Afrique du Sud – Le parasitisme de l’élite

Publié en juin dernier, l’essai polémique de l’homme
d’affaires et commentateur politique Moeletsi Mbeki, frère de l’ancien
président Thabo Mbeki, fait un tabac dans les librairies sud-africaines.

Critique cinglante du capitalisme tel qu’il est appliqué sur le continent,
Architects of Poverty (« Les architectes de la pauvreté ») décrit
sans ménagement la façon dont les élites africaines et les gouvernements
nationalistes ont, après les indépendances, « détruit le peu de tissu
industriel laissé par les régimes coloniaux », rapporte Percy Zvomuya dans
le Mail & Guardian. « Contrairement à la véritable bourgeoisie, les
élites africaines n’ont pas de capital et ne produisent pas de richesses. Ce
sont des élites parasites, qui ne font que vendre au plus offrant les
ressources qu’elles ne créent pas », commente pour sa part Anthony Butler
dans Business Day. Ce faisant, elles, qui se revendiquaient anticolonialistes ne
font que reproduire le système colonial. Et Butler de conclure :
« Ils ont simplement pris les fauteuils des élites blanches d’autrefois,
poursuivant l’exploitation des ressources et des populations. » 

Architects of Poverty (« Les architectes de la pauvreté »), par Moeletsi Mbeki (Picador Africa, 2009). Non traduit.

Autant en emporte Ben-Hur

Sorti dans les salles en 1959, Ben-Hur, servi par Charlton Heston, fut « la seule production hollywoodienne à figurer sur la liste officielle des films religieux approuvés par le Vatican », rappelle Amy Lifson dans la revue Humanities. « Pourtant, le succès du film n’est rien comparé avec celui du roman original dont il est tiré » : Ben-Hur, une histoire du Christ, publié en 1880 par le général Lew Wallace, souleva une telle vague de ferveur religieuse qu’on le classe volontiers parmi « les livres chrétiens les plus influents du XIXe siècle ». Depuis sa publication, il n’a jamais cessé d’être réédité. « Outre-Atlantique, ses ventes ont dépassé celles de tous les autres livres, à l’exception de la Bible, jusqu’en 1936 ! »… Avant d’être détrôné par Autant en emporte le vent.

Ben-Hur, une histoire du Christ, par Lew Wallace, Gallimard, 1982.

Le chiffre

Lancé en mars 2008, le site Internet savitabhabhi. com, qui publie, en bande dessinée, les aventures érotico-pornographiques de Savita, attire plus de 60 millions de visiteurs par mois. 82e site le plus consulté d’Inde, Savita Bhabhi est devenu la BD la plus populaire du pays.

Le problème, c’est qu’on ne peut pas prévoir !

Le capitalisme ayant subi l’un de ces chocs qui l’ébranlent périodiquement, les deux dernières années ont donné un second souffle à John Maynard Keynes. Les événements ont montré les limites de la théorie selon laquelle on peut faire confiance à l’économie pour rester stable pour peu qu’on lui laisse quasiment la bride sur le cou. On reparle donc beaucoup du « paradoxe de l’épargne » – les choix rationnels des individus peuvent se révéler collectivement désastreux – et de la nécessité pour l’État de contrecarrer la tendance naturelle du marché à l’anarchie. Keynes est de retour car il avait compris que le capitalisme est très souvent irrationnel. Malheureusement, ceux qui l’invoquent aujourd’hui semblent rarement avoir compris sur quoi se fondait cette conviction.

Le livre d’Akerlof et Shiller fut écrit, pour l’essentiel, avant la crise. On peut cependant y voir une préfiguration du désenchantement actuel à l’égard de la science économique. Selon les auteurs, les théories en vigueur ont le tort de supposer l’être humain beaucoup plus rationnel qu’il n’est. « Ce livre, écrivent-ils, s’appuie sur un nouveau champ de recherches, l’économie comportementale. Il décrit la manière dont l’économie fonctionne réellement quand les gens sont vraiment humains, c’est-à-dire possédés par leurs esprits animaux – si profondément humains. » Les deux auteurs indiquent cinq façons dont ces « esprits animaux » peuvent affecter les comportements.

Premièrement, l’état de l’économie dépend de notre niveau de confiance en l’avenir, mais la confiance « ne relève pas simplement de la prévision rationnelle. C’est le premier et le plus crucial de nos esprits animaux ». Deuxièmement, un souci d’équité « peut l’emporter sur les motivations économiques » : après une tempête de neige, le prix des pelles devrait augmenter, dit le b.a.-ba de la discipline ; mais la plupart des gens considèrent qu’une telle hausse serait injuste (82 % des participants à une enquête).

Troisièmement, la rapacité d’une grande entreprise peut avoir un impact sur l’ensemble de l’économie. Témoin l’affaire Enron. La conviction que ce groupe phare avait agi en toute mauvaise foi a conduit à un « rejet général des marchés financiers ». Quatrièmement, nous prenons souvent nos décisions sans tenir compte de l’inflation : au lieu d’agir pour maximiser notre revenu réel, nous succombons à l’« illusion monétaire ». Enfin, notre comportement est fortement influencé par des fictions, des récits imaginaires dont la logique dramatique pousse à l’action. Ainsi, la bulle Internet de 2000 n’était pas seulement une réaction à l’avènement d’une nouvelle technologie ; elle traduisait une vision du monde, qui incluait la croyance en une nouvelle ère, débarrassée des cycles économiques.

Chacune de ces manifestations de nos esprits animaux atteste que nos comportements sont déterminés par d’autres forces que la raison. Ces réactions doivent être prises en compte dans toute analyse du fonctionnement réel de l’économie, soutiennent les auteurs. Si les experts ont échoué à expliquer tant de crises, c’est parce qu’ils ont interprété l’activité à travers le modèle trompeur de la prise de décision rationnelle. Cette conception du comportement humain leur permet de revendiquer un haut degré de précision pour leur discipline, présentée comme une branche des mathématiques appliquées. Mais la psychologie reste à l’écart de leurs équations.

