Paris je t’aime, Rio non plus

Le Jornal do Brasil a consacré la une de son supplément littéraire à l’ouvrage d’un historien britannique sur la ville dont Rio de Janeiro s’est toujours sentie jumelle, au point de revendiquer son titre de « Paris des tropiques ». Traduit en portugais, le livre propose une promenade de six cents pages dans l’histoire de la capitale française, avec illustrations, cartes de toutes sortes et citations à foison. L’auteur a été inspiré par la démarche de Georges Perec, dont la Tentative d’épuisement d’un lieu parisien – la place Saint-Sulpice trois jours durant – symbolisait l’impossibilité de raconter sa ville. Il cite l’Italien Edmondo de Amicis, qui écrivait au XIXe siècle : « On ne voit jamais Paris pour la première fois. On le revoit. » « C’est la ville aux mille romans », écrit Colin Jones : comment admirer Notre-Dame sans penser à Hugo ? Comment passer le seuil du Père-Lachaise sans évoquer Balzac ? Pour Goethe, Paris est « la tête du monde ». Pour Rabelais, « une bonne ville pour vivre, mais non pour mourir ». En refermant le livre, confie le journaliste brésilien, il eut envie de chanter à tue-tête une marche célèbre du carnaval immortalisée par la chanteuse Carmen Miranda : « Paris ! Paris ! Je t’aime/Mas eu gosto muito mais do Leme », littéralement : « J’aime plus encore le Leme », un des plus jolis quartiers de Rio de Janeiro.

Colin Jones, Paris. Biografia de uma cidad, L&PM, 2009 (Paris. The Biography of a City, Viking, 2006)

À la frontière mexicaine : plutôt mort que pauvre

Le 6 janvier, jour de la fête des Rois au Mexique, le flot de ceux qui franchissent la frontière vers le Nord recommence son cycle annuel. C’est pourquoi, quand j’arrive le mercredi suivant à Altar, ville poussiéreuse et sablonneuse du désert de Sonora située au sud de la frontière, après deux heures de route à vous retourner l’estomac, les commerçants locaux se frottent les mains. Je suis déjà venu à Altar. Et je comprends vite la joie des marchands et arnaqueurs des rues : cette année, la saison des traversées, qui en est à peine à son troisième jour, semble aussi prodigue et rentable que jamais – malgré le tapage, tout aussi cyclique, que provoque au nord de la frontière l’immigration clandestine. Ancien arrêt de bus anonyme sur la Route nationale 2, Altar, quadrilatère de 10 000 habitants répartis en dix pâtés de maisons marinant dans le fioul, est devenu le principal lieu de transit pour les migrants mexicains avant leur bond désespéré par-dessus la frontière. Le commerce de la ville repose sur cette seule activité.

Tout autour de la place centrale qui borde l’église ocre d’époque coloniale, de petits groupes – pour la plupart des hommes, pour la plupart jeunes, pour la plupart en vêtements sombres et baskets, même s’il y a quelques femmes tenant leur bébé dans les bras – attendent le passeur ou pollero qui a promis de leur faire franchir une membrane dangereuse mais souvent invisible d’où ils ressortiront comme par magie en menuisiers, jardiniers, serveurs, cueilleurs et nourrices. Les nôtres. Le coût du voyage de porte à porte, depuis les champs du Veracruz ou d’Oaxaca jusqu’aux orangeraies de Floride ou une cuisine de Los Angeles, est de 1 500 dollars. Ce n’est même pas la peine de tout régler d’avance : les paiements, avec intérêts, seront prélevés sur les revenus futurs.

40 000 migrants par mois

Dans les rues adjacentes, les affaires marchent bien dans les boutiques minuscules et étouffantes où l’on peut acheter des cartes de téléphone et changer de l’argent, tout comme pour les gangs de jeunes occasionnels qui trouvent peu d’autres endroits au Mexique où tant de monde se promène avec tant de billets en poche.

D’autres migrants mexicains fuyant la misère du Sud gèrent un dédale de kiosques et d’étals qui proposent tout le nécessaire pour faciliter la périlleuse traversée : des jerricans de cinq litres d’eau ; des sachets en plastique contenant peignes, brosses à dent, cachets d’aspirine et baume pour les lèvres ; des jeans de couleur foncée ; des coupe-vent noirs ; des sweat-shirts à capuche ; des chaussures de sport ; des casquettes de base-ball ; des bandanas ; des sacs à dos ; et les cagoules de ski noires que portent les guides salariés pour mener les marcheurs dans le désert. On peut aussi acheter des sacs- poubelle en plastique noir (3 dollars pièce) pour s’envelopper le corps : ils sont censés déjouer les détecteurs de chaleur dont la police des frontières et le département américain de la Sécurité intérieure ont ponctué l’autre côté de la linea. Un vendeur venu d’Oaxaca [dans le sud du pays] exhibe fièrement une casquette noire brodée d’une feuille de cannabis verte. « Ils l’achètent souvent, dit-il. Mais je leur dis que ce n’est peut-être pas la meilleure chose à faire. »

À quelques mètres de là, la Croix-Rouge vient d’ouvrir pour la saison la caravane où elle prodigue les premiers secours. Mais ses conseils sont aussitôt repoussés. « Je leur dis qu’ils courent un grand danger », explique Amado Arellano, un auxiliaire médical en uniforme. Il leur montre même une carte murale colorée mais macabre, fournie par l’association de Tucson Humane Borders, qui indique chaque endroit où un migrant est mort dans le désert. Des centaines de points rouges fatals s’amassent juste au-dessus de la frontière. « On essaie de les dissuader d’y aller, poursuit-il. Mais personne n’écoute. La nécessité est trop forte. » Juste à côté de la caravane médicale serpente une file – qui peut compter jusqu’à vingt ou trente véhicules – de camionnettes de dix places, cabossées, sans fenêtres, dont les sièges ont été remplacés par des bancs où l’on peut entasser vingt-sept, voire trente passagers. Ces navettes, dont le tarif est en moyenne de 10 dollars par personne, sont l’une des activités les plus lucratives d’Altar. Les camionnettes surchargées remontent en brinquebalant la route rocailleuse par laquelle je suis descendu. La destination « Sasabe » est inscrite au marqueur blanc lavable sur le flanc des véhicules. Il serait plus honnête d’écrire « Californie », « Caroline du Nord » ou « Texas », car aucun individu sain d’esprit ne se rendrait de son plein gré à Sasabe, hameau lugubre et non pavé, près de la frontière. À moins de vouloir en faire le décor d’un film de Robert Rodriguez (1) ou, plus vraisemblablement, l’ultime tremplin avant la frontière. À midi, les camionnettes partent au rythme ininterrompu des petits trains de Disneyland filant dans la Maison hantée. Quelque 40 000 migrants passent tous les mois par Altar.

Accompagné de Jorge Solchaga, un diplomate de 38 ans qui travaille au consulat mexicain de Phoenix, je traverse l’échoppe sans enseigne d’un vendeur de tortillas installé dans une rue adjacente à la place. Par la porte de derrière, je débouche dans une cour de briques et de ciment grouillant de gens qui se préparent à traverser. C’est l’une des innombrables « maisons d’hôte » si mal nommées et non réglementées d’Altar, qui n’offrent rien d’autre qu’un coin de plancher de la taille d’un corps pour 5 ou 6 dollars la nuit. Sur un côté de la cour bondée, des ouvriers construisent une extension ; les propriétaires du bâtiment comprennent manifestement qu’ils appartiennent à un secteur en pleine expansion. Un escalier de fer branlant nous conduit aux logements du premier étage : une seule pièce nue de six mètres sur six, où une cinquantaine de personnes ont posé matelas et sacs à dos.

De retour dans la cour, Solchaga aperçoit une jeune fille à la peau sombre avec un nourrisson sur les genoux. Elle regarde fixement le sol pendant que Solchaga lui explique avec douceur qu’elle va mettre sa vie et celle de son enfant en danger. Quand il insiste sur les risques, elle se contente de hocher la tête. D’une voix presque inaudible, elle souffle qu’elle a 20 ans, mais elle en fait cinq de moins et paraît assez terrifiée. De toute façon, le sort en est jeté. Elle a tout abandonné et va partir dans quelques minutes pour un nouveau monde. « Veille à ce que ton mari emporte dix litres d’eau supplémentaires pour toi, d’accord ? », lui demande Solchaga, faisant un signe de tête à l’homme assis derrière elle. Quand nous sortons du bâtiment, Solchaga me confie que le regard vide de cette fille va le hanter. L’une de ses tâches au consulat est de s’occuper des décès de Mexicains aux États-Unis. Il y a trois ans, à Altar, il a déconseillé à une autre mère qui allaitait de tenter de franchir la frontière. Moins d’une semaine plus tard, quand on l’a appelé dans son bureau, en Arizona, pour lui demander d’aider à identifier un mort découvert dans le désert, il a reconnu la jeune femme. « C’est mon travail, j’ai l’habitude », confie-t-il. L’an dernier, il a traité les décès de 219 Mexicains dans la région de Phoenix ; certains étaient des migrants qui avaient erré dans le désert pendant huit ou neuf jours avant de lâcher, corps et âme. « Ce sont les jeunes femmes que je n’oublie jamais », dit-il en haussant les épaules.

 

Le monde du cyberespace face au monde des égouts à ciel ouvert

La veille de mon départ pour Altar, j’avais dîné avec Charles Bowden, journaliste à Tucson et auteur de plus de quinze livres, dont la plupart se déroulent le long de la frontière. Dans Down by the River, (« Au bord de la rivière »), son ouvrage sans doute le mieux accueilli et le plus indispensable à tous ceux qui étudient le sujet, Bowden décrit la pauvreté qui ravage jusqu’aux plus prospères des villes frontalières mexicaines et pousse inlassablement le flot humain vers le Nord. « Là-bas, écrit-il à propos de Ciudad Juárez, juste en face d’El Paso, au Texas, la plupart des rues ne sont pas pavées, deux tiers des logements n’ont pas le tout-à-l’égout. Au moins 200 000 personnes vivent comme des squatteurs. […] Au moins 35 000 pauvres supplémentaires envahissent Juárez tous les ans. Ou peut-être 60 000, personne ne le sait au juste. Ils prennent des boulots payés entre 3 et 5 dollars par jour qui ne leur permettent pas de vivre. »

Quand ils comprennent que seule la largeur d’une rivière – ou, au choix, un mur de 3,5 mètres, trois brins de fil de fer barbelé, une marche de trois jours – les sépare d’un pays développé et de bonnes chances d’avoir un avenir, ils partent vers le Nord. « La frontière mexicaine est le seul endroit, écrit Bowden, où l’univers du cyberespace d’une grande économie côtoie un monde d’égouts à ciel ouvert et de huttes de terre. Le monde des huttes de terre est incapable de nourrir sa population. »

Écrit avec une intensité fiévreuse où les phrases s’enchaînent comme des éclats de jazz furieux, Down by the River dépeint les régions frontalières comme un enfer de violence où le Mexique comme les États-Unis peuvent afficher leurs traits les plus repoussants. Se concentrant sur le front de l’interminable et vaine guerre contre la drogue, Bowden restitue l’énergie barbare et sanglante qui se dégage quand l’appétit insatiable du Nord pour les drogues rencontre la cocaïne, l’argent liquide et la corruption venus du Sud. Pour Bowden, c’est la même loi inexorable de l’offre et de la demande qui régit le flux de cette marchandise humaine que sont les immigrants clandestins.

Avec un écart de salaires dans l’industrie qui serait de 1 à 11 entre les deux pays (certains experts l’estiment deux fois plus important dans l’agriculture), pourquoi s’étonne-t-on ? « C’est l’événement le plus important de nos vies, me dit Bowden alors que nous dînons ensemble. C’est la plus grande migration transfrontalière de l’histoire. » S’ils sont rarement – voire jamais – présentés en ces termes, les chiffres étourdissants tendent à étayer la vision de Bowden. Entre quinze et vingt millions de migrants ont gagné les États-Unis au cours des vingt dernières années. « Les gens ne viennent pas tant ici ; ils quittent avant tout un pays à l’économie délabrée, explique Bowden. Le seul moyen d’empêcher les Mexicains d’entrer aux États-Unis serait de ramener les salaires américains au niveau de ceux du Vietnam. Quelqu’un valant une centaine de dollars mensuels au Mexique et qui émigre aux États-Unis devient un distributeur automatique de billets sur pattes. » Et d’évoquer le fatras des propositions de réforme de l’immigration : « Des foutaises ! Ce à quoi nous assistons est quelque chose qui sort tout droit de la Bible : un exode. »

C’est en tout cas l’impression poignante avec laquelle je quitte Altar, aux côtés de Solchaga. À une heure de route en direction de la frontière, tous les véhicules sont arrêtés à un poste de contrôle surveillé par les employés mexicains du Grupo Beta, en uniforme orange et bleu. Les équipes Beta ont été créées il y a une dizaine d’années sous la pression et avec l’aide des Américains. Censées être une police d’immigration mexicaine d’élite, elles devaient travailler en tandem avec la police des frontières américaine pour contenir le flot humain.

