«Dans dix ans, on me demandera si je me rappelle où j’ai passé cette nuit. Je dois absolument m’en souvenir : ici ! On me demandera aussi ce que j’ai fait. Je n’ai pas le droit d’oublier : ça ! »
La suite des événements n’allait pas tout à fait confirmer ce que j’avais écrit dans mon journal dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989. Car dix ans après, en novembre 1999, l’idée d’entrer bientôt dans un nouveau siècle avait mis l’Allemagne dans un tel état d’excitation qu’elle avait presque supplanté la commémoration du dixième anniversaire de la chute du mur de Berlin. Les médias ne s’intéressaient pas à de pathétiques réminiscences de l’effondrement de la RDA, mais à de fébriles spéculations sur l’effondrement de l’ensemble des ordinateurs. Le problème avait pour nom « Y2K », cette abréviation désignait le risque que le passage à l’an 2000 (équivalent, pour les ordinateurs, à la combinaison de chiffres 00, synonyme de néant) fasse exploser le monde, toujours plus dépendant de l’informatique, ainsi qu’Internet et les avions, ou pire encore, la Bourse et le commerce mondial.
« Le Mur » avait été un phénomène assez semblable – avec « Y2K », le monde occidental avait numérisé et produit une version postmoderne de la même expérience : la peur hystérique de l’effondrement d’un système. Ce n’est qu’à travers cet événement que l’Allemagne, après l’implosion du socialisme réellement existant, était définitivement entrée dans le monde virtuel.
On comprend ainsi pourquoi, en 1999, les pare-feu ont davantage préoccupé les hommes qu’un mur qui n’existait déjà plus depuis longtemps : que représente la chute du Mur par rapport à la chute de la Bourse ? Quelle importance une date historique peut-elle avoir par rapport à des options d’achat et des contrats à terme ? Qu’est-ce que le souvenir d’une menace disparue en comparaison, ou, pour le formuler de manière contemporaine, en concurrence avec une menace imminente ? Et pourtant, dix ans après, c’est « Y2K » qu’on a oublié. Mais cela non plus n’a rien d’étonnant : dans le monde virtuel, la mémoire sociale n’a rien d’une carte mémoire.
Il me reste toujours mon journal.
« Si l’on devait me demander un jour comment j’ai vécu le début de ce qu’on appelait le nouveau millénaire, ce que j’ai fait à ce moment-là, je ne pourrais rien dire du tout, ou alors seulement, si je retiens cette phrase : rien d’inoubliable ! » Le 31 décembre 1999, je n’avais plus de liquide sur moi. Les banques étaient fermées, les distributeurs avaient été mis hors service par mesure de précaution à cause de « Y2K ». Dans les magasins se formaient d’interminables queues de consommateurs mis dans l’impossibilité de consommer. Tant de marchandises, et pas de liquide. Les gens n’arrivaient pas à comprendre pourquoi ils ne pouvaient pas payer avec leur carte, mais les terminaux de paiement étaient fermés. Les vendeurs s’arrachaient les cheveux – impossible de faire le chiffre d’affaires qu’ils avaient prévu. Nous nous retrouvions face aux étalages d’une nouvelle ère sans avoir reçu la moindre allocation de bienvenue. Oublié ? Oublié.
« Ça n’a aucun rapport ! », dit mon ami berlinois Konrad-Otto, et il éteignit son magnétophone.
« Je suis désolé, dis-je, mais c’est ce qui me vient à l’esprit. Tu te souviens d’“Y2K” ? »
« Non, dit-il. Ah ! si. Bien sûr. » Ça ne l’intéressait pas du tout.
« Écoute, dit-il, là le sujet, c’est vraiment la nuit où le Mur est tombé. Où tu étais, qu’est-ce que tu étais en train de faire, qu’est-ce que tu ressentais, de quoi est-ce que tu te souviens ? Clair et concis. C’est bon ?
– Oui, dis-je.
– Je peux rallumer ?