 

Adam Smith caricaturé

Critique convaincante des excès théoriques de l’économie dominante, Les Esprits animaux est un livre bien argumenté et agréablement écrit. Ce n’est pas pour autant la révolution intellectuelle que prétendent ses auteurs. Le constat que les marchés sont sujets à de violents mouvements d’humeur, des illusions récurrentes et des fictions puissantes est une vieille idée. Charles Mackay l’avait exposée dans ses Mémoires sur la folie des foules, publiés en 1841 (1). Plus récemment, George Soros a souligné que le comportement des marchés est un processus auto-entretenu qui génère spontanément des cycles d’expansion et faillite, les croyances et les décisions des acteurs étant confortées par le désir d’aller dans le sens de la tendance jusqu’à ce que cela ne repose plus sur rien de réel (2).

L’imperfection des marchés paraît une idée neuve uniquement au regard de l’orthodoxie économique qui a dominé l’entre-deux-guerres et la période antérieure à la crise récente. Akerlof et Shiller ont tort d’insinuer que les économistes de l’époque classique n’y souscrivaient pas. « De même que la main invisible d’Adam Smith est la notion fondamentale de l’économie classique, écrivent-ils, les esprits animaux de Keynes sont la notion fondamentale d’une autre conception de l’économie – qui explique l’instabilité foncière du capitalisme. »

Ce disant, ils reprennent à leur compte la caricature de Smith répandue par les idéologues néolibéraux soucieux de doter d’un glorieux héritage un rejeton intellectuel illégitime. La « main invisible » est certes l’une des grandes idées de Smith, mais il n’a jamais soutenu qu’elle fonctionnait de façon mécanique. Ensemble d’ajustements imperceptibles permettant de réconcilier les intérêts en conflit, selon un processus complexe impliquant toujours les émotions, la main invisible n’est ni toute-puissante, ni uniformément bienfaisante. Elle peut être contrecarrée par la connivence entre les hommes d’affaires et, lorsqu’on lui laisse libre cours, ses effets sociaux peuvent être des plus nuisibles.

Comme d’autres penseurs écossais des Lumières, Smith comprenait le caractère imperfectible des institutions humaines. Il s’inquiétait de voir la liberté du marché détacher les gens de leurs communautés et certaines de ses interrogations ont nourri la théorie de l’aliénation conçue par un autre célèbre économiste classique, Karl Marx.

Si Akerlof et Shiller ne paraissent pas parfaitement maîtriser l’histoire de la pensée économique, ils ne saisissent pas non plus pourquoi Keynes rejetait l’idée d’autorégulation des marchés. Tout au long de l’ouvrage, ils en font l’homme qui a réintroduit la psychologie dans la théorie économique. C’était bien l’un des objectifs de Keynes, mais pas sa correction la plus fondamentale de l’orthodoxie. Il fut aussi l’auteur du Traité sur la probabilité (1921), où il essaie de développer une théorie des « degrés rationnels de croyance ». De son propre aveu, il échoua ; dans sa célèbre Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936), il conclut à l’impossibilité de faire des prévisions.

Les taux d’intérêt et les prix futurs, les inventions nouvelles et l’éventualité d’une guerre en Europe ne peuvent se prévoir : il n’y a pas de « base permettant d’établir une quelconque probabilité calculable. Il est simplement impossible de savoir ! » Pour Keynes, les marchés sont instables moins parce qu’ils sont gouvernés par les émotions que parce que l’avenir est inconnaissable. Affirmer que la source de la volatilité des marchés est la déraison, c’est laisser entendre qu’il suffirait que les individus soient parfaitement rationnels pour que les marchés deviennent stables. Mais même si les gens étaient des machines à calculer dénuées d’affects, ils n’en seraient pas moins ignorants de l’avenir et les marchés toujours aussi volatils. La cause fondamentale de l’instabilité est l’insurmontable limitation du savoir humain.

 

L’économie ne se met pas en équations

Les économistes ultérieurs ont accordé une grande importance à la distinction entre le risque, qui peut être évalué en termes de probabilité quantifiable, et l’incertitude, dans laquelle aucune probabilité ne peut être attachée aux effets possibles. L’ennui, c’est qu’il est souvent difficile de faire la distinction quand on essaie de prévoir l’évolution de l’économie. Il peut même s’avérer après coup que l’on a omis de la liste des effets possibles ceux qui auront joué le plus grand rôle dans la formation des événements. Une omission de ce type fut par exemple l’un des facteurs qui menèrent à la chute du fonds spéculatif LTCM, monté par deux prix Nobel d’économie.

L’information utilisée dans l’application de leur formule ne prenait pas en compte la possibilité d’événements tels que la crise financière asiatique et le défaut de paiement de la dette d’État russe, qui déstabilisèrent les marchés financiers mondiaux et contribuèrent à anéantir le fonds en 2000.

L’orthodoxie n’a pas échoué, ici, par négligence des caprices de l’humeur humaine ; l’erreur fut de penser qu’on pouvait transformer l’avenir en un ensemble de risques calculables. Plusieurs siècles auparavant, Pascal – l’un des inventeurs de la théorie des probabilités – en était arrivé à la même conclusion quand il demandait ironiquement dans les Pensées : « Est-il probable que la probabilité assure ? »

Le grand défaut de l’orthodoxie économique, contre lequel Keynes lutta dans les années 1930, fut d’imaginer résolu un problème insoluble, l’ignorance de l’avenir. L’erreur fut répétée dans les années 1990, lorsque des économistes en vinrent à croire que des formules mathématiques complexes pouvaient vaincre l’incertitude dans le monde trouble des produits dérivés. Pétris d’histoire, les économistes classiques n’ont jamais entretenu une telle illusion.

