Nazi mais philosophe

Encore un livre qui a fait parler de lui lors de sa parution à l’étranger et qui a immédiatement suscité l’intérêt en Allemagne, ce qui n’est certes pas un mal. Encore un livre sur Heidegger. Bien qu’ambitieux et important, il ne paraît pas chez l’un de nos éditeurs spécialisés de renom, auxquels d’ailleurs on ne jettera pas la pierre, mais chez un éditeur totalement étranger au domaine. L’auteur, Emmanuel Faye, n’a pas à se plaindre de l’importante diffusion de son livre de 500 pages. Mais changera-t-il l’image qu’on se fait de Heidegger dans les cercles éclairés et cultivés ? En France, cela n’a pas été le cas. Pourrait-il en être autrement en Allemagne ?

Ici, on commencera par s’agacer de la pléthore d’erreurs factuelles. Des broutilles, certes, mais nombreuses. Dans la plupart des cas, elles ne portent pas à conséquence. Disons-le d’emblée pour ne plus avoir à y revenir : l’écrivain Ernst Jünger n’a jamais appartenu aux corps francs (1). On prendra en revanche plus au sérieux les citations tronquées qui faussent le jugement du lecteur. Faye évoque par exemple une lettre de Heidegger à son ami de Marburg, le théologien Rudolf Bultmann. En décembre 1932, ce dernier s’était inquiété de savoir si le philosophe avait effectivement pris sa carte du parti national-socialiste. De la réponse d’Heidegger, Emmanuel Faye retient la dénonciation de ces « rumeurs immondes », mais il ne cite pas le passage où le philosophe se défend avec insistance d’avoir adhéré à l’organisation, et soutient qu’il ne le fera jamais. Or ce passage est troublant : Heidegger, on le sait, rejoindra le parti [le 1er mai 1933] après être devenu recteur de l’université de Fribourg [le 21 avril] ; il n’empêche qu’il dit quelque chose des convictions politiques de Heidegger avant 1933.

Le livre de Faye regorge de griefs – que seules ses omissions rendent plausibles – et d’erreurs d’appréciation. Il cite ainsi cette remarque de Heidegger à ses étudiants pendant un séminaire : il faut s’intéresser à l’État actuel, parce qu’il « existera nécessairement encore dans cinquante ou cent ans » ; et si, « dans soixante ans, notre État ne sera certainement plus conduit par le Führer, ce qu’il deviendra alors dépend de nous ». Voilà qui est prétentieux, mais il n’est pas interdit d’y déceler également des traces d’ironie. Quant à savoir s’il s’agit bien là des mots d’Heidegger, rien n’est moins sûr, étant donné que la citation est tirée de notes de cours. Mais si l’on décide de prendre au sérieux le livre de Faye, on ne s’arrêtera pas non plus à cela. D’innombrables témoignages fiables l’attestent : Heidegger s’est montré devant ses élèves un partisan passionné d’Hitler et du Reich. Et il est resté fidèle, longtemps après sa démission du rectorat [le 23 avril 1934], à une idée du national-socialisme qui, certes, lui était propre, mais présentait suffisamment de traits haineux pour qu’on s’en effraie. Heidegger n’a cessé d’argumenter et de pérorer en ressassant des adjectifs comme « national » ou « racialiste » ; il est improbable que ces mots n’aient pas un tant soit peu reflété sa pensée.

Tout cela est globalement bien connu, et depuis longtemps. Ce qui est relativement nouveau, c’est l’exploitation par Emmanuel Faye des transcriptions des séminaires tenus par Heidegger pendant sa période de rectorat. Mais ce qui est relativement nouveau également, c’est la légèreté avec laquelle Faye présente peu ou prou tout ce que l’on sait de Heidegger comme typiquement national-socialiste. La lecture de l’ensemble pourrait être fort pénible, et pas seulement parce qu’il y a là un joyeux mélange d’observations pertinentes et d’erreurs de jugement. Mais en adoptant un ton polémique, l’auteur donne à ses analyses un élan qui lui permet de captiver le lecteur. Faye cite sans cesse des expressions isolées ou des passages entiers de Heidegger qu’il considère comme « infects ». Il plaide pour que les livres du penseur soient retirés des bibliothèques de philosophie. Mieux vaut en rire.

 

À l’unisson de ses élèves

La question que l’on doit se poser attentivement est celle-ci : comment Faye agence-t-il des éléments incohérents pour donner corps à ce national-socialisme que Heidegger aurait introduit en philosophie ? Sujet sur lequel il y aurait beaucoup à dire. Quiconque s’intéresse de plus près à la vie et à l’œuvre de Heidegger bute très vite sur d’importantes dissonances qui ne s’expliquent pas facilement.

Issu d’une famille modeste, Heidegger fut éduqué dans un noviciat jésuite ; lecteur enthousiaste, dans sa jeunesse, des écrivains expressionnistes, il cultivait les sentiments antibourgeois de son temps. Très soucieux d’ascension sociale, il ne pensait qu’à sa réputation académique. Venu d’un milieu catholique, il se plongea corps et âme dans la lecture de Luther et de Kierkegaard, se délecta de la culture protestante ambiante pour la rejeter ensuite rageusement et avec emphase. Il prétendait avec orgueil mépriser la philosophie académique ; mais, professeur à l’université, il se prêtait aux jeux institutionnels comme personne. Il n’était pas antisémite, cela ne fait aucun doute – sa biographie tendrait même à prouver le contraire – mais souscrivait volontiers à l’occasion, et sans ambages, aux préjugés ambiants.
Surtout, et cela lui fut fatal en 1933, il partageait avec bien des professeurs le terrible besoin d’être, dans de nombreux domaines, y compris politique, à l’unisson de ses élèves, et de le proclamer haut et fort. Plus tard, nombre de soixante-huitards contracteront cette maladie de l’enseignant et traiteront par le mépris toute critique à cet égard. Heidegger, en 1933-1934, a plus souvent parlé pour caresser ses élèves dans le sens du poil qu’il ne les a enthousiasmés par ses inspirations. Après la Seconde Guerre mondiale, il se plaignit amèrement de n’avoir plus de vraies relations avec ses élèves.

Richard Rorty s’est amusé à imaginer un Heidegger qui, par des choix légèrement différents et d’insensibles variations de parcours, aurait été conduit à émigrer en 1933. Par exemple, s’il avait obtenu à Francfort, par l’entremise de Kurt Riezler, la gloire qu’il souhaitait (2). Le Heidegger des années 1950 aurait pu tout bonnement devenir un précurseur des écologistes.

