Derrida plaisait beaucoup aux étudiantes américaines (et vice versa). « On peut dire ce qu’on veut, le type avait vraiment l’air cool. Pommettes saillantes, yeux malicieux et ophidiens, et cette touffe de cheveux blancs – il aurait pu être un chanteur pop, le Sacha Distel de la déconstruction sémiotique », se pâme Christopher Bray dans The Critic Magazine. Le philosophe français est en effet devenu l’emblème de la French Theory outre-Atlantique ; et la déconstruction, son concept phare, sommairement brandi comme un appel à la rébellion contre la culture occidentale, a contribué à mettre le feu aux campus californiens à la fin des années 1970. Les jeunes contestataires arboraient des tee-shirts floqués d’une caricature de Derrida. Woody Allen intitulera même un de ses films Deconstructing Harry (Harry dans tous ses états). Et, comme le philosophe était réputé illisible, y compris en France, on pouvait l’invoquer sans se donner la peine de le lire.
Mais comment un jeune enseignant presque inconnu à domicile était-il devenu en Amérique « le roi Babar du postmodernisme », selon les mots du philosophe-romancier australien Peter Salmon, qui vient de lui consacrer une biographie très bien accueillie, « Un événement, peut-être » ? Grâce précisément à l’événement en question : un colloque international sur le structuralisme, en 1966, à l’université Johns-Hopkins de Baltimore, où la quasi-totalité des figures françaises des sciences humaines était présente. Derrida, lui-même un peu là par raccroc, était intervenu en dernier devant un auditoire épuisé. Mais, comme le déplorerait plus tard l’organisateur de la conférence, il avait en une demi-heure « pulvérisé les colonnes du temple structuraliste ». Dans The New Statesman, John Gray explique en effet que « pour le structuralisme, la signification d’un texte ne repose pas sur les notions d’auteur et d’intention mais sur le système de signes au sein duquel le texte est produit […]. Or Derrida avait fait valoir que ces systèmes contenaient des éléments contradictoires qui débouchaient sur des apories ». Le structuralisme n’était pas mort sur le coup, non ; mais, « en tant que mythe romantique imposant une méthode d’analyse universelle à tous les champs de la connaissance humaine », écrit Julian Baggini dans Prospect, le projet structuraliste chutait de son piédestal. L’heure du poststructuralisme, nouvelle obédience du postmodernisme, avait sonné. La déconstruction se retrouvait propulsée sur le devant de la scène américaine, tandis que lui-même s’embarquait dans ce que Peter Salmon décrit comme « une vigoureuse carrière transatlantique ».
Et pourtant, quel malentendu ! « Derrida n’a jamais été postmoderniste. Il partageait certes la méfiance du mouvement envers les grandes explications qui prétendent gommer la complexité du monde réel dans une approche unique et volontiers simplificatrice. Mais à son point le plus extrême, le postmodernisme conduit à l’impossibilité de la vérité, au relativisme, à l’indéterminisme radical », corrige Julian Baggini. Or la déconstruction, elle, se contente de « postuler que le contexte est tout, ce qui implique que la signification d’un texte est instable, contingente, indéterminée, multiple », précise John Gray. « La déconstruction n’est pas destructrice », confirmait Derrida, qui disait ne pouvoir déconstruire que les ouvrages qu’il aimait. Affirmant l’absolue primauté du texte sur l’auteur et le reste (« Il n’y a pas de hors-texte »), il proposait de soumettre celui-ci à « une analyse rigoureuse de ses spécificités, attentive aux implications et aux sédiments historiques gisant au sein du langage », pour reprendre les termes de Julian Baggini. « Mais, ironise Peter Salmon, pour des étudiants de premier cycle sournoisement iconoclastes, il y a là quelque chose de manifestement séduisant : les livres peuvent signifier tout ce qu’on veut qu’ils signifient. La déconstruction sape la notion même de littérature. Mieux encore, elle permet aux critiques de se prétendre plus importants que les auteurs qu’ils déconstruisent ! » Au fil des années, la déconstruction s’appliquerait à l’ensemble des sciences humaines, et la pensée derridienne s’épanouirait en une floraison d’autres concepts un peu opaques mais plaisamment nommés : « métaphysique de la présence », « logocentrisme » (bientôt radicalisé en « phallogocentrisme »), « destinerrance », « archi-trace », « phonocentrisme », « auto-affection », « itérabilité », « hantologie », sans oublier la célèbre mais énigmatique « différance ».
