Dans les entrailles de la Russie

La « Russie profonde », négligée par les journalistes occidentaux, est
pour l’Européen moyen une terra incognita qu’il se représente à l’aide
de mythes. C’est cette Russie méconnue que Susan Richards veut faire
découvrir, en racontant une douzaine de voyages effectués entre 1992 et
2008, loin des sentiers battus.
Elle apporte ainsi un éclairage
nouveau, souvent inquiétant, sur la vie quotidienne des populations de
la Russie intérieure. « Susan Richards combine une maîtrise parfaite de
la langue avec un grand tact, de la curiosité et une capacité à
s’impliquer qui lui permettent de franchir les obstacles sur lesquels
buttent la plupart des étrangers qui tentent de chroniquer la Russie
postsoviétique », écrit Donald Rayfield dans la Literary Review. Au
cours de ces dix-sept années, l’auteure a vu la société russe perdre
confiance dans le modèle économique occidental et sombrer dans « un
chaos se transformant en haine de la démocratie et du rationalisme,
pour aboutir à un mélange de désespoir stoïque, de résignation face à
l’apparition d’une nouvelle dictature, et de croyance dans le
surnaturel. » Sur ce dernier point, Rayfield estime que « la sympathie
de l’auteur pour ses compagnons l’amène à un excès de crédulité ». Par
exemple à l’égard des exploits d’un guérisseur de Mordovie, ou de ceux
d’un physicien de Novossibirsk qui affirme avoir mis au point une
machine capable d’agir à distance sur l’esprit de soldats ennemis.

Les mirages de la gratuité

En mai 2009, James Moroney, directeur du Dallas Morning News, a témoigné devant le Congrès au sujet des discussions qu’il venait d’avoir avec Amazon. L’idée était d’accorder au Kindle, le nouveau lecteur électronique de la firme, le droit de diffuser le quotidien. « Ils veulent 70 % des recettes d’abonnements, a expliqué Moroney. Je touche 30 %, et eux 70 %. Pour couronner le tout, ils ont dit qu’ils se réservaient le droit de réutiliser ma propriété intellectuelle pour n’importe quel appareil portable. » Autrement dit, en imaginant qu’un abonnement au Dallas Morning News pour Kindle coûte dix dollars par mois, sept reviendraient à Amazon, producteur du gadget permettant de lire les informations, et trois seulement au journal, fournisseur d’un contenu éditorial d’une diversité onéreuse et perpétuellement renouvelée. Les responsables d’Amazon accordaient si peu de valeur à l’apport du journal qu’ils trouvaient même normal de pouvoir en accorder la licence à qui bon leur semble. Lors de la même séance du Congrès, Arianna Huffington, fondatrice du très populaire site d’information The Huffington Post, estimait pour sa part que le modèle économique offert par le Kindle était susceptible de sauver un secteur de la presse aux abois. Cela n’a pas convaincu James Moroney, qui s’interroge, incrédule : « Je touche 30 % et Amazon a le droit de diffuser mon contenu sur n’importe quel appareil portable, et pas uniquement ceux d’Amazon ? Je n’appelle pas cela un modèle. »

 

Une chance de salut pour les journalistes professionnels

Si James Moroney avait lu le dernier livre de Chris Anderson, Free ! Entrez dans l’économie du gratuit, il aurait sans doute été moins surpris par la proposition d’Amazon. Anderson est le rédacteur en chef du magazine Wired et l’auteur de La Longue Traîne, l’un des grands succès de l’année 2006. Pour l’essentiel, Free ! reprend et développe la célèbre maxime de Stewart Brand : « L’information veut être libre (1). » L’ère numérique, soutient Anderson, tire inexorablement les prix de tous les produits « immatériels » vers le bas. Et ce n’est pas là, à ses yeux, une tendance passagère. Il semble au contraire y voir une véritable loi d’airain : « Dans le domaine du numérique, on peut bien essayer de tenir la Gratuité à distance à grand renfort de lois et de verrouillages, la force de gravité économique finira toujours par l’emporter. » Il ne mâche pas ses mots envers les musiciens qui jugent leurs œuvres piratées. Qu’ils cessent donc de se plaindre et apprennent à tirer parti de ce surcroît de visibilité, en gagnant de l’argent grâce aux tournées, aux produits dérivés, et « oui, à la vente de [leur] musique auprès de ceux qui veulent encore des CD ou préfèrent acheter leur musique en ligne ».

Il tiendrait à n’en pas douter le même discours au Dallas Morning News. La presse doit admettre que le contenu n’aura plus jamais la même valeur, et réinventer son activité. « Du massacre jaillira un nouveau rôle pour les journalistes professionnels », annonce-t-il, avant de poursuivre : « Ils pourraient être plus, et non moins, nombreux, puisque la possibilité de faire du journalisme va désormais au-delà des cercles autorisés des médias traditionnels. Mais ils pourraient aussi être beaucoup moins bien payés et bon nombre d’entre eux n’en feront pas une activité à plein temps. Le journalisme de métier partagera la scène avec le journalisme de loisir. Certains pourront aussi utiliser leurs compétences pour enseigner la pratique aux amateurs, leur apprendre à mieux s’organiser et à mieux couvrir leurs propres communautés ; ils deviendraient alors des coaches plus que des rédacteurs. Dans ce cas, l’instrumentalisation de la gratuité – payer des individus pour enseigner l’écriture à d’autres individus, preneurs de gratifications non monétaires – ne sera peut-être pas un enfer pour les journalistes professionnels, mais une chance de salut. »

Anderson excelle dans des passages comme celui-ci, avec cette courbe rassurante qui va de « massacre » à « salut ». Ses conseils sont piquants, son ton sans complaisance et son sujet très à propos, au moment où les fournisseurs de contenu de la vieille école sont désespérément en quête de solutions. Cela étant dit, la manière dont il distingue le fait de « payer des individus pour enseigner l’écriture à d’autres individus » et le fait de payer des gens pour écrire ne paraît pas très claire. Celui qui a les moyens de payer quelqu’un pour enseigner l’écriture aux autres n’a-t-il pas aussi les moyens de payer directement des gens pour écrire ? On aimerait également savoir comment un secteur peut se réorganiser autour de l’idée de faire travailler des gens en échange de « gratifications non monétaires ». Anderson veut-il dire que le personnel du New York Times devrait être bénévole, comme celui de Meals on Wheels (2) ? Quant à l’allusion à ceux qui « préfèrent acheter leur musique en ligne », elle suggère en filigrane que le renoncement au vol pourrait n’être qu’une question de choix. Et puis, il y a l’insistance d’Anderson à démontrer que l’implacable baisse des prix est une « loi d’airain » de l’économie numérique. Pourquoi est-ce une loi ? La gratuité n’est qu’un prix comme un autre, et les prix sont fixés par les agents individuels, en fonction des informations agrégées par le marché. « L’information veut être libre, nous dit Anderson, tout comme la vie veut se propager et l’eau couler. » Mais, dans les faits, l’information est incapable de vouloir quoi que ce soit, n’est-ce pas ? En revanche, Amazon, veut que l’information produite par le Dallas Morning News soit gratuite, car cela permet à Amazon de gagner plus d’argent. Pourquoi les intérêts particuliers d’entreprises puissantes sont-ils érigés en principe philosophique ? Mais n’anticipons pas…

 

Le modèle économique de Google

L’analyse d’Anderson se fonde tout d’abord sur une tendance technologique. Le coût des éléments de base de toute activité électronique – stockage, traitement, bande passante – a tellement baissé qu’il est devenu quasiment nul. En 1961, un transistor coûtait 10 dollars. En 1963, il en valait 5. En 1968, son prix était tombé à 1 dollar. Et aujourd’hui, Intel vend deux milliards de transistors pour 1 100 dollars, ce qui ramène le prix du transistor à environ 0,000055 cent.

Anderson avance ensuite l’argument suivant : dès que les prix sont ramenés à zéro, il se passe des choses extraordinaires. Il décrit notamment l’expérience menée par Dan Ariely, spécialiste d’économie comportementale au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et auteur de C’est (vraiment ?) moi qui décide ?. Ariely a proposé à un groupe de cobayes de choisir entre deux sortes de chocolats : de banales bouchées à 1 cent, et des truffes à 15 cents. Les trois quarts des gens ont choisi les truffes. Il a ensuite recommencé l’expérience en diminuant d’un cent le prix de chaque friandise. Les bouchées devenaient donc gratuites. Que se passa-t-il ? L’ordre des préférences en fut renversé. 69 % des individus ont choisi les bouchées. La différence de prix entre les deux chocolats était exactement la même, mais le mot magique « gratuit » a le pouvoir d’électriser le consommateur. Amazon a fait la même expérience avec son offre de livraison gratuite pour les commandes de plus de 25 dollars. L’idée est d’inciter les clients à acheter un deuxième livre si le prix du premier n’atteint pas ce seuil. Et c’est exactement ce qui se produit. Il se trouve qu’en France l’offre a été un moment affichée par erreur à l’équivalent de 20 cents ; les acheteurs ne commandaient pas de deuxième livre. « Du point de vue du consommateur, il existe une énorme différence entre bon marché et gratuit, en conclut Anderson. Distribuez un produit gratuitement, et cela peut tourner à la contagion. Faites-le payer, ne serait-ce qu’un seul cent, et c’est une tout autre affaire. […] La vérité, c’est qu’il y a un marché pour le prix zéro et un marché pour tous les autres prix. »

Puisque la baisse des coûts de la technologie numérique permet de fabriquer la quantité de biens que l’on veut, explique Anderson, et puisque la magie du mot « gratuit » crée instantanément une demande des consommateurs, la Gratuité (Anderson l’honore d’une capitale) ouvre de vastes perspectives. Les entreprises devraient être capables de gagner énormément d’argent « autour » du produit offert, à l’instar de Google qui fait cadeau de son moteur de recherche et de sa messagerie, tout en vivant de la publicité.

