Le grand cahier chinois

Le roman noir d’Agota Kristof, Le Grand Cahier, traduit en 2009, est arrivé troisième dans le classement des meilleurs ouvrages littéraires du site Sina.com, constate l’universitaire de Shanghai Deng Jinmling dans le Beijing Qingnian Bao. Cette histoire fantasmagorique de deux enfants « sans cœur », livrés à eux-mêmes et qui se moquent de la morale, tranche avec la littérature française intimiste habituelle, écrit Deng Jinmling. Il est vrai qu’Agota Kristof, si elle écrit en français, est d’origine hongroise et réside en Suisse.

Agota Kristof, Le Grand Cahier, Seuil, 1986

Bagatelles pour Céline

Pour Karl Orend, Céline était « le plus important écrivain français du XXe siècle ». Peut-être, surtout si l’on évacue Proust, comme il le fit : « Oh ! Proust, s’il n’avait pas été juif, personne n’en parlerait plus ! » (lettre à Jean Paulhan, 27 janvier 1949). Spécialiste du Paris des années 1930, lui-même parisien, Karl Orend a publié l’été dernier dans le Times Literary Supplement un article dithyrambique sur Céline, qui a fait couler un peu d’encre. L’occasion ? La publication en anglais de trois de ses livres. D’abord La Vie et l’œuvre de Semmelweis, ce médecin autrichien qui fut voué aux gémonies pour avoir préconisé l’asepsie (Céline reprenait là le sujet de sa thèse de médecine). Ensuite, Normance et Entretiens avec le professeur Y, publiés en 1954 et 1955 par Gallimard. Karl Orend ne se contente pas de rendre hommage au talent de l’écrivain, à la redoutable acuité de son regard, il prend sa défense morale. À l’en croire, ses trois livres maudits, Bagatelles pour un massacre (1937), L’École des cadavres (1938) et Les Beaux Draps (1941), virulents pamphlets antisémites, ont été écrits « en forme d’avertissement, d’appel à éviter de nouveaux massacres ». Pour Orend la conviction de Céline, à la fin des années 1930, qu’une « conspiration juive était à l’arrière-plan du conflit se préparant avec l’Allemagne » était partagée par des millions de gens. Il cite Gide, qui vit dans Bagatelles pour un massacre un « exercice de style ». Le départ forcé de l’écrivain pour l’Allemagne et le Danemark, en 1945, aurait été le résultat d’un lynchage médiatique, couronné par l’assassinat de son éditeur, Robert Denoël, en décembre de la même année. « Le côté humain de Céline est ignoré, écrit Orend. Il s’occupait des pauvres et des malades. Il se dévouait pour ceux qui étaient loyaux avec lui. La musique et la danse étaient sa passion. » Féerie pour une autre fois, dont Normance est le second volume, est dédié aux « animaux, aux malades et aux prisonniers ». Dans un brouillon de cette œuvre, on voit Céline masser la patte gelée de son chat Bébert et le cacher sous sa veste pour le protéger contre les civils affamés.
Ce plaidoyer n’a pas convaincu Ramona Fotiade, de l’université de Glasgow, qui rappelle au passage la manière dont Céline avait traité le poète Robert Desnos dans les colonnes d’Aujourd’hui en mars 1941 : « Monsieur Desnos mène, il me semble, campagne philoyoutre […] Que ne publie-t-il, Monsieur Desnos, sa photo grandeur nature, face et profil à la fin de tous ses articles ? La nature signe toutes ses œuvres, Desnos, cela ne veut rien dire. » Desnos mourut en camp de concentration.
Ce genre d’argument n’est pas propre à ébranler Orend. Faisant valoir que sa mère était d’origine juive polonaise, il écrit dans un courrier ultérieur : « La raison pour laquelle Céline est honni est simple. Il nous rappelle les mensonges que les gens ont écrits pour dissimuler leur honte à avoir laissé se produire l’Holocauste, en particulier la honte des Français, coupables de collusion. » Il souligne que les trois pamphlets maudits, qui n’ont pas été réédités depuis la guerre, sont en accès libre sur le Web.