Elle ne commença à imprégner la discipline qu’à la fin du XIXe siècle, avec l’émergence du positivisme, qui faisait des sciences naturelles les seules dépositaires légitimes du savoir humain. C’est l’influence déterminante de cette philosophie sur l’école de Chicago qui permit à l’orthodoxie des années 1930 de revenir triompher, avec pour conséquence un renforcement considérable du prestige de la discipline. Ils pouvaient enfin se dire scientifiques, ces économistes qui, grâce à leur magie mathématique, étaient capables de déchirer le voile recouvrant l’avenir.

L’hégémonie du positivisme en économie fit de l’ombre au scepticisme de Keynes à l’égard du savoir probabiliste. L’Anglais George L. S. Shackle exposa très précisément l’argumentation de Keynes dans un ouvrage méconnu publié en 1972 (3). Shackle est sans doute le seul économiste important à avoir été influencé à la fois par Keynes et par son grand rival, Friedrich Hayek. Il les connaissait bien tous les deux mais ni l’un ni l’autre, à ses yeux, n’avait complètement assimilé les implications économiques de notre ignorance de l’avenir. Hayek affirmait que les gouvernements n’en savent jamais assez pour pouvoir diriger correctement l’économie – thèse corroborée par le bilan déplorable de la planification centralisée dans les pays communistes.

Mais il attribuait parallèlement aux marchés une quasi-omniscience et ne douta jamais que, laissée à elle-même, l’économie élimine les mauvais investissements et revient à l’équilibre. À l’inverse, Keynes avait montré que les mécanismes du marché ne garantissent pas par eux-mêmes une reprise ; la contraction économique peut s’auto-alimenter, et seule l’action du gouvernement permet alors de rompre l’engrenage.

Shackle poussa plus loin l’argument de Keynes, en montrant qu’aucune politique économique – pas même « keynésienne » – ne peut assurer indéfiniment la stabilité. La solution de la planche à billets a peut-être fonctionné dans les conditions de l’immédiat après-guerre. Mais rien ne dit qu’elle serait aussi efficace aujourd’hui que la mondialisation a engendré une liberté des mouvements de capitaux qui n’existait pas à l’époque. Shackle enseigne qu’il nous faut rester inventifs dans la recherche de nouveaux remèdes, sans jamais perdre de vue qu’aucun n’est efficace très longtemps.

Akerlof et Shiller prétendent que leur étude du rôle de la psychologie contribue à expliquer la crise financière. « Notre théorie des esprits animaux, disent-ils, résout une énigme : pourquoi la plupart d’entre nous n’ont-ils pas su prévoir la crise actuelle ? Comment comprendre celle-ci alors qu’elle nous a semblé surgir de nulle part, sans cause apparente ? » Ils ont raison d’affirmer que la réponse tient pour une part à la défaillance intellectuelle de l’économie comme discipline, mais ils semblent oublier le rôle de l’idéologie dans cette défaillance. La distorsion de l’économie fut aussi l’une des conséquences du triomphalisme de l’Occident à la fin de la guerre froide.

 

Prescriptions dogmatiques

C’était l’époque où les fainéants du monde entier durent se soumettre aux rigueurs du « consensus de Washington » – un mélange de prescriptions dogmatiques et de rhétorique hypocrite qui bénéficia du soutien de la majorité des économistes. Selon ce consensus, le régime néolibéral en vigueur en Grande-Bretagne, aux États-Unis et dans quelques autres pays à partir des années 1980 ne garantissait pas seulement la stabilité et la croissance de ces pays ; c’était aussi un modèle – le seul modèle possible – pour tous les autres. Cette foi dans la propagation universelle du libre marché a nourri à peu près exclusivement la pensée des institutions de contrôle de l’économie mondiale comme le FMI.

Tout le monde n’a pas gobé ce credo. Il ne fut jamais accepté en Chine, qui affichait déjà à l’époque un mépris légitime pour les conseils occidentaux – attitude qui est pour beaucoup dans son impressionnante réussite. La question de savoir si elle pourra poursuivre sa croissance exceptionnelle dans le contexte de récession mondiale reste ouverte – comme l’aurait dit Keynes, il est simplement impossible de savoir. Néanmoins, l’émergence de la Chine au rang de superpuissance économique pose des questions auxquelles il est plus difficile de répondre qu’on ne veut le reconnaître.

Tous les économistes ne suivent pas nécessairement une ligne néolibérale, selon laquelle la croissance ne peut se maintenir que dans un régime de capitalisme dérégulé ; l’histoire elle-même infirme cette conception simpliste. Le capitalisme libéral a donné des résultats étonnants (bien qu’aux États-Unis, ce fut souvent sur fond de protectionnisme), mais c’est aussi le cas de toutes sortes de dirigismes, de la Russie tsariste des derniers temps aux économies de marché asiatiques après 1945. Les historiens de l’économie dont l’esprit n’est pas trop embué par l’idéologie admettent que de nombreuses voies mènent à la croissance. En même temps, presque tous les économistes formés en Occident soutiennent qu’une croissance durable est impossible en l’absence d’un système juridique garantissant l’État de droit et la protection de la propriété privée.

Pourtant, la Chine a connu l’industrialisation la plus massive et la plus rapide de l’histoire sans cela. Jusqu’à récemment, les économistes occidentaux l’affirmaient catégoriquement : la Chine ne continuerait de réussir que si elle singeait les pratiques occidentales. À présent, cette assurance est ébranlée et la Chine est à nouveau perçue comme étrangère et dangereuse. Il n’y a aucune véritable tentative de comprendre l’origine de son succès. L’économie demeure culturellement renfermée et ses concepts fondamentaux sont fondés sur quelques siècles d’expérience occidentale.

