Taxe carbone

Soyez honnête : vous y comprenez quelque chose, vous, à cette histoire
de taxe carbone ? D’accord, c’est un impôt contre le réchauffement
climatique. Mais encore ? Heureusement, la classe politique française
est là pour nous éclairer. Cette taxe est « inefficace écologiquement
», tonne Ségolène Royal.  « C’est une supercherie. Commençons par
développer les transports en commun et la voiture électrique ». Alors,
c’est bien ou c’est pas bien ? Faudrait savoir. Tournons-nous vers les
médias. Selon Le Post (site émanant du journal Le Monde, réputé le plus
sérieux des quotidiens généralistes français), la taxe carbone est une
idée de Nicolas Hulot. Hou la la, en effet, ça n’a pas l’air très
sérieux. Nous ne le savions pas économiste, celui-là. Et les chefs
d’entreprise, ils ont peut être leur mot à dire ? Justement, ils
viennent de terminer leur « université d’été », dans le sillage de
celle du parti socialiste. Université d’été, cela fait sérieux, ça. Laurence Parisot veut bien de la taxe carbone : « Si l’émission de CO2
a un coût social, si elle représente une nuisance pour l’être humain,
il est normal qu’elle soit taxée », dit-elle. Mais si prélèvement il y
a, ajoute-t-elle, « il doit se faire à fiscalité constante pour les
entreprises ». Donc les entreprises veulent bien d’un nouvel impôt,
mais à condition qu’il soit indolore. Un impôt ectoplasme en quelque
sorte. S’agit-il encore d’un impôt ? Quant à nous tous, les « ménages
», nous n’avons pas eu notre université d’été, mais Jean-Louis Borloo,
qui est ministre de l’Ecologie, rien de moins, insiste pour que la taxe
que nous paierons nous soit restituée. Un impôt ectoplasmique pour
tous, donc.
Il serait intéressant de faire un sondage pour voir comment les
Français s’y retrouvent dans tout ça. On peut les rassurer : dans les
coulisses, les économistes les plus savants s’étripent, dans le monde
entier, sur la question de savoir si une taxe carbone serait un moyen
efficace de lutte contre le (supposé) réchauffement climatique. Books
avait présenté en mars 2009 un dossier à ce propos.  Si vous voulez
prendre la mesure du sujet, allez donc y lire l’article du grand savant
Freeman Dyson et celui de l’économiste américain William Nordhaus, «
Plaidoyer pour un impôt carbone intelligent »
. Vous y découvrirez,
entre autres, que ce n’est pas Nicolas Hulot qui a eu l’idée de la taxe
carbone.

Foucault intouchable

Mon jeune ami Charlie a produit une innocente critique de l’article «Michel Foucault » de Wikipédia. Son intelligence naturelle lui a fait percevoir la surprenante médiocrité dudit article. Il a aussi repéré que celui-ci ne donne aucune piste permettant à l’internaute d’identifier les critiques apportées à l’œuvre de l’intellectuel français. Parmi les 76 ouvrages sur Foucault cités dans la bibliographie, il y en a bien deux ou trois dont le titre semble sentir le soufre, mais ils sont noyés dans le reste et ne font l’objet d’aucun commentaire.

La version anglaise de Wikipédia ayant souvent une longueur d’avance sur la version française, Charlie, qui est de mère anglaise et de père français, la consulte avec espoir. D’abord frappé par la série de « copier-coller » entre les deux versions, du moins dans la partie concernant la vie de Foucault, il y trouve en effet une nourriture plus comestible. Bien que plus court, l’article anglais est plus précis et plus prudent. On lit par exemple que Foucault « refusait de se considérer comme philosophe, historien, structuraliste ou marxiste », alors que l’article français s’obstine à le présenter comme un « philosophe » et à décrire sa « philosophie » (dans un beau galimatias).

Mais au moins la version anglaise prend soin de présenter un résumé du contenu de chacun des principaux ouvrages de Foucault, d’une façon suffisamment claire pour que le lecteur non initié puisse s’en faire une idée.