Louis-Ferdinand Céline, Normance, traduit en anglais par Marlon Jones, Dalkey Archive, 2009.

En ville, la vie est plus verte

« Ils marchent, font du vélo et utilisent les transports en commun ; ils vivent dans de plus petits espaces et consomment moins d’énergie pour se chauffer ; et ils sont moins susceptibles d’accumuler du gros électroménager énergivore. » Pour le journaliste américain David Owen, la cause est entendue : les New-Yorkais et leurs congénères des villes densément peuplées sont les champions de l’écologie, résume Elizabeth Royte dans le New York Times. À l’inverse, ceux qui se sont mis au vert, à la campagne ou dans les banlieues résidentielles, coûtent cher à l’environnement. Même en voiture hybride, une mère de famille vivant à la campagne « conduit toujours pour aller au travail, à l’école, dans les magasins et à la poste », souligne Owen.
La ville plus écolo que la campagne : l’affirmation heurte de plein fouet la tendance antiurbaine du mouvement écologiste américain. Owen l’admet : « New York rejette plus de gaz à effet de serre […] et produit plus de déchets qu’aucune autre région américaine de taille comparable. » Mais, ramené au nombre d’habitants par mètre carré, le résultat s’inverse : « L’habitant moyen de Manhattan a un taux de consommation d’essence que le pays dans son ensemble n’a pas connu depuis le milieu des années 1920. » Il rejette moins de gaz à effet de serre que « les habitants de n’importe quelle autre ville américaine ».
Que faire, alors, pour calquer le modèle de la Grosse Pomme ? Le livre semble trouver là ses limites : « Green Metropolis vaut par les questions qu’il soulève, non par les réponses qu’il apporte », estime Danny Heitman dans le Christian Science Monitor. Il ne fait par exemple référence « qu’en passant » à la question
de la qualité de vie dans les grandes agglomérations. Celle-ci est pourtant cruciale si l’on veut décourager l’éparpillement de l’habitat. D’autant qu’« il y aura toujours une pierre d’achoppement : la nature humaine », rappelle Royte. Owen vit depuis vingt ans dans une petite ville du Connecticut, « dans une maison charmante, mais parfaitement inefficace sur le plan énergétique ».

Lire :

L’article du New York Times

L’article du Christian Science Monitor

La légende Perec

Publiée en 2002, la traduction polonaise de La Vie mode d’emploi s’était arrachée en quelques jours. Wawrzyniec Brzozowski, le traducteur, avait reçu un prix. Après quoi le livre est devenu une « légende », écrit le magazine Polityka : impossible à trouver en librairie, il se vendait à prix d’or. Il a été réédité au printemps 2009, dans une traduction améliorée.

Georges Perec, La Vie mode d’emploi, Le Livre de poche, 1980.

Un cancre parmi les siens

Dans Chagrin d’école, Daniel Pennac racontait comment, de cancre malheureux, il était devenu un enseignant convaincu de l’importance de sa mission auprès des élèves en difficulté. Grand succès en France, prix Renaudot, l’ouvrage vient d’être traduit en Allemagne. Il y rencontre un écho particulier. Il faut dire qu’outre-Rhin beaucoup d’anciens cancres deviennent enseignants. C’est du moins ce qu’a révélé une étude récente, dûment rappelée par Georg Renöckl en rendant compte du livre de Pennac dans la Neue Zücher Zeitung. Mais le livre interpelle pour une raison plus profonde, écrit le journaliste. C’est que « l’auteur s’oppose avec énergie à la tendance qui consiste à avoir, pour chaque problème qui se présente dans une salle de cours, une explication sociologique toute prête et à appeler les experts en renfort ». Certes, quand Pennac tape sur la télévision ou le culte des marques, il n’est pas franchement révolutionnaire, juge Renöckl. Et sa vision de l’enseignement se révèle pour le moins conservatrice : apprentissage des textes classiques, nécessité de l’évaluation, croyance en l’éducation au sens large, qui aide à se construire en tant qu’homme. Mais son grand mérite, écrit-il, est de « renvoyer la balle dans le camp des enseignants ». Et de citer ce passage : « Gardons-nous de sous-estimer la seule chose sur laquelle nous pouvons personnellement agir et qui, elle, date de la nuit des temps pédagogiques : la solitude et la honte de l’élève qui ne comprend pas, perdu dans un monde où tous les autres comprennent. »