 

Vers une mentalité de l’abondance

Anderson nous prévient : cette philosophie de la Gratuité conduit à troquer une mentalité de « pénurie » pour une mentalité d’« abondance ». Le simple fait de donner signifie qu’il y aura beaucoup de gaspillage. Mais, la fabrication numérique ne coûtant presque rien, nous pouvons nous le permettre. Les mécanismes complexes que nous avons inventés pour contrôler et juger la qualité des contenus sont, aux yeux d’Anderson, de purs produits de l’ère de pénurie, quand il fallait se soucier de l’allocation des ressources rares comme le papier journal, les espaces de rangement et le temps de diffusion. Une époque révolue, dit-il. Prenez YouTube, le site d’hébergement gratuit de vidéos racheté par Google. Tout le monde peut envoyer une vidéo gratuitement, et tout le monde peut visualiser gratuitement une vidéo sur YouTube, qui n’a pas à juger de leur qualité. « Personne n’a besoin de décider si une vidéo est suffisamment bonne pour justifier l’espace rare qu’elle occupe, tout simplement parce que l’espace n’est plus rare », écrit-il avant de poursuivre : « La distribution est aujourd’hui suffisamment près d’être gratuite pour être considérée comme telle. La diffusion d’une heure de vidéo auprès d’une seule personne coûte environ 0,25 dollar. L’an prochain, ce sera 0,15 dollar. Et l’année suivante, moins de 10 cents. C’est pourquoi les fondateurs de YouTube ont décidé d’en faire cadeau. Le résultat est à la fois brouillon et contraire à tous les instincts d’un professionnel de la télévision, mais c’est ce que l’abondance nécessite et exige tout à la fois. »

Voilà un argumentaire à quatre niveaux : une affirmation technologique (l’infrastructure numérique est effectivement gratuite), une affirmation psychologique (les consommateurs adorent le Gratuit), une affirmation méthodologique (avec le Gratuit, nul besoin d’émettre un jugement) et une affirmation commerciale (le marché créé par la Gratuité technologique et la Gratuité psychologique peut être très rentable). Le seul hic, c’est qu’Anderson doit reconnaître, au beau milieu de sa description du nouveau modèle économique de l’ère numérique, que YouTube, l’un de ses principaux exemples, « n’a jusqu’à présent rien rapporté à Google ».

 

« La merde est dans l’œil du spectateur »

Pourquoi cela ? À cause des principes mêmes de la Gratuité que l’auteur porte tant aux nues. Si l’on permet aux utilisateurs de télécharger vers et depuis le serveur autant de vidéos qu’ils le souhaitent, bon nombre d’entre eux sautent sur l’occasion. C’est la magie de la psychologie de la Gratuité : on estime que 75 milliards de vidéos auront été diffusées par YouTube en 2009. Même si la magie de la technologie de la Gratuité fait que le coût de retransmission de chaque vidéo est « suffisamment près d’être gratuit pour être considéré comme tel », ce « suffisamment près d’être gratuit » multiplié par 75 milliards représente tout de même une somme. Un récent rapport du Crédit suisse estime que les seuls coûts de la bande passante représenteront pour YouTube en 2009 quelque 360 millions de dollars. Dans ce cas précis, les effets de la Gratuité technologique sont contrecarrés par ceux de la Gratuité psychologique.

Alors, d’où YouTube tire-t-il ses revenus ? Eh bien, le site essaie de vendre des espaces publicitaires à côté de ses vidéos. Le problème est que les productions suscitées par la Gratuité psychologique – documents piratés, vidéos de chats et autres types de contenus amateurs – ne sont pas exactement le genre de choses auxquelles les annonceurs ont envie d’être associés. Pour vendre de la publicité, YouTube a donc dû acquérir les droits de contenus professionnels – émissions de télévision ou films. Le Crédit suisse évalue le coût de ces licences à environ 260 millions de dollars pour 2009. Anderson utilise YouTube pour illustrer le principe selon lequel la Gratuité abolit la nécessité du jugement esthétique : ce site prouve que « la merde est dans l’œil du spectateur », écrit-il. Mais l’entreprise a dû, pour gagner de l’argent, acheter des programmes qui ne sont pas de la merde. En résumé : YouTube est un super exemple de la Gratuité, à ceci près que la technologie de la Gratuité n’est finalement pas gratuite, du fait de la réaction des consommateurs face au phénomène ; ceux-ci compromettent dangereusement la capacité de YouTube à tirer profit de la Gratuité, contraignant le site à abjurer la « pensée de l’abondance » au cœur de la Gratuité. Le Crédit suisse estime que YouTube perdra près d’un demi-milliard de dollars en 2009. Si c’était une banque, l’entreprise pourrait prétendre aux fonds de soutien au secteur financier.

 

Aveuglés par la technologie

Anderson ouvre la deuxième partie de son livre par une citation célèbre de Lewis Strauss, l’ancien directeur de l’Atomic Energy Commission [AEC, Commission de l’énergie atomique des États-Unis], qui avait prédit au milieu des années 1950 que « nos enfants bénéficieront d’une énergie électrique trop bon marché pour être facturée ».

« Et si Strauss avait eu raison ? », se demande Anderson, avant de s’empresser d’en répertorier les conséquences : de l’eau douce à volonté, plus besoin de combustibles fossiles, pas de réchauffement climatique, des produits agricoles en abondance. Anderson prend très au sérieux ce « trop bon marché pour être facturé », car il pense que nous sommes au seuil de notre propre révolution du « trop bon marché pour être facturé » dans le domaine du traitement informatique, du stockage des données et de la bande passante. Mais nous voici face au deuxième problème, plus vaste, de l’argumentation d’Anderson : il ne pose pas la bonne question. Il ne rime à rien de se demander ce qui se serait passé si la prédiction de Strauss s’était réalisée si l’on s’empresse d’éluder les raisons pour lesquelles elle ne pouvait tout simplement pas se réaliser.

L’optimisme de Strauss était fondé sur le faible coût en combustible de l’énergie nucléaire, si faible au regard des combustibles fossiles qu’il l’estimait – pour reprendre la formule d’Anderson – suffisamment près d’être gratuite pour être considérée comme telle. Mais produire et distribuer de l’électricité demande une infrastructure importante et coûteuse, en lignes et en centrales, qui représente l’essentiel du coût total. Le prix du combustible est marginal. Comme l’a écrit Gordon Dean, prédécesseur de Strauss à l’AEC, « si le charbon était exploité et acheminé gratuitement, nos factures d’électricité ne seraient réduites que de 20 %, en raison du coût très élevé des centrales et des réseaux de distribution ».

C’est le genre d’erreur typique des utopistes technologiques. Ils supposent que leur révolution scientifique effacera toute trace des précédentes – autrement dit, qu’en changeant de combustible, on change de système. Passant allègrement des atomes aux cœurs des hommes, Strauss est allé jusqu’à prophétiser une « ère de paix ». Kevin Kelly, un autre visionnaire de Wired, usait du même raisonnement fallacieux quand il proclamait, au début de son livre-manifeste de 1998, New Rules for the New Economy (« De nouvelles règles pour la nouvelle économie ») : « Comme vont les puces, la fibre de verre et le sans-fil, ainsi va le monde. » Et voici à présent Anderson : « Plus les biens sont immatériels, plus vite ils peuvent devenir bon marché », écrit-il. Et nous savons ce qui va suivre : « Toutefois, ceci n’est pas l’apanage des produits numériques. » Prenez seulement l’industrie pharmaceutique, dit-il. Le génie génétique signifie que le secteur du médicament s’apprête à suivre la même courbe d’apprentissage que le monde numérique, le conduisant à « améliorer sa performance tout en baissant ses prix (3) ».

Mais, comme Strauss, Anderson a oublié les centrales et les lignes. Car cela n’a jamais été ce qui se passe dans le laboratoire qui revient cher, mais ce qui se passe après, notamment les tests cliniques susceptibles de durer des années et de coûter des centaines de millions de dollars. En outre, les firmes pharmaceutiques ont décidé d’utiliser le potentiel des nouvelles technologies d’une manière très différente des entreprises de la Silicon Valley : elles cherchent par ce biais à conquérir des créneaux de plus en plus étroits en fabriquant des remèdes conçus pour des populations et des pathologies très particulières ; or des créneaux plus étroits, ce sont souvent des prix plus élevés. La société de biotechnologie Genzyme a ainsi dépensé 500 millions de dollars pour mettre au point le Myozyme, un médicament destiné à soigner la maladie de Pompe, une maladie génétique qui touche moins de 10 000 personnes dans le monde. C’est le médicament moderne par excellence : un remède ciblé, high-tech, dont la mise sur le marché a demandé beaucoup de temps et d’argent. Le Myozyme coûte 300 000 dollars par an. Genzyme n’est pas une compagnie minière ; son véritable actif est la propriété intellectuelle : l’information, pas la matière. Mais, dans ce cas, l’information ne veut pas être libre [au sens de gratuite]. Elle veut être très, très chère.