De ces tensions, il n’est pas question chez Faye, mais c’est précisément le caractère partisan de son pamphlet qui nous incite à les débusquer. On pourrait et on devrait s’y employer notamment dans le domaine philosophique, que Faye traite de façon trop superficielle. Son argumentaire fait une large place à l’un des élèves de Heidegger, Oskar Becker, qui devint un nazi pur et dur, ainsi qu’à Erich Rothacker, un membre du parti national-socialiste carriériste, qu’il dit très proche du philosophe. Les deux hommes ont continué de sévir, dans les années 1950, à l’université de Bonn où ils étaient collègues et d’y promouvoir leurs étudiants zélés. Mais la plupart des élèves de Heidegger ne sont pas devenus nazis, à commencer par Hannah Arendt, qui a rendu hommage au philosophe jusqu’à la fin de sa vie.

La lecture de Faye incite encore à réfléchir à ceci : certains philosophes du XXe siècle se sont réclamés, directement comme Hans Jonas, ou indirectement, comme Michel Foucault, de l’enseignement de Heidegger. Ils ne se ressemblent guère, mais aucun des deux n’a jamais ressenti le besoin de renier l’enseignement ou l’apport du philosophe, ni en 1933, ni en 1945, ni plus tard. Faye, dont la bibliographie distingue les bons des mauvais livres, relègue après quelques imprécations cette dimension à l’arrière-plan. Mais si ce qu’il affirme dans le sous-titre de son livre (« L’introduction du nazisme dans la philosophie ») est exact, ne devrions-nous pas reconsidérer le national-socialisme à la lumière de ce que celui-ci aurait apporté à la philosophie ? Décidément, la thèse ne tient pas.

 

Ce texte est paru dans Die Tageszeitung du 1er avril 2009. Il a été traduit par Dorothée Benhamou.

Mangeur de livres

Curieusement réhabilité par le Vatican en juillet dernier, Oscar Wilde était, on s’en doute, un grand amateur de livres. Il les dévorait, comme tant d’autres à son époque. Il avait même pris l’habitude de déchirer et de manger le coin supérieur de la page qu’il venait de lire. On pourrait suggérer à McDonald’s de faire concurrence à Amazon et à Sony en inventant le livre comestible.

Quand j’avais 10 ans, j’ai cassé le mur de Berlin

«Dans dix ans, on me demandera si je me rappelle où j’ai passé cette nuit. Je dois absolument m’en souvenir : ici ! On me demandera aussi ce que j’ai fait. Je n’ai pas le droit d’oublier : ça ! »

La suite des événements n’allait pas tout à fait confirmer ce que j’avais écrit dans mon journal dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989. Car dix ans après, en novembre 1999, l’idée d’entrer bientôt dans un nouveau siècle avait mis l’Allemagne dans un tel état d’excitation qu’elle avait presque supplanté la commémoration du dixième anniversaire de la chute du mur de Berlin. Les médias ne s’intéressaient pas à de pathétiques réminiscences de l’effondrement de la RDA, mais à de fébriles spéculations sur l’effondrement de l’ensemble des ordinateurs. Le problème avait pour nom « Y2K », cette abréviation désignait le risque que le passage à l’an 2000 (équivalent, pour les ordinateurs, à la combinaison de chiffres 00, synonyme de néant) fasse exploser le monde, toujours plus dépendant de l’informatique, ainsi qu’Internet et les avions, ou pire encore, la Bourse et le commerce mondial.

« Le Mur » avait été un phénomène assez semblable – avec « Y2K », le monde occidental avait numérisé et produit une version postmoderne de la même expérience : la peur hystérique de l’effondrement d’un système. Ce n’est qu’à travers cet événement que l’Allemagne, après l’implosion du socialisme réellement existant, était définitivement entrée dans le monde virtuel.

On comprend ainsi pourquoi, en 1999, les pare-feu ont davantage préoccupé les hommes qu’un mur qui n’existait déjà plus depuis longtemps : que représente la chute du Mur par rapport à la chute de la Bourse ? Quelle importance une date historique peut-elle avoir par rapport à des options d’achat et des contrats à terme ? Qu’est-ce que le souvenir d’une menace disparue en comparaison, ou, pour le formuler de manière contemporaine, en concurrence avec une menace imminente ? Et pourtant, dix ans après, c’est « Y2K » qu’on a oublié. Mais cela non plus n’a rien d’étonnant : dans le monde virtuel, la mémoire sociale n’a rien d’une carte mémoire.
Il me reste toujours mon journal.

« Si l’on devait me demander un jour comment j’ai vécu le début de ce qu’on appelait le nouveau millénaire, ce que j’ai fait à ce moment-là, je ne pourrais rien dire du tout, ou alors seulement, si je retiens cette phrase : rien d’inoubliable ! » Le 31 décembre 1999, je n’avais plus de liquide sur moi. Les banques étaient fermées, les distributeurs avaient été mis hors service par mesure de précaution à cause de « Y2K ». Dans les magasins se formaient d’interminables queues de consommateurs mis dans l’impossibilité de consommer. Tant de marchandises, et pas de liquide. Les gens n’arrivaient pas à comprendre pourquoi ils ne pouvaient pas payer avec leur carte, mais les terminaux de paiement étaient fermés. Les vendeurs s’arrachaient les cheveux – impossible de faire le chiffre d’affaires qu’ils avaient prévu. Nous nous retrouvions face aux étalages d’une nouvelle ère sans avoir reçu la moindre allocation de bienvenue. Oublié ? Oublié.

« Ça n’a aucun rapport ! », dit mon ami berlinois Konrad-Otto, et il éteignit son magnétophone.
« Je suis désolé, dis-je, mais c’est ce qui me vient à l’esprit. Tu te souviens d’“Y2K” ? »
« Non, dit-il. Ah ! si. Bien sûr. » Ça ne l’intéressait pas du tout.
« Écoute, dit-il, là le sujet, c’est vraiment la nuit où le Mur est tombé. Où tu étais, qu’est-ce que tu étais en train de faire, qu’est-ce que tu ressentais, de quoi est-ce que tu te souviens ? Clair et concis. C’est bon ?
– Oui, dis-je.
– Je peux rallumer ?
– Oui. »

Konrad-Otto travaillait pour la station de radio Berlin-Brandebourg. Il préparait un reportage pour le vingtième anniversaire de l’ouverture du Mur. Je l’avais rencontré précisément au moment où les meules de l’histoire dont nous étions en train de parler s’étaient ébranlées : début septembre 1989, pendant un colloque sur les « nouvelles orientations de la littérature germanophone contemporaine » à l’université de Budapest, en collaboration avec l’Institut Goethe. Lui qui à l’époque caressait encore l’espoir d’une carrière universitaire – il occupait alors un poste d’assistant à l’Institut d’études germaniques de l’Université technique de Berlin – venait parler de la « littérature de RDA ». J’avais été invité pour intervenir sur « l’esthétique du partenariat social – ce qu’il y a d’autrichien dans la littérature autrichienne (1) ».

