Pourquoi j’ai démissionné de l’université

En novembre, j’ai démissionné de mon poste de professeure de philosophie à l’Université du Sussex. Pendant trois ans, j’ai été victime d’intimidation et de harcèlement en raison de mes opinions sur le sexe et le genre. Plus récemment, cela s’est intensifié pour devenir une véritable croisade. Des affiches et des graffitis sont apparus sur les murs pour me discréditer. Des étudiants ont organisé des manifestations, lancé des fusées de détresse et donné des interviews pour dire qu’ils ne se sentaient pas en sécurité lorsque j’étais dans les parages. Tout a commencé lorsque je me suis mise à faire des déclarations aussi sulfureuses que « il n’y a que deux sexes » ou « on ne devrait pas mettre de violeurs masculins dans des prisons pour femmes ». J’ai même été jusqu’à m’inquiéter des conséquences que pourrait entraîner le fait d’administrer à des enfants – susceptibles d’éprouver des sentiments fluctuants à propos de leur genre – des traitements hormonaux qui altéreraient leur corps.

C’en était trop pour certains de mes collègues. Mes détracteurs ont trouvé l’arme imparable : ils se sont mis à raconter que je suis une bigote et une terrible menace pour les étudiants trans. Et ils y mettent d’autant plus de conviction qu’ils manquent de preuves. Au bout du compte, tout espoir pour moi de mener une vie à peu près normale sur le campus s’est éteint 1. Je n’ai pas encore véritablement pris la mesure de ce que j’ai perdu, mais je ressens une certaine exaltation et un sentiment nouveau de liberté.

Cela fait des années que je critique le féminisme du monde académique pour ses échecs : contradictions internes, occultation des intérêts de classe, narcissisme insidieux de quelques-uns, capitulation carriériste de beaucoup. Plus particulièrement, je reproche à certains universitaires leur enthousiasme à l’égard de la « théorie de l’identité de genre » : en gros, la théorie selon laquelle le sentiment « intérieur » que l’on a d’appartenir à un certain genre prime sur le sexe biologique « extérieur » tel qu’il se manifeste concrètement. Ce qui rend automatiquement caduc le féminisme centré sur les femmes et les filles au sens premier des termes. En retour, les féministes universitaires m’ont attaquée, et durement : je suis une intellectuelle de seconde zone, je n’ai sûrement pas lu « la littérature » sur le sujet. Ne suis-je pas au courant que le sexe est un continuum et que la notion de sexe binaire est un complot colonial ? Et ainsi de suite. C’est une querelle de clocher et pas seulement une guerre intestine. En dehors du monde académique, la plupart des gens regardent tout cela avec une incompréhension totale. 

Depuis ma démission, j’ai été soutenue par de nombreuses personnes en dehors de l’université. Une amie, ayant entendu parler des affiches sur le campus qui proclamaient ma « transphobie », s’est précipitée avec un grattoir pour les enlever elle-même. J’ai reçu des mails de soutien, des lettres, des fleurs, de l’alcool, de la musique, des cosmétiques et un gâteau personnalisé. C’était à la fois le pire et le meilleur moment de ma vie. Entre deux dégustations de mets délicieux, ma femme et moi avons regardé la série documentaire Blair and Brown sur la « révolution » du Parti travailliste. Lorsque nous sommes arrivées à l’épisode sur la guerre en Irak, je me suis souvenue que, en 2003, 54 % des Britanniques interrogés pensaient que l’entrée en guerre était justifiée ; mais, lorsqu’on leur a posé la question à nouveau en 2015, seuls 37 % le pensaient toujours. Voilà qui offre une réponse possible à une question qui me préoccupe souvent : comment, dans les années à venir, les gens vont-ils se sortir de ce guêpier identitaire dans lequel beaucoup se sont fourrés ? Que penseront-ils de leurs anciennes prises de position ? Du fait qu’ils aient approuvé le placement de violeurs dans des prisons pour femmes, la pratique de doubles mastectomies sur des adolescentes, l’éviction d’athlètes féminines de compétitions sportives, la pression exercée sur les lesbiennes pour qu’elles aient des relations sexuelles avec des hommes qui disent être des femmes ? Espérons qu’une amnésie collective fort pratique mette vite ces absurdités derrière nous.

Je suis de gauche – ou du moins d’une gauche qui ne s’échine pas à faire licencier les employés qui ne rentrent pas dans le rang, ce qui n’est peut-être pas la gauche telle que nous la connaissons aujourd’hui. Beaucoup de mes camarades de gauche craignent qu’on les associe à la droite. Lorsque des féministes comme Julie Bindel et moi-même partageons une tribune avec un conservateur ou écrivons un texte pour The Spectator [hebdomadaire londonien de tendance conservatrice], n’est-ce pas là apporter de l’eau au moulin de nos ennemis ? 2 Et, avec le temps, cette pratique odieuse ne risque-t-elle pas de rendre moins féministes nos propres politiques ? Ma réponse habituelle consiste à souligner qu’une idéologie qui a pour ambition d’effacer des catégories aussi fondamentales que celles d’« homme » et de « femme » contrarie presque tout le monde, y compris les gens de droite. Mais, ces jours-ci, je suis plus optimiste. D’après ce que je vois, les féministes comme Julie Bindel ne se droitisent pas en étant publiées dans The Spectator, ce sont plutôt les lecteurs du Spectator qui deviennent plus féministes en lisant des articles de Julie Bindel. Et ça me va. 

— Kathleen Stock enseignait à l’Université du Sussex jusqu’à sa démission, à l’automne 2021. — Cet article a été publié par The Spectator le 13 novembre 2021. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Des livres descendus en flammes

Un beau jour de 1953, les éditions Ballantine Books demandent à leur service publicité d’augmenter quelque peu le budget prévu pour la sortie prochaine d’un roman. Les créatifs prennent un temps de réflexion, puis proposent au service production de fabriquer une couverture en amiante pour environ 200 exemplaires de Fahrenheit 451, la dystopie de Ray Bradbury qui dépeint un monde devenu fou. Cadeau promotionnel ! Dans le roman, il est interdit de lire et de posséder des livres, et le terme « pompiers » désigne des individus qui s’invitent chez vous pour incendier votre bibliothèque. Il faut dire que c’était chaud, comme époque. Entre la bombe H, Les Sorcières de Salem et McCarthy, l’atmosphère s’embrasait 1

Burning the Books relate (nous ne sommes plus là dans la fiction) les diverses formes qu’ont prises, à travers les âges, les attaques contre le savoir. L’auteur, Richard Ovenden, directeur de la bibliothèque Bodléienne de l’Université d’Oxford, ouvre son exposé sur la journée du 10 mai 1933, où un grand brasier crépite sur l’avenue Unter den Linden, dans le Berlin d’Hitler. Sous les acclamations de 40 000 Allemands, dont des soldats arborant leur nouvel uniforme nazi et aboyant leur salut distinctif, « Sieg Heil ! », des étudiants jettent au feu des livres écrits par des juifs (cette scène a été la source d’inspiration de Bradbury : le titre de son roman vient du fait que le papier s’enflamme à 451 °F, soit 232 °C). Dès la première page, on comprend qu’entre brûler des livres et brûler des humains il n’y a que l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarettes. À partir de cette scène d’ouverture extrêmement visuelle (cet autodafé à Berlin est « l’une des opérations d’éradication de livres les mieux coordonnées et ayant mobilisé le plus de moyens de toute l’Histoire »), Ovenden nous embarque dans un voyage de 300 pages et trois mille ans, remontant et redescendant le cours du temps, sur la trace des déprédations et de la dépravation dont les humains se sont rendus coupables. Burning the Books commence par nous ramener loin, très loin en arrière, au VIIe siècle avant notre ère, à Ninive, près de Mossoul, dans l’Irak actuel, devant la gigantesque bibliothèque du roi assyrien Assurbanipal. Elle fut « peut-être la première tentative de réunir sous un même toit la totalité du savoir qu’il était possible de recueillir sous forme physique à cette époque », explique Richard Ovenden avant de nous projeter en Égypte, au IIIe siècle avant notre ère, dans la bibliothèque d’Alexandrie, fondée par la dynastie des Ptolémées. Arrêtons-nous en ce lieu afin de partager l’ébahissement qui saisit l’auteur devant l’ampleur et la profondeur des connaissances antiques rassemblées ici, devant l’ambition des hommes qui ont élaboré les collections et devant leurs pratiques d’acquisition (pillage, pour l’essentiel) et de conservation des œuvres. Les plus grands mathématiciens, scientifiques et philosophes de l’Antiquité, les Archimède, Ératosthène, Euclide, Galien, tous ont travaillé à la bibliothèque d’Alexandrie. De fait, écrit Ovenden, « nombre d’avancées intellectuelles décisives sur lesquelles se fonde notre civilisation moderne découlent de leurs travaux ». Nous voyons ensuite cette bibliothèque et d’autres être mises à sac, incendiées et pillées – la plupart des parchemins d’Alexandrie qui n’existaient qu’en un seul exemplaire, raconte un témoin de l’époque, furent utilisés comme combustible par un calife en maraude désireux de chauffer l’eau des bains locaux afin que ses soldats profitent d’un moment de détente.

