Ignoré – Un Rabelais arabe

Devinette : où demeure « une population composée d’amants de la volupté, âpres au gain, cajolant le plaisir, leur seul guide, francs manieurs de bâton, maquignons et bâcleurs de tâches, falsificateurs, moulins à paroles, girouettes […] dont l’affection est comme cette courge allongée, qui pousse très vite et qui se dessèche, à peine arrivée à maturité » ? À Paris, bien entendu.

Mais les Français ne sont pas les seules victimes de la verve du Libanais Faris Chidyaq. Son chef-d’œuvre La Jambe sur la jambe raconte les tribulations picaresques d’un certain al-Faryaq – jeu de mots transparent qui désigne l’auteur – à travers le Liban, l’Égypte, Malte, la France puis l’Angleterre au milieu du XIXe siècle. Lui-même maronite, Chidyaq se montre féroce envers le clergé libanais. Hébergé dans un couvent, il demande un dictionnaire. « Un mictionnaire ? Les toilettes ne vous suffisent pas ? », rétorquent les moines ignares. On songe à Rabelais ou à Swift, pour la fantaisie, la verve comique, mais aussi la sensibilité à la misère humaine.

La Jambe sur la jambe fut publié en arabe à Paris en 1855 grâce à l’aide d’un mécène. Le livre de quelque 700 pages, touffu et décousu, se veut une méditation sur « ce qui caractérise les Arabes et les non-Arabes ». Mais en introduisant un narrateur extérieur pour raconter les aventures de al-Faryaq, il constitue aussi le premier roman de langue arabe. « La littérature inventée par Chidyaq n’est plus la transcription d’un texte sublime, ou le décodage d’un patrimoine culturel immuable ; elle est ce que la marche propose aux pieds et ce que les pieds disent aux pierres… au rythme du vent : elle a la dimension de l’homme », écrit Charbel Dagher dans le mensuel de Beyrouth L’Orient littéraire.

Faris Chidyaq, La Jambe sur la jambe, traduit de l’arabe par René R. Khawam, Phébus, 1991.

Les archives déchirées de Bacon

Je me rappelle ma surprise, en 1991, lorsque Francis Bacon m’invita à pénétrer dans son atelier. C’était un lieu profondément privé, et cet homme secret préférait y travailler sans être dérangé. Martin Harrison, quia inventorié d’un œil acéré le contenu de ce repaire pour son saisissant Francis Bacon. Incunabula, déclare d’ailleurs que « seuls les plus proches amis de Bacon étaient autorisés à entrer dans l’atelier de Reece Mews ». J’étais tout au plus une connaissance, après l’avoir interviewé à deux reprises. Je n’avais donc jamais espéré qu’il m’emmène là et m’autorise à contempler l’extraordinaire collection d’images qui tapissaient toutes les surfaces disponibles.

Au fond de la pièce froide, on distinguait des traces des œuvres en cours, dont une toile inachevée qui faisait partie d’une série de« tableaux de lieux où un meurtre a été commis », comme il me l’expliqua;mais la plupart étaient difficiles à voir, et certaines peintures étaient retournées contre le mur. Je me suis demandé comment Bacon pouvait travailler à ses immenses et imposants triptyques dans un espace aussi exigu. Mais il préférait manifestement cela à un gigantesque atelier, potentiellement intimidant. Ce cadre modeste lui permettait de fixer son regard. Je m’étonnais pourtant de sa capacité à rester concentré au milieu de tant d’images propres à le distraire, éparpillées pêle-mêle sur le sol. Je les observais, frustré par mon incapacité à voir précisément ce qu’il avait laissé là.

 

Cadavres exquis

Les images – arrachées à des catalogues, des journaux,des revues médicales, des magazines sur papier glacé, des articles de zoologie,des livres sur le sport et des albums photos – avaient fini par former des strates. Elles constituaient la matière première d’un artiste qui n’aimait pas dessiner et travailler d’après des modèles vivants. Il devait se sentir à l’aise parmi ces illustrations disparates tapies sous ses pieds en un désordre téméraire, mais des visiteurs comme moi mouraient d’envie de les trier pour en savoir plus sur les mystérieuses sources d’inspiration de Bacon.

Et voilà qu’on peut enfin les examiner en détail. Après la mort de Bacon, en 1992, son atelier fut transporté de Londres à la galerie municipale de Dublin, The Hugh Lane, et les fouilles commencèrent. La directrice, Barbara Dawson, raconte dans son avant-propos à Incunabula comment« les archéologues ont fait des relevés du lieu avant d’en retirer le contenu élément par élément ». Les débris furent soigneusement passés en revue, dans cette ville où Bacon était né en 1909. À mesure que l’exploration progressait, Dawson et ses collègues comprirent que Bacon avait dû être fasciné par la signification toujours changeante d’images souvent juxtaposées au hasard, sur le sol de l’atelier. Dawson est convaincue que Bacon se délectait de « cette relation de “cadavre exquis” surréaliste qui unissait les objets ».

Plus on étudie les magnifiques reproductions du livre, plus on mesure combien ces images étaient indispensables à l’artiste. Tout indique que le stimulus permanent de ces archives lui était essentiel. Bacon s’installa au 7, Reece Mews à l’été 1961, mais sa dépendance envers cette « imagerie source », comme il l’appelait, semble avoir commencé bien plus tôt. Il avait mené jusque-là une vie plutôt agitée, déménageant volontiers d’un endroit de Londres à un autre, mais le plus souvent dans un rayon d’un à deux kilomètres autour du quartier des musées de South Kensington. Il était donc habitué à transporter avec lui cette réserve secrète de matériau visuel.En1959, se souvient son ami Ron Belton, une bonne partie de son trésor accompagnait l’artiste lorsqu’il descendit passer trois mois dans un atelier loué en Cornouailles : « Avant notre départ de Londres, Francis a enfourné dans un sac des quantités de livres de médecine et de zoologie, des Picture Post[1],des photographies, des planches de membres d’enfants et ainsi de suite, en a fait un paquet tenu par de la ficelle et emporté le tout à St. Ives, où il s’est empressé de tout déballer et tout accrocher au mur de l’atelier. »

Bacon eut beau dire en 1954 à Sonia Orwell qu’il voulait« peindre, pas faire la chasse aux coupures de journaux », il n’a jamais cessé de rechercher des images susceptibles d’enflammer son foncier besoin de faire des marques sur la toile. Toutes les reproductions figurant dans Incunabula ont été identifiées, rattachées à une source et aussi précisément datées que possible. La première partie, « Art –Photographie » est dédiée à l’obsession de Bacon pour le corps humain.Elle s’ouvre sur un cliché pris par Eadweard Muybridge d’un homme qui feint deboxer. Comme les futuristes avant lui, Bacon était captivé par les études pionnières de Muybridge sur la décomposition du mouvement des corps dans l’espace [2]. Mais il prenait un égal plaisir à les découper en bandes, à les replier l’une sur l’autre et à former ainsi un composite fragmenté, déchiqueté, nous obligeant à regarder les photos sous des angles d’une infinie variété. Le résultat ressemble plus à un Bacon qu’à un Muybridge. La deuxième image de cette partie montre à quel point Bacon prenait au sérieux ce processus de fragmentation. Étonnamment, les clichés de Muybridge concernent cette fois un corps féminin – sujet rarement traité par Bacon. Mais c’est d’abord le support gris-brun sur lequel le peintre a monté ces images découpées qui retient l’attention : il l’a laissé envahir les photos et les effacer en partie, tout en laissant apercevoir une autre coupure au-dessous, un fragment de texte pris dans un numéro de 1936 du magazine nudiste américain Sunshine & Health.

 

Corps musclés

Bacon se délectait des images provocatrices sélectionnées dans des revues homosexuelles comme Physique Pictorial, publié à Los Angeles. Sur la couverture de mars 1962, un culturiste au nom suggestif d’Art Byman fait jouer ses biceps dans le plus minuscule slip de bain qui se puisse imaginer [3]. Bacon était également fasciné par les hommes musclés de Rodin, et il avait conservé la jaquette d’un livre français de 1949 consacré au sculpteur. La silhouette qui y figure étale aussi effrontément ses biceps que Byman. Bacon collectionnait aussi les reproductions de statues grecques antiques, de sculptures Renaissance par Baccio Bandinelli et, surtout, d’œuvres de Michel-Ange. Il n’est donc pas surprenant que les personnages de ses tableaux possèdent souvent une allure résolument sculpturale.

