. Le retard de la techno structure française aura-t-il ainsi le curieux effet positif d’inciter les globe-trotters encombrés à relire leurs classiques ? Que les percées technologiques promeuvent le retour sur le passé, voilà encore un paradoxe bien français.

Les savants islamiques du Moyen Âge

Il n’y a pas que les compagnies pharmaceutiques et l’Eglise de scientologie pour noyauter les articles de Wikipédia. Un historien britannique a remarqué récemment que diverses entrées de la version anglaise de l’encyclopédie, consacrées à des savants de la grande époque de l’Islam, sont artistement travaillées. Voici un extrait de l’article rédigé à ce sujet par James Hannam, l’historien en question, auteur d’un ouvrage publié en 2009 sur les prodromes de la science moderne au Moyen Âge (1).

« Une campagne subtile est destinée à nous persuader que le rôle de l’Islam dans la science moderne a été beaucoup plus significatif qu’on ne l’avait réalisé. Il y a là une part de vérité. Par exemple, Alhazen a fait d’importantes contributions à l’optique, que Johann Kepler a exploitées dans son travail fondateur sur la théorie moderne de la vision. De même, les constructions mathématiques inventées par les astronomes musulmans ont peut-être frayé leur chemin jusque dans l’œuvre de Nicolas Copernic (mais son idée centrale que la Terre tourne autour du Soleil n’avait jamais été évoquée par la science arabe). Ces contributions modestes mais réelles ne sont pas jugées suffisantes par les apologistes islamiques. Ils veulent nous faire croire que l’invention de la science fut le fait des seuls musulmans et ils ont trouvé le parfait média pour faire passer leur message. Il s’agit bien sûr de Wikipédia.

Jetez un œil sur l’article de Wikipédia consacré à Alhazen. Il est long de 7000 mots [42 000 signes] et agrémenté de 126 notes. Avicenne fait encore mieux avec 7600 mots, et des savants tels que Al Kindi (5700 mots) et Rhazes (8000 mots) se voient également fort bien servis. Si l’on passe au monde chrétien médiéval, on voit que les articles de Wikipédia sont nettement plus courts. Des figures centrales comme Roger Bacon et Guillaume d’Occam n’ont droit qu’à 2500 mots. Jean Buridan, le plus grand de tous les savants philosophes du Moyen Âge occidental, doit se contenter de 900 mots (mais il y a un article séparé sur son âne). Un penseur aussi important qu’Adélard de Bath n’a que 500 mots.

A lire tous ces articles sur les philosophes de l’Islam, il est difficile d’échapper à la conclusion qu’une experte escouade de musulmans non occidentaux a entrepris de nous informer sur leurs coreligionnaires les plus estimés. Le style est ici ou là un peu ampoulé et l’anglais n’est pas toujours idiomatique. Juste ce qu’on attend  de gens n’écrivant pas dans leur langue maternelle mais la connaissant néanmoins très bien. On peut aussi relever que les articles utilisent la version arabe plutôt que la version latinisée du nom de leur sujet, alors que la politique de Wikipédia est d’utiliser les  noms anglais les plus familiers pour les personnages historiques. Le soupçon sur l’identité des auteurs est renforcé  par les débats saignants qui animent les pages de discussion liées aux articles, sur la question de savoir si tel penseur était arabe ou persan, shiite ou sunnite.

Je n’ai pas de problème avec les gens qui contribuent aux articles de Wikipédia sur des sujets qui les intéressent. Mais il y une once de ce qu’on pourrait avec tact qualifier d’exagération dans la signification accordée à certains des sages musulmans dans les articles en question.  Alhazen est appelé « le père de l’optique moderne », ce qu’il n’est certainement pas. Avicenne est considéré comme « le père de la médecine moderne », alors qu’il n’avait aucune notion de l’antisepsie ni de la théorie microbienne des maladies. Rhazes est considéré comme « le père de la pédiatrie ». Vous voyez le tableau.

