Porno-choc : la web pornographie en danger

Alors que les Chinois offrent des primes aux dénonciateurs de sites pornographiques, l’Australie vient d’annoncer son intention de filtrer le Net sans limitation explicite du spectre de la censure. Les sites pornographiques « classiques » sont eux aussi visés. Cette décision, la première émanant d’une démocratie occidentale, embarrasse les acteurs de l’Internet et notamment Google qui s’est fendu d’un communiqué.

Au delà de la dimension idéologique de la censure, ces annonces traduisent une évolution économique importante. En effet, dans la phase de déploiement des accès à Internet — et d’équipement des ménages en terminaux numériques — les Etats ont laissé les contenus les plus exotiques circuler sur le net, souvent au mépris des règles de « décence » et de propriété intellectuelle.

Le but était que ceux-ci relèvent l’utilité perçue par le consommateur, c’est-à-dire son consentement à payer pour l’accès, et par là même, l’utilité sociale de l’adoption rapide et généralisée du standard numérique. Les contenus pornographiques, au même titre que les œuvres piratées, ont ainsi contribué à la valorisation de la connexion et de tous les équipements numériques associés. Or, avec près de 70% de la population ayant accès au réseau, cette phase de déploiement est désormais achevée. Les bénéfices du déploiement étant atteints, les nuisances numériques apparaissent plus visibles.

La phase qui s’ouvre correspond à une réévaluation, dans un environnement stabilisé, des coûts et des bénéfices de la numérisation. Parmi les coûts, le contournement de la propriété intellectuelle a alerté les pays ayant des actifs à protéger. Ils ont — cf Hadopi en France — engagé des démarches de rétablissement de l’institution. Mais aussi, les effets de l’exposition précoce des mineurs aux images pornographiques inquiètent les opinions publiques, classiquement demandeuses de censure audiovisuelle. Il est logique que les politiques s’en saisissent et considèrent qu’ils ont plus à gagner à restreindre qu’à tolérer.

Autant en emporte Ben-Hur

Sorti dans les salles en 1959, Ben-Hur, servi par Charlton Heston, fut « la seule production hollywoodienne à figurer sur la liste officielle des films religieux approuvés par le Vatican », rappelle Amy Lifson dans la revue Humanities. « Pourtant, le succès du film n’est rien comparé avec celui du roman original dont il est tiré » : Ben-Hur, une histoire du Christ, publié en 1880 par le général Lew Wallace, souleva une telle vague de ferveur religieuse qu’on le classe volontiers parmi « les livres chrétiens les plus influents du XIXe siècle ». Depuis sa publication, il n’a jamais cessé d’être réédité. « Outre-Atlantique, ses ventes ont dépassé celles de tous les autres livres, à l’exception de la Bible, jusqu’en 1936 ! »… Avant d’être détrôné par Autant en emporte le vent.

Ben-Hur, une histoire du Christ, par Lew Wallace, Gallimard, 1982.

Le chiffre

Lancé en mars 2008, le site Internet savitabhabhi. com, qui publie, en bande dessinée, les aventures érotico-pornographiques de Savita, attire plus de 60 millions de visiteurs par mois. 82e site le plus consulté d’Inde, Savita Bhabhi est devenu la BD la plus populaire du pays.

Canada – Aristote le Grand

Auteure d’un recueil de nouvelles remarqué, l’écrivain de Vancouver Annabel Lyon remporte aujourd’hui un franc succès au Canada avec son premier roman, qui explore « la relation ambiguë d’Aristote avec le jeune Alexandre le Grand » et « réactualise une philosophie du juste milieu et de la mesure pour combattre tous les extrémismes », rapporte The Walrus.

The Golden Mean (« Le juste milieu »), d’Annabel Lyon (Random House Canada, 2009). Non traduit.

Une encyclopédie novatrice de l’Amérique

Une histoire littéraire d’un genre nouveau vient de paraître aux Etats-Unis. L’ouragan Katrina, le film d’un label indépendant Wild Style et la star du porno Linda Lovelace y côtoient Gatsby le magnifique, Moby-Dick et Huckleberry Finn. « Ce n’est pas une encyclopédie mais une provocation, explique Werner Sollors, professeur à Harvard et coordinateur du livre. Nous voulions que les auteurs se surprennent eux-mêmes en écrivant leurs articles ». 

