Chine – Beijing pop fiction

«Jeune, riche, flamboyant. Guo Jingming, 25 ans, tient plus de la pop star chinoise que de l’écrivain », commente Louisa Lim sur le site de la radio publique américaine NPR. « Avec son mètre cinquante, ses poses de pin-up, ses cheveux décolorés soigneusement arrangés sous sa casquette Gucci et son jean blanc rehaussé d’une ceinture Hermès, Guo a des airs de petit elfe androgyne », poursuit la correspondante de la NPR en Asie. L’auteur de Huan Cheng (« La cité des fantasmes », 1,5 million d’exemplaires vendus en 2003) arrive aux séances de dédicaces en Cadillac, et parfois entouré de gardes du corps chargés de le protéger des ardeurs de ses fans adolescentes. Au cours des deux dernières années, l’auteur le plus vendu de Chine a engrangé 3,5 millions de dollars de droits d’auteur.

« Si son œuvre est jugée purement commerciale et narcissique par les critiques littéraires, ceux-ci mettent souvent en cause, à travers le cas particulier de Guo Jingming, les valeurs décadentes de toute une génération, celle issue de la politique de l’enfant unique », explique Louisa Lim. « Avant moi, déclare Guo à la journaliste américaine, les écrivains chinois étaient plutôt vieux. Les jeunes ne comprennent pas la vie que décrivent ces auteurs. Ils aiment mes livres parce que je parle de leurs préoccupations. » Xiao Shidai (« Petits moments 1.0 »), son septième roman – et son septième bestseller ! –, raconte les amours de quatre jeunes étudiantes. « Quelque part entre Le diable s’habille en Prada et Sex & the City, sans trop de sexe, mais avec beaucoup de sacs Louis Vuitton et de robes Dior, rapporte Louisa Lim. Dans le monde de Guo, l’argent est roi. Trahir l’amour pour de l’argent est l’un des thèmes de Xiao Shidai. »

Mais Guo Jingming ne prétend pas faire la morale à ses lecteurs. Il se préoccupe peu de politique, et encore moins d’histoire. Interrogé au moment du vingtième anniversaire du massacre de la place Tian’anmen, en juin dernier, il avouait ne « pas savoir grand-chose de ces événements ». Et le jeune écrivain ajoutait : « L’histoire et la politique ne m’intéressent pas. Je veux juste réussir ma carrière et développer mon entreprise. Quand je suis arrivé à l’université de Shanghai, je me suis rendu compte que j’étais plus pauvre que les autres. Ce fut une expérience formatrice. Quand vous êtes le plus pauvre de votre entourage, vous n’avez pas un sentiment de liberté, vous êtes obsédé par les contraintes qui pèsent sur votre vie. Les jeunes Chinois d’aujourd’hui se divisent en différentes classes sociales. »

Muni de son indifférence politique et de son goût des affaires, Guo Jingming est le nouveau visage de l’establishment. Membre de l’Association des écrivains chinois, il occupe un poste dans une maison d’édition publique et dirige son propre magazine bimensuel, diffusé à 500 000 exemplaires. Son œuvre est le miroir de la « moi génération », conclut la journaliste américaine, celle des blogs et des chats sur Internet : « La première, dans l’histoire chinoise, à pouvoir s’offrir le luxe de l’égoïsme. »

19 idées à glaner dans ce numéro

Il manque à l’Italie un corps de hauts fonctionnaires compétents et intègres, selon le modèle français. (lire l’article)

Il est faux que les ténors des Lumières et les idéaux de 1789 aient nourri en France un courant significatif pour abolir l’esclavage. (lire l’article)

Les enseignants allemands comptent une forte proportion d’anciens cancres. (lire l’article)

Le plus populaire des jeunes écrivains chinois admet « ne pas savoir grand-chose des événements » de la place Tiananmen et « ne pas s’intéresser à l’histoire et à la politique » : « Je veux juste réussir ma carrière et développer mon entreprise. » (lire l’article)

L’œuvre littéraire la plus vendue dans le monde arabe est désormais celle de la romancière algérienne Ahlam Mosteghanemi, qui prône la fin de la domination masculine. (lire l’article)

À propos de la Chine : « Il est très difficile de produire des textes de qualité dans une société où l’argent est le seul roi. » (lire l’article)

« Le Coran est un texte sacré doté d’une histoire, comme tout autre, sauf que nous ne connaissons pas cette histoire. » (lire l’article)

L’idée que le Coran est la Parole de Dieu littérale et incréée n’est devenue la thèse officielle que plus de trois siècles après la mort de Mahomet. (lire l’article)

Les rapports de sujétion ont été durcis par l’islam au regard des pratiques de la société arabe préislamique. (lire l’article)

Pour la plupart des musulmans, jihad signifie simplement une quête de la vertu. (lire l’article)

