Foucault pour les chats

Je fais part ici des réactions de Charlie à la lecture de l’article «
Michel Foucault » dans Wikipédia. Jeune homme curieux de tout, mais
encore innocent (ou presque), Charlie a reçu une solide instruction
générale dans un bon lycée. Il  a entendu parler de Foucault mais
reconnaît honnêtement n’en avoir pas lu une ligne. Son attention a été
attirée sur le sujet par un titre lu sur la couverture d’un nouveau
magazine, Books. Le titre qui l’a frappé est : « Foucault, crépuscule
d’une idole ». Avant de se résoudre à acheter le magazine en question,
il fait comme tout le monde, il se rend sur Google, tape « Foucault »
et tombe immédiatement sur l’article de Wikipédia correspondant.
C’était le 29 juillet dernier à 16h 34, heure française.

Charlie a lu scrupuleusement la dizaine de pages de l’article et n’y a
pas compris grand chose.  Il entreprend de le relire. Il identifie bien
vite le problème. La pensée et l’œuvre de Foucault sont présentées de
manière confuse. Son premier livre, par exemple, Maladie mentale et
psychologie
, n’est pas résumé. L’article mentionne que Foucault « le
désavoua par la suite », puis qu’il le réédita sous un autre titre,  et
« qu’il le désavoua à nouveau par la suite ». Mais rien n’est dit sur
ce désaveu suivi d’un désaveu du désaveu puis d’un désaveu du désaveu
du désaveu. Déception.

Charlie voit ensuite que Foucault a soutenu deux thèses, dont l’une
semble avoir été publiée. Charlie le devine parce qu’il est écrit : «
Folie et déraison est très bien accueilli ». L’article ne dit rien de
plus sur ce livre : celui qui jugerait intéressant d’aller plus loin
doit cliquer sur le lien correspondant. Il y a un lien sur ce livre
comme il y en a sur quantité d’entrées sans intérêt pour notre sujet :
« 15 octobre 1926 », « Poitiers »,  « 25 juin 1984 », « Paris »…  Il
n’y a pas de lien pour Maladie mentale et psychologie ni pour l’ouvrage
suivant de Foucault : Naissance de la clinique, évoqué en incise dans
une phrase.

Une fois passée une évocation des étapes de la vie de Foucault, en un
peu plus de trois pages, le reste de l’article est consacré à sa «
philosophie » (quatre pages), puis à la « réception » de l’œuvre (un
peu moins d’une page). La description de sa « philosophie » est divisée
en sept sous-parties de longueur inégale : « Thèmes », « Affiliation
philosophique »,  « L’auteur », « L’idée d’une microphysique du pouvoir
fondée sur l’analyse historienne » [sic], « L’hypothèse du biopouvoir
», « Le souci de soi », « Le vocabulaire de Foucault » et « Idées ».
Cette présentation chaotique fait résolument l’économie d’une analyse
même brève des livres du « philosophe », ce travail étant laissé, pour
certains d’entre eux, aux articles de Wikipédia auxquels le lecteur
peut se rapporter en cliquant sur le lien correspondant.

Sans vouloir perdre son temps à rechercher l’historique de l’article,
Charlie y relève  les indices d’une belle confusion mentale. Pourquoi
a-t-on une sous-partie « Thèmes » et une autre  « Idées »? Pourquoi y
a-t-il une sous-partie consacrée à « L’auteur » alors que sa vie a été
racontée dans la première partie ? Dans le détail, Charlie voit un
pot-pourri de phrases qui s’enchaînent sans ordre ni méthode, dans un
français souvent approximatif. Du genre : « Michel Foucault est connu
pour avoir mis en lumière certaines pratiques et techniques de la
société par ses institutions à l’égard des individus ».  Le tout
agrémenté d’une bonne dose de cuistrerie, source de phrases
particulièrement incompréhensibles, comme celle-ci : « L’adage de
L’Ordre du discours – « Remettre en question notre volonté de vérité ;
restituer au discours son caractère d’événement ; lever enfin la
souveraineté du signifiant
»- vaut ainsi comme un avertissement contre
les écueils psychologisants de la problématisation bi-face du rapport à
soi et du rapport au présent ».  
Les premières pages de l’article, consacrées à la vie de
l’intellectuel, sont à l’avenant. On y lit cette phrase : « Nombre des
débats, échanges et interviews impliquant Foucault se font alors les
échos de l’opposition entre l’humanisme, et de son affranchissement par
l’étude des systèmes et de leurs structures ». Le mot « parrhèsia » y
est lancé comme une bouteille à la mer, sans explication. Cuistrerie.