 

Un contre-exemple, l’iPhone

Et de nombreuses autres formes d’information ont décidé de prendre la Gratuité à revers. On peut consulter le Times gratuitement sur son site Internet. Mais le Wall Street Journal a découvert que plus d’un million d’abonnés se réjouissaient de payer pour avoir le privilège de le lire en ligne. La télévision hertzienne – qui fut la toute première adepte de la Gratuité – est en grande difficulté. Mais le câble se porte très bien en faisant payer au prix fort des contenus spécialisés. Et la vente par téléchargement des applications pour l’iPhone (des idées) rapportera peut-être bientôt davantage à Apple que la vente de l’appareil lui-même (la matière). Un jour, l’entreprise pourrait faire cadeau de l’iPhone pour développer les téléchargements ; elle pourrait aussi faire cadeau des téléchargements pour stimuler les ventes de l’iPhone ; ou bien elle pourrait continuer de faire payer les deux, comme aujourd’hui. Qui sait ? La seule loi d’airain qui vaille est trop évidente pour mériter un livre : l’ère numérique a tant transformé la manière dont on fabrique et on vend qu’il n’existe pas de loi d’airain.

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 6 juillet 2009. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Engels, l’indispensable féal

Marx est de retour en vogue. Pendant quelques décennies, les marxistes furent pourtant une espèce en voie de disparition. Aujourd’hui, l’effondrement du capitalisme dope leur cote et Le Capital est un bestseller en Allemagne. La biographie de Tristram Hunt sur l’énigmatique collaborateur de Marx, Friedrich Engels, ne pouvait tomber davantage à point nommé.

« Marx était un génie. Nous avions, tout au plus, un peu de talent », déclara un jour Engels, plumitif socialiste qui eut le bon sens de s’associer au génie Marx. C’est cette amitié qui le distingua des autres révolutionnaires en herbe, oubliés depuis longtemps, qui buvaient et discutaient dans les bars de Bruxelles jusqu’à trois heures du matin, dans les années 1840. Mais, comme le précise Tristram Hunt, Engels ne fut pas seulement le comparse de Marx. Sans lui, l’auteur du Capital

n’aurait sans doute jamais réussi. Les deux hommes étaient liés par une relation de dépendance réciproque comparable à bien des égards à un mariage.

La grande contribution d’Engels à l’histoire du monde ne fut en rien révolutionnaire. Après avoir participé (très modestement) aux révolutions de 1848, il s’enfuit à Londres avec Marx. En bisbille avec son père, un industriel du textile, il était sans le sou quand sa famille consentit à lui offrir un poste dans une succursale de Manchester. Pendant vingt ans, Engels travaillera chez Ermen & Engels, envoyant à Marx, resté à Londres, la moitié de ses revenus et ce qu’il réussissait à chiper dans la caisse.

Marx n’était pas pauvre, mais il avait épousé une grande dame, Jenny, la fille d’un baron ; et, pour un révolutionnaire, il était pitoyablement soucieux des apparences. Engels subventionnait donc son train de vie bourgeois, permettant à Marx de travailler interminablement à son grand œuvre, Le Capital. Ce qui ne l’empêchait pas de traiter Engels de la pire manière. Il lui demandait d’écrire ses articles, pour ensuite s’en attribuer tout le mérite. Et lorsque Marx engrossa sa servante, Engels assuma la paternité de l’enfant. Égocentrique, conventionnel et couvert de furoncles, c’est un Marx particulièrement antipathique qui émerge de ce récit.

Engels était un socialiste caviar. Il trouvait « répugnant » d’être un bourgeois et un industriel mais tenait ces deux rôles à merveille. Il justifiait son poste à l’usine en expliquant que l’argent gagné sur le dos des ouvriers servait à libérer le prolétariat en finançant le grand livre de Marx. Et il ne mettait pas toujours en pratique le credo socialiste qu’il prêchait, chassant régulièrement avec le Cheshire Hunt (1) et sautant les haies avec les châtelains locaux. Il vivait en outre avec une ouvrière irlandaise illettrée, Mary Burns, commettant le péché dont il accusait les propriétaires d’usines : profiter de la relation de pouvoir à des fins sexuelles.

Après la publication du Capital, Engels partit s’installer à Londres dans une maison [du quartier chic] de Primrose Hill. Il tirait alors ses revenus d’investissements en Bourse, mais prétendait que la démarche était idéologiquement légitime puisque la Bourse ne faisait qu’ajuster la plus-value volée aux ouvriers. La famille de Marx – ses filles et ses parasites de beaux-fils – le saignait sans vergogne. Il faut souligner, à son honneur, que le généreux Engels ne s’en offusqua jamais. Après la mort de Mary Burns, il se mit en ménage avec sa sœur Lizzie, vivant une existence bohème, tenant table ouverte tandis que le bordeaux et la bière allemande coulaient à flots. Tout ceci paraît fort amusant. Selon Tristram Hunt, Engels attendit pour épouser Lizzie qu’elle fût sur son lit de mort car il était convaincu de l’hypocrisie du mariage bourgeois. Mais le philosophe était aussi un coureur de jupons, une fois même accusé de viol.

Engels vécut assez longtemps pour voir les idées de Marx inspirer un mouvement de masse. Il écrivit une version vulgarisée du Capital qui devint bestseller et s’efforça à plusieurs reprises de faire entrer les sciences naturelles dans le carcan marxiste. Certains prétendent qu’il a perverti le marxisme authentique. Tristram Hunt le disculpe et dépeint Engels en souffre-douleur injustement tenu pour responsable des aspects les moins séduisants de la doctrine. Engels était un bon journaliste et un militant efficace. À 24 ans, il écrivit un livre appelé à durer, La Situation de la classe laborieuse en Angleterre en 1844. Cette brillante condamnation du berceau nauséabond du capitalisme est toujours éditée. Elle a été largement plagiée.

Tristram Hunt signe ici une biographie attachante et passionnante, même s’il semble parfois faire du pauvre Engels un prétexte pour brosser toute l’histoire de la pensée socialiste du XIXe siècle, surtout lorsque les documents sont rares. Mais il n’est pas facile d’écrire un livre captivant sur la philosophie dialectique et certains passages sur le socialisme sont fastidieux. Reste que l’histoire profondément humaine de la relation entre Marx et Engels sauve le livre.

 

Ce texte est paru dans The Spectator le 6 juin 2009.

Le vrai sens du Kâma Sûtra

Il n’y a rien de bien original à percevoir l’Inde comme une terre d’immense et grandissante richesse : tout au long de l’ère précoloniale ou presque, l’Occident fut l’avide consommateur des épices, soieries, et autres trésors du sous-continent. Sous le règne de Néron, déjà, l’hémorragie d’or occidental vers l’Inde était telle que le géographe et historien grec Strabon s’en inquiéta dans une lettre, s’interrogeant sur les moyens de résoudre le problème. Une dynastie d’Inde du Sud envoya même un émissaire à Rome pour discuter balance des paiements.

Il flotte encore sur Mamallapuram, port jadis important de la côte de Coromandel [au sud du pays], le parfum de cette Inde sophistiquée, d’une opulence étourdissante. D’imposants bas-reliefs dominent un site où, selon un poète du VIIe siècle, « les navires à l’ancre ployaient au point de rompre presque, chargés qu’ils étaient d’une multitude de richesses, d’éléphants et de gemmes de neuf variétés différentes ». Les sculptures recouvrent le flanc d’une colline : sur la droite, deux éléphants énormes, trompes ballantes ; à côté, des héros guerriers et des sages en méditation se tiennent sous une nuée de dieux et de déesses, nymphes et autres esprits. Il émane de la scène une légèreté joyeuse : on danse au son de la flûte, et les célestes Apsaras, déesses et esprits de la fertilité, susurrent amoureusement à l’oreille de leurs compagnons.

 

Quand la spiritualité rencontre la sensualité

L’ensemble a été commandité par le roi Mahendra, souverain Pallava qui resta au pouvoir de 590 à 630 après Jésus-Christ – la dynastie elle-même ayant régné entre les vie et VIIIe siècles. Ayant pris les titres de Vicitracitta (« Le Curieux ») et de Mattavilasa (« Ivre de plaisir »), Mahendra était un poète et un dramaturge éclectique, doublé d’un esthète et sensualiste novateur. Il écrivit deux traités – perdus depuis – sur la musique et la peinture de l’Inde du Sud, ainsi que de nombreuses pièces, parmi lesquelles une farce satirique, cynique et raffinée : La Courtisane ivre. Il y narre les aventures d’un alcoolique adorateur de Shiva et de sa maîtresse, qui se disputent une coupe abandonnée devant une taverne avec un moine bouddhiste éméché. La pièce est régulièrement jouée dans le sud de l’Inde aujourd’hui.

C’est le même esprit espiègle qui souffle sur les sculptures dynastiques de Kanchipuram, la capitale des Pallava, située à quelques kilomètres de Mamallapuram, à l’intérieur des terres. Les dames de la cour y montent à dos d’éléphant, à l’ombre de parasols cramoisis, des messagers arrivent hors d’haleine dans des salons saturés de courtisans, des ambassadeurs venus de Chine sollicitent la paix, des ascètes décharnés lisent les augures, des monarques vaincus fuient pour échapper aux flèches des archers Pallava, et les courtisans festoient et les danseuses s’amusent.