Mais Ovenden ne nous laisse pas nous éterniser dans le monde antique, vu le nombre d’épisodes de « destruction délibérée du savoir » survenus dans le monde moderne. Et il les connaît extrêmement bien, comme le montrent quinze chapitres détaillés dans lesquels il décrit, par exemple, les édits des papes du Moyen Âge enjoignant à tous les catholiques de rechercher et de détruire les exemplaires du Talmud et autres ouvrages « hérétiques ». Ou encore lorsqu’il se penche sur la Réforme et rapporte par le menu l’incendie, en 1814, de la première bibliothèque du Congrès américain par les troupes britanniques qui avaient pris Washington : « Le ciel était ­violemment illuminé par les diverses conflagrations ; un rougeoiement fusa au-dessus de la route, assez puissant pour permettre à chaque homme de distinguer nettement le visage de son camarade […]. Je ne me souviens pas avoir contemplé, à aucun autre moment de ma vie, scène plus frappante ou plus sublime. »

Ovenden nous présente la très secrète « Brigade des papiers », qui, durant la Seconde Guerre mondiale, a déployé des efforts inouïs pour sauver le patrimoine juif des pillages méthodiques orchestrés par les nazis. Il fait valoir que les empires européens ont systématiquement détruit les savoirs des pays qu’ils ont colonisés et passe en revue les cas de l’Algérie, de Ceylan (Sri Lanka), de l’Éthiopie, du Guatemala, de Hongkong, de l’Inde, de l’Indonésie, de l’Irak, du Kenya, du Koweït, de la Malaisie, de Singapour, de la Turquie et du Zimbabwe. Il nous transporte au XXe siècle, plus précisément en 1941, pour observer le bombardement de la Bibliothèque nationale de Serbie. Son livre est émaillé de scènes stupéfiantes, ahurissantes. Il faut imaginer une même bibliothèque prise pour cible et brûlée à plusieurs reprises au cours des siècles – celle de Louvain, en Belgique ; des orgues d’église ne pouvant plus produire un son juste après la guerre parce que des résistants avaient sauvé des œuvres de la culture juive en les dissimulant dans leurs tuyaux ; des pages à moitié carbonisées d’ouvrages de la bibliothèque de Sarajevo tourbillonnant dans le ciel pendant des jours et des jours après qu’elle eut été bombardée, semblables, selon les termes mémorables d’un chroniqueur bosniaque, à une nuée d’« oiseaux noirs ».

En résumé, que l’on considère l’histoire antique ou l’histoire contemporaine, on retrouve les mêmes actes destructeurs. Mais tous ceux qui cherchent à anéantir les connaissances accumulées ne se contentent pas d’avoir recours à la violence. L’auteur montre aussi comment ce désir de destruction se manifeste sur le long terme de manière plus insidieuse, sans brûler de livres, mais plutôt par une combustion lente et métaphorique. Parfois le savoir est détruit par la négligence progressive des conditions permettant de l’acquérir : « manque d’encadrement, d’impulsion et d’investissement ». Sans oublier « le sous-financement, la relégation et le mépris global  » envers les institutions qui protègent et diffusent les connaissances – une féroce mise en accusation d’une forme de destruction bureaucratique qui se lit comme une énumération de notes de service. Heureusement, nos actes malveillants ne sont qu’un aspect des choses. « Ce livre n’a pas seulement été écrit pour donner un coup de projecteur sur la destruction des […] institutions dans le passé, rappelle Ovenden, mais aussi pour célébrer la façon dont les archivistes et les bibliothécaires y ont réagi. » On ne peut qu’être admiratif devant les histoires d’anciennes colonies en lutte pour que leurs archives leur soient restituées ; d’Allemands de l’ex-RDA récupérant, reconstituant et épluchant leurs fiches établies par la Stasi ; de résistants de la Brigade des papiers et de tant d’autres qui ont sauvé des pans entiers de notre patrimoine culturel. Comme les constructions des grandes bibliothèques elles-mêmes, tout cela force le respect. L’auteur évoque également les batailles qui se sont déroulées autour de l’héritage de plusieurs écrivains, tels Franz Kafka ou Sylvia Plath, qui avaient demandé, dans leurs dernières volontés, que soient brûlés leurs manuscrits non publiés. Leurs ayants droit n’ont pas toujours respecté ce souhait, certains prenant à cet égard des décisions controversées.

Pourquoi protéger toutes ces archives, et comment ? Nul hasard dans le fait que le mot « archive » dérive étymologiquement du grec ἄρχω (« commander »), racine que l’on retrouve dans « monarque », « autocratie », « hiérarchie ». Si les premières archives remontent aux « archontes », les magistrats suprêmes dans l’Athènes antique, leur pouvoir n’a toutefois jamais été aussi patent qu’au XXIe siècle. On en arrive à se demander si les grands textes sur les droits humains adoptés au siècle passé – la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 ou, plus récemment, les déclarations internationales au sujet de la liberté d’expression sur Internet – ne devraient pas bénéficier d’un amendement spécifique entérinant l’inviolabilité de nos archives. À ce propos, Ovenden conclut son ouvrage par une synthèse reprenant cinq principes clés, « cinq fonctions des bibliothèques et fonds d’archives », à l’attention des « détenteurs du pouvoir » : jouer un rôle éducatif moteur ; servir à promouvoir la diversité des idées ; favoriser « le bien-être des citoyens et les principes d’une société ouverte » (en particulier l’« intégrité en matière de prise de décisions ») ; offrir « un solide point de repère – si important de nos jours – à partir duquel le vrai peut être distingué du faux grâce aux vérifications, aux citations et à la reproductibilité » ; et enfin « ancrer les sociétés dans leurs identités culturelles et historiques en préservant leurs traces écrites ». Sa conclusion : « Dans cent ans, historiens, spécialistes des sciences politiques, climatologues et autres scientifiques chercheront à comprendre comment le monde de 2120 est devenu ce qu’il est. En ce début de XXIe siècle, il est temps pour les bibliothèques et les fonds d’archives de s’emparer de ces corpus de connaissances numériques et de les préserver, protégeant ainsi la société dans son ensemble. »

S’il fallait émettre une critique à l’égard de l’ouvrage de Richard Ovenden, on pourrait avancer qu’il ne fait pas suffisamment cas des médias autres que le livre. La télévision, le cinéma, la radio et le Web ne sont guère abordés, alors que, dans le domaine de la conservation, le papier n’a plus l’exclusivité. Les archives de la télévision font désormais, elles aussi, partie de notre patrimoine commun, et l’importance de notre histoire audiovisuelle, ainsi que de l’accès à cette histoire, ne cesse de croître. L’idée de numériser systématiquement les productions culturelles aurait également mérité plus de place : elle offre la perspective de moins se concentrer sur l’objet matériel lui-même, le livre (le manuscrit, le rouleau), et plus sur l’archivage et l’analyse du contenu.

Comme Bradbury, Ovenden se projette dans un avenir lointain, voire très lointain – jusqu’à cinq cents ans après notre époque. À ce moment-là, pour transmettre nos récits, nous pourrions bien être revenus à l’oralité, ou au son, à peu près comme on le voit à la fin de Fahrenheit 451. Bradbury avait déclaré que le véritable méchant de son livre n’était pas la censure d’État, ni même la manipulation mentale, mais la télévision, qui, à l’époque, commençait à envahir nos consciences (le film que François Truffaut a tiré du roman, en 1966, contient plusieurs scènes terrifiantes où des familles réfractaires cachent leurs livres dans leur poste de télévision ; les pompiers détruisent le tout au lance-flammes). Comme le fait observer Ovenden, à mesure que notre culture évolue, la bataille pour le contrôle de nos esprits et de notre liberté d’expression va prendre des formes nouvelles. En attendant, les exemplaires de Fahrenheit 451 reliés avec de l’amiante, bien que hautement toxiques, dépassent les 10 000 dollars pièce dans les ventes aux enchères. 

— Peter B. Kaufman est un essayiste et producteur de documentaires. Il travaille à l’Office of Open Learning du Massachusetts Institute of Technology. Son dernier livre est The New Enlightenment and the Fight to Free Knowledge (Seven Stories Press, 2021). — Cet article a été publié par The Los Angeles Review of Books le 28 mars 2021. Il a été traduit par Natalie Amargier.

Dessiner le diable pour le congédier

Lalbum est en noir et blanc, mais c’est le noir qui domine. Largement. Le noir d’où surgit, dès la première page, le visage crayonné de Terence Michael Lynch, alias « Monsieur ». Il côtoie, sur une table à dessin, un cendrier débordant de mégots, un paquet de cigarettes, une bouteille de bière à moitié vide faisant office de cendrier secondaire… Au mur, le calendrier publicitaire d’un pub indique l’année : 1988.