La thèse que défendait Konrad-Otto était à la fois subtile et impertinente. Il décrivait la RDA comme le plus grand syndicat d’écrivains du monde, comme une république d’auteurs. Selon lui, on y habituait, encourageait et incitait des millions de gens à travailler comme des écrivains : à observer, écouter, poser des questions, rassembler du matériel, faire des recherches et, pour finir, à mettre tout cela par écrit sous la forme d’histoires. Ce qui avait, toujours selon lui, révolutionné la littérature réaliste et donné naissance à un nouveau genre littéraire audacieux, dont la structure modèle étaient les dossiers de la Stasi [police politique]. Les œuvres les plus connues de la littérature de RDA, comme Conjectures sur Jakob, Réflexions sur Christa T., Les Nouvelles Souffrances du jeune W., L’Ami étranger, Rapport sur le grand-père, portaient des titres assez révélateurs de leurs liens de parenté avec l’esprit et la méthode des rapports rédigés par la Stasi (2). Au fond, la littérature avait toujours été par nature un travail anthropométrique, mais c’était la première fois dans l’Histoire que l’on mettait en application cet état de fait de manière aussi conséquente et élargie au sein de la société.

J’espère ne pas faire de tort à Konrad-Otto en relatant cela. Quoi qu’il en soit, après son intervention, les membres de l’establishment des études germaniques ne l’ont plus jamais pris au sérieux ; et quant à moi, c’est eux que je n’ai plus jamais pu prendre au sérieux (un professeur de Tübingen était par exemple intervenu pour la troisième fois, après deux colloques d’études germaniques à Los Angeles et à Paris, sur les « auteurs allemands de littérature narrative, de Schnitzler à Handke »), et c’est pourquoi nous avons décidé, avec Konrad-Otto, de renoncer au buffet organisé par l’Institut Goethe à l’attention des participants du colloque, pour aller manger un ragoût et boire de la bière quelque part en ville (3).

À l’époque, Konrad-Otto me vouvoyait encore – jusqu’à ce que, par hasard, nous passions devant l’ambassade de la République fédérale d’Allemagne, dans la Izso utca. Il y avait là plusieurs centaines de personnes qui tentaient de forcer l’entrée, se pendaient aux grilles séparant le jardin de la rue, tentaient d’escalader les barrières qu’on avait disposées devant, donnaient des coups sur la porte, grimpaient le long des façades ou s’étaient simplement allongées sur la pelouse devant les bâtiments, enroulées sur elles-mêmes comme d’énormes escargots, sous les yeux de policiers hongrois qui ne levaient leurs matraques que pour faire signe aux caméras de télévision.
« Regarde-moi ça ! », avait dit Konrad-Otto.

Depuis, on se tutoie. Il comprit ce qui se passait plus rapidement que moi. Ces gens étaient des citoyens de RDA, qui avaient gagné la Hongrie en tant que touristes pour profiter de l’enclave extra-territoriale de l’ambassade de RFA et passer à l’Ouest. Il dit que la RDA était en train de se « vider », que ce n’était plus qu’une question de temps, qu’elle serait bien obligée de céder. On ouvrirait le Mur, les habitants de la RDA s’enfuiraient, le capital entrerait. Ce serait la fin de la RDA. J’ai alors entendu pour la toute première fois, dans sa bouche, le concept de « réunification ».

« Si on va jusqu’à la réunification, moi j’émigre. Je refuse de vivre dans une nouvelle “grande Allemagne”. Quelle vision d’horreur ! »
Je ne l’avais d’abord pas pris au sérieux, j’avais interprété sa réaction comme un symptôme de la nervosité toute naturelle qu’éprouvait un jeune homme aspirant à une carrière universitaire : si la RDA disparaissait, il perdait son domaine de spécialité, la littérature de RDA.
Mais ce qui me tracassait, c’était ce concept de « réunification ». Pourquoi Konrad-Otto avait-il utilisé aussi spontanément cette expression qui, on le sait, allait bientôt devenir omniprésente ? « Réunification », alors que ces deux États, la RFA et la RDA, n’avaient jamais été unis. Il y avait eu toutes les Allemagnes possibles et imaginables, la Germanie décrite par Tacite, un territoire formé de colonies de différents peuples aux frontières assez floues, puis environ deux cents principautés et petits États allemands, trois empires, une république, sans oublier une éphémère république des conseils, et puis ces deux États, qui étaient en réalité trois si, comme le revendiquaient les habitants de la Carinthie, on comptait aussi l’Autriche parmi les États allemands. Mais dans toute cette histoire, il n’y avait jamais eu d’union entre la RFA et la RDA, qu’elle soit politique ou territoriale – dans ces conditions, pourquoi Konrad-Otto, bientôt rejoint par le monde entier, parlait-il de « réunification » ?

Et soudain, cela m’est revenu à l’esprit. Comment avais-je pu oublier ? Mes souvenirs étaient très nets, tout était là, face à moi. Y compris – et surtout – ma propre contribution, certes modeste, mais malgré tout exemplaire, à l’union de ces deux États allemands.
À côté de mon journal de bord, dans lequel j’essaie d’écrire tous les jours, j’en tiens un autre, que j’appelle « le vrai journal de bord » : j’y consigne la vérité, et puisqu’il lui faut souvent un certain temps pour se manifester ou m’apparaître clairement, je n’ai pas d’autre choix que d’antidater systématiquement tout ce que j’y écris. En août 2009, après que Konrad-Otto m’a interrogé sur les souvenirs que je gardais de la nuit où le Mur est tombé, j’ai donc écrit dans mon « vrai journal » :

« 10 novembre 1989. Quand j’ai vu à la télévision que le Mur s’ouvrait, j’ai couru chercher mon album de timbres. »
C’est précisément ce que j’ai raconté au magnétophone de Konrad-Otto : ma première réaction, quand j’ai vu à la télévision que le Mur s’ouvrait, et que j’ai compris que nous allions droit vers la réunification, a été de me mettre fébrilement à la recherche de mon album de timbres.

