Méconnu – Icône de Palestine

Hanthala est à la Palestine ce que Mafalda est à l’Amérique latine : un enfant très politique et immensément célèbre. Sauf que la notoriété du personnage, créé par le dessinateur palestinien Naji al-Ali, ne dépassait guère jusqu’à présent la Palestine. Un éditeur anglais vient de publier un recueil de cent de ses dessins. Misérable et les pieds nus, Hanthala est omniprésent, mais on ne le voit que de dos. Les mains croisées, il observe la brutalité sanglante de l’occupation israélienne, l’inaction des puissances occidentales, mais aussi la corruption des dirigeants arabes. Hanthala tient son nom d’un arbrisseau du désert. Il en a la résistance et l’obstination. Il dévoilera son visage « le jour où la dignité arabe ne sera plus menacée », disait al-Ali.
Après une vie passée en exil, al-Ali a été assassiné à Londres en 1987. Par le Mossad ? Ou par l’OLP, irritée de son insolence envers Yasser Arafat ? Le crime n’a jamais été élucidé, et al-Ali est devenu une icône tant de la liberté d’expression que de la résistance palestinienne. La complexité du personnage n’est, hélas ! pas rendue dans les textes introductifs de A Child in Palestine, déplore The Guardian. Parmi les dizaines de milliers de dessins, les éditeurs ont choisi de ne retenir « que les plus militants, au détriment de ceux, très nombreux, où s’exprime une infinie tristesse, tendre et poignante ».

Naji al-Ali, A Child in Palestine. The Cartoons of Naji al-Ali, Verso, 2009. Voir aussi le site de l’auteur

L’esprit des bébés

Longtemps sous-estimées par la tradition philosophique, les
performances cognitives du très jeune enfant sont aujourd’hui mieux
connues grâce aux récents progrès de la psychologie du développement.
Alison Gopnik livre une synthèse accessible de ces recherches, dont les
résultats bousculent bien des idées reçues. On imagine ainsi volontiers
que les bébés n’ont qu’une conscience intermittente et vague de leur
environnement. En réalité, ils sont encore privés des mécanismes
d’inhibition qui permettent aux adultes de focaliser leur attention en
occultant les distractions éventuelles. Si la conscience de l’adulte
peut être comparée à un projecteur braqué sur une zone bien délimitée,
celle du bébé ressemble davantage à une lanterne qui éclaire faiblement
tout ce qui l’entoure. Cette conscience diffuse est selon l’auteur un
atout : l’esprit du bébé est très perméable aux expériences nouvelles
et doué d’une capacité d’apprentissage que les adultes ont
définitivement perdue. Les bébés seraient donc plus souples, plus
ouverts, et au total « plus intelligents » que les adultes !
Paul
Bloom, qui recense l’ouvrage sur le site Slate, juge cet enthousiasme « romantique et optimiste ». Tout en saluant le travail de l’auteur, il
regrette qu’à force de valoriser le mode d’apprentissage des bébés,
elle néglige le rôle que jouent, très tôt, les facultés mentales
innées. Si nous pouvons commencer à apprendre dès la naissance, c’est «
au moins en partie parce que nous sommes d’emblée bien informés ».

Lire l’article de Slate

Classique – Corrections divines

Deutéronome V, 24 : « Le Seigneur nous a montré sa gloire et son grand cul. » La coquille – l’Éternel est plus connu pour sa grandeur (greatness) que pour son caractère callipyge (great arse) – figure dans une bible en langue anglaise de 1631. Elle valut à l’imprimeur une amende de 300 livres et le retrait de sa licence. L’anecdote, rapportée par Peter Campbell dans la London Review of Books, montre que l’on n’est jamais trop prudent en matière de correction des éditions de textes sacrés. En la matière, les trois ou quatre scribes qui ont rédigé, vers le milieu du IVe siècle, la plus ancienne édition connue de la Bible chrétienne étaient de fameux experts. L’édition numérique de ce texte en langue grecque, connu sous le nom de Codex Sinaiticus, vient d’être publiée. Elle est accompagnée d’une transcription soulignant les lettres ou les mots grattés sur le parchemin en peau de bœuf, puis modifiés. Page après page, on découvre ainsi l’ampleur de ce travail que l’on décrit aujourd’hui comme une « correction sur épreuve ». Les copistes pouvaient donc se référer à une version plus ancienne, dont on ne sait, hélas ! rien.
Grâce à cette numérisation, le Codex Sinaiticus est enfin accessible aux érudits. Le consulter était en effet impossible, car le manuscrit est dispersé en quatre endroits du fait de son histoire mouvementée. Tout commence au milieu du XIXe siècle lorsqu’un jeune Allemand, Constantin von Tischendorff, découvre le trésor au monastère orthodoxe Sainte-Catherine du Sinaï. Il persuade les moines de le lui céder pour l’offrir au tsar, patron de l’orthodoxie, mais en conserve au passage quelques pages. Arrivent les bolcheviks qui vendent les feuillets du tsar à la British Library, mais négligent d’en expédier une partie. Dernier coup de théâtre en 1975, quand de nouveaux feuillets sont découverts par hasard au monastère Sainte-Catherine.
Résultat : il y a aujourd’hui 347 feuillets à Londres, 43 à l’Université de Leipzig, 6 à la Bibliothèque nationale de Saint-Petersbourg et 12 ainsi que de nombreux fragments au monastère. Lequel a tenu à préciser qu’il se considérait toujours comme le possesseur moral de l’ensemble du codex, en dépit de pratiques de conservation pas franchement exemplaires. Les premiers feuillets découverts par von Tischendorff gisaient dans une corbeille servant à allumer le feu. Et le monastère vient d’annoncer qu’il venait d’en trouver de nouveaux qui avaient servi à renforcer la reliure d’un vieux grimoire.

Une édition web de la plus ancienne bible connue sur www.codexsinaiticus.org

Belgique – L’amour au péril du fascisme

Peu connu en France, Vincent Engel est un auteur à succès en Belgique. Et son dernier roman, La Peur du paradis, n’échappe pas à la règle. Ce récit des amours contrariées par le fascisme de deux adolescents d’un village des Pouilles est salué par la critique et caracole en tête des ventes à Bruxelles.

La Peur du paradis, par Vincent Engel (JC Lattès, 2009)

Sex, drugs and literature

C’est le genre de tuile auquel tout écrivain maudit doit s’attendre. Le cinquantième anniversaire de la publication de Naked Lunch, roman de William Burroughs interdit durant les années 1960 aux États-Unis pour son obscénité, a été célébré en grande pompe. Petits-fours, colloque et dévoilement d’une plaque commémorative à Paris, où l’écrivain a publié son livre (en anglais) ; conférences et sauteries en tout genre aux États-Unis, où une maison universitaire publie un érudit recueil d’essais consacré à l’étude de l’œuvre. Grover Press, l’éditeur historique de Burroughs, avait anticipé cette effervescence en publiant en novembre dernier The Hippos Were Boiled in Their Tanks. Ce roman que Burroughs avait écrit avec Jack Kerouac en 1944 n’avait jamais trouvé d’éditeur. Et leurs héritiers s’étaient bien gardés d’exhumer ce texte qui donne à voir les deux écrivains sous un jour moins reluisant que jamais.