D’emblée le ton est donné : notre personnage vit dans le laisser-aller et l’obsession de ce « Monsieur », figure indélébile des souvenirs et de la vie de l’auteur-­narrateur. C’est le bien nommé album des Rolling Stones Through the Past, Darkly (« À travers le passé, obscurément »), présent tout au long du récit, qui l’emmène, et nous avec, dans un flash-back. 

1971. Glenn a 13 ans, il est nul en maths et, pour le remettre dans le droit chemin, ses parents l’envoient en pension au manoir de Chartwell. L’établissement, tenu par un Anglais, Terence Michael Lynch, est situé à Mendham, dans le New Jersey. Le lieu présente bien – c’est un coquet château à l’allure gothique, tout en briques rouges et pans de bois. Le directeur ne manque pas de superbe non plus : « Exubérant, grandiose, au langage fleuri – presque une parodie de directeur de pensionnat », relate aujourd’hui Glenn Head. Le discours que cet homme tient aux parents est rassurant : ici règnent tout à la fois l’excellence et la discipline.

« Monsieur », comme chacun est tenu de l’appeler, aime ses élèves. Il les aime tellement qu’il se glisse dans leur lit pour les caresser et leur raconter des histoires glauques, il les aime si fort que, lorsqu’il leur assène des claques et des coups de canne ou de ceinture, il les prend ensuite dans ses bras pour leur exprimer son amour ou les assied sur ses genoux, cul nu de préférence. 

L’emprise de ce manipulateur est telle que Glenn n’arrive pas à en parler à ses parents – qui n’ont d’ailleurs aucune envie d’entendre quoi que ce soit lorsque leur fils tente timidement d’aborder le sujet…

Au terme de cette année, le jeune garçon passe à autre chose. Mais, au lycée comme plus tard dans sa vie d’adulte, ses tentatives avec les filles puis ses histoires d’amour sont calamiteuses ; la cigarette et l’alcool sont ses complices de chaque instant, les revues pornos sa lecture préférée, les peep-shows sa destination favorite. Glenn se laisse insidieusement glisser vers le néant ; il vivote en travaillant comme coursier alors que son goût, jamais démenti depuis l’enfance, pour le dessin, nourri par les comics qui fleurissaient dans les années 1970, aurait logiquement dû le conduire tout droit vers une carrière de dessinateur. Mais le chemin est sinueux – et accidenté. À 30 ans, Glenn a un sursaut. Il rejoint les Alcooliques anonymes et commence à vendre des illustrations aux journaux. Il apprend que le manoir de Chartwell a fermé, que Lynch, qui hante toujours ses nuits, pourrait être poursuivi. De fait, le directeur déchu doit répondre de 103 cas d’abus sexuels. Il est condamné à quatorze ans de prison. 

L’auteur publie les fac-similés de coupures de presse qui relatent le procès, avec des photos du « vrai Lynch ». Car tout est vrai ici, jusqu’à la libération anticipée de Lynch, devenu bénévole dans un centre de désintoxication où il fera des palpations de l’aine pour déceler d’éventuelles hernies et fessera ceux dont les tests urinaires révèlent l’usage de drogues. Réelles aussi, les existences brisées des condisciples de Glenn qui sont devenus délinquants, alcooliques ou qui se sont suicidés.

Si Lynch a marqué au fer rouge la vie de Glenn Head, il est une autre personne qui a eu sur lui une influence énorme – positive, cette fois : c’est Robert Crumb, figure de proue de la bande dessinée underground des années 1960 et 1970. Head marche dans ses pas, avec son dessin très dense, habité par des figures psychédéliques et marqué par le surréalisme. Ce style est le sien depuis ses débuts, et ce dernier album est assurément le plus personnel de tous. 

— O. C.

La nouvelle Inquisition

L’un des serviteurs de Galilée l’avait dénoncé au motif qu’il n’allait pas régulièrement à la messe. La cancel culture ne date pas d’aujourd’hui ! Mais ses formes actuelles ont de quoi dérouter. Notre dossier fournit un guide pour se repérer dans les méandres du phénomène et donne des clés pour se faire une opinion.

Universitaire spécialiste du totalitarisme soviétique, Anne Applebaum expose en détail pourquoi nous devrions nous inquiéter de voir s’imposer une forme de totalitarisme au sein de nos démocraties. Les exemples qu’elle donne montrent comment une justice populaire se substitue aux procédures régulières et comment s’y plient les institutions les plus prestigieuses. Deux témoignages de victimes de la cancel culture complètent le tableau. Nous rappelons ce qu’est le mouvement « woke », dont la cancel culture est le bras armé. Pour mieux comprendre le phénomène, nous présentons un bref exposé sur la théorie critique de la race et l’indignation en retour d’un Noir américain, ainsi qu’un livre qui y voit un produit dérivé du postmodernisme français. La cancel culture va-t-elle d’ailleurs s’imposer en France comme outre-Atlantique et outre-Manche ? 

En contrepoint, deux articles, l’un sur le déboulonnage des statues, l’autre sur la destruction des livres et des bibliothèques, invitent au recul historique. La cancel culture a aussi ses défenseurs ; quel crédit apporter à leurs arguments ? Si elle a un mérite, c’est bien celui de nous alerter sur le risque de formuler des jugements sommaires…

Dans ce dossier :

Les dessous du match du siècle

La deuxième partie du poème de T. S. Eliot, La Terre vaine, intitulée « Une partie d’échecs », est interrompue par une voix de plus en plus forte et insistante qui répète : « Pressons-nous s’il vous plaît il est l’heure. » La phrase résume bien l’humeur qui régnait dans le monde des échecs au début de 1972. Enfin, la confrontation que la planète attendait allait avoir lieu. […]

Si Spassky se préparait à l’aide d’un régime à base de bon air, de plats raffinés et d’aussi peu d’échecs que possible, Fischer choisit l’extrême inverse. Claquemuré dans l’enceinte de Grossinger’s, un complexe hôtelier dans le nord de l’État de New York, il n’émergeait de sa chambre que pour se nourrir et faire de l’exercice. Le régime casher de Grossinger’s, qui respectait le sabbat, plaisait à Fischer, dont la secte chrétienne fondamentaliste appliquait à la lettre la Loi mosaïque. Partout où il allait, il emportait avec lui l’énorme dossier sur les parties de Spassky, surnommé le « Grand Livre rouge » (Fischer adorait les plaisanteries anticommunistes), que lui avait compilé R. G. Wade, un maître néo-zélandais, qui avait accompli le même exercice avant chacun des trois matchs précédents. C’était une mission ingrate – en ces temps d’avant Internet, il fallait retrouver les parties d’échecs dans d’obscures publications – qui ne valait aucun remerciement à Wade. Fischer travaillait seul, avec une concentration de tous les instants, en quête de failles dans l’armure de Spassky. Comme l’a dit Euwe, il vivait « dans un monde complètement à part ». La vie nomade d’un maître d’échecs, sans autre foyer que des chambres d’hôtels, convenait parfaitement à Fischer. […]

La cérémonie d’ouverture du championnat du monde d’échecs étant fixée au 1er juillet 1972, les médias de la planète s’abattirent sur Reykjavík. Chester Fox, brillant entrepreneur new-yorkais, avait acheté les droits exclusifs pour la télévision, tandis que des revues plus élitistes avaient dépêché de grandes plumes amateurs d’échecs, comme Arthur Koestler et George Steiner. Soudain, l’Islande, île de 210 000 habitants, fit l’objet d’une attention de tous les instants. […]

Fischer imposa sa volonté aux organisateurs. Le temps que débute la première partie, Fischer les avait déjà forcés à changer son fauteuil, l’échiquier, l’éclairage, la table et bien d’autres choses. En outre, il arriva en retard, bondissant sur l’estrade six minutes après que Spassky (qui jouait les blancs) eut effectué son premier coup. La partie se déroula sans incident jusqu’à une finale égale, chaque camp ne disposant plus que de fous et de pions. Dans cette position, Fischer prit un pion avec son fou, qui se retrouva aussitôt pris au piège et fut perdu. Ce coup fit sensation. On pouvait croire qu’il s’agissait d’une erreur de débutant, mais depuis, il fait l’objet de débats incessants. Les Izvestia donnèrent une interprétation idéologique de la capture du fou, y voyant un symptôme de la cupidité capitaliste. Karpov, lui, y vit la démonstration d’un jeu de pouvoir : Fischer aurait sacrifié son fou « sans rime ni raison » pour prouver que Spassky ne pouvait pas le contraindre à accepter un résultat nul. D’autres pensèrent que Fischer avait simplement fait preuve de témérité, qu’il avait cru pouvoir se créer des chances de victoire en semant la confusion. « En gros, c’est à peu près ça », reconnut Fischer lui-même des années plus tard. Mais, à l’époque, il prétendit avoir été distrait par le bruit.

