La « narcocratie » afghane

Il y a trente ans, jour pour jour, les troupes soviétiques envahissaient l’Afghanistan. Depuis, la guerre n’y a jamais vraiment cessé. Aujourd’hui, le pays est toujours en proie aux troubles, la corruption y est généralisée. Son économie repose de plus en plus sur une culture illégale : celle de l’opium. Le dernier ouvrage de la journaliste Gretchen Peters, Seeds of Terror. How Heroin is Bankrolling the Taliban and al Qaeda (« Graines de terreur. Comment l’héroïne finance les talibans et al-Qaida ») analyse ce phénomène.

Les sous-titres sont trompeurs. La couverture de l’ouvrage annonce une analyse des liens entre la guérilla afghane et le commerce de la drogue – le pays produit plus de 90 % de l’opium mondial. Mais les véritables révélations de cette enquête portent sur le rôle que joue dans le trafic le pouvoir en place. « Si les talibans et leurs alliés gagnent des millions avec le trafic de drogue, écrit l’auteur, mes interlocuteurs l’affirment unanimement : les membres du gouvernement d’Hamid Karzaï en gagnent encore plus. »

Le constat est troublant pour les États-Unis et l’OTAN, qui se sont longtemps efforcés de présenter Karzaï comme le rempart de la fragile démocratie afghane. D’autant que les États-Unis semblent avoir tardé à prendre la mesure du phénomène. Comme le relève Ian Chesley, qui rend compte du livre dans la Far Eastern Economic Review, « dans les années qui suivirent la chute des talibans [en 2001], les États-Unis n’avaient quasiment aucune stratégie de lutte contre la drogue. On se souvient de Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense de Bush, déclarant que l’armée américaine ne prendrait pas part à la lutte contre le trafic. Cette mission fut déléguée aux Britanniques », dont les moyens étaient insuffisants.

De nombreux responsables politiques ont donc pu tirer profit, en toute impunité, du commerce de l’opium. Chesley cite l’exemple d’« un ancien gouverneur du Helmand [dans le sud du pays], de loin la principale région productrice, trouvé en possession de plusieurs tonnes de drogue ; pour le mettre à l’abri de poursuites judiciaires, le président Karzaï l’a nommé à la Chambre haute du Parlement ».

Au terme de cette enquête accablante, Peters appelle de ses vœux une stratégie fondée non sur l’éradication des cultures « qui aurait pour effet de ruiner les petits agriculteurs », mais sur la poursuite « des grands trafiquants, y compris ceux qui occupent des fonctions officielles ». Un souhait en partie exaucé : comme le souligne The Economist, « Richard Holbrooke, le “Monsieur Afghanistan et Pakistan” de l’administration Obama, a annoncé en juin que les États-Unis ne pousseraient plus dorénavant à la destruction pure et simple des plans de pavot, mais au développement de cultures alternatives. »

Petite guerre froide dans le Grand Nord

« La “guerre de l’Arctique” aura-t-elle lieu » ? L’éditeur de Roger Howard n’hésite pas à jouer la carte de l’alarmisme sur son site Internet. Mais Howard lui-même l’affirme dans le Times : « Les cinq pays arctiques – États-Unis, Russie, Norvège, Canada et Danemark (Groenland) – se hâtent aujourd’hui d’affirmer leur souveraineté sur certaines zones, jusqu’alors non revendiquées, d’un des derniers territoires vierges de la planète ».

À l’origine de cet intérêt, la fonte des glaces due au réchauffement climatique, qui laisse entrevoir la possibilité d’exploiter les immenses ressources naturelles de la région. Le sous-sol arctique recèlerait « 13 % des réserves pétrolières encore non découvertes dans le monde, et 30 % des réserves de gaz naturel – sans compter les métaux précieux tels le minerai de fer, l’or, le zinc et le nickel », énumère Howard dans le Telegraph.

