Hadopi 2

La loi sur l’application du droit d’auteur sur Internet, dite Hadopi 2, a finalement été votée et validée quasi-intégralement par le Conseil Constitutionnel. Le texte acté s’avère, au final, bien plus répressif que ne le prévoyait la première version. Comme nous l’indiquions dans le post Débandade 2, il réprime en effet, avec des moyens pénaux, le délit de contrefaçon et non plus simplement l’infraction de non sécurisation du poste, telle que la décrivait Hadopi 1. A défaut de s’acquitter d’une amende forfaitaire, le contrevenant sera poursuivi et sanctionné au pénal.



Place maintenant à sa mise en œuvre, c’est-à-dire à l’avertissement et à la poursuite effective de millions de contrefacteurs jusqu’ici impunis. L’efficacité du dispositif dépendra de la pertinence des mises en garde et de la crédibilité des sanctions pénales. Autrement dit de l’habileté de l’Etat à graduer la sanction.



La Grande-Bretagne, restée longtemps sceptique sur ce mode de traitement, est en train de voter un dispositif analogue. Le point est intéressant car la Common Law aurait pu, en théorie, dispenser les ayants droit britanniques d’avoir recours à la voie française. En effet, le principe de la réponse graduée est d’introduire des étapes dissuasives dans l’application des sanctions pénales de la contrefaçon. Ces sanctions, prévues à l’origine pour dissuader des milliers d’intermédiaires frauduleux dans la distribution de copies physiques, sont lourdes et inadaptées à la répression de la contrefaçon numérique par des millions de consommateurs finaux.



La Common Law permet, dans les faits, une privatisation de la graduation. Elle encourage les ayants droit à n’avoir recours au pénal qu’en dernier ressort en les autorisant à transiger sous la menace avec les contrefacteurs présumés. En d’autres termes, là où ils seraient, en France, accusés de chantage, les ayants droit peuvent menacer les consommateurs de poursuites pénales et obtenir, par ce biais, l’arrêt des pratiques frauduleuses et des compensations pécuniaires. C’est le système qui prévaut aux Etats-Unis où les tribunaux et la presse n’ont finalement à connaître que les dossiers dans lesquels les protagonistes n’ont pas trouvé d’entente. L’économie a tendance à considérer que cette « internalisation » de la graduation par les privés est a priori plus efficace que sa conduite institutionnalisée par l’Etat.


Les déboires juridiques d’Hadopi, son clonage possible en Angleterre, et la voie suivie par les Etats-Unis vont permettre d’évaluer concrètement cette hypothèse sur l’économie du droit : va-t-il s’avérer plus efficace et/ou moins coûteux de faire respecter le copyright par voie de négociation privée ou par voie de graduation légale des sanctions ?

Aux sources d’Obama

Il y a un an, Barack Obama était élu président des Etats-Unis. On connaît bien l’homme d’Etat. Son autobiographie, Dreams from my father, écrite bien avant son ascension politique, permet de découvrir en lui l’homme de lettres. « La qualité qui distingue la mieux l’écriture d’Obama est la clarté. Elle scintille comme des cristaux de sucre », souligne Darryl Lorenzo Wellington dans The Common Review. Cette autobiographie relève à bien des égards du voyage initiatique, « celui de son passage à l’âge adulte, au cours d’un périple qui l’emmena d’Hawaï à l’Indonésie et Chicago puis, finalement, au Kenya, où il cherche à renouer avec la branche africaine de sa famille ».
C’est précisément de cette quête identitaire qu’il est question dans Dreams from my father. Comme Obama l’a raconté pendant sa campagne, il est le fils d’une Américaine blanche, Ann Dunham, et d’un Kenyan qu’elle rencontra lorsqu’ils étudiaient l’un et l’autre à l’université d’Hawaï ; Barack Obama senior intégra ensuite Harvard. Quelque temps après la naissance du futur président, ses parents se séparent. Son père rentre au Kenya et le jeune garçon reste avec le mythe d’un père intellectuel brillant, qui encourage son fils à travailler dur lors de ses rares visites aux Etats-Unis.
Dreams from my father est le récit de la déconstruction de ce mythe. Dans la tradition de la littérature afro-américaine, explique Darryl Lorenzo Wellington, qui compare Barack Obama senior au père de James Baldwin, auteur de Notes of a Native son, « un prêtre raté employé par des églises de plus en plus petites, qui appelle son fils James l’affreux et fait en sorte que sa pauvre famille le craigne – au nom de Dieu ». Mais Barack Obama senior n’était pas un tyran ; seulement un homme qui s’est fait les mauvais amis et les bons ennemis, sombra dans l’alcoolisme et finit par se tuer dans un accident de voiture, alors qu’il était en état d’ivresse.
Mais Barack Obama ne déconstruira jamais complètement le mythe, et voilà bien ce qui fait sa force. « Comme un changement après une expérience cathartique, sa croyance en l’intégrité de cette fabulation dans un monde complexe a donné naissance à la vision charismatique et multiculturelle qui caractérise son second livre, The Audacity of Hope et ses campagnes sénatoriales et présidentielles ». En d’autres termes, la figure paternelle n’est rien d’autre qu’une clé pour comprendre le monde. Une clé qui lui ouvrit bien des portes : « Lorsqu’il était adolescent, Obama imaginait le père dont il avait besoin. Maintenant qu’il est politicien, il imagine le monde auquel il croit. »