C’était un monde où la frontière entre le divin et l’humain restait poreuse. Vish­nou, Brahma et, surtout, Shiva se montrent de temps à autre pour prodiguer leurs conseils à la cour et intervenir dans ses intrigues. Et les images de la sainte famille du seigneur Shiva rappellent fort celles des souverains Pallava : seul le nombre de bras et de têtes permet de les distinguer. Reines, courtisanes et déesses sont également représentées en femmes insouciantes et sensuelles : seins nus, elles aguichent les hommes, les embrassent juchées sur la pointe des pieds, les mains campées sur les hanches dans une pose suggestive.

Ce mélange typique de sensualité de cour et de spiritualité intense est sans doute l’aspect le plus frappant de la statuaire de l’Inde méridionale, comme l’avait montré fin 2006 l’importante exposition dédiée aux bronzes de la région, organisée à Londres par la Royal Academy of Arts. La sculpture du bronze semble être apparue au VIIIe siècle, à la cour des Pallava. Mais ce sont leurs vainqueurs, les empereurs Chola de Tanjore, qui ont financé les artistes ayant porté cette esthétique à son apogée.

L’exposition, sobrement intitulée « Chola », fut l’une des plus sensuelles jamais organisées par la Royal Academy. D’une souplesse et d’un équilibre exquis, ces divinités de bronze trônent sur leur socle, pensives et ritualisées, silencieuses. Mais leurs mains interpellent doucement les adorateurs, dans cette lingua franca muette des gestes (les mudras) propre aux danses de l’Inde du Sud : elles offrent bénédiction et protection ; elles promettent, surtout, mariage, fertilité et fécondité. Peu de sculpteurs occidentaux – hormis peut-être Donatello et Rodin – ont ainsi atteint l’essence de la sensualité ni célébré à ce point la beauté divine du corps humain.

 

La virilité, un attribut royal

Il y a quelque chose de merveilleusement franc et direct chez ces dieux qui personnifient le désir humain. Le seigneur Shiva étend son bras et touche tendrement le sein de son épouse, Uma-Parvati, de cette manière tout en retenue qu’ont les Chola de suggérer les immenses pouvoirs érotiques d’un dieu symbole de fertilité masculine. La sculpture hindoue peut, aussi, être explicitement et hardiment érotique, comme l’est une grande partie de la poésie classique : dans le poème de Kâlidâsa « La naissance de Kumara », un chant entier de quatre-vingt-onze vers intitulé « La description du plaisir d’Uma » dépeint dans le moindre détail les ébats du couple divin (1). On peut en dire autant de l’essentiel de la poésie profane de l’époque :

« Ses bras ont la beauté
D’un bambou doucement agité.
Les yeux remplis de paix
Elle est loin,
Difficile à atteindre.
Mon cœur est agité
Par la hâte
Tel un fermier qui n’a qu’un bœuf
Pour sa terre humide
Prête pour la semence. »

Mais, dans l’art Chola, la nature sexuelle des dieux est plus suggérée que directement affichée – par l’extraordinaire ondoiement de silhouettes figées pour l’éternité, la taille cambrée et les bras graciles. Et ce n’est pas là une lecture purement moderne : les fidèles de l’époque, qui admiraient ces images de dieux fascinés par la beauté de leurs épouses, ont laissé des graffitis priant les divinités de transmettre leur expérience de l’extase à leurs disciples.

Nous avons des raisons de penser que les reines Chola ont prêté leurs traits à certaines déesses. Et il semble que le charme physique et les prouesses sexuelles n’étaient alors pas considérés comme de simples affaires privées, mais comme des attributs essentiels – et estimés comme tels – du souverain. Lorsque la dynastie s’établit à Tanjore en 862, un texte officiel compara la conquête de la ville à l’activité sexuelle du monarque : « Lui, la lumière de la race du soleil, a pris possession [de la ville] tout comme il prenait par la main sa propre femme aux yeux si beaux, aux courbes si gracieuses, couverte d’un simple châle, pour l’entraîner dans ses jeux. »

Comme en témoigne cette inscription, la sexualité fut traditionnellement en Inde un objet de questionnement légitime et raffiné, une composante essentielle de la recherche esthétique : shringâra rasa – le rasa, ou saveur, de l’amour – étant l’un des neuf rasas constitutifs du système esthétique hindou (2). Si, dans la tradition judéo-chrétienne, le mythe des origines débute par l’apparition de la lumière, les plus anciennes écritures hindoues, réunies dans le Rig-Veda, s’ouvrent sur la création de Kâma, le dieu du désir amoureux : au commencement était le désir, et le désir était avec Dieu, et le désir était Dieu. Dans la représentation hindoue du monde, la satisfaction de Kâma figure parmi les trois objectifs fondamentaux de l’existence humaine, avec le dharma – le devoir ou la religion – et l’artha – la richesse.

Les sculptures explicitement érotiques qui recouvrent les murs de temples comme Khajurâho et Konarak (au centre et à l’est de l’Inde), de même que la tradition de poésie érotique pieuse, peuvent être lues comme des métaphores de l’aspiration de l’âme au divin, et des fidèles à Dieu. Mais ces poèmes et ces sculptures sont aussi, clairement, la franche expression des plaisirs terrestres, de l’amour et du sexe. Dans l’Inde précoloniale, le religieux, le métaphysique et le sexuel n’étaient pas antinomiques, mais intimement liés.

Dans son dernier ouvrage, Courtly Culture and Political Life in Early Medieval India [« Culture de cour et vie politique dans l’Inde médiévale primitive »], l’historien Daud Ali soutient, de surcroît, que l’érotisme était l’élément central des pièces de théâtre comme des manuels de savoir-vivre. L’amour érotique, écrit-il, « était indiscutablement le thème clé du vaste corpus littéraire sanskrit qui est parvenu jusqu’à nous. C’était le sujet principal de toutes les pièces de cour du ive au VIIe siècle, à une exception près ».

 

Sex and the City, version indienne

L’Inde classique a porté à l’extrême raffinement la connaissance des moindres détails de la sexualité. En témoigne le célèbre Kâma Sûtra, le principal ouvrage de la littérature sanskrite sur l’amour. Un livre inégalé – malgré la traditionnelle tension existant, dans l’hindouisme, entre l’ascétique et le sensuel. Ainsi, le poète Bhartrihari, qui vécut probablement au IIIe siècle, à peu près l’époque de la rédaction du Kâma Sûtra, oscilla pas moins de sept fois entre les rigueurs de la vie monastique et les joies de l’hédoniste. « Il y a deux chemins, écrivait-il. La dévotion religieuse des sages, qui est délicieuse, car elle abonde du nectar de la connaissance de la vérité, et le parti lubrique de caresser de sa paume la partie cachée entre les jambes fermes des femmes aux corps sublimes, des femmes aimantes aux seins et aux cuisses généreuses. » « Dites-nous lequel de ces chemins nous devrions suivre ? », demande-t-il dans le Shringarashataka : « Les versants abrupts des montagnes sauvages ? Ou les croupes des femmes débordantes de passion ? »

Si les poètes se sont depuis longtemps saisis de l’érotisme de l’Inde antique, les historiens ont eu tendance, jusqu’à récemment, à fuir cette réalité pourtant incontournable. La première édition savante du Kâma Sûtra ne date que de 2002 (3). On doit à la grande spécialiste américaine du sanskrit, Wendy Doniger, d’avoir ainsi publié [en anglais] la première étude sérieuse d’un livre longtemps relégué dans l’enfer des bibliothèques, avec ses éditions illustrées douteuses et salaces.

Le Kâma Sûtra de Doniger fut une révélation, montrant à quel point ce texte était essentiel à la compréhension de la société indienne classique. Car le Kâma Sûtra n’est pas un simple manuel de positions sexuelles acrobatiques, comme beaucoup le pensaient ; il s’agit bien davantage d’un guide sophistiqué permettant aux amants raffinés de se repérer dans le labyrinthe des relations sociales de l’Inde antique.

Compilation de plusieur s manuels antérieurs, réunis par un vieux libertin nommé Vatsyayana, aux alentours du IIIe siècle, probablement à Pataliputra (une grande ville sur le Gange proche de la moderne Patna), le Kâma Sûtra était destiné à une classe supérieure raffinée et cosmopolite, et entendait lui servir de guide pour une vie de plaisir « pas simplement sexuel », écrit Doniger, « mais plus largement sensuel – la musique, la bonne chère, les parfums, etc. ».

Dans un registre extra-universitaire, James McConnachie a récemment publié une élégante étude du même sujet. Son Book of Love [« Livre de l’amour »] ne raconte pas seulement où et comment le Kâma Sûtra a été compilé. Il brosse aussi un tableau séduisant de la société qui l’a vu naître, tout en retraçant sa destinée de l’Inde classique à nos jours, en passant par sa traduction à l’époque victorienne par l’explorateur Richard Burton.

Comme le montre McConnachie, le Kâma Sûtra fut à bien des égards un acte de résistance face à la montée de l’ascétisme puritain hindou et bouddhiste, qui commençait à fustiger le style de vie libertin des nagarikas (les jeunes citadins) du IIIe siècle, auxquels le texte s’adressait. Ces nagarikas polygames et hédonistes ne sont pas sans rappeler les personnages de Sex and the City, version Inde classique. Ils « connaissent la musique et ont le jeu pour seule préoccupation », écrit Vatsyayana. Ce type d’homme, poursuit-il, choisit de vivre dans une ville « où les gens sont brillants », ou « là où il peut gagner sa vie ». Il fonde le parfait foyer « dans une maison au bord de l’eau, avec un verger, des quartiers séparés pour les domestiques, et deux chambres ». L’une pour dormir ; l’autre pour aimer.

