La véritable menace nucléaire

Lors des primaires du New Hampshire [en janvier 2008], le débat entre les candidats démocrates à l’investiture s’est ouvert avec une question sur le terrorisme nucléaire (1). Charles Gibson, le journaliste d’ABC News qui la posait, y voyait « la menace la plus grave pesant sur les États-Unis ». Il avait raison. Et, comme certains candidats l’ont fait remarquer, cette menace s’est accentuée sous l’administration Bush, qui a vu prospérer les groupes terroristes et dépérir les politiques de sécurisation des matériaux nucléaires sensibles. La discussion qui a suivi confirmait à la fois l’effondrement de la stratégie de sécurité de George Bush et la nécessité de concevoir des visions alternatives claires.

Rendue publique par le discours sur l’« axe du Mal » de 2002, la doctrine Bush considérait la collusion de régimes hostiles, de groupes terroristes et d’armes nucléaires comme le risque numéro un pour les États-Unis. La guerre préventive était l’une des solutions. L’invasion de l’Irak inaugura cette stratégie radicale ; elle devait n’être que le premier d’une série de changements de régime au Moyen-Orient, la Syrie et l’Iran suivant sur la liste.

 

Pour une nouvelle politique iranienne

Le désastre irakien a depuis montré à quel point cette doctrine faisait erreur. Ses carences les plus profondes ont été notamment révélées par la publication en 2007 du rapport d’évaluation des services de renseignement sur l’Iran – le National Intelligence Estimate (NIE) – ainsi que par l’assassinat de Benazir Bhutto et l’aggravation de la crise pakistanaise (2). Exprimant l’opinion unanime des seize agences de renseignement américaines, le NIE estimait que l’Iran avait cessé de travailler à la mise au point d’une arme atomique en 2003 : « La décision de Téhéran d’interrompre son programme nucléaire incite à penser que le pays n’est pas aussi déterminé à se doter de la bombe que nous le croyions depuis 2005. »

Mais c’est à propos du régime que les conclusions du rapport furent les plus révélatrices. « Les décisions de Téhéran obéissent davantage à une analyse coût-bénéfice qu’à une course à la bombe, quel qu’en soit le prix politique, économique ou militaire. » Et le rapport de dessiner les contours d’une nouvelle politique envers l’Iran : « En joignant la menace de renforcer les contrôles et les pressions internationales à la perspective offerte à l’Iran d’atteindre par d’autres moyens ses objectifs en matière de sécurité, de prestige et d’influence régionale, nous pourrions convaincre Téhéran d’interrompre durablement son programme nucléaire. » Au moins provisoirement, l’hypothèse d’une intervention militaire contre l’Iran était fragilisée.

 

Hauts risques d’accident

Pendant ce temps, la montée de la violence au Pakistan disait l’ampleur de l’échec de la doctrine Bush, mettant crûment en relief les menaces réelles et imminentes que la situation du pays fait peser sur la sécurité des États-Unis. Il est généralement admis qu’Oussama Ben Laden se cache au Pakistan, pays doté d’un important arsenal nucléaire, où les islamistes exercent une forte influence sur l’armée et les services de renseignement, et gouverné par une dictature militaire chancelante (3). Qui plus est, les États-Unis sont aujourd’hui confrontés : à une Corée du Nord disposant de l’arme atomique ; à la perspective d’un Moyen-Orient comptant plusieurs puissances nucléaires, dont l’Égypte, la Turquie et l’Arabie Saoudite ; au risque croissant de voir les armes de certains pays tomber aux mains de groupes terroristes, au moment même où les programmes américains de sécurisation des stocks de matière fissile sont négligés ; à une recrudescence du nucléaire civil dans plusieurs États susceptibles d’accéder dès lors au nucléaire militaire ; et à la possibilité de voir certaines failles des systèmes de commandement des États-Unis ou d’autres pays entraîner un usage accidentel ou clandestin des armes nucléaires – un risque que nous rappelait en août 2007 le survol non autorisé du territoire américain par un B-52 armé de six missiles à têtes nucléaires (4).