Puis la réalité s’en est mêlée. Les équipes Beta ont préféré se lancer dans les affaires, imposant à leur tour leurs propres combines lucratives aux migrants. Il y a quelques années, le gouvernement mexicain a simplement désarmé le Grupo Beta et l’a réorganisé en une sorte de force d’assistance aux migrants – une sorte de mélange de l’Automobile Club et des scouts.

Entre Altar et le poste de contrôle Beta d’El Tortugo, nous croisons trente et une camionnettes venant en sens inverse. Quelque 900 candidats à la traversée ont été déposés à la frontière dans l’heure précédente. Au barrage routier du Grupo Beta, les camionnettes arrivent derrière nous au rythme d’une toutes les trois ou quatre minutes. Deux agents font descendre les passagers du véhicule – parfois de deux ou trois à la fois – et les rassemblent au bord de la route pour leur faire un petit discours. « Quelle que soit la durée que vous ait annoncée le pollero, cela prendra plus de temps, dit l’agent Julio Cesar Cancino. S’ils vous ont dit que ce serait une marche de deux ou trois jours, ils vous ont menti. Ce sera plus long. » Il leur conseille, s’il leur arrivait de s’égarer, de repérer les drapeaux bleus qui signalent les réserves d’eau installées par des militants religieux américains. Ou de repérer les lumières rouges en haut des tours émettrices, du côté mexicain de la frontière. « Surtout, ne courez pas. La migra, dit-il en employant le terme d’argot mexicain qui désigne la police des frontières, n’est pas là seulement pour vous arrêter, mais aussi pour vous aider. Si vous avez des problèmes, si vous êtes perdus et n’avez plus d’eau, ou si votre pollero vous abandonne, allez leur demander de l’aide. Mais ne courez pas. Et ne faites pas de geste en direction de vos poches. »

 

Un exode

Comme la jeune femme que Solchaga a mise en garde il y a quelques heures, ces candidats à la traversée ne savent trop que faire de ces conseils. Ils ne savent pas s’ils peuvent faire confiance à des Mexicains en uniforme. La corruption endémique n’est-elle pas l’une des raisons qui les font fuir le Mexique ? Ils remuent les pieds, le regard fixé sur le sol, ou à mi-distance, mais ils ne regardent pas les agents du Grupo Beta dans les yeux. Quand on leur demande d’où ils viennent, ils égrènent calmement le nom de leur État d’origine : Oaxaca, Veracruz, Puebla, Chiapas, Michoacán. Et ils ne craignent pas d’avouer leurs destinations : Los Angeles, Phoenix, Houston, San Bernardino, Portland, New Jersey. Bowden a raison. C’est bien un exode.

Ils viennent de la campagne, sont peu instruits, certains sont des Indiens qui parlent mal espagnol : ils seraient incapables de faire la différence entre un McCain (2) et un Mc quelconque. Ils ne savent pas – et n’en ont cure – à quel point la police des frontières américaine a été renforcée au cours de la décennie écoulée, ni combien de millions ont été dépensés ces cinq dernières années en nouveaux équipements pour protéger le territoire : barrières, détecteurs, projecteurs, spectromètres infrarouges, caméras télécommandées, hélicoptères de combat, et même des drones (avions sans pilote) pour les repérer – ou du moins essayer. Un audit effectué récemment par le département américain de la Sécurité intérieure a estimé que moins de 1 % des alarmes déclenchées par les détecteurs ont conduit à des interpellations. La plupart étaient provoquées par le passage d’un train ou d’une vache, entraînant une perte de temps faramineuse. Les radars censés repérer les tunnels creusés sous les murs se sont révélés tout aussi inefficaces. C’est un renseignement, et non la technologie, qui a permis de découvrir en 2006 le souterrain le plus long connu à ce jour – 730 mètres –, près de San Diego. Quelle importance que tel ou tel comité de la Chambre des représentants ait modifié tel ou tel projet de loi, que le présentateur de CNN pontifie sur les « frontières passoires », ou que des gringos ayant repris le nom de Minutemen aient entrepris de camper dans des chaises de jardin de l’autre côté de la frontière (3) ? Tout ce que savent les migrants, c’est que le jeune homme assis avec eux dans la camionnette a juré de les conduire en terre promise, et c’est là qu’ils vont. Ils savent que les trois ou quatre prochains jours, voire plus, seront rudes. Peu d’entre eux imaginent à quel point. Mais ils ont le choix entre travailler dans un champ de maïs pour 4 dollars dans le Sud ou vendanger pour 60 ou 70 dollars dans le Nord. À la tombée du jour, tous les passagers tenteront de passer. Les agents du Grupo Beta se retireront. Comme de coutume, au crépuscule, les migrants se retrouveront seuls. « Nous partons dès que la nuit tombe », me confie l’officier Cancino. Il montre les innombrables impacts de balles dans le panneau tordu indiquant El Tortugo. « Après, c’est bien trop dangereux. »

Globalement, le seul résultat tangible de la politique frontalière américaine des dix dernières années semble avoir été de rendre le passage toujours plus dangereux. En 1994, l’administration Clinton, craignant les répercussions politiques de la Proposition 187 anti-immigration adoptée en Californie, a mis en place à la frontière un programme de « prévention par la dissuasion (4) ». L’un après l’autre, les points de passage urbains traditionnels, près de San Diego, Nogales et El Paso, ont été tout simplement bloqués et plus ou moins fermés. Des campagnes portant des noms à résonance militaire – opérations « Gatekeeper », « Hold-the-Line », « Safeguard » ou « Rio Grande » – n’ont pas réussi à empêcher les migrants de pénétrer aux États-Unis. Mais, en les éloignant des villes frontalières – du moins pour un temps –, on les a aussi éloignés des feux de l’actualité. Des mouvements humains ont été détournés de la Californie et du Texas, et canalisés vers les régions relativement désertiques et inhospitalières qui longent la frontière de l’Arizona. Loin des yeux. Loin du cœur. Encore une fois, pour un temps.

Cela n’a dissuadé personne, mais provoqué plus de morts. Depuis le début des années 1990, quelle que soit la politique officielle, la police des frontières a procédé à environ un million d’« interpellations » par an. Et chaque année, 500 000 personnes environ échappent aux arrestations et réussissent à traverser. Mais en 1994, l’année du tour de vis de Bill Clinton, 23 migrants sont morts en tentant de traverser. À la fin des années 1990, le bilan était de 300 morts en moyenne par an. Depuis l’an 2000, le chiffre dépasse 400. Un nouveau record a été battu en 2005 : près de 500, dont plus de la moitié dans le sud de l’Arizona (5).

Au moment même où les États-Unis fermaient la frontière, leur politique commerciale poussait plus que jamais les Mexicains à quitter leur pays. Avant l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (Aléna), en 1993, seuls quelque 2,5 millions de Mexicains sans papiers vivaient aux États-Unis. Depuis, selon des estimations prudentes, leur nombre a plus que doublé. La suppression de toutes les barrières à l’entrée des produits agricoles américains bon marché a ruiné plus d’un million de petits paysans mexicains, qui n’ont plus qu’une seule option : partir pour le Nord. Quant à l’expansion dont l’Aléna devait faire bénéficier les travailleurs de l’industrie, promise par l’administration Clinton, elle ne s’est jamais produite. En réalité, les salaires des ouvriers mexicains ont diminué au cours de la dernière décennie.

 

L’épopée des Quatorze de Yuma

Le récit le plus fascinant, lucide et lyrique sur l’absurdité de la politique frontalière américaine est The Devil’s Highway (« L’autoroute du diable »), de Luis Alberto Urrea, finaliste du prix Pulitzer 2005 pour ses essais (6). Urrea écrit avec la clarté d’un excellent journaliste, la sensibilité d’un poète et la perspicacité d’un Mexicain né dans le purgatoire de Tijuana mais ayant grandi et étudié aux États-Unis. Son récit terrifiant, qui s’appuie sur des recherches méticuleuses, reconstitue l’épopée tragique de vingt-six hommes – pour la plupart des paysans du Veracruz pratiquant une agriculture vivrière – qui ont tenté en mai 2001 de gagner le sud de l’Arizona en passant par une zone légendaire et aride connue sous le nom de Devil’s Highway (« autoroute du diable »). Ayant perdu leur chemin à cause de trois guides désorientés et effrayés, quatorze d’entre eux – que l’on nommera par la suite les « Quatorze de Yuma » – sont morts par une chaleur torride. Les douze survivants ont été retrouvés dans un état monstrueux, comme grillés. Une grande partie des membres du groupe était passée par Altar ; l’un des très jeunes guides était originaire de Sasabe. Jorge Solchaga, le fonctionnaire du consulat, m’a dit qu’il avait passé des journées à « camper » dans le bureau du médecin légiste du comté de Pima. Avec pour tâche éprouvante de superviser l’identification des cadavres carbonisés et leur rapatriement au Mexique par bateau. « Ils sont embaumés puis placés dans un cercueil de bois recouvert d’un tissu, écrit Urrea. Cette opération coûte 650 dollars. Si le corps est renvoyé par avion, le “plateau aérien” nécessaire pour maintenir le cercueil coûte 50 dollars supplémentaires. Le consulat mexicain prend en charge l’embaumement, et d’autres – parfois l’État d’origine du marcheur – paient l’avion. Pour plus de 80 % des morts, c’est le cadeau le plus onéreux qu’ils aient jamais reçu. »

Le récit d’Urrea est empreint du même sentiment d’inéluctabilité qui caractérise l’attitude de Bowden. Dans un précédent ouvrage, tout aussi lumineux, By the Lake of Sleeping Children (« Au bord du lac des enfants endormis »), Urrea nous emmène au cœur de la décharge municipale de Tijuana, de ses odeurs pestilentielles et de sa pourriture. Toute une communauté, qui vivote des ordures, a poussé là comme un champignon. Un jour de tempête, la décharge est inondée et les trombes d’eau érodent les rives alentour. Cercueils d’enfants improvisés, des boîtes en carton glissent et se brisent, tandis que des mouettes affamées picorent les restes. Le lac des enfants endormis. Plongé jusqu’aux genoux dans ce brouet macabre, Urrea nous provoque : « La Proposition 187 ? Un nouveau mur de Berlin à la frontière ? Les cartes d’identité californiennes ? […] Vous croyez que cela va marcher ? Vous pensez que cela a la moindre chance de marcher ? Venez nager une minute dans ce lac, et dites-moi qu’on peut laisser ces gens sur la rive. Allez-y, sautez, il vous appartient : c’est le lac Aléna ! »

Dans « L’autoroute du diable », Urrea passe au crible les principaux mythes de la frontière et révèle, sans sensiblerie mais avec compassion, comment une simple limite politique parvient à brouiller l’humanité fondamentale de tous ceux dont elle sépare et définit les vies. Il exprime une immense compassion pour les agents désabusés de la police des frontières, qui aiment appeler leurs proies tonks – le bruit d’une torche de service s’écrasant sur un crâne – mais installeront plus tard, avec leurs propres deniers, une balise de secours pour sauver la vie des futurs tonks. Parallèlement, le récit montre les douze survivants mexicains de l’expédition tragique non seulement heureux d’être en vie mais savourant les avantages et le confort offerts par le gouvernement en échange de leur coopération dans le procès d’un de leurs malheureux guides : « Les survivants étaient tout à coup devenus des narrateurs professionnels rémunérés. Dès le début de leur emploi fédéral, ils ont été nourris et logés. On leur a fourni des chaussures et des pantalons bon marché. Des tee-shirts. En mouchardant, ils ont appris qu’ils pouvaient obtenir de l’avancement. Et même une augmentation importante. Comme tous les bons bardes, ils embellirent et étoffèrent leurs récits. […] C’était la version nouveau millénaire de l’American dream. »

 

La « saison de la mort »

Si la sympathie d’Urrea va clairement aux marcheurs, il refuse d’en faire des martyrs, tout comme il rechigne à diaboliser leurs poursuivants. Il voit plutôt les uns et les autres en acteurs d’une économie mondiale dont les sinistres facteurs push (rejet du pays d’origine) et pull (attrait d’un autre pays) défient la logique des lois, des politiques et même du climat. Qu’y avait-il d’imprévisible dans le décès des « Quatorze de Yuma » ? Ils ont péri au début de ce que l’on appelle désormais la « saison de la mort », de mai à juillet, quand la température en Arizona avoisine les 40 °C. Urrea écrit : « C’est à cette époque-là que les laitues, les tomates, les concombres, les oranges et les fraises sont prêts à être cueillis ; les poulets de l’Arkansas à être plumés. Les vaches du Nebraska et de l’Iowa attendent d’être transformées en hamburgers ; et les grills des McDonald’s, Burger King, Wendy’s et Taco Bell sont prêts à faire cuire la viande hachée. Kentucky Fried Chicken attend que ses poulets plumés par des Mexicains, abattus par des Mexicains, soient frits par des Mexicains. Et le désert de l’Ouest attend, lui aussi : la température monte en flèche, c’est une véritable rôtisserie. »

La fin tragique des Quatorze de Yuma, survenue au moment où les accidents mortels de migrants atteignaient des sommets, a de nouveau attiré l’attention de l’opinion publique – du moins de ceux qui s’en soucient un minimum – sur la frontière. Ces « conséquences involontaires » de la fermeture clintonnienne – les macabres morts à la frontière et aucune diminution du nombre de passages, avec toute la mauvaise publicité que cela entraînait – ont éveillé l’espoir de voir une politique obsolète de déni remplacée par une politique plus pragmatique. Au début de 2001, les présidents George Bush et Vicente Fox, nouvellement élus, laissèrent entendre publiquement qu’un compromis historique sur l’immigration était en préparation. Pendant l’été 2001, Jorge Castaneda, alors ministre mexicain des Affaires étrangères, me déclara – ainsi qu’à quelques autres – qu’il soutenait avec assurance le « plat complet », à savoir un accord qui offrirait une voie légale aux travailleurs immigrés et « régulariserait » les millions de Mexicains travaillant et vivant déjà aux États-Unis clandestinement.