Né au VIIIe siècle en Irak, le mutazilisme défend l’exercice de la raison et la nécessité de comprendre le Coran dans son contexte originel. (lire l’article)

Kipling décrivait les mots comme la « plus puissante drogue de l’humanité ». (lire l’article)

Ayant supplié Dieu de lui épargner un mariage arrangé, sainte Uncumber s’est vue gratifiée d’une barbe, qui fit fuir le promis. (lire l’article)

Kafka pratiquait le régime calisthénique de Jens Peter Müller, se postant tous les jours nu à sa fenêtre en agitant bras et jambes dix minutes durant. (lire l’article)

Aux États-Unis, la crise des années 1930 a favorisé la lecture. (lire l’article)

Le réchauffement climatique pourrait retarder la venue d’un nouvel âge glaciaire. (lire l’article)

Qu’ils le veuillent ou non, les habitants des grandes métropoles sont les champions de l’écologie. (lire l’article)

La gauche américaine n’est plus capable de soutenir un discours moral fort. (lire l’article)

La théorie de la justice selon Rawls est mise à mal par l’économiste Amartya Sen. (lire l’article)

Etats-Unis – Après le divorce, le mariage

Après le succès planétaire de Mange,  prie, aime, où elle racontait son voyage spirituel en Asie après un divorce douloureux, l’Américaine Elizabeth Gilbert publiera, en janvier prochain, un  nouvel opus, consacré au récit de sa réconciliation avec le mariage.  Son éditeur, Viking, prévoit d’ores  et déjà un premier tirage à un million d’exemplaires.

Committed. A Skeptic Makes Peace With Mariage (« Fiancée. Une sceptique fait la paix avec le mariage »), par Elizabeth Gilbert (Viking, janvier 2010).

Japon – 1984, Tokyo

Publié au Japon le 29 mai dernier, 1Q84 (qui peut être lu « 1984 » en japonais), nouveau roman d’Haruki Murakami, dépassait le million d’exemplaires vendus deux semaines seulement après sa sortie. Le roman explore le climat social qui régnait sur l’archipel nippon un an avant l’attentat au gaz sarin contre le métro de Tokyo en 1985. Entre cultes religieux, violence et attachement familial.

1Q84, par Haruki Murakami, (Shinchosha, 2009).

Liban – Oublier les hommes

La couverture à la marguerite trône aussi bien sur les étals des grandes librairies que sur ceux des petits kiosques de Casablanca, Amman, Le Caire ou encore Beyrouth. Elle est devenue emblématique d’une nouvelle génération de femmes arabes, et d’une nouvelle ère pour le livre arabe. Nessyane.com (« Oubli.com »), de la romancière algérienne Ahlam Mosteghanemi, entend apprendre aux femmes à surmonter la tyrannie de l’amour et de la domination masculine, mais il fait plus de bruit en raison de sa diffusion exceptionnelle que de son contenu.
Le lancement de l’ouvrage en juillet dernier, dans le cadre de l’opération de l’Unesco « Beyrouth capitale du livre », a été fortement médiatisé et s’est accompagné de la sortie d’un nouveau tube de la chanteuse populaire libanaise Jahida Wehbé, intitulé « Cher oubli, offre-moi ton cœur ». Un site Internet consacré au livre a été ouvert, ainsi qu’une page Nessyane.com sur Facebook.
« Ahlam Mosteghanemi fait entrer la littérature dans le star-system, mais qui oserait s’en plaindre ? », commente la journaliste Zahya Mounsser dans le quotidien égyptien Al-Chorouq, qui défend l’auteure face aux nombreux intellectuels et critiques littéraires traditionnels qui disent tout le mépris que leur inspire ce succès facile. « Il n’y a pas lieu de critiquer cette hyper-diffusion d’un livre, d’autant que la langue est élégante et poétique. Mosteghanemi venge des générations d’auteurs persécutés politiquement, socialement et émotionnellement dans le monde arabe. Son écriture va droit au cœur. C’est un écrivain populaire, qui ne s’adresse pas à l’élite mais aux gens simples. Ses conseils aux femmes, nourris de son expérience comme de ses lectures, sont précieux. Elle les donne sous forme de recettes de cuisine pour régimes amaigrissants. »
Algérienne vivant au Liban, Ahlam Mosteghanemi a déjà connu le succès dans les années 1990, avec la publication de Mémoires de la chair (Albin Michel), qui exalte la sensualité des corps. Depuis, la romancière a vendu plus de 2,3 millions d’exemplaires, davantage que le géant des lettres arabes, Naguib Mahfouz. La question de la libération sentimentale et sexuelle de la femme arabe figure invariablement au centre de ses livres. Et son parti pris antimasculin a poussé cette avocate du « genre doux », comme on dit en arabe, à affirmer que « le réchauffement climatique n’est que la protestation de la Terre contre les hommes qui ne l’ont pas bien traitée ». Une phrase qui illustre « la guerre acharnée menée par Mosteghanemi pour conduire les femmes à haïr les hommes », commente le journaliste Saleh Ibrahim Al-Tariqi dans le quotidien saoudien Okaz, à l’unisson d’une partie de la critique. S’il reconnaît que l’Algérienne est sans doute « la plus grande romancière arabe » contemporaine, le critique saoudien persiste et signe néanmoins : « Ce livre ne mérite pas d’être lu, parce que sa lecture est révoltante. »

