Le corbeau

Le corbeau n’écrit pas toujours des lettres anonymes. Il lui arrive même de prendre le téléphone, comme dans le poème de Jacques Roubaud :
-allô le boa ?
allô le boa ?
-no. Mahaut, la corbeau
-allô, pas boa ?
-no, no croa croa
-quoa ?
-no no pas boa croa croa croa mao la corbo.
Comme quoa, le corbeau n’est pas non plus toujours masculin (1).
Le corbeau n’est pas non plus toujours méchant, ni bête. Les Indiens de la côte nord-ouest de l’Amérique du Nord voyaient dans cet oiseau le créateur du monde où nous vivons, nous les humains. Pour d’autres Indiens d’une région voisine, c’est au corbeau que nous devons d’avoir la lumière du jour, l’eau et  l’usage du feu. En portant le feu du ciel, le corbeau s’est brûlé les ailes  qui, de blanches sont devenues noires.  Dans la Bible, le prophète Elie est nourri par des corbeaux dans le désert. Selon la mythologie germanique, Odin est flanqué de deux corbeaux, Hugin et Munin, incarnant rien moins que la pensée et la mémoire.
C’est qu’il est fort intelligent, l’animal. Dans une expérience récente, des chercheurs arborant un masque d’homme des cavernes se sont fait méchamment attaquer par ces volatiles. Ayant troqué cet accoutrement pour un masque  de Dick Cheney, il passèrent incognito. Le corbeau est capable de jeter des petits cailloux dans un vase jusqu’à faire monter le niveau de l’eau pour se désaltérer. Selon certains observateurs, le corbeau croit peut-être même en un au-delà. Dans un ouvrage récent, la naturaliste Lyanda Lynn Haupt décrit des « funérailles de corbeau », où l’on voit les oiseaux s’assembler en silence autour du cadavre d’un de leurs congénères (2).
Ce qui nous ramène peut être aux lettres anonymes. Pourquoi celui qui envoie des lettres anonymes est-il appelé le corbeau ? L’usage remonterait au  film de Clouzot, Le Corbeau, sorti en l’an de grâce 1943. Le film était fondé sur une sinistre affaire de lettres anonymes survenue dans la bonne ville de Tulle entre 1917 et 1922 (3).
Mais Clouzot a-t-il réellement introduit l’usage populaire du mot, ou est-ce plus ancien ?  C’est bien possible. Au Moyen-Age, les corbeaux étaient les hommes chargés d’enlever les pestiférés pour les porter à l’hôpital ou les enterrer. Le corbeau en est venu à désigner le croque-mort. Mais aussi la potence. Puis le prêtre  – celui qui vient donner les derniers sacrements – en raison de ses vêtements noirs. Enfin, selon un Larousse d’avant la Première guerre mondiale : « se dit en général des personnes à l’encontre desquelles une superstition ridicule attribue parfois, dans le bas peuple, l’influence de porter malheur ».

(1) Marcel Benabou et Pascal Fournet, Anthologie de l’OuLiPo, 907 p., Gallimard, 2009.
(2)Crow Planet, Little, Brown&Company, 2009.
(3) Jean-Yves Le Naour, Le corbeau : histoire d’une rumeur, Hachette 2006.

Van Gogh en toutes lettres

Une édition « somptueuse et érudite » ; un événement « capital » dans la « galaxie Van Gogh »… La publication, en six volumes et 900 lettres, de toute la correspondance du maître hollandais, ne laisse pas indifférents les  critiques d’art britanniques. Cette collection de lettres, dont les originaux sont pour la plupart conservés au musée Van Gogh à Amsterdam, constitue « le plus important trésor d’écrits sur l’art jamais laissé par un artiste », affirme Waldemar Januszczak dans le Sunday Times. 
On connaît depuis longtemps l’existence de ces missives, et l’essentiel de leur contenu : elles furent publiées aux Pays-Bas en 1914. L’un des attraits de cette nouvelle édition en anglais, fruit de quinze ans de travail, tient aux illustrations : les 242 lettres que Van Gogh accompagna de croquis « sont reproduites dans leur intégralité, au format réel », note Jackie Wullschlager dans le Financial Times. En outre, l’ouvrage « donne pour la première fois à voir le ‘‘musée imaginaire’’ de l’artiste », offrant des reproductions de chaque tableau des différents artistes mentionnés par Van Gogh. 

