Vous venez de consacrer un ouvrage à l’histoire de l’enseignement dans les universités américaines. Comment jugez-vous la performance actuelle de cet enseignement ? Est-il globalement de bon niveau ?
Vous voulez une réponse honnête ? Triste et honnête ? Nous n’en savons rien. Le système est conçu de telle sorte qu’il est presque impossible de répondre à votre question. Quiconque fait des généralisations se trompe nécessairement. D’abord, il y a un nombre colossal d’universités aux États-Unis – plus que nulle part ailleurs. Leurs tailles et leurs objectifs sont très différents. On compte plus de 4 000 institutions où l’on peut obtenir un bachelor of arts, l’équivalent d’une licence. À titre de comparaison, en Grande-Bretagne on en recense 50 seulement (et, en France, un peu plus de 70). Surtout, il n’existe rien qui permette d’évaluer l’enseignement de manière professionnelle, comme nous évaluons la recherche. C’est un paradoxe : l’enseignement universitaire est un acte éminemment public qui est resté essentiellement privé. Des millions d’Américains ont enseigné dans notre gigantesque système universitaire, mais nous ne disposons pas de normes communes ni même de vocabulaire pour décrire ce qu’ils font. Eux-mêmes n’en parlent pas en général. La recherche scientifique repose sur l’évaluation par les pairs et d’autres pratiques collectives établies de longue date. Mais, lorsqu’il s’agit d’enseigner, nous sommes pour ainsi dire livrés à nous-mêmes. Nous restons des amateurs.
Traiter les enseignants d’amateurs, n’est-ce pas un peu insultant ?
Qu’on me comprenne bien : quand je dis que les enseignants sont des amateurs (et je m’inclus parmi eux), je ne dis pas qu’ils sont nécessairement mauvais. Les amateurs peuvent être très bons. Quand j’étais enfant, tous les athlètes qui participaient aux jeux Olympiques étaient des amateurs, les professionnels y étaient interdits. La meilleure gymnaste du monde s’appelait Nadia Comăneci. C’était une amatrice, et elle était fantastique. Amateur, cela ne signifie donc pas mauvais, ni bon d’ailleurs. Ce que cela signifie pour l’enseignement universitaire, c’est que nous n’avons aucun critère établi pour définir ce qui est « bon » ou « mauvais ».
Vous dites qu’il n’existe pas de système d’évaluation des enseignants, mais, dans la plupart des universités américaines, les étudiants évaluent leurs professeurs.
Oui, c’est ce qu’on appelle le student survey, un questionnaire que remplissent les étudiants à propos du cours qu’ils ont suivi. C’est important, nécessaire même, mais ce n’est pas suffisant. On va y apprendre si l’enseignant est ponctuel, s’il corrige les copies correctement, s’il se rend disponible en dehors des cours. Les étudiants sont les mieux placés pour évaluer ces choses-là. Mais est-ce un cours de bon niveau ? Ils ne connaissent pas assez le sujet pour le dire. Si je me rendais à un cours de physique à mon université, je ne pense pas que je pourrais en être un bon examinateur. Peut-être pourrais-je donner quelques conseils au professeur, mais en aucun cas formuler une évaluation professionnelle : je n’en sais pas assez sur la physique. De la même manière, mes élèves n’en savent pas assez sur l’histoire de l’éducation pour m’évaluer.
Vous pensez qu’il faudrait professionnaliser davantage l’enseignement ?
On le pourrait. Cela supposerait que ceux qui aspirent à enseigner suivent une vraie formation. Pour obtenir son doctorat, il ne s’agirait plus simplement de démontrer ses compétences dans un domaine de recherche ; il faudrait aussi démontrer des compétences pédagogiques. Et, par la suite, cet enseignement serait régulièrement soumis à un examen par les pairs, comme on le fait pour la recherche. Ce serait possible, mais cela coûterait très cher. Et la question est : sommes-nous prêts à y mettre le prix ?
À lire votre livre, on a l’impression que, depuis les débuts de l’université aux États-Unis, les mêmes problèmes ne cessent de se poser. En premier lieu, celui de la qualité de l’enseignement. Chaque génération propose ses propres solutions, qui ne sont jamais satisfaisantes ni définitives. Dans quelle mesure, cependant, l’enseignement à l’université a-t-il changé depuis les deux derniers siècles ?