La partie fut interrompue alors que Fischer était dans une position désespérée. Le lendemain, il abandonna. Avant de partir, Fischer lança en russe (qu’il parlait couramment) : « À demain. » Une analyse assistée par ordinateur de la partie a depuis démontré que l’issue était loin d’être jouée. Le grand maître Jon Speelman s’est efforcé de démontrer que Fischer aurait malgré tout dû obtenir l’égalité à la meilleure partie. Kasparov confirme que Fischer a manqué une occasion : « Fischer a eu beaucoup de mal à trouver son rythme. » 

Alors survint une deuxième catastrophe, qui faillit compromettre le match dans son ensemble. Fischer rejeta la faute de sa première défaite sur les caméras de télévision et refusa de jouer en leur présence. Chester Fox, qui avait versé une somme respectable pour les droits, menaça d’intenter une action en justice. Les organisateurs s’efforcèrent en vain de parvenir à un compromis. Ils eurent beau dissimuler les caméras, Fischer ne se présenta pas pour la deuxième partie, le 13 juillet à cinq heures, l’après-midi. Les caméras furent donc définitivement retirées. Mais Fischer refusa de se montrer tant que son horloge ne serait pas redémarrée, réclamation qui se heurta à l’opposition de Spassky. Lothar Schmid n’eut donc d’autre choix que de déclarer que Fischer avait perdu par forfait. Toutefois, il savait mieux que tout autre ce qui comptait le plus : « Il faut sauver le match. » Jusqu’à minuit, il négocia pour persuader l’Américain de revenir sur sa décision dans le délai légal de six heures. Mais si la commission du match parvint à la conclusion que cet appel avait été effectué dans les règles, elle n’en statua pas moins que le forfait était maintenu. Tout le monde était désormais certain que Fischer allait repartir drapé dans son indignation.

Qu’est-ce qui l’en empêcha ? En partie le fait que son handicap de 2 points, presque insurmontable dans un match de championnat, était en quelque sorte un gambit psychologique. Ayant résisté aux exigences de Spassky, qui réclamait qu’il soit déclaré forfait pour la première partie, Fischer était en réalité en train de lui dire : tu peux l’avoir, ce point, et prends-en donc un deuxième avec ! Il pouvait se le permettre. Sa défaite inutile, suivie d’un forfait encore plus inutile, trahissait une forme de condescendance cavalière face à l’homme qui l’avait battu trois fois et que lui n’avait encore jamais vaincu. Plus d’une fois, Fischer avait assuré : « Quiconque s’y connaît vaguement aux échecs sait que je suis champion du monde sous tous les aspects sauf en titre, depuis dix ans. » Son comportement apparemment autodestructeur durant la première phase du match encouragea chez Spassky le développement d’un complexe d’infériorité. Les inhibitions du champion quant au rôle politique qui lui était échu ne firent que renforcer ses propres doutes à propos de son jeu. 

À ce moment décisif, Fischer entendit de nouveau la voix de l’Amérique. Henry Kissinger l’appela depuis la Californie, où il se trouvait pour des pourparlers informels avec l’ambassadeur soviétique Anatoli Dobrynine. Un des cameramen de Chester Fox prétendit avoir entendu Henry Kissinger dire à Fischer : « Vous êtes notre homme face aux cocos. » Compte tenu de l’attitude de Fischer vis-à-vis de Fox et de ses caméras, cela paraît peu probable, mais Kissinger galvanisa son protégé et le poussa à se jeter une fois encore dans la mêlée. Peut-être Fischer fut-il flatté d’être convié à discuter de géostratégie avec le champion du monde de la realpolitik. En tout cas, il ne renâcla pas. Si le New York Times consacra un éditorial à « la tragédie de Bobby Fischer », aux yeux de beaucoup, l’affaire prenait des allures de farce. Comme quelque deus ex machina, Kissinger était apparu pour ré­soudre les complexités du drame. Fischer fut prompt à déclarer à la BBC : « En fait, c’est le monde libre contre les Russes menteurs, tricheurs, hypocrites […] cette petite histoire entre Spassky et moi. C’est un microcosme de l’ensemble de la situation politique mondiale. » Ce fut seulement alors que la compétition commença véritablement. Fischer était prêt à se battre pour la guerre froide. Spassky, lui, ne l’était pas. 

Il était plus que temps. Le monde en général et son microcosme réuni à Reykjavík s’étaient retournés contre Fischer. Quand il ne se présenta pas pour la deuxième partie et fut déclaré forfait, Spassky fut ovationné. « Il est la pièce la plus forte du gouvernement soviétique sur l’échiquier de la guerre froide », délira le bulletin du match. L’ambiance était délétère : non seulement anti-Fischer, mais aussi antiaméricaine. Fischer recevait des « milliers » de messages et de lettres, la plupart le suppliant, quelques-uns d’une hostilité cinglante. L’intervention de Kissinger n’avait pas mis un terme à la guerre d’usure psychologique qu’il livrait. Il continuait à réserver des vols pour l’Amérique chaque jour ; refusait de céder d’un pouce sur les caméras, bien qu’aucun équipement n’ait pu détecter le moindre son audible ; continuait d’aligner les exigences, réclamant que les feux de circulation soient mis au vert pour lui, ou que la partie suivante soit jouée dans une petite pièce isolée, loin des spectateurs. Ce caprice-là fut difficile à avaler pour les Islandais, qui avaient vendu les billets à l’avance, mais Schmid comprit que c’était le seul espoir de voir Bobby Fischer revenir sur l’échiquier. Il soumit l’idée au champion. Sans consulter son équipe, Spassky, étonnamment, accepta : « Ça me va […] mais seulement pour cette partie. » 

Ce fut l’ultime concession et, semblait-il, la plus insignifiante, mais elle s’avéra fatale. « Spassky aurait dû refuser. S’il avait campé sur ses positions, ç’aurait été fini ! écrivit Kasparov. Ce n’est pas tant que Fischer avait bouleversé les conditions du match, mais plutôt qu’il avait tout simplement brisé Spassky. Il avait commencé à imposer ses conditions autour de l’échiquier, puis sur l’échiquier lui-même ! » Le champion avait oublié les avertissements de Larsen et Petrossian, qui l’avaient enjoint de ne pas céder aux exigences de Fischer. Une fois n’est pas coutume, Karpov partage l’avis de Kas­parov sur ce point : Spassky « le philosophe » fut mis en échec hors de l’échiquier par la forfaiture de Fischer, un « coup de génie » dont il mit dix parties à se remettre. […]

Juste après le début de la troisième partie, la tension se mua en une dispute ouverte entre les joueurs. Fischer commença à chercher maladivement des caméras, à actionner des interrupteurs et à hurler. Quand Schmid l’invita poliment à se tenir tranquille, il lui cria de se taire, et Spassky menaça de quitter la pièce. Schmid, au mépris des règles, dut arrêter l’horloge de Spassky tandis qu’il calmait les deux hommes et tentait de les convaincre de se rasseoir. Spassky, un instant, envisagea tout simplement de sortir et de déclarer forfait. Ce qui aurait retourné la situation et aurait laissé Fischer « dans une terrible position psychologique », expliqua-t-il vingt-cinq ans plus tard. Dans ce cas, il en était sûr, il aurait remporté le match. Mais c’était juste faire preuve d’esprit d’escalier. Les deux hommes se calmèrent, la partie reprit et, au onzième coup, elle s’anima lorsque le cavalier de Fischer lança une attaque sur le flanc. Ce coup avait déjà été employé, mais Fischer pariait sur le fait que Spassky ne saurait comment réagir. Krogius révéla par la suite que même si les Russes avaient préparé un plan, au bout de trente minutes de réflexion, Spassky était incapable de se souvenir de l’analyse. Peu à peu, Fischer consolida son avantage sur les deux côtés du plateau, mais la position restait incertaine, jusqu’à ce que Spassky commette une erreur juste avant le contrôle de temps. Quand la partie reprit le lendemain, Spassky comprit aussitôt que Fischer tenait le coup gagnant. Il abandonna au bout de cinq minutes, avant même l’arrivée de Fischer. Spassky insista pour qu’à l’avenir les parties aient lieu dans l’auditorium, mais il était trop tard. C’en était fait de sa réputation d’invincibilité. Après le match, il reconnut : « J’idéalisais Fischer en tant qu’homme, et j’ai voulu me mettre à son niveau. Mon idéalisme a volé en éclats au cours de la troisième partie, et Fischer a commencé à m’énerver. » Non seulement il avait été battu, mais il avait été dépassé sur le plan intellectuel, et il le savait. 

Le fait de savoir qu’il avait permis à Fischer de le blesser pour la première fois lui était pénible, et le démoralisa. Soudain, le champion perdit son calme olympien. Ceux qui, haletants, suivaient les coups de la troisième partie, transmise directement à un studio de télévision à Londres – réponse sans précédent à une exigence sans précédent –, surent que cela allait cependant beaucoup plus loin. Tout comme Zeus fit pencher la balance en faveur d’Achille contre Hector, le sort fit de même avec Spassky. Il eut beau lutter, à partir de la troisième partie, rien n’alla plus pour lui. Quant à Fischer, ses prétentions à la suprématie ne pouvaient plus être taxées de rodomontades. Il avait fait ses preuves.

