Federer, le talent et le génie

« Federer, c’est un génie ! ». Mon fils sort en trombe de sa chambre,
où il faisait ses maths (du moins, le croyais-je). Un contact obligeant
venait de lui communiquer la séquence ahurissante où, en demi-finale de
l’US Open, le joueur se fait lober, court derrière la balle et, le dos
au filet, la renvoie entre ses jambes dans un coup parfait, allant
droit dans le coin du court où son adversaire n’était pas.
Books a mis une photo de Federer pour illustrer son dossier de ce mois
sur « le secret des réussites hors normes ». Il s’agit bien, en effet,
d’un cas de réussite hors normes.  Mais peut-on parler de génie ? Le
mot est-il approprié ?
Que ce soit en français ou en anglais, on voit les dictionnaires
hésiter sur le point de savoir si le génie doit être ou non réservé aux
choses de l’esprit. Oui selon le Robert : « Aptitude supérieure de
l’esprit qui élève un homme au-dessus de la commune mesure et le rend
capable de créations, d’inventions, d’entreprises qui paraissent
extraordinaires ou surhumaines à ses semblables ». Exit Federer. Mais
le Larousse est plus accueillant : « Disposition, aptitude naturelle à
créer des choses de qualité exceptionnelle ». La formule est
suffisamment ambiguë pour s’étendre aux exploits d’un sportif hors
normes. Les dictionnaires anglais ouvrent aussi le champ, avec
précaution. Pour le Chambers, le génie est un « pouvoir suprême,
intellectuel, créatif ou autre, plus élevé que le talent ». Notez le
« ou autre ». Et dans l’Oxford : « Un pouvoir d’exception intellectuel
ou créatif, ou une autre faculté ou disposition naturelle
d’exception ». L’article anglais de Wikipédia inclut d’emblée les
sportifs, ce que ne fait pas l’article français.
C’est donc affaire de goût. Pour ma part, je juge plus intéressant de
réserver le mot « génie » aux choses de l’esprit. Si extraordinaire
soit-il, Federer ne joue pas dans la même catégorie que Leonard de
Vinci, Newton ou Beethoven.
Reste la question sous-jacente, celle d’où jaillit inconsciemment le
cri « C’est un génie ! », celle aussi d’où procèdent les définitions
des dictionnaires, avec ces mots « aptitude supérieure », « aptitude
naturelle », « disposition naturelle ». On s’émerveille devant le
génie, ou devant un immense talent, comme devant une merveille de la
nature. Mais que doit-on réellement attribuer au « naturel » ? Admirant
l’incroyable jeu de pieds de Federer,  une critique de danse au New York Times le
qualifiait récemment de « Barychnikov du tennis ». Admirable
disposition pour la danse ! Admirable disposition, aussi, pour l’énorme
détermination au travail qui l’habite, comme avant lui Barychnikov et,
bien sûr, Leonard, Newton et Beethoven.

Autopsie du putsch qui ébranla l’Espagne

Madrid, 23 février 1981. Les députés espagnols sont réunis en Congrès pour élire le successeur du premier chef du gouvernement démocratique post-franquiste, Adolfo Suárez. Celui-ci vient de démissionner après avoir été lâché par son propre parti, l’Union du centre démocratique (UCD, centre droit), et le roi Juan Carlos, qui l’avait nommé. À 18 h 25, le lieutenant-colonel Antonio Tejero surgit dans l’hémicycle, à la tête d’un groupe de militaires, tire des rafales de mitraillette en l’air, monte à la tribune et ordonne aux élus de se coucher dans les travées. Tous s’exécutent, sauf trois : Adolfo Suárez, le général Manuel Gutiérrez Mellado, vice-Premier ministre, et Santiago Carrillo, chef du parti communiste. Trois hommes qui refusent de céder à la tentative de renversement de la jeune démocratie et de restauration du franquisme. Leur geste de dignité, tout comme la scène retransmise en direct à la télévision, est resté ancré dans la mémoire des Espagnols. C’est ce moment d’une grande force symbolique, crucial dans l’histoire de la transition ibérique, que l’écrivain Javier Cercas a choisi de disséquer dans un essai paru en avril dernier, Anatomía de un instante [« Anatomie d’un instant »], unanimement salué par la critique et par le public. « Un geste par lequel trois hommes rachetaient un passé peu démocratique, et peut-être aussi le passé récent d’un pays resté trop franquiste trop longtemps », commente l’historien Toni Soler dans le quotidien catalan La Vanguardia.