La sous-partie intitulée « Le vocabulaire de Foucault » est une liste
de mots sans commentaire sur lesquels on peut cliquer. Le premier mot,
« Archive », renvoie à un article de Wikipédia qui ne mentionne pas
Foucault.

Charlie s’étonne que la partie « Réception », du même tabac, ne
comprenne aucune indication précise sur les critiques dont Foucault a
pu faire l’objet. Il y est pourtant fait allusion à diverses reprises
dans le texte de l’article, mais ces critiques restent des fantômes. On
lit ainsi : « A l’automne 1968, il revient en France et publie
L’Archéologie du savoir, en réponse à ses critiques ». Lesquelles ?
Plus loin, on trouve : « Fin 1978 il se rend à Téhéran précipitamment,
après le massacre de la place Jaleh. A son retour il rédigea plusieurs
articles enthousiastes quant à [sic] la Révolution iranienne ; une
chaude polémique s’ensuivit ». Quelle polémique ?  

La partie sur la « philosophie » de Foucault s’ouvre par cette phrase
invraisemblable : « Foucault est généralement connu pour ses critiques
des institutions sociales, principalement la psychiatrie, la médecine,
le système carcéral, et pour ses idées et développements sur l’histoire
de la sexualité, ses théories générales concernant le pouvoir et les
relations complexes entre pouvoir et connaissance, aussi bien que pour
ses études de l’expression du discours en relation avec l’histoire de
la pensée occidentale, et qui ont été largement discutées, à l’image de
« la mort de l’homme » annoncée dans Les Mots et les Choses, ou de
l’idée de subjectivation, réactivée dans Le Souci de soi d’une manière
toujours problématique pour la philosophie classique du sujet ».  Ayant
repris sa respiration, Charlie note que l’incise « et qui ont été
largement discutées », injectée dans ce fatras comme un alibi. Aucune
référence à ces « larges discussions ». Aucune piste qui permette de
s’en faire une idée.  Enfin la partie « Réception » elle-même se
contente de signaler, dans une autre phrase en papier mâché : « La
conception que Foucault défendit des intellectuels face aux pouvoirs,
avançant la figure de « l’intellectuel spécifique », et son rapport au
marxisme, continuent de nourrir les controverses ». Quelles
controverses ?

Cet article indigent est étayé par une bibliographie impressionnante :
en plus des livres de Foucault, pas moins de 76 ouvrages sont cités.
Sans le moindre commentaire, naturellement. Hommage soit rendu à la
cuistrerie, songe Charlie
L’ensemble est si mauvais, juge Charlie, qu’il n’est pas même
améliorable. De la bouillie pour les chats. Il faudrait reprendre
l’exercice à zéro. Mais ne serait-ce pas contraire aux principes mêmes
de Wikipédia ?

=> Pour comparer : lire les articles des encyclopédies Universalis
et Britannica
sur Michel Foucault

Manaus, nombril du monde

Cernée par l’Amazonie, la ville de Manaus est au cœur de l’œuvre de
Milton Hatoum. Né en 1952 dans une famille d’origine libanaise,
l’auteur brésilien de Deux frères (Seuil 2003) reproduit dans ses
romans le climat humide et suffocant d’une ville qu’il place au centre
de l’univers, à la frontière du monde moderne urbanisé et de la forêt
primitive.
Dans le recueil de contes qu’il a publié début 2009, A
cidade ilhada
, Hatoum réinvestit « le paysage aquatique d’une Manaus
encerclée par la nature », rapporte Manuel Da Costa Pinto dans le
quotidien Folha de São Paulo – « espace métaphorique des tensions
individuelles et historiques d’un pays partagé entre modernité et
archaïsme, entre identité nationale et métissage culturel ». Si le
langage d’Hatoum est celui de la « couleur locale » amazonienne, son
propos va bien au-delà de ce que l’on nomme au Brésil « littérature
régionale ». « Les contes de Milton Hatoum sont universels », renchérit
le critique : « Il transforme la dynamique portuaire de la ville
amazonienne pour en faire le symbole de notre expérience contemporaine.
Car si Manaus est une île environnée par la nature, elle est aussi un
point de passage entre différents mondes ».
Manaus a toujours fasciné les voyageurs, aventuriers ou commerçants du
monde entier venus y tenter leur chance (comme le propre père d’Hatoum,
commerçant). Nombre de personnages du recueil sont étrangers : un
Japonais désireux de voir de ses yeux le fleuve mythique ; un amiral
indien venu à la rencontre d’un écrivain local qu’il admire ; un
scientifique suisse lancé à la poursuite de sa femme adultère. Avec
Milton Hatoum, « la ville amazonienne devient le lieu privilégié d’un
jeu avec les illusions multiculturelles de nos sociétés », conclut
Manuel Da Costa Pinto.