 Le texte consacré à Linda Lovelace ne porte évidemment pas sur son film le plus célèbre, Gorge profonde, précise Laura Miller, qui a lu le livre pour le site salon.com et ne cache pas son enthousiasme, mais sur les mémoires en quatre volumes qu’elle publia par la suite, sur sa carrière et les violences qui l’y auraient amenée. Car « la triste trajectoire de la notoriété de Linda Lovelace illustre notre insatiable appétit pour ce genre de " confessions " ».

Incarner par le texte l’esprit d’une époque, voilà bien la volonté des auteurs de cette encyclopédie littéraire pas comme les autres. Car, à la différence des pays européens, dont l’histoire littéraire remonte bien au-delà de l’ère nationale, les Etats-Unis  sont « une nation littéralement constituée à partir de documents, en particulier la Déclaration d’Indépendance et la Constitution ». Chacun de ces deux textes est d’ailleurs examiné dans le livre, qui fait une large place à la subjectivité des auteurs. Et c’est bien là le point fort de cette histoire littéraire de l’Amérique. « A l’âge de Wikipédia, un livre de référence comme celui-ci doit offrir plus que les faits. Il doit nous expliquer ce que les faits veulent dire, et c’est justement ce que fait A New literary history », commente Laura Miller.

Seul point faible, selon elle, les articles couvrant les quarante dernières années, qui « partent dans tous les sens et dont la qualité est aléatoire, peut-être parce que le sens historique de ces décennies n’est pas encore très clair ». Comme pour donner raison à la critique, Werner Sollors et Greil Marcus ont choisi de ne pas traiter l’élection d’Obama avec un texte original, mais sous la forme d’un collage reprenant quelques passages de son autobiographie, Les rêves de mon père.

Le problème, c’est qu’on ne peut pas prévoir !

Le capitalisme ayant subi l’un de ces chocs qui l’ébranlent périodiquement, les deux dernières années ont donné un second souffle à John Maynard Keynes. Les événements ont montré les limites de la théorie selon laquelle on peut faire confiance à l’économie pour rester stable pour peu qu’on lui laisse quasiment la bride sur le cou. On reparle donc beaucoup du « paradoxe de l’épargne » – les choix rationnels des individus peuvent se révéler collectivement désastreux – et de la nécessité pour l’État de contrecarrer la tendance naturelle du marché à l’anarchie. Keynes est de retour car il avait compris que le capitalisme est très souvent irrationnel. Malheureusement, ceux qui l’invoquent aujourd’hui semblent rarement avoir compris sur quoi se fondait cette conviction.

Le livre d’Akerlof et Shiller fut écrit, pour l’essentiel, avant la crise. On peut cependant y voir une préfiguration du désenchantement actuel à l’égard de la science économique. Selon les auteurs, les théories en vigueur ont le tort de supposer l’être humain beaucoup plus rationnel qu’il n’est. « Ce livre, écrivent-ils, s’appuie sur un nouveau champ de recherches, l’économie comportementale. Il décrit la manière dont l’économie fonctionne réellement quand les gens sont vraiment humains, c’est-à-dire possédés par leurs esprits animaux – si profondément humains. » Les deux auteurs indiquent cinq façons dont ces « esprits animaux » peuvent affecter les comportements.

Premièrement, l’état de l’économie dépend de notre niveau de confiance en l’avenir, mais la confiance « ne relève pas simplement de la prévision rationnelle. C’est le premier et le plus crucial de nos esprits animaux ». Deuxièmement, un souci d’équité « peut l’emporter sur les motivations économiques » : après une tempête de neige, le prix des pelles devrait augmenter, dit le b.a.-ba de la discipline ; mais la plupart des gens considèrent qu’une telle hausse serait injuste (82 % des participants à une enquête).

Troisièmement, la rapacité d’une grande entreprise peut avoir un impact sur l’ensemble de l’économie. Témoin l’affaire Enron. La conviction que ce groupe phare avait agi en toute mauvaise foi a conduit à un « rejet général des marchés financiers ». Quatrièmement, nous prenons souvent nos décisions sans tenir compte de l’inflation : au lieu d’agir pour maximiser notre revenu réel, nous succombons à l’« illusion monétaire ». Enfin, notre comportement est fortement influencé par des fictions, des récits imaginaires dont la logique dramatique pousse à l’action. Ainsi, la bulle Internet de 2000 n’était pas seulement une réaction à l’avènement d’une nouvelle technologie ; elle traduisait une vision du monde, qui incluait la croyance en une nouvelle ère, débarrassée des cycles économiques.