 

L’érotisme fait l’homme cultivé

En début de soirée, le nagarika doit fréquenter le salon d’une courtisane pour discuter art, poésie et femmes. Puis, il assistera à une veillée musicale, avant de rentrer chez lui attendre sa maîtresse. Si elle arrive trempée par la pluie de mousson, il doit galamment l’aider à se changer, avant de se retirer dans la chambre peinte à la fresque, dûment fleurie et parfumée. Danseurs et chanteurs divertiront les amants pendant les bavardages et les premières taquineries. Alors seulement, on renvoie les musiciens, et l’amour commence.

Le livre énumère ensuite ces soixante-quatre kama-kalas, ou manières de faire l’amour, qui l’ont rendu célèbre. La maîtrise de ces techniques était considérée comme une qualité essentielle du nagarika, et celui qui manquait de ce savoir-faire n’était pas « très respecté dans les conversations entre hommes instruits ». McConnachie le relève : dans le monde de Vatsyayana, « les kama-kalas ne sont pas de simples outils pour faire bien l’amour ; ils sont au cœur de ce qui fait l’homme cultivé ».

Vatsyayana reconnaît d’emblée que beaucoup croient « qu’il ne faut pas s’adonner aux plaisirs, car ils font obstacle à la religion et au pouvoir. […] Beaucoup tombent sous l’emprise du désir et sont détruits ». Mais il ajoute que la sexualité est un sujet sur lequel il est difficile de légiférer : « Les fantaisies que l’homme invente sous l’effet de l’excitation érotique ne sont pas imaginables, même en rêve. Comme le cheval fou de vitesse, qui fuit au galop et ne voit ni les trous ni les fossés, de même les deux amants aveuglés par le désir, faisant l’amour avec fureur, ne se rendent plus compte des risques de leurs comportements (4). »

Si le Kâma Sûtra est traditionnellement le plus fameux produit d’exportation érotique indien, le « sexe tantrique » le concurrence depuis quelques années. Pourtant, selon David Gordon White, auteur de Kiss of the Yogini [« Le baiser des Yoginis »], ce qui passe pour sexualité tantrique en Occident n’a presque rien à voir avec ses origines dans l’Inde médiévale. Selon White, en « présentant toute l’histoire du tantra comme un “culte de l’extase” unifié et monolithique, et en prétendant que tout ce qui contient un soupçon d’érotisme dans la culture indienne est par définition tantrique », ses colporteurs occidentaux ont déformé les rituels originels en mélangeant « art érotique, techniques de massage, ayurvédisme et yoga, pour former une seule et même tradition inventée. […] Le tantrisme New Age est au tantrisme médiéval ce que la peinture au doigt est aux beaux-arts ».

Pour White, les idées qui sous-tendent la vision occidentale du sexe tantrique – que la passion sexuelle peut être contrôlée pour cultiver un état de conscience extatique similaire à la jouissance de l’orgasme – ont partie liée avec des écrits cachemiris tardifs, mais elles ont peu à voir avec le cœur du corpus tantrique, datant du VIIe siècle, dont les textes, témoins d’un culte beaucoup plus sombre, sont forts différents.

Les tantristes renversent les tabous

Aux racines du tantrisme, on trouve l’idée d’atteindre Dieu en prenant précisément le contre-pied des bonnes manières tant prisées des nagarikas chers à Vatsyayana. Les hindous de caste croyaient que la pureté et le bien-être étaient assurés par le renoncement à la viande et à l’alcool, l’éloignement des lieux impurs comme les terrains de crémation et le rejet des substances polluantes comme les fluides corporels. Les tantristes pensaient, eux, que le chemin vers le salut passait par le retournement de ces restrictions. Ils ont ainsi « sexualisé » le rituel religieux en préconisant l’ingestion des fluides sexuels, censés permettre d’accéder aux pouvoirs surnaturels et occultes des déesses. Les scènes complexes d’orgies et de sexe oral représentées sur les murs des temples de la dynastie Chandela, à Khajurâho, illustrent sans doute ces rituels.

Les adeptes suivaient en ces matières l’exemple des grandes déesses du tantrisme, Kali, Tara et Bhairavi, indomptables divinités à la peau sombre, sortes de sorcières parées de colliers de crânes et flanquées de chacals, de furies et de fantômes. Ces déesses sauvages et résolument hétérodoxes se coupent elles-mêmes la tête, reçoivent de leurs disciples des offrandes de sang, et s’accouplent avec des cadavres tout en tirant la langue d’un démon ou en enfourchant les morts placés sur le bûcher de crémation. Incarnant tout ce qui est normalement considéré comme scandaleux, voire abject, pareilles déesses sont des contre-modèles, défiant toutes les conceptions habituelles du bon ordonnancement du monde, violant toutes les valeurs et traditions sociales.

Les rituels et les pratiques tantriques ésotériques – les sadhana – furent toujours le secret bien gardé d’un petit groupe d’initiés. Mais ils intègrent assurément des actes sexuels complexes et ritualisés – c’est à l’évidence le cas de nos jours parmi les Bâuls du Bengale –, parfois avec des femmes en menstruation, conjugués à l’ingestion d’une mixture à base de sperme, de sang et d’autres fluides corporels, bafouant et pervertissant ainsi une kyrielle de vérités établies et de tabous.

Les rites tantriques les plus anciens comportaient apparemment des sacrifices de sang sur des terrains de crémation, afin de nourrir une brochette de divinités terrifiantes. L’accent fut ensuite davantage mis sur un « type de pratiques érotico-mystiques » incluant des rapports avec les Yoginis, groupe de puissantes et voraces divinités féminines « vivant sur la frontière fluctuante qui sépare le divin du démoniaque ». Les Yoginis, nous dit-on, exigeaient d’être vénérées, nourries de sécrétions sexuelles et de sacrifices humains ou animaux. Une fois convoquées grâce aux mantras adéquats, elles s’incarnaient dans des adoratrices avec qui les disciples mâles faisaient ensuite l’amour.

Certains chercheurs ont accusé White d’avoir interprété ses sources de façon bien trop littérale. Mais son travail a au moins le mérite de réfuter les prudes nationalistes hindous, qui ont tendance à nier tout lien entre tantrisme et sexualité. Une chose est sûre, comme White le souligne : les premiers textes tantriques ne mentionnent jamais le plaisir, la félicité ou l’extase. Les relations sexuelles pratiquées au cours des rites n’étaient pas tant une fin en soi que le moyen de générer les fluides dont la consommation est au cœur de ces rituels sauvages. Ce sexe tantrique originel, destiné à se concilier les démons, est à l’évidence à des années-lumière de l’univers moderne cosy des fans occidentaux, zélateurs de l’aromathérapie et du coïtus reservatus.

Ce que White appelle le « noyau dur » de la tradition tantrique médiévale a quasiment disparu vers le XIIIe siècle, en raison sans doute des conquêtes musulmanes, qui ont détruit les relations gourou-disciple nécessaires à la transmission des secrets du culte (5).

L’islam a introduit en Inde une conception très différente de la sexualité, beaucoup plus proche des façons de penser des chrétiens d’Orient, séparant l’esprit du corps et le sensuel du métaphysique. Comme ce christianisme des origines, la religion islamique insistait sur le péché de la chair, les dangers de la sexualité, allant parfois jusqu’à idéaliser l’abstinence et la virginité.

Pourtant, et c’est remarquable, le pouvoir musulman n’a pas contrarié la longue tradition littéraire érotique indienne. Le Kâma Sûtra a survécu et même contribué à convertir à une vie de plaisirs des dirigeants musulmans initialement puritains. Entre les XVe et XVIIIe siècles, de nombreux classiques de la littérature érotique hindoue furent traduits en persan à l’intention des princes et princesses des cours musulmanes du pays. Parallèlement, on assista à l’explosion d’un art à la sensualité débridée et d’un véritable avant-gardisme littéraire. C’était l’époque des grandes poétesses courtisanes : à Delhi, à la fin du XVIIIe siècle, la célèbre Ad Begum se rendait aux fêtes totalement nue, mais si intelligemment peinte qu’elle faisait illusion : « Elle décore ses jambes de magnifiques dessins en manière de pantalons, à défaut d’en porter de vrais ; à la place des revers, elle dessine à l’encre des fleurs comme on en trouve sur les plus fines étoffes. »

Des tissages d’une merveilleuse légèreté

C’est aussi à cette époque qu’un nouveau répertoire de termes et métaphores ourdous est apparu, pour exprimer les désirs du poète : les bras de l’être aimé étaient comparés à des tiges de lotus, ses cuisses à des régimes de bananes, ses cheveux tressés au Gange, et son rumauli – un mot inventé pour décrire la fine ligne de duvet qui court sur le ventre des femmes juste en dessous du nombril – au fleuve Godavari. Quant aux tisserands musulmans, ils s’échinaient à produire non pas les lourdes burqas aujourd’hui vantées par les wahhabites, mais des cholis (blouses) toujours plus transparentes et décolletées, aux tissages d’une merveilleuse légèreté nommés baft hawa (« air tressé »), ab-e-rawan (« eau courante ») et shabnam (« rosée du soir »).