Il y a aussi une bonne dose d’anachronisme. Al Farabi est présenté comme sociologue, psychologue et cosmologue, alors qu’il vivait des siècles avant que ces disciplines aient commencé d’exister. Quant au détail des  affirmations contenues dans ces articles, il est impossible de l’analyser sérieusement. Tout ce que l’on peut dire c’est que si les penseurs islamiques avaient réellement inventé la méthode expérimentale, les tests cliniques en médecine, l’évaluation par les pairs et  l’évolution, il est très surprenant que la révolution scientifique ait eu lieu dans l’Europe du XVIIe siècle ».

(1) God’s Philosophers : How the Medieval World Laid the Foundations of Modern Science, Icon Books. L’article est paru dans The Spectator, 31 octobre 2009.

=> Pour comparer : lire les articles des encyclopédies Universalis et Britannica sur Alhazen

=> Pour comparer : lire l’article de l’encyclopédie Britannica
sur Avicenne

=> Pour comparer : lire les articles des encyclopédies
Universalis

et Britannica
sur Al Kindi

=> Pour comparer : lire les articles des encyclopédies
Universalis

et Britannica
sur Rhazes

In bed with Susan Sontag


« Montrer ainsi Sontag sous les traits d’une lesbienne déraisonnablement ambitieuse – cela ne sert qu’à nourrir la presse à sensation – ». Laurie Stone rapporte dans le Los Angeles Times ce commentaire d’une « poétesse » de sa connaissance au lendemain de la parution, en 2006, des premiers extraits des journaux intimes de la célèbre romancière et essayiste Susan Sontag (décédée en 2004). Les mêmes qui sont aujourd’hui publiés en France, chez Christian Bourgois, sous le titre Renaître.

Leur édition originale n’aura, certes, pas manqué de presse. Du New Yorker au Spectator, de la New York Review of Books à la Literary Review, ce premier volume – deux autres sont annoncés – a fait coulé beaucoup d’encre des deux côtés de l’Atlantique.

Renaître dévoile l’esprit en gestation d’une figure tutélaire de la critique américaine, l’une de ses plumes les plus révérées et les plus intransigeantes. A cet égard, les lecteurs  « familiers de l’approche souvent sévère » de Sontag « seront peut-être soulagés de découvrir qu’elle n’était pas plus indulgente vis-à-vis d’elle-même que vis-à-vis de nous autres », relève Sarah Churchwell dans The Guardian. De ces carnets noircis dès l’âge de 14 ans, émerge une adolescente, puis une jeune femme, obsédée par l’accumulation du savoir. En témoignent ses innombrables listes de livres à lire, de chronologies et de mots à retenir… La jeune Sontag « mène inlassablement campagne pour son propre progrès ». Avec « un sérieux et un manque presque surnaturel d’humour », note Katie Roiphe sur le site Slate, Susan s’attèle toute entière à devenir Sontag l’essayiste. Ses notes forment un ensemble « presque entièrement abstrait et cérébral ». Nulle trace, en revanche, de Sontag la romancière : « les observations du monde, au-delà du texte, sont quelconques », remarque Geoff Dyer dans The Observer.

Le livre jette aussi une lumière crue sur un aspect soigneusement préservé du vivant de Sontag : son homosexualité. Des émois naissants, aux tourments de ses premières amours avec des femmes – avant et après son mariage, à 17 ans, avec l’universitaire Philip Rieff -, en passant par l’euphorie des premiers rapports sexuels, Sontag se met véritablement à nu dans ces pages. Et donne ainsi la mesure du dilemme de son fils, le journaliste David Rieff, à qui revint la charge de les publier. Sa mère, qui avait vendu l’ensemble de ses archives à une université américaine, n’a laissé aucune instruction à ce sujet avant sa mort en 2004. « Soit je les mettais en forme et les présentais moi-même, soit quelqu’un d’autre s’en chargeait », écrit Rieff dans son introduction. « C’est là une décision que je n’aurais jamais voulu avoir à prendre », et qui « viole sans aucun doute son intimité ».

