Descartes a-t-il été assassiné ?

Officiellement René Descartes est mort d’une pneumonie. La reine de Suède, qui l’avait attiré à sa cour, l’obligeait à lui donner des leçons à cinq heures du matin dans une pièce glaciale. Le pauvre homme ne l’aurait pas supporté. Des rumeurs d’empoisonnement coururent, qui finirent assez vite par s’éteindre. Dans Der rätselhafte Tod des René Descartes (« La mort mystérieuse de René Descartes »), l’universitaire allemand Theodor Ebert a décidé de les prendre au sérieux (lire l’entretien qu’il nous a accordé) .

Ebert a écumé les archives de Stockholm et de Paris, à la recherche des récits de témoins oculaires des derniers jours du philosophe. Sa conclusion : l’agonie de Descartes présente tous les symptômes d’un empoisonnement à l’arsenic : vertiges, maux d’estomac, puis fièvre accompagnée de sécrétions nasales abondantes. Ebert donne même le nom du meurtrier présumé : François Viogué, un prêtre, qui aurait commis son forfait au moyen d’une hostie empoisonnée.

Viogué était « missionnaire apostolique » dans les pays scandinaves. Il devait y regagner le terrain perdu. Une tâche dont il s’acquitta à merveille, puisqu’en 1654 la reine de Suède, jusqu’alors protestante, embrassa la foi catholique. Or, remarque Ebert, « le philosophe libre penseur menaçait le désir de conversion de la reine. »

« Encore aujourd’hui, l’Eglise catholique enseigne que le pain que l’on donne lors de la communion sous la forme de l’hostie est le corps du Christ, de même que le vin est son sang – et ce, non pas symboliquement, mais réellement. Du point de vue de Descartes, c’était là superstition pure et simple. Avec sa théorie physique on ne pouvait plus continuer à croire en la transsubstantiation. L’un des rites centraux du catholicisme s’en trouvait ébranlé », rappelle Matthias Schulz dans le Spiegel.

Le crime de Viogué était d’autant plus facile à commettre qu’il logeait comme Descartes à l’ambassade de France à Stockholm. « Juste avant l’apparition des symptômes, le philosophe était allé communier. La messe avait lieu dans la chapelle de l’ambassade. C’est Viogué qui distribuait les hosties », rapporte Schulz.

L’auteur des Méditations métaphysiques eut-il conscience d’être victime d’un empoisonnement ? Apparemment oui : à son huitième jour d’agonie, il exigea du vin, mélangé à du tabac, pour se faire vomir. « Cela n’a de sens que s’il avait compris », affirme Ebert. Bien entendu, il était déjà trop tard. Et Viogué, de son côté, usa de manœuvres dilatoires pour refuser au mourant les derniers sacrements.

La thèse d’Ebert doit-elle être prise au sérieux ? L’érudit Manfred Baum, interrogé par le Spiegel, la juge « hautement vraisemblable ». 

=> Theodor Ebert : « René Descartes a été assassiné »

Peut-on mesurer le bonheur?

Aujourd’hui, le quantitatif règne en maître. Voyez les efforts – et les improbables gymnastiques – pour mettre des chiffres sur tous les aspects de la tragédie écologique qui s’annonce. On mesure aussi continuellement les performances de l’économie, l’efficacité de la politique, la notoriété des uns et des autres, et que sais-je encore. Mais la résultante, en principe, de tous ces efforts conjugués, c’est-à-dire le bonheur, lui on ne le mesure pas. Il est à la fois au centre du dispositif, et absent.

Pourtant, des institutions et des esprits scientifiques se sont de longue date intéressés au problème. L’ONU notamment, qui a reconnu que sa finalité suprême était le « bien-être humain », a entrepris d’évaluer celui-ci sur une base annuelle grâce à son indice phare : le HDI (Human Development Index), fondé sur l’économie (le PNB), la santé, et l’éducation. Mais beaucoup de voix se sont élevées pour dénoncer le caractère très fruste de cette approche. Et cela a stimulé toute une réflexion sur les éléments constitutifs du bonheur (ou du bien-être) humain. Au hasard des études savantes (1) on trouve quelques perles de sagesse, qui pourfendent certaines idées bien reçues. En voici un florilège.