Bacon avait découpé de nombreux dessins de Michel-Ange en vue d’une œuvre ambitieuse représentant des soldats surpris par leurs ennemis en pleine baignade à la bataille de Cascina. Un de ces dessins, une jambe fléchie, est entouré d’une rafale de coups de pinceau qui disent l’admiration particulière de Bacon pour l’énergie qui s’en dégage. Les punaises fichées dans une autre coupure du maître italien semblent presque plonger avec excitation dans le dos nu d’un soldat athlétique. Les formes abîmées enflammaient souvent plus que toute autre chose l’imagination de Bacon. Il infligea incisions et pliures à la photographie de son amant, George Dyer. Aussi perturbant que puisse être ce traitement violent, il transforme le corps épais de Dyer en une version XXe siècle du Torse du Belvédère, dont une reproduction intacte figure sur la page opposée[4].

Dans l’ensemble, cependant, la sculpture classique impressionnait moins Bacon que l’art égyptien, qu’il admirait plus que tout. Si l’on en juge par les empreintes de doigt laissées sur une photographie de la tête d’homme dite « tête Salt », donnée au Louvre par l’égyptologue du XIXe siècle Henry Salt, Bacon a étudié cette figure émaciée quoique sereine avec une curiosité avide. Il a aussi suivi du doigt les contours d’un sombre masque mortuaire, peut-être celui d’Aménophis III, dont il émane une troublante impression de vie. Cependant, une autre photo de la même tête a été partiellement effacée par des entailles et des plis soigneusement disposés en diagonale. Ils font paraître ce masque mortuaire terriblement vulnérable, comme si des profanateurs de sépulture avaient déjà partiellement détruit le lieu de repos du pharaon au moment de sa découverte.

Bacon m’avait confié que la Seconde Guerre mondiale, où il s’était porté au secours des victimes des bombardements, avait été pour lui une période très formatrice. Il était fasciné par les images de conflit. Une importante section des Incunabula leur est consacrée, avec notamment plusieurs photos de moments de tension et de peur, prises dans les rues de Paris sous l’humiliante occupation allemande. Mais l’artiste déambule bien au-delà des années 1940 dans sa quête d’images de dévastation. Le London Evening Standard lui fournit une photo terrifiante du tremblement de terre de 1971 dans la vallée californienne de San Fernando. Tandis que deux hommes transportent un blessé sur une civière, la scène jonchée de gravats à l’arrière-plan est surplombée par des édifices atrocement mutilés, échoués comme une sculpture cabossée.

 

Fascinantes images de mort

Bacon conservait aussi le livre de John Masters, Fourteen Eighteen (« 14-18 »), qui décrit la manière dont les pionniers de la chasse britannique s’efforçaient de franchir les lignes ennemies, à la fin de la Première Guerre mondiale, laissant les bombardiers sans protection. Bacon a sans doute été profondément ému par la vulnérabilité des bombardiers, car l’autre moitié de cette double page empruntée au livre de Masters montre une photographie bouleversante de l’empreinte laissée au sol par un aviateur abattu. L’herbe pousse dans le creux, mais laisse encore apparaître la trace spectrale, obsédante, du défunt, dont les membres anguleux s’étalent impuissants.

Bacon ne s’intéressait pas seulement aux images fantomatiques de la mort. Le 2 juin 1978, son attention fut retenue par un reportage de Paris-Match intitulé « Horreur à Kolwezi ». Sur l’une des pages, des légionnaires français au Zaïre enfoncent à coups de pied les portes d’une maison abandonnée où se cachent des rebelles. Lesquels avaient déjà massacré de nombreux Européens et Zaïrois : la page d’en face montre la photo glaçante de corps gisants sur un sol parsemé de minuscules éclats de verre. Le visage au premier plan, la bouche encore ouverte, tordue de douleur,rappelle étrangement le pape hurlant des toiles de Bacon.

Le pire reste à venir. Une coupure de la une du Times montre deux gros plans de jeunes femmes de Belfast au visage atrocement blessé par l’explosion d’une bombe de l’IRA. L’ample bandage qui traverse la joue d’une des victimes a l’élan énergique des plus fougueux coups de pinceau de Bacon,sans parvenir tout à fait à recouvrir la lacération. « Nombre de ces blessures laisseront les victimes à jamais défigurées », dit la légende, qui évoque aussi le risque de « graves séquelles mentales. Quelle tragédie que tout cela! ». Bacon, traumatisé dans son adolescence par les coups d’un père furieux de son homosexualité naissante, aurait certainement été d’accord. Mais il aurait aussi été touché par le stoïcisme des deux blessées – leur refus de se laisser vaincre par l’épreuve.

Rien, cependant, ne peut sauver la femme sur la photo la plus abominable et la plus affligeante de toutes. Elle est tirée d’un exemplaire de 1938 du Crapouillot, un hebdomadaire satirique français que Bacon admirait beaucoup. On a retrouvé dans son atelier plusieurs pages de ce numéro qui avait pour thème « le crime et les perversions instinctives ». Une feuille reproduit la photographie des morceaux d’un corps féminin démembré,répandus sur le sol au milieu de planches, de branches cassées et autres décombres.Le cliché provenait de la collection d’un certain Dr Locard, du laboratoire de la police de Lyon, et il était bien trop affreux pour être publié dans les quotidiens de l’époque. Pourtant, Le Crapouillot le publie à côté du dessin non moins incandescent réalisé en 1916-1917 par [le peintre allemand] George Grosz,Crime sexuel dans Ackerstrasse : un homme se lave les mains après avoir tranché la tête d’une femme étalée sur un lit telle une offrande sacrificielle. Par bonheur, Grosz s’abstient d’inclure la tête, mais la hache est exposée aux regards avec le reste du corps maculé de sang. Le dessin est d’une impitoyable âpreté. Bacon a pu détecter une parenté entre ses sobres tableaux d’intérieur set le lit de Grosz placé en diagonale devant un paravent blanc qui domine la pièce de sa rigueur clinique.

Certaines photographies sobres et paisibles d’auteurs de crimes violents pouvaient aussi déclencher l’instinct de collectionneur de l’artiste. Deux femmes posant devant un papier à fleurs miteux, voilà qui n’a rien d’exceptionnel, à première vue. Mais il se trouve qu’il s’agit de Christine et Léa Papin, employées de maison chez un notaire à la retraite, René Lancelin, qui ont sauvagement assassiné son épouse et sa fille en 1933. Le procès et l’emprisonnement des sœurs Papin ont éveillé un immense intérêt dans l’opinion française, et attiré l’attention d’intellectuels comme Jean Genet,Jacques Lacan et Jean-Paul Sartre. Bacon choisit de laisser intactes leurs photos, nous permettant de voir la pauvre mise de Christine, plantée là immobile, dissimulant ses mains coupables dans les manches d’une robe de chambre, tandis que ses bas plissent désespérément sur ses chevilles.

 

Chrétien malgré lui?

Bacon n’a pas non plus eu besoin d’ajouter quoi que ce soit à un instantané sélectionné dans un ouvrage de Raymond Durgnat consacré à Luis Buñuel, l’un de ses cinéastes préférés. L’artiste a souvent évoqué l’influence majeure d’Un chien andalou et de L’Âge d’or sur son œuvre. L’image qu’il a conservée est relativement épargnée par la peinture répandue sur le texte du commentaire, où Durgnat souligne : « Selon certains, Buñuel est avant tout un chrétien malgré lui. » On pourrait en dire autant de Bacon, resté obsédé par le pape et les images de la Crucifixion, même s’il avait renoncé à la foi. Quoi qu’il en soit, on peut sans doute discerner des signes de religion dans l’image que Bacon a retenue du Chien andalou, où la main d’un homme blessé traverse une ouverture en brandissant sa paume couverte de fourmis qui s’abreuvent goulûment de son sang.