Cependant la version anglaise oblitère tout aussi savamment les critiques apportées à l’œuvre du maître. On y trouve le même genre de formules vagues que dans la version française : « Le travail de Foucault sur le pouvoir et sur les relations entre pouvoir, savoir et discours ont été largement discutés ». Discutés par qui et avec quels arguments ?  On retrouve à peu près la même phrase que dans la version française à propos de L’Archéologie du savoir : c’était « une réponse méthodologique à ses critiques ». Quels critiques ? Quelles critiques ? Il faut aller dans la bibliographie et les notes pour trouver quelques références à des éléments critiques portant sur sa vie (la controverse iranienne, son rapport au sida) et sur son œuvre (un lien vers « le débat Foucault-Habermas », débat d’ailleurs non qualifié).

Mais ces éléments sont bien pauvres. Que ce soit dans la version anglaise ou dans la version française, tout se passe comme si la figure de Foucault était, comme une idole sur son piédestal, définitivement vaccinée contre toute critique possible. Charlie ne saura donc pas que l’œuvre de Michel Foucault a fait l’objet d’analyses critiques de grande qualité, qui en relativisent singulièrement la portée. Il n’entendra pas parler du remarquable ouvrage de l’universitaire brésilien J.G. Merquior, écrit en anglais et traduit en français (il est noyé sans commentaire dans la liste des 76 ouvrages sur Foucault de la version française et pas même cité dans la bibliographie de l’article anglais, alors qu’il a été écrit dans cette langue).

Charlie ignorera l’intérêt d’aller lire l’article sur le structuralisme dans le Dictionnaire critique de la sociologie de Raymond Boudon et François Bourricaud. Il ne saura rien de ce qu’écrit Jacques Bouveresse dans son livre Le philosophe chez les autophages (pas même cité dans la bibliographie de la version française). Rien des analyses de Marcel Gauchet, d’Andrew Scull et de tant d’autres. Pauvre Charlie, il sent flotter l’odeur de la censure mais ne sait d’où elle vient ni sur quoi elle porte.

=> Pour comparer : lire les articles des encyclopédies Universalis et Britannica sur Michel Foucault

Si l’île Maurice m’était contée

« Au début, chez nous, dans notre pays, il n’y avait personne, à part
des dodos et autres animaux ». Tels sont les premiers mots de L’île
Maurice racontée à mes petits-enfants
, une bande dessinée écrite par
l’historien, journaliste et ancien homme politique mauricien
Jean-Claude de L’Estrac et illustrée par le dessinateur malgache Pov.

Sorti en décembre 2008, l’album pour enfants eut un succès immédiat
dans les librairies de Port-Louis. Les cinq cents premiers exemplaires,
vendus en huit jours, ont été suivis d’un important retirage, déjà
épuisé lui aussi. « Jean-Claude de L’Estrac raconte l’île Maurice à
partir de son peuplement, depuis l’arrivée des "Blancs" jusqu’à la
venue forcée des Chinois, en passant par celle des Africains, des
Malgaches et des Indiens », relate Béatrice Hope dans le quotidien
mauricien L’Express. Les textes sont tirés d’un éditorial publié par de
L’Estrac dans L’Express en 1999, au lendemain des émeutes qui
éclatèrent après la mort suspecte du chanteur Kaya en prison et se
terminèrent en affrontements interethniques entre créoles et hindous.
Plus qu’un ouvrage historique, L’île Maurice racontée à mes
petits-enfants
est un manifeste pour la tolérance visant à rappeler à
la jeune génération la particularité de l’histoire mauricienne et de sa
société multiculturelle.

Lire :

L’article de L’Express

Clinton/Obama : le combat des conseillers

Paru quelques mois après l’élection de Barack Obama, le livre des journalistes Dan Balz et Haynes Johnson éclaire les ressorts cachés d’une victoire sur laquelle peu d’analystes politiques auraient parié il y a deux ans.
Les auteurs rappellent qu’en 2006, le sénateur de l’Illinois lui-même estimait  ses chances de victoire entre 25% et 30% et que, durant presque toute l’année 2007, Hillary Clinton a conservé sa position de favorite. Ses conseillers, craignant la réticence supposée des Américains à élire une femme, cherchent alors à renforcer son image de personnalité volontaire et expérimentée, laissant Obama s’emparer du thème du changement. Les attaques violentes et maladroites du camp  Clinton, entraînant la perte de la Caroline du Nord, confirment l’inversion des tendances et soulignent par contraste l’énergie positive de la campagne d’Obama. En décembre 2006, alors que certains conseillers d’Hillary songent à corriger le tir en adoucissant son image, un rapport de l’influent Mark Penn, responsable de sa stratégie, minimise la menace représentée par Obama, exagérant au contraire la popularité de la candidate. Les auteurs analysent de près un rapport concomitant émanant de David Axelrod, conseiller de son rival, dont le ton est nettement plus critique : « Vous êtes beaucoup trop soucieux de ce qui se dit et s’écrit sur vous. Vous perdez le goût du combat quand il devient personnel et mesquin. » Obama doit-il en partie sa victoire à la franchise de ses conseillers ? Michiko Kakutani, la critique vedette du New York Times recommande ce livre « aux passionnés de politique en quête de détails nouveaux et au lecteur moyen qui recherche une vue d’ensemble informée » sur cette campagne historique.