Même si « d’importantes inconnues » continuent de planer sur « l’exploitation et le commerce » de ces richesses – notamment parce que la fonte ne sera sans doute pas uniforme –, « les “cinq” savent que de nouvelles techniques pourraient bientôt rendre concevable ce qui n’est encore que de l’ordre du rêve ». Voilà pourquoi les Russes ont planté en 2007 leur drapeau par 4 000 mètres de fond sous la banquise, et affirment vouloir faire de l’Arctique leur « base stratégique de ressources ». Sans oublier l’enjeu sécuritaire : la Russie s’inquiète de voir l’océan Arctique devenir aisément navigable, lui imposant une quatrième frontière à protéger d’éventuelles attaques navales. « Les deux éléments – ressources naturelles et stratégie – se conjuguent désormais, estime Howard, pour enflammer la question qui alimente une controverse politique croissante : “Qui gouverne ?” ».

La renaissance de Keynes

Keynes n’en finit pas de renaître de ses cendres. On croyait sa « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de l’argent » plus ou moins ensevelie sous les écrits des monétaristes, et balayée par le déferlement du culte du marché. Mais voici qu’elle ressurgit en pleine gloire, dépoussiérée et enrichie du confort que les récents événements sont venus lui apporter. Du coup, le thuriféraire numéro un du génial économiste, Lord Skidelsky (qui a d’ailleurs été anobli pour cela), reprend lui aussi du service.  Dans son dernier livre opportunément titré « Le Retour du maître », il montre que les théories keynésiennes sont plus que jamais d’actualité, et que c’est pour les avoir ignorées que les économistes contemporains se sont laissé surprendre par les catastrophiques divagations dont nous subissons pleinement les conséquences. 

Keynes doit sa vigoureuse réhabilitation au démenti cinglant que la crise vient d’apporter à deux des principales clés de voûte de la pensée postkeynésienne : que les marchés sont rationnels, et que les gouvernements n’ont rien de mieux à faire que de laisser faire. Le sacro-saint marché, comme nous le redécouvrons, est régi par l’incertitude, les « instincts animaux » de l’homme (lire à ce propos l’article de John Gray « Le problème, c’est qu’on ne peut pas prévoir ! », dans le n°11 de Books, en kiosque depuis le 22 décembre), l’irrationalité ; et sans l’intervention massive des banques centrales et les plans de relance, nous serions bien mal en point. Les nombreux commentateurs du livre de Skidelsky semblent tous s’accorder sur ce diagnostic.

Ce qui les chagrine, c’est que l’auteur en profite pour discréditer des pans entiers de la science économique contemporaine. Le prix Nobel Paul Krugman regrette ainsi, dans The Observer, que Skidelsky aille jusqu’à recommander une refondation complète de la macroéconomie, qu’il ne faudrait plus approcher que dans le contexte « d’une incertitude irréductible ». « Il est possible de plaider pour une restructuration moins radicale de la science économique que ne le dit Skidelsky », assure-t-il en rappelant notamment la capacité des économistes comportementalistes à analyser la crise. The Economist déplore, lui, que Skidelsky mette en avant le dédain de Keynes pour les mathématiques, et juge ses recommandations d’une « superficialité décevante ».

D’autres – notamment Edmund Conway dans le Telegraph – trouvent que l’auteur, après avoir brillamment relégitimé les théories keynésiennes, nous laisse sur notre faim concernant « ce que le Maître aurait prescrit s’il était encore des nôtres aujourd’hui».

On comprend la frustration de tous ces nouveaux convertis, car, comme le souligne Dwight Garner dans le New York Times, bien des aspects de la pensée de Keynes sont encore aujourd’hui « notoirement impénétrables ».

Pandémie

« La pandémie de grippe H1N1 est "en pleine accélération" en France, a prévenu la ministre de la Santé Roselyne Bachelot, lors d’une visite du collège Jules-Romains à Paris (VIIe arrondissement).  […] Le début […]  des vaccinations en collèges et lycées "se passe dans
une période de pleine accélération de la pandémie, avec un nombre de
cas graves également en augmentation et de cas, hélas mortels, aussi en
pleine augmentation", a déclaré la ministre ».

Un mois après cette déclaration, faite le 25 novembre (dépêche Reuters
reprise par le site Nouvelobs.com), force est de constater que c’était
du pipeau. Et que la ministre, soit le savait, soit était manipulée. Il
n’y a pas de pandémie, il n’y en a pas eu et, selon toute
vraisemblance, il n’y en aura pas.