Héroïnomanie impénitente, homosexualité revendiquée, violences sordides en tout genre… c’est peu dire que Naked Lunch avait choqué à sa sortie. Mais le plus détonant était le style de l’auteur : une succession chaotique d’impressions, de pensées, de sensations, de récits et d’hallucinations angoissantes. Un exemple ? « Dans la mesure où je parviens à effectuer un enregistrement direct de certains aspects du processus psychique, je puis avoir un rôle limité. […] Je ne suis pas un amuseur public. […] Ils appellent ça la “possession”. […] Parfois une entité se faufile dans le corps – des contours vacillent dans une gelée orange – et des mains se meuvent pour mieux étriper une putain qui passe ou étrangler l’enfant des voisins dans l’espoir de remédier à la crise chronique du logement. »

Difficile à suivre ? Pas tant que cela, estime un admirateur de Burroughs, l’écrivain britannique Duncan Fallowell, dans The New Statesman. « À l’heure d’Internet, le choc explosif des idées et des images est normal », et il a trouvé le livre « bien plus facile à lire que la première fois ». The Hippos Were Boiled in Their Tanks, en revanche, n’a pas ravi les fans de la beat generation. Gerald Nicosia, biographe de Kerouac, est bien contraint de reconnaître dans le San Francisco Chronicle que le livre « n’est certainement pas un roman », et pour tout dire franchement illisible.

Indignations sélectives

Dans un article fouillé et nuancé, le journaliste et essayiste américain Christopher Caldwell est revenu dans la London Review of Books sur le scandale créé par le livre de Pierre Péan sur Bernard Kouchner. Il s’étonne que le gros du débat ait porté sur les allégations de corruption portées à l’encontre de l’actuel ministre des Affaires étrangères, alors que l’ouvrage pose en profondeur (bien qu’avec partialité) la question fondamentale de la légitimité du droit d’ingérence pour motif humanitaire. Les relations douteuses que Kouchner a entretenues avec le groupe Total en Birmanie ainsi qu’avec les autorités gabonaises ne font guère de doute, mais après tout, souligne Caldwell, elles ne dérogent pas vraiment à une tradition française bien établie de compromission des personnalités publiques. Beaucoup plus stimulante est l’analyse que fait Péan de l’itinéraire idéologique de sa bête noire.

La carrière humanitaire de Kouchner a commencé, on le sait, avec son départ pour le Biafra dans le cadre d’une mission de la Croix-Rouge. C’est là qu’il se départit de l’obligation de neutralité politique à laquelle se tient cette institution, pour finalement fonder ce que l’essayiste Paul Berman a appelé « une Croix-Rouge plus politique ». Péan, relève Caldwell, omet de rappeler que la question de la neutralité de la Croix-Rouge était pour Kouchner une préoccupation quasiment familiale : ses grands-parents paternels sont morts à Auschwitz et l’intéressé a écrit son indignation que la Croix-Rouge ait gardé le silence sur les camps de concentration. Sa mère, nous précise Wikipédia, était également une infirmière bénévole pour la Croix-Rouge.

Ce que dénonce Péan dans son livre, c’est le processus d’« indignation sélective » dans lequel Kouchner s’est engagé à partir du moment où il rompt avec la politique de neutralité de l’action humanitaire. Une indignation sélective qui le conduisit souvent à faire le jeu des différentes puissances impliquées plus ou moins discrètement dans les conflits. On le voit dès le Biafra, où Kouchner voyageait dans des avions militaires français qui décollaient du Gabon, transportant non seulement des secours mais aussi des armes (c’était l’époque de Jacques Foccart…). Caldwell souligne bien que Péan n’est lui-même pas avare d’indignations sélectives, mais cela ne change rien à l’affaire. Il souscrit à l’analyse du journaliste, pour qui ce choix est le socle sur lequel Kouchner développa une politique de relations publiques dont il ne s’est pas départi depuis lors, fondée avant tout sur trois éléments : la simplification abusive des faits, l’égotisme et le militarisme. Ce dernier élément étant bien sûr le plus important : l’apôtre de l’« humanitarisme militarisé » (dit Caldwell) est devenu l’allié objectif d’États dont la volonté d’intervenir est forcément fondée sur des préoccupations souvent bien éloignées du souci humanitaire. Ce qui l’a conduit, en bonne logique, à soutenir l’intervention américaine en Irak.

Oncle Sam sous Vichy

Au moment de Pearl Harbor, en décembre 1941, il restait quelque deux mille Américains à Paris. Soudain devenus les ennemis de l’Allemagne, quel fut leur sort ? Pas toujours détestable, si l’on en juge par le quotidien de René de Chambrun, marié à la fille de Pierre Laval. En avril 1944, alors que la banlieue de la capitale vibre sous les bombardements, il va aux courses à Auteuil, y gagne 260 000 francs, puis se rend au théâtre voir une pièce de Jean Anouilh. Au début de la guerre, il avait pourtant passé sept mois aux États-Unis pour convaincre ses compatriotes d’aider militairement la France et l’Angleterre. Son père, le comte Aldebert du même nom, né à Washington et descendant de La Fayette, joua un rôle crucial dans le maintien en fonctionnement de l’hôpital américain de Neuilly. Lequel hôpital servit jusqu’en 1944 au chirurgien Sumner Jackson de couverture pour cacher et faire exfiltrer des militaires américains et anglais. Jackson fut arrêté par la Milice en juin 1944 et tué en mai 1945 dans son bateau-prison, coulé par une malheureuse frappe britannique.
Le journaliste américain Charles Glass a mené une enquête minutieuse pour retracer des itinéraires des plus divers. Il y a Sylvia Beach, la propriétaire lesbienne de la librairie Shakespeare & Company, qui fut emprisonnée mais put rouvrir sa librairie après une intervention d’Hemingway. Il y a l’étonnant Charles Bedaux, Français naturalisé Américain, qui avait fait fortune en inventant de nouvelles méthodes, dignes des Temps modernes, pour améliorer la productivité dans les usines. Il mangeait à tous les râteliers. Il possédait une voiture avec une plaque d’immatriculation des forces d’occupation allemandes. Arrêté par l’armée américaine, il se suicida avant son procès. Glass évoque aussi l’extraordinaire Eugene Bullard, l’unique Noir à avoir piloté un avion de combat pendant la Première Guerre mondiale. Brièvement marié à une Française, il fit carrière dans les night-clubs parisiens. Il se battit pour défendre Orléans en 1940 et fut blessé à la moelle épinière. The Economist en profite pour rappeler que Eisenhower laissa la division Leclerc libérer Paris, à condition qu’elle ne contînt aucun Noir.