« Le bonheur c’est la santé » : oui et non. Certes, impossible de trouver le bien-être sans un niveau minimal de santé. Mais l’espérance de vie (par quoi on mesure traditionnellement la santé globale d’une population) est un indicateur bien trompeur. Une survie qui se prolonge dans des conditions socialement, physiquement ou mentalement déplaisantes ne vaut pas grand-chose. C’est la qualité de la vieillesse qu’il faut privilégier, et non sa durée.

« Sans éducation, pas de bonheur » : faux, archifaux même. La poursuite de l’éducation et celle du bonheur ne sont corrélées que jusqu’à un certain point, au-delà duquel la relation s’inverse : plus on devient savant, moins on s’estime heureux (2).

«  L’argent fait-il le bonheur ? » Ah, l’argent ! C’est en fait le nœud du problème. Mais là encore les études mettent en évidence des nuances intéressantes. D’abord, au niveau collectif, il est désormais clair que le PNB est un faux ami : non seulement il ne capture pas l’essence même du bonheur (individuel par définition), mais il conduit même à des constatations absurdes. Par exemple, les catastrophes naturelles ou intimes (divorces, par exemple) ont un effet positif sur le PNB ; c’est ce qu’on appelle « le paradoxe d’Easterlin », du nom de l’économiste qui a mis ce phénomène en évidence. C’est pourquoi, depuis, tous les gouvernements s’interrogent sur les façons de mesurer leur performance « au-delà du PNB », ce qui est plus flatteur.

 Mais il y a mieux : la croissance du bonheur et celles du portefeuille ne sont elles aussi corrélées que jusqu’à un certain point – variable bien sûr selon les individus et leur environnement. Au-delà, l’accumulation d’argent produit des effets de plus en plus dilués ; et souvent même pervers. Il y a foison d’études décrivant ce phénomène plus ou moins attendu. Pour ce qui est des explications, il faut en rester aux conjectures, bien qu’une sorte de consensus se dessine autour de l’idée que ce n’est pas l’argent qui fait le bonheur, mais le succès. Or dans nos sociétés postmodernes, c’est l’argent qui constitue la principale mesure du succès. CQFD.

(1) notamment : Jorg Schimmel- Springer Science 2007
(2) Michael Argyle – 1999

Ensevelis sous les livres

Il est rare qu’un fait divers soit élevé au rang de mythe moderne. La triste fin des frères Collyer est de ces cas exceptionnels. Collectionneurs compulsifs, Homer et Langley furent retrouvés morts en 1947, dans leur maison de Manhattan, engloutis sous des piles de journaux et de livres. Ils vivaient sans électricité, sans eau, et barricadés derrière un bric-à-brac délirant : une Ford T trônait au milieu du salon. Bien qu’avérée, leur histoire se mua rapidement en légende urbaine.

Les articles et les  livres consacrés à ce duo hors-normes se multiplièrent. Dans le New York Times, Liesl Shillinger rend compte d’un nouvel ouvrage sur le sujet, signé Edgar Doctorow ; mais « alors que les autres auteurs, captivés par l’aspect morbide de l’aventure des deux frères, se sont demandés : "Comment sont-ils morts ? ", Doctorow demande : " comment ont-ils vécu ? " ». Avec Homer & Langley, il signe non pas une double biographie, mais un roman, qui prend parfois quelques libertés avec la vérité.

L’histoire débute à la fin du XIXe siècle, au sein d’une riche famille new-yorkaise. Homer et Langley, fils du gynécologue Herman Livingstone Collyer et de son épouse Susie, héritent des biens familiaux au décès de leurs parents, à la fin des années 1920. Homer, à qui Doctorow fait perdre la vue dès l’enfance (en réalité, il ne devint aveugle qu’à l’âge adulte), commence à perdre également l’ouïe. Il tombe sous la coupe de son frère, qui, de son côté, sombre peu à peu dans la folie.