Chacune de ces manifestations de nos esprits animaux atteste que nos comportements sont déterminés par d’autres forces que la raison. Ces réactions doivent être prises en compte dans toute analyse du fonctionnement réel de l’économie, soutiennent les auteurs. Si les experts ont échoué à expliquer tant de crises, c’est parce qu’ils ont interprété l’activité à travers le modèle trompeur de la prise de décision rationnelle. Cette conception du comportement humain leur permet de revendiquer un haut degré de précision pour leur discipline, présentée comme une branche des mathématiques appliquées. Mais la psychologie reste à l’écart de leurs équations.

 

Adam Smith caricaturé

Critique convaincante des excès théoriques de l’économie dominante, Les Esprits animaux est un livre bien argumenté et agréablement écrit. Ce n’est pas pour autant la révolution intellectuelle que prétendent ses auteurs. Le constat que les marchés sont sujets à de violents mouvements d’humeur, des illusions récurrentes et des fictions puissantes est une vieille idée. Charles Mackay l’avait exposée dans ses Mémoires sur la folie des foules, publiés en 1841 (1). Plus récemment, George Soros a souligné que le comportement des marchés est un processus auto-entretenu qui génère spontanément des cycles d’expansion et faillite, les croyances et les décisions des acteurs étant confortées par le désir d’aller dans le sens de la tendance jusqu’à ce que cela ne repose plus sur rien de réel (2).

L’imperfection des marchés paraît une idée neuve uniquement au regard de l’orthodoxie économique qui a dominé l’entre-deux-guerres et la période antérieure à la crise récente. Akerlof et Shiller ont tort d’insinuer que les économistes de l’époque classique n’y souscrivaient pas. « De même que la main invisible d’Adam Smith est la notion fondamentale de l’économie classique, écrivent-ils, les esprits animaux de Keynes sont la notion fondamentale d’une autre conception de l’économie – qui explique l’instabilité foncière du capitalisme. »

Ce disant, ils reprennent à leur compte la caricature de Smith répandue par les idéologues néolibéraux soucieux de doter d’un glorieux héritage un rejeton intellectuel illégitime. La « main invisible » est certes l’une des grandes idées de Smith, mais il n’a jamais soutenu qu’elle fonctionnait de façon mécanique. Ensemble d’ajustements imperceptibles permettant de réconcilier les intérêts en conflit, selon un processus complexe impliquant toujours les émotions, la main invisible n’est ni toute-puissante, ni uniformément bienfaisante. Elle peut être contrecarrée par la connivence entre les hommes d’affaires et, lorsqu’on lui laisse libre cours, ses effets sociaux peuvent être des plus nuisibles.

Comme d’autres penseurs écossais des Lumières, Smith comprenait le caractère imperfectible des institutions humaines. Il s’inquiétait de voir la liberté du marché détacher les gens de leurs communautés et certaines de ses interrogations ont nourri la théorie de l’aliénation conçue par un autre célèbre économiste classique, Karl Marx.

Si Akerlof et Shiller ne paraissent pas parfaitement maîtriser l’histoire de la pensée économique, ils ne saisissent pas non plus pourquoi Keynes rejetait l’idée d’autorégulation des marchés. Tout au long de l’ouvrage, ils en font l’homme qui a réintroduit la psychologie dans la théorie économique. C’était bien l’un des objectifs de Keynes, mais pas sa correction la plus fondamentale de l’orthodoxie. Il fut aussi l’auteur du Traité sur la probabilité (1921), où il essaie de développer une théorie des « degrés rationnels de croyance ». De son propre aveu, il échoua ; dans sa célèbre Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936), il conclut à l’impossibilité de faire des prévisions.