Charles Glass, Americans in Paris. Life and Death Under Nazi Occupation 1940-44 (« Américains à Paris. Vie et mort pendant l’Occupation nazie 1940-1944 »), Harper Press, 2009

Paris je t’aime, Rio non plus

Le Jornal do Brasil a consacré la une de son supplément littéraire à l’ouvrage d’un historien britannique sur la ville dont Rio de Janeiro s’est toujours sentie jumelle, au point de revendiquer son titre de « Paris des tropiques ». Traduit en portugais, le livre propose une promenade de six cents pages dans l’histoire de la capitale française, avec illustrations, cartes de toutes sortes et citations à foison. L’auteur a été inspiré par la démarche de Georges Perec, dont la Tentative d’épuisement d’un lieu parisien – la place Saint-Sulpice trois jours durant – symbolisait l’impossibilité de raconter sa ville. Il cite l’Italien Edmondo de Amicis, qui écrivait au XIXe siècle : « On ne voit jamais Paris pour la première fois. On le revoit. » « C’est la ville aux mille romans », écrit Colin Jones : comment admirer Notre-Dame sans penser à Hugo ? Comment passer le seuil du Père-Lachaise sans évoquer Balzac ? Pour Goethe, Paris est « la tête du monde ». Pour Rabelais, « une bonne ville pour vivre, mais non pour mourir ». En refermant le livre, confie le journaliste brésilien, il eut envie de chanter à tue-tête une marche célèbre du carnaval immortalisée par la chanteuse Carmen Miranda : « Paris ! Paris ! Je t’aime/Mas eu gosto muito mais do Leme », littéralement : « J’aime plus encore le Leme », un des plus jolis quartiers de Rio de Janeiro.

Colin Jones, Paris. Biografia de uma cidad, L&PM, 2009 (Paris. The Biography of a City, Viking, 2006)

À la frontière mexicaine : plutôt mort que pauvre

Le 6 janvier, jour de la fête des Rois au Mexique, le flot de ceux qui franchissent la frontière vers le Nord recommence son cycle annuel. C’est pourquoi, quand j’arrive le mercredi suivant à Altar, ville poussiéreuse et sablonneuse du désert de Sonora située au sud de la frontière, après deux heures de route à vous retourner l’estomac, les commerçants locaux se frottent les mains. Je suis déjà venu à Altar. Et je comprends vite la joie des marchands et arnaqueurs des rues : cette année, la saison des traversées, qui en est à peine à son troisième jour, semble aussi prodigue et rentable que jamais – malgré le tapage, tout aussi cyclique, que provoque au nord de la frontière l’immigration clandestine. Ancien arrêt de bus anonyme sur la Route nationale 2, Altar, quadrilatère de 10 000 habitants répartis en dix pâtés de maisons marinant dans le fioul, est devenu le principal lieu de transit pour les migrants mexicains avant leur bond désespéré par-dessus la frontière. Le commerce de la ville repose sur cette seule activité.

Tout autour de la place centrale qui borde l’église ocre d’époque coloniale, de petits groupes – pour la plupart des hommes, pour la plupart jeunes, pour la plupart en vêtements sombres et baskets, même s’il y a quelques femmes tenant leur bébé dans les bras – attendent le passeur ou pollero qui a promis de leur faire franchir une membrane dangereuse mais souvent invisible d’où ils ressortiront comme par magie en menuisiers, jardiniers, serveurs, cueilleurs et nourrices. Les nôtres. Le coût du voyage de porte à porte, depuis les champs du Veracruz ou d’Oaxaca jusqu’aux orangeraies de Floride ou une cuisine de Los Angeles, est de 1 500 dollars. Ce n’est même pas la peine de tout régler d’avance : les paiements, avec intérêts, seront prélevés sur les revenus futurs.

40 000 migrants par mois

Dans les rues adjacentes, les affaires marchent bien dans les boutiques minuscules et étouffantes où l’on peut acheter des cartes de téléphone et changer de l’argent, tout comme pour les gangs de jeunes occasionnels qui trouvent peu d’autres endroits au Mexique où tant de monde se promène avec tant de billets en poche.

D’autres migrants mexicains fuyant la misère du Sud gèrent un dédale de kiosques et d’étals qui proposent tout le nécessaire pour faciliter la périlleuse traversée : des jerricans de cinq litres d’eau ; des sachets en plastique contenant peignes, brosses à dent, cachets d’aspirine et baume pour les lèvres ; des jeans de couleur foncée ; des coupe-vent noirs ; des sweat-shirts à capuche ; des chaussures de sport ; des casquettes de base-ball ; des bandanas ; des sacs à dos ; et les cagoules de ski noires que portent les guides salariés pour mener les marcheurs dans le désert. On peut aussi acheter des sacs- poubelle en plastique noir (3 dollars pièce) pour s’envelopper le corps : ils sont censés déjouer les détecteurs de chaleur dont la police des frontières et le département américain de la Sécurité intérieure ont ponctué l’autre côté de la linea. Un vendeur venu d’Oaxaca [dans le sud du pays] exhibe fièrement une casquette noire brodée d’une feuille de cannabis verte. « Ils l’achètent souvent, dit-il. Mais je leur dis que ce n’est peut-être pas la meilleure chose à faire. »

À quelques mètres de là, la Croix-Rouge vient d’ouvrir pour la saison la caravane où elle prodigue les premiers secours. Mais ses conseils sont aussitôt repoussés. « Je leur dis qu’ils courent un grand danger », explique Amado Arellano, un auxiliaire médical en uniforme. Il leur montre même une carte murale colorée mais macabre, fournie par l’association de Tucson Humane Borders, qui indique chaque endroit où un migrant est mort dans le désert. Des centaines de points rouges fatals s’amassent juste au-dessus de la frontière. « On essaie de les dissuader d’y aller, poursuit-il. Mais personne n’écoute. La nécessité est trop forte. » Juste à côté de la caravane médicale serpente une file – qui peut compter jusqu’à vingt ou trente véhicules – de camionnettes de dix places, cabossées, sans fenêtres, dont les sièges ont été remplacés par des bancs où l’on peut entasser vingt-sept, voire trente passagers. Ces navettes, dont le tarif est en moyenne de 10 dollars par personne, sont l’une des activités les plus lucratives d’Altar. Les camionnettes surchargées remontent en brinquebalant la route rocailleuse par laquelle je suis descendu. La destination « Sasabe » est inscrite au marqueur blanc lavable sur le flanc des véhicules. Il serait plus honnête d’écrire « Californie », « Caroline du Nord » ou « Texas », car aucun individu sain d’esprit ne se rendrait de son plein gré à Sasabe, hameau lugubre et non pavé, près de la frontière. À moins de vouloir en faire le décor d’un film de Robert Rodriguez (1) ou, plus vraisemblablement, l’ultime tremplin avant la frontière. À midi, les camionnettes partent au rythme ininterrompu des petits trains de Disneyland filant dans la Maison hantée. Quelque 40 000 migrants passent tous les mois par Altar.