Afrique du Sud : la communion par le rugby

Johannesburg, 24 juin 1995. Les Springboks remportent, sous les yeux du premier président noir d’Afrique du Sud, la Coupe du monde de rugby. Nelson Mandela, vêtu du maillot de l’équipe nationale, descend sur la pelouse et serre la main des quinze héros, dont quatorze sont des Afrikaners. L’épisode constitue l’un des mythes fondateurs du pays, symbole de la réconciliation à l’œuvre dans une nation qui venait d’abolir l’apartheid.

 

Depuis sa parution en 2008, Déjouer l’ennemi, l’enquête du journaliste britannique John Carlin sur le rôle inattendu qu’a joué ce moment historique, a connu un immense succès. « Qui aurait pu penser qu’un sport comme le rugby deviendrait le symbole d’une Afrique du Sud multiraciale ?, s’interroge David Goldblatt, auteur d’une histoire du football, dans le quotidien britannique The Observer. Le rugby est le sport des Afrikaners. Son ascension a coïncidé avec celle du National Party dans les années 1940 et l’instauration de l’apartheid. Il n’était venu à l’idée d’aucun leader noir de faire de cet héritage sportif empoisonné l’un des fondements d’une Afrique du Sud réconciliée. » Aucun, sauf Nelson Mandela, qui découvrit la passion des Afrikaners pour ce jeu dès ses années de prison, au contact de ses geôliers. La création d’un sentiment d’appartenance commune requiert, plus qu’une Constitution ou un drapeau, des moments d’extase collective.

Google : un colosse aux pieds d’argile ?

La devise de Google, « don’t be evil » (« ne faites pas de mal »), rappelle l’esprit idéaliste qui animait Larry Page et Sergey Brin en 1998, quand ils ont lancé leur moteur de recherche. Aujourd’hui, la célèbre page d’accueil est devenue pour une majorité d’internautes la principale voie d’accès au Web. Les recettes publicitaires colossales engrangées par l’entreprise et la croissance vertigineuse de sa capitalisation boursière lui ont donné les moyens de développer une série d’outils innovants et gratuits (Google Earth, Google News, Google Books, etc.) qui dopent sa popularité et concurrencent directement les grands éditeurs de logiciels. Mais, devenu si puissant, Google peut-il encore prétendre à l’innocence ? Parmi les ouvrages qui se sont emparés de la question, celui de Ken Auletta, Googled, « Googueulisé », se distingue par son ton critique.

L’auteur rappelle qu’à l’origine, les fondateurs de Google étaient hostiles au développement de la publicité sur la toile, qui devait selon eux rester un espace de liberté. « Et pourtant », note Michiko Kakutani dans le New York Times, « c’est la publicité qui a fait de Google un Goliath du XXIe siècle », capable d’étendre ses ambitions bien au-delà de son territoire initial… au risque de se faire des ennemis. Ainsi, « sa décision de numériser des millions de livres a provoqué la colère des auteurs et des éditeurs, qui voient dans ce projet une menace pour la défense de la propriété intellectuelle », compromettant l’avenir du livre. Le projet de rendre la connaissance accessible à tous, immédiatement et gratuitement, aussi généreux soit-il, doit-il être mené à bien par une seule institution ?

De même, l’archivage par Google des données personnelles de ses utilisateurs a fait l’objet de critiques répétées. Auletta montre que cette question n’est pas traitée à la légère par les hauts responsables de Google, l’un d’entre eux lui confiant même : « La question de la vie privée est une bombe atomique. Notre succès repose sur la confiance. » Une fondation fragile : il suffirait qu’une majorité d’utilisateurs cessent de faire confiance à Google pour que les crédits publicitaires s’évaporent, entraînant l’effondrement de tout l’édifice ! L’avenir du fleuron de la silicon valley n’est donc rien moins que certain et, comme l’écrit Michiko Kakutani, « l’une des rares choses qu’on ne puisse trouver sur Google est l’avenir de Google ».