Le livre numérique : l’offre s’emballe

J’ai fait un petit détour dans mes post précédents par Hitler et Walter Benjamin – tous les deux des adorateurs du livre objet, c’est-à-dire à la fois le livre et son contenu, et des forcenés de la lecture, quoiqu’avec des aptitudes et des finalités diamétralement opposées ! Or nous avançons avec des bottes de sept lieues vers la dissociation du texte et du livre, du contenu et de son support. Plus précisément, le support papier est peu à peu en train de céder du terrain face aux divers supports numériques qui confirment leurs attraits.

Qui sont-ils, ces rivaux impertinents ? Tout d’abord et tout bêtement : l’ordinateur lui-même, sur lequel on peut consulter désormais – en PDF ou en version texte – un nombre croissant de documents détenus dans toutes les librairies du monde ; puis bien sûr la version light de l’ordinateur, les fameux Notebook ; il faut également mentionner le livre audio ; plus bien sûr le livre électronique lui-même, l’incontournable e-book ; et enfin le téléphone portable – notamment l’iPhone.

 Du côté de l’e-book, les choses avancent, mais sans que la révolution technologique attendue se soit encore véritablement produite. Et il existe manifestement de plus en plus de produits, et leur prix chutent constamment. Tous ou presque utilisent désormais l’encre électronique, qui offre un confort de lecture excellent – en tout cas supérieur à la lecture sur écran voire même sur papier ! La couleur a fait son apparition (Fujitsu FlEPia). On trouve désormais des grands formats (Kindle Dx notamment) qui permettent de lire impeccablement les journaux. Les écrans tactiles sont également en train de débarquer (Samsung Papyrus, Sony Reader). Enfin le support souple – donc léger, incassable, et à terme très bon marché – fait une apparition timide (Plastic Logic). Et pour conclure, mention spéciale au génial Kindle  qui se connecte directement à la librairie en ligne d’Amazon et qui est en train de rafler la mise – notamment grâce à sa version élargie (pourquoi donc élargie ? – Voyez le prochain post).

Le paysage n’arrête pas d’ailleurs de se compliquer. Il y a quelques jours est apparu le COOL-ER, un e-book sur papier électronique censé (pour 259 $) imiter au mieux la sensation classique de lecture sur livre papier. On parle même d’idées pour communiquer électroniquement l’odeur du vieux papier et le crissement des pages !

Seul vrai problème à ce stade : la merveille qui serait à la fois et connectible et souple et en couleurs et grand format et bon marché n’existe, hélas, pas encore. Mais elle ne saurait tarder !