Mais Cercas ne se contente pas de juger les seuls rebelles. Il convoque aussi devant le tribunal de l’histoire la classe politique espagnole et le pays tout entier. « Contre la version officielle, pour le moins complaisante, explique Toni Soler, Cercas montre que presque personne n’a osé élever la voix, que ce soit pour ou contre le coup d’État. » L’armée, l’Église, le parti socialiste et le propre parti de Suárez (l’UCD) avaient manœuvré contre le chef du gouvernement et n’ont pas protesté. Le roi Juan Carlos lui-même avait eu des dissensions avec son Premier ministre, mais pas au point de soutenir un putsch militaire. Il prend l’antenne à 1 h 15 du matin et condamne le putsch, faisant basculer l’opinion publique.

Pour Cercas, « il ne fait aucun doute que c’est le roi qui a tout interrompu. S’il avait voulu que cette tentative réussisse, le putsch aurait en toute certitude abouti », conclut pour sa part le journaliste Xavi Ayén dans un autre article que La Vanguardia consacre à ce livre majeur. C’est lui qui a obtenu la reddition des militaires, mettant fin à une prise d’otages de plus de dix-sept heures. Après avoir permis, à la mort de Franco en 1975, le processus démocratique, Juan Carlos intervenait donc une nouvelle fois de façon décisive dans l’histoire politique tourmentée de l’Espagne du XXe siècle.

Anatomía de un instante décompose heure par heure cet événement qui renforcera paradoxalement les structures démocratiques du pays, sortant la société espagnole de sa passivité et de sa prostration. « Comme des milliers d’Espagnols ce jour-là, confie Cercas lui-même dans un entretien au quotidien El País, j’étais abasourdi. Je suivais les nouvelles à la radio, sans réagir. »

 

L’ivresse des catastrophes

Lorsque les catastrophes s’abattent sur les sociétés humaines, le vernis de civilisation craque et l’homme révèle sa nature profonde, égoïste et violente : telle est, en substance, la vision commune. Une vision tronquée, selon Rebecca Solnit, qui montre dans Un Paradis en enfer, à quel point c’est l’entraide qui domine dans les circonstances difficiles. Les tremblements de terre, ouragans, et autres attaques terroristes emplissent les êtres humains d’« une joie fugitive mais résolue », rapporte Dwigth Garner dans le New York Times. Comme une libération qui fait ressortir le meilleur en chacun et mobilise les volontés autour d’un objectif partagé. Solnit analyse ainsi en profondeur cinq désastres majeurs, dont les attentats du 11 septembre et l’ouragan Katrina. L’altruisme a toujours été au rendez-vous. Solnit est « une intellectuelle publique (…) non conformiste, comme l’Amérique n’en produit pas assez », explique Dwight Garner. Elle estime urgent de chercher à comprendre « qui d’autre nous pourrions être et en quoi la société pourrait être différente ». Car les catastrophes produisent aussi une « panique de l’élite », fondée sur la peur et les préjugés concernant la nature humaine, panique relayée par les médias. A la Nouvelle-Orléans, cette attitude a contribué à répandre toutes sortes de mythes sur les viols et les pillages, provoquant une seconde catastrophe : la décision prise par les pouvoirs publics de bloquer les issues de la ville, la transformant en prison de fait pour ses habitants. « Retrouver cet objectif partagé et cette proximité, sans la pression ou la crise, est aujourd’hui la grande tâche de l’humanité », conclut-elle.