Reconnaissons-le, Akerlof et Shiller évoquent bien la façon dont des facteurs normalement non considérés comme économiques ont contribué à la croissance chinoise. Un appel au patriotisme persuada les villageois de contribuer aux plans de croissance dans les années 1970, de sorte qu’« une fiction nationale commença à s’emparer de l’imagination de la population, une histoire d’effort individuel et de sacrifice ». On peut douter que ce soit là toute l’histoire, mais cela illustre l’irréalité de l’idée que le comportement des marchés est dicté par des motivations strictement « économiques ». Pour une grande part, l’analyse d’Akerlof et Shiller est une critique implicite de cette idée. Pourtant, ils l’invoquent dès qu’ils suggèrent que les manquements à la rationalité économique expliquent l’instabilité des marchés. Ils ne semblent pas se rendre compte que l’hypothèse d’une distinction catégorique entre les motifs « économiques » et « non économiques » est l’une des principales raisons pour lesquelles la théorie récente est restée si éloignée de la réalité.

 

Impérialisme économique

Keynes et les économistes classiques avant lui savaient que nul domaine de l’échange marchand n’obéit à des lois comparables à celles des sciences naturelles. L’économie et la politique ne sont pas des branches séparées de l’activité humaine et la vie économique ne peut pas être étudiée indépendamment des divisions sociales et des conflits politiques qui traversent les populations. Bien connus de Keynes et de la plupart des économistes de sa génération, ces truismes ont été aujourd’hui oubliés ou rejetés par l’essentiel des représentants de la discipline. Le résultat est un impérialisme économique qui s’efforce d’expliquer toute activité humaine dans les termes d’une conception de l’action rationnelle qui ne fonctionne pas, même appliquée au comportement des marchés.

Bien sûr, il existe une réponse classique à ces observations : l’irréalisme de la théorie économique n’a pas d’importance. Cette position, développée entre autres par Milton Friedman, est une version de l’instrumentalisme, recevable en philosophie des sciences. Pour les instrumentalistes, le but de la science n’est pas de fournir une représentation juste du monde, mais d’organiser nos observations dans un cadre théorique mis au service d’objectifs pratiques, comme la prévision et le contrôle. Mais quels buts pratiques a réellement servi l’économie dominante ces deux dernières décennies ? Elle n’a permis ni de faire des prévisions ni de réagir aux évolutions imprévues.

Akerlof et Shiller souhaitent que leur analyse contribue à la réforme intellectuelle de la discipline, afin de la rendre plus utile aux responsables politiques. On peut cependant douter que les auteurs réussissent à convaincre les économistes des insuffisances du dogme de l’action rationnelle. La discipline est l’un des rares domaines de l’activité humaine où cette conception soit applicable. Dans ses différentes sous-espèces universitaires, l’économie est de toute façon isolée du monde non seulement par sa méthodologie explicative étroite, mais aussi par sa valorisation de la modélisation mathématique. Institutionnalisée dans les universités, la notion de prise de décision rationnelle ne peut que se perpétuer. L’économie telle qu’elle se pratique aujourd’hui n’a peut-être qu’une prise très faible sur le comportement des marchés, mais elle semble conserver toute sa puissance prophétique quant au comportement des économistes eux-mêmes.

 

Ce texte est paru dans la London Review of Books le 19 novembre 2009. Il a été traduit par Camille Fanler.

Canada – Aristote le Grand

Auteure d’un recueil de nouvelles remarqué, l’écrivain de Vancouver Annabel Lyon remporte aujourd’hui un franc succès au Canada avec son premier roman, qui explore « la relation ambiguë d’Aristote avec le jeune Alexandre le Grand » et « réactualise une philosophie du juste milieu et de la mesure pour combattre tous les extrémismes », rapporte The Walrus.

The Golden Mean (« Le juste milieu »), d’Annabel Lyon (Random House Canada, 2009). Non traduit.

Une encyclopédie novatrice de l’Amérique

Une histoire littéraire d’un genre nouveau vient de paraître aux Etats-Unis. L’ouragan Katrina, le film d’un label indépendant Wild Style et la star du porno Linda Lovelace y côtoient Gatsby le magnifique, Moby-Dick et Huckleberry Finn. « Ce n’est pas une encyclopédie mais une provocation, explique Werner Sollors, professeur à Harvard et coordinateur du livre. Nous voulions que les auteurs se surprennent eux-mêmes en écrivant leurs articles ». 

 Le texte consacré à Linda Lovelace ne porte évidemment pas sur son film le plus célèbre, Gorge profonde, précise Laura Miller, qui a lu le livre pour le site salon.com et ne cache pas son enthousiasme, mais sur les mémoires en quatre volumes qu’elle publia par la suite, sur sa carrière et les violences qui l’y auraient amenée. Car « la triste trajectoire de la notoriété de Linda Lovelace illustre notre insatiable appétit pour ce genre de " confessions " ».

Incarner par le texte l’esprit d’une époque, voilà bien la volonté des auteurs de cette encyclopédie littéraire pas comme les autres. Car, à la différence des pays européens, dont l’histoire littéraire remonte bien au-delà de l’ère nationale, les Etats-Unis  sont « une nation littéralement constituée à partir de documents, en particulier la Déclaration d’Indépendance et la Constitution ». Chacun de ces deux textes est d’ailleurs examiné dans le livre, qui fait une large place à la subjectivité des auteurs. Et c’est bien là le point fort de cette histoire littéraire de l’Amérique. « A l’âge de Wikipédia, un livre de référence comme celui-ci doit offrir plus que les faits. Il doit nous expliquer ce que les faits veulent dire, et c’est justement ce que fait A New literary history », commente Laura Miller.

Seul point faible, selon elle, les articles couvrant les quarante dernières années, qui « partent dans tous les sens et dont la qualité est aléatoire, peut-être parce que le sens historique de ces décennies n’est pas encore très clair ». Comme pour donner raison à la critique, Werner Sollors et Greil Marcus ont choisi de ne pas traiter l’élection d’Obama avec un texte original, mais sous la forme d’un collage reprenant quelques passages de son autobiographie, Les rêves de mon père.