Le poids de la dette

En anglais, « payback » signifie « remboursement » au sens propre, et « vengeance » au figuré. La romancière canadienne Margaret Atwood en a fait le titre d’un livre consacré à la dette sous tous ses aspects, y compris culturels, historiques et littéraires. Elle s’arrête sur ce double sens, à la fois économique et moral, du mot « remboursement » : « Nous pouvons contracter des dettes lorsque nous portons préjudice à un autre, résume William Skidelsky dans The Guardian. Si je blesse mon ami, il s’attendra à ce que je me rachète. Et si je ne réagis pas, il pourrait considérer que c’est son droit de me nuire en retour. C’est là le principe de la vengeance. »  Atwood souligne que la contraction d’une dette est souvent considérée, en soi, comme un méfait. La religion aurait encouragé cette vision, nous dit-elle.  Il ne serait pas anodin, de ce point de vue, qu’en araméen – la langue que parlait Jésus – le même mot ait servi à désigner la dette et le péché.
Il en va de même dans de nombreuses œuvres littéraires, surtout au XIXe siècle : « Emma Bovary est punie non parce qu’elle est une femme adultère, mais parce qu’elle est une sorte d’ ‘‘accro au shopping’’, estime Atwood. Si seulement elle avait appris à gérer son budget, elle aurait pu poursuivre allègrement sa liaison jusqu’à la fin de ses jours, ou du moins jusqu’à ce qu’elle s’avachisse ». Au lieu de quoi elle s’empoisonne quand la pression de ses créanciers lui devient insupportable.
Atwood explore de nombreux autres registres, et interroge : que doit-on à la Terre (dont on extrait les ressources) ? Que doit-on à nos proches ou à nous-mêmes ? « Presque chaque interaction humaine comporte une balance des paiements métaphorique, un poids implicite d’obligation et de gratification », explique Skidelsky.
Cette réflexion sur l’endettement tombe à point nommé en ces temps de crise économique – le livre est paru en octobre 2008. L’hebdomadaire libéral The Economist déplore à ce propos que « les convictions écolo, gentiment de gauche » de l’auteure affleurent trop visiblement dans cette somme qu’il estime par ailleurs « élégante et érudite ». Car enfin, « sans endettement, il n’y aurait pas de capitalisme ; les hommes vivraient dans des grottes et mangeraient ce qu’ils parviendraient à chasser ». Pour l’hebdomadaire, il convient de garder à l’esprit la différence entre une dette écrasante et une dette remboursable : la deuxième permet à l’économie de fonctionner et n’est pas forcément nuisible.

Lire aussi :

La critique de William Skidelsky dans The Guardian

Celle de The Economist

L’islamisme selon Nolte

Mohammed Amin al-Husseini, mufti de Jérusalem, fut pour Hitler un allié fort loyal pendant la guerre. Il espérait qu’une victoire allemande sur l’Angleterre rendrait leur liberté aux Arabes de Palestine, alors sous mandat britannique, et servirait leur lutte contre l’installation des Juifs en Terre sainte. À partir de 1941, Husseini bénéficia d’un bureau à Berlin, octroyé par les Allemands, y relaya la propagande nationale-socialiste en arabe, contribua à la création d’une division SS musulmane et collabora étroitement avec Himmler, le chef des SS (1). Le 28 novembre 1941, Adolf Hitler reçut le mufti qui l’assura de son dévouement dans le « combat sans merci contre les Juifs ». Ce mufti tient une place essentielle dans le dernier livre d’Ernst Nolte qui traite de l’« islamisme », envisagé comme le « troisième mouvement de résistance », après le fascisme et le communisme (2).

 

Réaction conservatrice

Nolte, qui a consacré sa vie à l’analyse du national-socialisme et du communisme, semble fasciné par l’essor mondial de l’islam politique au cours des dernières années. L’auteur voit dans cette idéologie communautaire à fondement religieux un avatar de la réaction conservatrice contre la modernité. Nolte, aujourd’hui âgé de 86 ans, se décrit volontiers comme un « penseur de l’Histoire ». Cet ouvrage consacré à l’islamisme est un livre important par son volume et ses ambitions ; selon lui, l’aboutissement de l’œuvre de toute une vie. Dans sa postface, il s’excuse presque de s’aventurer hors de sa spécialité. Il dit ne pas être expert de l’islam et affirme que son arabe lui permettrait à peine de déchiffrer quelques phrases simples. Nolte aurait pu se dispenser d’une telle coquetterie ; pour deux raisons. D’abord, cet ouvrage est le résultat d’un travail de longue haleine. L’auteur, qui s’est manifestement documenté pendant des années, brosse un tableau complet et exact des processus et des événements qui ont transformé une révolte du tiers-monde en conflit politique mondial. Wahhabites, Frères musulmans, révolutionnaires chiites iraniens, moudjahidines afghans, al-Qaïda et talibans peuplent cet ouvrage dont les spéculations philosophico-historiques mettent mal à l’aise (3). En vérité, on s’en rend vite compte, tous ces mouvements importent peu.