« Coupés du monde par la richesse héritée de leur famille, les deux frères prennent de l’âge sans pour autant gagner en maturité », relève Joyce Carol Oates dans le New Yorker. Déjà misanthrope, Langley est très affecté par le décès d’une de ses amours de jeunesse, l’une des quatre nonnes retrouvées violées et tuées dans un village isolé d’Amérique centrale. Ce drame le conduit à se barricader avec son frère dans leur maison – de manière bientôt permanente. En 1947, alors que Langley se frayait un chemin parmi les piles de livres et de magazines qui y étaient entassés, il fut accidentellement enseveli par ses trésors. Homer, aveugle, à-demi sourd, et paralysé, mourut de faim.

Selon Joyce Carol Oates, le mérite de Doctorow est d’avoir fait des deux frères des figures représentatives de leur temps. Homer revêt ainsi les habits d’un homme romantique, pianiste de talent. Quant au psychotique Langley, il devient « un Diogène moderne, ou un prophète tout droit sorti de l’Ancien Testament, dont le cynisme évoque les dernières années amères de l’écrivain le plus populaire d’Amérique : Mark Twain ». Comme celui-ci, les deux frères sont victimes de leur propre personnalité. Bref, en romançant leur histoire, Doctorow est parvenu à humaniser deux personnalités, qui n’avaient guère été jusqu’à présent que des objets de moqueries.

De la lutte contre la grippe au nazisme

L’actuelle épidémie de grippe A nous rappelle un chose : nous n’en aurons jamais fini avec les maladies infectieuses. Il fut pourtant un temps où l’on crut pouvoir toutes  les éradiquer un jour. Comme le montre l’ouvrage de l’universitaire Silvia Berger, Bakterien in Krieg und Frieden. Eine Geschichte der medizinischen Bakteriologie in Deutschland, 1890-1933 (« Les bactéries en temps de guerre et en temps de paix. Une histoire de la bactériologie médicale en Allemagne, 1890-1933 »).

A la fin du XIXe siècle, la bactériologie est l’une des sciences majeures de l’Empire guillaumien. Le médecin Robert Koch (1843-1910) préside à ses destinées. On croit alors que les bactéries sont les principales causes de maladies et qu’il suffit de les éliminer pour ne plus être malade. On privilégie non seulement le vaccin, mais aussi la mise en quarantaine et la désinfection. « Koch mena son combat contre les microbes comme une guerre d’extermination contre un ennemi invisible. Il fonda la jeune bactériologie comme un prolongement du militarisme prussien par d’autres moyens, en l’occurrence du microscope », note Andreas Weber dans Die Zeit.

Dès l’origine, le langage bactériologique et le langage politique ont tendance à s’influencer l’un l’autre, à se « contaminer », pour ainsi dire. En considérant la bactérie comme un ennemi à éliminer, le médecin fondait sa démarche sur une conception erronée. Koch qui avait pourtant réussi à identifier la bactérie responsable de la tuberculose, ne parvint jamais à mettre au point un remède. De plus, l’épidémie de choléra qui sévit à Hambourg durant l’hiver 1892-1893 mit en évidence que certaines personnes pouvaient être porteuses d’agents pathogènes sans pour autant contracter la maladie.

Alors même que les faits apportaient un sérieux démenti à ses hypothèses, la bactériologie n’en continua pas moins à user d’une rhétorique martiale. « Lors de la Première Guerre mondiale, elle fut prise d’un vertige guerrier et se mit volontairement au diapason de la propagande. C’est une double guerre défensive qui était menée, celle de la Nation et celle du corps individuel », explique pour sa part Thomas Weber dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung.

L’ouvrage de Silvia Berger s’achève en 1933, année de la prise de pouvoir des nazis, mais on sait l’usage que firent ces derniers du langage bactériologique. « La vision de la guerre d’extermination contre un agent pathogène ennemi devint alors le moteur de la politique allemande », remarque Andreas Weber. Hitler entreprit d’appliquer au corps social ce que la bactériologie préconisait pour le corps individuel.

Il faut se méfier des métaphores. C’est l’une des leçons du livre de Silvia Berger. Mais, comme le conclut le critique du Frankfurter Allgemeine Zeitung, « en matière de combat contre les agents pathogènes, il n’est malheureusement pas facile de se débarrasser des vieilles habitudes de langage et de pensée. »

Graffitis d’une révolte mexicaine

En 2006, dans l’État d’Oaxaca, au Sud du Mexique, un mouvement pacifique d’enseignants fut brutalement réprimé par la police et devint un puissant soulèvement populaire. Pendant plusieurs mois, l’Assemblée Populaire des Peuples d’Oaxaca (APPO), autour de laquelle s’était fédéré le mouvement, s’opposa au gouverneur de la province, Ulises Ruiz, et à ses forces armées.