L’invention des Contes de Grimm

Le 16 décembre 1859 s’éteignait Wilhelm Grimm. Les contes que son frère Jacob et lui avaient rassemblés font partie des plus célèbres récits de la littérature mondiale. Ils prétendirent avoir fidèlement retranscrits de vieilles légendes populaires, En réalité, une grande partie de ces contes ont une origine étrangère, souvent française. Et ils ont été largement retravaillés.

 

Les contes de Grimm, des textes de seconde ou troisième main

Charles Perrault fut l’une de leurs principales sources d’inspiration. Ils lui empruntèrent La Belle aux bois dormants, Le Chat botté, Le Petit Chaperon rouge, Cendrillon et Hänsel et Gretel. Pour le reste, on s’imagine volontiers les frères Grimm arpentant les routes allemandes, s’arrêtant dans chaque auberge, interrogeant les cuisinières, allant à la rencontre du peuple, afin de recueillir des histoires. En fait, ils ne quittèrent presque jamais leur bibliothèque. « Ils n’entrèrent en contact avec les contes que par des intermédiaires, qui les obtenaient eux-mêmes de connaissances. Le texte final est un texte de seconde ou de troisième main » note Ulrich Greiner dans le Zeit.

Pourquoi leurs Contes ont-ils connu une telle fortune ? « Ils ont su leur donner un ton propre, une unité. Ils ont construit la langue des contes, qui nous semble aujourd’hui si naturelle », explique Greiner. Le principal inventeur de ce ton idéaliste fut Wilhelm Grimm, son frère Jacob considérant ce genre de réécriture comme « non scientifique ».

 

Un projet nationaliste de promotion de la culture allemande

Wilhelm, pourtant, voulut maintenir la fiction d’une retranscription brute du conte populaire. Dans sa préface, il écrit : « Nous n’avons embelli aucune circonstance, ni aucun trait des légendes. Nous les avons restituées telles que nous les avons recueillies. » Les Contes s’inscrivaient dans un véritable projet nationaliste de promotion de la culture allemande. Il s’agissait de faire croire en leur pureté originelle. C’était faux à deux titres : d’un côté, ils avaient été enrichis de détails destinés à les rendre plus attrayants. De l’autre, on les avait expurgés de tout ce qu’on jugeait choquant pour un jeune public. « Dans cette nouvelle édition, nous avons pris soin de supprimer toutes les expressions inadaptées pour les enfants », annonçait Wilhelm Grimm dans son avant-propos de 1819.

« En fait, Wilhelm censura dans les histoires tous les détails érotiques. Dans une précédente version de Raiponce, la grossesse de la jeune fille était mentionnée explicitement. Il n’en fut plus question », indique le critique du Zeit. Plus de prince dénudé non plus dans le lit de la princesse du Roi Grenouille. En revanche, la grand-mère du Petit Chaperon rouge, extirpée vivante des entrailles du loup, fut maintenue.

William Julius Wilson : « Les États-Unis ne sont pas une société postraciale »

 

William Julius Wilson est professeur de sociologie à Harvard. Il a le premier introduit la question sociale au cœur de la question raciale, avec son livre fondateur, The Declining Significance of Race (« La signification déclinante de la race »), qui lui valut l’opprobre de nombreux intellectuels noirs. Un seul de ses livres est traduit en français : Les Oubliés de l’Amérique (Desclée de Brouwer, 1994).

 

Vous n’avez pas caché votre enthousiasme pour le discours de Barack Obama sur la question noire pendant sa campagne. Pensez-vous que sa présence à la Maison-Blanche soit susceptible de réduire la fracture raciale américaine ?

Beaucoup me verront sans doute comme un incurable optimiste, mais j’ai vraiment le sentiment que la manière dont Obama formule ces problèmes peut conduire les Américains à mieux comprendre la nature des relations raciales dans ce pays. Il a mis l’accent sur les inégalités léguées par l’histoire de l’esclavage et de la discrimination, contredisant l’opinion dominante : l’immense majorité des Américains considèrent que les Noirs sont les principaux responsables de leur sort. Mais il a aussi mis l’accent sur les réactions problématiques des Noirs, à commencer par la violence. En soulignant à la fois le caractère structurel des injustices et la responsabilité individuelle des Noirs, il encourage l’ouverture d’un débat clair, profond, sans tabou, sur les causes des inégalités raciales.

Par ailleurs, son élection est aussi le signe des progrès réalisés par ce pays en matière raciale. Seul l’observateur le plus obtus pourrait nier que les formes les plus radicales de racisme ont reflué. L’arrivée d’Obama à la Maison-Blanche est en partie le fruit de cette évolution, le reflet de la montée en puissance d’une bourgeoisie noire, qui s’est notamment traduite par l’entrée de leaders afro-américains sur la scène politique, aux postes de sénateurs, de représentants, de gouverneurs ou de maires de grandes villes, jusqu’au secrétariat d’État avec Colin Powell sous l’administration Bush. La société américaine s’est habituée à voir des Noirs occuper des postes clés. Ce qui ne veut absolument pas dire que les États-Unis sont devenus une société « postraciale », comme certains l’ont prétendu au lendemain du scrutin. Cette idée est proprement ridicule.