Le 11-Septembre mit fin à cet optimisme précoce, et la réforme des politiques migratoire et frontalière est redevenue un tabou politique. Du moins jusqu’en janvier 2004, quand George Bush, les yeux fixés sur un électorat latino en plein développement au moment même où son administration subissait les pressions de patrons en manque de main-d’œuvre, relança le débat. Il préconisa à nouveau un accord sur les travailleurs immigrés et suggéra fortement que quelque chose soit fait pour régulariser ceux qui étaient déjà là. Une drôle de coalition allant de John McCain à Ted Kennedy, de la Chambre de commerce à la fédération syndicale AFL-CIO, se mit en place pour soutenir l’appel à la réforme. Tous convenaient qu’il était impératif de surveiller la frontière. Mais cela ne serait possible, affirmaient-ils, que si les futurs migrants pouvaient entrer légalement et que les clandestins déjà présents pouvaient être recensés et recevoir des papiers officiels, peut-être après avoir payé une amende.

Sur quoi l’aile réactionnaire du propre parti de Bush prit l’initiative du combat politique. Pour eux, pas question d’accepter ce qu’ils appelaient une « amnistie » des clandestins, ni d’ouvrir grand la porte à d’autres migrants. Le succès des Minutemen, les beuglements de radios grandes ondes ouvertement xénophobes, y compris dans des agglomérations cosmopolites comme Los Angeles, l’émergence à la Chambre des représentants d’un groupe parlementaire marginal farouchement anti-immigration mené par le député du Colorado Tom Tancredo… tout cela annonçait une nouvelle guerre de la frontière. Bush, craignant un clivage dans ses propres rangs, fit discrètement marche arrière et laissa le champ libre au réveil du « nativisme (7) ».

Si l’on ne trouve pas de manifeste pro-immigration sur le marché, toute une panoplie d’ouvrages tire profit de la fièvre « restrictionniste ». Un livre de Jon E. Dougherty, « Clandestins. La menace imminente que pose notre frontière américano-mexicaine perméable (8) », reflète parfaitement la théorie des Minutemen selon laquelle les États-Unis se font rapidement dévorer par le Mexique, qui prépare en secret une « Reconquista » (reconquête), c’est-à-dire le retour du sud-ouest des États-Unis dans le giron mexicain. Dougherty va jusqu’à exprimer une opinion originale : les États-Unis ne sont pas vraiment un pays d’immigrés. « Malgré la diversité ethnique, écrit-il, la plupart des Américains ont leurs racines aux États-Unis, et uniquement aux États-Unis, depuis plusieurs générations. Nous n’avons jamais vécu ailleurs. Nos parents n’ont jamais vécu ailleurs. Nombre de nos grands-parents non plus. C’est pourquoi la plupart d’entre nous ont des liens culturels, spirituels et sociaux profonds avec ce pays – malgré le désir de certains de nous étiqueter selon nos origines. »

Dougherty a toutefois raison, même s’il dramatise exagérément, d’affirmer que la migration historique à laquelle nous assistons refond radicalement la culture américaine, entraînant ce que certains appellent une « los-angelisation » du pays. De plus en plus de quartiers, et même des villes entières, sont devenus majoritairement hispanophones. D’autres régions sont officiellement bilingues. Dans un certain nombre de métropoles, à commencer par Los Angeles, certaines des émissions de radio et des informations télévisées les plus suivies sont en espagnol. La salsa (sauce tomate pimentée) supplante le Ketchup au titre de condiment préféré de l’Amérique. Des quartiers à forte densité d’immigrés – surtout s’ils sont mal payés et sans papiers – deviennent des poches d’extrême pauvreté et d’importante criminalité. Une localité de la vallée centrale de Californie, où abondent les ouvriers agricoles majoritairement mixtèques [Indiens du sud du Mexique], possède le triste record national du nombre de très pauvres. Près du centre-ville de Los Angeles, un arrondissement où vivent des dizaines de milliers de Salvadoriens est l’un des quartiers les plus densément peuplés des États-Unis ; il est aussi ravagé par la drogue.

Les immigrés apportent leur force de travail, paient des impôts (non remboursables) et stimulent la consommation. Ils surchargent aussi les hôpitaux, les écoles et les prisons, induisant des frais trop lourds pour les administrations locales, guère aidées par une administration fédérale qui refuse de voir ces réalités. Les progressistes ne savent pas s’ils doivent célébrer cette diversité ou la minimiser en pensant aux répercussions. La plupart des conservateurs se sont fait une opinion, surtout ceux qui vivent le plus près de la frontière : pour eux, le flot migratoire est une réalité quotidienne qui détruit l’environnement immédiat, envahit les bourgades, piétine les champs et les barrières et engendre un sentiment général d’insécurité. « Ces réalités sont difficiles à accepter pour les Américains […] qui vivent dans les régions frontalières et en ont assez de l’invasion des immigrants et de la violence qui en découle, écrit Dougherty. Ils en ont assez des coûts. Ils en ont assez des menaces. Ils en ont assez des ordures. Ils en ont assez de la drogue. Ils en ont assez d’en avoir assez de tout. Mais, par-dessus tout, ils en ont assez d’être oubliés par les hommes politiques, les forces de l’ordre, les bureaucrates et les décideurs – dont la plupart critiquent la moindre initiative prise par les citoyens pour s’occuper eux-mêmes du problème. »

Plaques tectoniques économiques et sociales

Pour ceux qui en ont suffisamment assez pour appeler le numéro vert des Minutemen, le député républicain d’Arizona J. D. Hayworth a exposé ses propres remèdes en matière de frontière et d’immigration dans un livre intitulé « Par tous les moyens. Immigration clandestine, sécurité de la frontière et guerre contre le terrorisme (9) ». Dans ce parfait spécimen de pamphlet politique partisan, Hayworth non seulement éreinte ceux qu’il appelle les « libéraux laitue » (ceux qui prédisent une flambée des prix alimentaires si des salaires plus élevés ramenaient les Américains au travail agricole) mais demande à George W. Bush de présenter ses excuses pour avoir appelé les Minutemen des vigilantes [milices d’autodéfense]. Hayworth énonce une longue liste de solutions draconiennes : un nouveau mouvement « américaniste » pour faire de l’anglais la langue officielle, le déploiement de forces armées à la frontière, la construction d’un mur de 4 à 8 milliards de dollars du Pacifique au golfe du Mexique, l’ouverture de nouveaux centres de détention pour ceux qui sont appréhendés en train de franchir clandestinement la frontière, le retrait de la citoyenneté américaine pour les futurs « bébés ancres » (les enfants nés aux États-Unis, qui ont par conséquent la citoyenneté américaine et arriment leurs familles dans le pays), l’expulsion des diplomates mexicains qui critiquent la politique frontalière américaine, l’embauche de 10 000 nouveaux agents de sécurité pour arrêter les contrevenants sur les lieux de travail… et même l’interdiction – temporaire mais renouvelable – de l’immigration légale pour trois ans.

Cette dernière mesure radicale, punitive, affirme Hayworth, susciterait « au Mexique un mouvement de citoyens exigeant du gouvernement qu’il coopère avec les États-Unis sur la question de l’immigration clandestine ». La logique, s’il y en a une, est difficile à suivre. Le fait de resserrer le couvercle d’une cocotte-minute économique déjà sous pression pourrait-il entraîner autre chose qu’un surcroît d’instabilité, de conflits sociaux et probablement d’immigration clandestine ? La dernière fois que le Mexique a connu une révolution, 10 % de sa population s’est retrouvée aux États-Unis. Ces questions n’ont probablement pas beaucoup d’intérêt pour Hayworth, dont les idées politiques semblent davantage destinées à flatter son propre électorat qu’à affronter des problèmes complexes aux conséquences mondiales. Il ne conseille rien concernant les douze millions d’étrangers en situation irrégulière vivant déjà aux États-Unis. Il affirme de façon ridicule que les « marchés libres sont incompatibles avec l’immigration clandestine », quand l’afflux d’immigrants est en réalité presque uniquement lié au libre marché de l’emploi. Des frontières ouvertes à la circulation des capitaux seront aisément franchies par ceux qui cherchent un travail (le capital humain), avec ou sans visa.

L’approche délirante de Hayworth a pourtant dominé les débats au Congrès. Jim Sensenbrenner, autre député républicain, a réussi à faire voter par la Chambre des représentants une proposition de loi ordonnant la construction de 1 100 kilomètres supplémentaires de mur et criminalisant l’entrée ou le séjour illégal aux États-Unis (ce n’est encore qu’une infraction). La proposition de Sensenbrenner permettait également de poursuivre au pénal tout Américain qui aiderait d’une manière quelconque ou embaucherait un clandestin. Des milliers d’entreprises, de femmes au foyer et d’amateurs de jardins deviendraient ainsi de grands délinquants (10).

Depuis des décennies, notre politique en matière de frontière et d’immigration n’a fait que refléter nos peurs et nos fantasmes, et n’a pour ainsi dire pas tenu compte des réalités. La frontière entre les États-Unis et le Mexique est bien plus qu’une simple limite politique : c’est le point de rencontre instable de plaques tectoniques économiques et sociales. Faire des lois contre les séismes qui en découlent ne changera pas grand-chose.

Une chose est sûre : les camionnettes cabossées d’Altar continueront de se remplir tous les après-midi et, tous les soirs, leur cargaison humaine trouvera le moyen de franchir la frontière. Les Mexicains feront preuve d’autant d’ingéniosité pour entrer aux États-Unis que les Américains le feraient pour entrer clandestinement en Colombie-Britannique si le salaire minimum canadien était de 70 dollars de l’heure. « Rien ne change vraiment ici, me dit Charles Bowden, alors que la fraîcheur du soir tombe sur le désert de Tucson. Quand on me demande ce que sera la solution pour ici, je leur réponds : “La voici.” »

Cet article est paru dans le mensuel américain The Atlantic en mai 2006. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Illuminations mallarméennes

Dernier ouvrage de Mallarmé paru de son vivant, en 1897, Divagations est pour la première fois traduit en anglais – la seconde langue de l’auteur. Le travail « exemplaire » de Barbara Johnson est salué dans le Times Literary Supplement par Patrick McGuinness, professeur de français à Oxford. « Exemplaire » est un mot faible. Il aurait pu dire « sans exemple », tant le texte de ces essais en prose est difficile, parfois légèrement au-delà des limites du pénétrable. Exemple d’un passage réputé facile : « L’occasion de rien dire ne surgit et je n’allègue, pour la vacuité de cette étude ou de toutes, plaintes discrètes ! l’année nulle : mais plutôt le défaut préalable de coup d’œil apporté à l’entreprise de sa besogne par le littérateur oublieux qu’entre lui et l’époque dure une incompatibilité. » L’écrivain fait un usage appuyé du point d’exclamation, qu’il baptise « point d’illumination ».
Charles Maurras s’indignait : « N’est-ce pas chinois, purement ? Et de chinoiserie facile ? » Il se moquait aussi des « disciples » : « Toutes les actions de M. Stéphane Mallarmé manifestent, selon ces pieux auditeurs, un caractère d’élévation presque mystique : beaucoup l’admirent, je le sais, d’habiter Rome et de recevoir le mardi. Actions qui nous paraissent simples. Mais peut-être reçoivent-elles une vertu mystérieuse de la qualité rare de l’homme qui les accomplit. C’est peu que de pencher la tête sur l’épaule gauche. Alexandre le fit, et ce parut la marque d’une autorité surhumaine. » On songe aux disciples d’un Lacan, d’un Derrida…
À la fin de sa vie, note McGuinness sans ironie, le prestige de Mallarmé était tel qu’il avait accepté d’être critique de théâtre pour la Revue indépendante, à condition de ne pas être obligé d’aller voir les pièces. Cela n’empêche pas la partie de Divagations intitulée « Crayonné au théâtre », selon McGuinness, de compter « parmi les plus brillants écrits sur le théâtre moderne ». Mallarmé, souligne-t-il, était tout sauf le pur esprit que l’on imagine. Observateur aigu de son temps, il rassemble dans ses Divagations des pensées sur des sujets aussi divers que l’anarchisme, les bulles financières ou le progrès. Divagations témoigne du « profond engagement du poète dans le monde qui l’entoure ». Mallarmé n’avait-il pas milité pour un impôt sur les livres, destiné à créer des prix et des bourses pour les jeunes auteurs ?