L’islam peut-il être français ?

Can Islam be French ? Pluralism and Pragmatism in a Secularist State (« L’islam peut-il être français ? Pluralisme et pragmatisme dans un Etat séculier »). Tel est le titre du dernier ouvrage de l’anthropologue américain John Bowen. Un livre qui tombe à pic au moment où le président du groupe UMP à l’Assemblée, Jean-François Copé, veut faire passer une loi sanctionnant le port de la burqa.

Bowen s’était déjà fait remarquer en 2006 avec son essai « Pourquoi les Français n’aiment pas le voile ? » Cette fois, « le canevas est plus large et plus ambitieux », note The Economist. Bowen a mené une longue enquête de terrain, arpentant ce qu’il nomme les « espaces islamiques » : les écoles et instituts musulmans, et, bien entendu, les mosquées. L’un des grands intérêts de son livre est de se faire l’écho des préoccupations réelles des musulmans français. Où doivent-ils se marier : à la mosquée, à la mairie, aux deux ? Une musulmane peut-elle épouser un non musulman ? Quid de la théorie de l’évolution, des droits homosexuels ou encore des prêts à intérêts ? « Autant de problèmes plutôt terre-à-terre, mais qui, d’après Bowen, reflètent davantage le quotidien des musulmans français que les psychodrames politiques qui intéressent les médias », rapporte The Economist.

Selon la vulgate, c’est l’islam qui a eu tendance à se durcir et se refermer sur lui-même. En réalité, ce reproche vaut tout aussi bien pour la laïcité à la française, qui n’a pas su se montrer vraiment accueillante. L’islam est tout à fait compatible avec la laïcité française, explique Bowen, à condition que des concessions soient faites de part et d’autre. Les responsables politiques et l’élite intellectuelle doivent s’ouvrir davantage au pluralisme. De leur côté, les musulmans ne doivent pas s’attendre à obtenir un compromis avec la République aussi avantageux que ceux qu’ont conclus en leur temps les catholiques, les protestants ou les juifs. « L’islam peut-il être français ? Après avoir lu ce livre, on est enclin à se dire : ‘’Oui, mais pas encore…’’ », conclut The Economist.

L’horreur de l’élevage intensif

Jonathan Safran Foer est ce jeune écrivain prodige, auteur à 19 ans d’un roman, Tout est illuminé, qui fut un bestseller et que beaucoup considèrent comme un chef-d’œuvre. (Voir l’article, « Jeunes prodiges et vieux génies » dans le dossier du n°8 de Books, « Le secret des réussites hors normes »). Dans son dernier ouvrage, qui vient de sortir aux Etats-Unis, Foer quitte le domaine de la fiction. Eating Animals
(« Manger des animaux ») est un manifeste qui entend alerter l’opinion
sur le désastre écologique, sanitaire et moral de l’élevage intensif.

Les conditions de vie des animaux dans l’élevage intensif sont aujourd’hui bien connues. Chacun a en tête l’image de ces poulets serrés les uns contre les autres dans des hangars surchargés, gavés à un rythme tel que certains sont bientôt incapables de soutenir leur propre poids, puis transportés sans ménagement à l’abattoir dans de petites caisses étroites. Or, bien que de nombreux livres aient alerté l’opinion sur ce sujet, ils n’ont apparemment entraîné aucun changement significatif dans les comportements alimentaires. Comment expliquer que les êtres humains, souvent prêts à faire de grandes dépenses pour le bien-être d’un animal de compagnie, soient en apparence si insensibles au sort des animaux qu’ils consomment ?