 

Pourquoi est-elle si ridicule ? La réussite de la bourgeoisie noire n’est-elle pas le signe que les États-Unis ont moins un problème racial qu’un problème social avec une partie de leur population noire ? Vous-même avez publié en 1978 un livre sur « la signification déclinante de la race »…

J’ai en effet publié voilà plus de trente ans un ouvrage où je soutenais cette idée : le statut socio-économique pesait désormais plus que la race sur la destinée des Noirs. Et les recherches menées depuis ont largement corroboré mes conclusions d’alors. La politologue Jennifer Hochschild, de Harvard, a résumé ces travaux dans son livre Facing Up the American Dream (« Affronter le rêve américain »). Estimant à juste titre que la réussite des parents américains se mesurait d’abord à leur capacité de transmettre leurs chances de réussite à leurs enfants, elle souligne le phénomène suivant : jusque dans les années 1960, le statut social pesait bien moins sur la réussite professionnelle et économique des Noirs que l’appartenance raciale. En d’autres termes, les Afro-Américains subissaient une forme perverse d’égalitarisme : les enfants de Noirs riches n’avaient guère plus de chances de réussir que les enfants de Noirs pauvres, car la discrimination raciale écrasait tout. À partir des années 1960, l’appartenance sociale a commencé d’influencer la carrière et la mobilité générationnelle des Noirs. Avec pour résultat la cristallisation d’une structure de classe au sein de cette communauté : d’un côté, les Noirs des milieux les plus favorisés ont commencé de connaître une forte ascension sociale. De l’autre, les plus défavorisés connaissaient des problèmes croissants de chômage, de pauvreté concentrée [zones où plus de 40 % de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté] et d’éclatement des familles. Cette analyse en termes de condition sociale a rencontré de fortes résistances au moment de la parution de mon livre, mais elle est aujourd’hui communément admise. Reste que les Afro-américains connaissent aujourd’hui encore le plus fort taux de pauvreté concentrée de toutes les communautés du pays.

Tant qu’il en sera ainsi, tant qu’un nombre disproportionné de Noirs vivront tout en bas de l’échelle sociale, la race restera un facteur essentiel de réussite et d’échec dans cette société. Tout simplement parce que l’infériorité économique, la surreprésentation des Noirs dans les emplois à bas salaire et parmi les chômeurs continueront d’être associées à des phénomènes comme la criminalité, la consommation de drogue, l’éclatement de la structure familiale, etc. Permettez-moi une anecdote personnelle. Je suis professeur à Harvard, mais je fais régulièrement l’expérience de la peur que provoque un homme noir, par exemple à travers l’attitude des gens que je croise dans l’ascenseur de ma résidence dès que je ne porte pas de costume. Cela me met en rage, et il serait très facile de dénoncer cela comme une forme de racisme ordinaire. Mais j’ai moi-même vécu à Chicago dans un quartier relativement cossu, qui jouxtait un ghetto ; moi aussi, je me crispais quand je croisais un homme noir ou un groupe d’adolescents noirs en promenant mon chien.

 

Comment se construit le rapport entre pauvreté et criminalité : faut-il y voir l’effet d’une sorte de « culture » du ghetto ?

Il existe dans les ghettos des cadres culturels qui façonnent souvent la manière dont les individus réagissent à la pauvreté, et contribuent en partie à la perpétuer. Vivre dans des quartiers racialement ségrégués a notamment pour conséquence d’exposer chacun à des traits culturels spécifiques au groupe (goûts, habitudes, visions du monde, styles de comportements et aptitudes particulières). On observe, par exemple, l’effet du « code de la rue », cet ensemble de règles informelles – vêtements de marque, look approprié, manière de parler… – qui régissent le comportement public des individus. Ils s’assurent ainsi du respect des autres, et échappent plus facilement à la violence. À l’intérieur du quartier, ce code protège. Mais, à l’extérieur, il fait obstacle à l’intégration, lors d’un entretien d’embauche par exemple, contribuant à perpétuer l’exclusion. La culture compte, donc.

Mais j’y insiste : elle est loin de peser aussi lourd que les facteurs économiques et sociaux. Tout indique que la condition des habitants de ces quartiers est très sensible à la conjoncture. Ainsi, la période d’expansion des années 1990 a beaucoup réduit la pauvreté raciale concentrée : en 1990, près d’un tiers des Noirs vivaient dans ces ghettos ; en 2000, ils n’étaient plus que 19 %.

 

Pourquoi, plus de quarante-cinq ans après l’abolition des lois sur la ségrégation, la situation des Noirs américains reste-t-elle problématique ?

Deux processus récents, et je ne parle pas de la crise économique actuelle, ont profondément affecté les Noirs. D’abord, la révolution technologique, qui joue en faveur des travailleurs qualifiés, Noirs compris, et destitue les non-qualifiés, particulièrement les jeunes en échec scolaire ; c’est un problème majeur dans une communauté où, legs de la ségrégation scolaire, les non-qualifiés sont beaucoup plus nombreux qu’ailleurs. Le second phénomène, c’est l’internationalisation croissante de l’activité économique, qui place désormais les Noirs peu qualifiés en compétition non seulement avec les autres travailleurs américains de la même catégorie, mais aussi avec ceux du monde entier. Les Noirs sont particulièrement vulnérables à la mondialisation de la production des industries de main-d’œuvre : 40 % des ouvriers du secteur textile, par exemple, sont noirs – alors qu’ils ne représentent que 13 % de la population américaine. Tant que les Afro-Américains occuperont de manière disproportionnée des positions économiques vulnérables, il sera insensé de parler de société postraciale. Surexposés aux mutations de l’économie moderne, nombre d’entre eux seront incapables de s’adapter, et beaucoup se tourneront vers la drogue et la criminalité.

 

Est-ce ainsi que s’explique l’augmentation de la violence depuis les années 1970 ? Pourquoi les jeunes hommes noirs s’entretuent-ils neuf fois plus que les jeunes Blancs ?