Accompagné de Jorge Solchaga, un diplomate de 38 ans qui travaille au consulat mexicain de Phoenix, je traverse l’échoppe sans enseigne d’un vendeur de tortillas installé dans une rue adjacente à la place. Par la porte de derrière, je débouche dans une cour de briques et de ciment grouillant de gens qui se préparent à traverser. C’est l’une des innombrables « maisons d’hôte » si mal nommées et non réglementées d’Altar, qui n’offrent rien d’autre qu’un coin de plancher de la taille d’un corps pour 5 ou 6 dollars la nuit. Sur un côté de la cour bondée, des ouvriers construisent une extension ; les propriétaires du bâtiment comprennent manifestement qu’ils appartiennent à un secteur en pleine expansion. Un escalier de fer branlant nous conduit aux logements du premier étage : une seule pièce nue de six mètres sur six, où une cinquantaine de personnes ont posé matelas et sacs à dos.

De retour dans la cour, Solchaga aperçoit une jeune fille à la peau sombre avec un nourrisson sur les genoux. Elle regarde fixement le sol pendant que Solchaga lui explique avec douceur qu’elle va mettre sa vie et celle de son enfant en danger. Quand il insiste sur les risques, elle se contente de hocher la tête. D’une voix presque inaudible, elle souffle qu’elle a 20 ans, mais elle en fait cinq de moins et paraît assez terrifiée. De toute façon, le sort en est jeté. Elle a tout abandonné et va partir dans quelques minutes pour un nouveau monde. « Veille à ce que ton mari emporte dix litres d’eau supplémentaires pour toi, d’accord ? », lui demande Solchaga, faisant un signe de tête à l’homme assis derrière elle. Quand nous sortons du bâtiment, Solchaga me confie que le regard vide de cette fille va le hanter. L’une de ses tâches au consulat est de s’occuper des décès de Mexicains aux États-Unis. Il y a trois ans, à Altar, il a déconseillé à une autre mère qui allaitait de tenter de franchir la frontière. Moins d’une semaine plus tard, quand on l’a appelé dans son bureau, en Arizona, pour lui demander d’aider à identifier un mort découvert dans le désert, il a reconnu la jeune femme. « C’est mon travail, j’ai l’habitude », confie-t-il. L’an dernier, il a traité les décès de 219 Mexicains dans la région de Phoenix ; certains étaient des migrants qui avaient erré dans le désert pendant huit ou neuf jours avant de lâcher, corps et âme. « Ce sont les jeunes femmes que je n’oublie jamais », dit-il en haussant les épaules.

 

Le monde du cyberespace face au monde des égouts à ciel ouvert

La veille de mon départ pour Altar, j’avais dîné avec Charles Bowden, journaliste à Tucson et auteur de plus de quinze livres, dont la plupart se déroulent le long de la frontière. Dans Down by the River, (« Au bord de la rivière »), son ouvrage sans doute le mieux accueilli et le plus indispensable à tous ceux qui étudient le sujet, Bowden décrit la pauvreté qui ravage jusqu’aux plus prospères des villes frontalières mexicaines et pousse inlassablement le flot humain vers le Nord. « Là-bas, écrit-il à propos de Ciudad Juárez, juste en face d’El Paso, au Texas, la plupart des rues ne sont pas pavées, deux tiers des logements n’ont pas le tout-à-l’égout. Au moins 200 000 personnes vivent comme des squatteurs. […] Au moins 35 000 pauvres supplémentaires envahissent Juárez tous les ans. Ou peut-être 60 000, personne ne le sait au juste. Ils prennent des boulots payés entre 3 et 5 dollars par jour qui ne leur permettent pas de vivre. »

Quand ils comprennent que seule la largeur d’une rivière – ou, au choix, un mur de 3,5 mètres, trois brins de fil de fer barbelé, une marche de trois jours – les sépare d’un pays développé et de bonnes chances d’avoir un avenir, ils partent vers le Nord. « La frontière mexicaine est le seul endroit, écrit Bowden, où l’univers du cyberespace d’une grande économie côtoie un monde d’égouts à ciel ouvert et de huttes de terre. Le monde des huttes de terre est incapable de nourrir sa population. »

Écrit avec une intensité fiévreuse où les phrases s’enchaînent comme des éclats de jazz furieux, Down by the River dépeint les régions frontalières comme un enfer de violence où le Mexique comme les États-Unis peuvent afficher leurs traits les plus repoussants. Se concentrant sur le front de l’interminable et vaine guerre contre la drogue, Bowden restitue l’énergie barbare et sanglante qui se dégage quand l’appétit insatiable du Nord pour les drogues rencontre la cocaïne, l’argent liquide et la corruption venus du Sud. Pour Bowden, c’est la même loi inexorable de l’offre et de la demande qui régit le flux de cette marchandise humaine que sont les immigrants clandestins.

Avec un écart de salaires dans l’industrie qui serait de 1 à 11 entre les deux pays (certains experts l’estiment deux fois plus important dans l’agriculture), pourquoi s’étonne-t-on ? « C’est l’événement le plus important de nos vies, me dit Bowden alors que nous dînons ensemble. C’est la plus grande migration transfrontalière de l’histoire. » S’ils sont rarement – voire jamais – présentés en ces termes, les chiffres étourdissants tendent à étayer la vision de Bowden. Entre quinze et vingt millions de migrants ont gagné les États-Unis au cours des vingt dernières années. « Les gens ne viennent pas tant ici ; ils quittent avant tout un pays à l’économie délabrée, explique Bowden. Le seul moyen d’empêcher les Mexicains d’entrer aux États-Unis serait de ramener les salaires américains au niveau de ceux du Vietnam. Quelqu’un valant une centaine de dollars mensuels au Mexique et qui émigre aux États-Unis devient un distributeur automatique de billets sur pattes. » Et d’évoquer le fatras des propositions de réforme de l’immigration : « Des foutaises ! Ce à quoi nous assistons est quelque chose qui sort tout droit de la Bible : un exode. »

C’est en tout cas l’impression poignante avec laquelle je quitte Altar, aux côtés de Solchaga. À une heure de route en direction de la frontière, tous les véhicules sont arrêtés à un poste de contrôle surveillé par les employés mexicains du Grupo Beta, en uniforme orange et bleu. Les équipes Beta ont été créées il y a une dizaine d’années sous la pression et avec l’aide des Américains. Censées être une police d’immigration mexicaine d’élite, elles devaient travailler en tandem avec la police des frontières américaine pour contenir le flot humain.