Le livre contient aussi quelques lettres inédites. Et rétablit des passages que la famille Van Gogh avait préféré ne pas voir publiés. C’est la veuve de Theo – le frère de Vincent – qui rassembla à la mort de son mari la correspondance du peintre. « Jo Bonger était une femme aussi convenable qu’elle était énergique et chaleureuse », souligne Januszczak. « Elle ne voulait pas que l’on sache tout », et cacha les propos jugés indiscrets ou grivois. Ainsi d’un savoureux échange entre Van Gogh et le peintre Emile Bernard, portant sur la virilité de Degas…

Cependant, « ceux qui espéraient de croustillantes nouvelles bribes de scandales psychosexuels n’en auront pas pour leur argent » avec cette nouvelle mouture, prévient Januszczak. Qui regrette que « la soif d’exactitude » des éditeurs du livre « nous donne des montagnes de notes de bas de page, mais pas un seul choc ». Quant à la traduction, elle semble avoir atteint son but : « une fidélité absolue au texte d’origine ». Mais elle fait aussi de Van Gogh « un moins bon écrivain », déplore Januszczak.

Un mot sur l’affaire Mitterrand

Il y avait longtemps qu’un livre n’avait pas ainsi enflammé l’opinion. Mais qu’est-ce donc que cette « mauvaise vie » qui vaut a Frédéric Mitterrand de passer au JT de TF1 ? Qu’est-ce donc qui expose ainsi un auteur ? C’est d’abord une prise de position sur l’affaire Polanski. Quelque chose qui n’a rien à voir avec le livre, qui est hors champ et qui, par l’effet de manœuvres politiques, se trouve rebondir sur le livre.  Car en soi La mauvaise vie est publié depuis cinq ans, et ni la justice ni les censeurs qu’on voit se lever aujourd’hui n’y ont trouvé alors à redire. Mais cette lumière noire que l’actualité projette sur le récit de Frédéric Mitterrand le déforme et fait jaillir sélectivement quelques épisodes. En particulier le chapitre consacré à l’errance thaïlandaise. Et voilà une opinion, tisonnée tour à tour par la droite extrême et – nouveauté – par la gauche, qui lâche l’affaire Polanski pour faire l’affaire Mitterrand…Mais passer de deux cent mille lecteurs – qui lisent un texte – à vingt millions de téléspectateurs – qui ne font qu’entendre parler d’un texte – n’est pas un exercice sans risques…comme si la vertu des hommes devait changer au gré de l’opinion.

Disons-le tout net. La « mauvaise vie » est un exemple, pas un modèle. Texte d’un auteur qui ne s’aime pas et se condamne en s’exposant. Lisez le texte. C’est la détestation de soi qui est le carburant de la narration. Qui peut croire sérieusement qu’il y ait exaltation ou une quelconque apologie de ce moment de vie qu’est le passage au « bordel » thaïlandais ? Ce que l’homme fait, ce que l’âme pense, l’auteur fait effort pour le dire et le comprendre. On peut être ému par cette confession d’une âme triste. Y lire la mélancolie d’une inaccessible « bonne vie » (mais laquelle ?).

