Un Tom Sawyer mexicain

Fabio Morabito a gagné la réputation d’être L’une des voix les plus originales de la littérature mexicaine avec ses poèmes et ses nouvelles. Emilio, los chistes y la muerte (« Emilio, les blagues et la mort ») est son premier roman. Pour Rafael Lemus, critique de la revue mexicaine Letras Libres,  « le talent narratif de Morabito se déploie dans ce nouveau territoire avec fluidité » : Morabito cisèle un roman « élégant et resserré ». Emilio, un jeune garçon désœuvré en attendant de reprendre l’école, explore chaque jour un cimetière. Avec son détecteur de blagues, il part à la recherche des histoires drôles conservées – pense-t-il – dans l’atmosphère du lieu, et apprend par cœur les noms des morts. Emilio est en effet atteint d’ « incontinence mémorielle », un trouble obsessionnel compulsif qui le conduit à mémoriser tous les noms qu’il croise. C’est dans l’enceinte du cimetière qu’il rencontre Eurydice, une femme qui vient chaque jour sur la tombe de son fils. Entre eux se noue une relation à la fois maternelle et érotique, autour de laquelle gravitent un enfant de chœur aux traits exquis, les parents d’Emilio, un journalier facétieux, et un fantôme aux cheveux frisés. Lemus admire la précision et la sobriété de la langue, dont Morabito fait un instrument de mise à nu du réel, une manière de « se concentrer sur une petite portion du monde et y découvrir la syntaxe de toutes choses ». Ricardo Bada, dans La Revista de Libros madrilène, compare le livre à un ensemble à cordes, où chaque personnage possèderait une voix parfaitement caractérisée et orchestrée. Il salue l’entrée d’Emilio dans le club très fermé des Huckleberry Finn, Tom Sawyer et autres Petits Princes : tous fruits du « miracle » par lequel un adulte nous rend des personnages enfants inoubliables.

Livre numérique : les enjeux du « qui parle ».

Le livre survivra-t-il à Internet ? Google va-t-il, grâce à la numérisation des fonds, dominer durablement l’écrit ? Les « liseuses » numériques enterreront-elles bientôt les libraires ? Le débat sur le livre numérique est lancé. Il oppose d’un côté, les acteurs traditionnels du livre et de l’édition, et de l’autre, les monopoles mondiaux de l’économie numérique — Google, Amazon, Apple — grands bénéficiaires du déploiement des réseaux.

Pour aborder ce débat, il convient de faire deux remarques :

–    La prose de fiction, l’essai, la poésie sont des biens d’expérience — on ne les connaît qu’après les avoir lus — dont la consommation requiert une prescription, une caution éditoriale. Cette caution est traditionnellement apportée par les acteurs économiques de la filière : auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires, investisseurs solidaires dans la structuration des lectorats, des marchés de lecteurs.

–    La distribution numérique fait surgir une nouvelle catégorie d’acteurs : les équipementiers, fabricants de terminaux. Lesquels doivent vendre au consommateur un investissement complémentaire à celui des contenus et compatible avec ceux-ci.

Le jeu économique ouvert par cette occurrence porte avant tout sur l’élément de structuration des marchés, autrement dit sur la faculté prescriptive, la caution éditoriale. C’est sur ce point que les acteurs traditionnels se trouvent frontalement attaqués. Non pas, comme on l’a dit, par le culte de l’amateur et le possible surgissement, hors des sas éditoriaux, de talents spontanément portés par l’Internet. Mais sur les règles historiques du cautionnement installant dans des collections hautement signifiantes, l’œuvre d’un auteur sublimée par le temps. Google Books est un concurrent direct de la Pléiade, du mode de prescription incarné par cette marque, des protocoles de labellisation induits, de leur apport économique à la librairie traditionnelle.