Le dessein de Nolte affleure quand il qualifie le mufti de « précurseur courageux du combat palestinien », dont il ne faut pas « amoindrir le mérite ». L’homme qui appela en 1942 à Berlin au « djihad contre les Juifs » (au cri de : « Tuez-les tous ! »), l’ardent antisémite, partisan de la « solution finale », serait pour Nolte un homme méritant ? Parvenu tant bien que mal à ce stade de la lecture, on ne s’étonne même plus des louanges adressées au mufti nazi, tant s’accumulent les propos navrants. Un exemple parmi d’autres, au sujet de lord Balfour, qui avait cherché à créer un « foyer national juif » en Palestine, encore sous mandat britannique : « Ce projet rappelle la conception béate de Theodor Herzl selon laquelle la race juive serait plus douée que les autres ; il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas reconnaître qu’en dépit de différences notoires un tel projet peut s’apparenter à celui d’Hitler, lorsqu’il souhaitait conquérir de nouveaux espaces pour les Allemands, esprits novateurs et doués, au cœur d’un monde slave arriéré et fruste. » En d’autres termes : Herzl et Hitler, même combat (4) ?

Ainsi Nolte voit-il l’Histoire. Il s’appuie sur de nombreux propos, y compris ceux des Juifs ultra-orthodoxes [antisionnistes] du Neturai Karta, pour établir un parallèle entre le sionisme et l’idéologie nationale-socialiste de l’« espace vital » ou faire passer Israël pour un « État fasciste ». Et il finit par s’interroger, en conclusion : « Comment nier l’existence, depuis plusieurs décennies, d’un “antisémitisme” que l’on peut non seulement comprendre, mais aussi foncièrement justifier, l’“antisémitisme” des Arabes sémites, violemment chassés de Palestine… ? » Allons plus loin : Nolte ne légitime pas seulement la résistance palestinienne à l’expulsion et à l’occupation. Il lui importe surtout de défendre l’antisémitisme arabe, cultivé par les franges extrémistes des mouvements islamistes. Pourquoi ? Tout simplement parce que Nolte cherche à présenter cet antisémitisme comme une conséquence logique de la fondation d’Israël, afin que l’antisémitisme national-socialiste apparaisse sous un jour plus favorable – dégagé de son caractère exceptionnel. Il finit par exprimer ouvertement son intention : pour lui, il ne fait « aucun doute que cet “antisémitisme” partagé par plusieurs millions de Sémites avait un “noyau rationnel” compréhensible. Dès lors, il est plausible que l’antijudaïsme national-socialiste ait aussi pu avoir un noyau compréhensible. »

 

Agresseurs = victimes

Manifestement, ici, il ne s’agit pas uniquement de « comprendre ». Pour Nolte, il est honteux de s’acharner sur le « monstre mort », qu’il surnomme aussi le « lion » – Adolf Hitler. Et Nolte de soutenir que « cet homme, tout comme son ennemi Lénine, critiquait une certaine réalité occidentale, une critique toujours d’actualité, entre autres à travers l’islamisme et la polémique qu’il suscite ». Avec al-Husseini, Khomeiny et Ben Laden, Ernst Nolte tente d’une certaine manière de rallumer la querelle des historiens, dont il fut jadis l’initiateur, en interprétant l’« assassinat pour raison de race » perpétré par Hitler comme une réponse à l’« assassinat pour raison de classe » perpétré par les bolcheviks (et donc les Juifs), et l’antisémitisme national-socialiste comme une idéologie défensive, au « noyau rationnel ».

En décrivant l’émergence sur la scène mondiale d’une nouvelle forme d’« agressivité de défense », il voit la confirmation de son vieux schéma : l’islamisme serait une idéologie musulmane défensive face à un Israël colonial et impérialiste, « avant-poste de l’Occident » dans le monde arabe. Cette logique biaisée banalise l’antisémitisme national-socialiste, puisqu’elle le rapproche d’un « troisième mouvement de résistance » qui s’inscrit dans sa continuité : le « Real-antisémitisme » des islamistes combattant la modernité et l’Occident, en particulier l’État juif, son « avant-poste ». À la fin de l’ouvrage, Nolte va jusqu’à spéculer sur une future « solution finale » au Proche-Orient. Cette hypothèse lui paraît vraisemblable du fait qu’Israël, « aux abois », pourrait un jour se voir contraint de passer à l’action contre l’ennemi arabe. Une spéculation qui relève du fantasme : si les Juifs en étaient réduits à de telles extrémités, peut-être en serions-nous enfin quittes ?