Mais chercher dans ce récit la preuve de tel ou tel délit est absurde. La volonté de nuire est manifeste. Ce n’est pas sans rappeler les méthodes de l’affaire Salengro : juger les hommes publics au filtre de leur vie privée. D’abord. Cette confession autobiographique, librement consentie, n’est pas le passage aux aveux d’un criminel dans une salle d’interrogatoire. Ensuite. La vérité dans le registre autobiographique vaut par l’authenticité. Pas par l’objectivité. C’est l’intention qui compte. Pas les faits. L’inverse de l’enquête policière. Enfin. Les faits n’ont  jamais été « qualifiés » par la justice. Alors ? Reste la littérature. Entre exhibition (téléréalité au double sens du terme) ou confession (petit théâtre de la cruauté). Mais là encore, – combien de récits de ce genre sont publiés chaque année ? – on n’est pas devant un modèle du genre, juste devant un exemple…

Thierry Grillet

Le roman controversé de Herta Müller

Herta Müller, prix Nobel de littérature 2009, pourrait se voir
attribuer ce lundi 12 octobre une autre récompense, en Allemagne cette
fois. Elle figure sur la shortlist du très prestigieux « Deutscher Buchpreis », attribué en prélude à la Foire du livre de Francfort, pour son dernier roman, Atemschaukel.
Un titre intraduisible puisqu’il s’agit d’un de ces néologismes
qu’affectionne Herta Müller, qui pourrait se comprendre comme « la
balançoire du souffle ». Sorti en août 2009, il a suscité en Allemagne
des réactions très contrastées, dont l’hebdomadaire Die Zeit s’est fait l’écho en publiant deux critiques antagonistes. L’une, signée Michael Naumann, voit dans Atemschaukel
« un chef-d’œuvre à couper le souffle ». L’autre, d’Iris Radisch, voit
dans ce roman « un livre parfumé et à coulisses », comprendre : maniéré
et artificiel.
Le nœud de la discorde ? L’adéquation entre le fond et la forme. Le
roman a pour sujet le goulag, à travers l’histoire vraie du poète Oskar
Pastior, Allemand de Roumanie comme Herta Müller, fait prisonnier à la
fin de la Seconde Guerre mondiale par les Soviétiques et passé par
plusieurs camps de travail avant d’être autorisé à rentrer chez lui en
1949. Oskar Pastior et Herta Müller avaient à l’origine envisagé
d’écrire un ouvrage ensemble,  mais la mort de Pastior, en 2006, a
obligé la future prix Nobel à raconter seule l’histoire des cinq années
de déportation de son ami.
Avait-elle la légitimité pour le faire ? L’expérience
concentrationnaire peut-elle être narrée par quelqu’un qui ne l’a pas
vécue ? Pour Iris Radisch, c’est impossible : « Les romans sur le
goulag ne sauraient être des témoignages de seconde main. » Ses
critiques portent principalement sur le style de Herta Müller. Sur un
tel sujet, « toute tentative de sublimation, d’intensification poétique
se révèle plate et formelle ». Seules «  la pureté et la sobriété »
propres aux Imre Kertész, Primo Levi ou Varlam Chalamov réussissent à
restituer la déshumanisation des camps, affirme-t-elle.
C’est précisément cette « langue imagée » propre à Müller qui, aux yeux
de Michael Naumann, fait la force du roman. On peut, certes,
s’interroger sur l’opportunité d’esthétiser la souffrance, mais il ne
faut pas perdre de vue l’objectif de la littérature
concentrationnaire : « Susciter de l’empathie pour les victimes ».
C’est précisément ce que réussit le style Müller. Et c’est l’essentiel,
pour Naumann.