Lors d’un débat organisé autour de mon livre à Harvard, en septembre dernier, le sociologue Orlando Patterson a souligné que je ne traitais pas vraiment du problème de la fréquence des homicides parmi les jeunes hommes noirs des ghettos. Et il avait raison. Mais il existe très peu de recherches sérieuses sur la question. Cela étant, le fait que le taux d’homicide des jeunes hommes noirs en Afrique du Sud égale ou excède celui des hommes noirs des ghettos américains incite à penser que le facteur racial joue à cet égard un rôle majeur : ils répondent ainsi à la subordination raciale et économique chronique qu’ils subissent. Face aux problèmes créés par la mutation du marché du travail et à la persistance de la discrimination raciale sur le marché de l’emploi, bon nombre de jeunes, notamment ceux qui ont fréquenté les écoles délabrées des ghettos, n’ont guère d’autres perspectives qu’un petit boulot mal payé. Ils développent en conséquence une vision négative de la relation entre scolarisation et emploi. Puisque sortir du lycée avec ou sans diplôme ne change pas grand-chose, beaucoup de gamins se mettent à considérer comme un crétin celui qui travaille à l’école. On voit se développer une contre-culture, où les enfants qui étudient et travaillent dur en classe sont ridiculisés. Or, une étude de 2005 a montré qu’un jeune Noir en échec scolaire sur trois seulement trouve un emploi, même précaire. La drogue et la criminalité sont pour beaucoup d’entre eux des moyens rationnels de gagner sa vie.

 

Pourquoi l’émergence d’une classe moyenne noire n’a-t-elle pas réussi à tirer vers le haut l’ensemble du groupe, comme on le voit dans d’autres communautés ethniques ?

En raison de la dépopulation massive subie par ces quartiers. Jusque dans les années 1970, l’installation de familles afro-américaines dans des zones résidentielles blanches se heurtait à des obstacles insurmontables. Même si la discrimination n’a pas totalement disparu depuis, les lois sur l’égalité d’accès au logement ont changé la donne. Et la classe moyenne noire a quitté en masse les zones de pauvreté concentrée des centres-villes pour les banlieues plus agréables des environs. D’autant que l’amélioration du réseau de transport permettait au même moment de s’éloigner sans dommage. Les industries ont suivi le mouvement de la main-d’œuvre, en engrangeant au passage de substantielles réductions de coûts. Cette migration des emplois a réduit en retour l’incitation à s’installer dans les centres-villes.

Et un véritable cercle vicieux s’est enclenché. Peuplés essentiellement de déshérités, ces quartiers ont vu leur base fiscale décliner ; l’effondrement du soutien fédéral aux services urbains de base, dans les années 1980, a fait le reste – rappelons que la contribution fédérale aux budgets municipaux est passée de 17,5 % en 1977 à 5,4 % en 2000. Les municipalités ont eu le plus grand mal à trouver les recettes pour financer des services élémentaires comme la collecte d’ordures, le nettoyage des rues et la protection policière. Certaines les ont purement et simplement supprimés pour éviter la faillite.

Cette crise financière a évidemment placé de nombreuses villes en mauvaise posture pour gérer les trois grands problèmes des années 1980 : la généralisation du trafic de drogue et de la criminalité qui lui est associée, l’épidémie de sida, l’explosion du nombre des sans-abri, qu’il s’agisse d’individus ou de familles entières. Bien des villes fiscalement étranglées n’ont pu que regarder impuissantes la situation se dégrader, tandis que ces plaies renforçaient la perception des zones urbaines comme des lieux dangereux, alimentant encore un peu plus la fuite de tous ceux qui le pouvaient. Cette dépopulation a brisé les réseaux de solidarité de voisinage qui existaient auparavant entre les différentes classes sociales cohabitant dans les quartiers noirs.

 

Est-il encore seulement possible de briser ce cercle vicieux ?

Depuis la parution de mon livre, un rapport a été publié sur les résultats de l’organisation Harlem Children’s Zone, créée pour fournir des services éducatifs, sociaux, médicaux à dix mille enfants du cœur de Harlem. C’est un véritable laboratoire qui associe deux écoles expérimentales sous contrat et un ensemble complet de services communautaires destinés aux enfants, de la naissance à la fin de leurs études (activités extrascolaires, soutien scolaire, services médicaux, etc.) Ces deux écoles ont des résultats incroyables. Ces enfants issus des milieux les plus défavorisés, principalement de familles monoparentales pauvres, ont des résultats aux tests cognitifs bien supérieurs à ceux des enfants des écoles publiques de New York. Notamment en maths. Entre 97 % et 100 % des enfants de CE2 (selon l’école) qui ont intégré le projet dès la maternelle ont égalé ou dépassé le niveau national en 2008, faisant jeu égal avec ceux des banlieues blanches aisées. Et l’expérience montre que les jeunes bénéficiant de ce programme ne versent pas dans la violence. L’administration Obama travaille aujourd’hui sur ce qu’elle appelle les « quartiers promis », en s’inspirant de cette expérience. Mais il ne s’agit encore que d’un programme pilote, qui concerne une vingtaine de villes seulement.

 

Propos recueillis par Sandrine Tolotti

Les Guise, pas si noirs

Un excellent historien anglais s’est attaqué au portrait d’une redoutée famille du XVIe siècle, associée au massacre de la Saint-Barthélemy et aux pires intrigues de cour. Son objectif : « Déconstruire la “légende noire” » qui reste attachée aux Guise, écrit Peter Marshall dans la Literary Review. Une somme qui se lit comme un roman et démolit quelques mythes. Les Guise n’étaient pas les zélotes du catholicisme que l’on croit. L’ombre de l’Angleterre d’Elizabeth plane sur toute leur action politique. Et les huguenots étaient tout sauf des saintes nitouches…

Stuart Carroll, Martyrs and Murderers. The Guise Family and the Making of Europe (« Martyrs et assassins. La famille de Guise et la fabrique de l’Europe »), Oxford University Press, 2009.