Les taux d’intérêt et les prix futurs, les inventions nouvelles et l’éventualité d’une guerre en Europe ne peuvent se prévoir : il n’y a pas de « base permettant d’établir une quelconque probabilité calculable. Il est simplement impossible de savoir ! » Pour Keynes, les marchés sont instables moins parce qu’ils sont gouvernés par les émotions que parce que l’avenir est inconnaissable. Affirmer que la source de la volatilité des marchés est la déraison, c’est laisser entendre qu’il suffirait que les individus soient parfaitement rationnels pour que les marchés deviennent stables. Mais même si les gens étaient des machines à calculer dénuées d’affects, ils n’en seraient pas moins ignorants de l’avenir et les marchés toujours aussi volatils. La cause fondamentale de l’instabilité est l’insurmontable limitation du savoir humain.

 

L’économie ne se met pas en équations

Les économistes ultérieurs ont accordé une grande importance à la distinction entre le risque, qui peut être évalué en termes de probabilité quantifiable, et l’incertitude, dans laquelle aucune probabilité ne peut être attachée aux effets possibles. L’ennui, c’est qu’il est souvent difficile de faire la distinction quand on essaie de prévoir l’évolution de l’économie. Il peut même s’avérer après coup que l’on a omis de la liste des effets possibles ceux qui auront joué le plus grand rôle dans la formation des événements. Une omission de ce type fut par exemple l’un des facteurs qui menèrent à la chute du fonds spéculatif LTCM, monté par deux prix Nobel d’économie.

L’information utilisée dans l’application de leur formule ne prenait pas en compte la possibilité d’événements tels que la crise financière asiatique et le défaut de paiement de la dette d’État russe, qui déstabilisèrent les marchés financiers mondiaux et contribuèrent à anéantir le fonds en 2000.

L’orthodoxie n’a pas échoué, ici, par négligence des caprices de l’humeur humaine ; l’erreur fut de penser qu’on pouvait transformer l’avenir en un ensemble de risques calculables. Plusieurs siècles auparavant, Pascal – l’un des inventeurs de la théorie des probabilités – en était arrivé à la même conclusion quand il demandait ironiquement dans les Pensées : « Est-il probable que la probabilité assure ? »

Le grand défaut de l’orthodoxie économique, contre lequel Keynes lutta dans les années 1930, fut d’imaginer résolu un problème insoluble, l’ignorance de l’avenir. L’erreur fut répétée dans les années 1990, lorsque des économistes en vinrent à croire que des formules mathématiques complexes pouvaient vaincre l’incertitude dans le monde trouble des produits dérivés. Pétris d’histoire, les économistes classiques n’ont jamais entretenu une telle illusion.

Elle ne commença à imprégner la discipline qu’à la fin du XIXe siècle, avec l’émergence du positivisme, qui faisait des sciences naturelles les seules dépositaires légitimes du savoir humain. C’est l’influence déterminante de cette philosophie sur l’école de Chicago qui permit à l’orthodoxie des années 1930 de revenir triompher, avec pour conséquence un renforcement considérable du prestige de la discipline. Ils pouvaient enfin se dire scientifiques, ces économistes qui, grâce à leur magie mathématique, étaient capables de déchirer le voile recouvrant l’avenir.

L’hégémonie du positivisme en économie fit de l’ombre au scepticisme de Keynes à l’égard du savoir probabiliste. L’Anglais George L. S. Shackle exposa très précisément l’argumentation de Keynes dans un ouvrage méconnu publié en 1972 (3). Shackle est sans doute le seul économiste important à avoir été influencé à la fois par Keynes et par son grand rival, Friedrich Hayek. Il les connaissait bien tous les deux mais ni l’un ni l’autre, à ses yeux, n’avait complètement assimilé les implications économiques de notre ignorance de l’avenir. Hayek affirmait que les gouvernements n’en savent jamais assez pour pouvoir diriger correctement l’économie – thèse corroborée par le bilan déplorable de la planification centralisée dans les pays communistes.

Mais il attribuait parallèlement aux marchés une quasi-omniscience et ne douta jamais que, laissée à elle-même, l’économie élimine les mauvais investissements et revient à l’équilibre. À l’inverse, Keynes avait montré que les mécanismes du marché ne garantissent pas par eux-mêmes une reprise ; la contraction économique peut s’auto-alimenter, et seule l’action du gouvernement permet alors de rompre l’engrenage.