Il y a eu des changements parce que les institutions elles-mêmes ont changé. Au xixe siècle, du moins avant la guerre de Sécession, n’allaient à l’université que des hommes blancs, en très petit nombre. Et le système d’enseignement était presque entièrement fondé sur la répétition : on devait mémoriser de longs textes, en général en latin et en grec, qu’on récitait par cœur, sans nécessairement bien les comprendre. Si j’essayais de faire ça avec mes élèves, il y aurait une révolution ! Le cours magistral est chez nous une importation venue d’Allemagne, car c’est là-bas que, pendant longtemps, la plupart des universitaires américains sont allés se former. Il faut savoir que jusqu’à la seconde moitié du xixe siècle, il était impossible d’obtenir un doctorat aux États-Unis. On se rendait donc en Europe, principalement en Allemagne, et on en a rapporté certaines innovations : outre le cours magistral, qui reste la forme d’enseignement la plus répandue aujourd’hui, le modèle de l’enseignant-chercheur. En revanche, on s’est abstenu de faire dépendre, comme c’était le cas dans les universités allemandes, le salaire de l’enseignant du nombre d’élèves qu’il réussissait à attirer dans ses cours ! Tout cela pour dire que oui, bien sûr, il y a eu des changements. Là où vous avez raison, en revanche, c’est qu’au-delà de tous ces changements on observe des schémas récurrents, des leitmotivs à propos de l’enseignement universitaire. L’un d’eux peut se formuler ainsi : nous avons besoin de meilleurs enseignants. Un autre : nous devons mieux les former. Un troisième, paradoxalement : nous devons les remplacer.
Mais par quoi peut-on remplacer les enseignants ?
Par des machines, par exemple. Nous avons une expression aux États-Unis : « Build a better mousetrap ». Elle signifie que la technologie fournira la solution, qu’il suffit d’inventer une meilleure machine pour que tout s’arrange. Les champions de l’innovation technologique ont pu ainsi défendre l’idée que la télévision allait résoudre le problème des mauvais enseignants à l’université. En écrivant mon livre, j’ai eu la surprise de découvrir que les cours sur Zoom, qui se sont développés pendant la pandémie de Covid-19, n’étaient pas vraiment une nouveauté : dans les années 1950 et 1960, la « télévision scolaire » a connu un réel, mais bref, engouement. À la fin des années 1950, une centaine d’universités dispensaient des cours à près d’un demi-million d’étudiants via la télévision. Dans certaines universités, un quart des élèves suivait au moins un enseignement télévisé ! Ces cours étaient diffusés en circuit fermé ou sur des chaînes locales, où on pouvait les suivre pour obtenir des crédits (moyennant des frais et des modalités d’examens variant d’une université à l’autre) ou simplement pour nourrir sa curiosité. L’exemple le plus marquant est le Sunrise Semester, une série éducative télévisée proposée par l’Université de New York sur la chaîne locale de CBS à partir de 1957. Le premier épisode était un cours de littérature comparée dispensé par le professeur Floyd Zulli, qui « déambulait dans un décor attrayant tapissé de livres », notait un journaliste, tout en discourant sur Stendhal et Balzac. Il a déclenché une ruée vers les librairies de New York, où les romans des deux auteurs ont vite été épuisés ! La logique sous-jacente était puissante : nous savons que des centaines de milliers d’élèves vont suivre un cours dans telle ou telle matière, mettons l’algèbre. Au lieu d’avoir un millier de professeurs d’algèbre différents, pourquoi ne pas trouver le meilleur du pays et le faire enseigner à tout le monde grâce à la télévision ? Le président de l’université Johns-Hopkins et frère du président des États-Unis de l’époque, Milton Eisenhower, pensait que la télévision permettrait aux universités de remplacer les professeurs médiocres par les plus grands professeurs d’histoire, de mathématiques, de sciences et de médecine. Sur le papier, la logique était imparable. Dans la pratique, ça n’a pas fonctionné.
Comment expliquez-vous cet échec ?