Nolte, une fois de plus, ne peut s’empêcher de contester la scandaleuse singularité du crime allemand. Son livre suit une logique rêvée où tous les agresseurs seraient aussi des victimes : les nazis ripostent aux bolcheviks juifs, les islamistes réagissent aux sionistes juifs en devenant des « Real-antisémites » et enfin les Juifs deviennent « fascistes » face à la menace des islamistes. Sionisme et idéologie de l’espace vital, islamisme et national-socialisme, bolchevisme juif et oumma islamiste des croyants, tout se confond. Seul fil rouge, tout au long de l’Histoire, l’éternel combat défensif contre le Juif, que l’on tente d’appréhender et justifier de manière « rationnelle ». Le comble de l’absurde est atteint quand Nolte prend ses désirs pour des réalités et cherche à faire passer ses divagations philosophico-historiques pour une contribution « à la lucidité de la science et à sa pluralité ».

Est-il vraiment utile d’opposer des arguments à un tel livre et de préciser que l’islamisme n’est en aucun cas directement imputable au sionisme ou à la naissance d’Israël, mais le fruit d’une autocritique des Arabes ? Que l’antisémitisme islamique traditionnel a importé d’Europe la théorie visant à l’extermination des Juifs ? Que, pour Oussama Ben Laden, la Palestine et Israël sont des préoccupations secondaires – loin derrière la « libération des Lieux saints » ou l’instauration d’un nouveau califat ? Que l’islamisme des talibans, celui des terroristes pakistanais au Cachemire, ou du Parti de la félicité en Turquie n’ont rien de commun avec les idées de Theodor Herzl et Chaïm Weizmann ? Non, il serait vain d’argumenter, puisque l’islamisme n’est ici qu’un prétexte. Il est facile de comprendre pourquoi Ernst Nolte a écrit un tel ouvrage. Nul besoin d’arracher le masque. L’auteur le tombe de lui-même.

 

Ce texte est paru le 16 avril 2009, dans l’hebdomadaire Die Zeit. Il a été traduit par Myriam Gallot.

Japon – De l’art d’aimer

Watanabe Junichi est un phénomène au Japon. Ses romans à l’eau de rose, narrant les aventures extraconjugales de femmes d’âge mûr en mal de passion, se vendent comme des petits pains. Mais son dernier ouvrage, Yokujo no Saho, un petit essai sur l’art d’aimer, lui a enfin permis de « conquérir un autre lectorat que celui des ménagères de moins de 50 ans : les adolescentes », explique l’éditeur Manabu Koyanagi dans le quotidien Asahi Shimbun.

Watanabe Junichi, Yokujo no Saho (« Leçon sur le désir »), Gento-sha, 2009. Non traduit en français.

Jaccottet, dans les pas de Dante

Un recueil « si accompli, qu’il se tient loin de toutes les publications de la saison ». Les trois œuvres récentes de Philippe Jaccottet, réunies en un volume et traduites en allemand chez Hanser, ont touché le critique et dramaturge Milo Rau au plus profond. « Le lecteur est de nouveau témoin d’une évidence poétique », écrit-il dans la Neue Zürcher Zeitung. Le registre du poète est pourtant inhabituel. Délaissant sa Drôme chérie, le voici à Jérusalem, en Russie… ou au chevet d’un ami, affrontant l’horreur du monde. Les mots eux-mêmes ne sont pas épargnés, les plus purs transformés en slogan pour tee-shirt ou foulard en soie. Mais Jaccottet, en « maître zen de la vraie contemplation et de la haute culture » n’est pas doué pour la mélancolie. Comme Dante, écrit Rau, le voici qui chemine de l’enfer vers la lumière. Le monde en vaut encore la peine. Vanité ? C’est parce qu’il n’en est rien que la poésie de Jaccottet s’érige ici dans toute « sa mystérieuse hauteur ».

Philippe Jaccottet, Notizen aus der Tiefe (« Notes du ravin »), Hanser, 2009. Éd. fr : Israël, cahier bleu, À partir du mot Russie et Notes du ravin, Fata Morgana, 2004, 2002 et 2001.