Nessyane.com (« Oubli.com »), par Ahlam Mosteghanemi (Editions Dar al Adab, 2009).

Le chiffre

The Lost Symbol (« Le symbole perdu »), le dernier Dan Brown (célébrissime
auteur du Da Vinci Code), s’est vendu à 2 millions d’exemplaires en une semaine, record historique pour Random House. On reste pourtant loin de Harry Potter et les reliques de la mort, avec ses 8,3 millions d’exemplaires vendus en 24 heures aux États-Unis.

Bestseller du passé

Depuis sa publication à Londres en 1954, il s’est vendu au Royaume-Uni plus de vingt millions d’exemplaires de Sa Majesté des mouches, de William Golding. Et « lors de sa sortie aux États-Unis, en 1962, son édition de poche s’est écoulée à 1,5 million d’exemplaires », précise Raleigh Trevelyan dans la Literary Review. Le livre fut pourtant rejeté par toutes les maisons d’édition avant que l’éditeur Charles Monteigh, fraîchement débarqué chez Faber & Faber, n’exhume le manuscrit de la pile des ouvrages refusés. « Absurde et inintéressant. Fade. Impubliable » : tel était le commentaire du lecteur de la maison londonienne.

Sa Majesté des mouches, par William Golding (Gallimard, 2007).

Les députés sont comme les vaches

Le modèle qui rend le mieux compte des effets de réseau entre les élus est probablement celui qui décrit les pratiques de léchage entre les vaches. C’est du moins le résultat d’une étude sur la structure du réseau relationnel tel qu’il fonctionne entre les sénateurs américains. En France, l’étude reste à mener. Ce résultat surprenant fait partie des pépites à dénicher dans le livre sur les réseaux sociaux de deux éminents universitaires, Nicholas Christakis, de Harvard, et James Fowler, de San Diego. Ils analysent aussi les effets de contagion. Ainsi du suicide, susceptible de se répandre comme une épidémie quand certaines conditions sont réunies dans une communauté donnée. Pour contribuer à expliquer ce qui se passe à France Télécom ? Notre faculté de communiquer par le langage serait en cause. Les auteurs reprennent à leur compte la thèse du primatologue Robin Dunbar, pour qui notre cerveau est l’héritier direct des pratiques d’épouillage chez les singes. Quand la communauté dépasse cent cinquante individus, l’efficacité de cette forme très physique d’entretien du réseau social est mise à mal. Il a bien fallu passer à autre chose.

Kafka trahi par la critique

Écrire des aphorismes, observa un jour l’écrivain autrichien Thomas Bernhard, c’est se livrer à un « art inférieur d’esprits au souffle court, un art dont certaines gens, surtout en France, ont vécu et vivent encore, en quelque sorte des pseudo-philosophes pour tables de nuit de malades […] dont les maximes finissent par s’étaler sur tous les murs de salles d’attente des cabinets médicaux [1] ». C’est aujourd’hui le lamento le plus courant parmi les nouveaux biographes et les adorateurs de Franz Kafka : au cours des quatre-vingts et quelques années qui se sont écoulées depuis sa mort, la déification de l’écrivain a ramené son œuvre au niveau de l’aphorisme. Si Kafka ne figure pas encore sur les murs de toutes les salles d’attente, la photo de son visage dur et de son regard triste, qui passe pour le parfait reflet de sa vision du monde, semble parfois être partout ailleurs ; jusque sur la couverture de l’essai biographique que le romancier Louis Begley vient de lui consacrer, sous le titre Franz Kafka : « Le monde prodigieux que j’ai dans la tête ». Ses nouvelles, plus que ses romans, restent très lues, mais elles se résument dans l’imagination populaire en un mot : kafkaïen.