 

Le mouvement fut largement passé sous silence, en partie du fait des circonstances car il coïncida avec les élections fédérales, bien plus médiatisées. Protest Graffiti Mexico: Oaxaca de Louis E. V. Nevaer garde pourtant la trace de ce mouvement. « Un témoignage frappant de l’art protestataire qui a fleuri partout à Oaxaca, pendant et après le conflit », écrit Gavin O’Toole dans la Latin American Review of Books.

 

Le livre réunit un texte sur les événements et des photographies des graffitis, réalisées par la militante Elaine Sendyk. Ils sont pour la plupart  l’œuvre de femmes : des échos de la brutalité policière, des caricatures du gouverneur, des images de la Vierge détournées… On y retrouve en particulier le travail du collectif ArteJaguar, dont les artistes « pensent que leur œuvre parle pour ceux dont la voix n’est pas entendue – ou réduite au silence », précise le critique. Une opinion que semble partager la chanteuse engagée Lila Downs, qui écrit dans son introduction : « Ce livre est le testament imprimé de nos peurs et de nos colères : ils peuvent repeindre les pierres et les murs, les bus et les trottoirs, mais ils ne peuvent effacer notre mémoire, notre fierté ou notre courage ».

La vraie nature de La Route

C’est au tour de John Hillcoat de se frotter à l’œuvre singulière de
Cormac McCarthy. Dans les pas des frères Coen et de leur fascinant No Country for old men, le cinéaste australien transpose à l’écran l’univers post-apocalytptique gris et terrifiant du bestseller La Route. Le film sort laujourd’hui en France, avec Viggo Mortensen dans le rôle principal.
Prix
Pulitzer 2007, ce roman largement acclamé a valu à son auteur les
comparaisons les plus flatteuses : on voit en lui du Faulkner, du
Hemingway, du Beckett et du Saramago. Mais comment définir précisément
cette marche sans fin d’un père et de son fils le long d’une route
improbable, dernier vestige d’un monde anéanti par une catastrophe
indéfinie ? Un adjectif irrigue nombre des articles parus à propos du
livre dans la presse anglo-saxonne : « biblique ». « McCarthy véhicule
une colère presque biblique en portant témoignage de scènes que l’homme
n’était pas censé voir un jour », écrit Janet Maslin dans le New York Times. Dans le même journal, William Kennedy parle d’un « conte » biblique.
Un
terme suspect aux yeux de l’écrivain Michael Chabon : « Le
préjugé anti-science fiction est si fort chez certains lecteurs et
écrivains, qu’un critique charitable aura souvent recours, pour faire
passer la pilule, à des mots comme ‘‘parabole’’ ou ‘‘fable’’ à propos
d’un livre de S.-F. écrit par un auteur du courant dominant »,
relève-t-il dans la New York Review of Books. La coloration biblique de La Route
ferait donc office de blanc-seing pour un livre « que beaucoup de
critiques semblent avoir lu comme un détour vers la science-fiction,
détour que peut raisonnablement se permettre tout écrivain reconnu ». La Route
en a en effet certains attributs : un message écologiste sous-jacent
dans la description de forêts ravagées,  une réflexion sur
l’autodestruction des hommes, et l’anonymat des deux personnages
principaux. Mais, tranche Chabon : « La Route n’est ni une
parabole, ni de la science-fiction, et il ne marque pas l’éloignement,
mais au contraire le retour de McCarthy à un genre où il excelle :
l’aventure et l’horreur gothique ». Dans le premier registre, l’un des
modèles implicites n’est autre que le mythique Robinson Crusoé. Dans le second, on pense à Poe et Lovecraft.
Le genre n’est pas la seule dimension de La Route
à avoir été mal interprétée. Selon Chabon, on passerait à côté de
l’essentiel en ne voyant là que  « parabole intemporelle de la dévotion
d’un père envers son fils ». La Route est de façon plus
significative « un témoignage des plus abyssales peurs parentales. La
peur de laisser son enfant seul. La peur d’être un jour obligé, pour
son bien, sa tranquillité et son confort, de faire violence à son
enfant ou même de mettre fin à ses jours. Et, par dessus tout, la peur
de savoir que l’on a laissé à ses enfants un monde plus abîmé, plus
envenimé, plus ignoble et violent et déprimant et toxique, plus damné
que celui dont on a hérité ». « La culpabilité d’un père ». Là réside
la métaphore de La Route. Et la plus grande des horreurs, aujourd’hui portée à l’écran.