Aiguillonné par sa fascination pour le cinéma, Bacon s’est attaqué à l’édition de poche du livre de Kevin Brownlow sur l’histoire du muet, The Parade’s Gone By (« La parade passée »), parue en 1973. La couverture montre un caméraman en train d’ajuster la focale d’une puissante machine montée sur trépied. Ses pattes proéminentes ont sans doute incité Bacon à tordre la couverture, de sorte que des lignes strient l’appareil comme autant de failles géologiques. Il a aussi déchiré en deux des photos du film qu’il vénérait probablement par-dessus tout, Le Cuirassé Potemkine de Sergueï Eisenstein;l’adolescent subjugué l’avait vu pour la première fois peu après sa sortie, en1925. Même si la nourrice d’Eisenstein est l’image filmique que Bacon a le plus souvent utilisée dans ses tableaux, les deux « coupures » qu’il a gardées du Picture Post de janvier 1950 montrent des moments différents du massacre de l’escalier d’Odessa : un visage hurlant aux yeux exorbités, et deux jambes en pantalon qui plient, impuissantes, en dévalant les marches monumentales.

Le principal mérite d’Incunabula est sa capacité à surprendre. Sur la même page arrachée au Picture Post, Bacon a aussi choisi de préserver une figure bien plus frivole de l’histoire du cinéma : l’actrice Clara Bow, qui fut la première « It girl [5] ». Parée d’un élégant manteau de fourrure, la tête inclinée, les yeux clos lourdement maquillés, elle repose dans les bras du jeune premier Charles « Buddy » Rogers. Mais,d’une touche de peinture sur les cheveux de Rogers, Bacon lui a donné un visage de femme. Peut-être l’artiste aimait-il fantasmer sur une aventure lesbienne entre ces deux « femmes ». En tout cas, il aimait jouer avec l’idée d’une possible liaison entre des lutteurs. Les spécialistes savent sa fascination pour la série que Muybridge leur a consacrée, mais on connaît moins le feuillet tiré d’un livre de Graeme Kent, A Pictorial History of Wrestling (« Une histoire visuelle de la lutte »). Elle montre plusieurs phases du combat Hackenschmidt contre Madrali, où les deux jeunes gens sont enlacés dans l’affrontement. Bacon, qui dut longtemps traiter avec prudence les sujets gay dans un monde où le désir homosexuel était illégal, a travaillé l’ambiguïté de ses couples masculins, saisis entre étreinte et combat.

 

Verrues plantaires et sclérose tubéreuse

Il ne s’embarrassait pas de telles précautions avec les photographies récoltées dans les manuels de médecine, particulièrement pénibles à regarder, dont bien des pages ont été exhumées de l’atelier. L’Atlas of Regional Dermatology (« Atlas de dermatologie locale »), paru en1955, comporte pas moins de 475 photographies en couleurs. Bien résolus à faire des gros plans cliniques de visages envahis, par exemple, d’herpès simplex,les auteurs ne nous épargnent rien. Ces constellations de taches rouges ne durent en moyenne que « cinq à dix jours », mais « les rechutes sont fréquentes, et l’éruption souvent bilatérale », préviennent-ils.L’imagination de Bacon pourrait avoir été fort stimulée par le mot« éruption ». Si l’on en juge par les marques de peinture éparpillées autour de deux de ces clichés, il a les scrutés attentivement. Il a pris aussi beaucoup de soin pour scotcher une autre page du livre sur une grande feuille de papier. Cette fois, les photographies montrent en gros plan des orteils affligés de verrues plantaires et de sclérose tubéreuse. Les lésions ont l’air atrocement douloureuses, et l’image la plus affligeante ferait frémir n’importe qui : la légende explique que l’éruption d’herpès reproduite ici« est plus étendue que de coutume ». Mais ces mots neutres ne peuvent traduire l’impact viscéral des larges croûtes granuleuses qui envahissent la joue d’une petite fille. Ne faire qu’y jeter un coup d’œil est déjà insupportable.

Bacon, pourtant, était prêt à conserver ce genre d’images et, comme en témoignent les abondantes marques de peinture sur la page, à les contempler fréquemment. Je me souviens que, lors de ma visite en 1991, sans que je lui demande rien, Bacon m’avait confié : « Tout m’a influencé,vraiment, même les extraordinaires photos en couleurs de manuels médicaux que j’ai trouvés dans une librairie de Gower Street. Je viens d’ailleurs d’en acheter un, sur les blessures légères. » Il s’est mis à chercher autour de lui et m’a tendu un exemplaire tout écorné et maculé de peinture de A Colour Atlas of Nursing Procedures in Accidents and Emergencies (« Atlas en couleur des soins à donner en cas d’accidents et d’urgences »). J’ai tressailli à la vue de ces lésions syphilitiques et autres afflictions, toutes reproduites avec une précision chatoyante. Mais Bacon semblait plus fasciné qu’horrifié en tournant les pages avec empressement. Je lui demandai pourquoi il ne frémissait même pas. « Je suppose qu’en regardant ces photos, je me dis “Mon Dieu, j’ai de la chance de ne pas avoir ça” », répliqua-t-il en m’indiquant une blessure particulièrement atroce. « Mais elles ne m’effraient pas comme elles en effraient d’autres. Un jour, je traversais la France avec un ami, et nous sommes tombés sur un très grave accident de voiture. Il y avait du sang et des éclats de verre partout sur la route. Mais je me souviens encore avoir pensé qu’il y avait là une forme de beauté. Je n’en ressentais pas l’horreur, parce que cela faisait partie de la vie. »

Michael Peppiatt, dont la profonde amitié avec Bacon a duré de 1963 jusqu’à la mort du peintre, ajoute à notre connaissance de cet homme aux multiples visages dans Francis Bacon. Studies for a Portrait(« Francis Bacon. Études pour un portrait »). Ce recueil d’essais et d’entretiens parus entre 1963 et 2007 (dont certains ont été enrichis) offre un stimulant complément à la biographie classique de Peppiatt, Francis Bacon,Anatomie d’une énigme. Le nouvel ouvrage bénéficie surtout de la conscience de l’auteur que cet artiste si bien connu de lui « était l’un des génies créatifs les plus énigmatiques et insaisissables du siècle dernier ». Tout le matériau rassemblé ici est éclairé par la manière dont Peppiatt souligne la profonde, et parfois insondable, complexité de Bacon.

Loin de souscrire à l’image éculée de l’artiste en solitaire angoissé dont les œuvres n’expriment que souffrance, Peppiat souligne que Bacon était un tissu de « contradictions infinies ». Un écrivain de moindre envergure pourrait se flatter de tout savoir sur lui. Mais Peppiatt admet, dans l’un des passages les plus parlants du livre, que son imprévisible ami« était à la fois le plus généreux et le plus dur des hommes : à certains moments le plus masculin, à d’autres le plus féminin;un dandy, un poivrot et un instable, mû par une discipline et une résolution de fer ». Voilà pourquoi Bacon, quand il est analysé avec la finesse d’un Peppiatt, reste inépuisable et vaut la peine d’être exploré. Je reste pourtant hanté, aussi, par la pensée de tout ce que l’artiste a détruit. Lors de ma visite à son atelier, j’ai remarqué une petite peinture abandonnée, à moitié enfouie sous les décombres. Bacon ne m’a pas empêché de me pencher pour récupérer la toile en ruine. Le visage qu’elle représentait jadis avait été tailladé de coups de couteau rageurs, ne laissant que les vestiges d’une tête.C’était une vision déchirante. Plus, peut-être, que tout autre artiste, Bacon a infligé ce sort à d’innombrables œuvres dont il était mécontent. Quelle que soit la quantité de fragments ressuscités aujourd’hui à Dublin, ils ne suffisent à compenser ce qu’il a irrémédiablement condamné au néant.