Le dernier eunuque de Chine

« Je suis né dans le comté de Jinghai, près de Tanjin, le onzième mois de la vingtième année du règne de l’empereur Guangxu (1). Castré à l’âge de 8 ans, je suis arrivé à Pékin à 15 ans, rêvant de richesses et d’honneurs. » Ainsi débute le recueil des confessions de Sun Yaoting, le dernier eunuque ayant servi à la cour impériale de Chine. Témoin et victime d’une histoire tragique et tumultueuse, Sun Yaoting fut serviteur à la Cité interdite sous le règne de Pu Yi, le dernier empereur (2). Sun Yaoting s’est confié à l’écrivain Jia Yinghua dans les années 1990 et mourut en décembre 1996, à l’âge de 94 ans.

Dans l’environnement misérable des campagnes chinoises, la castration des petits garçons était souvent l’unique espoir d’une vie meilleure. Une chance de fuir la famine en servant à la cour. C’est de ses propres mains que le père de Sun opéra son fils, à l’aide d’un rasoir, sur un petit lit, dans une masure de terre battue. Un piment rouge en guise d’anesthésiant, un bout de papier imbibé d’huile pour tout bandage et une plume d’oie enfilée dans l’urètre pour éviter qu’il ne se bouche pendant la cicatrisation. L’enfant resta sans connaissance pendant trois jours. La douleur le cloua au lit deux mois. À peine sorti de convalescence, il subit un terrible revers – le premier d’une longue série. La révolution républicaine était en train de renverser la dynastie Qing, au pouvoir depuis le XVIIe siècle, compromettant ainsi l’avenir de Sun, auquel la mutilation devait ouvrir les portes de la Cité interdite. Mais la cour de Pu Yi resta en place et vécut au rythme de rites factices et surréels respectant une mise en scène ancestrale. Dans la Chine décadente et chaotique de l’époque, les forces en lutte pour le pouvoir avaient tout intérêt à conserver l’empereur fantoche.

Les écrits de Confucius font remonter à trois mille ans la tradition des hommes castrés au service des empereurs. Mais cette pratique s’est surtout répandue sous le règne des Ming, à la fin du XVIe siècle. Les eunuques étaient recrutés en masse pour servir de barrière humaine entre le Fils du Ciel et le monde réel. Rendus physiquement incapables de féconder les concubines, ils étaient les seuls hommes autorisés à demeurer auprès de l’empereur après le coucher du soleil ; même ses fils devaient quitter la cour. Le confinement du souverain dans la Cité interdite, explique le sinologue Jonathan Spence, faisait aussi d’eux « des intermédiaires indispensables entre le monde bureaucratique extérieur et le monde impérial intérieur. […] Pour attirer l’attention de l’empereur, les hauts responsables devaient convaincre un eunuque influent de lui transmettre leurs messages (3) ». Courtisés et soudoyés par les fonctionnaires, les eunuques les plus rusés devinrent ainsi des éminences grises, des chefs de faction, de fins spécialistes des intrigues de cour. On compte parmi eux quelques grands talents : savants, hommes d’État, chefs militaires. Comme Cai Lun, l’inventeur du papier en l’an 105, ou l’amiral Zheng He, qui présida aux grandes expéditions d’exploration de tout l’océan Indien au début du XVe siècle.

 

La sulfureuse sexualité des eunuques

Quand Sun Yaoting arrive à la cour, l’Empire céleste n’est plus que l’ombre de lui-même. Mais les eunuques y jouent toujours un rôle essentiel. Les confessions de Sun donnent une idée très précise de la sexualité des eunuques. Sexualité qui stimula l’imagination des Chinois pendant des siècles. Il existe toute une littérature érotique sur la manière dont les concubines parvenaient à trahir l’empereur grâce à la complicité des eunuques, trouvant parfois grâce à eux le moyen de satisfaire quelque plaisir non conventionnel. « À la fin de la dynastie Qing, raconte Sun, les eunuques nouaient des relations amoureuses avec les femmes du palais, les servantes comme les courtisanes. Un eunuque renommé pouvait se marier et entretenir plusieurs épouses. La castration n’a jamais éteint nos désirs. Quelques eunuques riches et puissants furent des maris sadiques. J’ai le souvenir de jeunes femmes dénudées, brûlées à la cigarette, humiliées et leurs parties intimes torturées. À Pékin, un proverbe disait : “Épouse un eunuque si tu veux endurer les plus atroces souffrances au monde.” » Témoin direct, par ailleurs, de la dépravation des derniers souverains de la dynastie Qing, Sun relate le rapport malsain qu’entretenait Pu Yi, lui-même friand de jeunes eunuques, avec son épouse Wan Rong, opiomane et enceinte de ses amants.