Les élèves n’aimaient pas ça, tout simplement. De même qu’ils n’ont pas aimé les cours en distanciel pendant la pandémie. La raison est à chaque fois identique : que ce soit à la télévision ou par Internet, ils trouvent cet enseignement impersonnel. C’est là un autre point essentiel : je ne crois pas que l’on puisse reproduire à l’aide d’un quelconque dispositif technique ce qui se passe dans une salle de cours et, plus généralement, ce qui se passe quand des gens sont réunis dans une pièce. Pourquoi va-t-on à l’église, à la synagogue ou à la mosquée alors qu’on peut prier seul chez soi ? Pourquoi est-on prêt à payer 200 euros pour assister, depuis les gradins, à un match de football alors qu’on peut voir le même match à la télévision, sur un écran haute définition, et distinguer chaque brin d’herbe de la pelouse ? Parce que quelque chose a lieu, quelque chose se passe dans la salle, dans l’église, dans le stade, en présence des autres, ce qu’Émile Durkheim appelle l’« effervescence collective ». Aucune machine ne pourra jamais rivaliser avec ça.
Votre livre raconte d’autres tentatives pour révolutionner l’enseignement à l’université, grâce à la technologie ou à des méthodes nouvelles. Je pense en particulier à la Teaching Machine, conçue par le psychologue de Harvard B. F. Skinner, ou au Personalized System of Instruction (PSI). Autant de fiascos. Pourquoi, selon vous ?
C’étaient deux choses différentes, mais toutes deux ont tenté de créer des méthodes pédagogiques qui faisaient l’économie du professeur en permettant de travailler et de progresser seul. Le paradoxe du PSI, c’est que, en dépit de son nom, il n’était pas suffisamment personnalisé : il l’était au sens où chacun pouvait l’utiliser de façon autonome, individuelle, mais, par ailleurs, il n’impliquait aucun contact humain, en particulier entre le professeur et les élèves. D’autres élèves vous faisaient passer des tests, mais le professeur ne servait à rien.
A-t-on besoin d’un professeur pour apprendre ?
À vrai dire, non. On peut lire les ouvrages de référence, s’entraîner soi-même et passer les examens. Mais ce qu’on a découvert avec le PSI et, plus récemment, avec les cours sur Zoom, c’est que, si vous avez déjà de bonnes bases, ces méthodes vous seront profitables, parfois autant que l’enseignement en présentiel. En revanche, si vos acquis sont fragiles, si vous n’avez pas bénéficié d’une bonne formation au préalable, vous n’en tirerez rien. La recherche sur l’apprentissage en ligne le montre : pour les gens qui ont déjà des prédispositions à l’étude, cela peut donner de très bons résultats. Pas pour les autres. Donc, si l’on se soucie d’équité, on ne peut que s’inquiéter de cet enseignement impersonnel. Il ne bénéficie qu’à ceux qui sont déjà les meilleurs. C’est paradoxal, car on vante souvent l’enseignement à distance comme un moyen de réduire les inégalités. L’université est tellement chère, tellement hors de portée de tant de gens : les cours en ligne, plus accessibles, ne sont-ils pas la solution ? C’est vrai qu’ils sont moins chers. Mais ils ne permettent pas de rattraper son retard.
Nous avons donc besoin de professeurs en chair et en os face à nous dans une pièce. Et nous avons besoin, si possible, de bons professeurs. Mais comment les définiriez-vous ?
Ce sont ceux qui impliquent activement les élèves dans les grandes questions de leur discipline. Qui leur permettent, à eux qui, au départ, n’y connaissent rien ou pas grand-chose, de commencer à recomposer le puzzle. Il existe d’innombrables façons de le faire. Le problème, c’est que nous n’avons toujours pas mis au point des méthodes qui, de manière systématique et professionnelle, favorisent les « bonnes pratiques », comme c’est le cas pour la recherche.
On en revient au fameux couple recherche-enseignement. Au-delà de la dissymétrie dans les méthodes d’évaluation, vous semble-t-il bien assorti ? Fonctionne-t-il ?