Qu’est-ce que le kafkaïen ? C’est la scène décrite dans le récit intitulé « Rapport pour une Académie », où un singe doué de la parole relate ingénument son pénible cheminement vers la civilisation : « Vous connaissez tous l’expression : “prendre la poudre d’escampette”, c’est ce que j’ai fait [2]. » Voilà, suggère Begley, le genre de situation existentielle pénible souvent vécue par les personnages de Kafka, qui « se débattent dans un labyrinthe semblant parfois délibérément conçu pour les contrarier et les défaire. Plus souvent, c’est le contraire qui semble vrai : il n’y a aucune intention maligne ; le labyrinthe se contente d’exister ». Le kafkaïen, c’est aussi l’explosion du marché international des titres hypothécaires et des produits dérivés, où la valeur n’est pas liée à la chose même, mais à la spéculation sur un produit inventé qui n’a qu’un rapport tangentiel avec elle. C’est encore la procédure suivie par les autorités pour accorder une aide au logement après l’ouragan Katrina, les victimes apprenant le rejet de leur demande par des lettres offrant des « codes » en guise d’explication. C’est l’administration Bush déclarant soudain que certains détenus de Guantánamo, après avoir perdu des années de leur vie en prison sans avoir jamais été jugés, n’étaient plus des « combattants ennemis », mais refusant de les libérer ou de préciser s’ils l’avaient jamais été. C’est enfin, comme l’écrivit le philosophe allemand Walter Benjamin, « la forme que prennent les choses tombées dans l’oubli [3] ». Autrement dit, « kafkaïen » est une expression qu’on applique désormais volontiers dès qu’il s’agit de la vie moderne, sans qu’elle signifie pour autant grand-chose.

Aux yeux de certains, le brouillard du kafkaïen est devenu si épais, pour ne pas dire kafkaïen, qu’il empêche les lecteurs de discerner le vrai Kafka. Dans sa « biographie définitive », « Kafka. Les années décisives » (livre allemand non traduit en français), Reiner Stach rassemble telles les pièces d’un puzzle toutes les d’informations disponibles sur la vie de l’écrivain entre 1910 et 1915, pour découvrir qu’il n’en a pas la clé, ou qu’il en a trop. Répugnant à imposer son interprétation des nombreux faits et témoignages ou à faire le jeu des entrepreneurs du mythe Kafka, il laisse le lecteur avec une somme de six cents pages qui se résume à son titre. Dans Les Testaments trahis, le livre que Milan Kundera a consacré à quelques artistes de premier plan, l’écrivain tchèque reproche à son concitoyen Max Brod, ami, biographe et exécuteur littéraire de Kafka, d’avoir sanctifié le corpus [4]. Brod claironna que les manuscrits de Kafka étaient une révélation, allant jusqu’à présenter, au moment de l’ascension au pouvoir de Hitler, une déclaration – notamment signée par Martin Buber, Hermann Hesse et Thomas Mann – implorant les éditeurs de publier les œuvres complètes de Kafka, un « acte spirituel de dimension exceptionnelle, surtout aujourd’hui, en ces temps de chaos ». Le reste appartient à l’histoire : « Par d’innombrables préfaces, postfaces, notes, biographies et monographies, conférences universitaires et thèses, écrit Kundera, la kafkologie fabrique et entretient sa propre représentation de Kafka, si bien que l’auteur connu du public sous le nom de Kafka n’est plus Kafka mais le Kafka kafkologisé [5]. » Les lecteurs doivent prendre les armes, et sans doute les plus purs d’entre eux assiégeront-ils l’université la plus proche, où les doctorants continuent d’échafauder des interprétations étroites de son œuvre en exagérant démesurément certains détails de sa biographie. Pour Kundera, pareil sacrilège a fait de Kafka « le saint patron des névrosés, des déprimés, des anorexiques, des chétifs ; le saint patron des tordus, des précieuses ridicules et des hystériques ».

 

Un juriste novateur

Les kafkologues trouveront relativement peu de grain à moudre dans les Office Writings (« Écrits de bureau »), recueil d’études et de documents juridiques rédigés par Kafka au cours des quatorze années qu’il passa à l’Office autrichien d’assurances contre les accidents du travail, à Prague. Il y devait son poste à ce qui relève, à l’échelle de la bureaucratie, d’une révolution : la compilation, à travers tout l’empire, des statistiques des accidents du travail. Dans un essai qui introduit les textes, Benno Wagner laisse entendre que l’Office était au cœur d’une transformation radicale des paradigmes juridiques. Le passage à la société industrielle exigeait la standardisation du traitement de ces drames de plus en plus fréquents. Plutôt que d’arbitrer au cas par cas, l’État décida de répartir le risque en collectant des primes d’assurance auprès des employeurs. Un ouvrier était-il mutilé ou tué ? Un expert qualifié indemnisait la victime ou sa famille en se référant à un tableau actuariel de paiement.