Pour Spassky, il était vital de contre-attaquer immédiatement. En comptant le forfait, le score lui était toujours favorable. Mais il n’y avait qu’en remportant une victoire convaincante qu’il pourrait rétablir l’ordre naturel des choses. L’occasion se présenta dès la partie suivante, la quatrième, qui se déroula de nouveau devant le public, mais sans caméras. Jouant les noirs, Spassky s’essaya à la défense sicilienne, invitant Fischer à adopter son plan de bataille habituel. L’Américain décida d’en prendre le risque. Au treizième coup, Spassky le prit en embuscade grâce à un nouveau coup, sacrifiant un pion pour avoir l’initiative. Ce que Fischer, téméraire, accepta. La partie se déroulait conformément à l’analyse russe, ce qui aurait dû donner aux noirs de bonnes chances de l’emporter, même si Fischer jouait avec rapidité et assurance. Au vingt et unième coup, Spassky s’abîma dans ses réflexions pendant quarante-cinq minutes. Quand il bougea enfin, ce fut pour diverger de ce qui avait été prévu. Il pensait avoir trouvé un coup plus puissant, et tout au fond de lui, il nourrissait la crainte, issue de la paranoïa soviétique, que son analyse secrète n’ait été victime de fuite. Tandis que Spassky poursuivait son attaque en force, Fischer lui opposait une défense tenace. « J’ai eu la possibilité de gagner, se souvint Spassky par la suite. Mais c’est là que j’ai craqué. » La partie s’enlisa et s’acheva sur un match nul. […] 

Bien que Fischer ait joué pour gagner, surtout avec les blancs, cette fois, il était satisfait d’être parvenu à l’égalité. Il était tombé dans un piège préparé par la puissance combinée de l’école soviétique des échecs, et il avait survécu ! Certes, il lui fallait développer un nouveau moyen de contrer la défense sicilienne, mais il avait dans sa manche un atout qui lui éviterait de s’en soucier. Quand la cinquième partie commença, Spassky était toujours en tête. Quand elle prit fin, son triomphe initial semblait ne plus être qu’un lointain souvenir. Fischer tenta une ligne de la défense nimzo-indienne qu’il n’avait encore jamais jouée. Spassky joua sans assurance : « J’avais cessé de travailler trop tôt. » Fischer fixa les faibles pions de son adversaire, bloqua ses fous et se prépara à un long siège. Spassky, toutefois, lui épargna cette peine : au vingt-septième coup, il commit l’une des pires erreurs de sa carrière, et fut promptement défait. La foule se mit à scander : « Bobby ! Bobby ! » Bien qu’ayant entre-temps demandé à Cramer, son homme à tout faire, à la patience d’ange, de soumettre aux organisateurs une nouvelle liste de quatorze exigences, dont quelques-unes d’une mesquinerie embarrassante (davantage d’argent de poche, une meilleure voiture, etc.), il n’était plus le sale gosse de Brooklyn mais un champion en devenir. Le monde prenait conscience de l’importance du revirement. Time et Newsweek se bousculèrent pour louer Fischer, dont « la victoire triomphale et écrasante dans la cinquième partie signifie que la sentence de Spassky a déjà été prononcée ». Face à cette exultation médiatique, Moscou s’inquiéta, en proie à la fois à la dépression et à l’indignation. Le ministre des Sports Pavlov convoqua dans son bureau l’élite soviétique des échecs, dont trois anciens champions du monde. Si chacun des experts avait une opinion quant au moment où Spassky avait commis une erreur, aucun ne pouvait dire pourquoi.

Pour le camp soviétique, le pire était à venir. La sixième partie fut la première au cours de laquelle Fischer fit la démonstration de sa véritable force – cette forme impressionnante qui avait brisé le moral de Taïmanov, Larsen et Petrossian. Ce fut une sensation dès le premier coup. À la télévision, les commentateurs furent surpris quand Fischer, contrairement à toutes ses habitudes, opta pour un gambit de la reine. Spassky, qui avait rejeté le plan d’urgence concocté par Krogius précisément pour faire face à une telle surprise en déclarant : « Jamais Fischer ne jouera ça », maudit probablement sa propre complaisance. Après être passé à côté de la suite logique au vingtième coup, Spassky rata l’occasion de riposter deux tours plus tard. Les forces du Russe furent débordées, étape par étape, jusqu’à ce que l’Américain soit prêt à lancer l’assaut final. Alors, à l’aide d’un sacrifice soigneusement calculé, Fischer perça. Ses positions en ruine, le mat n’étant plus qu’une question de temps, Spassky abandonna. L’enfer se déchaîna. La délégation soviétique, qui avait été rejointe par le vice-président du Comité des sports Viktor Ivonine, un apparatchik de plus haut rang, fut horrifiée par le spectacle du champion qui, manifestant sa magnanimité, se joignait aux applaudissements en l’honneur de son adversaire. 

Avec cette victoire, Fischer prit la tête et ne fut plus jamais rattrapé. 

Êtes-vous certain d’avoir un doute ?

Ce n’est sans doute pas le rôle d’un Premier ministre de résoudre des paradoxes métaphysiques, mais il semble bien que Jean Castex ait malencontreusement ajouté cette lourde tâche à son agenda déjà bien rempli. Évoquant le projet de loi sur le pass vaccinal, et afin de lutter contre les justificatifs frauduleux qui ont proliféré lors de la pandémie de Covid-19, il a ainsi indiqué que les gérants d’établissements recevant du public, comme les restaurateurs, « auront la possibilité, en cas de doute avéré, de vérifier eux-mêmes les identités ».

Intéressant concept que celui de « doute avéré »… Y aurait-il des doutes plus fiables que d’autres ? Des doutes moins douteux pour ainsi dire, à moins qu’il ne faille plutôt parler de doutes davantage douteux ? Faut-il alors envisager des perplexités certaines, des hésitations absolues, des affres incontestables et des embarras en béton, pour les distinguer de leurs cousins moins résolus ? Bref, Jean Castex semble dire qu’il faut être sûr d’avoir un doute avant de procéder à un contrôle d’identité. Après tout, c’est un geste qui n’a rien d’anodin sur les plans légal et éthique, aussi vaudrait-il mieux, effectivement, s’assurer d’être véritablement au clair quant à l’exactitude de son indétermination.

On se rapproche dangereusement d’un sketch de Raymond Devos, d’accord, mais il se trouve que le doute avéré est également un objet scientifique, et même un thème très à la mode dans les laboratoires de sciences cognitives. Les chercheurs appellent cela la « métacognition », c’est-à-dire la capacité de penser à ses propres pensées. On peut même la mesurer très précisément. Imaginez par exemple qu’on vous demande de mémoriser une liste de mots. Un expérimentateur facétieux pourrait ensuite vous demander d’estimer combien de ces mots vous serez capable, à votre avis, de restituer une heure plus tard. Pas si facile ! On trouve typiquement que certaines personnes se sous-estiment – elles parviennent à se souvenir de plus de mots qu’elles ne l’envisageaient –, tandis que d’autres, à l’inverse, se surestiment, et cela à des degrés divers. Aux extrêmes, il y a les gens qui ne réalisent pas du tout qu’ils ont une excellente mémoire et ceux qui n’ont aucune conscience de leur incompétence mnésique. Mais rares sont les individus qui se situent exactement au milieu du spectre, qui sont capables d’évaluer ou d’anticiper très précisément leurs performances réelles. Ceux-là semblent disposer d’un pouvoir remarquable : ils savent ce qu’ils savent et ce dont ils sont capables, et ils savent aussi ce qu’ils ne savent pas et ce dont ils ne sont pas capables. On peut en déduire qu’ils savent aussi quand ils doutent.

La métacognition est rarement calibrée à la perfection, et c’est bien ce qui rend le concept si passionnant. C’est l’image familière d’une conscience à deux étages, l’Homo duplex de Buffon, en somme : en bas l’expérience directe et spontanée, en haut le regard critique et plongeant, mais passablement déformé, sur cette même expérience. Philosophes et neuroscientifiques tentent aujourd’hui de clarifier les mécanismes et implications de cette étrange dualité, notamment dans les domaines de l’éducation, de la prise de décision, de la pathologie mentale et même de l’idéologie politique 1. Ne pas être en mesure de se connaître soi-même, ou refuser obstinément de le faire, voilà peut-être l’écueil qui explique bon nombre de nos déboires personnels et sociaux.