Le dalaï-lama : le vrai visage d’un prix Nobel de la paix

Il y a tout juste vingt ans, le dalaï-lama recevait le Prix Nobel de la Paix. Depuis, son « fan club occidental » n’a cessé de se développer, comme le rappelle l’écrivain indien Pankaj Mishra en commentant dans le New Yorker une importante biographie du leader tibétain. Rien
d’étonnant, de la part d’un homme devenu un symbole de la mondialisation et de la démocratie, et qui prend soin de parler d’« éthique globale » plutôt que du concept de nirvana « pour ne pas dissuader la classe moyenne laïque américaine qui se presse à Central Park le week-end pour l’écouter ». Il n’empêche : le personnage est infiniment plus complexe que ne le pensent ses thuriféraires occidentaux. A bien des égards avant-gardiste, il se déclare favorable à l’égalité des droits pour les homosexuel(le)s ; mais à bien des égards traditionnaliste, il persiste dans son opposition résolue au divorce.
Surtout, son engagement en faveur de la non-violence, qui a tant contribué à sa popularité en Occident, lui vaut des critiques croissantes de la part des Tibétains de l’intérieur. Les jeunes, notamment, lui reprochent d’avoir renoncé à l’indépendance pour tenter de négocier avec Pékin une simple autonomie. Nombre d’entre eux sont donc enclins à le penser : « Ce qui rend le dalaï-lama plus sympathique aux Occidentaux est aussi ce qui le fait paraître faible à la Chine ». Est-ce à dire que l’homme de paix a choisi la citoyenneté globale aux dépens de son propre peuple ? Pour Pankaj Mishra, il faut surtout comprendre le dalaï-lama comme un homme marqué par les cicatrices de l’histoire. « L’abandon par le chef spirituel de revendications exclusivistes sur le plan religieux et national peut passer pour le réflexe d’un homme qui a vu s’effacer peu à peu les traits de son pays ».

Amos Oz, la fiction et le miroir

L’écrivain israélien Amos Oz est l’un des favoris pour le prix Nobel de littérature 2009, annoncé ce jeudi. Le jury du Nobel est connu pour préférer les écrivains engagés, et Oz « a été obsédé par la terre et l’Etat d’Israël durant toute sa vie d’écrivain », écrit Liesl Schillinger dans le New York Times. Il est célèbre pour ses prises de position politiques, notamment en faveur de l’existence d’un Etat palestinien. Pourtant, son dernier livre paru en anglais, Rhyming life and death (publié en français sous le titre Vie et mort en quatre rimes), « s’éloigne des terrains agités de la religion et de la politique et invite le lecteur à flâner parmi les réflexions blasées et les rêveries érotiques d’un lion littéraire israélien anonyme », poursuit Schillinger. Venu assister à une soirée organisée en son honneur à Tel-Aviv, le personnage principal, seulement identifié comme « l’Auteur », trompe son ennui en imaginant les vies des gens de l’assistance, s’en appropriant les moindres détails ; au gré d’une sorte de «  kleptomanie métaphysique », remarque Adam Mars-Jones dans The Observer. Ce faisant, Amos Oz se livre à  un jeu de miroirs entre « l’Auteur », ses créatures, et… lui-même, qui porte un nom : « postmodernisme ». Mais dans ce jeu de mise à distance de la fiction, cette partie de « est-ce-moi-ou-n’est-ce-pas-moi ? » à laquelle invite l’écrivain, c’est le plaisir qui se perd. La démarche postmoderniste « avait déjà rendu quelque peu ennuyeux les romans d’un auteur aussi essentiel que Philippe Roth dans les années 1980 et 1990, rappelle Mars-Jones. Le postmodernisme dans la fiction conduit bien souvent à une impasse  ». Rhyming life and death ne convainc pas davantage Schillinger, qui  y voit « des ruminations fertiles qui ne portent pas leurs fruits ». Il recommande plutôt The Amos Oz Reader (« Le manuel Amos Oz »), un recueil de textes écrits par l’écrivain à différents moments de sa carrière et publié conjointement à Rhyming life and death. Amos Oz y explore inlassablement le thème de la compréhension de l’autre ; et, « en définissant les mille visages de l’Autre en Israël, il s’y révèle, encore et encore, la véritable vigie du pays ».