La bataille qui s’engage est une bataille de noms, de prescripteurs, de marques dont le repoussoir ultime est l’exemple de la musique, où le liseur et son disquaire en ligne, autrement dit l’expérience esthétique d’Apple, ont dépossédé artistes et labels de leur caution éditoriale. La difficile standardisation de l’expérience de la lecture tient, pour l’instant, le livre à l’abri d’une telle issue. Mais la bataille va durer. Et ceux qui veulent continuer à être entendus vont devoir parler haut et fort, ensemble.

Pour l’amour de Frank Lloyd Wright

Comment une mère peut-elle abandonner ses enfants pour vivre une passion amoureuse ? La question en forme de condamnation poursuivit Mamah Borthwick Cheney sa vie durant, depuis ce jour de 1907 où elle s’envola en Europe avec l’architecte Frank Lloyd Wright, laissant deux enfants derrière elle. Lui-même quittait une femme et six gosses. Mais, aux yeux de la société, « Wright ne faisait que se comporter très mal, quand l’attitude de Mme Cheney paraissait bien plus choquante : elle était si peu naturelle pour une mère », commente Liesl Shillinger dans The New York Times à propos du roman que Nancy Horan consacre à cette histoire. Le mari de Mamah lui avait pourtant pardonné sa conduite, lui accordant le divorce et le droit de voir ses enfants. Les reproches venaient de la famille et des journalistes, qui tenaient un véritable siège devant leur maison –  la propriété de Taliesin, dans le Wisconsin. Même son amie suffragette Ellen Key lui reprochera son comportement, estimant que « le droit parfaitement légitime à vivre un amour libre ne peut être acceptable si celui-ci est vécu au détriment de l’amour maternel ». Mais, pour Mamah, être mère n’était pas suffisant. Elle attendait davantage de la vie. En poussant le lecteur à se demander si c’est là chose si peu naturelle, Nancy Horan renverse l’opprobre. « Mamah Borthwick Cheney n’était pas n’importe qui, mais Horan en fait une sorte de madame tout le monde –  le symbole de la liberté à laquelle aspirent les femmes, et de ce qui les attend au tournant lorsqu’elles tentent de s’en saisir », note la critique du New York Times.

Lire l’article du New York Times

Cocoricouac

Victoire. « Une université française parmi les quarante premières » titre Le Monde après la publication de la septième édition du classement mondial des universités par des universitaires de Shangaï. Sous-titre : « Vingt-trois établissements français trouvent place parmi les 500 meilleurs mondiaux ».  Le quotidien aurait pu titrer tout aussi exactement : « Les trente-neuf meilleures universités du monde ne sont pas en France » Et sous-titrer : « Seulement vingt-trois établissements français parmi les 500 meilleurs mondiaux ».
A lire l’article du Monde, ce cocorico absurde est fondé sur le fait que certains établissements français ont progressé dans le classement de Shangaï depuis sa création en 2003 : Paris VI a gagné 25 places, Paris XI 29 et l’ENS  « plus d’une trentaine ». Bravo.
Comme le rappelle plus loin le quotidien, il y a d’autres classements que celui de Shangaï : « Fondé en 2004 en partie sur la “réputation” des établissements auprès des universitaires et des employeurs, le principal challenger de Shangaï est le classement du Times Higher Education publié le 8 octobre dernier dans l’indifférence générale ». Que dit ce classement ? Malgré les quatre colonnes consacrées au sujet, le lecteur du Monde n’en saura pas plus. Or, le palmarès britannique est habituellement considéré comme plus pertinent que celui de Shangaï. Quels sont ses résultats ? Il met en avant les 200 premiers de la classe. Dans cette liste, la France ne compte que quatre établissements : l’ENS de Paris (28è), Polytechnique (36è), Paris VI (117è) et l’ENS de Lyon (126è). Parmi ces établissements,  un seul est vraiment une université. Et par rapport à la première  liste publiée en 2004, le nombre des établissements français présents a été divisé par deux. Cororicouac.
Comme “cocorico”, attesté depuis 1862 (successeur de “coquerico”, en usage depuis le temps de Rabelais), “cocoricouac” est une onomatopée. C’est le cri du coq gaulois quand on lui tord le cou. Attesté depuis 1977, le mot a pris son essor depuis 2008. Nous pourrons bientôt en vérifier la substance sur Wikipédia.