Shackle poussa plus loin l’argument de Keynes, en montrant qu’aucune politique économique – pas même « keynésienne » – ne peut assurer indéfiniment la stabilité. La solution de la planche à billets a peut-être fonctionné dans les conditions de l’immédiat après-guerre. Mais rien ne dit qu’elle serait aussi efficace aujourd’hui que la mondialisation a engendré une liberté des mouvements de capitaux qui n’existait pas à l’époque. Shackle enseigne qu’il nous faut rester inventifs dans la recherche de nouveaux remèdes, sans jamais perdre de vue qu’aucun n’est efficace très longtemps.

Akerlof et Shiller prétendent que leur étude du rôle de la psychologie contribue à expliquer la crise financière. « Notre théorie des esprits animaux, disent-ils, résout une énigme : pourquoi la plupart d’entre nous n’ont-ils pas su prévoir la crise actuelle ? Comment comprendre celle-ci alors qu’elle nous a semblé surgir de nulle part, sans cause apparente ? » Ils ont raison d’affirmer que la réponse tient pour une part à la défaillance intellectuelle de l’économie comme discipline, mais ils semblent oublier le rôle de l’idéologie dans cette défaillance. La distorsion de l’économie fut aussi l’une des conséquences du triomphalisme de l’Occident à la fin de la guerre froide.

 

Prescriptions dogmatiques

C’était l’époque où les fainéants du monde entier durent se soumettre aux rigueurs du « consensus de Washington » – un mélange de prescriptions dogmatiques et de rhétorique hypocrite qui bénéficia du soutien de la majorité des économistes. Selon ce consensus, le régime néolibéral en vigueur en Grande-Bretagne, aux États-Unis et dans quelques autres pays à partir des années 1980 ne garantissait pas seulement la stabilité et la croissance de ces pays ; c’était aussi un modèle – le seul modèle possible – pour tous les autres. Cette foi dans la propagation universelle du libre marché a nourri à peu près exclusivement la pensée des institutions de contrôle de l’économie mondiale comme le FMI.

Tout le monde n’a pas gobé ce credo. Il ne fut jamais accepté en Chine, qui affichait déjà à l’époque un mépris légitime pour les conseils occidentaux – attitude qui est pour beaucoup dans son impressionnante réussite. La question de savoir si elle pourra poursuivre sa croissance exceptionnelle dans le contexte de récession mondiale reste ouverte – comme l’aurait dit Keynes, il est simplement impossible de savoir. Néanmoins, l’émergence de la Chine au rang de superpuissance économique pose des questions auxquelles il est plus difficile de répondre qu’on ne veut le reconnaître.

Tous les économistes ne suivent pas nécessairement une ligne néolibérale, selon laquelle la croissance ne peut se maintenir que dans un régime de capitalisme dérégulé ; l’histoire elle-même infirme cette conception simpliste. Le capitalisme libéral a donné des résultats étonnants (bien qu’aux États-Unis, ce fut souvent sur fond de protectionnisme), mais c’est aussi le cas de toutes sortes de dirigismes, de la Russie tsariste des derniers temps aux économies de marché asiatiques après 1945. Les historiens de l’économie dont l’esprit n’est pas trop embué par l’idéologie admettent que de nombreuses voies mènent à la croissance. En même temps, presque tous les économistes formés en Occident soutiennent qu’une croissance durable est impossible en l’absence d’un système juridique garantissant l’État de droit et la protection de la propriété privée.

Pourtant, la Chine a connu l’industrialisation la plus massive et la plus rapide de l’histoire sans cela. Jusqu’à récemment, les économistes occidentaux l’affirmaient catégoriquement : la Chine ne continuerait de réussir que si elle singeait les pratiques occidentales. À présent, cette assurance est ébranlée et la Chine est à nouveau perçue comme étrangère et dangereuse. Il n’y a aucune véritable tentative de comprendre l’origine de son succès. L’économie demeure culturellement renfermée et ses concepts fondamentaux sont fondés sur quelques siècles d’expérience occidentale.