La métacognition est donc notre boussole interne, qui gouverne notre navigation mentale en nous orientant tant bien que mal entre l’ignorance et la certitude. On doit simplement à Jean Castex d’avoir inventé la méta-métacognition : si votre opinion fait l’objet d’un doute, à charge d’une partie encore inconnue de votre cerveau de vérifier l’authenticité de ce doute. Et, si ce doute se révèle bel et bien avéré, il reste encore à espérer qu’il soit fondé : d’où la vérification des papiers d’identité. Simple, non ? Et dire qu’il y en a qui doutent de la politique sanitaire du gouvernement…  

— Sebastian Dieguez est chercheur en neurosciences au laboratoire de sciences cognitives et neurologiques de l’Université de Fribourg, en Suisse. Il est l’auteur de Total Bullshit ! Au cœur de la post-vérité (PUF, 2018).

« Aux livres citoyens ! », vraiment ?

En février s’est tenu à la Bibliothèque nationale de France un nouveau festival littéraire qui a couronné de deux prix, dans les catégories fiction et non-fiction, des ouvrages publiés par des auteurs officiellement « engagés ». Précisons que je n’ai aucune idée de l’identité des heureux lauréats, pour la simple raison que la rédaction de cette chronique précède l’événement dont il est ici question (magie de la presse écrite). Ce texte n’a donc pas vocation à raconter par le menu le déroulement de cette journée, ni à proposer une vague critique de livres lus en diagonale. Non, il s’agit plutôt de s’interroger sur la pertinence d’un tel événement et, une fois n’est pas coutume, d’être de mauvaise humeur.

Intitulé « Aux livres citoyens ! 1 », ce festival, promu par Marlène Schiappa dans les semaines qui ont précédé sa première édition, se veut avant tout une célébration populaire. La ministre déléguée chargée de la Citoyenneté exposait ainsi, lors d’une interview accordée au Parisien le 16 janvier, son ambition d’en faire un événement « loin de tout snobisme culturel ». L’objectif était de décloisonner la littérature et la lecture, alors que cette dernière a été désignée par le gouvernement « grande cause nationale » de 2022. De fait, un rapide coup d’œil à la courbe du nombre de lecteurs sur ces dernières décennies a de quoi plonger dans une profonde neurasthénie n’importe quel acteur des métiers du livre 2.

Mais nous sommes une terre de paradoxes, et, malgré cette désaffection tendancielle, les Français aiment écrire. Certes pas autant que les Islandais, dont le quart s’est déjà lancé dans la production d’une somme au cours de sa vie, mais tout de même. La crise du Covid-19 a d’ailleurs été l’occasion de nous le rappeler, puisque 5 millions de manuscrits ont été recensés dans l’Hexagone à l’issue du premier confinement. Cet engouement tient peut-être à l’aura particulière qui nimbe la figure de l’écrivain dans notre pays. Les grandes personnalités des lettres – engagées, flamboyantes ou maudites – sont en effet des marqueurs de notre imaginaire collectif. La pop culture a elle aussi contribué à promouvoir l’image d’un écrivain pour papier glacé ou écran de cinéma – souvent échevelé, emporté par la fièvre de l’inspiration, avant d’être acclamé ou d’aller noyer son spleen dans des piscines de champagne. De quoi stimuler la fibre créatrice de bon nombre de personnes qui décident de sauter le pas (et il faut s’en réjouir), puis se heurtent à l’âpreté de l’écriture et aux murs des maisons d’édition. 

Ainsi, le festival devait réunir des professionnels reconnus, éditeurs et écrivains, susceptibles de donner quelques clés aux participants désirant pénétrer ce milieu particulier et relativement fermé. Pour Marlène Schiappa, le problème de ces jeunes auteurs en puissance est en effet qu’ils « n’ont pas les codes pour tenter leur chance ». Au-delà de ces « codes », les aspirants écrivains gagneraient, selon moi, à avoir en tête quelques éléments quant à la vie d’auteur. Pour une grande majorité, l’écriture se fait tard le soir, le week-end, pendant les vacances : clairement, on n’écrit pas pour gagner de l’argent, et l’acte d’écrire est en soi un engagement. Le dernier rapport sur la situation économique et sociale des auteurs du livre (2013) relevait par exemple que seuls 12 % d’entre eux touchaient l’équivalent d’un salaire de 8 000 euros par an. À l’heure où je rédige cette chronique, nous célébrons par ailleurs le deuxième anniversaire du rapport Racine, portant sur les conditions de travail des créateurs et remis en janvier 2020 au ministère de la Culture. Il soulignait la faiblesse de la rémunération du travail des auteurs et particulièrement des écrivains, l’iniquité de la répartition des recettes entre les différents acteurs des milieux professionnels concernés, et insistait sur le fait que les jeunes et les femmes sont les plus exposés aux difficultés socio-économiques inhérentes à ces métiers. On ne peut pas dire que la situation se soit améliorée au cours des deux dernières années. Alors, plutôt que de voir une secrétaire d’État créer un « festival du livre citoyen » et encenser la figure de l’écrivain, les acteurs du livre (et en particulier les plus précaires) auraient sans doute préféré voir le gouvernement s’engager à leurs côtés pour leur permettre de faire dignement leur métier.  

— Floriane Zaslavsky est sociologue. Elle a publié avec la journaliste Célia Héron Dernier Brunch avant la fin du monde (Arkhê Éditions, 2020).

Avatars de la novlangue

Il y a quelques années, quand j’ai entendu de plus en plus de jeunes adultes dire « je ne le calcule pas », « j’ai buggé », ou encore conjuguer l’expression « être en mode » à toutes les sauces, je me suis dit que, une fois encore, chaque nouveau symptôme de la mainmise de la technique sur les corps se manifestait dans le saccage de la parole. Certes, cette dernière est toujours l’exception au sein d’un océan langagier où domine essentiellement la langue comme instrument de communication, véhicule conventionnel permettant aux locuteurs de se faire comprendre les uns des autres. Et nous savons aussi comment, à grand renfort d’euphémismes et de noyades de poissons dans une novlangue de bois, les lexiques de l’économie, du management et du marketing ont contaminé le langage courant et contribué à modifier la perception des strates de réalité qui nous entourent.

Avec la numérisation intégrale de la vie quotidienne, une nouvelle étape de la tournure apocalyptique de l’histoire humaine est franchie. La fourniture incessante d’identifiants, de mots de passe, de logins, de codes alphanumériques pour simplement pouvoir continuer à vivre alors que nous devons simultanément cocher la case « je ne suis pas un robot » n’est qu’un aspect du ravage en cours. L’intériorisation du « langage machine » qui en découle en est un autre, assez bien relevé ces jours-ci par le psychanalyste Yann Diener dans LQI. Notre langue quotidienne informatisée 1, carnet de notes inspiré par LTI, la langue du IIIe Reich 2, réflexion pionnière sur le langage totalitaire due au fameux sémiologue Victor Klemperer.

« Je suis déconnecté de ma famille » ; « j’ai mon disque dur qui sature » ; « je dois faire l’interface entre mon père et ma mère » ; « je n’arrive pas à débrancher » : à force d’entendre ces expressions sur son divan, Diener s’est interrogé sur l’avenir de son métier, fondé sur la parole. Et a enquêté. Notamment sur l’histoire méconnue de l’informatique (contraction d’« information » et d’« automatique »), « fondatrice de notre époque d’obscurantisme high-tech ». Rappelant comment l’informatique – nouvelle religion, selon lui – est née et s’est développée dans le champ du langage et à quel point son vocabulaire (d’« ordinateur » à « présentiel ») emprunte à la sphère théologique, il s’inquiète de la prophétie d’Elon Musk selon laquelle le langage humain deviendra obsolète dans quinze à vingt ans grâce à l’implantation de microprocesseurs dans le cerveau et à l’interface entre ordinateurs et neurones. Il livre aussi deux ou trois idées fécondes à creuser.

La première, c’est la référence généralisée à l’autisme et l’attribution croissante de l’étiquette « Asperger » dans le monde contemporain. Lié à l’évitement de la parole – et donc de l’engagement affectif –, l’« autisme informatique », qui s’accommode si bien de l’aplatissement et de la neutralité des propos, congédiera par conséquent l’équivoque, la polysémie, les malentendus et l’humour.

Deuxième intuition : « Notre usage massif d’identifiants est contemporain d’une crispation identitaire. » À force d’établir des profils numériques sur des outils clivants, la logique binaire se renforce dans un contexte de réduction à la fois algorithmique et communautariste, culminant dans l’expression « je suis non binaire » (c’est-à-dire ni homme ni femme, ou un mélange des deux). Enfin, last but not least, nul hasard à ce que cette langue technico-machinique et fonctionnelle truffée de « process », de « traçage », de « gestion » et autres « évaluations » produise ses désastres majeurs dans les deux domaines les plus chers aux cœurs des êtres humains et aujourd’hui les plus menacés : l’éducation et la santé. C’est ainsi que tout se tient – capital et langage, mécanique et biologique – pour exproprier l’humanité de ce qui fait son essence. Comme d’habitude, seuls s’en esbaudiront les éberlués de la science et du marché. Les autres ? Ils méditeront la sentence du philosophe Franz Rosenzweig qui affirmait que « la langue est plus que le sang. » 

— Cécile Guilbert est essayiste et romancière. Son dernier livre, Roue libre (Flammarion, 2020), a reçu le Grand Prix de la critique de l’Académie française.