Le XXe siècle, siècle des Juifs

Le festival des Belles étrangères s’ouvre aujourd’hui dans plusieurs grandes villes de France. Il met à l’honneur les écrivains américains, parmi lesquels l’historien Yuri Slezkine, dont le livre, Le siècle juif, qui vient de paraître en Français, avait rencontré un écho considérable lors de sa sortie aux États-Unis, en 2004. Car Yuri Slezkine y développe une thèse surprenante. Malgré les persécutions dont ils furent victimes, le XXe siècle aurait été celui des juifs, incarnations de la modernité. L’odyssée tragique des juifs de Russie sert de cadre à cette réflexion sur les rapports qu’entretiennent culture juive et modernité. « Slezkine établit un lien entre l’émigration des Juifs et la propagation des trois principales idéologies du XXe siècle : le libéralisme, le nationalisme et le communisme », analyse Orlando Figes dans la New York Review of Books. Pour étayer son propos, l’historien divise les sociétés humaines en deux grandes familles : les « apolliniennes », sédentaires et agricoles, et les « mercuriennes », urbaines et mobiles. En se plaçant très tôt sous l’égide de Mercure, patron des marchands itinérants et des intermédiaires, les Juifs surent ainsi s’adapter aux nouvelles exigences du temps. Par Juif, Slezkine entend toute personne qui est fondé à l’être par sa naissance, qu’elle entretienne des relations avec la culture juive, la vie communautaire et la religion ou non. Pour le critique de la New York Review of Books, c’est précisément là que le bât blesse. Tout en soulignant les qualités documentaires de l’ouvrage, il estime qu’ « à moins de croire que les valeurs et les idées se transmettent par le sang, l’hypothèse de Slezkine est pour le moins sujette à caution. »

Wikipedia est scientifique !







Dans son Introduction à l’Histoire de l’Analyse Economique, Schumpeter définit ainsi la science :

–       la science est raffinement du sens commun
–       la science est une connaissance outillée
 
Ainsi, la science, au sens de Schumpeter, est-elle un assemblage de techniques visant à élever la productivité de la connaissance. Son principe de réel, de validation sociale demeure le sens commun, la formation de l’opinion courante : l’opinion a réponse à tout. Après, on raffine. Dans ce registre, les concepts permettant de repérer les régularités ainsi que les lois scientifiques qui les énoncent, font partie des « outils » de la connaissance. On retrouve ici l’approche smithienne de la division du travail dans laquelle, toutes choses égales par ailleurs, la spécialisation du savoir, l’outillage de la connaissance, se substitue à l’usine.
 
Peut-on alors, suivant cette problématique, qualifier Wikipedia de scientifique ? Sans aucun doute.

Wikipedia est raffinement du sens commun : ses pages condensent du sens commun plus ou moins raffiné par des rédacteurs bénévoles. Elles répondent à une demande, un questionnement social. Les non-sens flagrants — les fausses annonces de décès, les absurdités patentes —  ont la réputation d’y être rapidement censurés. La probabilité d’un reflet du sens commun y est donc élevée.
 
Mais surtout, Wikipedia, au même titre que Google, est un outil d’indexation. Il permet ainsi, avec une productivité très supérieure à celle des encyclopédies classiques, le repérage de liens susceptibles de guider au savoir labellisé. L’originalité de ces moteurs est qu’ils introduisent de nouvelles trajectoires de connaissance dans lesquelles l’accès à la théorie n’intervient qu’en dernier ressort. On peut évidemment redouter que les trajectoires heuristiques, les savoirs approchés, ne se substituent aux connaissances de base. Mais on peut aussi plaider que les acquis scientifiques sont assez robustes et puissants pour résister à l’évolution de leurs accès.
 