 

Ce texte est paru dans la revue BookForum en juin 2009. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

Toujours heureux

L’hyperthymie est une pathologie grave, sans remède connu : le sujet est affecté d’une irrépressible faculté d’être heureux. L’écrivain américain Richard Powers (L’Ombre en fuite, Le Cherche Midi, 2009) s’est emparé de ce thème porteur dans son dernier roman, qui s’intitule comme un essai : « Générosité ». L’héroïne, Thassadit Amzwar, est une jeune Berbère qui a perdu presque toute sa famille dans la guerre d’Algérie. Son sourire radieux illumine le département des Beaux-Arts d’une université de troisième catégorie à Chicago, où elle a atterri. Elle rencontre un généticien, qui identifie dans son ADN un gène du bonheur. Insérez ce gène dans les premières cellules des embryons humains, et vous verrez ce que vous verrez.

Richard Powers, Generosity. An Enhancement (« La générosité en plus »), Farrar, Strauss & Giroux, 2009.

La science des Indiennes

Anandibai Joshi avait 18 ans lorsqu’elle débarqua à Philadelphie, encouragée par un mari épousé à… 9 ans. Elle en repartit en 1886, son doctorat de médecine en poche. Du jamais vu pour une femme en Inde ! Son histoire et une centaine d’autres, anciennes et contemporaines, ont été rassemblées par l’Académie indienne des sciences. Le but : encourager les jeunes filles à embrasser une carrière scientifique.
Pourtant, Anandibai Joshi n’exerça jamais son métier. Atteinte de la tuberculose, elle ne trouva pas de médecin pour la soigner : ceux du bateau qui la ramena refusèrent de prendre en charge une indigène, et le spécialiste indien qu’elle alla consulter à son retour lui reprocha d’avoir transgressé les normes sociales… Elle mourut à 22 ans.
Si toutes n’eurent pas un destin si tragique, il va sans dire que « beaucoup de ces femmes ont dû surmonter des obstacles pour réussir », rappelle la neurologue Asha Gopinathan dans la revue Nature. De la chimiste Kamala Sohonie, qui fit le siège du bureau du prix Nobel C.V. Raman avant qu’il l’accepte dans son institut, à la mathématicienne R.J. Hans-Gill, qui se déguisa en garçon pour aller à l’école, la plupart sont des modèles de pugnacité. Beaucoup étaient ou sont « issues de la classe moyenne ordinaire » et ont grandi dans des « zones rurales », remarque Asha Gopinathan. Elle note également que le rôle de leur mère – savante ou non – fut souvent « particulièrement déterminant ».
Pour les candidates à une carrière scientifique en mal de soutien, « chaque école, chaque bibliothèque d’université devrait immédiatement commander des exemplaires de Lilavati’s Daughters », conclut Vijaysree Venkatraman dans The Hindu. Même si le style manque parfois de « finesse »…

Rohini Godbole et Ram Ramaswamy (ed.), Lilavati’s Daughters. The Women Scientists of India (« Les filles de Lilavati. Les femmes scientifiques d’Inde »), Indian Academy of Sciences, 2008. Non traduit en français.

La guerre pour la météo

Il semble que nous ne sachions pas encore maîtriser l’évolution météo. C’est pourtant un vieux projet. En 1938, un météorologiste américain, employé par le très respectable Weather Bureau, avait prédit qu’on parviendrait à faire la pluie et le beau temps d’ici cent ans. Il y voyait une source de problèmes : « Les masses humaines feront la guerre pour le contrôle des masses d’air. » Voyons ce qu’il en sera en 2038.

Bernard Mergen, Weather Matters. An American Cultural History Since 1900 (« L’enjeu météo. Une histoire culturelle américaine depuis 1900 »), University Press of Kansas, 2008.

La puissance trompeuse de l’armée birmane

Comment l’armée birmane, honnie de la majorité de la population, en butte à l’hostilité de minorités ethniques réfractaires au gouvernement central, a-t-elle réussi à se maintenir au pouvoir depuis près de cinquante ans ? Répression, népotisme, nationalisme ? À quelques mois des élections de mars 2010, cette équation à plusieurs inconnues laisse dubitatifs la plupart des experts. La publication d’un livre consacré à cette « Tatmadaw » (l’armée birmane) est donc un événement, estime le chercheur australien David Scott Mathieson sur le site Asia Times. D’autant que son auteur est un Birman, ancien enseignant à l’académie militaire du pays. Maung Aung Myoe « a écrit l’un des livres les plus pénétrants qui soient », affirme Mathieson. « Alors que de nombreux observateurs voient la junte comme une énigme, une bande de nationalistes xénophobes ou un ramassis d’autocrates paranoïaques de type nord-coréen, Aung Myoe traite l’armée comme une institution au fonctionnement rationnel, avec ses propres désirs, objectifs, logiques et limites. »

Résultat : malgré son côté patchwork – analyse approfondie, recueil de conjectures et catalogue d’armements –, ou peut-être grâce à ce défaut, l’ouvrage fourmille d’informations inédites, parfois distillées à l’insu de l’auteur.

Après avoir montré à quel point la doctrine militaire birmane est fondée sur la contre-insurrection, en raison des rébellions ethniques ayant marqué l’histoire du pays, le livre donne à voir une société tout entière placée sur le pied de guerre par le ministère de la Défense. « La croissance des forces auxiliaires et des organisations d’aide sociale comme l’Association pour le développement et la solidarité de l’Union, qui compterait vingt-cinq millions de membres (la moitié de la population), a été considérable ces dernières années, remarque Mathieson. […] La paramilitarisation croissante de la société est l’un des phénomènes les plus préoccupants, quand les membres de la famille des militaires (en particulier leurs femmes) sont contraints de suivre un entraînement rudimentaire. »

Mais cette emprise de l’armée sur l’organisation sociale n’est pas un signe de force, au contraire. Lu entre les lignes, l’ouvrage de Maung Aung Myoe donne aussi à voir une institution fragile. Qui prend soin de recruter des cadets dépourvus de diplômes universitaires et issus de bonnes familles rurales, non des villes contestataires ; qui est parfois incapable de fournir leurs rations aux bataillons, et les oblige à subvenir à leurs besoins en rackettant la population. Résultat : « Certains ont commencé à voir les activités commerciales de l’armée non seulement comme le moyen de faire de la Tatmadaw une institution privilégiée, mais aussi comme la voie ouverte aux profits personnels des militaires », écrit Maung Aung Myoe. Cela n’empêche pas la multiplication des désertions, remarque Mathieson. Un colosse aux pieds d’argile ?

Wolfgang Kubin : « Le romancier chinois type est un inculte »

Directeur du Centre d’études orientales de l’université de Bonn et traducteur allemand de Xun, Zhai Yongming ou encore Bei Dao, Wolfgang Kubin est l’un des sinologues les plus controversés – et les plus appréciés – de Chine continentale.

 

La Chine était l’invitée d’honneur de la récente Foire du livre de Francfort. Pourtant, sa littérature actuelle ne vaut rien, disiez-vous en 2006, dans un entretien à la radio allemande qui a fait beaucoup de bruit. Que reprochez-vous aux écrivains actuels?

Il faut tout d’abord préciser que ma critique ne visait que le roman, auquel se réduit hélas! pour la plupart des gens, la littérature chinoise contemporaine. On ne parle jamais de la poésie ou du théâtre. Le pays compte pourtant aujourd’hui une douzaine de poètes qui sont sans aucun doute parmi les meilleurs au monde. Mais ils n’ont aucune visibilité. Aux yeux du public, des maisons d’édition et des historiens de la littérature, ils n’existent pas. Le roman, lui, jouit d’une grande visibilité sur la scène internationale, mais est de bien piètre qualité. Cette opinion est largement partagée par mes collègues. Ce que disent mes homologues chinois, en privé, est bien plus radical encore. Aux yeux de la plupart d’entre eux, le romancier contemporain type est totalement inculte : il n’a aucune culture littéraire, ne maîtrise pas sa langue, ne parle pas un mot d’anglais et n’a pas la moindre connaissance de la littérature étrangère. Selon eux, sur la scène mondiale, les romanciers chinois sont des tubaozi, comme on nomme en Chine les migrants qui ont quitté la campagne pour les grandes métropoles, avec des problèmes d’adaptation : des « péquenauds ».

 

N’est-ce pas un peu exagéré?