– Oui. »
Konrad-Otto travaillait pour la station de radio Berlin-Brandebourg. Il préparait un reportage pour le vingtième anniversaire de l’ouverture du Mur. Je l’avais rencontré précisément au moment où les meules de l’histoire dont nous étions en train de parler s’étaient ébranlées : début septembre 1989, pendant un colloque sur les « nouvelles orientations de la littérature germanophone contemporaine » à l’université de Budapest, en collaboration avec l’Institut Goethe. Lui qui à l’époque caressait encore l’espoir d’une carrière universitaire – il occupait alors un poste d’assistant à l’Institut d’études germaniques de l’Université technique de Berlin – venait parler de la « littérature de RDA ». J’avais été invité pour intervenir sur « l’esthétique du partenariat social – ce qu’il y a d’autrichien dans la littérature autrichienne (1) ».
La thèse que défendait Konrad-Otto était à la fois subtile et impertinente. Il décrivait la RDA comme le plus grand syndicat d’écrivains du monde, comme une république d’auteurs. Selon lui, on y habituait, encourageait et incitait des millions de gens à travailler comme des écrivains : à observer, écouter, poser des questions, rassembler du matériel, faire des recherches et, pour finir, à mettre tout cela par écrit sous la forme d’histoires. Ce qui avait, toujours selon lui, révolutionné la littérature réaliste et donné naissance à un nouveau genre littéraire audacieux, dont la structure modèle étaient les dossiers de la Stasi [police politique]. Les œuvres les plus connues de la littérature de RDA, comme Conjectures sur Jakob, Réflexions sur Christa T., Les Nouvelles Souffrances du jeune W., L’Ami étranger, Rapport sur le grand-père, portaient des titres assez révélateurs de leurs liens de parenté avec l’esprit et la méthode des rapports rédigés par la Stasi (2). Au fond, la littérature avait toujours été par nature un travail anthropométrique, mais c’était la première fois dans l’Histoire que l’on mettait en application cet état de fait de manière aussi conséquente et élargie au sein de la société.
J’espère ne pas faire de tort à Konrad-Otto en relatant cela. Quoi qu’il en soit, après son intervention, les membres de l’establishment des études germaniques ne l’ont plus jamais pris au sérieux ; et quant à moi, c’est eux que je n’ai plus jamais pu prendre au sérieux (un professeur de Tübingen était par exemple intervenu pour la troisième fois, après deux colloques d’études germaniques à Los Angeles et à Paris, sur les « auteurs allemands de littérature narrative, de Schnitzler à Handke »), et c’est pourquoi nous avons décidé, avec Konrad-Otto, de renoncer au buffet organisé par l’Institut Goethe à l’attention des participants du colloque, pour aller manger un ragoût et boire de la bière quelque part en ville (3).
À l’époque, Konrad-Otto me vouvoyait encore – jusqu’à ce que, par hasard, nous passions devant l’ambassade de la République fédérale d’Allemagne, dans la Izso utca. Il y avait là plusieurs centaines de personnes qui tentaient de forcer l’entrée, se pendaient aux grilles séparant le jardin de la rue, tentaient d’escalader les barrières qu’on avait disposées devant, donnaient des coups sur la porte, grimpaient le long des façades ou s’étaient simplement allongées sur la pelouse devant les bâtiments, enroulées sur elles-mêmes comme d’énormes escargots, sous les yeux de policiers hongrois qui ne levaient leurs matraques que pour faire signe aux caméras de télévision.
« Regarde-moi ça ! », avait dit Konrad-Otto.
Depuis, on se tutoie. Il comprit ce qui se passait plus rapidement que moi. Ces gens étaient des citoyens de RDA, qui avaient gagné la Hongrie en tant que touristes pour profiter de l’enclave extra-territoriale de l’ambassade de RFA et passer à l’Ouest. Il dit que la RDA était en train de se « vider », que ce n’était plus qu’une question de temps, qu’elle serait bien obligée de céder. On ouvrirait le Mur, les habitants de la RDA s’enfuiraient, le capital entrerait. Ce serait la fin de la RDA. J’ai alors entendu pour la toute première fois, dans sa bouche, le concept de « réunification ».
« Si on va jusqu’à la réunification, moi j’émigre. Je refuse de vivre dans une nouvelle “grande Allemagne”. Quelle vision d’horreur ! »
Je ne l’avais d’abord pas pris au sérieux, j’avais interprété sa réaction comme un symptôme de la nervosité toute naturelle qu’éprouvait un jeune homme aspirant à une carrière universitaire : si la RDA disparaissait, il perdait son domaine de spécialité, la littérature de RDA.