Le déclin de l’occident, bis

L’Europe peut-elle rester la même avec un peuplement qui change ? C’est sur cette question que s’ouvre Reflections on the Revolution in Europe, le dernier livre de Christopher Caldwell. Pour le journaliste conservateur américain, il ne fait aucun doute que la civilisation européenne est sérieusement menacée par l’installation sur son sol de populations issues du monde musulman. Paralysées par le souvenir honteux de la colonisation, aveuglées par leur relativisme moral, les élites européennes auraient gravement sous-estimé l’intransigeance dogmatique des nouveaux venus, généralement hostiles à l’Occident et donc peu désireux de s’intégrer. Fondée sur un calcul économique à courte vue, et poursuivie pour des motifs moraux, la politique d’immigration massive se serait faite à l’insu des Européens « de souche, » majoritairement hostiles au phénomène mais jamais appelés à s’exprimer démocratiquement sur le sujet.
Ce livre pour le moins radical a reçu un accueil bienveillant dans la presse anglo-saxonne. Paul Marshall, du Wall Street Journal, souscrit volontiers au diagnostic de Cladwell : « Les immigrés d’aujourd’hui sont hostiles aux valeurs européennes, mais il faut ajouter que l’Europe elle-même est de moins en moins au clair sur ce que sont ces valeurs. » Le Guardian, pourtant classé à gauche, n’est pas en reste : « Comparé à la plupart des livres sur l’immigration, écrit David Goodhart, celui-ci regorge d’idées. », parmi lesquelles il relève notamment celle-ci : « Moins un pays est raciste, plus la déception des immigrés augmente, car leur échec apparaît plus humiliant. »
Kenan Malik, du New Humanist, se montre plus sévère. Récusant la théorie du « choc des civilisations » mobilisée par Caldwell, il souligne « qu’il n’existe pas un ensemble transhistorique de valeurs européennes qui s’opposeraient aux valeurs islamiques » et reproche à l’auteur d’établir une corrélation infondée entre « diversité ethnique » et diversité de valeurs. Une voix bien isolée dans ce concert d’éloges.


Lire l’article du Wall Street Journal

Lire l’article du Guardian
Lire l’article du New Humanist

La FTC se soucie de « Qui Parle »

En menaçant d’une amende de onze mille dollars les blogueurs qui ne déclareraient pas leurs éventuels sponsors, donateurs, ou soutiens industriels, la Federal Trade Commission américaine veut étendre aux blogs les règles du témoignage et du parrainage dans la publicité. (AFP, 9 Octobre 2009).
 
Un pas de plus vers la normalisation des fonctions médiatiques d’Internet dont on voit bien, qu’il s’agisse du copyright ou de la vérification de la publicité, qu’elles ne peuvent échapper aux règles séculaires d’encadrement des discours publics.
 