Il est trop tôt encore pour mesurer la productivité scientifique des outils d’indexation. Mais bien trop tôt aussi pour la rejeter a priori. Les effets de long terme sont, en ce domaine, difficiles à mesurer et à prévoir. Il est néanmoins probable que la numérisation qui bouleverse l’accès au savoir écrit, va modifier l’utilité relative des savoirs labellisés — tels que les a disposés la spécialisation classique — et des trajectoires heuristiques permettant d’y accéder.

Un cauchemar syrien

La littérature carcérale est devenue ces dernières années un genre en soi dans l’édition arabe, notamment au Maroc et en Syrie où plusieurs prisonniers politiques, écrivains et autres intellectuels ont publié leurs témoignages de détention. Al-Qawqaa (La coquille) est de ceux-là. Arrêté à son retour de France à l’aéroport de Damas, jeté en prison pendant douze ans, torturé, Moustafa Khalife livre un des récits les plus marquants et les plus remarqués des critiques.
L’horreur, l’humiliation, la torture, l’injustice et la tyrannie de cette histoire vraie racontée dans un style romanesque captivant en fait « une œuvre exceptionnelle, malgré le récit cauchemardesque ou plutôt à cause de lui », note l’éditorialiste syrien Sobhi Hadidi dans le quotidien arabe paraissant de Londres Al-Qods alarabi . Le journal revient sur ce livre  à l’occasion de la parution du témoignage de l’ancien prisonnier marocain Aziz Binebine Tazmamort, dix-huit ans dans le bagne de Hassan II (lire l’article de Books à ce sujet).
Comme dans Le Procès auquel les critiques comparent parfois son livre, Moustafa Khalife raconte son arrestation surréaliste. « Deux hommes de la sécurité ont pris mon passeport avec une gentillesse excessive en me demandant  de les suivre avec ma valise, que je ne reverrai pas. Je regarde les lumières de la ville pendant le trajet. Quand je demande à l’un d’entre eux : ‘pourquoi ces formalités’, il m’ordonne de me taire jusqu’à notre arrivée dans un bâtiment sinistre du centre ville. »
Il est ensuite transféré à la prison de Palmyre, où sont détenus les opposants au régime baasiste, notamment les Frères musulmans. Moustafa Khalife est chrétien, mais on lui reproche d’appartenir à ce mouvement. Une homonymie pourrait donc être à l’origine de ces années de détention, d’interrogatoires et de tortures au cours desquelles il fut victime des geôliers comme des autres détenus, qui craignaient que ce chrétien ne moucharde.
Après sa libération, aussi incompréhensible que son arrestation, le héros poursuit son récit de mort-vivant : « Je porte en moi un immense cimetière dont les tombes s’ouvrent la nuit, et leurs habitants me parlent et m’en veulent. Je ne peux plus dormir sans boire d’arak, je crois me réveiller encore dans la prison du désert, d’où je ne suis pas vraiment sorti. La peur était ma coquille en détention et maintenant, dans ce que les prisonniers appellent le monde de la liberté, l’autre peur c’est l’ennui et le dégoût qui me font une autre coquille ».