Daniel Pennac, Schulkümmer, Kiepenheuer und Witsch Verlag, 2009 (Chagrin d’école, Gallimard, 2007)

Cantona et Derrida

« Voilà quelques mots ou expressions que vous ne vous attendez pas à trouver dans la biographie d’un joueur de foot : leitmotiv, Velázquez, historiens post-structuralistes, l’instinct de mort, Jacques Derrida… », écrit Rod Liddle dans le Sunday Times. Ils sont pourtant bien là, ces mots, dans ce livre « typiquement français » écrit sur un « brillant footballeur anglophile » par un « très bon journaliste français anglophile » (de la BBC).

Philippe Auclair, Cantona. The Rebel Who Would Be King, Macmillan, 2009.

Chine – Beijing pop fiction

«Jeune, riche, flamboyant. Guo Jingming, 25 ans, tient plus de la pop star chinoise que de l’écrivain », commente Louisa Lim sur le site de la radio publique américaine NPR. « Avec son mètre cinquante, ses poses de pin-up, ses cheveux décolorés soigneusement arrangés sous sa casquette Gucci et son jean blanc rehaussé d’une ceinture Hermès, Guo a des airs de petit elfe androgyne », poursuit la correspondante de la NPR en Asie. L’auteur de Huan Cheng (« La cité des fantasmes », 1,5 million d’exemplaires vendus en 2003) arrive aux séances de dédicaces en Cadillac, et parfois entouré de gardes du corps chargés de le protéger des ardeurs de ses fans adolescentes. Au cours des deux dernières années, l’auteur le plus vendu de Chine a engrangé 3,5 millions de dollars de droits d’auteur.

« Si son œuvre est jugée purement commerciale et narcissique par les critiques littéraires, ceux-ci mettent souvent en cause, à travers le cas particulier de Guo Jingming, les valeurs décadentes de toute une génération, celle issue de la politique de l’enfant unique », explique Louisa Lim. « Avant moi, déclare Guo à la journaliste américaine, les écrivains chinois étaient plutôt vieux. Les jeunes ne comprennent pas la vie que décrivent ces auteurs. Ils aiment mes livres parce que je parle de leurs préoccupations. » Xiao Shidai (« Petits moments 1.0 »), son septième roman – et son septième bestseller ! –, raconte les amours de quatre jeunes étudiantes. « Quelque part entre Le diable s’habille en Prada et Sex & the City, sans trop de sexe, mais avec beaucoup de sacs Louis Vuitton et de robes Dior, rapporte Louisa Lim. Dans le monde de Guo, l’argent est roi. Trahir l’amour pour de l’argent est l’un des thèmes de Xiao Shidai. »

Mais Guo Jingming ne prétend pas faire la morale à ses lecteurs. Il se préoccupe peu de politique, et encore moins d’histoire. Interrogé au moment du vingtième anniversaire du massacre de la place Tian’anmen, en juin dernier, il avouait ne « pas savoir grand-chose de ces événements ». Et le jeune écrivain ajoutait : « L’histoire et la politique ne m’intéressent pas. Je veux juste réussir ma carrière et développer mon entreprise. Quand je suis arrivé à l’université de Shanghai, je me suis rendu compte que j’étais plus pauvre que les autres. Ce fut une expérience formatrice. Quand vous êtes le plus pauvre de votre entourage, vous n’avez pas un sentiment de liberté, vous êtes obsédé par les contraintes qui pèsent sur votre vie. Les jeunes Chinois d’aujourd’hui se divisent en différentes classes sociales. »