Des préoccupations similaires animaient les ateliers des peintres. Dans la Delhi du XVIIIe siècle, l’un des derniers empereurs moghols, Muhammad Shah II, commanda des miniatures le représentant en train de faire l’amour à sa maîtresse, tandis qu’à Hyderabad, plus au sud, les artistes produisaient des œuvres exploitant la veine érotique de l’art indien préislamique. Des courtisanes aussi voluptueuses que les Apsaras dénudées y accompagnaient des princes couverts de bijoux, images inconcevables dans tout autre pays musulman.

De manière significative, c’est aussi dans ces cours moins islamisées des sultanats du Deccan que l’essentiel du travail de traduction littéraire fut accompli. Ici aussi que des auteurs indiens musulmans ajoutèrent de nouvelles études aux sections érotiques des bibliothèques de palais, telles le Lazat al-Nissa (« Délices des femmes ») et le Tadhkirat al-Shahawat (« Livre des aphrodisiaques »), beaucoup lus et copiés.

Ce n’est donc pas pendant la domination musulmane que se produisit la rupture spectaculaire avec les traditions érotiques de l’Inde, mais durant la colonisation, avec l’arrivée des missionnaires chrétiens au milieu du XIXe siècle. En réponse aux diatribes évangélistes sur l’« immoralité hindoue », une nouvelle génération de réformateurs, d’éducation britannique, entreprit d’interroger d’un œil critique les traditions nationales. Un mouvement se développa, qui prônait le bannissement des courtisanes, tout en élevant la chasteté et la pudeur au rang de qualités cardinales de la féminité hindoue.

Aujourd’hui, l’embarras et le déni règnent concernant le rôle de l’érotisme dans l’hindouisme prémoderne et la longue histoire de sophistication sexuelle du pays. Sommé il y a quelques années, d’apporter une réponse au développement de l’épidémie de sida, le ministre de la Santé, issu du parti nationaliste hindou, le Bharatiya Janata Party, rétorqua : « Les traditions indiennes ancestrales de chasteté et de fidélité sont plus efficaces que l’usage des préservatifs. »

Il existe, pourtant, des signes de changement. Si l’on en croit les enquêtes des magazines indiens sur les comportements amoureux, les mœurs deviennent plus libres, et pas seulement dans les grandes villes : partout, semble-t-il, le sari commence à glisser. Et quelle fut l’idée des spécialistes du marketing lorsqu’il fallut donner son nom à une marque indienne de préservatifs, destinée à conforter la révolution sexuelle en marche ? « Kamasutra », bien sûr !

 

Ce texte est paru en juin 2008 dans la New York Review of Books. Il a été traduit par Adrien Pouthier.

Toutes les Havanes de Cuba

Au cours des vingt dernières années, l’histoire, toute l’histoire, s’est abattue telle une tempête sur La Havane. Avec la chute du mur de Berlin et la désintégration de l’Union soviétique, cette capitale de la modernité socialiste, qui misait sur l’urbanisation et l’industrialisation pour larguer, outre l’ignorance et le sous-développement, les rêveries rurales des tropiques et la lascivité des habitants, s’est écroulée à son tour. Une fois achevée l’épopée du développement à la soviétique, La Havane renoua peu à peu avec ses anciennes représentations de jouissance et d’exotisme, de perversion et de décadence. L’État castriste imagina alors, avec sa capacité d’adaptation habituelle, deux nouvelles stratégies pour faire face à cette résurgence de l’ancien régime : le tourisme et la rénovation urbaine.

À partir de 1992, toutes les Havanes que la Révolution s’était proposé de balayer ont resurgi, tels des spectres. Comme l’explique l’architecte cubaine Emma Álvarez-Tabío Albo dans Invención de La Habana [« L’invention de La  Havane »] flottaient dans l’air, pêle-mêle : la ville créole et coloniale du XIXe siècle ; la Havane républicaine, néoclassique, des années 1920 ; la Havane des beaux quartiers, portant costume d’alpaga et panama, avec ses mendiants à chaque coin de rue ; la Havane des années 1950, celle des cabarets du quartier du Vedado et des casinos contrôlés par la mafia ; il y avait même la Havane des premières années de la révolution, quand les lieux du glamour républicain – maisons de maître, hôtels, clubs, jardins, parcs et plages – étaient occupés par de jeunes barbus tout droit descendus de la Sierra Madre.

Ces Havanes spectrales sont réapparues sous l’effet d’une politique officielle ou informelle de la mémoire : les fantasmes urbains que le tourisme ou le Bureau de l’historien (1) ne reproduisaient pas renaissaient d’eux-mêmes. Avec la mélancolie de la colonie et de la République, la population redécouvrait des personnages du passé comme la cavaleuse et le proxénète, le dandy et l’entraîneuse, l’Espagnol et le Négrillon. Les rues grouillaient de vieilles Chrysler, Chevrolet et autres Oldsmobile. Dans les ambassades, les cocktails singeaient l’ancienne élégance antillaise. La Havane devint une scène ; elle s’abandonna au spectacle de ses métamorphoses, à la sublimation de la décrépitude de ses maisons et de ses habitants. La ville commença alors à fonctionner, selon l’écrivain Antonio José Ponte, comme un « parc à thème de la guerre froide », aussi spontané que dégradé.

Certains projets d’« esthétisation » de la capitale se sont facilement intégrés à la rationalité de l’État : l’entreprise de restauration de la vieille ville menée par l’historien Eusebio Leal (2) ou encore la résurrection du Buena Vista Social Club – avec le disque enregistré par l’Amé­ricain Ry Cooder et le documentaire réalisé par Wim Wenders (3). Mais de nombreuses stratégies de représentation de La Havane, surtout celles conçues en dehors de l’île, ont commencé de créer une diversité ingérable, un ensemble d’images électives de la métropole dont le discours uniformisateur du pouvoir pouvait difficilement s’accommoder. Deux artistes cubains, l’un vivant sur l’île, Carlos Garaicoa, l’autre en exil, Gustavo Acosta, ont parfaitement su exprimer ce jeu de masques, cette apothéose spectrale, en dessinant des ruines restaurées, des bâtisses plus ou moins éclairées, où les différentes Havanes se mêlent et se confondent.

 

Une ville théâtralisée

Des livres se sont, eux aussi, emparés de cette ville théâtralisée, en apesanteur. Un simple coup d’œil sur quelques titres récents permet d’identifier au moins trois optiques différentes : la vision mélancolique de l’ancien régime colonial et républicain, dont témoigne Havana. Autobiography of a City [« La Havane. Autobiographie d’une ville »], du journaliste cubain-américain Alfredo José Estrada ; la présentation du socialisme en projet modernisateur, qui a perpétué la tradition portuaire et atlantique de la ville au lieu de la détruire, avec Havana. The Making of Cuban Culture [« La Havane. La fabrique de la culture cubaine »], de l’historien Antoni Kapcia, et The History of Havana [« L’histoire de La Havane »], des écrivains Dick Cluster et Rafael Hernández ; enfin, des regards critiques sur la décadence de la cité et les stratégies officielles de rénovation urbaine et de promotion touristique, avec l’ouvrage d’Emma Álvarez-Tabío Albo déjà cité ou celui d’Antonio José Ponte, La fiesta vigilada [« La fête sous surveillance »].

Ces trois manières d’appréhender la ville reflètent des manières différentes de penser le passé, le présent et l’avenir de Cuba. La Havane d’Estrada, par exemple, est un artefact de la mémoire, où la révolution de 1959 marque la fin d’une splendeur séculaire. Cette évocation, qui commence par le débarquement de Christophe Colomb sur l’île et s’achève avec la prise du pouvoir par Fidel Castro, est habitée par de nombreux mythes et légendes de la ville coloniale et républicaine : « le Chinois de la charade (4) » ; le « bobo », ce petit personnage comique inventé en 1930 par le dessinateur Eduardo Abela pour commenter l’actualité dans les pages du Diario de la Marina ; le croisement des avenues Prado et Neptuno, où habitait « la Tricheuse », héroïne du premier cha-cha-cha composé par Enrique Jorrín… Estrada raconte l’histoire idyllique d’une ville où la richesse issue du sucre et du tabac, à l’ère coloniale, puis la modernisation de l’époque républicaine avaient engendré au milieu du XXe siècle un fascinant microcosme, moitié espagnol, moitié américain, celui-là même qui avait ébloui Hemingway.

Les livres d’Antoni Kapcia, de Dick Cluster et de Rafael Hernández racontent, eux, une autre Havane. Ici, ce n’est pas une période de splendeur qui s’achève en 1959 avec le triomphe de la révolution ; mais la décadence d’une ville bâtie sur des siècles d’esclavage espagnol, suivis de décennies d’ingérence américaine. Selon Kapcia, la culture havanaise de l’ancien régime, élitiste et fermée, fut renversée par l’abolition des barrières sociales, grâce à l’alphabétisation et à la promotion des arts populaires par le régime castriste. Quant à La Havane révolutionnaire décrite par Cluster et Hernández, non seulement elle popularisa la culture, mais elle œuvra aussi à la régénération morale de l’« homme nouveau », cet idéal qui promettait d’éradiquer la prostitution et le jeu en moins de vingt ans.