Le point délicat ici, comme dans le cas du respect du copyright, concerne les modalités d’application. Contrairement aux médias traditionnels soumis au dépôt légal, les blogs ne font l’objet d’aucun contrôle ex ante, ni d’aucun enregistrement officiel de leurs auteurs. Il faut donc s’attendre à de nouveaux débats concernant la mise en œuvre de ces dispositions et les modalités de contrainte des rédacteurs à accepter la transparence de « qui parle » dans les billets destinés au grand public.
 
Compte tenu de l’intérêt du public à connaître les motivations effectives des discours diffusés, il ne faut pas exclure, à plus ou moins long terme, des campagnes de dénonciation menées par des groupes ad hoc promoteurs de davantage de transparence. On attend avec curiosité les développements juridiques de telles opérations.

1929, bouillon de culture

Le naufrage économique et social du rêve américain pendant la crise des années 1930 n’eut pas valeur de naufrage artistique ? La simple évocation de Gershwin, Steinbeck ou Capra suffit à s’en convaincre. Mais à quoi sert l’art, quand le chômage touche 25% de la population et qu’une misère noire prive de l’essentiel  une bonne partie de la population ? A s’évader, et à comprendre, explique en substance Morris Dickstein, auteur d’une importante étude sur la culture de l’époque. Car, sur le plan de la création, les années 1930 se sont caractérisées par un véritable « dédoublement de la personnalité » : « L’atmosphère de la Grande dépression ne fut pas marquée seulement par la difficulté des temps mais par d’extraordinaires tentatives de réconforter les gens, ou de les dégriser en les obligeant à regarder la réalité en face ». La production culturelle fut donc d’une richesse inouïe, sur le double registre du divertissement populaire et de la critique sociale acérée. « Le débat classique sur l’art pendant la Dépression opposait ceux qui regrettaient sa pollution par la politique et ceux qui regrettaient son incapacité à prendre en compte la politique – ceux qui criaient à "l’agitprop" et ceux qui criaient au "refus du réel" », rappelle Caleb Crain, qui rend compte du livre dans le New-Yorker.
Mais Dickstein lit autrement la littérature engagée de l’époque, « préférant discuter l’intensité et la qualité artistique du langage » plutôt que le contenu politique des oeuvres.
Dickstein s’intéresse aussi au versant léger de la culture de la décennie : les chansons de Cole Porter, les compositions de George Gershwin, les motifs Art déco, les très hollywoodiennes comédies de mœurs de l’époque, ou les comédies musicales de Fred Astaire et Ginger Rogers qui « rendirent aux gens le goût du mouvement et de l’élégance » dont la crise les avaient privés, résume Crain.
Plusieurs critiques soulignent néanmoins les manques du livre : Adam Begley regrette dans The International Herald Tribune l’absence de Walt Disney, Jonathan Yardley, du Washington Post, celle de la musique country. Il n’en conclut pas moins, comme les autres, à « une œuvre intelligente et ambitieuse, produit d’une recherche extraordinaire et d’une pensée rigoureuse, dont les lecteurs sortiront avec une meilleure intelligence d’une période importante, mais largement mal comprise, de la vie culturelle du pays »

Lire :
L’article de Caleb Crain pour The New Yorker
L’article de Jonathan Yardley pour The Washington Post
L’article de Dwight Garner pour The New York Times

Une sociologue dans les vestiaires

Le nationalisme, le racisme, le sexisme, autant de valeurs qui n’ont plus vraiment la cote dans nos démocraties occidentales. Sauf dans un domaine où elles trouvent un terrain d’expression privilégié : le football. Là, les stéréotypes nationaux et l’inégalité hommes-femmes sont toujours de mise. On y parle en toute innocence du « réalisme allemand » et du « sens du jeu inné des Africains ». La sociologue Marion Müller a tenté de comprendre la prégnance des marqueurs ethniques et sexuels dans ce sport. Ce travail a piqué la curiosité de Jürgen Kaube, du Frankfurter Allgemeine Zeitung, qui rappelle que lorsque la Mannschaft remporta le titre européen en 1996, « chaque joueur reçut 100 000 marks ». Sept ans plus tôt, pour la même performance, les membres de l’équipe féminine avaient dû se contenter d’« un service à café ».
La chercheuse n’a pas eu la partie facile. Elle s’est heurtée au laconisme des joueurs et à la surveillance stricte exercée par le personnel technique ; et elle n’a pas échappé aux plaisanteries graveleuses et autres provocations à son égard. Sa conclusion : le corps, central dans cet univers, régit tous les comportements. Il est « celui que l’on met à la disposition de l’équipe, un symbole de communauté ». Dès lors, rien d’étonnant à ce que les sarcasmes tournent précisément autour de celui-ci et que les différences visibles soient tant stigmatisées. En fait, attribuer au corps de l’autre des particularités identifiables sert surtout à cerner l’adversaire et à se rassurer.