Utilisé en anglais comme adjectif depuis 1666 (« pandemic ») et en
français depuis  1752, le mot « pandémie », formé des mots grecs
« pan » (tout) et « démos » (peuple) est une épidémie qui menace toute
la population. En l’occurrence, nous savons maintenant que la « pandémie » de grippe « porcine » H1N1 a moins tué que la grippe saisonnière habituelle. Pas de quoi fouetter un cochon.

Existait-il  au moins un risque sérieux de pandémie, justifiant qu’on
sonne le tocsin ? Beaucoup en doutent. Je donne ici le point de vue du
professeur Philippe Even, ancien doyen de Necker, qui m’a autorisé à le citer :

« Les décisions à prendre en avril et mai étaient difficiles et
certains diront qu’il valait mieux un excès de précautions qu’une
absence de précautions –  jusqu’à acheter ces corbillards et camions
frigorifiques (dont plus personne ne parle), qui avaient tant manqué en
juillet 2003.

« Les premiers travaux expérimentaux avec ce virus menés sur le furet
(l’animal d’expérience traditionnel dans la grippe) publiés en juin,
pouvaient inquiéter, puisque le virus était capable de descendre jusque
dans les alvéoles du poumon, alors que le virus de la grippe
saisonnière s’arrête plus haut, dans la trachée et les bronches. Cela a
participé de l’affolement initial.

« Mais les réactions de l’OMS et plus encore de Mme Bachelot ont été dès le début excessives.

Le professeur Even précise :

« En juin, il était clair que cette grippe se propageait un peu plus
vite que la grippe saisonnière, mais qu’elle n’était probablement pas
plus dangereuse. C’est devenu certain dès le mois d’août. Dès lors, l’achat de 94 millions de doses d’un vaccin qui n’existait pas encore
(plus préemption sur 30 millions d’autres), 2 ou 3 fois plus que tous
les autres pays, était totalement délirant, mais, j’en suis convaincu
au niveau ministériel, d’une totale honnêteté.

   « Il est aujourd’hui démontré que cette grippe se diffuse beaucoup
moins vite qu’on ne l’avait craint, arrive plus vite qu’on ne le
pensait au pic de contamination et qu’elle n’est pas plus grave que les
« grippettes »
évoquées par le Pr Bernard Debré (les derniers chiffres
américains donnent un mort pour 10.000 ou 20.000 malades).

« Le Ministère trafique aujourd’hui les chiffres en annonçant 150 ou
200 morts sans avoir la preuve de la responsabilité indirecte du virus
et presque tous à 4 à 8 exceptions près, chez des malades d’une
extrêmes fragilité, où le virus n’a été que la goutte d’eau qui fait
déborder le vase.

« Je pense par ailleurs que, d’une façon générale, la vaccination
antigrippale est un mythe
, qu’elle ne protège pas du tout (étude
japonaise) ou peu, ne réduisant guère la durée de maladie et ne
réduisant la mortalité que d’un facteur minuscule, au plus 30% des cas
et probablement beaucoup moins.

«  Je pense cependant que la vaccination antigrippale n’a pas de toxicité significative.

«  Concernant le Tamiflu ou son équivalent le Relenza, ce sont des
médicaments efficaces s’ils sont pris dans les 18 première heures de la
contamination (pas des symptômes). Or ce n’est jamais le cas. Au-delà,
l’efficacité est nulle. Le dossier Roche [du nom du groupe pharmaceutique suisse qui produit le Tamiflu] est masqué et trafiqué, et le
médicament d’une haute toxicité s’il est pris plus de 3 jours
(au point
qu’un article du Lancet parle d’une urgence iatrogénique contre
laquelle il faut réagir immédiatement).

« L’opération Bachelot coûte tout compris 1,7 milliard d’€, soit 2
à 3 fois le déficit des hôpitaux et 2 à 3 fois le budget de l’INSERM. »

Venise, l’insubmersible

Quoi de neuf sur Venise ? Rien, commente Mary Hoffman dans The Guardian à propos d’un nouveau livre consacré à la cité des Doges : « Personne ne la visite jamais pour la première fois, nous en sommes tous déjà imprégnés ». Alors, Peter Ackroyd a pris le parti d’aller à rebours des images attendues. Pas de masques ni de gondoles glissant sur l’eau, pas de mandolines jouant du Vivaldi.