Il faut comprendre ces critiques dans une perspective historique. L’état de la littérature chinoise n’a pas toujours été aussi déplorable, mais la très riche tradition nationale a été malmenée par les communistes. La littérature chinoise du XXe siècle se divise en deux périodes distinctes : avant et après 1949. La critique des romanciers« contemporains » s’entend par opposition avec la littérature« moderne » de la période républicaine, entre 1912 et 1949;aussi éphémère fût-elle, elle s’est enorgueillie d’écrivains de stature internationale, comme Lu Xun. Cette littérature, qui mettait plus l’accent sur l’individu que sur l’État, encourageait la critique sociale et affirmait son indépendance par rapport au régime, était moderne au sens le plus pur du terme.Les écrivains de l’ère républicaine maîtrisaient les langues étrangères. Ce qui leur a permis de forger une nouvelle langue, d’une extrême élégance, qu’on appelle aujourd’hui le chinois « moderne ». À partir de 1949, et jusqu’à la fin des années 1970, le régime communiste a contraint les écrivains à abandonner cette écriture : la langue chinoise a été détruite,exactement comme la langue allemande l’avait été entre 1933 et 1945. Mais la plupart des écrivains étaient consentants! De nombreux intellectuels de l’époque voulaient abolir cette modernité et renouer avec la société communautaire et traditionnelle. C’est l’une des raisons pour lesquelles la majorité d’entre eux ont soutenu la révolution. Le poète Bei Dao, qui vit à Hong Kong, répète souvent que les auteurs continentaux n’ont jamais vraiment réussi à se débarrasser du discours maoïste. Tout comme les Allemands ont dû le faire, les écrivains chinois doivent désormais réapprendre leur langue.

 

Autrement dit, l’instauration de la République populaire de Chine a tué la littérature moderne dans l’œuf?

Oui. Mais, à partir de la fin des années 1970, nous avons vu se développer un débat sur le socialisme et la démocratie. Et les années 1980 ont marqué une renaissance de la littérature. Des écrits de très bonne qualité ont été produits à cette époque, notamment ceux de Wang Meng, l’auteur du Papillon, qui dispensait une critique très subtile et très intéressante du socialisme chinois.

 

Est-ce le massacre du « printemps de Pékin », en1989, qui a sonné le glas de ce printemps littéraire?

Le véritable tournant fut plutôt 1992 : la littérature chinoise « moderne » a été tuée une première fois par la révolution en 1949, et une seconde fois en 1992. Avec la célèbre tournée de Deng Xiaoping dans les zones économiques spéciales du sud du pays, au printemps de cette année-là, l’idée de marché triomphe définitivement de l’idéologie communiste pure et dure; Deng Xiaoping décrète officiellement que s’enrichir est une bonne chose– que c’est même « glorieux » – et qu’être pauvre est une honte. Le climat social et politique en a été bouleversé : nous avons assisté à un renversement complet des valeurs. Jusque-là, être riche n’avait pas d’importance pour un intellectuel chinois. L’essentiel était de se cultiver. À partir de 1992, la plupart des écrivains, y compris les plus talentueux, se détournent de la littérature pour se lancer dans les affaires.Les autres se mettent à écrire des livres qui répondent à la demande du marché,pour vendre. Depuis 1949, les auteurs écrivaient afin d’obtenir du régime avantages et privilèges, se voir octroyer une chaire universitaire, par exemple. À partir de 1992, la littérature devient un pur business. Certains excellents poètes de l’époque ont même abandonné l’écriture, par désespoir et désillusion;parce qu’il est très difficile de produire des textes de qualité dans une société où l’argent est le seul roi.

 

Il n’y a donc, selon vous, aucun grand écrivain parmi les romanciers chinois contemporains?

La liste des auteurs invités à la Foire de Francfort était éloquente : sur les vingt-cinq écrivains de la délégation officielle,seuls trois ou quatre pouvaient raisonnablement être classés dans la catégorie des romanciers « sérieux » : Chen Ran, qui questionne l’identité féminine; Liu Zhenyun, et son humour très fin; Tie Ning, dont le travail sur la condition des femmes est intéressant mais qui, à ma connaissance, s’est retirée et n’écrit plus; enfin, Wang Meng, dont nous avons déjà parlé. Tous les autres étaient des romanciers usant d’une langue très pauvre et qui servent non pas la littérature, mais leurs intérêts personnels.

 

Comment expliquez-vous, dans ces conditions, l’écho que rencontre aujourd’hui la littérature chinoise?

Incontestablement, ces écrivains se vendent extrêmement bien, non seulement en Chine même, mais aussi en Occident (en Allemagne, en France et aux États-Unis). Les critiques que je formule reposent évidemment sur les critères de qualité littéraire qui sont les miens. J’ai, comme mes collègues spécialistes, une conception élitiste de la littérature, que le grand public ne partage pas. La lecture est pour lui un divertissement. Il veut du crime, du sexe et de grandes histoires, denses et pleines d’action : des« sagas », comme celles élaborées par Jin Yong, un Hong-kongais qui reprend les vieilles histoires de cape et d’épée. Lorsque des écrivains français ou allemands publient ce genre de livre, on les range dans la catégorie du divertissement pour un lectorat qui ne veut pas trop réfléchir.Pourquoi avoir un jugement différent sur un écrivain chinois contemporain?

 

Mais le roman chinois ne se résume tout de même pas, aujourd’hui, aux aventures de cape et d’épée?

Non, mais tous les livres renouent avec les techniques de narration traditionnelles, celles du XVIIIe ou du XIXe siècle, dont la maîtrise n’exige pas une grande habileté parce que le narrateur se confond avec l’auteur dans son omniscience. Les écrivains contemporains n’ont ni les outils ni la culture nécessaires à la conception de romans réellement contemporains,c’est-à-dire postmodernes. Même le célèbre Mo Yan, malgré ses débuts prometteurs, cède désormais à la facilité et écrit des romans à la manière traditionnelle, en utilisant à outrance le vieux ressort de l’allégorie pour exprimer ses critiques sociales. C’est du Jonathan Swift, mais avec deux siècles de retard!Prenez Le Totem du loup, cet incroyable bestseller planétaire de Jiang Rong : c’est du Jack London version chinoise, en moins bon! Jiang Rong reconnaît d’ailleurs lui-même cette influence. Les auteurs chinois contemporains n’apportent strictement rien de nouveau : ils sont dépassés.Personnellement, je suis fatigué de ces mauvaises resucées de chefs-d’œuvre anciens. Et je passe sur les idées à connotation fasciste qui irriguent Le Totem du loup! Les éditeurs occidentaux ont coupé plusieurs passages de la version originale. Le traducteur allemand est l’un de mes anciens étudiants : la maison d’édition lui a demandé d’épurer le texte.Aux États-Unis, le traducteur Howard Goldblatt a fait de même.

 

Vous êtes vous-même traducteur. Ce genre d’intervention sur le texte est-il fréquent?

Les œuvres chinoises contemporaines sont bourrées d’incohérences : de nombreux passages ne collent tout simplement pas. Les maisons d’édition occidentales nous demandent donc à nous, traducteurs, de remettre un peu de rigueur dans l’ensemble. Les auteurs actuels ne maîtrisent pas ce qu’ils écrivent. Pour répondre aux demandes du marché, ils produisent beaucoup et vite. Au détriment de la qualité et de la recherche du « mot juste ». C’est le cœur du problème : le langage n’est pas leur préoccupation première. Ils ne se bagarrent pas avec les mots, ils les utilisent purement et simplement. La littérature n’a pas pour eux de valeur intrinsèque : c’est pourquoi ils se contentent d’adopter le premier style venu, au goût du jour,celui de la rue et des médias; un chinois simplifié,répétitif, mauvais. Or la seule et unique préoccupation d’un véritable écrivain doit être, non pas l’argent, mais la langue qu’il utilise. Si lui ne s’en préoccupe pas, qui le fera?

 

Ce langage de la rue est la marque distinctive d’un très jeune écrivain chinois à succès, Han Han, auteur, en français, des Trois Portes. Que pensez-vous de ce nouveau venu?