De l’esprit chez les chiens

Quoi de plus délicieux qu’une rose ? Sa couleur, son odeur, tout en elle déclenche le ravissement chez l’homme. Mais pas chez son meilleur ami : «  Pour un chien, elle n’aura d’existence que si elle se trouve parée d’un autre parfum important – celui d’une récente ondée d’urine, par exemple », constate Cathleen Schine dans le New York Times. 
Tel est, selon elle, le principal enseignement du livre que consacre Alexandra Horowitz, spécialiste des sciences cognitives, à la gent canine : « Elle propose aux hommes de se mettre mentalement à quatre pattes, et de commencer à renifler ». 
En analysant ainsi le comportement animal, Inside of a Dog démolit bien des idées fausses. Voyant Médor grimper sur leurs genoux et scruter leurs visages, certains maîtres concluent sans hésiter à une marque d’affection, voire d’amour… Que Nenni ! Ces tête-à-tête sont le propre des races de chiens – le carlin, par exemple – dont la rétine ressemble le plus à celle de  l’homme. Ce qui leur permet, contrairement à la plupart des représentants de la gent canine, de bien voir de face et de près, et de lire au mieux sur le visage de leurs maîtres.
Reste que les chiens sont, dans leur ensemble, de fins observateurs. Au point d’être capables de tromper leur monde. « Nous avons tous vus des chiens fautifs s’en retourner la queue entre les jambes, avance Carl Zimmer dans Time.  Horowitz s’est demandée s’ils se comportent ainsi parce qu’ils se rendent vraiment compte qu’ils ont fait une bêtise ». Elle a mené une expérience dans laquelle des chiens étaient réprimandés tantôt justement, tantôt sans raison. Leur attitude est restée identique dans les deux cas, attestant d’une capacité acquise à se soumettre à la colère. Ce qu’Horowitz appelle « une réponse en forme de drapeau blanc ». Et qui révèle, selon Zimmer « à quel point les chiens prêtent une attention prudente aux êtres humains et apprennent de ce qu’ils observent. Cette même attention donne aux chiens une intelligence des mots qui semble étrangement humaine ».

Lire :
L’article du New York Times
L’article du Time

L’endroit le plus dangereux de la planète : la Corée du Nord ?

Il faut s’intéresser de près à la Corée du Nord – « le pays le plus dangereux de la planète » d’après Bill Clinton. Probablement le plus étrange aussi, les plus inaccessible, et le plus mystérieux. Le régime nord-coréen est dangereux pour tous : ses malheureux nationaux, comme tous les citoyens du monde. Non seulement la dynastie socialiste au pouvoir depuis 60 ans a déclenché la guerre de 1950 (presque deux millions de morts) et suscité une récente famine (peut-être encore un autre million de morts), mais les deux Kim, Kim Il-sung et son fils Kim Jong-il, ont, dans le demi-siècle d’intervalle, provoqué toute une série d’incidents qui ont mis la péninsule coréenne, et par ricochet la planète entière, régulièrement à deux doigts de l’explosion.

On peut citer en vrac l’arraisonnement du navire espion américain Pueblo en 1968, les tentatives répétées d’assassinat du président sud coréen en titre, la destruction du vol KAL 858 en 1987, et d’innombrables incidents aériens avec les forces américaines. Sans oublier toute une série d’actes de hooliganisme économique allant du trafic de drogue ou de cigarettes à la fabrication de faux dollars, en passant par le kidnapping.