Mais ce qui me tracassait, c’était ce concept de « réunification ». Pourquoi Konrad-Otto avait-il utilisé aussi spontanément cette expression qui, on le sait, allait bientôt devenir omniprésente ? « Réunification », alors que ces deux États, la RFA et la RDA, n’avaient jamais été unis. Il y avait eu toutes les Allemagnes possibles et imaginables, la Germanie décrite par Tacite, un territoire formé de colonies de différents peuples aux frontières assez floues, puis environ deux cents principautés et petits États allemands, trois empires, une république, sans oublier une éphémère république des conseils, et puis ces deux États, qui étaient en réalité trois si, comme le revendiquaient les habitants de la Carinthie, on comptait aussi l’Autriche parmi les États allemands. Mais dans toute cette histoire, il n’y avait jamais eu d’union entre la RFA et la RDA, qu’elle soit politique ou territoriale – dans ces conditions, pourquoi Konrad-Otto, bientôt rejoint par le monde entier, parlait-il de « réunification » ?
Et soudain, cela m’est revenu à l’esprit. Comment avais-je pu oublier ? Mes souvenirs étaient très nets, tout était là, face à moi. Y compris – et surtout – ma propre contribution, certes modeste, mais malgré tout exemplaire, à l’union de ces deux États allemands.
À côté de mon journal de bord, dans lequel j’essaie d’écrire tous les jours, j’en tiens un autre, que j’appelle « le vrai journal de bord » : j’y consigne la vérité, et puisqu’il lui faut souvent un certain temps pour se manifester ou m’apparaître clairement, je n’ai pas d’autre choix que d’antidater systématiquement tout ce que j’y écris. En août 2009, après que Konrad-Otto m’a interrogé sur les souvenirs que je gardais de la nuit où le Mur est tombé, j’ai donc écrit dans mon « vrai journal » :
« 10 novembre 1989. Quand j’ai vu à la télévision que le Mur s’ouvrait, j’ai couru chercher mon album de timbres. »
C’est précisément ce que j’ai raconté au magnétophone de Konrad-Otto : ma première réaction, quand j’ai vu à la télévision que le Mur s’ouvrait, et que j’ai compris que nous allions droit vers la réunification, a été de me mettre fébrilement à la recherche de mon album de timbres.
J’ai remarqué que l’idée de rééteindre son magnétophone l’avait rapidement effleuré, mais Konrad-Otto a quand même fini par me demander : « Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir comme rapport entre ton album de timbres et la chute du Mur ? »
J’avais 10 ans, ai-je dit, on devait être en 1964, quand j’ai commencé à collectionner les timbres comme le faisaient à l’époque beaucoup d’enfants de mon âge. Je les classais dans mon album selon les nations : Autriche, Allemagne, Angleterre, France, et ainsi de suite. Il m’a fallu un certain temps pour me rendre compte, un jour où je classais le butin que je venais d’obtenir grâce à un échange, que les timbres classés « Allemagne » présentaient des différences internes, de sorte qu’il s’y dessinait deux groupes : les timbres colorés, à l’esthétique plus agréable, où on lisait « Poste fédérale d’Allemagne », et les timbres assez ternes, à l’esthétique sévère et pourtant surréalistes (ils représentaient en leur centre un marteau à trois jambes !), où on lisait « République démocratique allemande ». La section « Allemagne » de mon album se divisait en deux camps, et même si cela ne m’avait pas immédiatement sauté aux yeux, dorénavant je ne pourrais plus l’ignorer.
« Non, dit mon père, ce n’est pas un marteau à trois jambes, c’est un marteau et un compas ! » Et il m’expliqua qu’il y avait deux Allemagnes, deux États allemands différents. À l’époque, je croyais tout ce que disait mon père, mieux encore : ce qu’il disait avait pour moi exactement la même valeur qu’une loi de la nature – mais deux Allemagnes ? Cela me jeta dans une confusion profonde, me parut incroyable et totalement incompréhensible. C’était comme s’il m’avait annoncé que j’avais deux mères biologiques, ou que [le footballeur] Horst Nemec ne jouait pas seulement pour l’Austria de Vienne mais aussi pour le Rapid. Cela ne faisait aucun sens, c’était tout simplement impossible.