Stéphane Mallarmé, Divagations, Belknap Press, 2009 (disponible aux éditions Gallimard en collection Poésie ou dans La Pléiade

Entretien avec Tzvetan Todorov : « Vivre derrière un mur vous déforme de l’intérieur »

Tzvetan Todorov est historien et essayiste, directeur de recherche honoraire au CNRS. Il est l’auteur, récemment, de La Peur des barbares (Robert Laffont, 2008) et de La Signature humaine (Seuil, 2009). Il est membre du comité éditorial de Books.

 

Depuis la chute du mur de Berlin, en 1989, de nombreux murs destinés à séparer des populations ont été construits ou sont en construction dans le monde. Ces murs ne témoignent-ils pas tous, d’une manière ou d’une autre, de cette « peur des barbares » qui fait le titre de votre dernier livre ?

À vrai dire, je ne suis pas sûr que nous ayons intérêt à unifier toutes les questions posées par les différents murs qui, ici ou là, séparent les populations entre elles. L’identité matérielle de l’objet recouvre des fonctions très variées. Le mur de Berlin, pour commencer par lui, appartient à une catégorie rare. Alors que la plupart des murs ont pour objectif d’empêcher que les étrangers pénètrent dans le pays, il visait au contraire à empêcher les habitants du pays d’aller à l’étranger. Ce mur était la partie matérialisée, palpable, du rideau de fer, une enceinte de prison érigée par les gouvernements communistes pour que leurs peuples ne puissent s’enfuir. Il ne servait pas à protéger les habitants mais à les enfermer.

Une autre catégorie de murs, bien représentée, est celle des murs frontières entre des pays qui ont été en guerre. C’est le cas, de nos jours, des clôtures qui séparent les deux Corées, l’Inde et le Pakistan au Cachemire, ou les parties grecque et turque de Chypre. Les batailles ont cessé, mais la paix n’a pas pu être établie, chacun s’abrite donc derrière une barrière infranchissable.

Tous les autres murs, cependant, ne reflètent-ils pas la peur du barbare, voire simplement celle de l’autre ?

Les murs de protection sont en effet beaucoup plus répandus. Ils jouaient un rôle particulièrement important dans le passé lointain, à l’époque où détruire un mur était une entreprise ardue. D’où le mur d’Hadrien protégeant l’Empire romain ou la muraille de Chine, ou encore les fortifications autour des villes médiévales. Ces murs-là, servant la défense militaire, ont été progressivement abandonnés car le progrès technique – les explosifs – les a rendus inefficaces.

Une nouvelle espèce de mur est apparue depuis quelques décennies, et elle est particulièrement caractéristique de notre temps : c’est le mur anti-immigrés, destiné à empêcher les pauvres d’entrer dans les pays riches pour y gagner mieux leur pain et y vivre plus décemment. Le plus spectaculaire, construit entre les États-Unis et le Mexique, coupe le continent en deux. De manière beaucoup plus ponctuelle, il y a la barrière autour des enclaves espagnoles en Afrique du Nord, Ceuta et Melilla.

À ce tableau il faut encore ajouter des murs de moindres dimensions destinés à protéger un quartier, pour des motifs militaires (ainsi la Zone verte, à Bagdad) mais aussi en raison de la crainte née de la proximité d’un quartier pauvre et mal famé, comme à Padoue. Les clôtures de protection érigées autour de certaines résidences de luxe constituent une variante intéressante de cette dernière catégorie : ce sont des ghettos dorés, où les habitants ont eux-mêmes choisi de s’enfermer.

Pourquoi n’avez-vous pas mentionné le mur dont on parle le plus souvent, celui qu’Israël bâtit en Cisjordanie ?

C’est que ce mur-là ne ressemble à aucun autre, en ce qu’il remplit plusieurs fonctions à la fois. C’est, tout d’abord, et officiellement, une barrière de protection contre les attentats commis par des combattants venus de Palestine. On peut bien sûr regretter qu’aucun autre moyen n’ait été trouvé pour surmonter le différend entre les deux populations, mais on doit aussi constater que, depuis la construction, les attentats ont diminué de 80 %. Cela dit, son rôle ne se limite pas à cela. En effet, il n’est pas bâti sur la frontière entre les deux territoires, ce qu’on appelle la « Ligne verte », mais sur des terres palestiniennes, empiétant sur elles parfois de quelques dizaines de mètres, parfois de dizaines de kilomètres. Ce mur, bâti en dur, remplace donc l’ancienne frontière (les Palestiniens n’ont pas le droit d’aller sur leurs terres de l’autre côté) ; sa deuxième fonction est d’annexer une partie du territoire palestinien. Mais ce n’est pas la dernière. Car la construction de ce mur est indissociable d’une politique d’occupation des terres, qui consiste à rattacher à Israël les colonies établies à l’intérieur de la Palestine, par le moyen de routes réservées, de séparations et de contrôles. Les différents morceaux du territoire palestinien, où les habitants ont le plus grand mal à communiquer entre eux, ressemblent désormais aux bantoustans créés en Afrique du Sud au temps de l’apartheid. Ce qui ne devait être qu’un mur de protection est devenu parallèlement, vu du côté opposé, un mur d’enfermement, un mur de prison. Il a donc aussi une fonction politique : rendre irréalisable la formation, aux côtés d’Israël, d’un État palestinien souverain et vivable.

Un mur visible n’est parfois que la partie en « dur » d’un mur moins spectaculaire (une frontière), voire d’un mur virtuel. Ainsi les murs érigés dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla sont un point de fixation de ce que les Européens de l’Est appellent le « mur de Schengen », dispositif visant à contrôler l’immigration en Europe. Les murs virtuels ne jouent-ils pas un rôle aussi important que les murs visibles ?

Les murs invisibles, ce sont les frontières qui se voudraient infranchissables ; elles sont beaucoup plus longues que les murs en briques, en pierres ou en métal. C’était déjà le cas autour du bloc soviétique avant 1989 : le mur de Berlin n’était qu’un petit fragment du rideau de fer, qui, pour être invisible, n’en était pas moins imperméable. À l’époque où je vivais en Bulgarie (jusqu’en 1963), aucun habitant ne pouvait traverser ce rideau sans autorisation : les patrouilles des frontières tiraient à vue. Toutes les nouvelles venant de l’autre côté étaient contrôlées. Il était inconcevable de téléphoner à l’étranger, on ne pouvait lire de presse occidentale que communiste (et encore), les stations de radio étrangères étaient brouillées quand elles émettaient en bulgare.

Les petits murs entourant Ceuta et Melilla sont prolongés par d’autres moyens. Pourquoi construire un mur quand votre territoire est bordé par la mer ? De même, les États-Unis ne doublent pas de murs leur frontière avec le Mexique quand ils peuvent compter sur le Rio Grande ou les déserts d’Arizona pour décourager les candidats à l’immigration. Les Africains qui cherchent à entrer en Europe essaient aujourd’hui d’aborder dans les îles : les Canaries, Malte, Lampedusa. Plus que dans la construction de murs, les États européens investissent dans les appareils de surveillance, avions et bateaux, radars et détecteurs infrarouges. Les contrôles minutieux faits à l’aéroport de Roissy participent également de ce mur invisible. Mais si l’immigration venue de l’Est, à travers la Turquie, l’Ukraine, la Biélorussie ou la Russie, devenait plus intense, du côté donc où l’Europe n’est pas entourée de mers, il n’est pas exclu que nous assistions à la construction de nouveaux murs matériels, de nouveaux barbelés.

N’est-il pas curieux de voir s’ériger ces murs réels et virtuels, alors même que nous vivons, par excellence, le temps de la « mondialisation » ?

Parmi toutes les catégories dont nous venons de parler, une seule est exclusivement moderne : les murs anti-immigrés. Or ceux-ci sont consubstantiels à la mondialisation : il n’y a là aucun paradoxe. Autrefois, le paysan du Mali ne faisait pas le projet d’aller à Paris, et celui du Honduras ne songeait pas à s’installer à Los Angeles : ils ne savaient pas que ces lieux existaient. Il a fallu que se produise la remarquable interconnexion actuelle des différentes parties du monde pour que naisse le rêve. De nos jours, les produits fabriqués au Nord circulent librement au Sud, et plus encore les informations et les images. Les murs anti-immigrés sont la réaction des riches aux conséquences de la mondialisation sur les pauvres.

Cette réaction, cette nouvelle « peur des barbares », est regrettable. Elle est inefficace, en ce qu’elle agit contre les effets sans se préoccuper des causes. Or la cause est claire : c’est la différence dans la rétribution du travail, qui va, entre le Sud et le Nord, de 1 à 10 ou de 1 à 100. Tant que cette disparité subsistera, les pauvres essaieront, par tous les moyens, de venir chez les riches car c’est leur seule chance de survie. Ils seront prêts à prendre tous les risques – marcher pendant des semaines dans le désert brûlant, être ballottés des jours et des jours par les vagues dans des embarcations de fortune… D’autant qu’ils y jouent aussi leur honneur : ces hommes se sentent obligés de trouver de quoi nourrir leurs femmes et leurs enfants restés au pays. S’ils ne peuvent passer par une voie, ils en explorent une autre, plus dangereuse pour eux mais aussi, à terme, pour nous, en raison du surcroît de ressentiment qui en résulte. Il faut donc tout faire pour aider à élever le niveau de vie chez eux, parce que c’est dans notre intérêt : qu’on le veuille ou non, nous habitons le même monde. Ce ne sera pas simple (la corruption règne souvent parmi les élites dirigeantes des pays pauvres), mais cela vaut la peine d’essayer. L’argent que nous dépensons pour la surveillance des frontières et l’érection de murs serait bien mieux investi dans la coopération.

De plus, il faut tenter de changer notre rapport aux étrangers. S’ils pouvaient circuler plus librement, ils retourneraient plus souvent dans leur pays d’origine et le feraient profiter des connaissances acquises ailleurs. Ceux qui restent ne menacent pas notre survie : l’identité culturelle d’un peuple n’a jamais été immuable, seules les civilisations mortes ne changent plus. Et l’Europe vieillissante a besoin d’un apport de population jeune et active.

Un travail important doit donc être mené, de coopération avec les autres quand ils sont chez eux, d’intégration quand ils s’installent chez nous – car la mondialisation est un mouvement irréversible. Une action commune devrait être engagée au niveau de l’Union européenne, en espérant que ses peuples cessent de prêter une oreille complaisante aux populistes d’extrême droite qui prospèrent ici ou là. Y compris en France, comme en témoignent son inénarrable ministère de l’Identité nationale et sa législation qui veut transformer en crime la non-délation et l’hospitalité.

À lire l’histoire longue, on voit que les murs sont destinés à tomber, comme celui de Berlin, à être contournés, comme la ligne Maginot, ou à perdre leur raison d’être, comme la muraille de Chine. Y voyez-vous une raison d’être optimiste sur le sort des murs actuels ?

Savoir que tous les murs sont destinés à tomber un jour est une maigre consolation pour ceux qui en souffrent. Il faut mesurer leur impact à l’aune de l’existence humaine, non à celle de l’histoire, encore moins à celle de l’érosion naturelle. Le mur de Berlin est tombé quarante-quatre ans après que l’Union soviétique eut installé le rideau de fer autour de ses conquêtes de la Seconde Guerre mondiale. Quarante-quatre ans d’étouffement à l’intérieur d’une prison à ciel ouvert. Or chacun de nous n’a qu’une seule vie ! On ne peut faire comme si la prison n’existait pas et vivre en attendant le changement – d’autant moins que l’ordre établi nous semblait, à nous qui le subissions, bâti pour durer des siècles. De plus, grandir derrière les murs vous déforme de l’intérieur, vous finissez par oublier qu’il existe un en-dehors de la prison ; ou, plus rarement, vous nourrissez une telle haine de la prison qu’elle envahit votre être, vous perdez tout sens des nuances et ne voyez autour de vous que du noir et du blanc. Pas de quoi se rassurer donc : les murs, même mortels, vivent plus longtemps que les personnes.