J’ai remarqué que l’idée de rééteindre son magnétophone l’avait rapidement effleuré, mais Konrad-Otto a quand même fini par me demander : « Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir comme rapport entre ton album de timbres et la chute du Mur ? »

J’avais 10 ans, ai-je dit, on devait être en 1964, quand j’ai commencé à collectionner les timbres comme le faisaient à l’époque beaucoup d’enfants de mon âge. Je les classais dans mon album selon les nations : Autriche, Allemagne, Angleterre, France, et ainsi de suite. Il m’a fallu un certain temps pour me rendre compte, un jour où je classais le butin que je venais d’obtenir grâce à un échange, que les timbres classés « Allemagne » présentaient des différences internes, de sorte qu’il s’y dessinait deux groupes : les timbres colorés, à l’esthétique plus agréable, où on lisait « Poste fédérale d’Allemagne », et les timbres assez ternes, à l’esthétique sévère et pourtant surréalistes (ils représentaient en leur centre un marteau à trois jambes !), où on lisait « République démocratique allemande ». La section « Allemagne » de mon album se divisait en deux camps, et même si cela ne m’avait pas immédiatement sauté aux yeux, dorénavant je ne pourrais plus l’ignorer.

« Non, dit mon père, ce n’est pas un marteau à trois jambes, c’est un marteau et un compas ! » Et il m’expliqua qu’il y avait deux Allemagnes, deux États allemands différents. À l’époque, je croyais tout ce que disait mon père, mieux encore : ce qu’il disait avait pour moi exactement la même valeur qu’une loi de la nature – mais deux Allemagnes ? Cela me jeta dans une confusion profonde, me parut incroyable et totalement incompréhensible. C’était comme s’il m’avait annoncé que j’avais deux mères biologiques, ou que [le footballeur] Horst Nemec ne jouait pas seulement pour l’Austria de Vienne mais aussi pour le Rapid. Cela ne faisait aucun sens, c’était tout simplement impossible.

J’ai passé des journées entières à me demander si j’allais séparer mes timbres allemands les uns des autres et instaurer deux Allemagnes dans mon album. Après tout, je séparais bien l’Angleterre de l’Écosse, alors qu’elles formaient ensemble le Royaume-Uni – mais l’Allemagne et l’Allemagne ? Je retirais des timbres de mon album avec ma pincette, j’en replaçais ici et là, les triais, puis j’ai décidé de réunir malgré tout les deux Allemagnes, de laisser les timbres vivre en paix et en harmonie. Le fait que, précisément à ce moment-là, j’ai eu pour la première fois l’autorisation de regarder la télévision a facilité ma décision. Mon oncle, un négociant fortuné spécialisé dans l’import-export, était le premier de la famille à posséder une télévision. Et j’ai obtenu l’autorisation d’aller regarder chez lui les retransmissions des Jeux olympiques. C’est aussi pour cela que je sais que nous étions en 1964 : cette année-là, les Jeux olympiques avaient lieu à Tokyo.

Si je ne venais pas de rencontrer ce problème avec mon album de timbres, je ne m’en serais peut-être pas du tout rendu compte. Mais, pour cette raison, cela a pris une grande importance à mes yeux et je ne l’ai jamais oublié : des sportifs des deux Allemagnes ont participé aux Jeux au sein d’une équipe commune, l’« Équipe unifiée d’Allemagne ».

Le Mur avait été construit en 1961, dis-je à Konrad-Otto, et trois ans plus tard, une Allemagne unie avait participé aux Jeux olympiques.
« Tu délires, dit Konrad-Otto, ce n’est pas possible.
– Si. Je m’en souviens très bien. Pour les Jeux olympiques, le pays avait reçu l’abréviation EUA – “Équipe unifiée d’Allemagne 4”. Et d’ailleurs, leur hymne commun était la Neuvième de Beethoven, l’Ode à la joie – les deux États allemands ont donc participé aux Jeux sous le sigle EU, avec ce qui est devenu aujourd’hui l’hymne européen. C’est fou, non ?
– Je ne crois rien de ce que tu racontes », dit-il.
« Tu n’auras qu’à regarder sur Google en rentrant chez toi. Quoi qu’il en soit, j’avais pensé à l’époque que cette union me donnait le droit d’unir aussi les deux Allemagnes dans mon album de timbres. On peut donc parler en toute légitimité, après 1989, de “réunification”. Et c’est aussi la raison pour laquelle, pendant la nuit où le Mur est tombé, j’ai cherché partout mon vieil album de timbres. Tu m’as demandé ce que j’avais ressenti. Eh bien, quand j’ai retrouvé mon album, j’ai senti que l’Histoire m’avait donné raison. »

Konrad-Otto avait éteint le magnétophone, et dit :
« Sérieusement, cette histoire d’Allemagne unie pendant les Jeux olympiques, c’est vrai ?
– Oui, dis-je, tout était déjà arrangé. Regarde-toi !
– Me regarder ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Qui était chancelier de l’Allemagne quand tu es né ?
– Konrad Adenauer.
– Et qui était président du Conseil des ministres en RDA ?
– Je ne sais pas.
– Otto Grotewohl.
– Je ne m’en étais jamais rendu compte », dit Konrad-Otto.

On pouvait voir qu’il était un peu ému. Eh bien, dis-je, c’est sans doute propre à l’amitié germano-autrichienne : nous connaissons votre histoire, et vous nous faites confiance quant à la nôtre.

Nous avons bu nos bières silencieusement, et finalement Konrad-Otto a dit :
« Tu l’as vraiment gardé, ton album de timbres ?
– Non, dis-je. Je l’ai offert à ma fille quand elle avait 10 ans et qu’elle a commencé à les collectionner. C’était en l’an 2000. Elle a classé tous mes timbres dans sa collection, et tu sais ce qu’elle m’a dit, avec son petit ton pinailleur ? “Papa, tu as mélangé deux pays, la RFA et la RDA, et tu en as fait une seule section. Tu ne t’en es jamais rendu compte ? C’est tout toi, ça !”
– Et puis ?
– Elle a soigneusement séparé mes timbres les uns des autres.
– Le message ?
– Deux bières ! »

 

Cette nouvelle de Robert Menasse, intitulée « Les nouvelles souffrances de l’ami étranger », est extraite du recueil La Nuit où le Mur est tombé, traduit de l’allemand par Marie Hermann, éditions Inculte, Paris, 2009.