Lecture stratégique

L’explosion de la littérature scientifique pose un problème de plus en plus aigu au chercheur : comment ne pas se laisser submerger ? Quelles stratégies développer pour éviter de voir son cerveau étouffer sous le poids des articles à lire ?  Le remède contre l’asphyxie est connu depuis une trentaine d’années : lire moins. Carol Tenopir et Donald King, de l’université de Pittsburgh, montrent que le temps moyen de lecture consacré à un article scientifique, resté constant de la fin des années 1970 au milieu des années 1990, a sensiblement baissé depuis lors, passant de 47 à 30 minutes.
La tendance devrait se poursuivre, estiment avec enthousiasme deux autres chercheurs américains, Allen Renear et Carole Palmer. Dans un long article publié dans la prestigieuse revue Science, ils saluent les progrès de la « lecture stratégique » rendus possibles par la révolution numérique et Internet (1). « L’objectif est de se mouvoir rapidement dans la littérature scientifique en lisant le moins possible », écrivent-ils. Ils citent un article (scientifique) de collègues londoniens décrivant un père « légèrement irrité » de voir sa fille zapper d’une chaîne à l’autre en regardant la télévision : « il lui demande pourquoi elle ne parvient pas à se décider ; elle lui répond qu’elle ne cherche pas à se décider mais regarde toutes les chaînes pour recueillir l’information horizontalement et non verticalement ». Et les collègues anglais de conclure : « Nous voyons ce que le passage des sources traditionnelles aux sources électroniques signifie en termes de recherche d’information. Nous sommes tous occupés à rebondir et à picorer, le succès de Google en témoigne, avec sa merveilleuse faculté de renforcer et d’amplifier ces facultés de rebondir et de picorer… dans le passé, la recherche d’information était considérée comme le premier pas vers la création de connaissance. Maintenant… c’est un processus continu ».
 L’avènement du « règne numérique » a rendu et va encore plus à l’avenir rendre la « lecture stratégique » beaucoup plus efficace, estiment Renear et Palmer. Pour sa part, Geoffrey Bilder, qui dirige une société spécialisée dans l’optimisation des liens électroniques entre les articles scientifiques, préfère appeler un chat un chat. Ce que Renear et Palmer nomment « poliment la lecture stratégique », écrit-il, est en réalité une stratégie d’ « évitement de la lecture ». De fait, à l’oral, tous ces chercheurs parlent entre eux de « reading avoidance » (action d’éviter de lire). « Dans la pratique, les chercheurs tentent d’éviter autant que possible de lire, a déclaré Allen Renear, préférant se reposer sur l’indexation, les citations et les recommandations de leurs pairs pour identifier ce qui est scientifiquement pertinent ».
La valeur d’une science se mesurant à son pouvoir de prédiction, il est dommage que Renear et Palmer  ne se hasardent pas à publier de projections. Si la communauté scientifique est passée en dix ans de 47 à 30 minutes de temps moyen de lecture d’un article, où en sera-t-elle dans dix ans ? Et quel serait l’optimum ? Vingt minutes ? Cinq ?

(1) Science, 14 août 2009.