Tous ces murs dont nous parlons, réels ou virtuels, symbolisent toujours la peur de l’autre. Celle-ci ne fait-elle pas partie de ce qu’on appelle le propre de l’homme ? L’humanité n’est-elle donc pas condamnée à ériger des murs ?

Ce qui est le propre des communautés humaines, mais aussi de celles que forment les animaux supérieurs, est qu’elles établissent des relations avec des communautés étrangères de la même espèce ; la peur est l’une des réactions possibles dans ces circonstances, mais c’est loin d’être la seule. Lorsque deux groupes humains entrent en contact et que leurs intérêts divergent, ils peuvent, certes, choisir la séparation : soit la fuite, soit l’érection d’un mur. Ils peuvent aussi, et c’est encore pire, se lancer dans une guerre dont l’issue serait l’extermination de l’adversaire ou sa complète soumission (imposer une relation hiérarchique permet en effet d’arrêter la guerre). Mais, à partir de la même divergence d’intérêts, ils peuvent aussi s’engager dans une négociation, ce qui implique des concessions réciproques des deux parties. La négociation prend mille et une formes, qui ont en commun d’éviter les solutions extrêmes de la rupture, de la guerre ou de la soumission. Plus que la peur de l’autre, la négociation est le propre de l’espèce humaine, car elle présuppose l’usage du langage et une prise en compte de la dimension temporelle, du passé comme de l’avenir. C’est ce que la grande ethnologue et historienne française Germaine Tillion appelait une « politique de la conversation ». C’est aussi celle que défend, dans ses discours, l’actuel président des États-Unis, Barack Obama ; il faut espérer que ses mots seront bientôt suivis par des actes.

Propos recueillis par Books.

Ukraine – No porno

À Kiev, en février dernier, la Commission nationale des experts pour la protection de la moralité publique a interdit à la vente « La femme de ses rêves », dernier roman d’Oles Oulianenko, l’un des écrivains ukrainiens contemporains les plus renommés, lauréat du prestigieux prix Chevtchenko. Créée en 2003 à l’occasion de l’entrée en vigueur de la loi « sur la protection de la moralité publique », la Commission autorise ou non « la distribution de tout produit imprimé à caractère sexuel ou érotique et définit, le cas échéant, les conditions de vente de ces produits », précise la loi ukrainienne.

Dans son rapport concernant « La femme de ses rêves », la Commission qualifiait l’ouvrage de « produit pornographique », servi par « la puissance expressive d’un écrivain capable d’éveiller chez le lecteur les instincts les plus bas ». Le roman, rapporte Gazeta, explore « le quotidien sordide d’un ancien général, ex-collaborateur du KGB, qui, après le suicide de sa femme, réalise ses fantasmes sexuels ». Publié fin 2008, le livre, dont 5 000 exemplaires s’étaient déjà vendus selon les déclarations faites par l’auteur au site d’information Slobodanews.ru, a dès lors été retiré à la vente. « Mes précédents romans étaient bien plus “amoraux” que celui-ci. Dofin Satany [« Le dauphin de Satan »] avait été condamné par l’Église orthodoxe, mais c’est la première fois qu’un de mes ouvrages est censuré en Ukraine », a expliqué Oles Oulianenko.
Écrivain controversé, « anarchiste » pour les uns, « postmoderniste » pour les autres, Oulianenko est célèbre pour sa manière noire et pessimiste de dépeindre une société ukrainienne déprimée et corrompue. La journaliste Tatiana Trofimenko avait fortement critiqué « La femme de ses rêves » sur le site d’actualité Mediaport.ua, mettant en cause non seulement les scènes de sexe très crues qu’on y trouve, mais aussi l’atmosphère trash du roman, où « l’auteur semble obsédé par la défécation et multiplie les scènes de violence ».

En juillet dernier, l’Ukraine a encore radicalisé sa législation contre la pornographie. Le président Viktor Iouchtchenko a signé le décret d’application d’une nouvelle loi interdisant, explicitement cette fois, la publication et la possession de tout document à caractère pornographique (sans définir la notion), avec des peines pouvant aller jusqu’à trois ans de prison.

Israël – Palestine : derrière les hautes dalles de béton

Bon. Soyons sérieux. Réfléchissons à ce qui suit.

De grâce : considérez la situation, considérez la désespérance, considérez la profondeur du désespoir. Un pays en est arrivé au point où 84 % de sa population est favorable à la construction d’un mur le long de ses frontières.

Avez-vous jamais entendu parler d’une chose à laquelle seraient favorables 84 % d’une population ? Et pourtant, c’est bien cela, plus des quatre cinquièmes d’une nation – vous rendez-vous compte ? – disent quelque chose de tout à fait bizarre. Le mur de Berlin a été construit pour maintenir les gens à l’intérieur. Celui-là, expliquent-ils, a été construit pour maintenir les gens à l’extérieur.

Vous pourrez appeler ça « une situation extraordinaire. » Car il est difficile de la considérer comme normale. C’est le mot, d’ailleurs, que l’on entend tout le temps au Moyen-Orient. « Normal. » Les Palestiniens demandent : « Quand aurons-nous une vie normale ? » Et les Israéliens font de même. En effet, l’État a été fondé en 1948 avec pour principale ambition d’être normal, d’être un pays aussi normal qu’un autre. Les Palestiniens appellent la fondation d’Israël la nakbah : la catastrophe. Et aujourd’hui, soixante ans plus tard, Israël estime, si l’on en croit l’opinion fréquemment exprimée par la majorité de la population, avoir besoin d’un mur.

Sauf, bien sûr, qu’ils n’appellent pas ça un mur. Ils appellent ça une clôture.

C’est l’une de ces choses – il y en a beaucoup ces temps-ci, vous ne trouvez pas ? Je pense à l’avortement, ou à la résistance armée – où les mots que vous utilisez – pro-vie/pro-choix, terroriste/combattant de la liberté – disent au monde votre manière de penser. Les mots deviennent des drapeaux, ils indiquent de quel côté vous vous rangez. Dans le cas présent, littéralement. Les Israéliens l’appellent le gader ha’harfrada, ce qui signifie en hébreu « clôture de séparation ». Les Palestiniens ne l’appellent pas comme ça. Pas du tout. Ils l’appellent le jidar al-fasl al-‘unsuri, ce qui en arabe veut dire « mur de ségrégation raciale ».

Bon. Examinons les choses calmement, voulez-vous ? Si j’utilise un mot ou un autre, pardonnez-moi, cela n’implique pas que je suis partisan. J’ai des accointances des deux côtés de la clôture et des deux côtés du mur. « Je hais le mur », disent mes amis israéliens. « Je regrette qu’il existe. » « J’ai honte du mur. » « Je fais des détours de plusieurs kilomètres en voiture pour ne pas le voir. Mais il a fait ses preuves ! 80 % des attaques contre Israël ont cessé. Ont été empêchées. Et vous voudriez que je ne sois pas content ? »

 

2 millions de dollars par kilomètre

 

Fort bien. Je vais essayer de raconter l’histoire du mur.

Le 1er juin 2001, neuf mois après le début de la deuxième Intifada, un kamikaze palestinien nommé Saïd Hotari pénétrait en Israël depuis la Cisjordanie, et se faisait sauter à l’entrée du Dolphinarium, une discothèque située sur la plage de Tel-Aviv, tuant vingt et un civils, pour la plupart des lycéens. Cent trente-deux autres personnes étaient blessées. En réaction au massacre, un mouvement parti de la base, baptisé « Une clôture pour la vie », se développa dans la société israélienne. Les membres du mouvement soutenaient, comme le Premier ministre Yitzhak Rabin dix ans plus tôt, que la seule façon de protéger le pays contre les infiltrations des terroristes consistait à s’isoler des territoires palestiniens, de supprimer les points de friction entre les deux communautés. Mais la séparation ne devait pas être une tactique purement militaire. Non, avant d’être assassiné par l’un de ses compatriotes, Rabin avait proposé quelque chose de beaucoup plus radical. « Nous devons décider d’une séparation qui serait une philosophie. »

Nous y voilà. Ce n’est pas seulement un mur. Un mur serait un fait. Mais ce mur est une philosophie, ce qu’un observateur a appelé « un message politique signifiant qu’on arrête de discuter ».

La construction a commencé en 2002. Le plan initial prévoyait que la clôture s’étende sans discontinuer sur 780 kilomètres, la longueur totale de la frontière orientale d’Israël. On estime actuellement qu’elle sera achevée vers la fin de l’année 2010. D’une largeur variant de 30 à 150 mètres, le coût de cet assemblage de tranchées, clôtures électroniques, fossés, miradors, dalles de béton, postes de contrôle, chemins de garde et rouleaux de fil de fer barbelé est évalué à pas moins de 2 milliards de dollars, soit plus de 2 millions de dollars par kilomètre. Quelque 35 hectares de serres et 39 kilomètres de conduites d’irrigation ont déjà été détruits du côté palestinien. Plus de 1 480 hectares de terres palestiniennes ont été confisqués – parfois pour que le mur puisse passer à plusieurs mètres de villages et hameaux palestiniens. Déjà, 102 000 arbres ont été abattus pour faire place nette sur son tracé.

C’est là, m’a confié un ami israélien, un aveu d’échec. « L’histoire n’a pas suivi le cours que nous aurions pu souhaiter. » Ou, pour dire les choses autrement, plus tard le même soir, après quelques verres pris dans l’un de ces grands hôtels du front de mer qui commencent à faire ressembler le quartier Bauhaus de Tel-Aviv à la Floride : « On doit se demander : je ne suis pas sûr que Ben Gourion serait ravi. »

Dès le début, le tracé exact du mur a été controversé. Le trajet le plus évident aurait été d’épouser la frontière internationale établie en 1949 entre Israël et la Jordanie et connue de toutes les parties sous le nom de Ligne verte. Mais, en réalité, 85 % du tracé projeté passe à l’intérieur de la Cisjordanie. La clôture serpente et ondule, s’écartant par endroits de la Ligne verte de deux cents mètres seulement, mais s’en éloignant ailleurs de plus de vingt-deux kilomètres, quand elle pénètre à l’intérieur des terres pour enserrer et protéger les colonies israéliennes implantées très avant dans les territoires occupés. Parfois, elle englobe des terres agricoles et des puits palestiniens, empêchant les paysans d’accéder à leurs propres champs. À terme, environ 140 200 colons israéliens vivront entre la clôture et la Ligne verte, et 93 000 Palestiniens se retrouveront du mauvais côté du mur.

 

 

Le crime parfait

Pour cette raison, la clôture est considérée par ses détracteurs non pour ce qu’elle prétend être – une mesure de sécurité –, mais comme une spoliation de terres, le tracé d’une frontière de fait ; une tentative, à l’instar de l’expansion régulière des zones de Jérusalem sous contrôle israélien, de « changer les réalités sur le terrain », comme on appelle cela. Dès le début de la campagne, les partisans d’« Une clôture pour la vie » avaient tenu à souligner que le mur devait être une barrière, non une frontière. Elle ne devait pas être utilisée comme une tactique de marchandage lors d’une éventuelle future négociation d’un accord final sur le statut de la Palestine. Mais même les Israéliens ont eu des doutes sur cette intention. Avant de quitter ses fonctions, le Premier ministre Ehud Olmert a reconnu que, s’il était resté au pouvoir, il se serait efforcé de fixer les frontières permanentes d’Israël à l’horizon de l’année 2010 – et que la frontière « aurait couru le long ou très près de la barrière ».

Même ses plus ardents partisans reconnaissent qu’elle est, comme le blocus de Gaza, source de désagréments considérables pour les Palestiniens. Mais ils font valoir, pour reprendre les termes de l’un d’entre eux, que « les morts des Israéliens causées par la terreur sont définitives et irréversibles, alors que les difficultés auxquelles sont confrontés les Palestiniens sont temporaires et réversibles ». La Cour internationale de justice de La Haye est d’un autre avis. Le 9 juillet 2004, elle s’est prononcée à quatorze voix contre une en ces termes : « L’édification du mur qu’Israël, puissance occupante, est en train de construire en territoire palestinien occupé […] [est] contraire au droit international. Israël est dans l’obligation […] de cesser immédiatement les travaux d’édification, […] de démanteler immédiatement l’ouvrage situé dans ce territoire, […] de réparer tous les dommages causés par la construction du mur… »

« C’est comme d’enfermer quelqu’un dans une cage et d’invoquer, quand il se met à crier ainsi que le ferait n’importe quelle personne normale, sa réaction violente pour justifier a posteriori le fait de l’avoir mis en cage, explique le professeur Sari Nusseibeh de l’université Al-Qods, avec un art consommé de la formule. Le mur est le crime parfait, car il crée la violence que sa construction était censée prévenir. »

Pour vous donner une idée de la chose, je me suis mis en route un matin pour Ramallah. Ramallah héberge l’Autorité palestinienne, qui contrôle la Cisjordanie – par opposition au Hamas, sorti vainqueur des urnes en 2006. Ramallah est une ville de gouvernement, et, comme toutes les villes de gouvernement – comme Washington, comme Canberra –, elle est un peu morne, un peu ennuyeuse. Ce jour-là, je suis parti avec deux amis : l’un vient de Londres ; l’autre, à qui appartient la voiture et sa précieuse plaque minéralogique, est Palestinien. La veille au soir, dans un faubourg de Jérusalem, j’avais pris le thé avec un intellectuel israélien qui avait dégagé ce qu’il considère comme le paradoxe caractérisant Israël : aux yeux du monde, le pays paraît puissant et agressif, mais à ses propres yeux, il est faible et vulnérable.