 

Schizophrénie urbaine

Ces trois livres s’achèvent sur la « transfiguration » (le mot est de Cluster et Hernández) de La Havane par l’ordre révolutionnaire. La nostalgie de l’ancien régime, chez Estrada, comme la célébration de la modernité socialiste, chez Kapcia, avalisent l’une et l’autre l’idée que la ville a connu, avec le socialisme, son ultime « transfiguration », celle qui, pour le meilleur ou pour le pire, lui a donné son visage définitif.

Deux auteurs cubains résidant à Madrid s’insurgent contre cette vision réductrice de l’histoire : l’architecte Emma Álvarez-Tabío Albo, et le romancier Antonio José Ponte. Analysant les deux décennies écoulées depuis la chute du Mur et la désintégration du bloc soviétique, ils distinguent un nouvel âge de la ville, une autre Havane, différente de celle qui fut construite – ou plutôt non construite – par l’ordre révolutionnaire ; une mosaïque de toutes les Havanes de l’histoire. Dans son livre, Emma Álvarez-Tabío Albo souligne l’incohérence urbanistique, et analyse ce « texte arbitraire et inintelligible » qu’est devenue la ville dans les dernières années du XXe siècle : « La négation de la ville monumentale, puis la récupération de la ville ancienne et, finalement, la énième invention de la ville, représentée par les investissements immobiliers étrangers, ont mené à la schizophrénie urbaine. »

Pour sa part, Antonio José Ponte voit dans La Havane postsoviétique une ville qui renoue avec ses anciens rites après avoir vécu trois décennies dans l’utopie. Avec le tourisme reviennent le dollar, les carnavals, la prostitution, l’économie de marché et la plupart des archétypes sociaux du Cuba prérévolutionnaire. Mais cette régression se produit sous un même régime politique, qui étatise la libéralisation économique et symbolique de la société insulaire. La fête est de retour, certes, mais une fête sous surveillance, toujours soumise au contrôle d’un État qui n’a pas renoncé à la domination totale de la vie cubaine. On voit donc coexister une société civile, qui aspire à réinventer la ville à partir d’us et coutumes autonomes, et un gouvernement qui, par le biais de l’idéologie et de la morale, s’efforce d’empêcher les citoyens d’habiter à leur manière (ou de croire qu’ils habitent à leur manière) leurs maisons et leurs quartiers.

Cette fête sous surveillance conduit à un nettoyage officiel de la mémoire urbaine. La restauration de La Havane, selon la description de Ponte, est sélective ; elle laisse des quartiers entiers à l’écart de la rénovation architecturale, tout en obéissant à un scénario parfaitement politique, conçu pour conserver le contrôle symbolique du territoire. La Havane du XXIe siècle est en train de devenir une mosaïque de toutes les Havanes, en même temps qu’une maquette grandeur nature de la mémoire du pouvoir : un lieu imaginaire qui n’a pas encore pris la forme définitive qu’aura la ville future.

Les interventions de l’État sur l’espace public de La Havane, à travers les monuments, les places, les parcs, les avenues et les messages politiques diffusés par haut-parleurs, sont naturellement bien plus visibles que celles des habitants. À La Havane, comme dans n’importe quelle autre capitale occidentale, les citoyens s’approprient des lieux précis, délimités sur le plan urbain comme sur le plan symbolique, tels le parapet du Malecón ou les jardins de La Tropical (5). Mais le texte de cette Havane multiple et chaotique du début du XXIe siècle continue d’être principalement écrit par le pouvoir, puis lu et assimilé par les citoyens. À moins qu’ils ne résistent à cette lecture depuis la sphère privée.

 

Ce texte est paru dans PRL-Primera revista latinoamericana de libros (bimestriel, New York) en novembre 2007. Il a été traduit par Liliane Hasson.

Boulgakov remastérisé

Dans un article intitulé « Le fait littéraire » et publié en 1924, Iouri Tynianov (1) affirmait que les romanciers, dans l’Union soviétique d’alors, écrivaient sans joie, comme s’ils avaient à pousser des rochers. Il ajoutait que les éditeurs portaient ces rochers à l’imprimerie avec moins de joie encore, et que les lecteurs les considéraient ensuite avec la plus totale indifférence. Ils se traînaient jusqu’aux librairies en demandant : alors, quoi de neuf ? Et, après s’être vu confier ce qu’ils étaient venus chercher, ils s’apercevaient qu’il n’y avait là nulle nouveauté. Selon Tynianov, les éditeurs ne publiaient en effet, à quelques exceptions près, que les aventures de Tarzan, du fils de Tarzan, de la femme de Tarzan, de son bœuf et de son âne. Grâce à ces éditeurs, et à la propagande d’Ehrenbourg (2), le lecteur finissait presque par penser que la littérature russe se résumait, en substance, aux aventures de Tarzan.

Je soupçonne fort que Tynianov fait référence ici à cette masse d’orphelins à demi sauvageons qui étaient devenus les principaux protagonistes des romans russes des années 1920, dans le sillage du premier roman d’Ilya Ehrenbourg, Les Aventures extraordinaires de Julio Jurenito et de ses disciples, dont les personnages sont précisément des orphelins moitié sauvages moitié cultivés, des traîne-misère de l’empire soviétique. Une autre veine, dixit Tynianov, était alors aussi très exploitée : le retour à la littérature façon XIXe siècle, avec ces romans psychologiques dont le héros ne fait que penser, penser et penser. Mais si, dans les années 1860, la dimension psychologique était le véritable moteur de l’intrigue, elle n’était plus en 1924, aux yeux Tynianov, qu’un fardeau.

 

Le parfum perdu de Boulgakov

C’est en commençant à lire l’adaptation en bande dessinée du Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, par Andrzej Klimowski et Danusia Schejbal, que j’ai repensé à Tarzan et à Tynianov. Mais j’ai sans doute pour cela des raisons personnelles.

Au début du roman de Boulgakov, le premier chapitre, intitulé « Ne parlez jamais à des inconnus », se déroule dans le parc du Patriarche, à Moscou, un soir de mai, au coucher du soleil, alors que se répand soudain une odeur de coiffeur. J’adore ce début, et la première fois que j’ai visité Moscou, je me suis mis en quête de ce lieu. Quand je l’ai découvert, j’ai cherché à humer cette odeur-là, cette odeur de coiffeur, et il m’a même semblé l’avoir trouvée ; c’était si petit, si coloré et tortueux, si intime et si universel, bref, si parfaitement identique au roman de Boulgakov qu’on avait peine à le croire.

Alors, quand j’ai commencé à lire l’adaptation graphique du Maître et Marguerite, quand j’ai compris que le début au parc du Patriarche n’y était plus, que les deux auteurs avaient modifié la chronologie du roman, qu’ils avaient réorganisé le récit, le faisant commencer au moment où le Maître gagne au loto, démissionne et s’enferme chez lui pour écrire un roman, j’ai eu l’impression très étrange de lire non pas Le Maître et Marguerite mais Demande à la poussière de John Fante, La Faim de Knut Hamsun, ou Le Postier de Charles Bukowski. Enfin non, pas même ces livres-là, que j’aime énormément, mais leur pâle copie ; avec la sensation qu’on avait fait de Boulgakov un de leurs piètres épigones.

Dans ce roman graphique – que l’éditeur dit pourtant « capable de passionner et surprendre aussi bien les initiés qui apprécient l’œuvre littéraire que ceux qui goûtent pour la première fois à la magie du Maître et Marguerite » –, Boulgakov ressemble à un géomètre qui aurait copié, un peu maladroitement, de grands architectes. Mais, avec tout le respect que je dois à Fante, Hamsun et Bukowski, l’architecture du Maître et Marguerite ne leur est en rien redevable. La dette, si dette il y a, est davantage envers Goethe, Gounod et leurs Faust. Et la manière si particulière dont le récit articule et alterne les plans et les périodes historiques semble avoir été soufflée à Boulgakov par le théâtre traditionnel ukrainien, dont les représentations se déroulaient sur deux niveaux : en bas, la pièce normale ; en haut, la même, jouée par des diables. Or l’architecture du récit et l’odeur de coiffeur sont précisément de ces éléments qui font la magie du roman de Boulgakov ; une magie qui, malheureusement, a disparu du roman graphique. Et c’est là précisément que Tynianov se rappelle à notre souvenir. Comme si, aujourd’hui, lorsqu’ils nous donnent à lire Boulgakov, nos éditeurs voulaient nous faire lire Tarzan en version moderne, celle de l’outsider qui finit à force de lutter par triompher de tous les obstacles. Une histoire déjà lue maintes et maintes fois, plutôt agréable au demeurant. Mais, par pitié, ce n’est ni Boulgakov, ni Le Maître et Marguerite. Car ce roman, comme tout roman, en est l’exact contraire. Pour paraphraser Balzac, une chose inouïe, littéralement jamais entendue auparavant. Le Maître et Marguerite est exactement cela, à chaque relecture, pour notre stupéfaction.

 

Ce texte est paru dans le quotidien italien Il Manifesto le 13 juin 2009. Il a été traduit par Maïra Muchnik.