Reconnaissons-le, Akerlof et Shiller évoquent bien la façon dont des facteurs normalement non considérés comme économiques ont contribué à la croissance chinoise. Un appel au patriotisme persuada les villageois de contribuer aux plans de croissance dans les années 1970, de sorte qu’« une fiction nationale commença à s’emparer de l’imagination de la population, une histoire d’effort individuel et de sacrifice ». On peut douter que ce soit là toute l’histoire, mais cela illustre l’irréalité de l’idée que le comportement des marchés est dicté par des motivations strictement « économiques ». Pour une grande part, l’analyse d’Akerlof et Shiller est une critique implicite de cette idée. Pourtant, ils l’invoquent dès qu’ils suggèrent que les manquements à la rationalité économique expliquent l’instabilité des marchés. Ils ne semblent pas se rendre compte que l’hypothèse d’une distinction catégorique entre les motifs « économiques » et « non économiques » est l’une des principales raisons pour lesquelles la théorie récente est restée si éloignée de la réalité.

 

Impérialisme économique

Keynes et les économistes classiques avant lui savaient que nul domaine de l’échange marchand n’obéit à des lois comparables à celles des sciences naturelles. L’économie et la politique ne sont pas des branches séparées de l’activité humaine et la vie économique ne peut pas être étudiée indépendamment des divisions sociales et des conflits politiques qui traversent les populations. Bien connus de Keynes et de la plupart des économistes de sa génération, ces truismes ont été aujourd’hui oubliés ou rejetés par l’essentiel des représentants de la discipline. Le résultat est un impérialisme économique qui s’efforce d’expliquer toute activité humaine dans les termes d’une conception de l’action rationnelle qui ne fonctionne pas, même appliquée au comportement des marchés.

Bien sûr, il existe une réponse classique à ces observations : l’irréalisme de la théorie économique n’a pas d’importance. Cette position, développée entre autres par Milton Friedman, est une version de l’instrumentalisme, recevable en philosophie des sciences. Pour les instrumentalistes, le but de la science n’est pas de fournir une représentation juste du monde, mais d’organiser nos observations dans un cadre théorique mis au service d’objectifs pratiques, comme la prévision et le contrôle. Mais quels buts pratiques a réellement servi l’économie dominante ces deux dernières décennies ? Elle n’a permis ni de faire des prévisions ni de réagir aux évolutions imprévues.

Akerlof et Shiller souhaitent que leur analyse contribue à la réforme intellectuelle de la discipline, afin de la rendre plus utile aux responsables politiques. On peut cependant douter que les auteurs réussissent à convaincre les économistes des insuffisances du dogme de l’action rationnelle. La discipline est l’un des rares domaines de l’activité humaine où cette conception soit applicable. Dans ses différentes sous-espèces universitaires, l’économie est de toute façon isolée du monde non seulement par sa méthodologie explicative étroite, mais aussi par sa valorisation de la modélisation mathématique. Institutionnalisée dans les universités, la notion de prise de décision rationnelle ne peut que se perpétuer. L’économie telle qu’elle se pratique aujourd’hui n’a peut-être qu’une prise très faible sur le comportement des marchés, mais elle semble conserver toute sa puissance prophétique quant au comportement des économistes eux-mêmes.

 

Ce texte est paru dans la London Review of Books le 19 novembre 2009. Il a été traduit par Camille Fanler.

Italie – Le rival de Berlusconi

Président de la Chambre des députés, membre du parti du Cavaliere, l’ancien leader d’extrême droite Gianfranco Fini apparaît désormais plus comme un rival de Berlusconi que comme un allié. Il multiplie depuis quelque temps les attaques contre le Premier ministre, au nom de la défense des institutions. Sur fond de déclin du berlusconisme, Fini espère que son heure viendra bientôt. Et le public italien semble penser de même, qui a fait de son récent manifeste, « Le futur de la liberté », l’un des bestsellers transalpins.

Il futuro della liberta (« L’avenir de la liberté »), de Gianfranco Fini (Rizzoli, 2009). Non traduit.

Portugal – L’Évangile selon Saramago

Qui diable est ce Dieu qui, pour favoriser Abel, méprise Caïn ? Publié à Lisbonne en octobre dernier, le nouveau roman de José Saramago, Caim, s’inspire très librement du passage biblique où, jaloux de son frère qui a les faveurs de Dieu, Caïn finit par tuer Abel. Lors de la conférence de presse donnée par l’écrivain pour le lancement de l’ouvrage, Saramago s’en est pris vivement au texte sacré, rapporte le quotidien Diário de notícias : « La Bible est un manuel des mauvaises manières, un catalogue des cruautés et des pires défauts de la nature humaine : meurtres, trahisons, incestes, massacres. Son Dieu est cruel, envieux, insupportable », avait-il déclaré, avant d’affirmer qu’il ne risquait pas « d’offenser les catholiques, puisque aucun d’entre eux ne lit plus la Bible ».