Partant de ce constat paradoxal, Jonathan Safran Foer note que « les choix alimentaires sont déterminés par bien des facteurs, mais la raison (et même la conscience) ne sont généralement pas en tête de liste ». Ainsi, au lieu de se placer sur le terrain philosophique et d’argumenter, à la suite du philosophe Peter Singer, en faveur d’une reconnaissance des « droits des animaux », Foer préfère s’adresser à l’imagination du lecteur en s’appuyant sur des descriptions très concrètes. De l’accumulation d’excréments dans les porcheries de Smithfield Foods à la cruauté des méthodes d’abattage, en passant par l’usage irresponsable des antibiotiques, qui entraîne l’apparition de bactéries très résistantes, il dresse le tableau effrayant d’une industrie qui sacrifie systématiquement le bien-être animal (et humain) aux gains de productivité.

Eating Animals se veut une défense morale du végétarisme, Ce qui n’empêche pas Foer d’exprimer aussi sa sympathie pour des formes d’élevage plus artisanales. Dans le New Yorker, Elizabeth Kolbert souligne cette contradiction : « Comment Foer peut-il soutenir » ces formes d’élevage « tout en encourageant ses lecteurs à en boycotter les produits » en optant pour le végétarisme ? Autre question : « Si le problème des poulets issus de l’élevage traditionnel est qu’ils ne sont pas assez nombreux », comme le reconnaît Foer lui-même, et sachant qu’ils ne le seront jamais assez pour se substituer aux poulets élevés de façon intensive, « en quoi ces volailles représentent-elles une solution ? »

Lecture et e-book: ceci ne tuera pas cela

En ce début d’année, il faut reparler de l’e-book, dont le succès semble soudain bouleverser tout le monde. Même Jean d’Ormesson s’en émeut : le livre est un objet unique, magique, sacré, « sensuel », etc. etc.

Mais pourquoi déplorer le remplacement d’un objet par un autre objet – la belle affaire ! Les adorateurs du livre oublient bien volontiers que Gutenberg a d’abord fait faillite avec sa splendide invention : c’est son banquier, Johann Fust, qui a raflé la mise. Et la « Galaxie Gutenberg » s’est ensuite déployée avec le succès que l’on sait.

L’avènement  d’une nouvelle nouvelle technologie ne va pas tuer la lecture, ni même son support traditionnel. Tout au plus certains business models prendront-ils du plomb dans l’aile. Mais ils seront instantanément remplacés par d’autres, plus performants, en une élégante combinaison de la vision de McLuhan et de celle de Schumpeter.

La preuve : le télégraphe a-t-il tué les journaux ? Non, bien au contraire. C’est lui qui a permis au journalisme de prospérer en se transformant et en redéployant ses efforts. Le premier message transmis en morse entre Washington et Baltimore était certes une citation biblique ; mais le second était déjà beaucoup plus utilitaire : « Quelles sont les nouvelles ? ». Dans la foulée, les journalistes ont changé leur fusil d’épaule : ils ne se sont plus concentrés sur la collecte des informations, mais sur leur analyse et leur commentaire. Tant mieux.

Idem avec la télévision : elle n’a pas tué le cinéma naissant, qui lui-même n’avait pas tué la photo, qui elle-même n’avait pas tué la peinture. Chaque nouvelle technologie s’est développée dans sa niche propre. Notons que la télévision a tout de suite su choisir la sienne : la première image transmise par ce médium, c’était le signe $ !

Alors le livre ? Oui, on le feuillettera de moins en moins. Et on ne pourra peut-être pas lire dans son bain avec un appareil électronique ; encore que… Mais cessera-t-on pour autant de lire ou d’écrire ? Bien au contraire. L’Université de Californie vient de publier un nouveau rapport sur la diffusion de l’information aux États-Unis (1). Celui-ci révèle qu’un Américain  « reçoit » en moyenne, par les yeux ou par les oreilles, plus de 100 000 mots par jour (pour mémoire : Guerre et Paix compte 460 000 mots).

C’est celui-ci, le vrai problème. Qu’importe en fait le médium – la question est de savoir comment trier, traiter, présenter toute cette masse d’informations, pour qu’elle soit convenablement appréciée et digérée. Les plumitifs ne travailleront plus avec une plume, certes, mais ils auront de plus en plus de travail.