La gloire, et après…

Son septième roman fut le bon. Sur le plan du succès, du
moins. Phénoménal! L’Allemand Daniel Kehlmann aurait vendu, dans le
seul monde germanique, plus d’un million d’exemplaires des Arpenteurs du monde,
publié en 2005 et traduit en français aux éditions Actes Sud. L’histoire de la
rencontre improbable de deux grands savants allemands du XIXe siècle. Âgé
de la trentaine à peine, une bouille de grand ado, toute la presse parle de lui
depuis comme du Wunderknabe, l’« enfant prodige », des lettres
allemandes. Au point de le comparer au prix Nobel Günter Grass!
Voilà de quoi éprouver la modestie la mieux trempée. Mais Kehlmann « ne
veut pas entrer dans l’histoire uniquement comme l’auteur des
Arpenteurs… », explique le critique littéraire Dirk Knipphals dans le
Tageszeitung : « Quel écrivain voudrait, comme Patrick Süskind, être
identifié toute sa vie à un seul roman [Le Parfum]? » Avec
Gloire, il n’est pas question du passé, mais du fétiche contemporain par
excellence : le téléphone portable. Le potentiel littéraire de l’engin n’a
pas encore été assez exploité, estime l’auteur, qui l’utilise pour imaginer des
situations abracadabrantes. « Il y a celui qui en acquiert un et reçoit
aussitôt des appels s’adressant à quelqu’un d’autre, raconte le journaliste
Jochen Jung dans Die Zeit. Celui qui prétend être un autre. Il y a ce moment où
l’auteur entre dans l’histoire… » Dans ce trompe-l’œil d’identités aux
saynettes bien ciselées, l’écrivain a su à nouveau faire montre de sa
virtuosité. Mais Kehlmann néglige cette fois le contenu du récit, déplore
Knipphals. La technique de la fable passe au premier plan, reléguant loin
derrière la chair et l’ineffable. L’enfant prodige en aurait-il trop fait ?

Le monde perdu des Amérindiens

«Comme de nombreux Canadiens, Joseph Boyden a des origines ethniques multiples », rappelle l’écrivain Rosalind Porter dans The Times Literary Supplement de Londres. « Il y a l’habituel héritage écossais et irlandais, bien sûr. Mais Boyden est aussi un “Métis” », comme on nomme au Canada les descendants des mariages entre femmes autochtones (Cree, Ojibwa, Inuits, Algonquins, Saulteaux ou Menominee) et hommes européens.
Le peuple Métis est le sujet de prédilection de Joseph Boyden, qui leur a déjà consacré un recueil de nouvelles, Born With a Tooth (« Né avec une dent »), et son premier roman, Three Day Road (« Trois jours de route »), salué par la critique en 2004. Paru en 2008, Through Black Spruce, lauréat du prestigieux Giller Prize canadien, s’inscrit dans cette lignée : l’écrivain y brosse le portrait d’une famille de descendants Cree originaires de Moosonee, une petite ville de l’Ontario, sur la baie James, la plus grande région humide de la planète, peuplée à 80 % d’Indiens.
Mais les frontières, ici, sont moins géographiques que culturelles. « Will Bird, l’un des deux protagonistes du roman, est un vieux Cree alcoolique, ancien pilote, chasseur et trappeur qui a vu la vie lui prendre tout ce qu’il possédait (femme et enfants compris). Suzanne Bird, sa nièce, a quitté Moosonee pour devenir mannequin, à Toronto, Montréal et New York, avant de disparaître. Sa sœur, Annie, décide de partir à sa recherche, marchant sur ses pas, confrontée à la drogue, la violence et ses frères indiens des grandes villes, tandis qu’elle tente de construire sa propre identité », résume l’écrivain canadien Jason Ranon Uri Rotstein dans la Literary Review of Canada.
Through Black Spruce alterne ainsi les lettres échangées entre Will et Annie tout au long de ce périple. « Une correspondance en forme de testament, d’appel au rapprochement de la communauté et au dialogue des générations », selon Rotstein, à l’heure où le mode de vie traditionnel a été miné par l’alcool et la drogue, les « poisons des Blancs » qu’évoque Boyden. « Au niveau métaphorique, le livre porte sur les défis inhérents à la transmission de la tradition entre les générations ; particulièrement quand les Cree de Moosonee ne se parlent plus qu’en anglais. » Le lecteur, lui, est obligé de s’interroger sur le prix à payer pour l’urbanisation du monde Cree.
Pourtant, il n’y a « rien de didactique dans ce roman », précise de son côté Rosalind Porter : « Le présent n’est pas ridiculisé, ni le passé fétichisé. Boyden, qui est clairement fasciné par la culture indigène, donne simplement vie aux réalités qui se cachent sous les statistiques déprimantes du gouvernement canadien sur la condition indigène. »