Lire l’article d’Adam Mars-Jones dans The Observer
Lire l’article de Liesl Schillinger dans The New York Times

Voir aussi
l’article du Jerusalem Post
l’article du Telegraph
et l’article de The Independent

Le dernier secret de Jung

C’est l’histoire d’un livre mystérieux, relié de cuir rouge, jalousement gardé en Suisse pendant près d’un siècle par une famille hantée par le fantôme d’un ancêtre. Le Livre Rouge, dans lequel le psychiatre suisse Carl Jung a décrit et illustré une intense crise psychique et spirituelle, sort pour la première fois en librairie ce mercredi 7 octobre.
Dans le New York Times Magazine, la journaliste Sara Corbett retrace les péripéties qui ont mené à la publication de ce mythique opus. En 1913, Jung, psychiatre déjà renommé, sombre dans une profonde crise qui s’accompagne de délires et d’hallucinations. Craignant de « faire une schizophrénie », il saisit néanmoins cette occasion unique d’explorer son inconscient. Pendant seize ans, bien après la fin de cette crise personnelle,  il couvre de lettres gothiques des pages de vélin, racontant minutieusement ses visions. Il l’illustre de dessins où se mêlent mandalas, scènes fantastiques, et créatures d’un autre monde. « Si l’on ne sait pas de quelle époque date le livre, on peut le prendre pour un manuscrit médiéval perdu », rapporte Corbett. Jung ne parviendra jamais à finir ce livre qui deviendra, pour des générations entières de Jungiens, un « objet de révérence et de mystère à distance ».
Pour que le livre soit aujourd’hui accessible à tous (moyennant une centaine de dollars), il a fallu la patience et la dévotion de deux hommes, Stephen Martin, psychiatre jungien et directeur de la Fondation Philémon qui se consacre à l’édition des écrits de Jung, et Sonu Shamdasani, universitaire londonien. A tous points de vue, la tâche était énorme : « Le Livre Rouge – qui d’une part décrivait l’auto-analyse de Jung et devint la genèse de sa méthode, et d’autre part, était assez étrange pour embarrasser la famille – était quelque peu électrique », résume Corbett. Elle raconte donc le combat autour de ce livre hors-normes entre des héritiers qui protègent l’image d’une des figures les plus importantes de la psychologie et des Jungiens dévots et déterminés. « Dans les études jungiennes, il y aura un avant et un après publication », affirme Shamdasani. A Corbett qui lui demande si le Livre Rouge a un intérêt pour les gens ordinaires, il répond : « Absolument. Il y a là une histoire humaine. Le message qu’il délivre est "Accorde de la valeur à ta vie intérieure"».

L’original sera exposé au Rubin Museum of Art de New-York, du 7 octobre 2009 au 25 janvier 2010.