C’était le coup d’envoi d’une incroyable polémique. Le porte-parole de la Conférence épiscopale portugaise, Manuel Marujão, dénonça une « opération publicitaire indigne d’un prix Nobel, faite sur le dos de la religion » ; les représentants des communautés juive et musulmane du pays accusèrent le Nobel d’avoir une lecture très superficielle des textes sacrés ; enfin, l’eurodéputé et vice-président du Parti populaire européen (PPE, droite) Mário David exhorta l’écrivain à renoncer à la citoyenneté portugaise et se dit honteux d’avoir pour compatriote un tel blasphémateur.

En 1991, Saramago avait déjà eu maille à partir avec l’Église catholique et le gouvernement portugais. Son Évangile selon Jésus-Christ, qui mettait en scène un Jésus ayant perdu sa virginité avec Marie-Madeleine et manipulé par un Dieu cherchant à asseoir sa domination sur le monde, avait fait scandale. Les violentes critiques avaient décidé l’écrivain à s’exiler aux Canaries espagnoles, pour protester contre ce qu’il considérait comme une atteinte à sa liberté d’expression.

À 86 ans, le polémique Nobel portugais, communiste et athée militant, semble donc boucler la boucle. Caïn est présenté dans la Bible comme le premier meurtrier de l’Histoire. Pourtant, « s’il a effectivement tué son frère, on ne peut décemment en faire, selon moi, une incarnation du mal », expliquait-il à l’agence Lusa. « Au fond, c’est Dieu le vrai responsable, c’est lui l’auteur intellectuel du crime. Dieu, qui devrait respecter l’un et l’autre, chacun dans son travail, a méprisé l’offrande de l’un et mis en valeur celle de l’autre. L’attitude de Dieu est impardonnable. » Et l’écrivain de renchérir : « Dieu n’existe pas. C’est l’humanité qui l’a inventé. Quand il existe, c’est dans nos têtes. Nous avons inventé la divinité et, à partir de là, s’est établie une relation maladive entre le créateur, dans ce cas l’homme, et la créature, Dieu. »

Un livre « hérétique » qui n’aura pas découragé les fidèles de Saramago : publié simultanément en portugais et en espagnol, il trône, depuis sa sortie, sur les listes de bestsellers de la péninsule Ibérique, tout comme en Amérique latine, du Brésil au Mexique en passant par l’Argentine et la Colombie.

Le roman mexicain sous l’emprise des narcos

Il faudrait être un romancier très culotté, très sûr de lui, pour appeler Tony la Craque le chef d’une bande de tueurs à gages et baptiser la Barbie son cousin germain, qui se consacre lui aussi au lucratif négoce consistant à couper des têtes du côté sud du Río Grande. Si en plus, au cours du roman, apparaît un rustaud que tout le monde appelle El Pozolero en raison de son habileté à transformer en pozole – soupe épaisse de maïs, de viande et de piment – les narcotrafiquants rivaux et que, deux pages plus loin, l’écrivain place le dialogue qui suit entre un policier fédéral et une reine de beauté qui se fait accompagner par sept types bardés de fusils d’assaut, de pistolets et de milliers de dollars tout frais…

« Où allez-vous, mademoiselle ?
– En Colombie, monsieur l’agent, faire des courses. »

… si, enfin, l’écrivain très culotté, ou très sûr de lui, a l’idée d’assembler tous ces éléments et de les offrir au public agrémentés de fusillades interminables, d’escadrons de policiers, de la dose habituelle de politiciens corrompus et d’un épisode où un conseiller anti-rapts d’origine américaine est enlevé quelques minutes après avoir donné une conférence devant un groupe de patrons de la ville de Saltillo – précisément sur les moyens d’éviter les enlèvements –, le lecteur abasourdi serait en droit de penser que l’écrivain en question devrait de toute urgence changer de camello (chameau) ou de « narcodétaillant », comme on appelle au Mexique les petits revendeurs de drogue.