Puis la réalité s’en est mêlée. Les équipes Beta ont préféré se lancer dans les affaires, imposant à leur tour leurs propres combines lucratives aux migrants. Il y a quelques années, le gouvernement mexicain a simplement désarmé le Grupo Beta et l’a réorganisé en une sorte de force d’assistance aux migrants – une sorte de mélange de l’Automobile Club et des scouts.

Entre Altar et le poste de contrôle Beta d’El Tortugo, nous croisons trente et une camionnettes venant en sens inverse. Quelque 900 candidats à la traversée ont été déposés à la frontière dans l’heure précédente. Au barrage routier du Grupo Beta, les camionnettes arrivent derrière nous au rythme d’une toutes les trois ou quatre minutes. Deux agents font descendre les passagers du véhicule – parfois de deux ou trois à la fois – et les rassemblent au bord de la route pour leur faire un petit discours. « Quelle que soit la durée que vous ait annoncée le pollero, cela prendra plus de temps, dit l’agent Julio Cesar Cancino. S’ils vous ont dit que ce serait une marche de deux ou trois jours, ils vous ont menti. Ce sera plus long. » Il leur conseille, s’il leur arrivait de s’égarer, de repérer les drapeaux bleus qui signalent les réserves d’eau installées par des militants religieux américains. Ou de repérer les lumières rouges en haut des tours émettrices, du côté mexicain de la frontière. « Surtout, ne courez pas. La migra, dit-il en employant le terme d’argot mexicain qui désigne la police des frontières, n’est pas là seulement pour vous arrêter, mais aussi pour vous aider. Si vous avez des problèmes, si vous êtes perdus et n’avez plus d’eau, ou si votre pollero vous abandonne, allez leur demander de l’aide. Mais ne courez pas. Et ne faites pas de geste en direction de vos poches. »

 

Un exode

Comme la jeune femme que Solchaga a mise en garde il y a quelques heures, ces candidats à la traversée ne savent trop que faire de ces conseils. Ils ne savent pas s’ils peuvent faire confiance à des Mexicains en uniforme. La corruption endémique n’est-elle pas l’une des raisons qui les font fuir le Mexique ? Ils remuent les pieds, le regard fixé sur le sol, ou à mi-distance, mais ils ne regardent pas les agents du Grupo Beta dans les yeux. Quand on leur demande d’où ils viennent, ils égrènent calmement le nom de leur État d’origine : Oaxaca, Veracruz, Puebla, Chiapas, Michoacán. Et ils ne craignent pas d’avouer leurs destinations : Los Angeles, Phoenix, Houston, San Bernardino, Portland, New Jersey. Bowden a raison. C’est bien un exode.

Ils viennent de la campagne, sont peu instruits, certains sont des Indiens qui parlent mal espagnol : ils seraient incapables de faire la différence entre un McCain (2) et un Mc quelconque. Ils ne savent pas – et n’en ont cure – à quel point la police des frontières américaine a été renforcée au cours de la décennie écoulée, ni combien de millions ont été dépensés ces cinq dernières années en nouveaux équipements pour protéger le territoire : barrières, détecteurs, projecteurs, spectromètres infrarouges, caméras télécommandées, hélicoptères de combat, et même des drones (avions sans pilote) pour les repérer – ou du moins essayer. Un audit effectué récemment par le département américain de la Sécurité intérieure a estimé que moins de 1 % des alarmes déclenchées par les détecteurs ont conduit à des interpellations. La plupart étaient provoquées par le passage d’un train ou d’une vache, entraînant une perte de temps faramineuse. Les radars censés repérer les tunnels creusés sous les murs se sont révélés tout aussi inefficaces. C’est un renseignement, et non la technologie, qui a permis de découvrir en 2006 le souterrain le plus long connu à ce jour – 730 mètres –, près de San Diego. Quelle importance que tel ou tel comité de la Chambre des représentants ait modifié tel ou tel projet de loi, que le présentateur de CNN pontifie sur les « frontières passoires », ou que des gringos ayant repris le nom de Minutemen aient entrepris de camper dans des chaises de jardin de l’autre côté de la frontière (3) ? Tout ce que savent les migrants, c’est que le jeune homme assis avec eux dans la camionnette a juré de les conduire en terre promise, et c’est là qu’ils vont. Ils savent que les trois ou quatre prochains jours, voire plus, seront rudes. Peu d’entre eux imaginent à quel point. Mais ils ont le choix entre travailler dans un champ de maïs pour 4 dollars dans le Sud ou vendanger pour 60 ou 70 dollars dans le Nord. À la tombée du jour, tous les passagers tenteront de passer. Les agents du Grupo Beta se retireront. Comme de coutume, au crépuscule, les migrants se retrouveront seuls. « Nous partons dès que la nuit tombe », me confie l’officier Cancino. Il montre les innombrables impacts de balles dans le panneau tordu indiquant El Tortugo. « Après, c’est bien trop dangereux. »

Globalement, le seul résultat tangible de la politique frontalière américaine des dix dernières années semble avoir été de rendre le passage toujours plus dangereux. En 1994, l’administration Clinton, craignant les répercussions politiques de la Proposition 187 anti-immigration adoptée en Californie, a mis en place à la frontière un programme de « prévention par la dissuasion (4) ». L’un après l’autre, les points de passage urbains traditionnels, près de San Diego, Nogales et El Paso, ont été tout simplement bloqués et plus ou moins fermés. Des campagnes portant des noms à résonance militaire – opérations « Gatekeeper », « Hold-the-Line », « Safeguard » ou « Rio Grande » – n’ont pas réussi à empêcher les migrants de pénétrer aux États-Unis. Mais, en les éloignant des villes frontalières – du moins pour un temps –, on les a aussi éloignés des feux de l’actualité. Des mouvements humains ont été détournés de la Californie et du Texas, et canalisés vers les régions relativement désertiques et inhospitalières qui longent la frontière de l’Arizona. Loin des yeux. Loin du cœur. Encore une fois, pour un temps.

Cela n’a dissuadé personne, mais provoqué plus de morts. Depuis le début des années 1990, quelle que soit la politique officielle, la police des frontières a procédé à environ un million d’« interpellations » par an. Et chaque année, 500 000 personnes environ échappent aux arrestations et réussissent à traverser. Mais en 1994, l’année du tour de vis de Bill Clinton, 23 migrants sont morts en tentant de traverser. À la fin des années 1990, le bilan était de 300 morts en moyenne par an. Depuis l’an 2000, le chiffre dépasse 400. Un nouveau record a été battu en 2005 : près de 500, dont plus de la moitié dans le sud de l’Arizona (5).