Israël, dit-il, n’a aucune confiance en sa propre survie : « Les Israéliens ont un sens très précaire de l’avenir, dit-il. C’est incroyable, mais le pays lui-même se sent encore provisoire. De quel autre État peut-on en dire autant ? Quand je me rends en Grande-Bretagne, je constate que les gens font des projets pour 2038, qu’il y aura telle voie ferrée ou tel aéroport. Aucun Israélien ne fait des projets aussi lointains sans un pincement au cœur – une façon de se demander si nous serons seulement encore là. Nous paraissons si forts de l’extérieur, nous avons une telle armée, une telle quantité d’armes nucléaires, nous sommes si certains de notre expansion… Pourtant, de l’intérieur, nous ne ressentons pas les choses ainsi. Nous avons la sensation que notre existence n’est pas garantie. On pourrait dire que nous avons importé de Diaspora la maladie juive – une conscience aiguë du déracinement, une aptitude à s’adapter et “faire avec”, mais pas à s’établir durablement. Après soixante ans, Israël n’est pas encore un foyer. »

Le lendemain, j’ai repensé à ses mots – un peuple en sûreté, mais vivant dans l’insécurité ; fort, mais rempli d’incertitudes – quand nous sommes arrivés tous les trois à un barrage sur une route menant à la partie palestinienne de la Cisjordanie, non loin de Jérusalem. C’est un endroit poussiéreux, sans intérêt particulier, au milieu de nulle part – plus exactement, il serait sans intérêt si un alignement de hautes dalles de béton ne se dressait sur notre gauche. Le mur. Bien que la route ne le traverse pas, nous sommes obligés de nous arrêter. Nous rejoignons ainsi une longue file de voitures qui, nous dit-on, sont là depuis un quart d’heure. Les conducteurs ont coupé leur moteur et sont assis sur le toit ou le capot, fumant une cigarette et bavardant. Oui, c’est ce qui arrive chaque jour. Un événement quotidien. Pour ceux qui font l’aller-retour entre les villes de Cisjordanie plus d’une fois par jour, l’événement est plus d’une fois quotidien. Les soldats ne laissant passer les voitures que dans un sens à la fois, nous restons assis pendant encore vingt minutes, des véhicules venant vers nous de la direction opposée ; puis, très lentement, insolemment, les Israéliens, armés de mitraillettes, se transportent de notre côté, et, sans raison, commencent à nous laisser passer.

 

Des postes de contrôle par centaines

Je dis « sans raison », mais il y en a probablement une. Et personne n’ira imaginer qu’elle a le moindre rapport avec la sécurité – puisque la route ne mène pas à Israël proprement dit, et qu’aucun soldat ne prête une attention particulière aux voitures elles-mêmes. Et puis, la route est vide dans les deux sens, et le barrage ne manque pas d’hommes. Pourquoi, alors, les soldats israéliens perdent-ils leur temps à retenir une file – qu’ils pourraient parfaitement laisser passer – alors qu’ils laissent avancer l’autre ? Pourquoi font-ils ça ? La réponse paraît claire. Ils le font parce qu’ils le peuvent. Pour ceux qui attendent, le message implicite est : « Si nous décidons de vous retarder, nous le ferons. Nous avons le droit de vous retarder. Nous avons le droit de rendre votre vie absurde. »

Quand nous redémarrons, retardés, je ne peux m’empêcher de repenser au célèbre écrivain à qui j’ai rendu visite dans ce faubourg de Jérusalem, à la somptueuse lumière du soir, au thé, aux délicieux biscuits faits maison, au calme profond de sa villa enfouie sous la verdure. « Nous paraissons forts, mais nous nous sentons faibles. » Est-ce donc la raison du harcèlement, de ce harcèlement parfaitement vain, de cette insistance gratuite à rendre la vie quotidienne aussi frustrante que possible ? De ce que les Palestiniens appellent leur châtiment collectif ? Comment, vous demandez-vous, les Palestiniens peuvent-ils savoir que les Israéliens se sentent faibles, quand la seule chose qu’ils peuvent voir, ce sont des Israéliens recourant à la force ? En juin 2007, quand Tony Blair a représenté la communauté internationale au Moyen-Orient en tant qu’émissaire du « Quartet (1) », il y avait 521 postes de contrôle en Cisjordanie. Aujourd’hui, on en dénombre 699.

Une autre chose qu’a dite mon ami israélien : « L’occupation les avilit. Mais elle nous avilit nous aussi. »

« Nous avons besoin d’un mur parce que nous voulons une vie normale », entend-on d’un côté. « Notre vie ne sera jamais normale tant qu’il y aura un mur », entend-on de l’autre. Telle est la situation, ou du moins c’est ainsi qu’elle m’apparaît. Les Premiers ministres israéliens arrivent au pouvoir en faucons, promettant des mesures de sécurité drastiques et un accroissement des dépenses militaires. Ils le quittent convaincus que l’occupation n’est pas viable – qu’occuper à jamais un autre peuple a un coût insupportable. « Une nouvelle génération d’Israéliens a grandi, m’a-t-on dit partout. Ils sont plus cosmopolites. Ils voyagent dans le reste du monde. Oui, ils sont attachés à Israël, ils sont émotionnellement attachés à sa survie. Mais, d’un autre côté, ils veulent une bonne raison de vivre ici plutôt qu’en Californie. Si nous ne pouvons par leur en donner une, ils iront ailleurs. » L’idéalisme socialiste ayant présidé à la fondation d’Israël est depuis longtemps révolu. Il a cédé la place à un pragmatisme froid. Mais si c’est du pragmatisme froid que vous voulez, des plages et des mitraillettes, vous en trouverez partout dans le monde. Qu’est-ce qui incitera les jeunes à choisir de vivre en Israël ?

Certes, les esprits religieux connaissent la réponse à cette question (le simple fait de la poser les offense), mais qu’en est-il des laïcs ? Et c’est la même chose de l’autre côté – la peur d’un islamisme en plein essor poussant les Palestiniens ouverts à des compromis auxquels ils étaient jadis moins disposés. Dans la conversation, les Palestiniens de Cisjordanie n’ont pas la générosité facile des Israéliens ; après tout, ce n’est jamais le cas des peuples occupés, n’est-ce pas ?

Le ton est différent. Il n’en reste pas moins que la montée du Hamas a affecté tout le monde. Son ascendant à Gaza doit autant au rejet de la corruption de l’OLP qu’à un quelconque enthousiasme pour ses méthodes. Ainsi – comme les braves socialistes anglais qui ne disaient jamais du mal de l’Union soviétique devant des étrangers –, de nombreux Palestiniens ne sont guère diserts sur le Hamas. Ce serait déloyal. Mais on trouve également peu de gens en Cisjordanie qui le défendent ouvertement.

 

 

À la recherche de Naplouse

 

Peu auparavant, nous nous étions rendus dans une soirée à Ramallah. Un invité m’avait décrit une technique de torture qu’utilise le Hamas contre les habitants de Gaza soupçonnés d’être des informateurs : « On montre à la victime un mur sur lequel un escalier est dessiné, et tout en haut, le dessin d’une bicyclette. La victime reçoit alors l’ordre d’aller chercher la bicyclette. Elle répond qu’elle ne peut pas attraper la bicyclette, puisqu’il s’agit d’un dessin. On lui dit alors que s’il ne descend pas la bicyclette au bas des marches, il sera battu. “Mais je ne peux pas l’attraper, c’est un dessin !” »…

« D’accord, mais qu’est-ce que cela prouve ? » C’est la question que je me pose comme nous continuons à rouler. Le Hamas n’est pas très sympathique. Vous ne seriez pas sympathique si vous viviez en permanence sous état de siège. Mais l’ingéniosité de la torture me fait froid dans le dos. C’est si bien étudié, je dirais même si intellectuel, de demander à quelqu’un d’aller arracher un dessin de la surface d’un mur. Est-ce le cœur de notre problème ? Autant de pensée investie dans un simple moyen de torture ?

J’ai besoin de connaître la réponse, car nous nous dirigeons à présent vers Naplouse. Mais nous ne pouvons pas emprunter la route goudronnée, les Israéliens en contrôlant les accès (2). Les soldats nous ont déjà fait faire demi-tour deux fois. Chaque fois, nous prenons une nouvelle direction, gravissons les collines, retrouvons notre chemin après de nombreux détours, toujours en quête de l’unique route non gardée, mais interdite, qui mène à l’arrière de la ville.

Et à chaque fois, au sommet de chaque colline, apparemment, encore une autre colonie israélienne.

De nouveau, je me rappelle ma visite d’hier, et l’exaspération de l’écrivain israélien : « Il n’y a que deux cent cinquante mille colons, disait-il. Ils ne représentent rien. C’est l’équivalent d’une ville israélienne moyenne. Et 75 % d’entre eux ne sont pas là par conviction religieuse. Ils sont là parce qu’ils sont payés pour cela. Les logements sont bon marché et les écoles de bonne qualité. Payez-les un peu plus et ils partiront. » « Et pourtant, confiait-il amer, depuis quarante ans, le débat national s’est focalisé sur le sort de cette poignée de gens. Il est temps de passer à autre chose. »

Il avait accompagné ces paroles d’un geste de la main, comme pour dire : « Oh ! oubliez les colons, on réglera le problème. » Mais ce n’est que lorsque vous voyagez en Cisjordanie, ce n’est que lorsque vous regardez autour de vous, ce n’est que lorsque vous voyez où se trouvent les colons – vous êtes littéralement cerné – que vous vous dites : « Je ne suis pas sûr que ce soit aussi simple. » Parce que, voyez-vous, votre regard se porte sur le sommet de cette colline, puis sur la suivante, puis sur celle qui se trouve encore derrière, et il n’y a même pas de maisons, juste des caravanes, les caravanes étant posées là pour « planter » une nouvelle communauté et, mission à peine accomplie, partir en planter une autre. On appelle cela des colonies, mais en fait, ce sont des « plantations ».

 

La camaraderie de l’occupation

 

J’ai éprouvé le même sentiment à Jérusalem. Jérusalem était jadis la capitale spirituelle – après tout, c’était là l’objet même de la dispute. On pouvait le sentir, à chaque coin de rue, on pouvait sentir l’histoire ; mais aujourd’hui, avec cet horrible mur, avec ces constructions à perte de vue et la profanation du paysage – je veux dire, qu’est-ce qui se passe ? Ne sont-ils pas en train de détruire ce qui rendait précisément la ville si précieuse ? Ne sont-ils pas en train de tuer cela même qu’ils adorent ? À moins que ce ne soit mon problème ? Ne suis-je qu’un Occidental décadent ne pouvant s’empêcher de penser que la spiritualité a quelque chose à voir avec la beauté ? Jérusalem était belle. Elle ne l’est plus. En ce qui me concerne, je pense que Jérusalem est massacrée – et comment peut-il en être autrement ? Un grand mur de béton se dresse à côté d’elle. Mais c’est vrai, Jérusalem n’a jamais été conçue pour moi. Elle a été conçue pour des croyants.

Donc – regardez de nouveau, regardez les collines, et vous pourrez voir pourquoi les Palestiniens considèrent les colonies non comme un phénomène religieux, mais comme un réseau de contrôle. Parce que c’est à cela qu’elles ressemblent. Elles nous surveillent. En attendant… nous sommes complètement perdus. Il y a de la forfanterie palestinienne dans l’air, plus exactement sur ma droite, mon ami se vantant de « connaître le chemin. » En fait, il n’en est rien. Un homme grand, mince comme un fil, avec une moustache et une cigarette – une sorte de George Orwell oriental –, sort opportunément de sa Volkswagen. « Vous voulez entrer dans Naplouse ? » dit-il, en éclatant de rire à la vue de notre désarroi, comme s’il rencontrait le problème cinq fois par jour. « Je vais vous faire entrer dans Naplouse. Suivez-moi. » Et le voilà parti, joyeux, pétant des gaz d’échappement. C’est la camaraderie de la route, la camaraderie de l’occupation, l’impossibilité de la vie quotidienne transformée en humour de survivants. Encore quelques chemins de terre, puis nous tournons à un coin de rue, et, vous ne me croirez pas, c’est Naplouse ! Un voyage de trois quarts d’heure a pris trois heures, mais ce n’en est pas moins Naplouse.