Pour comprendre les causes profondes de ce fiasco stratégique, nul meilleur guide que Richard Rhodes, l’auteur de The Making of the Atomic Bomb (1986) [« La fabrication de la bombe atomique »] et de Dark Sun. The Making of the Hydrogen Bomb (1995) [« Soleil noir. La mise au point de la bombe H »]. Remarquable, son dernier livre s’intitule Arsenals of Folly. The Making of the Nuclear Arms Race [« Arsenaux de folie. La fabrique de la course aux armements nucléaires »]. Ensemble, ces trois ouvrages nous en disent long sur la manière dont nous sommes passés des découvertes atomiques des années 1930 à la situation irrationnelle des années 1980, quand les États-Unis et l’URSS détenaient quelque 65 000 armes nucléaires. Même si les arsenaux de la planète ont depuis été ramenés à environ 26 000 bombes, les États-Unis et la Russie se taillent toujours la part du lion, les sept autres puissances atomiques se partageant un millier de têtes nucléaires.

Arsenals of Folly décortique la course aux armements de la guerre froide non pas tant en racontant la négociation des traités qu’en étudiant la psychologie, la science et la politique de l’époque. L’apport le plus précieux de Rhodes tient sans doute à sa description méticuleuse de la façon dont les responsables américains ont souvent et délibérément gonflé les menaces. Une stratégie inaugurée dès la remise du rapport dit NSC-68 au président Truman en 1950, document qui exagérait manifestement les capacités militaires soviétiques. Comme l’ont attesté récemment les analyses trompeuses sur l’Irak, puis l’Iran, cette habitude de grossir le péril n’a pas cessé.

 

La manipulation de la peur

Les menaces bien réelles auxquelles l’Amérique fait aujourd’hui face n’ont pourtant nul besoin d’être enjolivées. Mais, comme le montre Rhodes, les hommes politiques ont souvent surestimé les risques par pur intérêt. « La peur est une chose très dangereuse », déclarait le Premier ministre britannique Stanley Baldwin au lendemain de la Première Guerre mondiale. « Certes, elle peut dissuader l’opinion publique d’entrer en guerre ; mais elle risque plus vraisemblablement de l’inciter à s’armer… »

Manipuler la peur pour promouvoir des programmes que les Américains n’approuveraient pas en d’autres circonstances ne relève donc pas de la simple différence de vues sur l’ampleur des risques. Rhodes montre comment Paul Nitze, le principal auteur du rapport remis à Truman en 1950, a sciemment exagéré les capacités nucléaires soviétiques et minimisé celles des États-Unis pour « matraquer le cerveau collectif du pouvoir » – comme l’a reconnu bien plus tard le supérieur hiérarchique de Nitze, le secrétaire d’État Dean Acheson. Alors que l’Union soviétique avait perdu 25 millions de citoyens et la moitié de son industrie pendant la Seconde Guerre mondiale, Nitze peignait le pays sous les traits d’un ennemi fanatique sur le point de menacer l’Amérique avec 200 têtes nucléaires. Les 1 400 bombes américaines d’alors, prétendait-il, ne suffiraient pas à parer cette menace. Il est vrai que l’actualité internationale, notamment la guerre de Corée, semblait corroborer cette sombre vision. Dans la foulée, Truman multiplia par quatre le budget de la défense et lança un programme stratégique qui allait porter l’arsenal nucléaire américain à 20 000 bombes en 1960 et 32 000 en 1966.

Les menaces existaient, certes, mais l’escalade agressive des États-Unis a créé de nouveaux risques sans réduire le moins du monde le problème soviétique. Mais quand Richard Nixon engagea sa politique de détente [au tournant des années 1970], Nitze forma avec Albert Wohlstetter de l’université de Chicago, le Committee to Maintain a Prudent Defense Policy [« Comité pour le maintien d’une politique de défense prudente »]. Ce fut le premier d’un éventail d’organismes privés qui recrutèrent des jeunes diplômés, dont [les futurs néoconservateurs] Paul Wolfowitz et Richard Perle, dans l’intention affichée de briser net tout projet de réduction de l’arsenal nucléaire américain. « Ce faisant, écrit Rhodes, Nitze a lâché une équipe d’apprentis sorciers qui ont laissé une traînée de décombres jusque dans ce siècle. »

 