Il utilise le langage élémentaire des jeunes d’aujourd’hui et parle de leurs joies et peines de cœur. C’est le même créneau qu’exploite un autre très jeune auteur, Guo Jingming, véritable star auprès des adolescents. Leurs livres sont à l’image d’une génération narcissique et égocentrique – celle de l’enfant unique qui avait pour lui seul deux parents et quatre grands-parents. On retrouve ce narcissisme et cet égotisme chez des écrivains plus sérieux, comme Chen Ran, dont les personnages féminins passent leur temps à se regarder dans le miroir. À ceci près que Chen Ran utilise ce narcissisme pour porter un regard original et critique sur la femme chinoise moderne.

 

Les succès de Han Han ou de Yu Hua, dont le roman Brothers a été salué en France, ne tient-il pas aussi à leur façon de témoigner de la vie des générations actuelles?

À croire que les lecteurs ne savent pas ce qu’est la Chine d’aujourd’hui et ont besoin de mauvais romanciers pour le leur dire!J’ai l’impression que rares sont les lecteurs occidentaux qui s’intéressent à la littérature chinoise par amour des textes : ces livres sont pour eux un matériau sociologique. Mais il n’est jamais bon de réduire la littérature à un simple miroir du présent. Un grand écrivain doit savoir s’abstraire de l’air du temps s’il veut construire une œuvre atemporelle. Quand tous ces romanciers mourront, leurs écrits mourront avec eux.

Mais on ne peut pas parler de témoignage éphémère à propos de Brothers, qui retrace un demi-siècle d’histoire du pays, et qui porte une charge critique qui lui a valu d’être salué par la critique française?

Je ne suis pas d’accord. Où est la véritable critique du régime dans ce roman? Yu Hua reste très politiquement correct. Ce n’est pas assez!D’ailleurs, ni l’auteur ni sa maison d’édition n’ont été ennuyés par le régime.Aucun romancier actuel n’ose aborder les vrais sujets politiques, comme le Tibet ou la question du communisme.

 

La pression du régime y est sans doute pour quelque chose…

C’est ce que disent la plupart des auteurs chinois, qui invoquent la pression politique qui les empêcherait d’écrire de bonnes choses.Mais les pays d’Europe de l’Est et la RDA comptaient d’excellents auteurs avant1989. Ces écrivains publiaient tout simplement à l’étranger, exactement comme ont choisi de le faire des poètes chinois, tel Bei Dao, pour ne citer que lui. Les romanciers de Chine continentale pourraient publier à Hong Kong, à Macao ou même aux États-Unis, mais ils ne le font pas. Ils ont choisi de se taire, de rester politiquement corrects, pour continuer à bénéficier des avantages financiers et des privilèges dispensés indirectement par l’État. Je suis las de cette idée selon laquelle le pouvoir serait l’unique responsable du déclin dela littérature depuis 1949. C’est vrai en partie, mais, pour l’essentiel,la médiocrité de la littérature chinoise vient de l’irresponsabilité des auteurs eux-mêmes. La littérature chinoise ne se relèvera que le jour où les auteurs oseront affronter cette question : quelle doit être la position de l’écrivain chinois face au monde? Actuellement, aucun n’a le courage de se poser en conscience critique de la Chine.

 

Propos recueillis par Suzi Vieira.

Sade journaliste

Rival de Sade en matière de pornographie, Rétif de la Bretonne  lui dama le pion en décrivant par le menu les horreurs du quotidien pendant  la Révolution. Ses Nuits de Paris, aujourd’hui appelées Nuits révolutionnaires, évoquent crûment l’enthousiasme pour les châtiments qui habitait alors le corps social, écrit l’écrivain espagnol Jesús Ferrero dans El País. « Du sadisme formel, théâtral et répétitif de Sade au sadisme substantiel, tragique et réitératif des Nuits, il n’y a peut-être qu’un pas. »

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne, Las noches revolucionarias, El Olivo Azul, 2009 (Les Nuits révolutionnaires, Le Livre de poche, 1988).

L’âge d’or de l’intelligentsia

Décimée par près de vingt ans de répression, l’intelligentsia russe a connu un bref renouveau entre 1956 et 1964, profitant de la déstalinisation engagée par Khrouchtchev. La plupart des membres de cette classe instruite n’étaient pas alors des dissidents : issus d’universités destinées à former les « cadres culturels » du régime, ils restaient fidèles au marxisme-léninisme et sincèrement patriotes.
Dans Zhivago’s Children, l’historien Vladislav Zubok brosse le portrait de cette génération relativement privilégiée. Et souligne la filiation entre ces intellectuels et ceux qui avaient défié le tsarisme finissant et su développer une pensée critique autonome avant que la chape de plomb stalinienne ne s’abatte sur eux : Boris Pasternak, bien sûr, mais aussi le peintre Vladimir Kandinsky et la poétesse Anna Akhmatova. L’émotion provoquée par la mort de Pasternak, en 1960, en témoigne : comme l’écrit Douglas Smith dans le Seattle Times, l’événement « n’attira guère l’attention des autorités, mais des centaines de personnes assistèrent aux funérailles, qui furent selon Zubok l’occasion de la première importante manifestation d’une solidarité civique non officielle en URSS ».
Au sein de petits groupes d’amis, les kompany, et via des organes de presse comme la revue Novy Mir ou le quotidien Izvestia, l’intelligentsia renoua avec son héritage, tout en s’ouvrant aux influences occidentales. Ses représentants jouirent d’une certaine indépendance jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Brejnev, qui marqua le début d’un nouveau déclin. C’est alors, note The Economist, que « l’intelligentsia éclata. Une majorité grandissante prit le parti des traditions russes, et même du chauvinisme, dénonçant les autres comme traîtres, cosmopolites (et juifs). Certains écrivains collaborèrent par lâcheté ou cynisme ; d’autres émigrèrent. Quelques-uns devinrent dissidents ». La transition démocratique de la fin des années 1980, orchestrée par certains membres de cette « dernière intelligentsia » (dont Mikhaïl Gorbatchev), a laissé intacte cette tension entre tropisme occidental et nationalisme. L’affrontement de ces deux traditions se poursuit.

Vladislav Zubok, Zhivago’s Children. The Last Russian Intelligentsia (« Les enfants de Jivago. La dernière intelligentsia russe »), Harvard University Press, 2009. Non traduit en français.

Faut-il désespérer de l’aide au tiers-monde ?

« Sois ton propre palais ou le monde sera ta prison », écrivit [le poète britannique] John Donne. William Easterly n’invoque pas cette ode à l’autosuffisance dans Le Fardeau de l’homme blanc,mais ce livre passionnant – et passionné – traite bel et bien de la manière dont l’aide internationale a pris au piège les pauvres de la planète, incarcérés par ceux qu’il appelle les « planificateurs ». Il est vrai que ces êtres touchés par une misère noire, l’analphabétisme massif et les épidémies n’ont sans doute pas de « palais » où se retirer. Mais Easterly– un ancien économiste de la Banque mondiale qui enseigne aujourd’hui à la New York University – ne l’affirme pas moins : en matière de lutte contre la pauvreté, « le bon plan est de n’avoir pas de plan ».

Face à ces « planificateurs », dont les bonnes intentions n’ont d’égale, selon Easterly, que leur capacité de nuisance, les véritables héros du livre sont les « chercheurs ». Le clivage entre planificateurs et chercheurs ne saurait être plus aiguisé : « En matière d’aide extérieure, les Planificateurs affichent de bonnes intentions mais n’incitent personne à les réaliser; les Chercheurs trouvent des solutions qui marchent et en sont récompensés. Les Planificateurs créent des attentes, sans se sentir tenus de les satisfaire; les Chercheurs assument la responsabilité de leurs actes. Les Planificateurs déterminent l’offre;les Chercheurs étudient la demande. Les Planificateurs appliquent de grands schémas;les Chercheurs s’adaptent aux conditions locales. Les Planificateurs au sommet ne connaissent guère les réalités de la base; les Chercheurs tiennent compte du terrain. Les Planificateurs ne savent jamais si les planifiés ont reçu ce dont ils avaient besoin; les Chercheurs s’efforcent de vérifier si le client est satisfait. » Poussée jusqu’à la caricature, cette dichotomie conduit tout droit Easterly au résumé simpliste de sa thèse qui donne son sous-titre au livre [en anglais] : « Pourquoi les efforts de l’Occident pour aider le reste du monde ont fait tant de mal et si peu de bien. » Voilà qui complète le titre, emprunté à l’hymne de Rudyard Kipling à l’impérialisme éclairé[1].