Désormais, la dangerosité du régime atteint l’échelon suprême : la Corée du Nord est devenue, en 2002, un État nucléaire, qui a de plus immédiatement dénoncé le traité de non-prolifération.

Le journaliste Mike Chinoy, l’un des rares praticiens de cette inquiétante nation explique par le menu comment on a bien pu en arriver là (1). Pour lui, George Bush, et les va-t-en-guerre de son entourage, Dick Cheney en tête, seraient en réalité coresponsables de la situation. L’agressivité constante des États-Unis envers le burlesque Kim Jong-il semble avoir poussé celui-ci dans ses retranchements, ne lui laissant plus que la carte nucléaire, dont il joue avec une habilité et un sang-froid qu’en général on ne lui connaît guère.

De fait, la gestion américaine du problème nord-coréen est presque depuis l’origine teintée d’incompétence et surtout d’aventurisme – de MacArthur qui voulait frénétiquement atomiser les troupes sino-coréennes en 1953, jusqu’à John McCain qui en 1998 recommandait une invasion ; sans oublier Kissinger qui disait « il faut faire couler du sang nord-coréen ». En arrivant au pouvoir, George W. Bush a d’ailleurs instantanément mis un terme aux efforts diplomatiques de Clinton et de Madeleine Albright, qui semblaient sur le point d’aboutir. En lieu et place, il a commencé à échanger des insultes avec son homologue de Pyongyang (« pygmée », « voyou », « menteur viscéralement haïssable », d’un côté, « malade mental », « idiot politique et déchet humain », de l’autre). Et les laborieux pourparlers multipartites ont systématiquement capoté.

Le paradoxe est que juste avant la victoire d’Obama, la diplomatie Républicaine était en train de revenir à son point de départ, c’est-à-dire là où Clinton avait lui-même laissé les choses en 2000. Mais dans l’intervalle, il s’est produit une forte accélération dans l’alternance des prises de bec, des incidents militaires, des tentatives d’embellie (généralement d’origine nord-coréenne) et des provocations nucléaires (également d’origine nord-coréenne).

L’analyse de George Bush s’était pourtant un peu affinée au fil des mois de son mandat : au début il déclarait « n’en avoir rien à faire, de la Corée du Nord » ; puis, dans son fameux discours au congrès sur l’« axe du mal », il s’inquiétait « de voir l’arme la plus dangereuse du monde dans les mains des régimes les plus dangereux ». Analyse exacte, mais fragmentaire : le régime nord-coréen est incontestablement fort dangereux, pour ses propres sujets comme pour l’ensemble de la planète ; mais l’arme nucléaire, pensent certains, serait un facteur de sécurité : par sa dangerosité même, elle force ses détenteurs à s’auto-discipliner. Et de fait, non seulement l’arme atomique n’a pas été utilisée une seule fois depuis Hiroshima, mais pendant 64 ans il n’y a pas eu non plus d’affrontement direct entre Etats nucléaires (des indirects, oui). La question est donc de savoir si ce raisonnement optimiste s’applique aussi à Kim Jong-il…

Pourvu qu’Obama parvienne rapidement à s’extraire de ce guêpier, dont le potentiel de catastrophe n’est plus à démontrer. En attendant, il faut garder l’œil sur Pyongyang. « Accrochez-vous ! La Corée du Nord nous réserve encore des surprises » dit Dan Oberdorfer, un autre rare spécialiste de cette énigmatique contrée.

(1) Meltdown: The Inside Story of the North Korean Nuclear Crisis (« Fusion, L’histoire de la crise nucléaire nord-coréenne vue de l’intérieur), Mike Chinoy, St. Martin’s Griffin, 2009.