Schönberg et les barbares

« Je n’ai rien à faire de la musique étrangère. Elle m’a toujours paru rassise, vide, dégoûtante, écœurante, fausse et maladroite […] Maintenant je sais qui sont les Français, les Anglais, les Russes, les Belges, les Américains et les Serbes : des barbares […]. Cette musique est depuis longtemps une déclaration de guerre, une attaque contre l’Allemagne […]. Maintenant nous allons renvoyer à l’esclavage tous ces médiocres producteurs de kitsch, et ils apprendront à honorer¬ l’esprit allemand et à vénérer le Dieu allemand. » Ce texte délicat est tiré d’une lettre envoyée par Arnold Schönberg à Alma Mahler en août 1914. Juif, il devra s’exiler aux États-Unis en 1933. Il y composera Un survivant de Varsovie en 1947, hommage aux victimes de l’Holocauste. Il faut croire que son pangermanisme offensif n’avait pas été entamé pour autant. Il souligna la parenté profonde existant selon lui entre sa musique et l’idéologie nazie, et prétendit qu’il avait reçu l’appui de Goebbels, rapporte Marina Frolova-Walker dans le Times Literary Supplement.

Klara Moricz, Jewish Identities. Nationalism, Racism and Utopianism in Twentieth Century Music (« Identités juives. Nationalisme, racisme et utopies dans la musique du XXe siècle »), University of California Press, 2009.

La bulle de Newton

La City compte le plus grand physicien de tous les temps parmi ses illustres fondateurs. Nommé à l’Hôtel de la Monnaie, il plaida efficacement pour le développement de la monnaie fiduciaire en remplacement des pièces d’or. Investisseur avisé, il amassa une jolie fortune. Mais fut victime comme beaucoup d’autres d’une des premières bulles financières, celle provoquée par la faillite de la Compagnie des mers du Sud, engagée notamment dans le commerce des esclaves. Il acheta un gros paquet d’actions au plus fort de la bulle, et perdit 20 000 livres sterling.

Thomas Levenson, Newton and the Counterfeiter. The Master Criminal, the Great Genius and the Plot to Destroy the Royal Mint (« Newton et le faux-monnayeur. Le maître escroc, le grand génie et le complot visant l’Hôtel de la Monnaie »), Faber & Faber, 2009

Le mot du mois

« En dehors d’un chien, le livre est le meilleur ami de l’homme. En dedans, il fait trop sombre pour lire. »

Groucho Marx

Stefan Kaner (ed.), The Essential Groucho. Writings by, for and about Groucho Marx, Penguin, 2008.

Un arsenal orthodoxe

Le patriarche de Moscou, que Poutine embrasse sur la barbe, a récemment tenu un service à la cathédrale du Christ-Sauveur pour célébrer le soixantième anniversaire de l’arsenal nucléaire soviétique. Les dignitaires de l’armée arboraient des badges en l’honneur de saint Séraphin, dont le monastère voisine avec Arzamas-16, le Los Alamos russe. Ivan le Terrible n’est pas loin.

John Garrard and Carol Garrard, Russian Orthodoxy Resurgent. Faith and Power in the New Russia (« La résurgence de l’orthodoxie russe. Foi et pouvoir dans la nouvelle Russie »), Princeton University Press, 2009

Wikipédia sur elle-même

Intrigué par la surprenante médiocrité de l’article de  Wikipédia sur Foucault (lire les deux wikigrill sur les articles Foucault des versions française et anglaise), Charlie se demande si par hasard l’encyclopédie n’a pas produit un article sur elle-même. Et bien sûr il le trouve. Si vous tapez « Wikipédia » sur un moteur de recherche, vous tombez presque aussitôt sur l’article « Wikipédia » de l’encyclopédie (ou, si vous avez oublié l’accent, sur l’article « Wikipedia » de la version anglaise de Wikipédia). Charlie est très intéressé : il va pouvoir à la fois comprendre le statut de cette bizarre encyclopédie, être initié à ses règles de fonctionnement, et, de surcroît, voir enfin ce qu’est un très bon article aux yeux des responsables de l’encyclopédie. Il suppose, en effet, que les auteurs auront mis un soin particulier à peaufiner l’article qui, par excellence, sert de vitrine à leur entreprise.

Un regard cursif sur le texte le rassure au moins sur un point : les auteurs de l’article sur Wikipédia sont plus ouverts à l’esprit critique que ceux de l’article sur Foucault. Il y a même une courte section consacrée aux « critiques à l’égard de Wikipédia ». Laquelle section renvoie à une « page spéciale de Wikipédia consacrée aux réponses de participants de Wikipédia aux objections les plus fréquentes ». Réservant à un examen ultérieur cette « page spéciale », Charlie se concentre sur l’article « Wikipédia », dont il a dûment imprimé les dix-neuf pages le 23 juillet 2009 à 15h 45.

Il est divisé en huit chapitres : « Historique », « Nature du projet », « Réutilisation et mention », « Contenu », « Aspects techniques », « Impact », « Notes et références », « Voir aussi ».  Charlie se demande pourquoi le chapitre« Contenu » vient après le chapitre « Réutilisation et mention ».  Il se demande aussi pourquoi une section du chapitre « Histoire » est consacrée aux « Autres formes de diffusion de Wikipédia ». Confronté à ces apparents illogismes de construction, il se pose la question de savoir qui décide de la structure d’un article de Wikipédia. Il cherche la réponse et ne la trouve pas. L’article sur Wikipédia ne permet pas de savoir qui décide de la structure d’un article.

Ayant fait chou blanc sur ce point, Charlie relit l’introduction, sur laquelle il était passé rapidement. Elle comprend trois paragraphes. Dans le premier, il est écrit que Wikipédia est « hébergée par une association caritative américaine ». Charlie devine que « hébergée » signifie que l’association en question est l’institution qui gère l’encyclopédie. Cela lui sera confirmé deux pages plus loin. Sauf que cette fois il n’est pas question d’une association mais d’une fondation. Si c’est une fondation, pourquoi avoir écrit « association » ? Charlie s’étonne aussi de voir cette « association » qualifiée de « caritative ».  D’après son petit Larousse,  ce mot « se dit d’associations qui ont pour objet de dispenser aux plus démunis une aide matérielle et morale ». Serait-ce donc le but de Wikipédia ? Pour en avoir le cœur net, Charlie tape « Association caritative » sur son moteur de recherche et tombe aussitôt sur l’article correspondant dans Wikipédia. Une association caritative y est bien définie comme « une association à but non lucratif dont l’objectif est de porter secours et assistance aux plus démunis ». Charlie se gratte la tête : il n’avait pas imaginé qu’en critiquant l’article sur Foucault il s’en prenait à une entreprise de charité publique ! Après un instant d’hésitation, il opte pour une autre interprétation : il s’agit seulement d’une erreur.