Travaillant dans la « Manchester de l’empire », Kafka se révéla un juriste novateur, concevant et mettant en œuvre des mesures de sécurité et des méthodes de contrôle qui sauvèrent la vie et le gagne-pain d’innombrables ouvriers [6]. Il plaida pour l’amélioration des conditions de travail dans les carrières, prôna le versement d’une aide publique aux invalides et engagea des poursuites contre les patrons qui retenaient illégalement les primes d’assurance. Certes, il se plaignait que « le véritable enfer [fût] là, au bureau » et ne cessait de déplorer, dans ses échanges épistolaires, que son travail l’empêchât d’écrire ; mais il reconnaissait aussi le « bureaucrate profondément enraciné » en lui. Dans des études techniques comme « De l’examen des entreprises par les inspecteurs du travail » et « Mesures de prévention des accidents liés aux raboteuses », il inspectait déjà l’étrange territoire que son œuvre littéraire allait défricher.

À la fin du XIXe siècle, la bureaucratie d’État exerçait déjà une influence considérable sur la vie et la personnalité des populations, et Kafka écrivait depuis le centre même des contradictions et des angoisses de l’époque. Quand il entra en fonction à l’Office, en 1908, après une année lugubre chez un assureur italien, la double monarchie austro-hongroise croulait sous la paperasse. La législation promulguée dans les années 1880 avait inauguré l’État-providence européen, et sa gestion nécessitait l’expansion et la modernisation d’une administration impériale notoirement sclérosée. Au tournant du siècle, les autorités régionales traitaient quatre fois plus de paperasse que vingt ans auparavant. L’empire « suffoquait sous les dossiers et se noyait dans l’encre », écrivit alors le gouverneur de Basse-Autriche. On imagine la cohorte des employés expédiant comme des fous rapports et décrets, inévitablement éclipsés par de nouveaux documents avant même d’avoir trouvé place dans le bon classeur. Dans le dernier roman, inachevé, de Kafka, Le Château, ce flot de textes impériaux a si bien submergé la citadelle que les salons des maisons du village sont transformés en entrepôts annexes.

Mais le principal sujet des romans de Kafka est moins la pagaille bureaucratique en soi que l’aliénation des êtres à l’ère des emplois de bureau, des chaînes de montage et des États modernes. Begley a beau faire de Kafka le sujet d’une inspiration capricieuse, qui ne lui accordait qu’épisodiquement un plein accès à sa « vie intérieure onirique », il n’en reste pas moins que ses meilleures créations littéraires plongent leurs racines dans le quotidien, comme tous les rêves. Puisant surtout dans le Journal de Kafka ainsi que sa correspondance avec ses amies et ses amantes, Begley soutient que la vie et l’œuvre de l’écrivain sont dominées par les tensions constitutives de sa psychologie : « entre strach (peur, en tchèque) et touha (désir) », entre sa judéité et sa culture allemande ; entre la banalité de sa journée de travail et le tourbillon intérieur qu’il s’efforçait de dompter la nuit. Le volume des « Écrits de bureau » l’atteste pourtant : son travail était inséparable de son activité d’écriture, et sa production littéraire était moins une manière de fuir l’aliénation du quotidien pour se réfugier dans cette « vie intérieure onirique » qu’une tentative de les réconcilier.

De toutes les grandes œuvres de Kafka, L’Amérique, sa première incursion dans le genre romanesque, est celle qui ressemble le moins à la vie de l’auteur [7]. C’est aussi celle qui contient le moins d’indices de ce tourment personnel dont Begley fait le trait d’union entre la biographie de Kafka et ses livres. Kafka commença L’Amérique en 1911 et l’abandonna en 1914. Le roman conte les mésaventures de Karl Rossmann, adolescent allemand expédié outre-Atlantique par ses parents après qu’une bonne l’a séduit et rendu père. Il s’agit tour à tour d’un récit picaresque, d’une histoire d’immigrant archétypique, d’une road story épique, d’une vision sombre de la vie urbaine et d’une satire de la « terre d’abondance ». Bien que L’Amérique observe Karl trébucher d’un boulot à l’autre, d’une ville à l’autre, ce n’est pas un roman d’apprentissage ; le livre parodie au contraire le Bildungsroman européen en relatant la succession de mésaventures qui empêchent le héros de devenir quoi que ce soit, malgré ses efforts. À cet égard, Karl est le prototype des personnages ultérieurs de Kafka, dont les actions ne produisent jamais les résultats désirés, révélant le gouffre qui sépare intentions et conséquences.

Le livre s’ouvre sur l’entrée d’un vapeur dans le port de New York. Karl, debout sur le pont, observe la statue de la Liberté : « On eût dit que le bras qui brandissait l’épée s’était levé à l’instant même, et l’air libre soufflait autour de ce grand corps. » Begley évacue sans cérémonie cette substitution d’un glaive au flambeau de la Liberté, y voyant un « lapsus ». Mais, Kafka ayant décliné de modifier la phrase dans la seconde édition parue de son vivant, la conjecture de Harman, dans la préface à sa traduction, est plus crédible : le glaive produit un effet d’aliénation délibéré, plaçant d’emblée la promesse de l’Amérique entre guillemets et projetant le lecteur dans une réalité légèrement déformée où les figures métaphoriques deviennent aussi tangibles et immuables que le béton et l’acier.