En lieu et place de la Venise romantique connue de tous, Ackroyd dépeint une ville constamment en péril, qui se définit moins par les merveilles que nous lui connaissons que par son « incroyable capacité à survivre », analyse Jonhatan Keates dans The Spectator. Une cité complètement artificielle, fondée au VIe siècle par des exilés qui exploitaient le sel de la lagune. Mais ce n’est qu’au IXe siècle, lorsque le corps de Saint-Marc y fut ramené d’Alexandrie, que Venise prit son importance symbolique.

 

« Une ville ambivalente, mi-eau mi-terre, entre l’Europe et l’Orient, le catholicisme et l’orthodoxie, le chrétienté et l’islam », note le critique du Guardian. C’est précisément ce statut particulier qui valut à Venise tant de convoitises. Mais aujourd’hui, remarque, de son côté, Jonhathan Keates, « le danger ne vient plus de Génois en maraude ni des Turcs mais de timides bureaucrates corrompus, des ravages du tourisme de masse et de la mer, celle-là même que les Doges épousèrent symboliquement à l’Ascension ».

Que faire de son enfant ?

Po Bronson, l’auteur du bestseller Que faire de sa vie s’attaque, avec Ashley Merryman, à une nouvelle question d’importance : que faire de son bébé lorsqu’on le ramène pour la première fois chez soi ? Une question chère aux jeunes parents auxquels la connaissance ancestrale des fondamentaux de l’éducation ne se révèle pas comme par magie. « L’essentiel est d’oublier les idées communes à propos du comportement des enfants pour se fier aux récentes découvertes des sciences sociales, pour la majorité contre-intuitives », commente Pamela Paul dans le New York Times.

Il est ainsi inutile de réveiller son adolescent de seize ans à sept heures du matin, il n’en suivra ses cours que plus mal. Chercher à aiguiser les facultés sociales de son enfant en lui lisant Petit ours brun est une noble intention, bien que cela risque plutôt de lui fournir de nouvelles idées pour tourmenter son petit frère. Et ceux qui utilisent avec soin des euphémismes tels que « personnes de couleur » en pensant inculquer la tolérance à leur chérubin s’illusionnent. « Prétendre que les races n’existent pas laisse les jeunes enfants se forger leur propre opinion – souvent raciste », note la critique. Enfin, les enfants que l’on couvre de louanges ont tendance à se laisser aller, alors qu’ils se dépassent s’ils sont encouragés à fournir de nouveaux efforts.

Tout cela est vrai, mais pas nouveau, objecte la critique du New York Times pour qui « le livre révolutionne peut-être moins la parentalité qu’il ne révolutionne les livres sur la parentalité ». Un peu trop convaincus par leurs sources académiques, les auteurs « décrivent des études psychologiques et des projets de recherche comme s’il s’agissait d’expériences de chimie », estime-t-elle, alors que la psychologie est loin d’être une science exacte. Et l’histoire des livres sur l’éducation montre que les outils d’analyse d’aujourd’hui seront dépassés demain. Ce qui fait le succès de ce livre, ce ne sont dont pas ses idées révolutionnaires mais, selon Pamela Paul, la capacité de Bronson à construire des ouvrages « qui parlent aux lecteurs de ce qui les intéresse le plus : eux-mêmes ».

Barrière de séparation israélienne

Comment les wikipédistes ont-ils abordé un sujet aussi délicat et controversé que la barrière de séparation construite par Israël en Cisjordanie ? Avec un visible souci d’apparaitre neutres, impartiaux, qui n’a pas totalement réussi à dissimuler, au fil des 28 000 signes consacrés à cette gigantesque entreprise, une série de dérapages ou d’approximations dont on pourrait discuter longtemps la bonne ou la mauvaise foi.