La charité égoïste : pourquoi l’aide internationale enfonce l’Afrique au lieu de la sauver

Le business de la charité en Afrique a toujours eu ses détracteurs. Voyez par exemple l’admirable Dark Star Safari de Paul Theroux. L’écrivain voyageur ne cesse de brocarder ceux qu’il appelle « les agents de vertu » – parce qu’ils sont arrogants, qu’ils vivent comme des satrapes, et qu’au mieux ils ne servent pas à grand-chose…

Dambisa Moyo pousse le bouchon carrément plus loin : non seulement l’aide internationale n’a guère montré son utilité en Afrique, mais c’est probablement la véritable responsable de la stagnation, voire de la régression du continent.
La thèse en fait n’est pas nouvelle : on l’a déjà trouvée vigoureusement exprimée sous la plume de spécialistes du développement comme Paul Collier (The Bottom Billion Why the Poorest Countries are Failing and What Can Be Done About It), William Easterly (The White Man’s Burden: Why the West’s Efforts to Aid the Rest Have Done So Much Ill and So Little Good) Peter Bauer (Dissent on Development), ou encore l’historien anglais Niall Ferguson. On pourrait même remonter jusqu’à Dickens, qui dans Bleak House a fait le portrait hilarant et tragique à la fois d’une Mrs Jellyby, qui sacrifie sa vie et son foyer  pour la promotion d’un projet africain totalement fumeux qui finira en débâcle.

La différence réside cette fois-ci dans la légitimité irrécusable de l’auteur. D’abord il s’agit d’une jeune et ravissante zambienne, avec un CV magistral (Oxford, Harvard, la Banque Mondiale, Goldman Sachs). Ensuite, la thèse est puissamment étayée. Dambisa Moyo démontre point par point l’implacable corrélation qui unit l’aide internationale à la corruption, aux conflits politiques ou ethniques, à l’inflation, et surtout à l’annihilation de toute forme d’esprit d’entreprise. Non seulement une (grande) partie de l’aide a été détournée, mais en plus cet argent a enclenché un cercle vicieux . Il a permis aux gouvernements corrompus de se maintenir au pouvoir, tout en empêchant l’émergence d’un État de droit, ce qui a découragé les investissements privés, donc bridé la croissance économique, donc augmenté la pauvreté. Et de fait, considérez ces quelques chiffres : l’aide internationale pour l’Afrique – 300 milliards de dollars depuis 1970, ou encore une contribution de plus de 1000$ par habitant de la planète depuis 1940 – représente en moyenne 13% du PNB des pays africains. Pourtant, probablement au moins 50 % des montants versés ont été exfiltrés vers des comptes bancaires hors d’Afrique ;  et la pauvreté en Afrique a doublé plus que doublé en 20 ans, alors qu’elle a diminué ou disparu dans tous les pays du tiers-monde (notamment en Asie) qui se sont dépris de l’aide internationale. C’est le cas de la Corée du Sud et du Ghana. Même chose en ce qui concerne l’espérance de vie, le taux d’alphabétisation, ou les autres indicateurs socio-économiques : à chaque fois l’Afrique, qui est de loin le principal récipiendaire d’aide internationale, montre une régression alors que le progrès est presque partout ailleurs la règle.

Ah ! disent les bons esprits ; mais c’est par ce que les institutions démocratiques ne sont pas encore au point en Afrique. Erreur : il y a certes un lien entre croissance économique et démocratie, mais la causalité fonctionne dans l’autre sens : c’est en fait la croissance qui promeut la démocratie et non l’inverse. Alors que propose donc Mlle Moyo ? À vrai dire rien de fulgurant : un mixte de recettes éprouvées : soumettre toute aide à des « conditionnalités » clairement précisées, encourager l’investissement privé, notamment par le biais de la micro finance, développer les marchés financiers locaux, lutter contre la corruption par tous les moyens, etc. Curieusement, elle oppose aussi la naïveté intéressée des fonctionnaires qui distribuent l’aide internationale à l’attitude pragmatique et « business » des chinois. Ceux-ci ont déjà investi plus de 100 milliards de dollars en Afrique, sans beaucoup se préoccuper de considérations morales, sociales, ou écologiques ; mais ils font tourner des usines qui génèrent des salaires et des exportations. Et surtout, Mlle Moyo  recommande que la communauté internationale envoie un message clair aux Africains : les flux d’argent se tariront un jour ou l’autre – préparez-vous dès maintenant !
Et c’est un message qui est plutôt bien reçu en Afrique. Beaucoup de journalistes africains l’ont repris – par exemple l’ougandais Charles Onyango-Obbo dans The East African (« Oui, l’Aide va mourir, et moi-même je ne me sens pas trop bien ! »). On pourrait appeler cela l’approche Plan Marshall, ou, pour rester dans l’actualité, plan de relance : un peu d’aide pour doper l’économie, mais surtout pas trop, par crainte d’accoutumance.
Dans le récit de sa traversée de l’Afrique, Paul Theroux évoque une mésaventure dans le désert soudanais. Il se fait agresser verbalement par un paysan en mal d’irrigation : « Vas dire à Bush qu’il nous offre une pompe ! ». Et Theroux de se faire cette réflexion : « Non, ce n’est pas une bonne idée. Il faudrait leur fournir aussi de l’essence, des pièces détachées, des techniciens. Et puis fatalement le truc finirait par lâcher un jour. Il vaut mieux qu’ils creusent eux-mêmes un nouveau puits ». A moins que les Chinois ne s’en chargent.