Trois femmes croisent leur destin – Un cœur simple

Née en 1770 dans un hôtel particulier de la rue du Bac, à
Paris, Lucie Dillon se maria à 16 ans avec un homme qu’elle n’avait jamais
rencontré, l’aima et fut aimée de lui. À l’étonnement général, ils restèrent
unis et fidèles pendant cinquante ans. Amie proche de Mme de Staël, elle connut
les grands de ce monde mais seule leur personnalité l’intéressait. La politique
et les idées l’ennuyaient. Elle avait pourtant connu les violences de la
Révolution et de la guerre, avait franchi l’Atlantique pour échapper à la
guillotine. D’un naturel heureux, elle dirigea une ferme sur la côte Est des
États-Unis, faisant son beurre et négociant avec les Iroquois. En 1820, trois
ans après la mort de Mme de Staël – et après celle de deux de ses
enfants –, elle entreprit non sans hésitation d’écrire ses Mémoires.
« La démarche gauche de Louis XVI, les expressions moroses de
Marie-Antoinette, l’ennui affiché de Napoléon lors des réceptions nous sont
devenus si familiers qu’ils resurgissent constamment dans les récits
historiques, souvent sans référence à la source originale », écrit
Biancamaria Fontana dans le Times Literary Supplement. Contrairement à Mme de
Staël, elle développa une vive admiration pour Napoléon qui, en retour,
appréciait sa nature simple et directe. Apprenant de la bouche de Talleyrand la
défaite de Leipzig, elle le pressa de questions : « Avez-vous vu
l’Empereur?
Comment va-t-il? Que fait-il? » Le ministre lui répondit
cruellement : « Votre Empereur est fini. »

Trois femmes croisent leur destin – La « Sultane de la pensée »

Son roman le plus célèbre, Corinne, ou l’Italie, s’est mieux vendu en Europe que ceux de Walter Scott. Son De l’Allemagne soutient la comparaison avec De la démocratie en Amérique, de Tocqueville, publié vingt ans plus tard. Il fut édité à Londres, parce que Napoléon l’avait fait pilonner en France. Mme de Staël eut d’innombrables amants, mais connut un amour durable avec Benjamin Constant, rencontré en route pour Coppet, au bord du lac Léman, où elle vécut en exil. Elle y accueillit aussi Byron, lui-même exilé après un scandale. « Elle écrit des octavos et parle en folios », écrit-il. En visite en Angleterre en 1793 – son premier exil –, elle épate un jeune médecin de campagne : « Cette Staël est un génie, une femme extraordinaire et excentrique dans tout ce qu’elle dit ou fait. Elle ne dort que quelques heures, et le reste du temps est furieusement active, sans interruption. Quand on la coiffe, pendant qu’elle prend son petit déjeuner, un bon tiers de la journée, elle écrit. Elle n’est pas assez calme pour lire ce qu’elle vient d’écrire. »

Pas moins de quatre ouvrages sur Germaine de Staël, née Necker, ont été publiés récemment en anglais, ainsi qu’une nouvelle traduction de Corinne. Cette héroïne exerça une influence comparable au Werther de Goethe. Mais le grand livre méconnu est bien De l’Allemagne, produit d’une véritable enquête, au sens journalistique du terme. Un journalisme d’un genre particulier. Le poète Heinrich Heine témoigne : « Elle avait un énorme turban sur la tête, et entendait se présenter comme la Sultane de la pensée […]. Elle demandait à nos intellectuels : “Quel âge avez-vous ? Qu’avez-vous écrit ? Êtes-vous kantien ou fichtéen ?” et ce genre de choses, attendant à peine la réponse. » Le voyageur américain George Ticknor la décrit harcelant Fichte lui-même, lui extorquant tout son système métaphysique en « moins d’une quinzaine de minutes ». Mme de Staël abrège l’entretien : « Ah ! c’en est assez, monsieur Fichte. Votre système trouve une parfaite illustration dans une histoire du baron de Münch­hausen » (capable de faire voler son cheval­). À sa mort, un magazine d’Édimbourg publia cet éloge : « Les sciences ont toujours dû leur origine à quelque grand esprit. [Adam] Smith a créé l’économie politique, Linné la botanique, Lavoisier la chimie et Mme de Staël, de manière comparable, a créé l’art d’analyser l’esprit des nations et les ressorts qui les meuvent. »

Rendant compte de ces livres dans la New York Review of Books, Richard Holmes, spécialiste du romantisme, regrette qu’aucun d’eux ne fouille la question de savoir pourquoi l’œuvre de Mme de Staël paraît aujourd’hui quasi oubliée. Lui-même n’a pas la réponse.

Autres livres évoqués :

Mistress of an Age. A Life of Madame de Staël, par Christopher Herold.
Germaine de Staël & Benjamin Constant. A Dual Biography, par Renée Weingarten.
Madame de Staël. The Dangerous Exile, par Angelica Goodden.

Le diable au corps à Bombay

Les bas-fonds des mégapoles indiennes seraient-ils à la mode?
Qu’on parle du film Slumdog Millionnaire de Danny Boyle, récemment primé aux
Oscars, ou du lauréat du Booker Prize, Le Tigre blanc d’Aravind Adiga, le monde
se passionne pour la vie des classes les plus pauvres. Habitant de Mumbai, le
jeune écrivain à succès Siddharth­ Dhanvant Shanghvi a pourtant choisi, dans
son second roman, The Lost Flamingoes of Bombay, de s’en détourner. Et
d’explorer les existences de quatre riches Mumbaikars : leurs amours,
leurs infidélités, leurs affaires, leurs soirées mondaines, et surtout leurs
outrances. « The Lost Flamingoes of Bombay est d’abord un roman sur
l’inexplicable pulsion sexuelle que déclenchent en nous les grandes villes,
écrit l’écrivain Palash Krishna Mehrotra dans Outlook. Mais c’est aussi un
roman sur la corruption, la cupidité et le manque de valeurs qui caractérisent
l’Inde de la libéralisation économique. Mélancolique, cru et diablement
contemporain, c’est un livre à lire. »

La culture au bistrot : Internet bouleverse tous les savoirs

Google est à nouveau en train d’enfiévrer les rédactions. À
juste titre, car ce qui est sur la table, c’est la possibilité – ou le risque –
qu’une société privée, américaine de surcroît, procède sous nos yeux à la
captation de toute la culture du monde, c’est-à-dire à la numérisation du
contenu des principales bibliothèques de la planète. Y compris de notre
sacramentelle Bibliothèque Nationale de France!

Sans esquiver ce débat, sur lequel il faudra bien sûr
revenir, laissez-moi y ouvrir une incidente : le jour – imminent – où tous les
savoirs du monde seront à portée de clavier (d’ordinateur ou de mobile),
sera-t-il encore nécessaire d’aller user ses fonds de culotte et les plus
belles années de sa vie dans une salle de classe ?

La réponse n’est pas bien évidente. Il faut une fois de plus
se tourner vers l’ouest, le monde anglo-saxon, laboratoire de notre futur
immédiat, pour distinguer quelques lambeaux de réponse. En Grande-Bretagne les
enseignants du primaire s’étripent en effet sur cette question. Les modernistes
disent qu’il est plus important d’enseigner aux internautes de demain, qui
auront à leur disposition quelque chose d’incomparablement supérieur à ce que
nous trouvons aujourd’hui derrière nos écrans, les techniques d’utilisation du
Web : « Skills rather than facts ». Ce qui rappelle bien sûr le débat
qui faisait rage jadis dans les préaux des écoles : plutôt que de s’épuiser les
neurones sur le calcul mental, ne vaut-il mieux pas apprendre à maîtriser les
calculettes électroniques ? Dans un récent débat, Olivier Postel-Vinay citait
l’information selon laquelle une bonne maîtrise d’Internet augmentait
considérablement la productivité des chercheurs français (lire aussi le post
consacré à ce sujet). Shocking !

Et puis il y a les tenants de la culture générale, en gros
les élitistes, ou bien les passéistes, comme on veut. Ceux-ci ont beau jeu de
puiser dans leurs réservoirs d’anecdotes scolaires accablantes pour dénoncer la
crétinisation ambiante, l’inculture massive et multiforme, la déréliction de
l’orthographe etc. Rien de bien nouveau pourtant : il y a toujours eu des
débats entre philosophes, grands prêtres, voire même dieux, sur les
bénéfices/maléfices de l’écriture (voir Platon, le pharaon et le Dieu Thot, par
exemple) ; et des enseignants pour recueillir les perles, les preuves cocasses
de l’ineptie de la jeunesse (exemple : « la France a été libérée par le général
Charles De Gaulle – Étoile »).

Mais comme toujours, pendant que les sages théorisent, le
monde lui avance – même en France. Les SMS sont en train de bouleverser
l’orthographe, alors que l’académie n’a pas dépassé la lettre P de son
dictionnaire (« Pommette » – deux M, deux T). Google va rafler la
mise pendant que l’on en est encore à discuter de la composition des
commissions pour traiter des conséquences possibles de la numérisation. Et sur
la question : culture générale contre habilité d’internaute ? Là encore, un
embryon de réponse venu d’outre-Manche : les concours de connaissances, genre
Slumdog Millionnaire,  sont là-bas en
plein boom – y compris dans les bistrots, les pubs, où la culture est devenue désormais
l’auxiliaire bienvenu du marché des spiritueux. Mais, à nouveau, surprise :
bien souvent ces joutes enfiévrées et enfumées opposent deux équipes, l’une
d’authentiques grosses têtes, l’autre de virtuoses de Google et du clavier, qui
vont chercher les réponses non pas dans leur cerveau mais sur la toile, grâce à
leur téléphone portable. Apparemment, les résultats sont bien partagés.