(1) How much information ? University of California, Berkeley, 2008

Nam Le, jeune prodige à découvrir

Le bateau qui donne son titre à cet exceptionnel recueil est bondé de réfugiés vietnamiens : deux cents personnes entassées depuis deux semaines dans un espace conçu pour quinze, en proie à la faim, à la soif et à la maladie, la peau brûlée par un soleil de plomb. À l’intérieur, la cale est souillée de vomissures et d’excréments. Pour les malades, pas de médicaments et à peine de quoi boire ; les cadavres, paquets d’os décharnés, sont jetés par-dessus bord, dans une mer infestée de requins. Au bout de plusieurs jours de voyage, la jeune héroïne de la nouvelle, Mai, comprend pourquoi son père – qui a passé cinq ans à combattre les communistes et deux en camp de rééducation – s’est toujours efforcé de vivre à la surface des choses, au jour le jour, sans regarder ni en arrière ni à l’intérieur de lui-même : « Parce que, sous la surface, il n’y avait que la peur, ou la folie. À mesure que les cadavres étaient jetés à la mer, elle s’obligeait à détourner les yeux, à oublier que ces tas d’os avaient été des hommes, renonçant à identifier les familles décimées. Elle trouvait une distraction dans les petites choses : la météo, la prochaine gorgée d’eau, l’avancée inexorable du temps. »

Conflits psychologiques

Ce récit, comme beaucoup d’autres dans le livre, saisit les être à des moments paroxystiques, assaillis par la mort, la dépossession, la terreur – ou les trois à la fois. Des êtres contraints d’affronter au niveau le plus fondamental la question de leur identité, de leurs désirs et de leurs croyances. Qu’ils soient menacés par la perspective de périr en mer, d’être abattu par un caïd de la drogue ou de perdre des proches dans la guerre, les personnages de Nam Le sont à la croisée des chemins, contraints à cette alternative : réagir comme l’animal affolé pris sous les phares d’une voiture, ou faire face pour désamorcer la situation.

Le narrateur de la première nouvelle, « Amour et honneur et pitié et fierté et compassion et sacrifice », porte le même nom que l’auteur et partage avec lui certains détails biographiques : tous deux ont suivi l’atelier d’écriture de l’université de l’Iowa, sont nés au Vietnam et ont grandi en Australie. Mais les autres nouvelles font le tour du monde, illustrant la capacité de Nam Le à capter les expériences d’une multitude de personnages : l’enfant d’Hiroshima pendant la Seconde Guerre mondiale ; le tueur à gages de 14 ans dans les bidonvilles de Medellín, en Colombie ; le lycéen fou de sport d’une ville australienne de bord de mer… Nam Le ne fait pas seulement preuve d’une maîtrise et d’une aisance stylistiques rares, même chez des écrivains chevronnés ; il jouit également d’une capacité intuitive, viscérale, de restituer les conflits psychologiques de ceux qui voient leurs espoirs 
et leurs ambitions se fracasser sur les attentes familiales ou la violence de l’histoire.

Au nom du père

« Amour et honneur… », sans doute le plus fort et le plus abouti des textes du recueil, commence par le récit plutôt banal d’un jeune écrivain paralysé par l’angoisse de la page blanche, qui reçoit la visite non désirée de son père, venu d’Australie. Le narrateur, Nam, évoque la sévérité de ce dernier durant son enfance. Aucune défaillance n’était tolérée : « Pas de coup de fil personnel. Pas d’amies. Pas de lectures non scolaires. » Il se souvient des coups reçus pour avoir dévié de son « quota de dix heures d’étude quotidienne pendant les vacances » : son père lui a donné le fouet, avant d’enduire ses plaies de baume du tigre. Le narrateur raconte aussi comment il apprit un jour que ce père avait été témoin, à 14 ans, du massacre de My Lai 1. Et avait survécu en restant dans un fossé, recouvert du cadavre de sa mère, abattue avec des dizaines d’autres par une rafale de mitrailleuse.