Lire :

L’article du New York Times

Parasite, le Web ?

Témoignant récemment devant le Sénat américain sur l’avenir du journalisme, David Simon, ancien reporter et auteur de la série TV The Wire (Sur écoute) a lâché : « Le parasite est en train de tuer son hôte ». Le parasite, ce sont les sites d’information et les blogs. L’hôte, ce sont les journaux. L’idée que le Web parasite la presse au point de menacer sa survie fait l’objet d’un débat de plus en plus musclé. En dépit du livre de Bernard Poulet sur la « fin des journaux », le débat est nettement plus avancé  dans les pays anglo-saxons qu’en France, où la mort lente de la presse de qualité est regardée avec la lâche indifférence que l’on éprouve face à une évolution jugée inéluctable. (1)
A l’origine, le mot « parasite » désigne celui qui mange à la table d’autrui, en échange de services plus ou moins illusoires. Il a ensuite été appliqué aux plantes qui sucent la sève d’autres plantes, comme le lierre, jusqu’à les étouffer, puis à tous les êtres vivants qui croissent et se multiplient aux dépens d’autres êtres vivants. Le virus du sida est un parasite.
Contrairement à ce qui se passe dans la nature, ce sont les journaux eux-mêmes, cédant à l’effet de mode créé par les nouvelles technologies de l’Internet , qui ont d’abord créé leurs propres parasites, offrant leur contenu plus ou moins gracieusement sur un site Web bâti à grands frais. Après quoi les sites d’information autonomes se sont mis à pulluler, suçant la sève des journaux, qui continuent à supporter le gros des coûts de recherche d’information. Internet jouant par ailleurs le rôle de pompe aspirante pour les recettes publicitaires, la plupart des journaux se retrouvent étranglés. Aux Etats-Unis, la presse écrite a licencié plus de 26 000 personnes depuis janvier 2008. Les frais de reportage sont en chute libre, les bureaux à l’étranger ferment en cascade. En France, les grands quotidiens, amaigris et appauvris,  ne survivent que grâce aux aides publiques. A quoi sert d’acheter un journal, entend-on couramment, puisque l’essentiel de l’information est disponible sur le Net ? L’idée que la fin des journaux sciera la branche sur laquelle la plupart des sites d’information sont assis ne semble pas avoir encore pénétré les esprits.
Le camp des optimistes (Steven Johnson, Michael Massing…) a fourbi toute une palette d’arguments. Certains relèvent de la pétition de principe : la déploration est le fait des vieux cons, l’invention de l’imprimerie n’a pas empêché le progrès de la culture, et ainsi de suite. D’autres, plus intéressants, reposent sur une analyse comparée de la qualité et de la diversité de l’information produite par la presse écrite et le Web. Ils font valoir l’émergence d’une nouvelle économie de l’information, dans laquelle une presse écrite repensée de fond en comble conservera une place au soleil. Pour filer la métaphore biologique, le parasite se révélerait in fine favorable à son hôte – ce qui se produit parfois dans la nature.
J’aurai l’occasion de revenir sur ce sujet, central pour le devenir de la res publica.

(1) Bernard Poulet, La Fin des journaux et l’avenir de l’information, Gallimard, 2009.

Le mot critique

Mot, nom issu du bas latin muttum, « son émis » (par l’homme et par la bouche, suppose-t-on).

Critique, adjectif issu du grec kritikos, qui veut dire à la fois « capable de juger » et « capable
de décider ». D’abord réservé au langage médical (phase critique, état
critique), son usage s’est étendu au domaine du jugement ( esprit
critique ) puis aux phénomènes physiques (seuil critique).