Les deux autres paragraphes de l’introduction sont une sorte de mini dossier  de presse destiné à montrer « l’importance de Wikipédia non seulement comme une encyclopédie de référence mais aussi comme une ressource d’actualités très fréquemment mise à jour ».  Charlie se demande ce que peut signifier « ressource d’actualités ». Il n’est pas sûr de bien comprendre. Il se dit qu’une relecture attentive de l’article l’éclairera sur ce point. Mais, là encore, il fait chou blanc.

Passant à la partie « Historique », du moins aux deux  sections de cette partie effectivement consacrées à l’histoire de Wikipédia, Charlie apprend qu’un petit-déjeuner crucial eut lieu à San Diego le 2 janvier 2001. Mais son attention est surtout attirée par l’évocation d’un conflit né entre les deux fondateurs, Jimmy Wales et Larry Sanger. Jimmy Wales, qui reste le patron de la fondation, « intervint fin 2005 sur l’article Wikipedia en anglais consacré à Wikipédia pour retirer l’information selon laquelle Larry Sanger en était cofondateur ». Charlie apprend dans la section suivante que ce dernier, qui était le rédacteur en chef de l’encyclopédie, avait démissionné en 2002, à une époque (comprend Charlie), où Wikipédia émanait non d’une fondation mais d’une société appartenant à Wales. Très intrigué par ce conflit entre les fondateurs, Charlie est néanmoins surpris de ne pas en trouver les raisons clairement exprimées. Il voit bien une référence à la lettre de démission de Sanger, qui est consultable, mais sa lecture ne donne pas d’autre explication qu’un problème de rémunération et de manque de temps, ce qui laisse Charlie sur sa faim.

Têtu comme une mule, il se dit qu’il doit bien exister un moyen d’en savoir plus. Et en effet, il le trouve, un peu par hasard. Dans la section consacrée aux « critiques à l’égard de Wikipédia », il lit cette phrase : « Les critiques de Wikipédia l’accusent d’incohérence et de partialité systémique ». Charlie n’ayant pas lui-même constaté de partialité « systémique » dans Wikipédia (mais plutôt un beau désordre de partialités diverses et variées), il se demande ce que cette formule peut bien vouloir dire et se rapporte à la note 26 mise en référence (sur un total de 66 notes). Celle-ci renvoie à un texte de Sanger en anglais. Il n’est pas traduit en français mais Charlie, on le sait, est de mère anglaise. Le texte est titré : « Pourquoi Wikipédia doit se débarrasser de son anti-élitisme ». Il date de fin 2004.

 Charlie est favorablement impressionné par la qualité de la réflexion de Sanger. Après avoir constaté que Wikipedia n’est pas considéré comme une source fiable par les gens sérieux, le cofondateur de l’encyclopédie identifie ce qui lui paraît être le « problème de base ». C’est « l’anti-élitisme » des participants, et plus exactement : «l’absence de respect pour l’expertise ». Or, curieusement, « l’absence de respect pour l’expertise » ne fait pas partie des « principales critiques » identifiées par les auteurs de l’article « Wikipédia ». La critique considérée comme la plus essentielle par le cofondateur de l’encyclopédie n’est pas explicitement mentionnée. Serait-elle trop essentielle ? se demande Charlie.

Remontant plus haut dans l’article à une section intitulée « Caractéristiques de Wikipédia », il revient à l’exposé des « cinq principes fondateurs », présentés comme « la base » sur laquelle « se construit Wikipédia ». En voici le texte : « Wikipédia est une encyclopédie, proposant un contenu librement utilisable sous GFDL, avec une présentation « neutre » des faits et des diverses opinions. Wikipédia étant un projet collaboratif, le quatrième principe fondateur régit les relations entre les contributeurs, exigeant un dialogue respectueux des règles de savoir vivre. Le dernier principe fondateur est qu’en dehors de ceux-ci, il  n’y a aucune règle définitive : le fonctionnement de Wikipédia est adaptable, modifiable par ses utilisateurs ».  Charlie s’interroge : il voit bien le quatrième et le cinquième principe, mais quels sont les trois premiers ? Le fait que le contenu soit utilisable sous GFDL serait-il, par exemple,  l’un des principes fondateurs ? Le sigle GFDL n’étant pas explicité, Charlie laisse tomber.

Il se saisit alors de l’adjectif « neutre », se demandant pourquoi il est mis entre guillemets. L’explication, non des guillemets, mais de l’emploi du mot se trouve quelques paragraphes plus loin : « La neutralité de point de vue consiste à présenter objectivement les idées et les faits rapportés par des sources extérieures vérifiables et notoires, indépendamment des préjugés des rédacteurs des articles». C’est bien joli, se dit Charlie, un peu échaudé par sa rencontre avec l’article sur Foucault. Toutes les sources du monde ne garantissent pas contre les « préjugés des rédacteurs » d’un article. Mais le texte se poursuit : « Sur Wikipédia, les règles d’écriture visent à convenir aux personnes rationnelles ». Là, Charlie rit franchement.  

Il abandonne cette section, puis lit sans bien la comprendre la suivante, consacrée à la cuisine de l’encyclopédie (« Contrôle de la qualité des articles »). Il y apprend que « les administrateurs, élus parmi les contributeurs, ont le pouvoir de supprimer ou de protéger des pages, de bloquer ou d’exclure un contributeur suite à une décision du comité d’arbitrage, lui aussi composé de membres choisis par la communauté ».  Autrement dit, les garants de la neutralité recherchée sont des élus. « Wikipédia est écrite par les internautes », affirme l’introduction de l’article. Sur quels critères un internaute est-il désigné pour être électeur ?  Le texte ne le précise pas. Peut-être en raison de sa neutralité éprouvée ? Quel est le mode de scrutin ? Charlie ne trouve pas la réponse.  