11 faits & idées à glaner dans ce numéro

Jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle, il était impossible d’obtenir un doctorat aux États-Unis. P. 13

L’enseignement à distance ne bénéficie qu’à ceux qui sont déjà les meilleurs. P. 14

Quand Pline le Jeune parle des statues, il semble aussi enfiévré qu’un militant de Black Lives Matter. P. 32

La théorie du genre rend caduc le féminisme centré sur les femmes et les filles. P. 34

Les parchemins de la bibliothèque d’Alexandrie servirent de combustible pour chauffer l’eau de bains locaux. P. 35

La désinvolture avec laquelle les probiotiques sont commercialisés est scandaleuse. P. 52

Pour Kurt Gödel, les concepts et les objets mathématiques sont dotés d’une réalité objective. P. 68

Avec Internet, la ludification tend à envahir tous les champs de la vie. P. 74

La Suisse est le pays du monde où la démocratie et la décentralisation sont les plus poussées. P. 91

L’homme est l’animal qui subit en vieillissant les métamorphoses physiques les plus spectaculaires. P. 96

L’État est impuissant à maîtriser le nombre des naissances. P. 98

« L’enseignement dans les universités ? Du travail d’amateur »

Vous venez de consacrer un ouvrage à l’histoire de l’en­­seignement dans les universités américaines. Comment jugez-vous la performance actuelle de cet enseignement ? Est-il globalement de bon niveau ?

Vous voulez une réponse honnête ? Triste et honnête ? Nous n’en savons rien. Le système est conçu de telle sorte qu’il est presque impossible de répondre à votre question. Quiconque fait des généralisations se trompe nécessairement. D’abord, il y a un nombre colossal d’universités aux États-Unis – plus que nulle part ailleurs. Leurs tailles et leurs objectifs sont très différents. On compte plus de 4 000 institutions où l’on peut obtenir un bachelor of arts, l’équivalent d’une licence. À titre de comparaison, en Grande-Bretagne on en recense 50 seulement (et, en France, un peu plus de 70). Surtout, il n’existe rien qui permette d’évaluer l’enseignement de manière professionnelle, comme nous évaluons la recherche. C’est un paradoxe : l’enseignement universitaire est un acte éminemment public qui est resté essentiellement privé. Des millions d’Américains ont enseigné dans notre gigantesque système universitaire, mais nous ne disposons pas de normes communes ni même de vocabulaire pour décrire ce qu’ils font. Eux-mêmes n’en parlent pas en général. La recherche scientifique repose sur l’évaluation par les pairs et d’autres pratiques collectives établies de longue date. Mais, lorsqu’il s’agit d’enseigner, nous sommes pour ainsi dire livrés à nous-mêmes. Nous restons des amateurs.

Traiter les enseignants d’amateurs, n’est-ce pas un peu insultant ?

Qu’on me comprenne bien : quand je dis que les enseignants sont des amateurs (et je m’inclus parmi eux), je ne dis pas qu’ils sont nécessairement mauvais. Les amateurs peuvent être très bons. Quand j’étais enfant, tous les athlètes qui participaient aux jeux Olympiques étaient des amateurs, les professionnels y étaient interdits. La meilleure gymnaste du monde s’appelait Nadia Comăneci. C’était une amatrice, et elle était fantastique. Amateur, cela ne signifie donc pas mauvais, ni bon d’ailleurs. Ce que cela signifie pour l’enseignement universitaire, c’est que nous n’avons aucun critère établi pour définir ce qui est « bon » ou « mauvais ».

Vous dites qu’il n’existe pas de système d’évaluation des enseignants, mais, dans la plupart des universités américaines, les étudiants évaluent leurs professeurs.

Oui, c’est ce qu’on appelle le student survey, un questionnaire que remplissent les étudiants à propos du cours qu’ils ont suivi. C’est important, nécessaire même, mais ce n’est pas suffisant. On va y apprendre si l’enseignant est ponctuel, s’il corrige les copies correctement, s’il se rend disponible en dehors des cours. Les étudiants sont les mieux placés pour évaluer ces choses-là. Mais est-ce un cours de bon niveau ? Ils ne connaissent pas assez le sujet pour le dire. Si je me rendais à un cours de physique à mon université, je ne pense pas que je pourrais en être un bon examinateur. Peut-être pourrais-je donner quelques conseils au professeur, mais en aucun cas formuler une évaluation professionnelle : je n’en sais pas assez sur la physique. De la même manière, mes élèves n’en savent pas assez sur l’histoire de l’éducation pour m’évaluer. 

Vous pensez qu’il faudrait professionnaliser davantage l’enseignement ?

On le pourrait. Cela supposerait que ceux qui aspirent à enseigner suivent une vraie formation. Pour obtenir son doctorat, il ne s’agirait plus ­simplement de démontrer ses compétences dans un domaine de recherche ; il faudrait aussi démontrer des compétences pédagogiques. Et, par la suite, cet enseignement serait régulièrement soumis à un examen par les pairs, comme on le fait pour la recherche. Ce serait possible, mais cela coûterait très cher. Et la question est : sommes-nous prêts à y mettre le prix ?

À lire votre livre, on a l’impression que, depuis les débuts de l’université aux États-Unis, les mêmes problèmes ne cessent de se poser. En premier lieu, celui de la qualité de l’enseignement. Chaque génération propose ses propres solutions, qui ne sont jamais satisfaisantes ni définitives. Dans quelle mesure, cependant, l’enseignement à l’université a-t-il changé depuis les deux derniers siècles ?

Il y a eu des changements parce que les institutions elles-mêmes ont changé. Au xixe siècle, du moins avant la guerre de Sécession, n’allaient à l’université que des hommes blancs, en très petit nombre. Et le système d’enseignement était presque entièrement fondé sur la répétition : on devait mémoriser de longs textes, en général en latin et en grec, qu’on récitait par cœur, sans nécessairement bien les comprendre. Si j’essayais de faire ça avec mes élèves, il y aurait une révolution ! Le cours magistral est chez nous une importation venue d’Allemagne, car c’est là-bas que, pendant longtemps, la plupart des universitaires américains sont allés se former. Il faut savoir que jusqu’à la seconde moitié du xixe siècle, il était impossible d’obtenir un doctorat aux États-Unis. On se rendait donc en Europe, principalement en Allemagne, et on en a rapporté certaines innovations : outre le cours magistral, qui reste la forme d’enseignement la plus répandue aujourd’hui, le modèle de l’enseignant-chercheur. En revanche, on s’est abstenu de faire dépendre, comme c’était le cas dans les universités allemandes, le salaire de l’enseignant du nombre d’élèves qu’il réussissait à attirer dans ses cours ! Tout cela pour dire que oui, bien sûr, il y a eu des changements. Là où vous avez raison, en revanche, c’est qu’au-delà de tous ces changements on observe des schémas récurrents, des leitmotivs à propos de l’enseignement universitaire. L’un d’eux peut se formuler ainsi : nous avons besoin de meilleurs enseignants. Un autre : nous devons mieux les former. Un troisième, paradoxalement : nous devons les remplacer.

Mais par quoi peut-on remplacer les enseignants ?

Par des machines, par exemple. Nous avons une expression aux États-Unis : « Build a better mousetrap ». Elle signifie que la technologie fournira la solution, qu’il suffit d’inventer une meilleure machine pour que tout s’arrange. Les champions de l’innovation technologique ont pu ainsi défendre l’idée que la télévision allait résoudre le problème des mauvais enseignants à l’université. En écrivant mon livre, j’ai eu la surprise de découvrir que les cours sur Zoom, qui se sont développés pendant la pandémie de Covid-19, n’étaient pas vraiment une nouveauté : dans les années 1950 et 1960, la « télévision scolaire » a connu un réel, mais bref, engouement. À la fin des années 1950, une centaine d’universités dispensaient des cours à près d’un demi-million d’étudiants via la télévision. Dans certaines universités, un quart des élèves suivait au moins un enseignement télévisé ! Ces cours étaient diffusés en circuit fermé ou sur des chaînes locales, où on pouvait les suivre pour obtenir des crédits (moyennant des frais et des modalités d’examens variant d’une université à l’autre) ou simplement pour nourrir sa curiosité. L’exemple le plus marquant est le Sunrise Semester, une série éducative télévisée proposée par l’Université de New York sur la chaîne locale de CBS à partir de 1957. Le premier épisode était un cours de littérature comparée dispensé par le professeur Floyd Zulli, qui « déambulait dans un décor attrayant tapissé de livres », notait un journaliste, tout en discourant sur Stendhal et Balzac. Il a déclenché une ruée vers les librairies de New York, où les romans des deux auteurs ont vite été épuisés ! La logique sous-jacente était puissante : nous savons que des centaines de milliers d’élèves vont suivre un cours dans telle ou telle matière, mettons l’algèbre. Au lieu d’avoir un millier de professeurs d’algèbre différents, pourquoi ne pas trouver le meilleur du pays et le faire enseigner à tout le monde grâce à la télévision ? Le président de l’université Johns-Hopkins et frère du président des États-Unis de l’époque, Milton Eisenhower, pensait que la télévision permettrait aux universités de remplacer les professeurs médiocres par les plus grands professeurs d’histoire, de mathématiques, de sciences et de médecine. Sur le papier, la logique était imparable. Dans la pratique, ça n’a pas fonctionné.