Site officiel du film

Lire :

L’article de la New York Review of Books
L’article de Janet Maslin dans le New York Times

L’article de William Kennedy dans le New York Times

Réchauffement climatique

A l’approche du sommet de Copenhague, Charlie, en bon citoyen, se dit qu’il doit mettre ses idées au clair sur la question du réchauffement climatique. Il se rend donc sur Google, tape « réchauffement climatique » et voit apparaître en tête de gondole, comme il se doit, l’article de Wikipédia consacré au sujet.

Il a d’abord un mouvement de découragement, car le total, les 184 notes comprises, représente plus de 132 000 signes. Prenant son courage à deux mains, il imprime le tout. Nous sommes le 13 novembre 2009 à 12h 41.

Alerté par les problèmes rencontrés lors de ses premiers démêlés avec des articles de Wikipedia, Charlie se penche d’emblée sur la question des sources. Il a en tête la formule présentée par Wikipédia dans l’article consacré à elle-même : « La neutralité de point de vue consiste à présenter objectivement les idées et les faits rapportés par des sources extérieures vérifiables et notoires, indépendamment des préjugés des rédacteurs des articles».

La question du réchauffement climatique étant pour l’essentiel de nature scientifique, Charlie s’attend à trouver principalement des sources relevant de la littérature scientifique. Ce n’est pas le cas. Il repère bien un certain nombre de sources relevant de cette littérature (comme le dernier rapport du GIEC), mais en réalité  la majorité des sources qui ont servi à nourrir l’article « Réchauffement climatique » sont issues de la grande presse ou de publications de seconde main. Charlie y retrouve les grands quotidiens et news français (le plus souvent par l’intermédiaire de leur site), des agences comme Futura-sciences, quelques journaux étrangers,  la BBC, divers sites web, ainsi que Greenpeace et diverses ONG et associations vertes. Un Atlas publié par les éditions Autrement est largement exploité, ainsi que de multiples articles du magazine Pour la Science (mais aucun de son concurrent La Recherche).

Toutes ces sources, scientifiques et non scientifiques, sont mises sur le même plan, comme s’il n’y existait pas de différence de crédibilité. Un cas d’école est une étude du « département des études géologiques des Etats-Unis » (l’identité dudit département n’est pas précisée et la source n’est pas indiquée) qui a évalué les quantités de méthane contenues dans le sol gelé de Sibérie. « Cependant, note l’article aussitôt, le magazine Science&Vie d’avril 2006 donnait plutôt comme valeur 1400 Gt ». Science&Vie est placé sur un pied d’égalité avec une institution scientifique de haut niveau.

Charlie se force à lire l’article jusqu’au bout. Il sort perplexe de ce mélange de passages manifestement de qualité et d’autres qui relèvent de la langue de bois, voire de la bouillie mentale, en passant par des litanies d’items mal digérés.
Charlie est surtout étonné par les contradictions qu’il découvre. Ainsi lit-il que la fonte des glaciers du Groenland de 2003 à 2005 « contribuerait à 10% de l’élévation du niveau des mers » puis, plus loin, que « L’effet de la fonte des glaciers [sur la montée du niveau de la mer] ne se ferait sentir qu’à beaucoup plus long terme ».

Dans un chapitre intitulé « Conséquences environnementales prévues », un court paragraphe intitulé « Les précipitations » dit : « Selon le dernier rapport du GIEC, une augmentation des précipitations aux latitudes élevées est très probable » ; mais dans un paragraphe situé plus haut dans le texte, Charlie avait lu : « D’autres experts estiment toutefois les données actuelles trop rares ou incomplètes pour qu’une tendance à la hausse ou à la baisse des précipitations puisse se dégager sur des zones de cette ampleur ».