Fâcheux présage : une erreur grossière surgit dès le 2ème paragraphe (article lu le 21 décembre 2009).  La Cour internationale de justice, indiquent les wikipédistes,  a jugé en 2005 cette construction contraire au droit international. La Cour internationale de justice de la Haye, organe judiciaire de l’ONU, a bien rendu un avis déclarant le mur illégal au regard du droit international et demandant à Israël son démantèlement, mais c’était le 9 juillet 2004…

A cette occasion, les wikipédistes font d’ailleurs une curieuse observation : ils notent en effet, comme au passage,  que « la Cour internationale de justice ne s’est jamais exprimée sur les autres barrières de séparation construites dans le reste du monde ». Cette remarque n’est en réalité ni aussi anodine ni aussi judicieuse qu’elle en a l’air. D’abord parce qu’elle fait écho, sans le mentionner, à un soupçon largement répandu dans l’opinion publique israélienne, selon lequel l’ONU et ses agences ou organes seraient a priori hostiles à l’Etat hébreux – c’est ce que l’on vient de le voir avec le rapport Goldstone sur les opérations militaires à Gaza en décembre 2008 et janvier 2009, ressenti comme une agression contre Israël.

Ensuite parce que les wikipédistes oublient ou font semblant d’oublier qu’il existe une différence majeure entre le mur/barrière construit par Israël et la plupart des autres murs. Certes, les Etats-Unis, le Pakistan, l’Inde et la Corée du Sud ont construit des murs ou des barrières le long de leurs frontières, mais ils les ont érigés à l’intérieur de leur territoire, alors que le mur construit par Israël est construit à l’extérieur du territoire israélien, tel qu’il est reconnu par le droit international, et à l’intérieur du territoire palestinien occupé depuis 1967 par l’armée israélienne. Ce qui fait, on l’admettra, une différence et explique l’intérêt et la saisine de la Cour internationale de justice.

Les wikipédistes n’ignorent pas qu’une ligne tracée lors des accords d’armistice signés en 1949 entre Israël et les armées arabes sépare l’Etat d’Israël de la Cisjordanie, conquise et occupée en 1967 par Israël. Cette ligne figurée sur le sol, ici et là, par des plots de ciment, a été baptisée la Ligne verte. Elle représente au regard du droit, la frontière occidentale du territoire palestinien occupé de Cisjordanie, appelé à devenir la majeure partie d’un futur Etat de Palestine.

Cette frontière –Israël et les Palestiniens en conviennent – pourra, dans le cadre de négociations de paix, faire l’objet de modification acceptées par les deux parties. Telle qu’elle est aujourd’hui, elle mesure environ 320 km. Ce chiffre – qui ne figure pas dans l’article consacré par Wikipédia à la barrière de séparation – est pourtant d’une importance capitale. C’est en le comparant à la longueur du tracé de la barrière (entre 709 et 730 km, selon les sources) qu’on mesure la caractéristique essentielle de cette construction : loin de suivre la frontière, pour la protéger, elle dessine à l’intérieur du territoire palestinien d’immenses méandres, dont certains ont plus de 20 km de profondeur.

Ce qui pose la question de la fonction exacte du mur. S’il avait été construit, comme l’affirme le gouvernement israélien pour protéger son territoire des incursions des terroristes venus de Cisjordanie, il aurait pu être érigé du côté israélien de la Ligne verte, et la suivre du nord au sud. Comme le font observer les officiers de réserve et anciens fonctionnaires des services de sécurité réunis au sein du Conseil pour la paix et la sécurité, un tel mur – une telle barrière – auraient été infiniment moins coûteux à construire, et plus facile à surveiller s’il avait été deux fois plus court

Pourquoi, dans ces conditions, avoir construit cet interminable dispositif de séparation de plus de 700 km ? Pour contourner et annexer de fait au territoire israélien, la majeure partie des blocs de colonies et plus de 80% des colons. Comme l’a admis en août 2007, lors d’une émission de radio un ancien ambassadeur d’Israël, face à l’auteur de ces lignes : pour remplacer « l’ancienne frontière » qu’est la Ligne verte.