Pygmy, un terroriste haut comme trois pommes

L’agent 67 a 13 ans. Né dans une dictature sans nom, le héros du
nouveau livre de l’Américain Chuck Palahniuk a été arraché à ses
parents à l’âge de 4 ans pour être élevé par l’État fédéral. Après un
lavage de cerveau en bonne et due forme, il est devenu une « machine de
guerre brutale », destinée à perpétrer un attentat sur le sol
américain, rapporte Doug Johnstone dans le quotidien britannique The Independent.
Sous le nom de Pygmy et sous couvert d’un échange scolaire, l’apprenti
terroriste est envoyé dans une famille du Midwest américain. S’ensuit
une satire de la société américaine, dont l’effet comique est accentué
par l’anglais approximatif du narrateur.
Comme tous les livres de Palahniuk – l’auteur du retentissant Fight Club –, Pigmy,
« rempli de violence, de sexe, et d’étrangeté », dérange. Il ne se
dépare jamais de son ton humoristique, y compris dans les scènes les
plus choquantes.
Les critiques semblent s’accorder sur ce point : Pygmy est
drôle. Mais Johnstone reproche à l’auteur d’avoir choisi, en
s’attaquant, à travers son personnage, à « l’hypocrisie de la religion
» et à « la vacuité du consumérisme » américain, des cibles trop
faciles. Il juge en définitive le livre « un peu léger dans son contenu
et sur ses thèmes […] On a l’impression que son style alambiqué ne sert
qu’à dissimuler un manque d’idées nouvelles ».

Foucault le gourou

« Foucault : crépuscule d’une idole ». C’est le titre donné par Books à un dossier consacré à la réception de la traduction anglaise de la version complète de L’Histoire de la folie. De quoi choquer certains.

 Je n’ai pas lu tous les livres sur Foucault, il s’en faut. Mais le meilleur que j’aie lu sur l’œuvre du « philosophe » (je mets le mot entre guillemets parce que lui-même le récusait) est à peu près complètement inconnu en France. C’est celui du regretté José G. Merquior. Universitaire brésilien familier du Collège de France et des universités britanniques, Merquior a publié son Foucault en 1985, un an après la mort de son sujet. Bref et élégant, cet ouvrage présente efficacement l’œuvre et les critiques qui lui ont été apportées.

Foucault est unanimement considéré comme « la figure centrale de la philosophie française après Sartre », écrit Merquior. Or, suggère-t-il, son œuvre est appelée à connaître le même sort que celle de son prédécesseur.

La question se pose sérieusement de savoir ce qui restera des théories qu’il a développées. A l’exception de la Naissance de la clinique, peu lu, aucun de ses livres n’a résisté à la critique. Un peu comme L’Etre et le Néant ou la Critique de la raison dialectique, bien que dans un genre différent, puisque fondés sur l’apparence d’une analyse historique rigoureuse, ce sont des châteaux construits sur du sable. Ils relèvent tous d’un genre bien français, que Merquior baptise « la philosophie littéraire ». Comme pour Sartre, le legs de l’œuvre s’effrite, faisant eau de toutes parts, tandis que demeure la posture, ou plutôt l’image produite par la posture. Merquior s’interroge sur les raisons pour lesquelles Foucault est devenu un « gourou » (écrit-il) du monde intellectuel et médiatique français. Après Bergson vint Sartre, après Sartre Foucault. Encore une spécificité française, que l’on ne peut que constater sans bien en comprendre l’origine. Comme les divinités des temples hindous, ces grands gourous sont entourés de gourous de moindre envergure, devant lesquels il convient également de procéder à des gestes sacrés. Les Français secrètent les gourous comme le foie secrète la bile. Serait-ce physiologique ?

Le mot indien « gourou » désigne « le précepteur religieux parmi les brahmanes », notait Littré en 1960. Il est passé dans la langue anglaise pour désigner un maître à penser faisant l’objet d’une vénération collective, de caractère vaguement religieux. Il nous est revenu avec ce sens.