Son attention est soudain attirée par la section suivante,  intitulée « Filiations culturelles ». Il y a trois « filiations ». Charlie reste en arrêt devant le paragraphe présentant la troisième. Le voici : « Le laissez-faire comme modèle d’organisation, qui implique un égal droit de participation pour tous, sans égard à l’âge, la compétence ou l’origine, en même temps qu’un minimum de règles, qui peuvent d’ailleurs être ignorées si elles nuisent au travail ».
Charlie avait déjà été frappé par la formulation du « cinquième principe »,  selon lequel en dehors des quatre premiers, dont trois assez nébuleux, « il n’y a aucune règle définitive ». Là, un pas de plus est franchi : il y a peu de règles, mais elles peuvent « être ignorées si elles nuisent au travail ».  Un travail fondé alors sur quels principes ? Sur aucun principe ? Charlie se souvient de la formule de Lénine : « mentir s’il le faut ». Du coup, il relit plus attentivement le début de la phrase. « Le laissez-faire comme principe d’organisation ». Là, ce n’est plus Lénine, c’est Bakounine qui vient à l’esprit de Charlie. Vive l’anarchie ! A moins que l’expression se réfère au « laisser-faire », le credo de l’économie libérale ? Charlie se précipite sur la note 22, placée juste après ces mots : elle va peut-être l’éclairer ? En voici le texte : « Le cofondateur de Wikipédia, Jimbo Wales, fut influencé par l’objectivisme d’Ayn Rand ». Ah. Charlie laisse passer le brouillard qui lui obscurcit le cerveau et passe à la suite de la phrase : « qui implique un égal droit de participation pour tous ». Mais peut-être pas si égal que cela, s’il y a des élus, et un comité d’arbitrage ? Et la suite : « sans égard à l’âge, la compétence, ou l’origine ». Ils ont oublié le sexe, se dit Charlie, qui s’interroge au passage sur la qualité du français « sans égard à ». Mais l’important, se dit-il, en pensant au texte de Sanger, c’est bien le « sans égard à la compétence ».

Avant de mettre son texte en ligne, il retourne sur le Web voir l’article, pour le cas où il aurait changé depuis le 23 juillet. Eh bien oui, il a changé !  Dans le court texte d’introduction, on lit maintenant ces mots : « L’attention a cependant été attirée à de nombreuses reprises sur des problèmes éditoriaux internes à l’encyclopédie ». En référence, l’article « Wikipedia » de la Britannica.  Tiens, se dit Charlie, voilà peut-être un indice, sinon d’un progrès, du moins d’une prise de conscience.

=> Lire l’article de l’encyclopédie Britannica sur Wikipédia

Pour le réarmement moral de la gauche

Dans son livre publié aux Etats-Unis quelques mois avant l’élection de
Barack Obama, la philosophe Susan Neiman faisait ce constat : la gauche
américaine n’est plus aujourd’hui capable de soutenir un discours moral
fort, fondé sur des principes clairs et pleinement assumés.
La droite conservatrice, au contraire, rompant avec son
anti-intellectualisme d’autrefois, n’hésite plus à revendiquer
l’héritage des Lumières et à en faire activement la promotion. Engagés
dans tous les débats moraux contemporains, ses représentants ont su se
poser en défenseurs des valeurs traditionnelles, comme l’a illustré en
2004 la réélection de G. W. Bush, conclusion d’une campagne dominée par
les thèmes de l’avortement et du mariage gay.
Comment expliquer ce basculement, qui n’est pas propre aux Etats-Unis ?
Pour l’auteur, le désarroi moral de la gauche tient à son abandon du
marxisme au profit du postmodernisme. La nouvelle vulgate, en jetant le
soupçon sur les valeurs des Lumières et de l’humanisme, aurait privé la
gauche de l’essentiel de son vocabulaire moral, la condamnant au
relativisme. Dans cette logique tiède, « le pire qui puisse être dit
d’une action affreuse – à moins qu’elle ne viole les droits de
quelqu’un – est qu’elle est ‘‘inopportune’’ », note avec ironie, dans
le Financial Times, la philosophe Onora O’Neill.
Selon Neiman, la refondation morale du progressisme doit donc passer
par la reconquête de son héritage culturel, et la réhabilitation de
concepts (« bien », « mal », « héroïsme », « dignité ») trop longtemps
laissés à l’abandon. La victoire de Barack Obama, dont l’auteur a
soutenu la campagne, serait-elle une première étape de cette
refondation aux Etats-Unis? Neiman veut en tout cas y voir un signe
encourageant.  Jane O’Grady, qui commente dans le Guardian l’édition
révisée de Moral Clarity, récemment parue en Grande-Bretagne, écrit
ainsi : « Voyant dans l’élection d’Obama un symbole d’espoir, Neiman
nous exhorte, au lieu d’abandonner indifféremment les idéaux moraux qui
ont été trahis par le passé, à les embrasser avec plus d’entrain, et à
distinguer de manière plus claire et précise le simulacre de justice et
sa réalité ».

Back to the future

C’est extrêmement difficile d’y voir clair dans la tourmente – ce que
McLuhan appelait « le voile opaque du présent » – en particulier pour
les économistes. C’est pourquoi ils se tournent si volontiers vers le
passé. Et c’est aussi pourquoi l’on commence à voir paraître de-ci de-là
des analyses de la crise actuelle, que les bons économistes n’ont
certes su prévoir, mais qu’ils tentent pourtant déjà de récapituler,
avant même qu’elle ne soit officiellement derrière nous. Pourtant, l’exercice n’est pas facile. Le grand Galbraith a attendu 1954 pour
nous livrer ses réflexions sur la crise de 1929 (1). Et il l’a fait
avec une clarté d’expression et une rigueur d’exposition qui
réordonnent le chaos d’alors en un mécanisme infernal parfaitement
implacable. Les 25 ans de recul qu’il s’est autorisés, il les a mis à
excellent profit.

Pour le lecteur d’aujourd’hui, l’ouvrage revêt toutefois un attrait
supplémentaire : on croit par moments y trouver la description même des
causes et du déroulement de notre crise à nous. L’effet est si fort que l’on croit souvent avoir sous les yeux une de ces rétrospectives
qui fleurissent en librairie, avec quelques nouveautés techniques en
moins, mais beaucoup de style en plus. Galbraith n’a pas 25 ans de
retard sur 1929, il en a 55 d’avance sur 2009. Jugez-en.

Tout commence donc aux États-Unis, en 1925-1926, par une combinaison
d’avidité et de paresse physique qui stimule la spéculation – notamment
immobilière, et notamment en Floride, où, avec l’aide d’un ou deux
ouragans, la bulle finit par exploser. Ceci provoque une onde de choc
qui se transmet aux marchés boursiers, eux-mêmes entraînés dans une
volatilité et une surévaluation croissante par les désordres monétaires
(dollar et livre sterling). Une série de gourous émettent toutes sortes
de prophéties plus aberrantes les unes que les autres (« il n’y a
aucune raison de s’inquiéter ; la marée haute de la prospérité n’est
pas près de se retirer » – Andrew Mellon, grand banquier, en septembre
1929). Les autorités monétaires ne voient rien venir, et continuent
d’émettre des commentaires totalement sibyllins. L’émergence d’une
nouvelle technologie, la télévision, enflamme les cœurs et les cours.