Evoquant « la controverse sur les objectifs de la barrière », les wikipédistes rappellent les conditions historiques de sa création  et citent le discours officiel israélien : « le message des autorités israéliennes, écrivent-ils, est systématiquement que l’unique objectif de la barrière est la sécurité des Israéliens. Le nombre croissant d’attentats-suicides à la fin du mois de septembre 2000 et depuis le début de l’intifada al-Aqsa justifie ces mesures sécuritaires. Le gouvernement d’Israël recense alors plus de 1000 victimes tuées dans ces attentats. »

Que l’explosion de l’intifada al-Aqsa le 28 septembre 2000, puis la vague de terrorisme suicidaire qui a suivi ait joué un rôle clé dans la décision de construire la barrière, c’est un fait historiquement établi. Mais peut-être, s’agissant d’un sujet aussi délicat, faut-il consacrer un peu de temps à l’examen des chiffres. Entre le 28 septembre 2000 et le 1er janvier 2001, 40 Israéliens – selon les statistiques de l’organisation israélienne de défense des droits de l’homme B’Tselem– ont été tués. En 2001, le chiffre des victimes israéliennes a atteint 188 morts et 420 en 2002. En d’autres termes, lorsque la décision de construire le mur a été prise et la première pierre posée le 14 juin 2002, moins de 650 Israéliens avaient été tués. C’est beaucoup. C’est trop. Mais pourquoi avancer le chiffre de 1000  morts (civils et militaires) qui n’a été atteint qu’à la fin de 2008 ? Et pourquoi ne pas rappeler aussi que pendant la même période, les pertes de l’autre camp se sont élevées à 4850 morts ?

Le mur a-t-il sauvé des vies ? Selon une étude du ministère israélien des Affaires étrangères, indiquent les wikipédistes, 17 attaques suicides avaient été commises entre avril et décembre 2002. « En 2003, alors que la barrière était construite, 5 attaques suicides ont été commises par des terroristes infiltrés » poursuit le document. Une simple vérification aurait permis aux wikipédistes de constater qu’en 2003, la barrière était très loin d’être achevée – elle ne l’est toujours pas fin 2009. Sa longueur, dans le nord de la Cisjordanie était alors d’environ 200 km. Rien n’empêchait les terroristes de contourner la barrière par le sud.

Une chose est indiscutable
 : l’existence de la barrière  et/ou du mur sur une partie au moins du territoire de la Cisjordanie a compliqué la vie des terroristes en les contraignant à des parcours plus longs pour trouver un point d’entrée en Israël, donc en multipliant, pour eux, le risque d’être interceptés lors d’un contrôle volant ou au passage d’un check-point. Mais à ce jour aucun terroriste n’a été arrêté au pied du mur.

Ni le colonel Dany Tirza – l’architecte du mur – ni Avi Dichter, ancien ministre de la sécurité, interrogés par l’auteur de ces lignes en 2006, ne disposaient de statistiques permettant de faire le tri entre les différentes explications possibles de la réduction du nombre d’actes de terrorisme. Comment savoir, par exemple quelle était la part réelle de la présence de la barrière et celle des trêves successives négociées par le premier ministre puis président palestinien Mahmoud Abbas à partir de 2004, avec les organisations armées ? Enfin, et surtout, répétons-le, s’il s’agissait uniquement d’intercepter les terroristes, pourquoi ne pas avoir construit une barrière moins coûteuse et plus facile à surveiller le long de la Ligne verte, en territoire israélien ?

Les nouveaux Siciliens contre Cosa Nostra

L’été 2007, à Palerme et dans toute la Sicile, fut marqué par une recrudescence du racket et des violences de la mafia contre les commerçants et entrepreneurs qui refusaient de payer le pizzo, l’« impôt » mafieux traditionnel. Parmi les réfractaires, Rodolfo Guajana : il perdit 2 000 mètres carrés de bâtiments et 1,5 millions d’euros de marchandises dans l’incendie criminel de son entreprise. Guajana lança alors un cri d’alarme dans les pages du « Journal de Sicile », qui ne tarda pas à être entendu : en septembre 2007, à l’initiative du président du patronat, une réunion inaugurait une ère nouvelle. Non seulement les hautes autorités de la Confindustria condamnèrent le paiement du pizzo, mais elles ordonnèrent la radiation de tous les entrepreneurs qui le payaient.  Le livre des deux journalistes Serena Uccello et Nino Amadore, L’isola civile (« L’île civile »), veut y voir une nouvelle étape, cruciale dans l’histoire italienne de ces dernières décennies.