Vingt-cinq ans après la mort de Foucault, on peut s’étonner de l’espèce d’immunité critique dont bénéficie Foucault dans la majorité des milieux intellectuels français et dans les médias. Tout se passe comme si le critiquer revenait encore à commettre un crime religieux. A quoi tient ce culte infantile ?

J’ai lu le livre de Merquior dans sa traduction anglaise. Je découvre qu’il a aussi été traduit en français, en 1986, aux PUF.  Mais qui en a parlé ? Merquior est mort en 1991. Il n’avait pas cinquante ans.

Wal-Mart : le management par la foi

Bien sûr, l’impressionnante réussite économique du géant américain de la distribution, Wal-Mart, s’explique en grande partie par l’application de méthodes devenues classiques (réductions de coûts, flexibilité de la main-d’œuvre, produits à bas prix, etc.). Mais elle repose aussi, on le sait moins, sur des caractéristiques culturelles propres à l’entreprise.
C’est à ces traits particuliers que Bethany Moreton consacre une étude fondée sur des recherches jugées « méticuleuses » par Robert Frank dans le New York Times. L’implantation de la chaîne, après la Deuxième Guerre mondiale, dans la région des monts Ozark (Arkansas), bastion fondamentaliste, a en effet joué un rôle déterminant dans l’invention de ses méthodes de management. L’économie agricole traditionnelle était alors en plein déclin. Dans ce contexte, les emplois à temps partiel et à horaires flexibles offerts par l’entreprise constituaient une solution de repli avantageuse, en particulier pour les femmes qui furent nombreuses à se porter candidates. Le fondateur de Wal-Mart ne partageait pas les croyances religieuses de ses nouveaux employés, mais il sut en tirer parti en les appelant régulièrement à conjuguer accomplissement personnel et esprit de service. La répartition des tâches entre hommes et femmes fut aussi habilement calquée sur la structure des familles chrétiennes fondamentalistes, les premiers se chargeant de l’encadrement, les secondes travaillant à la caisse.  Au fil des pages, le lecteur comprend selon Robert Frank pourquoi, malgré les conditions de travail peu avantageuses et souvent critiquées, nombre d’employés de Wal-Mart « ont développé à l’égard de l’entreprise une fidélité à toute épreuve ».
 
Lire :

L’article du New York Times

Juifs, pirates des Caraïbes

Tout commence à la fin du XVe siècle avec l’expulsion d’Espagne de juifs refusant la conversion imposée par l’Inquisition. Ce sont eux qu’Edward Kritzler suit à la trace, comme le raconte Jonathan Kirsch du Los Angeles Times. Entre autres lieux de refuge, se présente le Nouveau monde dont Christophe Colomb vient d’ouvrir la voie.
La Jamaïque, territoire que la couronne espagnole avait cédé à Colomb, fut leur terre d’accueil pendant un siècle et demi. Les juifs réfugiés purent y pratiquer plus ou moins librement leur religion. Certains se sont embarqués avec Colomb, Cortés, Pizarro ou Vasco de Gama. Leurs descendants sont pour la plupart devenus navigateurs, c’est-à-dire aventuriers, corsaires ou pirates. Au XVIIe siècle, après le début de l’Inquisition en Jamaïque, les juifs demandèrent asile auprès de Cromwell. Celui-ci les autorisa à venir en Angleterre, à condition qu’ils servent le pays en cas de guerre. En fait, la plupart partirent s’installer dans des colonies hollandaises telles que la Nouvelle Hollande (région de l’actuel Brésil), où ils jouirent d’une liberté de culte et même d’une protection de l’autorité gouvernementale. Lorsque les marchands calvinistes hollandais se plaignirent auprès du gouverneur d’une population juive trop nombreuse à Recife, celui-ci répondit que « l’Article 32 [de la charte de la colonie] garantit la protection des personnes de confession juive et catholique. »
 

Lire :

L’article du Los Angeles Times