L’alarmisme pour tactique

En 1976, George Bush père, alors directeur de la CIA, mettait sur pied une « Team B », équipe d’analystes privés triés sur le volet par le groupe de Nitze. Sous la houlette du professeur Richard Pipes de Harvard, l’équipe publiait dès décembre de la même année un tableau outrancier d’un empire soviétique résolu à dominer le monde. Le président Jimmy Carter, fraîchement élu, eut beau rejeter le rapport et dissoudre le groupe, la Team B poursuivit ses activités sous l’avatar du Committee on the Present Danger [« Comité sur le danger actuel »], célèbre pour avoir popularisé l’idée que l’arsenal nucléaire américain souffrait d’une « fenêtre de vulnérabilité », l’URSS pouvant l’anéantir en une seule frappe. En vérité, les Soviétiques en eussent été bien incapables, puisque les sous-marins et l’aviation des États-Unis auraient échappé en tout état de cause à une attaque terrestre. L’historienne Anne Cahn a démonté chacune des thèses de ce rapport (5). Il n’empêche : les postulats de la Team B ont contribué à donner de Jimmy Carter l’image d’un président faible et pusillanime face à la menace soviétique, favorisant la victoire électorale de Reagan en 1980 et la course aux armements qui s’est ensuivie.

Depuis, la stratégie de la Team B a fait des émules. En 1998, le Congrès à majorité républicaine créait une commission chargée d’évaluer la menace balistique, sous la présidence de Donald Rumsfeld. Adoptant systématiquement les hypothèses du pire, la commission Rumsfeld sonna le tocsin : d’ici cinq ans, le territoire américain serait à portée des missiles iraniens et nord-coréens. Une analyse purement et simplement infondée. La Corée du Nord ne dispose pas encore, et ne disposera vraisemblablement pas avant longtemps, d’un missile nucléaire capable d’atteindre les États-Unis ; et l’Iran est encore plus loin du compte. En fait, le danger a plutôt diminué : moins de pays et moins de missiles menacent le pays aujourd’hui qu’hier. Le rapport n’en a pas moins réussi à convaincre le Congrès de faire passer le budget annuel de la défense antimissile de 3 milliards de dollars en 1998 à 11 milliards en 2007.

En 2000, la commission Rumsfeld sur les armes spatiales se fondait une fois de plus sur les postulats les plus alarmistes pour conclure que les États-Unis risquaient à tout moment de subir un « Pearl Harbor spatial ». Ce document est à l’origine de la stratégie américaine de déploiement de nouvelles armes – comme les intercepteurs en orbite capables de détruire les satellites et les missiles étrangers – pour assurer au pays une domination absolue de l’espace. Aucun pays ne menace pourtant de manière crédible l’immense système satellitaire américain

L’inclination à surestimer les menaces pour justifier des politiques militaires agressives a pris des proportions alarmantes sous la présidence de George W. Bush. Dès sa prise de fonctions en 2001, la nouvelle administration ne cachait pas son mépris des politiques nucléaires antérieures, républicaines et démocrates confondues. Le problème, affirmait-on, n’était pas de contrôler et d’éliminer les stocks d’armes, mais de s’occuper des États voyous cherchant à s’en doter. La solution ne consistait pas à négocier des accords, mais à renverser ces régimes par la force. En 2002, Rumsfeld et son équipe publiaient un rapport sur l’Irak. Ses élucubrations sur les ambitions nucléaire, biologique et chimique de Saddam Hussein contribuaient à précipiter le pays dans la guerre.

Comme au temps de la Team B, tout était faux. Saddam Hussein avait abandonné ses programmes nucléaire et chimique dès 1991 et son programme biologique dès 1994. Et le chef de l’Irak Survey Group, David Kay, affirmait en janvier 2004 que le régime était pris dans une spirale mortelle ; loin de se renforcer, il s’affaiblissait de jour en jour (6). Cette course à l’invasion a mené à l’un des pires déclins de sécurité, de puissance et de prestige de l’histoire du pays.

L’exagération des menaces, aussi pernicieuse soit-elle, est une tactique. La plus grande folie tient à la course aux armements qu’elle sert. « L’inflation de la menace, remarque Rhodes, était indispensable au maintien des budgets de la défense de la guerre froide… La peur faisait partie intégrante du programme, c’était la réaction psychologique au gonflement des risques, et elle assurait des voix aux élections. »