 

Olivier Postel-Vinay

Homer Simpson à la sauce saoudienne

Le Heavy Métal cartonne en Egypte, le hip-hop bouleverse la scène
underground palestinienne, et les Saoudiens sont friands d’Al
Shamshoon,
la version arabe des Simpsons… C’est un fait, la culture
populaire américaine a essaimé dans le monde musulman, comme partout
ailleurs.
Le journaliste Richard Poplak est parti sur les traces de cette
présence pop dans dix-sept pays, dont l’Iran, l’Afghanistan et la
Syrie. De ses pérégrinations parfois étonnantes, il a fait un livre,
The Sheikh’s batmobile, publié au Canada. Juif blanc grandi sous le
régime de l’Apartheid en Afrique du Sud, Poplak avait quelques raisons
de s’emparer d’un tel sujet : « La culture pop américaine – The Cosby
show, Magnum, Retour vers le futur
– m’a sauvé de mon éducation de
base, millénariste fondamentaliste, raciste, misogyne », explique-t-il
au quotidien canadien The Star. D’où sa curiosité pour les empreintes
de cette culture à travers le monde.
La valeur du travail de Poplak tient à « sa manière respectueuse de
regarder, en laissant ouvertes toutes les hypothèses », salue le
journaliste Geoff Pevere. « Il considère moins la culture de masse
comme une force exportée par un impérialisme homogénéisant […] que
comme une sorte d’espace qui, pour prospérer, invente ses propres
réalités locales. » Sociologiquement, il serait donc davantage question
d’hybridation que d’assimilation : la culture d’origine ne s’effacerait
pas au profit d’une autre, mais se transformerait à son contact.
L’auteur explique par exemple le succès du Heavy Metal en Égypte par sa
rencontre avec la notion arabe de tarab, la capacité de la musique et
de la poésie à faire entrer le public dans un état d’extase
transcendantale.
Pour « amusants » que soient les exemples développés, The Sheikh’s
batmobile
n’est pas surprenant aux yeux de Pevere. « Le vrai coup
journalistique consisterait à trouver un coin de la planète où l’on ne
pourrait pas se procurer de figurine d’Homer Simpson ou de T-shirt à
l’effigie de Britney Spears », souligne-t-il.

Lire :

L’article de The Star

L’énigme de l’abbé travesti

Les Mémoires d’un travesti du XVIIe siècle français pourraient-ils éclairer la société brésilienne contemporaine ? La question réjouit l’anthropologue Hélio Silva, spécialiste du sujet. Dans un article du Jornal do Brasil, il s’empare d’un événement improbable : la traduction en portugais des Mémoires de l’abbé de Choisy.

Homme de cour plus que d’Église, écrivain, membre de l’Académie française, il circulait à la cour de Louis XIV habillé en femme. Travesti, il se pavanait dans les salons ou au théâtre, faisait la quête à l’église et partageait sa couche avec de très jeunes femmes…

Dans ses Mémoires, « ce truculent personnage, précurseur du marquis de Sade, se remémore, au crépuscule de sa vie, la façon dont, dans sa jeunesse, il fut femme ou homme selon ses états d’âme ». L’abbé était hétérosexuel, mais « devint réellement femme, sous l’identité de Mme de Sancy, comtesse des Barres, l’une des plus belles dames de la cour ». Or, aujourd’hui même, les « hétérosexuels forment la majorité du spectre travesti au Brésil », écrit l’anthropologue. Mais, tandis que c’est « une expérience cachée pour beaucoup de travestis hétérosexuels », l’abbé de Choisy, lui, ne se cachait nullement. L’explication ? « Pour l’homme de cour raffiné du siècle baroque, le plaisir consistait dans le jeu d’illusion et de trompe-l’œil », alors que les travestis d’aujourd’hui « viennent des classes populaires et font de leur “lutte” une forme de réalisation de soi. Ce qu’ils remettent en cause, c’est le caractère binaire des identités de genre et des orientations sexuelles, qui s’adosserait selon eux à un ordre moral, imposé par la société et non par la nature ».