Lire l’article de Sara Corbett

L’université spectacle

Le décrochage du nombre d’inscrits dans les universités françaises à la rentrée 2009 est  une bonne nouvelle. Mieux informés, échaudés aussi par les grèves de l’année précédente,  les jeunes se méfient de l’université et vont chercher leur salut  ailleurs. Il faut espérer que le mouvement se poursuivra les années suivantes. La désaffection des jeunes semble être en effet, à terme, le seul signal susceptible d’engager un gouvernement (sans doute pas celui-ci)  sur la voie d’une réforme cohérente.
Valérie Pécresse est, pour une part, en service commandé. On ne lui tiendra donc pas entière rigueur si sa réforme sonne creux et ses propos encore plus (le dernier en date, dont Le Monde fit un titre barrant une pleine page : « Faire de Paris une des plus belles métropoles universitaires du monde »). Néanmoins il ne faut pas s’y tromper : c’est une femme politique,  conforme au profil requis par notre médiocratie.
L’université spectacle est au gouvernement et dans les amphis,  dans les A.G. et les manifs, sur les ondes et dans les médias réputés les plus sérieux. Allez comprendre quoi que ce soit aux problèmes de fond de l’université française en lisant Le Monde ou Le Figaro. C’est un peu comme pour la taxe carbone,  sauf que celle-ci fournit du moins l’excuse de la nouveauté.
Pour comprendre, lisez Books ! Lisez, en particulier, l’entretien que lui a accordé le Québecois Camille Limoges (mai 2009). Intitulé « L’autonomie universitaire n’est pas ce que croient les Français », il fournit pratiquement toutes les clés pour faire le diagnostic.
En deux mots : ce dont souffre l’université française, c’est de ne pas être une université. Ni au sens originel, ni au sens moderne du terme. A l’origine (XIIIe siècle), l’universitas est « le corps de maîtres qui enseigne les disciplines libérales et scientifiques et collationne les grades » (Robert). Aujourd’hui en France, l’université est un organe de l’Etat, un énorme appendice de l’univers bureaucratique public. Une université moderne, elle, a toute liberté pour gérer ses affaires, choisir ses étudiants, et recruter, promouvoir et remercier ses enseignants, ses chercheurs, ses techniciens et ses gestionnaires. Laquelle liberté s’exerce, le plus souvent, au niveau des responsables du département de la discipline concernée. L’antithèse de l’université française, voyez-vous ?
Ce que je dis là, beaucoup l’ont dit et répété ces dernières décennies. A gauche et à droite. Mais rien ne change. Dans un ou deux articles publiés avant son élection, Sarkozy avait fait croire qu’il avait compris et  se mettrait à la tâche une fois élu. Nenni. Il faudra donc attendre la relève. Mais quelle relève ? Pas un homme politique en vue ne donne le sentiment d’avoir engagé le début  d’une réflexion sur le sujet. Comme la situation n’est guère plus brillante du côté des médias, le statu quo est garanti. A moins, justement, que les jeunes, votant avec leurs pieds, finissent par déserter l’université pour de bon. La nature ayant horreur du vide, des solutions surgiront peut-être alors, comme naturellement.

Carl Jung revisité

Deirdre Bair l’admet volontiers : quiconque entreprend d’écrire une
biographie de Carl Jung s’aventure en terrain miné. Les débats qui
opposent partisans et adversaires du psychiatre suisse tiennent parfois
davantage du conflit religieux que de la querelle d’experts.
Pour autant, l’auteur n’évite pas les sujets qui fâchent. Comme l’écrit Robert Boynton dans le New York Times,
« le but affirmé de Bair est de s’élever au-dessus de la mêlée et de
répondre aux questions qu’on se pose le plus souvent sur Jung :
était-il antisémite ? Etait-il un séducteur ? Sa théorie psychologique
est-elle une religion ? Elle y réussit largement. » Il fallait pourtant
compter avec la rareté des sources disponibles, les ayants droit
contrôlant scrupuleusement la diffusion des archives familiales, ce qui
alimente les soupçons. S’appuyant sur des sources inédites, Deirdre
Bair apporte ainsi un éclairage nouveau sur les zones d’ombre de la vie
de Jung, notamment sa collaboration étroite pendant la guerre avec les
services secrets américains, qu’il renseignait sur le profil
psychologique des dirigeants allemands. Par ailleurs, son attitude à
l’égard du nazisme n’était pas sans ambivalence, note Boynton, Jung
« laissant les Nazis l’utiliser pour légitimer leurs théories raciales,
rabaissant Freud » au motif de sa judéité, « tout en s’efforçant par
ailleurs d’aider des psychanalystes juifs. » Bair revient également sur
sa rupture avec Freud, qui mit un terme à six ans d’étroite
collaboration. Selon elle, ce sont les réticences de Jung à adopter la
théorie sexuelle freudienne, et son intérêt pour l’occultisme qui ont
finalement éloigné les deux hommes. Boynton recommande pour son sérieux
cette étude qui « sera saluée par les experts, lue par le grand public
et détestée par les partisans de Jung – comme il sied à toute bonne
biographie. »