Non, il ne fonctionne pas. Toutes les institutions reposent sur des mythes, des histoires qu’elles se racontent à elles-mêmes. En l’occurrence, ce que nous nous racontons, c’est que, si nous mettons l’auteur d’un excellent livre dans une salle de classe, il va se révéler aussi un excellent professeur. Or la recherche et l’enseignement ont des objectifs très différents et mettent en jeu des qualités qui n’ont rien à voir. Quand j’écris un livre, comme celui que vous avez lu, j’essaie de développer mon propre point de vue et de l’étayer par des arguments. J’espère que ceux que j’avance sont bons, voire meilleurs que ceux qui ont déjà été avancés. Mon objectif, lorsque j’enseigne, est tout autre : c’est d’aider les élèves à développer leurs idées, ce qu’ils pensent, eux ; de les initier aux grandes questions, afin qu’ils parviennent à leurs propres réponses. Ce n’est pas de mettre en avant mes conclusions.
Pourquoi, alors, les universités des États-Unis, de France ou d’ailleurs favorisent-elles la recherche plutôt que l’enseignement quand il s’agit de recruter des professeurs ?
La réponse remonte à ce qu’on appelle l’ère progressiste, à la fin du xixe et au début du xxe siècle, quand a émergé une société fondée à bien des égards sur l’expertise. Songez à la théorie des germes : Pasteur, Koch… C’est génial, et ce n’est pas du tout intuitif. Il y a quarante ans, j’ai servi dans le Peace Corps, au Népal, dans une région où il n’y avait ni eau courante ni sanitaires. Je traitais mon eau avec des pastilles de purification. Les gens se rassemblaient autour de moi et me demandaient pourquoi je faisais ça. Je leur répondais qu’il y avait des petits animaux dans l’eau, qui allaient dans les intestins et rendaient malade. Eux scrutaient l’eau et ne les voyaient pas. Il fallait que je leur explique que ces animaux étaient si petits qu’on ne pouvait les voir qu’avec un instrument spécial. Ils voulaient alors savoir si je les avais déjà vus. Ce n’était pas le cas. « Comment alors savez-vous qu’ils sont là ? » me disaient-ils. Eh bien, la raison pour laquelle je sais qu’ils sont là, c’est parce que l’expertise fonctionne. Dans certains quartiers de New York, avant Pasteur et la théorie des germes, la mortalité infantile était de 35 % – un tiers des enfants mouraient avant d’avoir 5 ans. Quand je vivais au Népal, soit dit en passant, c’était 25 %. Tout cela à cause de l’eau et des maladies qu’elle peut véhiculer. Les biologistes, les biochimistes, les médecins ont démontré le pouvoir de l’expertise au tournant du xxe siècle et ont conféré un immense prestige à la recherche. D’où la préférence que lui ont accordée les universités. D’ailleurs, c’est l’un des facteurs qui ont contribué à imposer le cours magistral. Il faut se rappeler que les travaux d’un Pasteur étaient tout à fait nouveaux et ne se trouvaient souvent dans aucun livre. Le cours magistral était le meilleur moyen de les diffuser comme d’en prendre connaissance.
Cette prééminence accordée à la recherche est-elle néfaste, selon vous ?
Non, il ne s’agit pas de dévaloriser la recherche ni l’expertise, surtout à l’heure où celle-ci est confrontée à une inquiétante vague de scepticisme. Mais il s’agit de trouver le moyen d’élever l’enseignement. Le principe fondateur de la recherche, c’est que l’on s’évalue les uns les autres. Pasteur a pu élaborer sa théorie des germes grâce aux échanges qu’il a eus avec d’autres savants dont les idées étaient différentes. La microbiologie est devenue un domaine d’expertise parce que des spécialistes ont débattu à son propos. Nous pourrions procéder de même avec l’enseignement. Quand j’enseigne, d’autres historiens pourraient venir examiner ce que je fais, regarder mon programme, les tests que je fais passer. On pourrait transformer cela en un domaine professionnel. Mais on a préféré ne pas le faire.
Pour des raisons budgétaires, parce que cela coûterait trop cher, comme vous le disiez précédemment ?
Oui. Parce que, pour le dire autrement, ce n’est pas un problème éducatif, c’est un problème politique. La plupart des questions liées à l’éducation sont somme toute assez simples. Si l’on voulait améliorer l’enseignement, on le pourrait. On sait même comment le faire. Mais on choisit de s’en abstenir. Par manque de volonté politique.
— Propos recueillis par Baptiste Touverey.