Sans surprise, la vindicte contre Jacques Derrida croîtra dans son pays à proportion de son succès outre-Atlantique. On dénigrera sa gouroutisation, sa starisation, on l’accusera de charlatanisme (à noter que Derrida lui-même, selon son biographe, souffrait d’une sorte de syndrome de l’imposteur). On dénoncera aussi – non sans raison – le caractère « foncièrement incompréhensible de sa prose », dit Peter Salmon. « Une prose d’une élégante impénétrabilité, ajoute-t-il, qui ne cesse d’être turgide que pour devenir turbide […]. Quand Derrida assimile le style littéraire de Rousseau à de la masturbation, sous sa plume c’est un compliment. » Christopher Bray assène encore que, comme pour la physique quantique, « si l’on prétend comprendre Derrida, c’est qu’on ne l’a pas compris ». Julian Baggini, lui, se montre plus indulgent et va jusqu’à considérer les « obfuscations » de Derrida comme « inhérentes à sa philosophie […] car elles servent à souligner combien certaines notions sont impossibles à clarifier et donc à mettre leur complexité en exergue ». D’autres coups portent plus profond. Dans The Guardian, le philosophe Daniel Dennett a ainsi accusé le postmodernisme d’avoir encouragé « le cynisme à l’égard de la vérité et des faits ». Ce qui aurait même pu conduire, soutient la critique littéraire du New York Times Michiko Kakutani, à l’élection de Trump. Derrida a parfois été présenté comme un nihiliste (mais « d’un nihilisme rigolard », tempère Andrew Hussey dans The Critic), ou comme un promoteur du relativisme moral et un corrupteur de la jeunesse. D’ailleurs Anders Breivik, l’auteur du grand massacre de 2011 en Norvège, a rendu spécifiquement Derrida coupable d’avoir « endoctriné la nouvelle génération ». Enfin, cette démonétisation a sans doute culminé avec la lettre publiée en 1992 dans The Times par dix-huit philosophes de tous pays s’indignant que l’Université de Cambridge songe à conférer à Derrida un doctorat honoris causa. Leur argument : même si l’on discerne dans son œuvre « des traces de philosophie », celle-ci n’est pour l’essentiel qu’une suite de « farces et d’astuces confinant au dadaïsme […] indignes de la philosophie française ». Mais ces vindicatifs gardiens du temple n’avaient sans doute pas vraiment lu l’œuvre de leur confrère, car ils lui attribuent l’un des rares jeux de mots conceptuels qu’il n’ait pas inventés, « logical phallusies ». Quoi qu’il en soit, l’université passa outre et décida de décerner à Derrida son doctorat honoraire par 336 voix contre 204.
On peut comprendre que les dix-huit imprécateurs n’aient pas lu tous les textes de Derrida, sans conteste l’un des philosophes les plus prolifiques avec un corpus dépassant les 80 livres. Dommage, toutefois, qu’ils n’aient pas eu le livre de Peter Salmon sous la main. Ils se seraient en effet aperçus que la pensée de Derrida, loin du « nihilisme cognitif » dont on lui fait grief, poursuit à travers ses concepts acrobatiques et ses formulations fuligineuses un but parfaitement respectable philosophiquement : celui, écrit Omar Sabbagh dans Philosophy Now, de recourir « à la “technique” [de la déconstruction] non pas pour critiquer la métaphysique mais pour procéder à l’intérieur même de celle-ci à une sorte de maïeutique, de dévoilement, d’élucidation, de révélation de ce qui a toujours été là. Et la maïeutique n’est pas un acte de violence mais de délivrance ». Omar Sabbagh se réjouit aussi que cette biographie « parvienne à humaniser un penseur de grande envergure […] en montrant au passage combien une pensée peut être puissante lorsqu’elle est radicale ». Peter Salmon a en effet écrit non pas une biographie classique – il en existait déjà une, magistrale, celle de Benoît Peeters1 – mais une biographie intellectuelle, qui permet de retracer la trajectoire d’une « philosophie d’une cohérence remarquable à travers le temps », depuis ses racines profondes dans d’autres pensées – Husserl, Heidegger, Hegel, Freud, Marx, Levinas, Nietzsche – jusqu’à ses ramifications déconstructrices les plus insolites. « Les Français dédaignent ce type d’analyse, ironise au passage Andrew Hussey, qu’ils qualifient de “bio à l’anglo-saxonne” – avec l’idée sous-jacente que les anglophones sont trop bornés ou trop simplistes pour relater une vie d’écriture avec une authentique subtilité philosophique. » Mais Peter Salmon mérite la reconnaissance, en France comme ailleurs, de tous les fans de Derrida – d’abord parce qu’il contribue à tirer leur héros de l’opprobre ou de l’incompréhension, sinon de l’oubli ; ensuite parce qu’il leur épargne d’avoir à le lire.
— J.-L. M.