Dead Aid, de Dambisa Moyo, Allen Lane, récemment traduit en français sous le titre L’aide Fatale chez JC Lattès

Martial Guédron : « Les monstres témoignent de confluences entre les arts et les sciences»

L’article que nous publions suggère qu’un basculement se serait produitau XVIe dans la perception de la figure de l’« homme sauvage ». Parquels facteurs peut-on l’expliquer ?
L’homme sauvage a une longue histoire et si, en Occident, son aspects’est précisé au Moyen Age, il  a hérité ses traits les pluscaractéristiques de figures mineures de la mythologie classique commeles pygmées, les satyres ou les faunes. Dans le contexte chrétien, lefait qu’il se situe, tant par son comportement que par son apparence, àmi-chemin entre l’homme et l’animal l’oppose en tout point à l’idéal duchevalier de l’univers courtois. On le dit violent, d’une sexualitéeffrénée, marchant parfois à quatre pattes et donc il déroge auxcomportements admis. Mais il ne doit pas se confondre avec les « velus», car contrairement à eux, sa pilosité abondante n’est pas interprétéecomme une erreur ou un caprice de la nature : elle est bienconstitutive de son état habituel.
Quant au changement évoqué, il réside peut-être dans le fait qu’à laRenaissance on perçoit parfois l’homme sauvage comme affranchi de lamorale chrétienne du Moyen Age et incarnant un mode d’existence enharmonie avec la nature. Mais surtout, il donne lieu à des observationsscientifiques, telles qu’on en trouve dans les traités sur lesmonstres, ou dans les cosmographies et les encyclopédies desnaturalistes comme Conrad Gesner.
Désormais, on observe des hommes sauvages non seulement sur desterritoires éloignés de l’Occident chrétien, mais aussi au cœur même dela chrétienté où l’on en capture parfois. Cela dit, on insiste sur lefait que ces derniers ne vivent pas en tribus et qu’ils ont un statutexceptionnel, celui de prodiges ou de merveilles. Par la suite, quandle temps sera venu des voyages et des explorations lointaines, l’homme sauvage subira de nouvelles métamorphoses, devenant tour à tour grandsinge anthropoïde, cannibale ou homme ensauvagé, c’est-à-dire lointainancêtre du célèbre Victor de l’Aveyron qui a inspiré François Truffautdans son remarquable film L’Enfant sauvage.