Alors que le bateau accoste, Karl se trouve impliqué dans une dispute entre un soutier et le capitaine. Cet incident lui vaut de retrouver son oncle Jacob, depuis longtemps perdu de vue : désargenté, il avait fui l’Allemagne et s’était refait en devenant armateur. Jacob recueille Karl, lui fournit un piano, une nouvelle garde-robe, un précepteur, des leçons d’équitation et un beau bureau. Le jeune immigrant découvre qu’« on ne peut pas compter sur la compassion d’autrui » en Amérique, mais il lui semble un temps que l’imprévisibilité de la vie dans ce pays pourrait bien le hisser au rang des rares nantis qui « semblaient ici jouir vraiment de leur bonheur au milieu d’un entourage indifférent ». C’est dans cet état d’esprit ambivalent qu’il contemple le sud de Manhattan depuis le balcon de son oncle. L’appartement donne sur une rue grouillant en permanence d’« une circulation fiévreuse qui, vue d’en haut, se présente comme un mélange inextricable et à tout moment renouvelé de silhouettes déformées et de toits de voitures de toutes sortes, d’où s’élève un autre amalgame, encore plus furieux, de vacarme, de poussière et d’odeurs, le tout happé, transpercé par une lumière puissante qui, dispersée, emportée, ramenée à une vitesse vertigineuse par le tourbillon des objets, forme au-dessus de la rue, pour le spectateur abasourdi, comme une épaisse croûte de verre qu’un poing brutal fracasserait à chaque instant ».

 

L’écrivain de l’aliénation

Karl se retrouve très vite en bas, parmi les masses, brutalement banni par son oncle pour une minuscule incartade. Sa position sociale s’effondre brusquement. Il erre un temps vers le nord, se liant avec deux immigrés, Delamarche et Robinson, jusqu’à ce que leurs mauvais traitements lui deviennent insupportables ; il s’enfuit et trouve une place de liftier dans un hôtel de luxe pour être finalement renvoyé avec perte et fracas après la visite d’un Robinson éméché. Il se retrouve bientôt en train de courir à travers les tours d’habitation, la police à ses trousses, quand il est sauvé par Delamarche, qui l’emprisonne aussitôt dans un appartement que les deux compères partagent avec une abominable cantatrice obèse, Brunelda, tous trois voulant faire de Karl leur domestique. Le texte faiblit, s’améliorant à nouveau avec le dernier chapitre présumé, dans lequel Karl cherche un emploi au chimérique Théâtre de la nature d’Oklahoma. À ce stade, les mois passés en Amérique l’ont tellement usé qu’il refuse de donner sa véritable identité et se présente sous le nom de « Negro », implorant les bureaucrates du cirque de l’emmener dans l’intérieur préservé mais inconnu du pays.

Au bout de quelques centaines de pages, on a le sentiment que l’épopée de Karl à travers les rouages de la machine capitaliste fut parfaitement cristallisée, vingt ans plus tard, dans le passage du Charlie Chaplin des Temps modernes à travers ces mêmes engrenages. « Comme je m’en aperçois maintenant, écrivit Kafka dans son Journal trois ans après avoir cessé de travailler au livre, mon intention était d’écrire un roman à la Dickens, mais enrichi de tons plus vifs que j’aurais empruntés à mon époque et de tons plus mats que j’aurais mis de mon propre cru. » Si Londres était l’épicentre de la modernité au temps de Dickens, l’incarnation de ses rêves les plus improbables et de ses pires échecs, c’est l’Amérique qui occupait cette place au tournant du siècle. Kafka s’était informé sur les États-Unis à travers des reportages de presse, des récits de voyages et des conférences, des films muets et, peut-être, comme le remarque Harman, l’autobiographie de Benjamin Franklin. Sa description du pays est donc une collection imaginative, mais parfois incohérente, de détails de seconde main plaqués sur des tableaux urbains à la Dickens. L’Amérique n’en recèle pas moins l’ingrédient de base qui fait la grandeur de Kafka : la faculté de projeter le monde prodigieux qu’il avait dans la tête sur celui que nous connaissons, comme s’il s’agissait d’un écran conçu tout exprès à cette fin. Ce palimpseste laisse apparaître les contours de son exil intérieur : l’aliénation générale qui était un sous-produit de l’ère industrielle ; l’isolement singulier ressenti par un écrivain juif adorateur de Goethe à une époque où l’on jugeait les Juifs incapables de produire de la grande littérature en allemand ; et l’angoisse éprouvée par la première génération d’intellectuels juifs cosmopolites pour qui, souligna Hannah Arendt, « toutes les traditions et cultures aussi bien que toute “appartenance” étaient devenues également problématiques [8] ».