Dans un chapitre intitulé « Réponses des Etats, collectivités, entreprises, citoyens face à la menace climatique »,  Charlie constate que « l’augmentation probable de l’intensité des cyclones » est présentée comme un fait acquis, alors que dans une partie précédente de l’article il était écrit : « les simulations informatiques ne permettent pas dans l’état actuel des connaissances de prévoir d’évolution significative du nombre de cyclones lié à un réchauffement climatique ».

Charlie s’étonne aussi de voir que  l’article de Wikipedia n’est pas actualisé : concernant la position des Etats-Unis, tout se passe comme si nous en étions restés à la présidence Bush. L’élection d’Obama n’est pas mentionnée.  Un paragraphe consacré à la politique européenne n’a pas été actualisé depuis l’été 2007, au point que des événements annoncés pour la fin 2007 restent présentés au futur.
Dépité, Charlie  se retrouve avec les idées encore plus confuses qu’auparavant.

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Parler, pour l’amour des autres

Au commencement était le verbe ? Pas si sûr. A en croire, l’Américain Michael Tomasello, co-directeur de l’Institut Max Planck à Leipzig, au commencement était plutôt le geste.

C’est ce qu’il explique dans son dernier ouvrage, Origins of Human Communication (« Les origines de la communication humaine »), paru en 2008 et qui vient d’être traduit en allemand. « Durant la préhistoire, les sons jouèrent un rôle secondaire pour le développement du langage ; ils ne servirent d’abord qu’à accompagner et appuyer les gestes. C’est ensuite seulement qu’ils sont devenus des signifiants autonomes régis par des conventions », note Johan Schloemann dans le Süddeutsche Zeitung. Mais comment expliquer ce passage du geste à la parole ? Comment se fait-il que l’homme ait accédé au langage et que les grands singes, qui ont pourtant recours aux gestes pour communiquer, en soient incapables ?

D’après Tomasello, la clé, c’est la « coopération ». Les singes ne sont pas moins ingénieux que les jeunes enfants. Mais, à la différence des humains, s’ils agissent selon des intentions complexes, ils ne sont pas capables de partager ces intentions. « Lorsque l’enfant désigne du doigt un objet de son environnement, il ne le fait pas nécessairement pour signifier qu’il veut se l’approprier ; il le fait aussi pour des motifs purement altruistes – par exemple parce qu’il veut montrer à quelqu’un une chose qu’il a l’air de chercher. D’une manière générale, il agit ainsi parce qu’il souhaite rendre ce qu’il désigne commun à lui et aux autres », précise Hans Bernhard Schmid dans le Neue Zürcher Zeitung.

Le critique remarque que cette fonction du langage se retrouve à un âge bien plus avancé. Ainsi, dire à quelqu’un : « Il fait beau aujourd’hui », ce n’est pas lui communiquer une information qu’il ignore, c’est vouloir partager avec lui un certain rapport au monde.

Le rouge et le noir dans l’histoire haïtienne

Stars and stripes d’un côté, « Papa Doc » de l’autre : l’histoire d’Haïti reste largement focalisée sur l’occupation américaine – de 1915 à 1934 – et sur la dictature des Duvalier – de 1957 à 1986. « Négligée, minimisée, et suffisamment trouble pour décourager même les historiens les plus hardis, la période 1934-1957 a par conséquent été traitée en bloc par des notes de bas de page et des chapitres introductifs d’autres travaux », constate Gavin O’Toole, qui rend compte d’un livre consacré à cette période dans la Latin American Review of Books.

L’analyse des événements de ces deux décennies est pourtant indispensable à la compréhension de la dictature qui les a suivies, rappelle l’auteur du livre, l’historien jamaïcain Matthew J. Smith, pour qui ce fut « le plus grand moment d’espérance politique en Haïti ». A ses yeux, les mouvements radicaux qui ont vus le jour après l’occupation américaine ont lancé un puissant défi aux traditions politiques du pays, et transformé sa culture politique.