Muni de son indifférence politique et de son goût des affaires, Guo Jingming est le nouveau visage de l’establishment. Membre de l’Association des écrivains chinois, il occupe un poste dans une maison d’édition publique et dirige son propre magazine bimensuel, diffusé à 500 000 exemplaires. Son œuvre est le miroir de la « moi génération », conclut la journaliste américaine, celle des blogs et des chats sur Internet : « La première, dans l’histoire chinoise, à pouvoir s’offrir le luxe de l’égoïsme. »

19 idées à glaner dans ce numéro

Il manque à l’Italie un corps de hauts fonctionnaires compétents et intègres, selon le modèle français. (lire l’article)

Il est faux que les ténors des Lumières et les idéaux de 1789 aient nourri en France un courant significatif pour abolir l’esclavage. (lire l’article)

Les enseignants allemands comptent une forte proportion d’anciens cancres. (lire l’article)

Le plus populaire des jeunes écrivains chinois admet « ne pas savoir grand-chose des événements » de la place Tiananmen et « ne pas s’intéresser à l’histoire et à la politique » : « Je veux juste réussir ma carrière et développer mon entreprise. » (lire l’article)

L’œuvre littéraire la plus vendue dans le monde arabe est désormais celle de la romancière algérienne Ahlam Mosteghanemi, qui prône la fin de la domination masculine. (lire l’article)

À propos de la Chine : « Il est très difficile de produire des textes de qualité dans une société où l’argent est le seul roi. » (lire l’article)

« Le Coran est un texte sacré doté d’une histoire, comme tout autre, sauf que nous ne connaissons pas cette histoire. » (lire l’article)

L’idée que le Coran est la Parole de Dieu littérale et incréée n’est devenue la thèse officielle que plus de trois siècles après la mort de Mahomet. (lire l’article)

Les rapports de sujétion ont été durcis par l’islam au regard des pratiques de la société arabe préislamique. (lire l’article)

Pour la plupart des musulmans, jihad signifie simplement une quête de la vertu. (lire l’article)

Né au VIIIe siècle en Irak, le mutazilisme défend l’exercice de la raison et la nécessité de comprendre le Coran dans son contexte originel. (lire l’article)

Kipling décrivait les mots comme la « plus puissante drogue de l’humanité ». (lire l’article)

Ayant supplié Dieu de lui épargner un mariage arrangé, sainte Uncumber s’est vue gratifiée d’une barbe, qui fit fuir le promis. (lire l’article)

Kafka pratiquait le régime calisthénique de Jens Peter Müller, se postant tous les jours nu à sa fenêtre en agitant bras et jambes dix minutes durant. (lire l’article)

Aux États-Unis, la crise des années 1930 a favorisé la lecture. (lire l’article)

Le réchauffement climatique pourrait retarder la venue d’un nouvel âge glaciaire. (lire l’article)

Qu’ils le veuillent ou non, les habitants des grandes métropoles sont les champions de l’écologie. (lire l’article)

La gauche américaine n’est plus capable de soutenir un discours moral fort. (lire l’article)

La théorie de la justice selon Rawls est mise à mal par l’économiste Amartya Sen. (lire l’article)

Le mot du mois

« Quand je pense à tous les livres qu’il me reste à lire, j’ai la certitude d’être encore heureux. »
Jules Renard

Jules Renard, Journal, 23 juin 1902.

Etats-Unis – Après le divorce, le mariage

Après le succès planétaire de Mange,  prie, aime, où elle racontait son voyage spirituel en Asie après un divorce douloureux, l’Américaine Elizabeth Gilbert publiera, en janvier prochain, un  nouvel opus, consacré au récit de sa réconciliation avec le mariage.  Son éditeur, Viking, prévoit d’ores  et déjà un premier tirage à un million d’exemplaires.

Committed. A Skeptic Makes Peace With Mariage (« Fiancée. Une sceptique fait la paix avec le mariage »), par Elizabeth Gilbert (Viking, janvier 2010).