Après My Lai, le jeune homme avait été enrôlé dans l’armée sud-vietnamienne, combattant aux côtés des GI’s. Quand on lui demande comment il a pu se retrouver dans le camp des Américains après ce qu’il avait vu, il répond : « Je n’avais en moi que de la haine, mais j’en avais assez pour tout le monde. » Après la chute de Saigon, il est expédié en camp de rééducation, torturé, endoctriné et affamé. En 1979, il réussit à fuir en Australie avec sa famille.

Le narrateur, lui, a quitté le foyer à 16 ans, est tombé amoureux et a tâté de la méthamphétamine. Il finit par rentrer chez lui, fait son droit et devient avocat à Melbourne – métier qu’il déteste mais qui fait la fierté de son père. À 25 ans, il plaque tout et part aux États-Unis pour devenir écrivain.

Au fil des pages, se mêle à la méditation sur les rapports père-fils une réflexion sur le poids de l’histoire, sur le sentiment de culpabilité et le sens de la responsabilité que beaucoup de survivants transmettent à leurs enfants. « Voilà ce que je crois, explique le narrateur. Nous pardonnons à nos parents leurs sacrifices, pour autant qu’ils ne soient pas faits en notre nom. Pour mon père, il n’y avait pas d’autre nom que le mien, ce nom qu’il m’a donné et qui est aussi celui de la patrie qu’il avait abandonnée. Son sacrifice total l’a rendu esclave des circonstances. Je n’étais pas à la hauteur de tout cela. »

Certains des amis et professeurs du narrateur s’étonnent qu’il n’écrive pas davantage sur le Vietnam. « La littérature ethnique, c’est sensas », lui affirme avec désinvolture un enseignant. « Et c’est important. » Un camarade lui fait cependant remarquer : « Je sais que ce n’est pas bien de le dire, mais c’est pour ça que ton travail ne me déplaît pas. Tu pourrais te contenter de simplement écrire sur les boat people vietnamiens », mais « tu préfères écrire sur des vampires lesbiennes, des assassins colombiens, des orphelins d’Hiroshima ou des peintres new-yorkais souffrant d’hémorroïdes ».

Le poids de l’histoire

C’est, bien sûr, précisément ce que fait Nam Le dans ce recueil. Certaines de ses tentatives de ventriloquisme – ainsi son croquis d’un peintre new-yorkais malade qui s’apprête à revoir sa fille pour la première fois depuis dix-sept ans – sonnent parfois un peu faux, comme des exercices d’atelier d’écriture. Mais, le plus souvent, son empathie pour les personnages et son style à la fois lyrique et poignant confèrent aux portraits de Nam Le une immense force.< /p>

Il se met dans la peau d’une jeune Américaine en visite à Téhéran, comparant- sa vie faite de déceptions amoureuses et de satisfactions professionnelles à celle d’une amie iranienne qui a choisi de consacrer la sienne à la dissidence politique. Il se met dans la peau d’un adolescent australien se préparant à affronter un rival amoureux, au moment même où il doit faire face à la mort imminente de sa mère malade. Et, dans les deux dernières nouvelles, il raconte à quoi cela ressemble de vivre au quotidien avec la guerre du Vietnam qui gangrène chaque relation humaine et bouleverse chaque destinée. Il le fait dans la nouvelle « Le bateau » de façon directe, avec des effets dévastateurs ; dans « Amour et honneur… », il procède plus implicitement, esquissant une histoire merveilleusement obsédante qui en dit aussi long sur les rêves et les fardeaux familiaux que sur le poids de l’histoire.

1| Soupçonné d’être un repaire de l’armée nord-vietnamienne, le village de My Lai 
a été le lieu d’un massacre perpétré par une compagnie de soldats américains le 16 mars 1968. 347 à 504 civils y auraient été tués, selon les estimations américaines.

Un article de Michiko Kakutani, paru dans le New York Times et publié dans le hors-série de Books « Tour du monde des bestsellers »

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