Il fait une large place au contexte historique et régional qui, selon le critique de la Latin American Review of Books, « aide à comprendre l’émergence du noirisme, marque distinctive du nationalisme noir haïtien, qui était en concurrence avec le marxisme, et comment les deux idéologies ont défini l’avenir de la vie politique haïtienne tout en préfigurant des développements similaires ailleurs dans les Caraïbes. » Pour O’Toole, « Non seulement ce livre comble un vide important pour ceux qui cherchent à comprendre l’histoire d’Haïti, mais il représente un certain triomphe pour l’étude de la politique comme source d’explication historique ».

Le futur de la presse, vu d’Amérique

Aux États-Unis, on prend la presse au sérieux. À Washington, un des plus beaux bâtiments de la longue esplanade qui va du Potomac au Capitole est le nouveau Newseum, le musée de la presse – ou plutôt, du droit irréfragable de liberté de la presse, qu’a sanctifié le Premier Amendement à la Constitution américaine (pour mémoire : les autres libertés sont celles d’expression, d’association, de religion, et de pétition). Mais la primauté de la liberté de presse, Abraham Lincoln l’a caractérisée d’un mot : « Entre un État sans presse, et une presse sans État, je préfère le second de loin »

À vrai dire, désormais les Américains s’intéressent moins à l’histoire de leur presse qu’à son futur. C’est l’objet d’un débat grand public autant qu’incessant, et même multiforme. On ne compte plus les cassandres, journalistes, blogueurs, écrivains qui se sont fait une spécialité de gloser sur ce triste sujet, surveillant la lente agonie de la presse traditionnelle avec consternation pour les uns, délectation pour les autres. Dans le Newseum, qui consacre sa dernière salle à la question, cette problématique est superbement représentée par une pyramide de plexiglas, une sorte de tirelire où l’on glisse au fil des jours un exemplaire de chaque journal  américain qui fait faillite ou plie bagage pour passer sur le net. La funeste tirelire est déjà au tiers pleine. 

Même le cinéma est mis à contribution. Dans State of Play (« Jeux de Pouvoir »), Kevin Macdonald  montre excellemment l’affrontement entre le papier et le net, entre un journaliste à l’ancienne (courageux, débraillé, un peu poivrot, hyper-pro, mais complètement sur le retour) et une jeune blogueuse (jolie, passablement novice, et sans scrupules). Au fil d’une intrigue bien tarabiscotée, les deux approches vont converger, chacun des deux protagonistes finissant sur le terrain – et probablement dans le lit – de l’autre. 

C’est un « happy end »  de cinéma. Il n’est pas sûr que dans la réalité, les choses se terminent aussi agréablement. Le débat aurait en effet tendance à s’envenimer. Lisez par exemple Le Culte de l’Amateur (1). C’est une diatribe contre Internet, accusé de pulvériser notre culture, voire toute notre civilisation, et au passage la presse telle qu’on la souhaite : professionnelle, rigoureuse, équitable. En lieu et place, déplore Andrew Keen, nous n’aurons bientôt pour nous informer que les ragots débités en continu par des amateurs illettrés dépourvus de la moindre éthique. 

La semaine dernière Monaco a vu s’affronter lors d’un Media Forum un cador de la vieille presse, le patron du groupe Springer, et de la nouvelle, Ariana Huffington, qui a bâti son célébrissime net – journal, le "Huff Post", sur les cendres du journal de son feu mari. Le patron de Springer a d’abord mis le débat sur le terrain qualitatif. Mal lui en a pris : la veuve pugnace l’a renvoyé dans ses buts, assénant que les 2 000 blogueurs du Huff Post, en contact continu avec leurs 8 millions de visiteurs quotidiens, leur fournissaient gratuitement une information rigoureuse et fouillée, constamment enrichie de leurs propres ajouts et de leurs critiques. De quel côté s’est donc aujourd’hui réfugiée la belle et la bonne information que l’on vénère ? Chez les Huff Post de ce monde, ou chez Springer, que la triste logique de l’économie oblige à ne fournir à ses lecteurs que ce pourquoi ils sont encore prêts à payer, c’est-à-dire ce qui passionne l’humanité depuis la nuit des temps: Eros et Thanatos, en d’autres mots le sexe et le crime ? 

(1) Le culte de l’amateur : Comment Internet tue notre culture, Andrew Keen, Scali, 2008.