Kafka eut la singulière intuition que la « rationalisation » de la société, avec la bureaucratie pour moteur, façonnait toujours plus les individus et les relations humaines. Son génie fut de donner une forme littéraire à cette nouvelle force sociale. Alors que Dickens déclara la guerre au système, Kafka s’efforça d’en prendre le contre-pied, de mettre à nu ses mécanismes et de bien rire à ses dépens. La réussite de Kafka dans cette entreprise a fait de son nom l’emblème de la logique déconcertante et déshumanisante de la modernité.

 

Haro sur les « kafkologues »

Pour l’essentiel, le livre de Begley est un récit mesuré de la pesante vie quotidienne de Kafka, de ses tendances névrotiques et de ses échanges épistolaires fous – tantôt monotones, tantôt insoutenables – qui amènent immanquablement le lecteur à prendre les destinataires en pitié. Begley agrémente son récit de modestes commentaires, comme : « L’atmosphère oppressante du monde dépeint dans sa fiction reflète celle de sa propre existence. » L’idée étant apparemment de satisfaire la curiosité naturelle du lecteur (et de Begley), mais aussi de la mettre en quarantaine. Cela place Begley dans l’étrange position d’écrire en partie une biographie pour démontrer que, lorsqu’on lit Kafka, il ne faut pas se fier outre mesure à sa vie. S’il est une idée générale à y glaner, c’est que ce petit-fils d’un boucher casher du village de Wossek, dans le sud de la Bohême, incarnait les angoisses de son époque, et que son écriture magistrale les universalisa. La vision du monde de Kafka a perduré parce qu’il a identifié une caractéristique constitutive de la société et l’a stigmatisée – à travers un procès, un château, un scarabée, ou une colonie pénitentiaire. Il serait peu politique de reprocher à Kafka, et donc à ses lecteurs, la popularité de ses expressions brillantes. Aussi Begley ne manque-t-il pas de réprimander les kafkologues qui lisent Le Procès « comme une parabole cabalistique », le dénaturent pour le faire entrer dans le cadre de leurs « théories formalistes » et font montre d’un « curieux mépris pour l’aspect esthétique de l’œuvre ». Puis de conclure, assez gauchement : « Il est des choses qui ne s’expliquent pas. »

Dans son stupide réquisitoire, Why You Should Read Kafka Before You Waste Your Life (« Pourquoi vous devriez lire Kafka avant de gâcher votre vie »), James Hawes soutient que « moins on en sait sur la prétendue vie de Kafka, plus on a de chance de savourer sa magnifique écriture ». Tout le Kafka dont on a besoin se trouve dans les pages de ses livres (où Hawes a passé de longues années pour son doctorat en littérature allemande). Regarder ailleurs ne fait que brouiller l’éclat formel et l’acuité psychologique de l’œuvre. Les « biographes en adoration » et les « universitaires qui théorisent » se livrent tous au « même jeu que les vendeurs de bibelots pour touristes de Prague ».

Ceci étant entendu, Hawes se lance dans une entreprise de rééducation, avançant péniblement à travers deux cents pages de biographie afin de nous montrer qu’aucun détail de la vie de Kafka n’est suffisamment important pour influencer notre lecture de ses livres, et parce que, « étant humains, nous sommes curieux de découvrir qui a fait les choses que nous admirons ». Il révèle que Kafka était abonné à des magazines érotiques intellos, fut toute sa vie végétarien et fit siens les diktats diététiques du « grand masticateur » Horace Fletcher, qui conseillait à ses acolytes de mâcher chaque bouchée jusqu’à la transformer en une sorte de bisque salivaire. Kafka pratiquait aussi le régime calisthénique de Jens Peter Müller, « le plus bel homme du nouveau siècle », se postant tous les jours presque nu à sa fenêtre en agitant bras et jambes dix minutes durant. Hawes semble se prendre pour le Renan des études de Kafka, ébranlant la machine à mythes avec un portrait du « véritable Franz Kafka, sans oublier les verrues, le porno, les putains et tout le reste », celui que les spécialistes « ne veulent pas que tu connaisses, cher lecteur ».