Suicides

« On se donne beaucoup, dans ce pays-là [à Genève] le passe-temps de se tuer », notait l’inépuisable Voltaire. Que le suicide puisse apparaître parfois comme un phénomène collectif n’est pas une nouveauté. La notion d’ “épidémie de suicides” est familière aux psychologues. Sans qu’on comprenne bien pourquoi, ici ou là, le suicide se propage. Des cas récents ont été identifiés : dans la police américaine, dans un hôpital psychiatrique en Finlande, dans la population générale en Lituanie et au Japon… Ce n’est pas propre aux sociétés développées : une épidémie a été étudiée en 1970 dans une bourgade de Micronésie.
Cette forme de passage à l’extrême relève des phénomènes de « polarisation de groupe » décrits par le juriste américain Cass Sunstein dans son livre Going to the extremes. Qu’il s’agisse de porter un jugement ou de passer à l’acte (du vote à la violence), le processus est le même : l’appartenance à un groupe d’individus qui pensent de la même manière produit un durcissement des positions et des comportements. Contrairement aux apparences, il y a donc une parenté entre le suicide « épidémique » et le suicide commandé dans le cadre d’une action terroriste.
L’épidémie de suicides à France Télécom peut être vue autrement. The Economist faisait récemment observer que le taux de suicide dans cette entreprise de cent mille personnes est comparable au taux de suicide dans la population française : ni plus ni moins. De ce point de vue, il n’y a pas même d’épidémie, mais un effet de loupe dû à l’hystérie mise en œuvre par les moyens de communication.
L’un n’exclut pas forcément l’autre, cependant, car il n’est pas impossible que la France soit aux prises avec une épidémie de suicides dans la population générale. Le taux de suicide a beaucoup augmenté ces dernières années, plaçant notre pays en troisième position selon l’OCDE, derrière le Japon et la Finlande. A vrai dire, il se pourrait que cette épidémie s’inscrive dans un cadre encore plus vaste. Le taux de suicide a en effet fortement augmenté ces dernières décennies dans le monde. Selon l’OMS, un million de personnes se donnent la mort chaque année. Le suicide fait donc plus de victimes que la guerre et les homicides réunis. A quoi est-ce dû ?
A propos d’homicide, relevons qu’avant les années 1730, le mot suicide n’existait pas. On parlait d’ “homicide de soi”. Nul ne sait par qui le mot a été forgé, curieux barbarisme formé à partir du génitif du pronom latin “se” (soi) et du verbe “cædere” (tuer). Une fois créé, le mot s’est répandu comme une épidémie.

La voix amputée des enfants soldats

La figure de l’enfant soldat « est en passe de devenir un sujet récurrent pour les romanciers africains ». Percy Zvomuya, du Mail & Guardian sud-africain, en veut pour preuve le dernier roman de Chris Abani, Song for Night : l’auteur nigérian y narre l’histoire d’un adolescent au patronyme improbable, My Luck (« Ma Chance »), enrôlé dans une guerre sans nom, mais dont les atrocités sont atrocement réalistes. Un récit que Zvomuya rapproche des Bêtes sans patrie et de La Mesure du temps, deux fictions écrites par des auteurs d’origine nigériane qui mettent en scène des enfants soldats.
My Luck a 15 ans, dont trois de guerre, passés à déminer au sein d’un bataillon d’enfants. Tous ont un point commun : leurs cordes vocales ont été retirées afin qu’ils ne puissent pas crier lorsque les mines explosent, ce qui perturberait le travail des autres… « Ce que vous entendez n’est pas ma voix », explique d’emblée My Luck. À ses camarades, il parle avec les mains dans une langue qui leur est propre. Au lecteur, qui suit son monologue intérieur, il dit le non-sens de cette existence : « Nous nous battons simplement pour survivre à la guerre. »
Laissé pour mort après l’explosion d’une mine, My Luck est abandonné par ses camarades. Il part à leur recherche, hanté par ses souvenirs. Les meurtres qu’il a commis le poursuivent. Son corps en porte les marques : vingt croix y sont tatouées, une pour chaque personne tuée, dont les six qu’il a pris « plaisir à assassiner ». Les horreurs de la guerre jalonnent le livre : des flots de corps emplissent les rivières ; des fillettes sont violées ; à l’agonie, la petite amie de My Luck lance froidement : « Je suis bon sacrifice. » « La tragédie et l’absurdité de cette guerre sont palpables dans cette phrase sans article défini ou indéfini », souligne Zvomuya.

Chris Abani, Song for Night (« Berceuse »), Akashic Books, 2007. À paraître
en 2010 chez Albin Michel.