Mais non. C’est la réalité du Mexique en général – et la région frontalière avec les États-Unis en particulier – qui devrait de toute urgence changer de dealer. Car tout ce qui précède, relevé de détails encore plus incroyables (après avoir été arrêté à Tijuana, El Pozolero a confessé qu’il testait l’efficacité de sa bouillie avec du gigot d’agneau), est arrivé cette année, avec un irréalisme que seule la réalité peut se permettre.

Une nouvelle forme de fiction – la narcolittérature – se nourrit et se renforce des éléments de cette incroyable réalité. Ses représentants les plus populaires sont deux écrivains, l’un mexicain, l’autre espagnol, amis et tous deux admirateurs des Tigres del Norte et des Tucanes de Tijuana, ces groupes de corrido, la musique traditionnelle du nord du pays, qui mettent en chanson les exploits des narcotrafiquants de la région : Élmer Mendoza avec El amante de Janis Joplin [« L’amant de Janis Joplin », 2003] ou Balas de plata [« Balles d’argent », 2008], et Arturo Pérez-Reverte avec La Reine du Sud [Seuil, 2004] – que l’on continue à rééditer six ans après sa publication en espagnol – ont donné une consistance littéraire à ce qui se passait depuis longtemps dans la rue, mais que seuls les chanteurs de corridos – peut-être sans le vouloir – avaient étonnamment osé élever au rang de culture.

C’est sans doute pourquoi, lors du Salon du livre de Guadalajara, à l’automne 2008, Pérez-Reverte a voulu rendre hommage aux Tigres del Norte, les introduire au cœur de la littérature espagnole et les honorer publiquement en proclamant : « Un pays comme le Mexique se comprend mieux en écoutant les Tigres del Norte qu’en lisant les intellectuels les plus brillants ou les romanciers les plus célèbres. La réalité de ce pays est tendre et violente, dure et familière, tragique et heureuse, et le narcocorrido du Nord est ce qui la définit le mieux. Élmer Mendoza et moi-même sommes de piteux écrivains qui avons besoin de cinq cents pages pour narrer ce que les Tigres del Norte racontent en trois minutes et demie. »

Cette déclaration sonna comme le coup d’envoi d’une véritable course : depuis décembre 2008, les romans sur le narcotrafic n’ont cessé de prendre plus de place dans les librairies mexicaines et, plus timidement, espagnoles. Chaque mois apparaissent de nouveaux auteurs, de jeunes écrivains de la Frontière quasiment inconnus du grand public. Mais les plus grandes plumes du pays ne sont pas en reste, qui offrent elles aussi leur interprétation de cette époque si violente de l’histoire du Mexique. Dans le prologue de son dernier roman, La voluntad y la fortuna [« La volonté et la fortune », non traduit en français], Carlos Fuentes fait parler une tête coupée : « Voici ma tête coupée, perdue comme une noix de coco au bord de l’océan Pacifique, sur la côte mexicaine du Guerrero. »

L’ampleur du phénomène est telle que nombreuses sont les librairies mexicaines où la littérature sur le narcotrafic représente déjà 40 % des ventes.

 

Ce texte est paru dans El País le 8 août 2009. Il a été traduit par François Gaudry.

 

→ En complément, lire « Les seigneurs de la rue » et aussi « Rien de plus qu’une carte postale du Mexique ! »

Nouvelle-Zélande – Le kitsch des Kiwis

Hors de la région Pacifique, son nom est presque inconnu. Mais « en Nouvelle-Zélande, l’artiste plasticien Dick Frizzell est une icône », rappelle le quotidien australien The Sunday Morning Herald. Ses images pop, inspirées de la culture kiwiana, le kitsch néo-zélandais du milieu du xxe siècle, proche de la BD, sont partout : sur les tee-shirts, dans les vitrines des magasins de souvenirs comme dans les galeries d’art de Wellington ou d’Auckland. L’ouvrage, une anthologie de ses peintures les plus célèbres, se vend comme des petits pains.

Dick Frizzell. The Painter (« Dick Frizzell. Le peintre »), de Dick Frizzell (Random House New Zealand, 2009). Non traduit.