 

Il prophétisa l’Holocauste

Parmi les mythes que Hawes entend discréditer, on trouve : « Kafka nous entraîne dans des mondes bizarres », « Kafka était pauvre et solitaire, ou libre, et donc perdu » et « les œuvres de Kafka prédisent étrangement Auschwitz ». Notre monde est assurément passablement bizarre, et Kafka était probablement plus mal dans sa peau et en société que la plupart, ne serait-ce qu’en raison de sa sensibilité aiguë. Quant à la dernière proposition de Hawes, il ne faut pas confondre une œuvre qui « prédit » l’Holocauste et une œuvre qui le « prophétise ». Les écrits de Kafka relèvent clairement de la seconde catégorie. Dans une lettre des dernières années, l’écrivain s’émerveille des « gradations dont la bureaucratie est capable », de sa capacité d’élever les choses à un niveau supérieur : des « gradations […] issues de l’origine de la nature humaine qui, à en juger par moi, est plus proche de la bureaucratie que n’importe quelle institution sociale ». Au nom de la productivité et de l’expansion nécessaires au capitalisme industriel, les individus ont été absorbés dans des hiérarchies massives sans en apercevoir la forme ni en pressentir la finalité. C’est cette fusion de la bureaucratie, de la technologie et du pouvoir, mobilisés à des fins sinistres, qui posa les rails, construisit les camps, diffusa la propagande et traita la paperasserie du IIIe Reich. En ce sens, l’Holocauste aussi est kafkaïen.

En fin de compte, la bureaucratisation de la société instaure un ordre sans rationalité, accélérant la satisfaction des appétits de l’État sans bénéficier à l’individu. Si les personnages ultérieurs de Kafka sauvent rarement leur peau, le « Negro » (né Karl) de L’Amérique fait exception : il finit dans un train à destination d’Oklahoma, où il compte sur une place de technicien au Théâtre de la nature. C’est seulement au bout de deux jours que, loin des privations et des outrages de la ville, à l’approche de quelque frontière vaguement imaginée, il se laisse aller à regarder par la fenêtre l’« immensité de l’Amérique ». Il ne s’appesantit plus sur ses perspectives d’avenir, ni même sa destination, mais sur la majesté du pays, avec ses « masses rocheuses d’un noir bleuâtre » et ses « immenses torrents » qui s’avancent, « pareils à de hautes lames ». Alors qu’augmente la distance qui le sépare de Gotham [9] et que le spectacle de l’érosion et de la sédimentation des siècles balaie les souvenirs des tours d’habitation et des hôtels de luxe, Karl semble redevenir lui-même, l’enfant qui, en arrivant en Amérique, fut accueilli par le glaive de la Liberté.

 

Ce texte est paru dans The Nation le 11 février 2009. Il a été traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat.

La crise chez les petits bourgeois

En 1924, un couple de sociologues, Robert et Helen Lynd, s’installe à Muncie (Indiana) pour y étudier, tels des ethnologues sous les tropiques, les mœurs de la classe moyenne de cette petite ville américaine très ordinaire. Leur Middletown, classique de la sociologie, paraît en 1929. Cinq ans plus tard, au plus fort de la crise, ils retournent à Muncie. De cette seconde immersion, ils rapportent une description clinique des innombrables plaies ouvertes par « le grand couteau de la dépression, tranchant les vies et les espoirs des riches comme des pauvres ».
Muncie n’est pourtant pas la Californie des Raisins de la colère. On y mange à sa faim, et le chômage reste rare. Mais la  crise a emporté quelque chose de précieux : l’espoir de lendemains meilleurs. La classe moyenne voit soudainement disparaître tout espoir de poursuivre l’ascension sociale entamée durant le boom des années 1920. Ingénieurs, médecins ou juristes de Muncie ont perdu jusqu’à 40 % de leurs revenus. L’achat d’une voiture, les vacances d’hiver et les bonnes études pour les enfants en font les frais. Mais il faut bien tenir son rang ! Ce sont les épouses qui suppléent le personnel de maison licencié. Elles cuisent le pain, rapiècent les vêtements et font des conserves : la seule usine florissante de Muncie fabrique des bocaux.

La vie se recentre ainsi sur le foyer familial. Le cinéma est remplacé par les parties de puzzle, le bowling par le badminton au jardin. On lit davantage, en empruntant à la bibliothèque. Et les enfants accumulent les petits boulots pour contribuer au budget domestique. Quelques décennies plus tard, un autre sociologue, Glen Elder Jr., notera, dans un livre paru en 1974, que « les enfants de la Grande Dépression » devenus adultes placent la famille au premier rang de leurs valeurs.

Et aujourd’hui ? « La pratique du shopping a sérieusement décliné, il semble raisonnable de penser que la grande récession actuelle conduit les membres d’une famille à passer plus de temps à la maison », observe The Atlantic. Dans les centres commerciaux déserts, les adolescents délaissent aujourd’hui les fast-foods pour déjeuner du casse-croûte préparé à la maison par leur mère. « Il est hélas ! impossible de prévoir dans quelle mesure ce spectacle d’un travail féminin accru à la maison influera sur la représentation des genres que se font les adolescents », déplore la revue culturelle de Boston.