Au moment même où les États-Unis fermaient la frontière, leur politique commerciale poussait plus que jamais les Mexicains à quitter leur pays. Avant l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (Aléna), en 1993, seuls quelque 2,5 millions de Mexicains sans papiers vivaient aux États-Unis. Depuis, selon des estimations prudentes, leur nombre a plus que doublé. La suppression de toutes les barrières à l’entrée des produits agricoles américains bon marché a ruiné plus d’un million de petits paysans mexicains, qui n’ont plus qu’une seule option : partir pour le Nord. Quant à l’expansion dont l’Aléna devait faire bénéficier les travailleurs de l’industrie, promise par l’administration Clinton, elle ne s’est jamais produite. En réalité, les salaires des ouvriers mexicains ont diminué au cours de la dernière décennie.

 

L’épopée des Quatorze de Yuma

Le récit le plus fascinant, lucide et lyrique sur l’absurdité de la politique frontalière américaine est The Devil’s Highway (« L’autoroute du diable »), de Luis Alberto Urrea, finaliste du prix Pulitzer 2005 pour ses essais (6). Urrea écrit avec la clarté d’un excellent journaliste, la sensibilité d’un poète et la perspicacité d’un Mexicain né dans le purgatoire de Tijuana mais ayant grandi et étudié aux États-Unis. Son récit terrifiant, qui s’appuie sur des recherches méticuleuses, reconstitue l’épopée tragique de vingt-six hommes – pour la plupart des paysans du Veracruz pratiquant une agriculture vivrière – qui ont tenté en mai 2001 de gagner le sud de l’Arizona en passant par une zone légendaire et aride connue sous le nom de Devil’s Highway (« autoroute du diable »). Ayant perdu leur chemin à cause de trois guides désorientés et effrayés, quatorze d’entre eux – que l’on nommera par la suite les « Quatorze de Yuma » – sont morts par une chaleur torride. Les douze survivants ont été retrouvés dans un état monstrueux, comme grillés. Une grande partie des membres du groupe était passée par Altar ; l’un des très jeunes guides était originaire de Sasabe. Jorge Solchaga, le fonctionnaire du consulat, m’a dit qu’il avait passé des journées à « camper » dans le bureau du médecin légiste du comté de Pima. Avec pour tâche éprouvante de superviser l’identification des cadavres carbonisés et leur rapatriement au Mexique par bateau. « Ils sont embaumés puis placés dans un cercueil de bois recouvert d’un tissu, écrit Urrea. Cette opération coûte 650 dollars. Si le corps est renvoyé par avion, le “plateau aérien” nécessaire pour maintenir le cercueil coûte 50 dollars supplémentaires. Le consulat mexicain prend en charge l’embaumement, et d’autres – parfois l’État d’origine du marcheur – paient l’avion. Pour plus de 80 % des morts, c’est le cadeau le plus onéreux qu’ils aient jamais reçu. »

Le récit d’Urrea est empreint du même sentiment d’inéluctabilité qui caractérise l’attitude de Bowden. Dans un précédent ouvrage, tout aussi lumineux, By the Lake of Sleeping Children (« Au bord du lac des enfants endormis »), Urrea nous emmène au cœur de la décharge municipale de Tijuana, de ses odeurs pestilentielles et de sa pourriture. Toute une communauté, qui vivote des ordures, a poussé là comme un champignon. Un jour de tempête, la décharge est inondée et les trombes d’eau érodent les rives alentour. Cercueils d’enfants improvisés, des boîtes en carton glissent et se brisent, tandis que des mouettes affamées picorent les restes. Le lac des enfants endormis. Plongé jusqu’aux genoux dans ce brouet macabre, Urrea nous provoque : « La Proposition 187 ? Un nouveau mur de Berlin à la frontière ? Les cartes d’identité californiennes ? […] Vous croyez que cela va marcher ? Vous pensez que cela a la moindre chance de marcher ? Venez nager une minute dans ce lac, et dites-moi qu’on peut laisser ces gens sur la rive. Allez-y, sautez, il vous appartient : c’est le lac Aléna ! »

Dans « L’autoroute du diable », Urrea passe au crible les principaux mythes de la frontière et révèle, sans sensiblerie mais avec compassion, comment une simple limite politique parvient à brouiller l’humanité fondamentale de tous ceux dont elle sépare et définit les vies. Il exprime une immense compassion pour les agents désabusés de la police des frontières, qui aiment appeler leurs proies tonks – le bruit d’une torche de service s’écrasant sur un crâne – mais installeront plus tard, avec leurs propres deniers, une balise de secours pour sauver la vie des futurs tonks. Parallèlement, le récit montre les douze survivants mexicains de l’expédition tragique non seulement heureux d’être en vie mais savourant les avantages et le confort offerts par le gouvernement en échange de leur coopération dans le procès d’un de leurs malheureux guides : « Les survivants étaient tout à coup devenus des narrateurs professionnels rémunérés. Dès le début de leur emploi fédéral, ils ont été nourris et logés. On leur a fourni des chaussures et des pantalons bon marché. Des tee-shirts. En mouchardant, ils ont appris qu’ils pouvaient obtenir de l’avancement. Et même une augmentation importante. Comme tous les bons bardes, ils embellirent et étoffèrent leurs récits. […] C’était la version nouveau millénaire de l’American dream. »

 

La « saison de la mort »

Si la sympathie d’Urrea va clairement aux marcheurs, il refuse d’en faire des martyrs, tout comme il rechigne à diaboliser leurs poursuivants. Il voit plutôt les uns et les autres en acteurs d’une économie mondiale dont les sinistres facteurs push (rejet du pays d’origine) et pull (attrait d’un autre pays) défient la logique des lois, des politiques et même du climat. Qu’y avait-il d’imprévisible dans le décès des « Quatorze de Yuma » ? Ils ont péri au début de ce que l’on appelle désormais la « saison de la mort », de mai à juillet, quand la température en Arizona avoisine les 40 °C. Urrea écrit : « C’est à cette époque-là que les laitues, les tomates, les concombres, les oranges et les fraises sont prêts à être cueillis ; les poulets de l’Arkansas à être plumés. Les vaches du Nebraska et de l’Iowa attendent d’être transformées en hamburgers ; et les grills des McDonald’s, Burger King, Wendy’s et Taco Bell sont prêts à faire cuire la viande hachée. Kentucky Fried Chicken attend que ses poulets plumés par des Mexicains, abattus par des Mexicains, soient frits par des Mexicains. Et le désert de l’Ouest attend, lui aussi : la température monte en flèche, c’est une véritable rôtisserie. »

La fin tragique des Quatorze de Yuma, survenue au moment où les accidents mortels de migrants atteignaient des sommets, a de nouveau attiré l’attention de l’opinion publique – du moins de ceux qui s’en soucient un minimum – sur la frontière. Ces « conséquences involontaires » de la fermeture clintonnienne – les macabres morts à la frontière et aucune diminution du nombre de passages, avec toute la mauvaise publicité que cela entraînait – ont éveillé l’espoir de voir une politique obsolète de déni remplacée par une politique plus pragmatique. Au début de 2001, les présidents George Bush et Vicente Fox, nouvellement élus, laissèrent entendre publiquement qu’un compromis historique sur l’immigration était en préparation. Pendant l’été 2001, Jorge Castaneda, alors ministre mexicain des Affaires étrangères, me déclara – ainsi qu’à quelques autres – qu’il soutenait avec assurance le « plat complet », à savoir un accord qui offrirait une voie légale aux travailleurs immigrés et « régulariserait » les millions de Mexicains travaillant et vivant déjà aux États-Unis clandestinement.