Naplouse, la cité du tombeau de Joseph et du puits de Jacob ; une ville de 180 000 habitants, entourée de six barrages de contrôle israéliens, quatorze colonies juives et vingt-six implantations sauvages, illégales même au regard de la loi israélienne. Naplouse, dont tout le monde dit qu’elle sera le test crucial pour l’avenir de l’Autorité palestinienne en Cisjordanie : jadis bastion de la Brigade des martyrs d’Al-Aqsa affiliée au Fatah, la ville est aujourd’hui nantie d’un maire, diplômé de l’université de Liverpool, qui, sans être membre du Hamas, s’est présenté aux élections sous sa bannière, obtenant 73 % des voix en 2005. Depuis, Adly Yaish a passé quinze mois de son mandat municipal dans les geôles israéliennes, sans avoir jamais été condamné pour quoi que ce soit. Par neuf fois, les juges israéliens ont ordonné sa libération.

 

Au Cheikh Qassim Café

Naplouse, ville commerçante qui n’est plus autorisée à commercer car – c’est un problème pour une ville marchande – plus personne n’est autorisé à s’y rendre. Et nous voilà, passant sous des voûtes de pierre grise pour ensuite pénétrer dans les innombrables ruelles du vieux marché couvert. Ce pourrait être Marrakech : des quartiers de viande crue entassés les uns sur les autres, et des fruits, et des mouches, et des parapluies, et des vêtements, et des parfums et des épices, et des chiens errants, et des enfants, et des marmites bouillonnantes de kanafeh, spécialité dont les habitants ne sont pas peu fiers : des couches de fromage naboulsi bouillies avec du sucre orange fluo parsemé de pistaches écrasées. Trop riche pour mes artères. Rien qu’à l’odeur, j’ai la langue collée au palais. 80 % de la population de la ville est au chômage. Il y a donc très peu de clients, et les prix sont deux fois moins élevés qu’à Jérusalem. Dans un coin, un hammam biblique, au fond d’une petite allée. Rien que vapeur et pierres.

Oh ! oui, je suis heureux ici, c’est le genre d’endroit qui me rend heureux. On peut s’y perdre. Mais nous sommes tombés sur ce qui semble être le café le plus célèbre de la ville, au centre du marché. Il ressemble à une serre des jardins de Kew – avant la rénovation, bien sûr. Sa façade de verre fendu et de bois vermoulu ouvre sur une cour ensoleillée. Le Cheikh Qassim Café était jadis le lieu à la mode, le cœur de la ville, où tout le monde se retrouvait. Aujourd’hui, avec à peine cinq de ses quatre cents chaises en bois occupées et sa peinture écaillée, il ressemble à un décor de film, ou à une scène de théâtre. Romantisme fou de l’abandon et de la décrépitude. À moins qu’un événement se produise bientôt, à moins que les Israéliens desserrent l’étau, à moins que la paix revienne au Moyen-Orient, le bâtiment retournera sous peu à l’état de poussière. Nous commandons un café turc. Puis je tourne la tête.

Sur le mur, dans ce lieu en pleine déchéance, une seule chose neuve : une magnifique affiche aux couleurs rutilantes de Saddam Hussein.

C’est l’un de ces moments qui restent gravés dans la mémoire. À la seconde même où j’ai vu cette affiche, j’ai su que je n’oublierais jamais. Comment réagir à cela ? Si vous deviez choisir un héros, pourriez-vous faire pire ? Si vous deviez choisir un avenir, pourriez-vous plus complètement vous fourvoyer ? Si vous deviez choisir un leader qui vous mène précisément nulle part, pourriez-vous trouver mieux que Saddam Hussein ? Je repense immédiatement à Cherie Blair, victime voici quelque temps d’un de ces stupides tollés médiatiques pour avoir dit que si l’on privait les jeunes d’espoir, il ne fallait pas s’étonner de les voir ensuite se faire sauter. On peut comprendre cela, disait-elle, quand on va en Palestine. Peut-être, mais pourrait-elle « comprendre » mon problème avec Saddam Hussein ? Vous vous choisissez comme idole quelqu’un qui n’a jamais fait au monde, et au monde arabe en particulier, que du mal. Le maître des charniers et des massacres indicibles.

Je me tourne vers mon compagnon : « C’est quoi, ça ? L’ennemi de mon ennemi est mon ami ? Ça se résume à ça ? C’est aussi bête que ça ? » Il hausse les épaules, embarrassé. « Eh bien, Saddam a tenu tête aux Américains, non ? » C’est la seule raison ? Il hausse de nouveau les épaules. « Nous haïssions Saddam Hussein. Comme tout le monde. Nous le méprisions. Nous ne pouvions pas le supporter. Jusqu’à ce qu’il tienne tête aux Américains. »

« Mais il ne croyait en rien de ce en quoi vous croyez. »

On apporte le café. Qui est l’idiot ici ? Eux ou moi ? Je pense être moins naïf que Cherie Blair. Mais le suis-je ? Vraiment ? Au moins maintenant, je sais pourquoi le mur a été érigé. Les Israéliens veulent se séparer de gens qui font étalage d’affiches de Saddam Hussein. Qui peut les blâmer ? Ou – accrochez-vous, c’est toujours le même casse-tête – est-ce qu’ils exhibent des portraits de Saddam Hussein parce que quelqu’un a construit un mur ?

 

Le soldat est furieux

Nous prenons maintenant le chemin du retour. Nous arrivons au barrage de contrôle. Comme on pouvait le prévoir, le soldat israélien est furieux. « Comment êtes-vous entrés ? Vous n’aviez pas le droit d’entrer. Vous savez que vous n’aviez pas le droit d’entrer. » Nous prenons un air satisfait : Pardon monsieur l’agent ! Grands sourires béats. « Nous avons trouvé un chemin pour entrer. » Mais c’est bien le problème, n’est-ce pas ? Nous avons trouvé un chemin. C’est ce que les Israéliens ne veulent pas comprendre. Même le professeur Neill Lochery, de l’université de Londres, un ami d’Israël, et auteur, pour l’amour de Dieu, de Why Blame Israel? (« Pourquoi blâmer Israël ? »), a comparé la clôture de sécurité à un éléphant blanc. « Ce mur appartient déjà à une époque révolue », écrit-il. Car avant même qu’il soit terminé, avant même que les 2 milliards de dollars aient été dépensés, les ennemis d’Israël ont changé de tactique. Ils sont passés des attentats suicides aux missiles, aux tirs de roquettes Qassam, qui pourraient, si elles étaient déployées en Cisjordanie comme elles l’ont été à Gaza, passer ni vu ni connu au-dessus du mur, avec pour seul combustible du sucre additionné de nitrate de potassium. Les combats du futur, affirme Lochery, se dérouleront dans le ciel. En d’autres termes, construisez une barrière, les gens la contourneront, ou, dans le cas présent, passeront par-dessus. À peine née, toute idée contient en germe sa propre obsolescence.

Il faut plus d’un coup pour piéger le Roi.

C’est une belle route. Nous retournons à Ramallah par ce qu’on appelle la route des VIP, car en partant en trombe avec nos faciès de Blancs et deux passeports britanniques, on nous a pris pour des colons. De ce fait, nous avons la priorité. Nous avons une jolie route vide pour nous tout seuls. Nous pouvons voir l’artère parallèle, la route pour les Palestiniens, qui longe la nôtre à cinquante mètres à peine. Le trafic est complètement immobilisé. De pauvres bougres ont dû s’arrêter, une fois de plus, et ils ont l’air bien partis pour y passer l’après-midi. Mais nous ? Nous filons sans la moindre difficulté. Mon ami palestinien allume une cigarette. « Où que vous alliez, si vous voulez vous déplacer, il y aura des soldats de 17 ans, Russes, ou Éthiopiens, qui vous diront comment vous devez vivre dans votre propre pays. Je suis vieux, je supporte l’humiliation, je l’encaisse. » Il tire sur sa cigarette, son visage s’assombrit. « Mais les jeunes ne peuvent pas. Ils ne l’encaisseront jamais. »

 

« CTRL ALT SUPPR »

Nous entrons maintenant dans Ramallah. Aux yeux de Raja Shehadeh, un avocat qui y habite, la grande chance de la ville est d’être absente de la Bible. Pour cette raison, on la laisse en paix. Elle ne présente aucun intérêt pour les fanatiques, puisque sa signification religieuse se réduit précisément à rien. Rien de divin ne s’est jamais produit à Ramallah. Quel coup de chance pour toute ville voulant survivre ! N’être nommée dans aucun livre saint ! Et sur le mur, que nous retrouvons à l’entrée de la ville, fleurissent les tags. On a tout de suite l’impression d’avoir déjà vu la scène quelque part… Les inscriptions étant tracées à l’aérosol et à la gouache, le visiteur pense aussitôt : « Ah ! bien sûr, Berlin ! » Le mur est peut-être obsolète pour le professeur Lochery. Mais pour les habitants de Cisjordanie, il est tout ce qu’il y a de plus réel, masquant le soleil, barrant la vue, interdisant le passage. Il y a des gens ici qui n’ont pas vu une étendue d’eau – ni un lac, ni la mer – depuis quinze ans. Écrit en majuscules géantes, le plus spirituel de ces graffitis, et de loin, court sur six énormes dalles de ciment. Il est composé de ces simples lettres : CTL ALT DEL (« CTRL ALT SUPPR »). Comme si en appuyant sur trois touches de clavier d’ordinateur, le mur pouvait disparaître. Comme si ce n’était pas un mur. Juste un dessin de mur.

« Ce n’est pas marrant de se battre contre des étrangers, m’a dit l’un de mes amis palestiniens. Quitte à se battre, autant faire ça en famille. C’est beaucoup plus drôle. » Et c’est vrai, les Juifs et les Arabes sont de la même famille. Chacun vous fait penser à l’autre, ce sont les enfants d’Abraham, chacun croit se voir dans l’autre : même vitalité, même intelligence, même terre.

« On mesure la faiblesse d’un gouvernement à sa promptitude à recourir à la manière forte », a dit un jour Benjamin Disraeli, seul Premier ministre juif de l’histoire de Grande-Bretagne. « Si nous ne trouvons pas la voie d’une coopération honnête et de négociations honnêtes avec les Arabes, c’est que nous n’avons rien retenu de plus de deux mille ans de souffrances, et nous mériterons le sort qui nous attend », a déclaré pour sa part Albert Einstein.

Et maintenant, je prends une tasse de thé au cinéma al-Kasaba de Ramallah. C’est le seul cinéma en activité de toute la Cisjordanie. On y passe la plupart du temps des comédies égyptiennes. Il est dirigé par George Ibrahim, qui rit, comme à son habitude. « Ces temps-ci, nous apprécions beaucoup les blagues sur l’économie occidentale réduite en miettes, parce qu’on peut rire et dire : “On s’en moque, la Palestine n’a pas d’économie !…” » Son ami le dramaturge Salman Tamer nous rejoint. « Ce qui est si choquant avec Israël, c’est que ce pays n’a même plus de mouvement contestataire. Dans le temps, il y avait des peaceniks dans les rues et des étudiants aux cheveux longs. Aujourd’hui, il ne reste quasiment rien du mouvement pour la paix. Qu’est-ce que vous en dites ? Un pays qui perd ses hippies a bien du souci à se faire. »

George boit son thé et sourit. « Le mur n’est pas autour de nous. Il est autour d’eux. »

Le lendemain, je suis à Jérusalem, pour discuter avec David Grossman, le romancier israélien dont le fils Youri a été tué le dernier jour de la guerre du Liban. Sa maison est encore chargée de chagrin. « Bien sûr, au moment de la création de l’État, nous avions vraiment le sentiment d’avoir un but, une volonté de construire quelque chose ensemble. Mais nous avons dilapidé notre chance de bâtir un État permanent en 1967. Au lieu d’utiliser les territoires conquis comme un levier dans la négociation, nous sommes devenus accros à l’occupation. Quand un peuple a souffert autant que nous avons souffert, ce n’est pas une sensation désagréable que d’être pour une fois les maîtres. Et nous sommes devenus dépendants à cette sensation, comme à une drogue. »

« Aujourd’hui, poursuit-il, nous avons beaucoup de mal à imaginer une autre réalité que celle où nous vivons. Vous finissez par vous habituer, vous ne pouvez pas croire qu’il existe une autre façon de vivre. Et en réalité, vous devenez victime de la situation. Et voici, de nouveau, le paradoxe central : l’idée d’Israël était que nous devions cesser d’être des victimes. Au lieu de quoi, nous avons confié notre destin aux forces de sécurité, nous laissons l’armée diriger le pays, parce que nous manquons d’une classe politique capable de voir au-delà des solutions purement militaires. La survie devient notre seul objectif. Nous vivons pour survivre, pas pour vivre. »

Il conclut : « Je veux commencer à vivre. Je veux que des portes s’ouvrent dans le mur. »
Ce texte est paru dans la New York Review of Books le 30 avril 2009. Il a été traduit par Philippe Babo.