La Sicile frustrée de Brancati

Vitaliano Brancati ne ressemble à aucun autre écrivain italien du XXe siècle. Ses romans ne sont ni ne cherchent à être réalistes. Ses œuvres majeures, notamment Le Bel Antonio, Don Juan en Sicile et Les Plaisirs,sont tout le contraire d’une vision sévèrement objective de la réalité sociale. Sous l’apparence d’une peinture de mœurs, avec des éléments que le rêve emprunte au réel, Brancati construit une sorte de monumental fantasme masculin : l’univers vu par un Adam auquel Dieu adit qu’il était le roi de la Création et que la femme est sortie de sa côte ; quelque chose de bizarre et pervers, d’implacablement attirant et inaccessible.

Nul n’a montré mieux que Brancati comment, dans une société patriarcale ankylosée (sicilienne dans ce cas, mais l’exemple a valeur universelle), le monde est moins divisé en classes sociales qu’en sexes : d’un côté, les hommes – forts, endurants et sévères –, qui ont décidé que seul le travail masculin était rude et authentique, son vocabulaire digne de foi, ses lois et ses règles valides ; de l’autre,les femmes, supposées faibles, velléitaires et traîtresses, vouées aux travaux légers qu’elles seules trouvent pesants, dotées d’une langue cancanière, trompeuse et fantasque, avec ses codes superstitieux et ses promesses jamais tenues. La phrase caricaturale des machos italiens– « Toutes les femmes sont des putes sauf ma mère qui est une sainte » – sert d’arrière-fond à la vision rêvée par les héros donjuanesques de Brancati, vision qui, à force d’être insoutenable,finit par s’écrouler sur les rêveurs eux-mêmes.

 

Paolo le chaud

Essayiste, homme de théâtre, auteur de scénarios et, surtout,romancier, Brancati commença par écrire des romans fascistes, idéologie dont il s’écarta rapidement pour en explorer les racines délétères dans sa Sicile natale. Il est traditionnel d’associer le fascisme à la mythologie machiste, au règne de la force, au mépris de la culture considérée comme qualité féminine et donc mauvaise. Brancati l’associa également à la frustration sexuelle de sa société, à un érotisme sans partenaire ou dans lequel le partenaire n’existe que comme fantasme,objet servile, sans esprit ni sentiments. Le désir singulier des don Juans de Brancati, qu’il s’agisse de Giovanni Percolla, dans Don Juan en Sicile, ou d’Antonio Magnano, dans Le Bel Antonio,naît d’une définition de la masculinité qui ne tolère pas l’égalité entre hommes et femmes. En tant que représentant de son sexe, Don Juan doit dénier à la femme la qualité de personne ; en tant qu’individu masculin, il doit se montrer plus fort que les autres hommes, plus attirant, plus rusé. Il n’est pas fortuit que le protagoniste des Plaisirs – œuvre inachevée, posthume, qui porte en italien le titre brutal de Paolo il caldo (« Paolo le chaud ») – lise Les Confessions de saint Augustin, apologie détournée de la supériorité du désir érotique masculin.Albert Camus, dans Le Mythe de Sisyphe,a fait de Don Juan l’incarnation même du désir qui produit à son tour du désir. Si Camus avait connu les don Juans de Brancati, il aurait pu ajouter que ces deux désirs (l’incarné et le provoqué) ne veulent que se satisfaire eux-mêmes, qu’ils sont aveugles aux besoins de l’autre.En ce sens, le désir de ces héros donjuanesques est à l’opposé du désir partagé, la négation du dialogue érotique. C’est un désir stérile qui n’aboutit jamais, pas même en parvenant à l’acte physique : là, il s’éteint. Dans leur vie quotidienne, ils sont entourés par d’autres hommes – frères, pères, amis – et toutes sortes de femmes – mères,sœurs, inconnues, voisines –, mais n’établissent d’échange, de relation d’amour mutuel, avec personne.

Pour le narrateur sicilien des Plaisirs, l’absence de désir érotique (absence imaginaire) est pressentie comme un soulagement. « Dans mon île, dit-il, prononcer le mot chasteté est comme prononcer le mot pluie dans un désert brûlant. » Le bel Antonio,lui, se jette sur une femme de ménage quinquagénaire qui l’a regardé,la déshabille, la viole et découvre que cet assouvissement brutal de son propre désir n’avait été rien de plus qu’un rêve (que le supposé violeur qualifie de « beau »). Dans cet univers de désir constant et de sexualité à fleur de peau, personne n’en vient à faire l’amour et nul ne partage avec un autre la jouissance finale.

De cette préoccupation stérile naît une des scènes les plus osées et comiques des Plaisirs.Un groupe d’enfants décide de se masturber devant le balcon d’un vieil avocat. Brancati insiste : ce ne sont pas des adolescents, mais des enfants de neuf ans (« Et aussi de dix », ajoute l’avocat furieux qui les a vus et veut leur tirer dessus à coups de fusil). Dans une société où l’érotisme ne peut se révéler qu’à travers des rideaux ou par inadvertance, les enfants dont la sexualité commence à s’éveiller ont besoin de ritualiser cet érotisme auquel la société refuse le droit de s’exprimer. Muet, retenu, le désir érotique va rarement au-delà de la masturbation.

Reste à savoir pourquoi nous ne connaissons pas mieux Brancati. La littérature prétendument érotique de notre siècle confond l’explicite avec le révélateur, les descriptions cliniques et l’étalage des confessions avec l’exploration littéraire éclairée et la véritable réflexion. Brancati ne commet jamais ces erreurs esthétiques, ni ne permet à ses lecteurs de se délecter d’un voyeurisme gratuit. Dénonçant notre hypocrisie et nos peurs, Brancati nous oblige à nous interroger sur notre propre univers érotique, nos fantasmatiques définitions du masculin et du féminin, et l’absence d’authentique liberté à laquelle nous nous sommes condamnés. Pour qui veut réfléchir intelligemment surnos confuses notions d’érotisme, les romans de Brancati sont une lecture obligatoire.

 

Ce texte est paru dans El País le 22 août 2009. Il a été traduit par François Gaudry.