La fin d’un mur : le récital de Rostropovitch à Berlin

Photo © AP/Sipa

La fin d’un mur : le récital de Rostropovitch à Berlin
Les murs du déshonneur sont à l’honneur – notamment dans le dernier numéro de Books – avec l’approche du XXe anniversaire de la chute du plus fameux d’entre eux, celui de Berlin. C’est l’occasion d’évoquer un événement emblématique mais singulièrement mal compris : le concert improvisé donné par Mstislav Rostropovitch au matin du 10 novembre 1989, au pied du mur à peine percé. L’image du maestro maniant, le visage lourd d’émotion, son violoncelle sous un graffiti Mickey a fait le tour du monde ; elle est devenue le symbole même de ce jour mémorable, peut-être le plus important des dernières décennies.
Et pourtant le malheureux Rostropovitch a été plutôt desservi par l’affaire. On l’a accusé de profiter de ces dramatiques circonstances pour se faire de la pub. Certes, il n’était pas innocent de ce côté-là. Mais en l’occurrence, l’histoire berlinoise est singulièrement différente ; elle mérite d’être à nouveau racontée, telle que je la tiens de Rostropovitch lui-même, lorsque nous l’avions interrogé pour le magazine Vasco en 2005.
La vie du premier violoncelliste du monde est proprement divisée en deux. Il a commencé sa prestigieuse carrière en Union soviétique, dont il était devenu une des principales gloires artistiques. Il donnait des concerts partout, mais notamment à Berlin-Est. Puis, en 1974, à presque 50 ans, il est passé à l’Ouest. Sa carrière a continué de plus belle ; il a donné encore plus de concerts – et notamment à Berlin-Ouest, à quelques centaines de mètres de son ancien podium. Pour lui, le mur de Berlin séparait donc non seulement les deux parties de sa vie, mais comme il nous l’a dit lui-même, « les deux parties de son cerveau ». Quand le mur est tombé, il s’est senti poussé par une force irrésistible lui enjoignant d’aller célébrer aussitôt « une action de grâces », à l’aide bien sûr de son instrument de prière : son violoncelle.
Son voyage fut une mini épopée. Il a d’abord emprunté le jet privé d’Antoine Riboud – et l’avion a eu le plus grand mal à trouver où se poser, car une énorme confusion régnait ce jour-là à Berlin-Est ; puis un taxi, pour trouver un endroit isolé ; puis la chaise en plastique du gardien d’un immeuble qui jouxtait le mur. Et il a commencé à jouer une suite de Bach, en mode majeur, « pour exprimer toute sa joie ». Au début il était seul, puis le gardien d’immeuble a alerté les voisins, dont une jeune femme qui s’est mise à pleurer silencieusement. En la voyant, Rostropovitch a repris conscience du passé tragique de l’endroit où il se trouvait. Alors il a rejoué du Bach, mais cette fois en mode mineur, le mode de la tristesse. « Pourquoi Bach ? », lui avons-nous demandé. « Mais parce que Bach, c’est Dieu » a-t-il répondu spontanément, presque étonné par la question.
Je me souviendrai toujours de cette interview. L’affaire avait été très difficile à organiser, et on ne nous avait consenti qu’une demi-heure, entre deux avions, dans son vaste appartement capharnaüm de l’avenue Henri-Martin. En fait nous sommes restés deux heures ; et tout le monde pleurait, ou presque – le maestro, ses nièces/secrétaires, le photographe. Cette vie extraordinaire, divisée en deux, de schizophrène, était en quelque sorte le symbole même des années déchirées de la guerre froide. J’ai demandé à Rostropovitch : « Mais pourquoi nous avez-vous choisi, nous, pour dire tout cela ? ». Il m’a à nouveau regardé avec étonnement : « Mais parce que tu me l’as demandé ! ». Je crois qu’il a saisi en fait la première occasion de rétablir la vérité sur cet événement, de dissiper un malentendu douloureux. Voilà qui est fait.