L’énigme Jacob Zuma

Le 6 mai dernier, Jacob Zuma, 67 ans, leader de l’ANC (Congrès national africain), était élu à la présidence de la République d’Afrique du Sud. Autodidacte à la personnalité controversée, l’homme est aussi charismatique que populiste.
Né dans une famille zouloue très pauvre, l’enfant illettré devient berger avant de rejoindre la branche armée du mouvement antiapartheid et de se former seul pendant son incarcération aux côtés de Nelson Mandela.
Son ascension politique s’interrompt en 2005, lorsque l’ancien président Thabo Mbeki le limoge de son poste de vice-président. Mais la popularité de Zuma est inébranlable : elle résiste à un procès pour viol en 2006 (où il a été acquitté) et à des années de poursuites pour corruption (abandonnées quinze jours avant les élections).
Sa biographie était donc très attendue par une classe moyenne sud-africaine qui ne constitue pas la base électorale de l’ANC et cherche à comprendre « la popularité de cet homme pour lequel ses partisans seraient prêts à tuer », selon Mandy Rossouw, du Mail & Guardian.
Car, enfin, qu’est-ce qui motive ce tribun populiste qui n’hésite pas à danser pendant les réunions politiques en tenue traditionnelle zouloue et revendique haut et fort sa polygamie ? « D’où lui vient son incroyable charisme ? Qu’est-ce que les masses ont vu en lui, que la classe moyenne a manqué ? », renchérit la journaliste Rebekah Kendal sur le site d’information iafrica.com.
Malheureusement, la biographie de Jeremy Gordin – qui avoue d’emblée sa sympathie pour le personnage – « ne répond en rien à ces questions de fond et ne réussit pas à  expliquer les raisons du succès populaire de l’homme politique le plus controversé de l’Afrique du Sud démocratique ».

Lire :

L’article du Mail & Guardian

L’article du site iafrica.com

L’Inde au noir

Bienvenue à Kittur, « ses paysages magnifiques, son histoire riche » et sa célèbre cathédrale inachevée ; « un séjour d’une semaine minimum » est requis pour découvrir vraiment cette ville remarquable de la côte de Malabar, au sud de l’Inde.
Du moins si l’on en croit le faux guide touristique qui figure en préambule de chaque chapitre du nouveau livre d’Aravind Adiga, l’auteur du bestseller Le Tigre Blanc.
Kittur est la ville imaginaire où se déroulent les quatorze nouvelles de ce recueil d’une noirceur d’encre. Où les descriptions proprettes des quartiers de la ville ne font que rehausser l’horreur du quotidien des 193 432 habitants de la ville. 193 432 damnés serait plus juste : « La pauvreté, la corruption, la haine de classe et de caste, les inégalités massives sont les thèmes de prédilection de cet ancien journaliste, rappelle Chitra Ramaswamy dans The Scotsman. Aucun slumdog ne devient millionnaire » dans l’Inde d’Adiga.
Dans ces histoires qui se déroulent entre l’assassinat d’Indira Gandhi, en 1984, et celui de son fils, Rajiv, en 1991 – d’où le titre, Between Assassinations (« Entre les assassinats ») – l’écrivain dénonce pêle-mêle le travail des enfants, la coexistence de l’extrême pauvreté et de l’extrême richesse, l’injustice sous toutes ses formes.
Il y a Shankara, l’étudiant qui fait sauter une bombe dans une école jésuite ; Soumya et Raju, les petits mendiants qui traversent la ville pour acheter la drogue de leur père ; ou encore Jayamma, la vieille fille qui cherche le réconfort dans les vapeurs de DDT. Autant de fragments d’humanité en proie à une multitude de démons intérieurs. « La lecture de ces vies de désespoir serait insupportable sans l’humour farouche et la prose d’Aravind Adiga », relève Lee Langley dans l’hebdomadaire britannique The Spectator. Il en va ainsi du récit d’un conducteur de rickshaw, revenu de son rêve d’une vie meilleure : « Il faut atteindre un certain niveau de richesse avant de pouvoir se plaindre d’être pauvre », assène-t-il. « Quand vous êtes pauvre à ce point, on ne vous accorde même pas le droit de vous plaindre ».
La portée de ce recueil entre Balzac et Dickens n’a pas échappé à Vikas Swarup, l’auteur du livre dont a été tiré le célèbre film Slumdog Millionaire (1) : « Ce qui émerge, explique-t-il dans The Guardian, n’est pas tant la biographie morale d’une ville indienne que l’autopsie d’une ville moralement morte ».

(1) Les Fabuleuses aventures d’un indien malchanceux qui devint milliardaire, 10/18, 2007.

Lire :

L’article de The Spectator

L’article du Guardian

L’article du Scotsman