Zazie dans le metrô

« Dondekemevemtantofedô ? » : c’est avec ce néologisme portugais que le traducteur Paulo Werneck a rendu celui de Raymond Queneau dans Zazie dans le métro. Les amateurs auront reconnu le « Doukipudonktan » de la préadolescente perdue dans les méandres du transport public parisien. Pour le cinquantième anniversaire de la publication du livre, le Brésil en présente une nouvelle édition. La traduction rend bien l’ambition du projet : faire comprendre au lecteur qu’en portugais comme en français le labyrinthe n’est pas le métro mais le langage. Le roman est suivi d’un texte de Barthes.

Raymond Queneau, Zazie no metrô, Cosac Naify 2009.

La Jeanne d’Arc de la laïcité…

Dans ce livre publié voici cinq ans en France, Caroline Fourest développe la thèse que Tariq Ramadan, le prédicateur suisse, pratique le double langage : l’un est destiné à amadouer les gogos ; l’autre, moins connu, bat le tambour d’un fondamentalisme radical dont le but ultime est la prise du pouvoir par les islamistes en Europe. Spécialiste de la littérature moyen-orientale et maghrébine, Ziad Elmarfasy, de l’université de York, procède à une démolition en règle de ce livre dans le Times Literay Supplement. Il reconnaît que la Française présente des « éléments troublants », mais pour l’essentiel ridiculise ses arguments et une démarche intellectuelle qu’il juge proche de la paranoïa. Elle « se voit en une Jeanne d’Arc de la laïcité » face au nouvel envahisseur. Il se demande aussi pourquoi ce livre est traduit aujourd’hui en anglais, sans même que les erreurs factuelles relevées lors de sa parution en France aient été corrigées.

Caroline Fourest, Brother Tariq, Social Affairs Unit, 2009 (Frère Tariq, Grasset, 2004).

… et la Jeanne d’Arc du bûcher

Le combat de Jeanne d’Arc contre les Anglais fut-il un coup d’épée dans l’eau ? « Largement futile », en tout cas, juge l’historienne britannique Juliet Barker, qui rend compte d’une nouvelle biographie de l’héroïne préférée des Français, publiée aux États-Unis. « Sa brève mais éclatante carrière a aveuglé tous ses biographes et les générations successives, écrit-elle dans la Literary Review. Il fallut encore vingt ans avant que les Anglais soient chassés de France. Quand cela se produisit, ce fut le fait d’une armée restructurée, bien outillée et étroitement disciplinée, non celui d’une fille de la campagne, même croyant être envoyée par Dieu. »

Larissa Juliet Taylor, The Virgin Warrior. The Life and Death of Joan of Arc (« La vierge guerrière »), Yale University Press, 2009.

George Makari : « Freud n’était pas un génie solitaire »

 

George Makari dirige l’Institut pour l’histoire de la psychiatrie à l’université Cornell (États-Unis). Il est membre du Centre de psychanalyse de l’université Columbia.

 

Encore un livre sur l’histoire de la psychanalyse. Dans quel but ?

À l’origine, j’avais un autre projet : écrire un petit livre sur le transfert (1). Un ouvrage de spécialiste. Je suis allé fouiller les archives en Europe, où j’ai trouvé beaucoup de matériaux nouveaux. À force de les intégrer, mon livre a grossi, grossi… Et j’ai pris soudain conscience d’un problème : il n’existait pas d’histoire globale de la psychanalyse à laquelle je puisse me référer. Il y a beaucoup de livres, certes, mais la plupart sont consacrés soit à la biographie des acteurs – c’est la majorité –, soit au récit national : l’histoire de la psychanalyse en France, en Argentine, etc. On trouve aussi des livres sur la genèse de certains concepts, comme celui d’Henri Ellenberger sur l’inconscient, ou encore des livres à thèse, comme celui d’Eli Zaretsky, qui entendait démontrer que la psychanalyse est issue d’une transformation de la famille bourgeoise. Il manquait clairement un ouvrage tentant de montrer d’abord comment et pourquoi sont nées et se sont articulées les idées constitutives de la psychanalyse, à ce moment et en ces lieux, comment ensuite la communauté qui portait ces idées les a propagées, au prix de ruptures et de scissions, en Europe puis, après l’effondrement de la discipline sur le Vieux Continent, aux États-Unis.

 

Qu’est-ce qui caractérise plus précisément votre démarche ?

C’est le choix méthodologique. Il me fallait m’engager à la fois dans l’histoire intellectuelle et dans l’histoire sociale. Je me suis concentré sur la formation et le devenir des communautés intellectuelles, ce que j’appelle les communautés discursives. J’ai organisé ces données suivant un modèle simple et flexible issu de la théorie littéraire. À propos d’une œuvre, on voit comment les idées créent des identités, fédèrent des individualités en groupes de taille variée, qui favorisent les échanges mais aussi créent des barrières. Une communauté s’organise selon certaines stratégies d’interprétation. Il y a les membres et les exclus, et ceux qui sont à la frontière. Une communauté tolère ou ne tolère pas un certain degré d’autonomie. L’autonomie apparente n’est pas forcément l’autonomie réelle. Une communauté évolue, se divise. Des schismes se produisent.

 

Analysant la genèse des idées freudiennes, vous tentez d’identifier les innovations réellement propres à Freud. Sont-elles si nombreuses ?

Freud n’était pas un génie solitaire. C’est une légende construite par ses disciples. La force de Freud est moins d’avoir avancé des idées vraiment nouvelles que d’avoir jeté des ponts entre les idées nouvelles déjà dans l’air et d’avoir formulé une synthèse originale. Cette synthèse se fonde sur les impasses que rencontraient la psychopathologie française d’un côté, la psychophysique et la sexologie allemandes de l’autre. Même en sexologie, la plupart des concepts utilisés par Freud n’étaient pas nouveaux. Mais il a aussi forgé quelques idées qui lui sont réellement propres. Par exemple, l’analyse des mécanismes de défense le conduit à penser que l’esprit est fait de systèmes qui s’autorégulent. C’est une idée très moderne, qui est tout à fait d’actualité aujourd’hui.

 

Freud se voyait comme le Newton ou le Darwin de l’esprit. Il pensait fonder la science de l’esprit. Que penser de cette ambition ?

Newton avait élaboré la théorie de la matière, Darwin celle du monde vivant, et Freud se voyait en effet élaborer la théorie scientifique de la vie intérieure. Il entendait démontrer que Kant s’était trompé en jugeant l’entreprise impossible, la psyché ne relevant pas du quantifiable. Mais en même temps, la référence à Newton et à Darwin était pour lui une manière de se fixer des limites. Il ne pouvait être question de sortir des règles du positivisme scientifique.

 

Mais peut-on dire que sa méthode était scientifique ? Il progressait dans son enquête à coups de généralisations catégoriques et peu vraisemblables, comme s’il voulait à la fois se tester et tester ses adversaires… L’adverbe « toujours » n’est-il pas l’un de ses mots favoris ?

C’est juste, mais il faut faire la part des choses. Si l’on met de côté son tempérament, qui le portait à ce genre d’impérialisme, sa formation de scientifique à l’épreuve du laboratoire le poussait à rechercher des réponses catégoriques : c’est oui ou c’est non ; si c’est oui, c’est toujours oui. À moins qu’on me démontre le contraire. Il avait été fortement impressionné par la démonstration par Robert Koch des causes bactériennes de certaines maladies ; il cherchait le même genre de certitude dans le domaine de l’esprit. Il lui fallait trouver des règles universelles, comme celles de Newton. Quitte à les asséner pour les tester, et finir par les abandonner au profit de règles nouvelles, lesquelles à leur tour…

 

Il ne s’embarrassait pas non plus de scrupules dans sa gestion des conflits intellectuels…

L’historien doit se garder de porter un jugement moral. Son obligation éthique est de chercher à comprendre les gens non à partir de notre point de vue actuel mais à partir du lieu et de l’époque où ils évoluaient. Pour en rester à la description, on voit effectivement Freud s’engager sans cesse dans un même processus. Il se passionne pour les idées de quelqu’un, encense cette personne, puis identifie des failles, démolit sans appel l’argument, excommunie la personne et incorpore tranquillement à son système celles des idées qu’il juge exploitables, en s’en attribuant la paternité. D’où les accusations de plagiat qui sont portées à son encontre, à répétition, par ceux qui se voient exclus de la bulle. Cela me fait penser à la formule : « Les mauvais poètes empruntent, les grands poètes volent. »

 

Mais cette violence dans la procédure de recherche ne conduit pas pour autant à un système stabilisé. Alors même que l’on se réfère souvent à une « orthodoxie » freudienne, n’y a-t-il pas plusieurs Freud ? À quelle orthodoxie se référer ?

Absolument. L’un des faits les plus saillants, que je mets en évidence dans mon livre, est l’évolution de Freud sur la question de l’inconscient. À la veille de la Première Guerre mondiale, après avoir livré ses grandes batailles et terrassé ses adversaires (Bleuler, Jung, Adler), il a imposé sa définition de l’inconscient. L’innocent qui viendrait la contester se verrait aussitôt exclu. Mais en 1919, le paysage a complètement changé. Freud remet en cause plusieurs de ses idées antérieures. En particulier, il fait valoir que les théories de l’inconscient sont spéculatives, et se range à peu de chose près, sans l’admettre, au point de vue d’Adler, l’un de ses grands rivaux éliminés. Ce faisant, il déstabilise ses fidèles et mine sa propre autorité. Cela mérite d’être relevé, parce qu’il est rare de voir un grand penseur, la cinquantaine passée, remettre en question certaines de ses conceptions les plus cardinales.

 

À lire le récit que vous faites des schismes successifs qui ont marqué l’histoire de la psychanalyse, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec celle du communisme.

C’est clair. Celui qui quitte le mouvement est un dissident et tous les dissidents doivent être rayés de l’histoire, comme dans l’histoire soviétique. Mais je me suis retenu de pousser la comparaison, de même que je me suis retenu de faire un parallèle avec les schismes religieux. Je me suis concentré sur la spécificité des schismes dans ce milieu précis. Le schéma se répète : au début, l’adhésion à une seule idée de Freud vous permet d’entrer dans la communauté. Au bout d’un certain temps, il faut accepter tout en bloc, faute de quoi vous vous retrouvez exclu. Après un schisme majeur, la communauté doit être reconstruite, sur de nouvelles bases, pour gagner en stabilité et trouver de nouvelles sources de créativité.

 

Peut-on dire que la communauté psychanalytique n’a cessé, depuis plus d’un siècle, de connaître des schismes en série, formant autant de communautés nouvelles, plus ou moins fermées ?

C’est une illusion, car la période de l’entre-deux-guerres est marquée par une grande ouverture. Le pouvoir de Freud a alors beaucoup diminué et l’on assiste à une floraison de points de vue nouveaux, qui s’intègrent dans une communauté élargie, relativement cohérente. C’est l’époque où le centre de gravité de la psychanalyse se déplace de Vienne à Berlin. On trouve là des gens exceptionnels, qui témoignent d’une grande liberté de pensée et récusent l’inféodation des Viennois à Freud. Après la Seconde Guerre mondiale, aux États-Unis, les exilés berlinois perdent la partie face aux exilés viennois, si bien qu’ils sont rayés de l’histoire.

 

En décrivant ces Berlinois de l’entre-deux-guerres, vous mettez en scène une personnalité peu connue, une femme, Karen Horney. Encore une dissidente…

Elle fut la première théoricienne de haut niveau dans l’histoire de la psychanalyse. Elle joue un rôle très important dans le Berlin des années 1920. Or, elle répudie entièrement la théorie freudienne de la sexualité, y voyant le produit de préjugés et de fantasmes masculins. Émigrée comme tant d’autres aux États-Unis, elle y créera sa propre communauté.

 

En raison de toutes les réserves que vous émettez sur la cohérence de la pensée psychanalytique et celle de Freud en particulier, j’ai été surpris de lire cette phrase dans votre introduction : « La psychanalyse reste la discipline qui fournit la description générale la plus nuancée de la vie intérieure. »

Je maintiens ce point de vue, car ni les neurosciences cognitives ni la psychologie comportementale n’offrent un outil théorique comparable. C’est la psychanalyse qui a développé la théorie la plus nuancée des sentiments qui régissent notre vie intérieure, comme l’envie, la jalousie, l’anxiété, le désir, la rage. Ce disant, je ne dis rien de la validité de la théorie : c’est une autre question.

 

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.