Toutefois certains spécialistes commencent à se préoccuper des
problèmes comptables et de valorisation que posent les
incompréhensibles instruments financiers qui viennent d’être inventés (les
Investment trusts) ; mais les banques d’affaires – Goldman Sachs en
tête – continuent à encourager le petit peuple à s’endetter jusqu’à la
garde pour acheter des actions : les conflits d’intérêt font rage !
Pourtant le professeur Irving Fisher acquiesce à nouveau sans
réserves : « le marché paraît avoir atteint ce qui semble être un haut
niveau permanent » – octobre 1929. Il faut dire que la frénésie
financière s’est emparée de tous et de toutes, et même de la culture ;
« tant que ça marche, la spéculation boursière est quand même la façon
la plus agréable de gagner de l’argent » observe Galbraith, qui connaît
bien la nature humaine.

Et puis ça explose. Il semble que ce soit la faillite d’un certain
Clarence Hatry qui ait mis le feu aux poudres, mais c’est sans
importance : « Par définition, un boom spéculatif, n’importe quoi peut
le crever ». Le marché boursier s’effondre. Les banquiers tentent en
vain de faire front commun –  un « support organisé du marché » –
pour enrayer la débâcle (et protéger leurs positions). On assiste à une
avalanche de déclarations fallacieuses ou mensongères, mais souvent
sincères, car on est encore en plein déni. Puis la peur devient
panique. Un ouvrier qui apparaît sur le toit du Stock Exchange pour
réparer une fuite est pris pour un candidat au suicide : les boursiers
y voient le début d’une épidémie, et perdent toute mesure (en fait, il
y eut très peu de suicides, mais spectaculaires – notamment celui de
ces deux financiers qui ont sauté du toit du Ritz en se tenant par la
main, car ils avaient un compte joint).

Mais derrière la crise financière apparaît la silhouette d’un monstre
encore pire : la dépression économique – que bien sûr personne n’avait
vu venir. Elle frappe d’abord aux États-Unis, et dans l’industrie
automobile. Première victime : General Motors, toujours elle !
Que s’est-il passé alors ? Le parallèle 1929/2009 devient pour nous
intéressant : comme nous sommes à peu près parvenus au même stade,
peut-être pouvons-nous entrapercevoir à notre tour ce que nous réserve
le futur immédiat.
Eh bien, si tel est le cas, ce n’est guère encourageant. D’abord, dès
que les vapeurs de la grande crise ont commencé à se dissiper, une
quantité de fraudes sont apparues au grand jour – notamment celle
d’Ivar Kreuger, qui pourtant avait encore fait la couverture du numéro
d’octobre 29 du Times. Puis les autorités ont tenté de remettre
les Investment Trusts (les Hedge Funds de l’époque) sous contrôle – en
vain ; et aussi de limiter les ventes à découvert (short-selling) – en
vain, là encore ; on a multiplié également les réunions de concertation
– en vain, bien sûr ; enfin le président Hoover a pris le taureau par
les cornes : il a réduit les impôts tout en augmentant les dépenses –
en vain, sauf pour ce qui est de sa popularité, qui, elle, a monté en
flèche.

Puis le marché boursier s’est graduellement déconnecté du monde
économique réel : tandis que ce dernier s’enfonçait plus avant, la
bourse a repris peu à peu du poil de la bête, après quelques faux
départs. Mais le monde de la finance, durement étrillé par les
événements, s’est livré à un effort d’introspection : doit-on faire
confiance à Wall Street ? Peut-on croire aux prédictions des gourous ?
Peut-on laisser les banques commerciales et les banques d’affaires
ensemble ? Le système pousse-au-crime de rémunération des banquiers
est-il moral ? La réponse à toutes ces questions est, sans hésitation :
non !

Roosevelt a certes procédé à un grand changement structurel : la
dissociation des banques d’affaires des banques commerciales. Mais pour
l’essentiel, chacun s’en est rapidement retourné à ses habitudes.
Goldman Sachs – qui avait eu très chaud aux plumes – a vite reconquis
son statut et sa superbe. Les gourous sont remontés sur leur piédestal
– Evening Fisher en tête. Un banquier indélicat, Charles Mitchell, qui
s’était goinfré de stock-options qu’il avait revendues – à sa femme –
en utilisant de « l’information privilégiée » (la totale !) a subi les
foudres de la justice, mais sans grand dommage. Quelques têtes isolées
ont été coupées. Puis les puissances régulatrices ont rapidement perdu
de leur enthousiasme, et repris leur sommeil séculaire. La seule chose
qui ait perduré, empiré même, c’est la dépression économique. Les
économistes, dont Galbraith, se sont beaucoup interrogés sur ce
problème, sans grand succès. Le déclenchement de la Seconde Guerre
mondiale a rendu tout cela caduque.

Galbraith s’est aussi brièvement demandé si les événements passés qu’il
avait décrits avaient une valeur prédictive quelconque. Réponse en deux
temps : un, « le malheur guette très spécifiquement et personnellement
ceux qui croient que le futur peut leur être révélé » ; deux, « la
récurrence d’une orgie spéculative est loin d’être impossible ». En
1955 ! Encore mieux : « La capacité financière et la perspicacité
politique sont, aujourd’hui comme hier, inversement corrélées »
commente Galbraith, sans illusions. Il en conclut que les autorités
politiques et financières préféreront systématiquement l’inaction, au
risque que la crise suivante soit pire encore. « C’est là que réside,
au moins à parts égales avec le communisme, la grande menace contre le
capitalisme. C’est ce qui conduit les gens qui savent que les choses
vont complètement de travers à proclamer que, fondamentalement, tout va
bien ». En d’autres termes, pour reprendre la formule de Talleyrand,
les financiers face aux après-crises sont comme les Bourbons après la
révolution : « rien appris – rien oublié ».

(1) The Great Crash 1929, John Kenneth Galbraith, Mariner Books 1997 (publication initiale : 1954). Traduit en français par Henri Le Gallo, Payot.

Pour aller plus loin :
Lire une critique du livre parue dans The Atlantic en 1987
Lire une critique récente du New York Times
Lire une critique parue en 2008 dans The Independent