Comment expliquez-vous cet échec ?

Les élèves n’aimaient pas ça, tout simplement. De même qu’ils n’ont pas aimé les cours en distanciel pendant la pandémie. La raison est à chaque fois identique : que ce soit à la télévision ou par Internet, ils trouvent cet enseignement impersonnel. C’est là un autre point essentiel : je ne crois pas que l’on puisse reproduire à l’aide d’un quelconque dispositif technique ce qui se passe dans une salle de cours et, plus généralement, ce qui se passe quand des gens sont réunis dans une pièce. Pourquoi va-t-on à l’église, à la synagogue ou à la mosquée alors qu’on peut prier seul chez soi ? Pourquoi est-on prêt à payer 200 euros pour assister, depuis les gradins, à un match de football alors qu’on peut voir le même match à la télévision, sur un écran haute définition, et distinguer chaque brin d’herbe de la pelouse ? Parce que quelque chose a lieu, quelque chose se passe dans la salle, dans l’église, dans le stade, en présence des autres, ce qu’Émile Durkheim appelle l’« effervescence collective ». Aucune machine ne pourra jamais rivaliser avec ça.

Votre livre raconte d’autres tentatives pour révolutionner l’enseignement à l’université, grâce à la technologie ou à des méthodes nouvelles. Je pense en particulier à la Teaching Machine, conçue par le psychologue de Harvard B. F. Skinner, ou au Personalized System of Instruction (PSI). Autant de fiascos. Pourquoi, selon vous ?

C’étaient deux choses différentes, mais toutes deux ont tenté de créer des méthodes pédagogiques qui faisaient l’économie du professeur en permettant de travailler et de progresser seul. Le paradoxe du PSI, c’est que, en dépit de son nom, il n’était pas suffisamment personnalisé : il l’était au sens où chacun pouvait l’utiliser de façon autonome, individuelle, mais, par ailleurs, il n’impliquait aucun contact humain, en particulier entre le professeur et les élèves. D’autres élèves vous faisaient passer des tests, mais le professeur ne servait à rien. 

A-t-on besoin d’un professeur pour apprendre ?

À vrai dire, non. On peut lire les ouvrages de référence, s’entraîner soi-même et passer les examens. Mais ce qu’on a découvert avec le PSI et, plus récemment, avec les cours sur Zoom, c’est que, si vous avez déjà de bonnes bases, ces méthodes vous seront profitables, parfois autant que l’enseignement en présentiel. En revanche, si vos acquis sont fragiles, si vous n’avez pas bénéficié d’une bonne formation au préalable, vous n’en tirerez rien. La recherche sur l’apprentissage en ligne le montre : pour les gens qui ont déjà des prédispositions à l’étude, cela peut donner de très bons résultats. Pas pour les autres. Donc, si l’on se soucie d’équité, on ne peut que s’inquiéter de cet enseignement impersonnel. Il ne bénéficie qu’à ceux qui sont déjà les meilleurs. C’est paradoxal, car on vante souvent l’enseignement à distance comme un moyen de réduire les inégalités. L’université est tellement chère, tellement hors de portée de tant de gens : les cours en ligne, plus accessibles, ne sont-ils pas la solution ? C’est vrai qu’ils sont moins chers. Mais ils ne permettent pas de rattraper son retard. 

Nous avons donc besoin de professeurs en chair et en os face à nous dans une pièce. Et nous avons besoin, si possible, de bons professeurs. Mais comment les définiriez-vous ?

Ce sont ceux qui impliquent activement les élèves dans les grandes questions de leur discipline. Qui leur permettent, à eux qui, au départ, n’y connaissent rien ou pas grand-chose, de commencer à recomposer le puzzle. Il existe d’innombrables façons de le faire. Le problème, c’est que nous n’avons toujours pas mis au point des méthodes qui, de manière systématique et professionnelle, favorisent les « bonnes pratiques », comme c’est le cas pour la recherche.

On en revient au fameux couple recherche-enseignement. Au-delà de la dissymétrie dans les méthodes d’évaluation, vous semble-t-il bien assorti ? Fonctionne-t-il ? 

Non, il ne fonctionne pas. Toutes les institutions reposent sur des mythes, des histoires qu’elles se racontent à elles-mêmes. En l’occurrence, ce que nous nous racontons, c’est que, si nous mettons l’auteur d’un excellent livre dans une salle de classe, il va se révéler aussi un excellent professeur. Or la recherche et l’enseignement ont des objectifs très différents et mettent en jeu des qualités qui n’ont rien à voir. Quand j’écris un livre, comme celui que vous avez lu, j’essaie de développer mon propre point de vue et de l’étayer par des arguments. J’espère que ceux que j’avance sont bons, voire meilleurs que ceux qui ont déjà été avancés. Mon objectif, lorsque j’enseigne, est tout autre : c’est d’aider les élèves à développer leurs idées, ce qu’ils pensent, eux ; de les initier aux grandes questions, afin qu’ils parviennent à leurs propres réponses. Ce n’est pas de mettre en avant mes conclusions.

Pourquoi, alors, les universités des États-Unis, de France ou d’ailleurs favorisent-elles la recherche plutôt que l’enseignement quand il s’agit de recruter des professeurs ?

La réponse remonte à ce qu’on appelle l’ère progressiste, à la fin du xixe et au début du xxe siècle, quand a émergé une société fondée à bien des égards sur l’expertise. Songez à la théorie des germes : Pasteur, Koch… C’est génial, et ce n’est pas du tout intuitif. Il y a quarante ans, j’ai servi dans le Peace Corps, au Népal, dans une région où il n’y avait ni eau courante ni sanitaires. Je traitais mon eau avec des pastilles de purification. Les gens se rassemblaient autour de moi et me demandaient pourquoi je faisais ça. Je leur répondais qu’il y avait des petits animaux dans l’eau, qui allaient dans les intestins et rendaient malade. Eux scrutaient l’eau et ne les voyaient pas. Il fallait que je leur explique que ces animaux étaient si petits qu’on ne pouvait les voir qu’avec un instrument spécial. Ils voulaient alors savoir si je les avais déjà vus. Ce n’était pas le cas. « Comment alors savez-vous qu’ils sont là ? » me disaient-ils. Eh bien, la raison pour laquelle je sais qu’ils sont là, c’est parce que l’expertise fonctionne. Dans certains quartiers de New York, avant Pasteur et la théorie des germes, la mortalité infantile était de 35 % – un tiers des enfants mouraient avant d’avoir 5 ans. Quand je vivais au Népal, soit dit en passant, c’était 25 %. Tout cela à cause de l’eau et des maladies qu’elle peut véhiculer. Les biologistes, les biochimistes, les médecins ont démontré le pouvoir de l’expertise au tournant du xxe siècle et ont conféré un immense prestige à la recherche. D’où la préférence que lui ont accordée les universités. D’ailleurs, c’est l’un des facteurs qui ont contribué à imposer le cours magistral. Il faut se rappeler que les travaux d’un Pasteur étaient tout à fait nouveaux et ne se trouvaient souvent dans aucun livre. Le cours magistral était le meilleur moyen de les diffuser comme d’en prendre connaissance.

Cette prééminence accordée à la recherche est-elle néfaste, selon vous ?

Non, il ne s’agit pas de dévaloriser la recherche ni l’expertise, surtout à l’heure où celle-ci est confrontée à une inquiétante vague de scepticisme. Mais il s’agit de trouver le moyen d’élever l’enseignement. Le principe fondateur de la recherche, c’est que l’on s’évalue les uns les autres. Pasteur a pu élaborer sa théorie des germes grâce aux échanges qu’il a eus avec d’autres savants dont les idées étaient différentes. La microbiologie est devenue un domaine d’expertise parce que des spécialistes ont débattu à son propos. Nous pourrions procéder de même avec l’enseignement. Quand j’enseigne, d’autres historiens pourraient venir examiner ce que je fais, regarder mon programme, les tests que je fais passer. On pourrait transformer cela en un domaine professionnel. Mais on a préféré ne pas le faire.

Pour des raisons budgétaires, parce que cela coûterait trop cher, comme vous le disiez précédemment ?

Oui. Parce que, pour le dire autrement, ce n’est pas un problème éducatif, c’est un problème politique. La plupart des questions liées à l’éducation sont somme toute assez simples. Si l’on voulait améliorer l’enseignement, on le pourrait. On sait même comment le faire. Mais on choisit de s’en abstenir. Par manque de volonté politique. 

— Propos recueillis par Baptiste Touverey.