L’atypique famille Gonzales a suscité l’intérêt de nombreux mécèneset artistes. Ses membres sont-ils en cela un cas unique ou emblématiqued’un moment artistique axé sur la « curiosité » ?
Ma réponse sera double, ou plutôt se situera entre les deuxpropositions. L’intérêt qu’a suscité la famille Gonzales s’expliqued’abord par le goût de leur époque pour les jeux de la nature (leslusus naturae), intérêt qui est attesté notamment par le développement,au même moment, des chambres de merveilles. Là, dans un désordreapparent, on associait toutes sortes d’étrangetés, de prodiges, decuriosités se situant en marge de l’ordre habituel de la nature :coraux bizarres, poissons monstrueux, mandragores, fossilesimprobables, cornes de licorne, pattes de griffon et j’en passe. Or,non seulement ces curiosités naturelles étaient volontiers associéesavec des œuvres d’art représentant des êtres humains difformes ou horsnormes ― bossus, géants, nains, femmes à barbe, etc. ― mais les coursprincières appréciaient beaucoup d’en avoir quelques spécimens vivantsà leur disposition.
On peut comprendre que, dans ce contexte, posséderun membre de cette famille de « velus » originaire des Canaries, doncavec une coloration exotique qui séduisait encore davantage, passaitpour un véritable must. Et l’on sait que non seulement ses membresfirent l’objet de cadeaux entre plusieurs cours princières, mais qu’ilsfurent aussi étudiés par des naturalistes et qu’on les retrouve aussidans quelques ouvrages médicaux répertoriant différentes malformationshumaines. Enfin, la fascination qu’ils exercent dépasse largement leXVIe et le XVIIe siècles. Là encore, je ferai un rapide détour par lecinéma : non seulement les velus ont rejoint les zoos humains aux côtésd’autres êtres souffrant de graves anomalies physiques, mais si vousvous souvenez du maquillage de Jean Marais dans La Belle et la Bête, ilest frappant de constater combien il est proche de certainesphotographies où on les présente comme des monstres de foire.

Peut-on établir une ou des typologies du « monstre » en peinture ?
Vous mettez le doigt sur le problème le plus épineux que nous avons étéamenés à affronter, avec Sophie Harent, pour cette exposition et pourle catalogue qui l’accompagne. Contrairement à ce qu’affirmaitDescartes, il ne suffit pas de décrire les monstres pour les comprendreni pour en fixer une classification immuable.
Comme ils sont de nature hybride, polysémique et polymorphe, ils ne selaissent jamais enfermer dans des catégories fixées une fois pourtoutes et ne cessent de varier en fonction du contexte dans lequel onle représente. Prenons un exemple : avec son corps de chien et sesmultiples têtes, l’Hydre de Lerne aura beau avoir une typologie querespecteront les artistes afin de la rendre parfaitement identifiable,elle n’aura évidemment pas la même signification dans une peinturemythologique que dans une caricature révolutionnaire.
Comment fallait-il s’y prendre, alors, pour proposer un parcourscohérent au visiteur, lui suggérer des interprétations possibles touten préservant la richesse poétique de chaque spécimen, de chaqueindividu et de chaque représentation ? Nous avons longtemps réfléchi,tourné et retourné le problème, déplacé certains monstres de nombreusesfois et finalement opté pour des sections qui tiennent compte à la foisde la fonction, de la signification et des usages du monstre et desœuvres dans lesquelles ils sont représentés. Ce faisant, nous avonsvoulu suggérer des filiations et des mutations, des monstres de lamythologie aux plus récents, car ils connaissent une nouvelle voguedans l’art contemporain.

La représentation de la monstruosité a-t-elle constitué, au cours del’une des périodes que couvre l’exposition, une école en soi
?
Je ne dirais pas une « école », mais certainement une sourced’inspiration privilégiée. D’un côté, nous avons des courantsartistiques au sein desquels les monstres sont beaucoup plus présentsqu’ailleurs, car ils permettent de donner corps à une certaine visiondu monde, qu’elle soit onirique, tragique, grotesque ou ludique. C’estle cas du maniérisme, du romantisme, du symbolisme et du surréalisme;c’est le cas aussi, chez de nombreux artistes contemporains. Mais nousavons également, à travers les siècles, des peintres, des graveurs oudes sculpteurs qui, à eux seuls, auraient pu nourrir toute une sectionde l’exposition ― d’où la nécessité de procéder à des choix, souventfrustrants… Je pense par exemple à Goya, à Odilon Redon, ou plus prochede nous, à la photographe américaine Diane Arbus. Enfin, il y a desdomaines d’expression qui privilégient le monstre et le monstrueux :c’est le cas par exemple de la satire graphique et de la caricature,mais aussi, bien sûr, du cinéma, de la bande dessinée ou du livre pourenfants.