À ses yeux, la course aux armements n’était pas l’inévitable codicille de la rivalité américano-soviétique. Des hommes qui prétendaient agir par patriotisme ont gaspillé des milliards de dollars d’argent public, laissé passer la chance de parvenir à une sécurité nucléaire durable et affaibli la position de l’Amérique dans le monde. Les 5,5 billions de dollars consacrés aux armes nucléaires – « une somme suffisante pour acheter tout ce que l’on trouve aux États-Unis, sauf la Terre », remarquait [l’astronome] Carl Sagan – ont été soustraits aux besoins intérieurs. « Loin de nous avoir apporté la victoire dans la guerre froide, écrit Rhodes, la course aux armements nucléaires et la militarisation de l’économie américaine nous ont légué des villes délabrées, des ponts effondrés, des écoles défaillantes, une misère incrustée, une espérance de vie qui marque le pas, et un état de sécurité nationale menaçant et secret. »

 

L’impératif du désarmement

Rhodes est parfaitement conscient de la brutalité du régime soviétique, même sous Gorbatchev, mais l’utilisation des archives russes lui permet de montrer que l’homme de la Perestroïka proposait vraiment un changement fondamental ; Perle, Wolfowitz, Cheney et l’ancien secrétaire à la Défense Caspar Weinberger avaient tort de voir dans ses offres répétées de désarmement une pure manœuvre. Quant à ceux qui ont disqualifié les fréquentes déclarations de Reagan sur la nécessité de désarmer, ils se sont aussi trompés.

Dans son célèbre discours de 1983 sur la « guerre des étoiles », Reagan affirmait que son projet de système antimissile ouvrirait la voie à l’élimination définitive des armes elles-mêmes. C’était, écrit Rhodes, « un rêve, un fantasme, un pari malavisé sur la capacité de la technologie américaine à faire des miracles ». Mais le récit que fait l’auteur du sommet de Reykjavik en octobre 1986 montre que Reagan et Gorbatchev furent à deux doigts de parvenir à un accord sur l’élimination en dix ans des armes nucléaires. Les négociations ont achoppé sur le programme de « guerre des étoiles » : Gorbatchev insistait pour qu’il soit limité à la recherche fondamentale pendant ces dix années ; Reagan s’y refusait.

Le sommet se solda par un échec, mais Reagan et Gorbatchev ont persévéré, négociant les accords de réduction des armes stratégiques Start I et le traité INF d’interdiction des missiles à moyenne portée. Sans aller jusqu’à l’abolition des armes nucléaires, ces textes ont tout de même permis d’éliminer des milliers de missiles en Europe et de réduire de moitié les arsenaux stratégiques des deux superpuissances.

L’ouvrage de Jonathan Schell The Seventh Decade. The New Shape of Nuclear Danger [« La septième décennie. Les nouvelles formes du risque nucléaire »] commence là où s’arrête celui de Rhodes ; il pose la question essentielle : à quoi servent les armes nucléaires ? Inventées contre l’Allemagne, lâchées sur le Japon, déployées contre l’Union soviétique, elles ont perdu selon lui toute raison d’être depuis la fin de la guerre froide. Quel est donc le pays, quelle est donc la menace qui justifie aujourd’hui la possession de milliers de bombes, voire même d’une seule ? Après la guerre froide, écrit-il, « le nombre d’armes nucléaires a continué de diminuer, mais les principaux rouages de la machine de destruction mutuelle sont restés intacts. Nous avons oublié pourquoi les deux grands voulaient ces armes, et leurs arsenaux se sont retrouvés dans une sorte de zone grise politique. Dénuées des raisons d’être de la guerre froide sans en avoir encore reçu de nouvelles, ces armes ont semblé exister pour elles-mêmes, donnant l’impression que, dans l’ère nouvelle, on chercherait des missions pour les armes nucléaires, plutôt que l’inverse ».

Pourquoi ce dangereux système perdure-t-il ? Aux yeux de Schell, la principale responsabilité en incombe à l’administration Bush : « Il est difficile d’exagérer la distance qui sépare les politiques de Bush des politiques américaines de non-prolifération antérieures. Tous les présidents qui ont connu l’ère nucléaire avaient misé sur des moyens pacifiques pour lutter contre le phénomène. […] La guerre préventive avait bien été proposée, çà et là, par certains conseillers de la Maison-Blanche, mais cette option avait toujours été rejetée. […] Le président Bush a jeté aux orties la diplomatie et les traités aussi clairement qu’il a promu la force. Décision après décision, son administration a mis en pièces le réseau de traités de contrôle des armements patiemment construit au cours de quatre décennies. »

Comme Schell le montre de façon convaincante, les projets de l’administration Bush en matière de nouvelles armes nucléaires – notamment les bombes antibunkers – et de leurs nouveaux usages nous ont résolument fait basculer d’une logique de dissuasion à une logique d’utilisation. « Les armes nucléaires n’ont plus pour mission de neutraliser un adversaire à notre mesure, écrit Schell, mais de mener et gagner des guerres contre des pays qui ont peu ou pas de capacité de réplique. » Comme pour corroborer son analyse, quatre des candidats républicains à l’investiture présidentielle évoquaient l’emploi de l’arme atomique contre l’Iran lors d’un débat sur CNN, le 5 juin 2007.