 

Des failles regrettables

Il se trouve que le bilan empirique des effets réels de l’aide internationale – qui n’est pas l’apanage de l’homme blanc, étant donné l’importance du Japon dans ce domaine – est bien plus complexe que le laisse supposer ce résumé à l’emporte-pièce. Easterly n’est pas non plus très juste quand il décrit les propositions ou les réalisations de leaders comme Tony Blair, l’économiste Jeffrey Sachs ou James Wolfensohn– l’ancien président de la Banque mondiale –, qu’il considère comme des faiseurs bien intentionnés de grands dommages. Il n’est pas davantage convaincant quand il use de citations sorties de leur contexte pour montrer combien le monde est abusé par le New York Times, The Economist et le New Yorker qui soutiennent, à l’instar de John Cassidy du New Yorker, que« l’aide peut être efficace dans tout pays où elle est accompagnée de politiques économiques sensées ».

Ces failles sont regrettables, car le raisonnement qui sous-tend l’ouvrage d’Easterly pourrait fonder une critique rationnelle du conformisme intellectuel et du triomphalisme de l’action qui caractérisent une partie de la littérature sur le développement. La richesse et la variété des éléments – qu’il s’agisse des exemples ou des statistiques – convoqués par Easterly pour étayer son réquisitoire contre tous les plans ambitieux méritent considération. Utilisés avec plus de modération, ils auraient pu apporter une perspective critique stimulante quant aux raisons de l’échec fréquent des initiatives mondiales en matière d’aide aux plus pauvres.Malheureusement, Easterly succombe au pouvoir grisant de la rhétorique;je n’ai d’ailleurs pas pu m’empêcher de penser encore à Kipling, qui décrivait les mots comme la « plus puissante drogue de l’humanité ». En choisissant d’administrer une raclée rhétorique à ceux qu’il considère comme des ennemis bien intentionnés des déshérités, il laisse passer sa chance d’ouvrir un dialogue pourtant nécessaire.

Car les signes empiriques de l’inefficacité de bien des grands schémas de développement et de lutte contre la pauvreté méritent à l’évidence d’être débattus ouvertement et honnêtement. C’est d’ailleurs ce que fait Easterly quand il n’est pas occupé à forger un aphorisme cinglant pour envoyer ses adversaires au tapis. L’auteur a également raison de souligner que l’échec de nombreux grands projets naît de la tendance à négliger à la fois la complexité des institutions, les incitations économiques et l’importance de l’initiative individuelle, qui doit être encouragée par la société et non étouffée par la bureaucratie. Mais tout cela ne suffit pas à justifier des conclusions excessives. Easterly reconnaît d’ailleurs la réussite de nombreux programmes d’aide internationale, qu’il s’agisse de distribuer des vermifuges et des sels de réhydratation contre les maladies diarrhéiques, de vaporiser d’insecticide l’intérieur des maisons contre la malaria ou de programmes visant à ralentir la progression du sida. Il n’empêche! Tous les échecs qu’il signale devraient inciter à un réexamen minutieux des modalités de l’aide, nécessaire à la transformation des bonnes intentions en résultats tangibles. L’enjeu est de répondre à la situation désespérée des plus pauvres sans oublier de se soucier de l’utilité et de l’efficacité des formes de l’aide.

Easterly ne dit d’ailleurs pas autre chose dès qu’il met sa rhétorique en sourdine : « Les tonitruants manifestants antimondialisation, les groupes de rock et les stars de cinéma, les ONG zélées et l’intérêt croissant des gouvernements des pays riches pour le reste du monde depuis le 11-Septembre… Tout cela a au moins la vertu de développer le soutien politique à la lutte contre la pauvreté. Il est temps que l’opinion des pays riches exige que l’argent de l’aide parvienne effectivement aux pauvres. »Même s’il faut attendre la page 255 pour lire ces phrases, voilà qui résume bien mieux l’esprit du livre que les slogans à l’emporte-pièce que l’auteur a choisi de mettre en avant.

Ces formules donnent également l’impression trompeuse qu’Easterly est hostile à toute forme d’aide aux pauvres et préfère les inviter à se fier à leurs seules ressources et à leur propre « recherche »des moyens d’améliorer individuellement leur situation. Mais l’intensité de son pilonnage des « bonnes âmes » n’est pas une marque de scepticisme à l’égard de l’idée même de vouloir faire du bien à autrui. Easterly connaît parfaitement les conditions de vie effroyables des pauvres et sa compassion est manifeste tout au long du livre. Sa condamnation des programmes d’aide n’a rien de cette fausse morale qui consiste à affirmer plus ou moins explicitement que les riches n’ont aucune responsabilité à l’égard des pauvres, n’étant pas à l’origine de leurs problèmes. Easterly ne cède pas non plus à la tendance de plus en plus répandue qui consiste à imputer la responsabilité du sort des pauvres aux carences fondamentales et à la nature difficilement réformable de leurs cultures arriérées, qui rendrait vaine toute tentative de leur porter secours. Contrairement à ceux qui défendent des positions de ce genre en brandissant la bannière apparemment bienveillante de la « différence culturelle », Easterly croit en l’inventivité de tous.

En outre, sa critique ne porte pas seulement sur l’aide internationale au sens habituel du terme. Elle s’adresse en effet à toutes les velléités de sauver le monde, depuis Washington, Londres ou Paris. Les idéologues du marché pourraient adorer les charges d’Easterly contre l’intervention étatique d’envergure. Mais ils apprécieront moins sa réserve à l’égard des entreprises de substitution brutale des institutions existantes par un système de marché pur et dur. Il est particulièrement critique à l’égard des stratégies de « thérapie de choc[2] ». Il condamne également l’actuel engouement pour le développement des titres de propriété individuelle,au détriment de dispositifs juridiques coutumiers jouant parfois un rôle clé dans la résolution des problèmes de « biens communs » [comme le partage d’un pâturage]. Si Easterly reconnaît l’importance d’une économie de marché fondée sur le respect du droit de propriété, il souhaite que son adoption se fasse par étapes; en évitant que des« planificateurs de marchés » enivrés ne l’infligent brutalement à une population perplexe.

 

Contre la nostalgie impériale

Démocrate convaincu, Easterly n’en est pas moins terriblement critique à l’égard des prétentions majestueuses d’une poignée de leaders mondiaux qui croient pouvoir imposer la liberté dans des pays dont ils ignorent à peu près tout. L’exemple de la débâcle en Irak vient ici étayer sa critique générale des grands desseins. Easterly fustige efficacement la récente éruption de nostalgie coloniale – la tentation de sauver le monde en comblant le vide laissé par les anciens empires grâce à l’activisme du nouvel empire américain. Il écrit ainsi : « Niall Ferguson, historien de Harvard dont j’admire beaucoup le travail par ailleurs, affirme qu’il “existe bien un impérialisme libéral et que, tout bien considéré, ce fut plutôt une bonne chose. […] Dans de nombreux cas d’‘arriération’ économique, un empire libéral peut faire mieux qu’un État-nation”. » Le scepticisme d’Easterly quant aux bienfaits d’un tel « impérialisme libéral » est bien argumenté. On pourrait y ajouter que les grandes famines ont perduré en Inde jusqu’à la fin de la colonisation britannique. La toute dernière, la famine qui a frappé le Bengale en 1943, a tué deux à trois millions de personnes quatre ans avant l’indépendance. Depuis la fin du Raj et l’instauration d’une démocratie parlementaire, l’Inde n’a plus connu d’épisode de ce genre[3].