En 1924, Pu Yi fut chassé de la Cité interdite. Sun le suivit en Mandchourie, pour un exil doré sous domination japonaise (4). Mais il avait plus de flair politique que ses maîtres. Pendant la guerre civile, il se mit au service de l’armée maoïste. Il était à Pékin en 1949, au moment de la proclamation de la République populaire. Malgré son habileté, la Révolution culturelle ne l’épargna pas. Les rares eunuques encore en vie étaient alors montrés du doigt, perçus comme d’abjects survivants du passé impérial. Beaucoup se suicidaient en se noyant dans les douves de la Cité interdite ou dans le lac du Palais d’hiver. Jugé en public puis déporté, Sun fut condamné aux travaux forcés. Il dut cultiver la terre, un écriteau barré du mot « traître » autour du cou.

Mais la plus terrible offense lui fut infligée par ses propres parents. Craignant les représailles, ceux-ci jetèrent son trésor le plus précieux : l’urne dans laquelle étaient conservées ses parties génitales. « Je ne l’ai vu pleurer que deux fois, raconte Jia. Quand il m’a raconté sa castration et quand il a évoqué la perte de son trésor. La croyance dit qu’un eunuque doit être enterré avec ses organes pour pouvoir renaître en homme accompli. » La tombe de Sun, dans un bois perdu de la périphérie ouest de Pékin, est à peine visible aujourd’hui. « Le gouvernement, observe l’historien Cui Weixing, n’apprécie guère que soient connues de telles vicissitudes. Probablement parce que l’histoire des eunuques s’inscrit dans une longue tradition chinoise qui a vu les gens du peuple endurer toutes sortes de souffrances au nom des caprices d’une autorité centrale toute-puissante. Et cette pratique n’est pas révolue. »

 

Ce texte est paru dans La Repubblica le 24 mars 2009. Il a été traduit par Lucie Geoffroy.

Portugal – Ténèbres angolaises

Pepetela, 68 ans, ancien commandant du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), est l’un des plus grands écrivains angolais, « véritable autorité morale de l’ancien empire lusitanien », note le Jornal de Letras de Lisbonne. Son dernier roman, numéro un des ventes au Portugal, plonge au cœur de la réalité sociale et politique de l’Angola.

Pepetela, O planalto e a estepe (« Le plateau et la steppe »), Dom Quixote, 2009. Non traduit en français.

Paris, les artistes et le taux de change

Rendant compte dans la New York Review of Books de la publication (en anglais) du premier tome de la correspondance de Samuel Beckett (Books, n° 5 p. 63), l’écrivain J. M. Coetzee fait une curieuse remarque. « Les artistes au pied léger, comme Beckett, gardaient un œil sur le taux de change. Le franc bon marché avait fait de la France, au lendemain de la Première Guerre mondiale, une destination attrayante. Un afflux d’artistes étrangers, y compris d’Américains vivant de règlements en dollars, fit du Paris des années 1920 la capitale du modernisme international. Quand le franc grimpa au début des années 1930, les artistes de passage s’enfuirent, ne laissant sur place que les exilés endurcis, comme James Joyce. » Pour Coetzee, « ce n’est pas une coïncidence si en 1937, après une nouvelle dévaluation du franc, Beckett se trouva en position de quitter l’Irlande et de retourner à Paris ». Il s’y installait pour la troisième fois, pour y rester. Ce qui le détermina à adopter définitivement Paris, selon Coetzee, n’est cependant pas le taux de change, mais le fait qu’il ait été, quelques mois plus tard, poignardé dans la rue par un inconnu avec lequel il s’était bagarré. Hospitalisé, Beckett se trouva entouré de toutes sortes d’attentions, notamment de la part des Joyce, et reçut la visite inattendue d’une Française qu’il avait rencontrée quelques années plus tôt, Suzanne Deschevaux-Dumesnil, qui devint sa compagne puis son épouse.

The Letters of Samuel Beckett, volume 1, 1929-1940, Cambridge University Press, 2009. Non traduit en français.