Qu’est-ce que ce type de tableaux reflète des croyances et de l’état des connaissances scientifiques d’une époque donnée ?

Je crois qu’ils témoignent de certaines confluences ou d’interférencesentre les arts et les sciences que nous avons du mal à imaginer de nosjours, tant les disciplines sont cloisonnées. En effet, ce goût quej’ai évoqué pour les écarts de la nature se manifeste aussi bien dansle champ artistique que dans le champ scientifique, deux domaines quisont beaucoup moins dissociés à cette époque qu’ils  ne le sont devenusplus tard.
En outre, il ne faut pas oublier, lorsqu’on contemple, fasciné, leportrait de la petite Antonietta, qu’au moment où Lavinia Fontana aréalisé ce tableau, la peinture relevait des arts d’imitation etqu’elle était donc supposée représenter avec exactitude l’apparence deschoses, ce qui explique que des savants pouvaient confier à desartistes la mission de certifier par des images l’existence effectivede certains prodiges. D’où le fait que, dans certain cas, ces imagestenaient lieu de simulacres : je veux dire qu’elles permettaient devalider l’existence de créatures étranges qui, en réalité, n’avaientjamais existé, du moins pas sous la forme qu’on leur prêtait. Ce n’estpas le cas ici et nous avons conservé plusieurs représentations de lapetite fille et d’autres membres de sa famille. Mais il faut égalementtenir compte du fait que beaucoup d’artistes prétendaient aussi allerau-delà du simple processus d’imitation : ils ambitionnaient alors,comme les savants de leur époque, de faire connaître la nature même deschoses. Peut-être est-ce cette nature profonde qui est si troublantelorsque nous affrontons le regard à la fois paisible et interrogateurd’Antonietta.

Martial Guédron vient de publier, avec Laurent Baridon, L’Art etl’histoire de la caricature. Des origines à nos jours (Citadelles etMazenod, 2009).

 

Quelques nouvelles de la mort du père

Le Président Lincoln se fait assassiner, par deux fois. Un homme lutte pour oublier qu’il vit avec un pénis artificiel. Plusieurs personnes meurent des suites d’un accident de camion, dont le conducteur Gregorio Rabassa, porte le nom du traducteur en anglais de Gabriel García Márquez, Julio Cortázar ou Mario Vargas Llosa. « Toutes les nouvelles constituent une tentative pour renverser une figure paternelle. Dans chacune d’elles existe un conflit latent ou explicite avec une figure d’autorité, une ombre répressive et castratrice qui devra en fin de compte être éliminée », rapporte Guillermo Espinosa Estrada dans Letras Libres à propos du recueil de nouvelles de Daniel Alarcón. Et c’est précisément de ce conflit avec le modèle que l’œuvre d’Alarcón tire sa force : il écrit en anglais, mais sur le Pérou ; il s’abreuve de la réalité du tiers monde, mais ses modèles sont anglo-saxons. El rey siempre está encima del pueblo (« Le roi est toujours au-dessus du peuple ») est selon le critique de Letras Libres « un livre réfléchi, complexe et tortueux, qui marquera sans aucun doute un changement dans la trajectoire d’Alarcón ». C’est à ça que sert de tuer le père : « Acte de décès autant que déclaration de principes, on peut repousser le parricide littéraire – mais jamais l’éviter », conclut Espinosa Estrada.