Malgré le simplisme du sous-titre, l’ouvrage d’Easterly traite de problèmes bien plus vastes que le seul débat entre adversaires et défenseurs de l’aide. Il est animé par une foi puissante en la créativité locale, bien capable de s’épanouir en l’absence de grands projets venus d’ailleurs. Cette conviction irrigue toute son approche et le conduit à des exercices intéressants, mais qui ne sont pas sans poser problème. Pour aboutir à son bilan négatif de l’aide internationale, il s’appuie à la fois sur de vastes analyses statistiques transversales et sur des études de cas précises.Les comparaisons chiffrées entre les pays sont désormais à la mode, et sont censées permettre de dégager des relations de causalité solides. Mais cette méthode est sérieusement compromise par la difficulté même de comparer des expériences très diverses : les pays peuvent être fort différents dès que l’on considère des variables qui ne font pas l’objet de l’étude transversale.Nombre de ces enquêtes sont aussi affaiblies par ce simple fait : il est souvent difficile d’identifier ce qui provoque quoi. Ainsi, la détresse économique d’un pays peut inciter les donateurs à l’aider davantage – ce qui peut laisser supposer l’existence d’un lien de cause à effet entre l’aide et les mauvaises performances économiques. Mais utiliser cette corrélation pour prouver les méfaits de l’aide revient à inverser la relation de causalité[4]. Les associations statistiques sur lesquelles Easterly fonde son pessimisme général ne permettent pas de déterminer précisément l’enchaînement des causalités.
À bien des égards, ce sont les études de cas qui constituent la part la plus intéressante de l’analyse d’Easterly. La plupart de ces descriptions précises de l’échec des donateurs à insuffler le développement n’ont pas de mal à convaincre le lecteur. Rares sont cependant les cas où l’aide a réellement « fait tant de mal », comme le prétend le sous-titre du livre; elle n’a tout simplement pas fait beaucoup de bien.En outre, Easterly donne de nombreux exemples qui témoignent de l’utilité plus que de la nocivité de l’aide – ce qui aurait pu l’amener à brosser un tableau plus nuancé, susceptible d’ouvrir de nouvelles perspectives politiques, notamment en mettant l’accent sur l’importance des institutions sociales et des mesures d’incitation individuelles. Il est dommage qu’Easterly se cantonne à sa négation absolue de l’importance de l’aide, car ses recherches font de lui l’économiste le mieux à même de conceptualiser ces perspectives. Il n’en fait rien, malgré des propositions éparses pour réduire le gâchis et l’inefficacité des fonds. Quelques remarques utiles à un jugement équilibré surgissent au milieu d’un assourdissant battage contre les promoteurs de l’aide. Encore et encore, l’extrémisme l’emporte sur la perspicacité.

On peut en dire autant à propos de l’insistance avec laquelle Easterly défend la thèse de la vilenie absolue des agences internationales de développement; même si, là aussi, il lui arrive d’approuver certaines de leurs actions. La Banque mondiale et le Fonds monétaire international n’ont pas besoin de moi pour les défendre, mais la manière dont Easterly les décrit, elles et leur travail, est parfaitement caricaturale;ce qui ne laisse pas d’étonner, étant donné son long passé de fonctionnaire à la Banque. Cela ne fait aucun doute : ces organisations ont souvent imposé aux pays pauvres des politiques atroces et Easterly critique à juste titre leurs programmes implacables et démesurés, conçus sans considération pour la façon de voir des déshérités eux-mêmes. Mais ces carences ne justifient pas une condamnation sans appel de ces organisations; elles doivent plutôt les inviter à améliorer leurs analyses politiques et économiques et à accorder plus de poids au tiers-monde dans leurs instances de décision. Car ces institutions ont un rôle irremplaçable à jouer dans la coordination des politiques économiques à travers le monde. Mais la question de la coordination n’est que peu traitée dans ce livre pourtant ambitieux. En rejetant en bloc tous les programmes, Easterly ne se débarrasse donc pas seulement des grandioses« gosplans » de l’aide internationale, que nul ne regrettera;il congédie aussi toutes les velléités de faire des choses ensemble sans se noyer dans les querelles.

 

Soigner la maladie sans tuer le malade

Soulignons également que certaines des études sur lesquelles Easterly fonde son plaidoyer pour les « chercheurs » ont été réalisées précisément par ces institutions qu’il critique tant. La Voix des pauvres est un rapport de la Banque mondiale[5]. Et c’est Andrew Natsios,alors directeur de l’Agence américaine de développement, qui a rédigé la meilleure étude sur les récentes famines en Corée du Nord, en établissant notamment un lien entre ce phénomène et l’autoritarisme du régime, thème qui devrait plaire à Easterly. La nécessité d’en finir avec les plans imposés de manière unilatérale est une idée bien plus admise au sein de ces institutions qu’il ne le suggère. Dépouillées de leurs accusations méprisantes, les recherches d’Easterly pourraient fournir des pistes pour une réforme de ces institutions. Mais il y a une différence entre soigner la maladie et tuer le malade.

La plus grande faiblesse, sans doute, du raisonnement d’Easterly réside dans les amalgames qu’il fait entre des problèmes économiques de natures très différentes. Bien conscient de l’efficacité de la distribution marchande quand le pouvoir d’achat adéquat existe, il oppose cette situation aux immenses problèmes que rencontre l’acheminement de l’aide à ceux qui en ont le plus besoin. Mais ce sont des problèmes de nature très différente et il y a quelque chose de profondément trompeur dans la manière dont Easterly les oppose, qui semble avoir motivé tout son projet : « Il n’y a pas eu de plan Marshall pour Harry Potter, ni de Facilité internationale de financement pour les livres consacrés aux jeunes sorciers. Quelle tristesse devoir que la société mondiale a développé des systèmes très efficaces pour procurer leur divertissement aux enfants et aux adultes des pays riches, alors même qu’elle est incapable d’acheminer des médicaments de 12 cents aux enfants pauvres en train de mourir[6]. » Cette disparité est en effet déchirante.Mais en conclure que la solution au second problème est du même ordre que la solution au premier, c’est faire preuve d’une incompréhension totale de la complexité du réel.

 

Inestimables enquêtes de terrain

Dans son éloge systématique des « chercheurs »face aux « planificateurs », Easterly affirme : « Les Planificateurs déterminent l’offre; les Chercheurs étudient la demande. » C’est peut-être vrai, mais il y a une différence fondamentale(dont Easterly a certainement conscience, si l’on en juge par ce qu’il écrit ailleurs dans le livre) entre le fait de satisfaire « la demande »– qui dépend entièrement de la solvabilité des acheteurs – et le fait d’offrir des biens et des services à des gens qui n’ont pas les moyens de transformer un besoin en demande.

Tout cela n’ôte rien à l’importance de son éloge des chercheurs. Faire des enquêtes de terrain pour définir le champ du possible,c’est inestimable. Les informations et les initiatives doivent venir de plusieurs sources, y compris des démunis eux-mêmes; et, faute de cette recherche permanente sur la nature des problèmes et la manière de les résoudre, l’aide internationale est beaucoup moins efficace qu’elle ne pourrait l’être. Easterlya totalement raison d’encenser les initiatives visionnaires du Bangladais Muhammad Yunus qui a inventé le microcrédit avec la Grameen Bank. Il aurait également pu citer un autre Bangladais, Fazle Hasan Abed, qui a développé le mouvement coopératif dans son pays avec le Bangladesh Rural Advancement Committee (BRAC). Ces puissantes innovations se sont appuyées sur une analyse précise des causes de l’échec du marché et de la façon dont certaines démarches sociales pouvaient y suppléer.

La façon dont Easterly envisage la question de l’initiative individuelle, des incitations économiques et de la communication est particulièrement pénétrante. Par l’abondance de sa matière, ce livre enrichit la littérature sur le développement. Mais il n’y a guère de raison de louer– ou même d’accepter – le diagnostic d’idiotie et d’obstination qu’il pose à l’égard de ceux qu’il appelle les « planificateurs ». Reste qu’il y a bien des raisons de préférer juger un livre à partir de ses meilleurs apports plus que de ses points faibles. C’est, j’espère, ce que feront les« chercheurs » qui liront Le Fardeau de l’homme blanc.

 

Ce texte est paru dans le trimestriel Foreign Affairs enmars-avril 2006.