J’ai passé des journées entières à me demander si j’allais séparer mes timbres allemands les uns des autres et instaurer deux Allemagnes dans mon album. Après tout, je séparais bien l’Angleterre de l’Écosse, alors qu’elles formaient ensemble le Royaume-Uni – mais l’Allemagne et l’Allemagne ? Je retirais des timbres de mon album avec ma pincette, j’en replaçais ici et là, les triais, puis j’ai décidé de réunir malgré tout les deux Allemagnes, de laisser les timbres vivre en paix et en harmonie. Le fait que, précisément à ce moment-là, j’ai eu pour la première fois l’autorisation de regarder la télévision a facilité ma décision. Mon oncle, un négociant fortuné spécialisé dans l’import-export, était le premier de la famille à posséder une télévision. Et j’ai obtenu l’autorisation d’aller regarder chez lui les retransmissions des Jeux olympiques. C’est aussi pour cela que je sais que nous étions en 1964 : cette année-là, les Jeux olympiques avaient lieu à Tokyo.
Si je ne venais pas de rencontrer ce problème avec mon album de timbres, je ne m’en serais peut-être pas du tout rendu compte. Mais, pour cette raison, cela a pris une grande importance à mes yeux et je ne l’ai jamais oublié : des sportifs des deux Allemagnes ont participé aux Jeux au sein d’une équipe commune, l’« Équipe unifiée d’Allemagne ».
Le Mur avait été construit en 1961, dis-je à Konrad-Otto, et trois ans plus tard, une Allemagne unie avait participé aux Jeux olympiques.
« Tu délires, dit Konrad-Otto, ce n’est pas possible.
– Si. Je m’en souviens très bien. Pour les Jeux olympiques, le pays avait reçu l’abréviation EUA – “Équipe unifiée d’Allemagne 4”. Et d’ailleurs, leur hymne commun était la Neuvième de Beethoven, l’Ode à la joie – les deux États allemands ont donc participé aux Jeux sous le sigle EU, avec ce qui est devenu aujourd’hui l’hymne européen. C’est fou, non ?
– Je ne crois rien de ce que tu racontes », dit-il.
« Tu n’auras qu’à regarder sur Google en rentrant chez toi. Quoi qu’il en soit, j’avais pensé à l’époque que cette union me donnait le droit d’unir aussi les deux Allemagnes dans mon album de timbres. On peut donc parler en toute légitimité, après 1989, de “réunification”. Et c’est aussi la raison pour laquelle, pendant la nuit où le Mur est tombé, j’ai cherché partout mon vieil album de timbres. Tu m’as demandé ce que j’avais ressenti. Eh bien, quand j’ai retrouvé mon album, j’ai senti que l’Histoire m’avait donné raison. »
Konrad-Otto avait éteint le magnétophone, et dit :
« Sérieusement, cette histoire d’Allemagne unie pendant les Jeux olympiques, c’est vrai ?
– Oui, dis-je, tout était déjà arrangé. Regarde-toi !
– Me regarder ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Qui était chancelier de l’Allemagne quand tu es né ?
– Konrad Adenauer.
– Et qui était président du Conseil des ministres en RDA ?
– Je ne sais pas.
– Otto Grotewohl.
– Je ne m’en étais jamais rendu compte », dit Konrad-Otto.
On pouvait voir qu’il était un peu ému. Eh bien, dis-je, c’est sans doute propre à l’amitié germano-autrichienne : nous connaissons votre histoire, et vous nous faites confiance quant à la nôtre.
Nous avons bu nos bières silencieusement, et finalement Konrad-Otto a dit :
« Tu l’as vraiment gardé, ton album de timbres ?
– Non, dis-je. Je l’ai offert à ma fille quand elle avait 10 ans et qu’elle a commencé à les collectionner. C’était en l’an 2000. Elle a classé tous mes timbres dans sa collection, et tu sais ce qu’elle m’a dit, avec son petit ton pinailleur ? “Papa, tu as mélangé deux pays, la RFA et la RDA, et tu en as fait une seule section. Tu ne t’en es jamais rendu compte ? C’est tout toi, ça !”
– Et puis ?
– Elle a soigneusement séparé mes timbres les uns des autres.
– Le message ?
– Deux bières ! »
Cette nouvelle de Robert Menasse, intitulée « Les nouvelles souffrances de l’ami étranger », est extraite du recueil La Nuit où le Mur est tombé, traduit de l’allemand par Marie Hermann, éditions Inculte, Paris, 2009.