Certes, la mobilisation de la population contre les exactions mafieuses en Sicile ne date pas d’aujourd’hui. Depuis les années 1980, la société civile, les institutions (la magistrature, les forces de l’ordre), l’Eglise, et parfois le pouvoir politique, ont agi contre la mafia, mais cet esprit de révolte n’avait encore jamais pénétré les sphères du pouvoir économique.

Pour Serena Uccello et Nino Amadore, il y a d’abord à l’origine de ce new deal sicilien une nouvelle génération d’entrepreneurs cosmopolites, ayant étudié à l’étranger et détachés de tout « sicilianisme ». La multitude de firmes aux prises avec un marché internationalisé constituerait le deuxième facteur : il leur est impossible d’acquitter « l’impôt local traditionnel », sans perdre en compétitivité. A tout cela s’ajoute la fin de l’hégémonie, au sein de la Confindustria sicilienne, des entrepreneurs du bâtiment, plus enclins que d’autres à traiter avec la mafia, dont ils sont particulièrement dépendants. On ne saurait enfin oublier les actions éducatives menées dans les écoles auprès des nouvelles générations, ni le rôle joué par des associations citoyennes comme « Addiopizzo », dont la stratégie se base sur « la consommation critique ». Le label Addiopizzo est décerné aux commerçants qui ont dénoncé le racket ou ne l’ont toujours refusé – après examen par une commission de garantie – et invite les consommateurs à fréquenter ces magasins.

Pour Nando Dalla Chiesa, dans L’Indice dei libri del mese, L’isola civile est un livre écrit par deux journalistes qui, « comme beaucoup de ces entrepreneurs, représentent, la génération de la rupture, celle qui est entrée dans le monde adulte avec une nouvelle sensibilité de citoyen ». «  Ce livre ne tombe jamais dans le piège d’une rhétorique de l’héroïsme, mais insiste sur la conscience et la détermination ‘’simple’’ et lucide des protagonistes au quotidien ».

Le mot du mois

« Le livre ne fait pas le poids face aux écrans. Je pense que la lecture des romans aura un caractère cultuel, pratiqué par un nombre de gens voisin de celui des lecteurs de poésie latine ».

Philip Roth

Philip Roth, The Guardian, 26 octobre 2009.

L’Afrique piégée par ses élites

Depuis l’ouvrage pionnier de l’agronome français René Dumont, L’Afrique noire est mal partie, paru en 1962, le décryptage des maux de l’Afrique est devenu un exercice de style
auquel les Africains s’adonnent volontiers. Dernier livre du
genre, celui de Moeletsi Mbeki, commentateur politique sud-africain et frère de l’ancien président, Thabo Mbeki. L’opus, intitulé Architects of Poverty (« Les architectes de la pauvreté »), est remarquable car il « maintient une ligne fermement indépendante, se distançant souvent de son frère homme politique », juge Kaye Whiteman dans le Business Day nigérian.

Architects of Poverty pointe du doigt la responsabilité des élites dans la pauvreté des populations africaines. L’auteur n’hésite pas à critiquer l’ANC qui, depuis son arrivée au pouvoir en Afrique du Sud en 1994, a favorisé la mise en place d’un capitalisme de profiteurs. Les élites ne jouent pas leur rôle d’« entrepreneurs » , mais sont à la recherche « de rentes politiques ». La nouvelle oligarchie noire est selon lui responsable de l’abandon des masses. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que celles-ci aient accordé leur soutien au populiste Jacob Zuma, élu en 2009.

Moeletsi Mbeki s’en prend aussi à la collusion des élites politiques du sous-continent et notamment à la diplomatie « silencieuse » de Thabo Mbeki au Zimbabwe qui a permis à Robert Mugabe de rester confortablement en place. Plus généralement, il pose la question des  formations actuellement au pouvoir en Afrique australe. Anciens partis de libération pour la plupart, ils conservent, au nom du rôle qu’ils ont joué naguère dans la fin de la domination coloniale ou de l’apartheid, une attitude « paternaliste et n’acceptent pas d’avoir des comptes à rendre à leurs électeurs. »

Pourtant, note Kaye Whiteman, l’analyse de Mbeki pêche quelquefois par simplisme, notamment quand il pense impossible toute coopération régionale, ou néglige les mouvements autonomes tels que le commerce informel ou les migrations qui participent à l’intégration du sous-continent.