 

Le Pakistan au cœur du marché noir de la bombe

L’échec de la politique américaine de non-prolifération n’est nulle part ailleurs plus tangible qu’au Pakistan. Même avant l’assassinat de Benazir Bhutto, les djihadistes multipliaient les attaques contre les bases militaires pakistanaises, dont plusieurs abritant des installations nucléaires.

Deux récents ouvrages apportent des informations essentielles à la compréhension des risques nucléaires incarnés par le Pakistan : America and the Islamic Bomb. The Deadly Compromise [« L’Amérique et la bombe islamique. Le compromis fatal »], de David Armstrong et Joseph Trento, et Deception. Pakistan, the United States, and the Secret Trade in Nuclear Weapons [« Marché de dupes. Le Pakistan, les États-Unis et le trafic d’armes nucléaires »], d’Adrian Levy et Catherine Scott-Clark. Tous deux donnent une image troublante du réseau de prolifération mis sur pied par le scientifique pakistanais A.Q. Khan, qui a présidé à la vente de technologie nucléaire à la Libye, à l’Iran et à la Corée du Nord, entre autres. Malgré les affirmations de Washington et d’Islamabad concernant l’arrêt de ses opérations, les deux ouvrages estiment que le réseau Khan est resté actif et s’accordent à dire que l’arsenal nucléaire pakistanais n’est pas sûr. « Le Pakistan continue de vendre sa technologie nucléaire, malgré les dénégations du président Musharraf, affirment Levy et Scott-Clark. En d’autres termes, ce commerce se fait soit avec la bénédiction secrète de Musharraf, soit à son insu, signifiant qu’il ne contrôle pas plus le programme nucléaire de son pays que les groupes de djihadistes des zones tribales et du Cachemire pakistanais, qui ont rallié al-Qaida. »

La responsabilité de cette situation potentiellement catastrophique n’incombe pas uniquement, loin s’en faut, à l’administration Bush. « Les responsables américains et tous les observateurs sont depuis des décennies au courant du trafic de technologie nucléaire auquel se livre le Pakistan, soulignent Armstrong et Trento. Mais les administrations successives ont fermé les yeux quand leur ancien allié a d’abord fabriqué puis vendu les éléments nécessaires à la fabrication d’armes de destruction massive. »

Parmi la cinquantaine de personnes identifiées comme les maillons clés du réseau, seule une poignée a été placée en détention ou inculpée, et les entreprises privées d’Asie, d’Afrique et d’Europe utilisées par Khan, et d’autres, pour produire du matériel nucléaire militaire sont toujours en activité. « Tout indique que la contrebande nucléaire pakistanaise continue », au moins pour permettre au Pakistan d’importer les éléments dont il a lui-même besoin. Les contrôles à l’exportation restent faibles, et aucune sanction n’a été adoptée à l’encontre du pays, alors même que le gouvernement continue d’interdire aux États-Unis et à l’Agence internationale de l’énergie atomique tout accès à Khan ou ses complices. Levy et Scott-Clark citent également un récent rapport des services de renseignement allemands, selon lequel le Pakistan « achète et vend encore régulièrement de la technologie nucléaire ». Les troubles que connaît actuellement le pays exacerbent la principale menace pesant sur la sécurité nationale américaine : la possibilité pour al-Qaida de dérober ou d’acheter une arme nucléaire, ou le matériau nécessaire à sa fabrication.

Mais le Pakistan a beau être aujourd’hui le problème le plus urgent, il n’est pas le seul. Cinquante pays détiennent des stocks de matière nucléaire susceptible d’être utilisée à des fins militaires, à commencer par des réserves d’uranium. S’ils s’assuraient l’expertise technique d’anciens scientifiques, russes ou pakistanais par exemple, des terroristes n’auraient besoin que de vingt-cinq à cinquante kilos d’uranium hautement enrichi pour fabriquer une bombe artisanale comparable à celle d’Hiroshima. Avec une moitié de l’uranium au bout d’un tube d’à peine deux mètres et la seconde moitié dans une « balle » propulsée par des explosifs conventionnels à l’autre bout, ils pourraient confectionner une bombe de cinq cents kilos, la transporter dans le coffre d’une voiture et la faire sauter à Times Square, tuant un million de New-Yorkais.