Le 11-Septembre mit fin à cet optimisme précoce, et la réforme des politiques migratoire et frontalière est redevenue un tabou politique. Du moins jusqu’en janvier 2004, quand George Bush, les yeux fixés sur un électorat latino en plein développement au moment même où son administration subissait les pressions de patrons en manque de main-d’œuvre, relança le débat. Il préconisa à nouveau un accord sur les travailleurs immigrés et suggéra fortement que quelque chose soit fait pour régulariser ceux qui étaient déjà là. Une drôle de coalition allant de John McCain à Ted Kennedy, de la Chambre de commerce à la fédération syndicale AFL-CIO, se mit en place pour soutenir l’appel à la réforme. Tous convenaient qu’il était impératif de surveiller la frontière. Mais cela ne serait possible, affirmaient-ils, que si les futurs migrants pouvaient entrer légalement et que les clandestins déjà présents pouvaient être recensés et recevoir des papiers officiels, peut-être après avoir payé une amende.

Sur quoi l’aile réactionnaire du propre parti de Bush prit l’initiative du combat politique. Pour eux, pas question d’accepter ce qu’ils appelaient une « amnistie » des clandestins, ni d’ouvrir grand la porte à d’autres migrants. Le succès des Minutemen, les beuglements de radios grandes ondes ouvertement xénophobes, y compris dans des agglomérations cosmopolites comme Los Angeles, l’émergence à la Chambre des représentants d’un groupe parlementaire marginal farouchement anti-immigration mené par le député du Colorado Tom Tancredo… tout cela annonçait une nouvelle guerre de la frontière. Bush, craignant un clivage dans ses propres rangs, fit discrètement marche arrière et laissa le champ libre au réveil du « nativisme (7) ».

Si l’on ne trouve pas de manifeste pro-immigration sur le marché, toute une panoplie d’ouvrages tire profit de la fièvre « restrictionniste ». Un livre de Jon E. Dougherty, « Clandestins. La menace imminente que pose notre frontière américano-mexicaine perméable (8) », reflète parfaitement la théorie des Minutemen selon laquelle les États-Unis se font rapidement dévorer par le Mexique, qui prépare en secret une « Reconquista » (reconquête), c’est-à-dire le retour du sud-ouest des États-Unis dans le giron mexicain. Dougherty va jusqu’à exprimer une opinion originale : les États-Unis ne sont pas vraiment un pays d’immigrés. « Malgré la diversité ethnique, écrit-il, la plupart des Américains ont leurs racines aux États-Unis, et uniquement aux États-Unis, depuis plusieurs générations. Nous n’avons jamais vécu ailleurs. Nos parents n’ont jamais vécu ailleurs. Nombre de nos grands-parents non plus. C’est pourquoi la plupart d’entre nous ont des liens culturels, spirituels et sociaux profonds avec ce pays – malgré le désir de certains de nous étiqueter selon nos origines. »

Dougherty a toutefois raison, même s’il dramatise exagérément, d’affirmer que la migration historique à laquelle nous assistons refond radicalement la culture américaine, entraînant ce que certains appellent une « los-angelisation » du pays. De plus en plus de quartiers, et même des villes entières, sont devenus majoritairement hispanophones. D’autres régions sont officiellement bilingues. Dans un certain nombre de métropoles, à commencer par Los Angeles, certaines des émissions de radio et des informations télévisées les plus suivies sont en espagnol. La salsa (sauce tomate pimentée) supplante le Ketchup au titre de condiment préféré de l’Amérique. Des quartiers à forte densité d’immigrés – surtout s’ils sont mal payés et sans papiers – deviennent des poches d’extrême pauvreté et d’importante criminalité. Une localité de la vallée centrale de Californie, où abondent les ouvriers agricoles majoritairement mixtèques [Indiens du sud du Mexique], possède le triste record national du nombre de très pauvres. Près du centre-ville de Los Angeles, un arrondissement où vivent des dizaines de milliers de Salvadoriens est l’un des quartiers les plus densément peuplés des États-Unis ; il est aussi ravagé par la drogue.

Les immigrés apportent leur force de travail, paient des impôts (non remboursables) et stimulent la consommation. Ils surchargent aussi les hôpitaux, les écoles et les prisons, induisant des frais trop lourds pour les administrations locales, guère aidées par une administration fédérale qui refuse de voir ces réalités. Les progressistes ne savent pas s’ils doivent célébrer cette diversité ou la minimiser en pensant aux répercussions. La plupart des conservateurs se sont fait une opinion, surtout ceux qui vivent le plus près de la frontière : pour eux, le flot migratoire est une réalité quotidienne qui détruit l’environnement immédiat, envahit les bourgades, piétine les champs et les barrières et engendre un sentiment général d’insécurité. « Ces réalités sont difficiles à accepter pour les Américains […] qui vivent dans les régions frontalières et en ont assez de l’invasion des immigrants et de la violence qui en découle, écrit Dougherty. Ils en ont assez des coûts. Ils en ont assez des menaces. Ils en ont assez des ordures. Ils en ont assez de la drogue. Ils en ont assez d’en avoir assez de tout. Mais, par-dessus tout, ils en ont assez d’être oubliés par les hommes politiques, les forces de l’ordre, les bureaucrates et les décideurs – dont la plupart critiquent la moindre initiative prise par les citoyens pour s’occuper eux-mêmes du problème. »

Plaques tectoniques économiques et sociales

Pour ceux qui en ont suffisamment assez pour appeler le numéro vert des Minutemen, le député républicain d’Arizona J. D. Hayworth a exposé ses propres remèdes en matière de frontière et d’immigration dans un livre intitulé « Par tous les moyens. Immigration clandestine, sécurité de la frontière et guerre contre le terrorisme (9) ». Dans ce parfait spécimen de pamphlet politique partisan, Hayworth non seulement éreinte ceux qu’il appelle les « libéraux laitue » (ceux qui prédisent une flambée des prix alimentaires si des salaires plus élevés ramenaient les Américains au travail agricole) mais demande à George W. Bush de présenter ses excuses pour avoir appelé les Minutemen des vigilantes [milices d’autodéfense]. Hayworth énonce une longue liste de solutions draconiennes : un nouveau mouvement « américaniste » pour faire de l’anglais la langue officielle, le déploiement de forces armées à la frontière, la construction d’un mur de 4 à 8 milliards de dollars du Pacifique au golfe du Mexique, l’ouverture de nouveaux centres de détention pour ceux qui sont appréhendés en train de franchir clandestinement la frontière, le retrait de la citoyenneté américaine pour les futurs « bébés ancres » (les enfants nés aux États-Unis, qui ont par conséquent la citoyenneté américaine et arriment leurs familles dans le pays), l’expulsion des diplomates mexicains qui critiquent la politique frontalière américaine, l’embauche de 10 000 nouveaux agents de sécurité pour arrêter les contrevenants sur les lieux de travail… et même l’interdiction – temporaire mais renouvelable – de l’immigration légale pour trois ans.

Cette dernière mesure radicale, punitive, affirme Hayworth, susciterait « au Mexique un mouvement de citoyens exigeant du gouvernement qu’il coopère avec les États-Unis sur la question de l’immigration clandestine ». La logique, s’il y en a une, est difficile à suivre. Le fait de resserrer le couvercle d’une cocotte-minute économique déjà sous pression pourrait-il entraîner autre chose qu’un surcroît d’instabilité, de conflits sociaux et probablement d’immigration clandestine ? La dernière fois que le Mexique a connu une révolution, 10 % de sa population s’est retrouvée aux États-Unis. Ces questions n’ont probablement pas beaucoup d’intérêt pour Hayworth, dont les idées politiques semblent davantage destinées à flatter son propre électorat qu’à affronter des problèmes complexes aux conséquences mondiales. Il ne conseille rien concernant les douze millions d’étrangers en situation irrégulière vivant déjà aux États-Unis. Il affirme de façon ridicule que les « marchés libres sont incompatibles avec l’immigration clandestine », quand l’afflux d’immigrants est en réalité presque uniquement lié au libre marché de l’emploi. Des frontières ouvertes à la circulation des capitaux seront aisément franchies par ceux qui cherchent un travail (le capital humain), avec ou sans visa.

L’approche délirante de Hayworth a pourtant dominé les débats au Congrès. Jim Sensenbrenner, autre député républicain, a réussi à faire voter par la Chambre des représentants une proposition de loi ordonnant la construction de 1 100 kilomètres supplémentaires de mur et criminalisant l’entrée ou le séjour illégal aux États-Unis (ce n’est encore qu’une infraction). La proposition de Sensenbrenner permettait également de poursuivre au pénal tout Américain qui aiderait d’une manière quelconque ou embaucherait un clandestin. Des milliers d’entreprises, de femmes au foyer et d’amateurs de jardins deviendraient ainsi de grands délinquants (10).

Depuis des décennies, notre politique en matière de frontière et d’immigration n’a fait que refléter nos peurs et nos fantasmes, et n’a pour ainsi dire pas tenu compte des réalités. La frontière entre les États-Unis et le Mexique est bien plus qu’une simple limite politique : c’est le point de rencontre instable de plaques tectoniques économiques et sociales. Faire des lois contre les séismes qui en découlent ne changera pas grand-chose.

Une chose est sûre : les camionnettes cabossées d’Altar continueront de se remplir tous les après-midi et, tous les soirs, leur cargaison humaine trouvera le moyen de franchir la frontière. Les Mexicains feront preuve d’autant d’ingéniosité pour entrer aux États-Unis que les Américains le feraient pour entrer clandestinement en Colombie-Britannique si le salaire minimum canadien était de 70 dollars de l’heure. « Rien ne change vraiment ici, me dit Charles Bowden, alors que la fraîcheur du soir tombe sur le désert de Tucson. Quand on me demande ce que sera la solution pour ici, je leur réponds : “La voici.” »

Cet article est paru dans le mensuel américain The Atlantic en mai 2006. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Illuminations mallarméennes

Dernier ouvrage de Mallarmé paru de son vivant, en 1897, Divagations est pour la première fois traduit en anglais – la seconde langue de l’auteur. Le travail « exemplaire » de Barbara Johnson est salué dans le Times Literary Supplement par Patrick McGuinness, professeur de français à Oxford. « Exemplaire » est un mot faible. Il aurait pu dire « sans exemple », tant le texte de ces essais en prose est difficile, parfois légèrement au-delà des limites du pénétrable. Exemple d’un passage réputé facile : « L’occasion de rien dire ne surgit et je n’allègue, pour la vacuité de cette étude ou de toutes, plaintes discrètes ! l’année nulle : mais plutôt le défaut préalable de coup d’œil apporté à l’entreprise de sa besogne par le littérateur oublieux qu’entre lui et l’époque dure une incompatibilité. » L’écrivain fait un usage appuyé du point d’exclamation, qu’il baptise « point d’illumination ».
Charles Maurras s’indignait : « N’est-ce pas chinois, purement ? Et de chinoiserie facile ? » Il se moquait aussi des « disciples » : « Toutes les actions de M. Stéphane Mallarmé manifestent, selon ces pieux auditeurs, un caractère d’élévation presque mystique : beaucoup l’admirent, je le sais, d’habiter Rome et de recevoir le mardi. Actions qui nous paraissent simples. Mais peut-être reçoivent-elles une vertu mystérieuse de la qualité rare de l’homme qui les accomplit. C’est peu que de pencher la tête sur l’épaule gauche. Alexandre le fit, et ce parut la marque d’une autorité surhumaine. » On songe aux disciples d’un Lacan, d’un Derrida…
À la fin de sa vie, note McGuinness sans ironie, le prestige de Mallarmé était tel qu’il avait accepté d’être critique de théâtre pour la Revue indépendante, à condition de ne pas être obligé d’aller voir les pièces. Cela n’empêche pas la partie de Divagations intitulée « Crayonné au théâtre », selon McGuinness, de compter « parmi les plus brillants écrits sur le théâtre moderne ». Mallarmé, souligne-t-il, était tout sauf le pur esprit que l’on imagine. Observateur aigu de son temps, il rassemble dans ses Divagations des pensées sur des sujets aussi divers que l’anarchisme, les bulles financières ou le progrès. Divagations témoigne du « profond engagement du poète dans le monde qui l’entoure ». Mallarmé n’avait-il pas milité pour un impôt sur les livres, destiné à créer des prix et des bourses pour les jeunes auteurs ?

Stéphane Mallarmé, Divagations, Belknap Press, 2009 (disponible aux éditions Gallimard en collection Poésie ou dans La Pléiade