L’essentiel, pour l’éviter, n’est pas de renforcer les contrôles aux frontières (une bombe dans le port de New York ferait presque autant de victimes), mais d’empêcher al-Qaida ou une organisation comparable de se procurer de l’uranium hautement enrichi et toute technologie indispensable à la fabrication d’une bombe. Sur le principe, nous savons parfaitement comment faire. Des milliers de fonctionnaires américains et étrangers travaillent déjà à l’élimination ou à la sécurisation des installations nucléaires. Les États-Unis ont déjà assuré la sûreté de près de la moitié des stocks russes et déménagé tout matériau sensible des sites vulnérables du Kazakhstan, de Serbie, de République tchèque et d’une demi-douzaine d’autres pays. Voilà pourquoi le terrorisme nucléaire est pour Graham Allison, spécialiste de la prolifération à Harvard, l’« ultime catastrophe évitable (7) » ; à condition de tripler le budget de 1 milliard de dollars par an (l’équivalent de ce que nous dépensons en Irak en deux jours et demi) alloué à ces programmes. Plus encore, nous avons besoin d’un président qui fasse du contrôle du matériau et de l’armement nucléaires une priorité absolue.

 

Éviter la catastrophe

Barack Obama a promis de mener une campagne mondiale visant non seulement à réduire mais à éliminer les armes atomiques, et il s’est doté pour cela d’un plan d’action très élaboré, annoncé en octobre 2007. Les États-Unis doivent : sécuriser au cours du premier mandat la totalité du matériau nucléaire dans les cinquante pays qui en possèdent ; négocier une réduction drastique des arsenaux américain et russe ; négocier une interdiction vérifiable de la production de matière fissile à l’échelle mondiale ; créer une banque internationale du combustible nucléaire ; augmenter le budget alloué aux missions d’inspection de l’AIEA ; travailler à l’interdiction mondiale des missiles à moyenne portée ; et abaisser les niveaux d’alerte actuels, qui gardent des milliers de têtes nucléaires prêtes à être lancées en un quart d’heure, pour réduire le risque d’une mise à feu par accident ou erreur d’analyse (8).

Aucun des candidats n’a proposé de solution simple au risque nucléaire pakistanais. Pour cette simple et bonne raison qu’il n’y en a pas. Cela passe nécessairement par une politique régionale d’ensemble, qui se donne à la fois pour but de traquer les groupes terroristes et d’apaiser les conflits qui leur assurent de nouvelles recrues. Cette politique devrait viser à réduire et sécuriser l’ensemble des armements et des matières nucléaires de la région, y compris ceux de l’Inde, pour éviter de singulariser le Pakistan.

Les efforts en ce sens ont été encouragés par un appel bipartisan émanant des républicains George Shultz et Henry Kissinger et des démocrates William Perry et Sam Nunn, dans deux tribunes publiées par le Wall Street Journal : « A World Free of Nuclear Weapons » [« Un monde sans armes nucléaires »], publié le 4 janvier 2007, et « Toward a Nuclear-Free World » [« Vers un monde dénucléarisé »], publié le 15 janvier 2008. Depuis, ces quatre vétérans de la guerre froide ont lancé une campagne de sensibilisation en donnant des conférences, en témoignant et en publiant. Ils ont obtenu le soutien de 70 % des anciens secrétaires d’État, secrétaires à la Défense et conseillers à la Sécurité nationale encore en vie.

Pour la première fois, un mouvement d’éradication des armes nucléaires se développe à l’initiative non de la gauche mais du centre « réaliste » de l’élite de l’appareil de sécurité. Cela promet de donner à la cause du désarmement une crédibilité et une importance dont les initiatives antérieures, y compris celles de l’influent Mouvement antinucléaire des années 1980, avaient manqué. Rien ne garantit que cela portera ses fruits ; mais, si ce mouvement parvient à durer et à recueillir un plus large soutien, il pourrait bien réduire considérablement les menaces de guerre et de terrorisme nucléaires – les principaux dangers qui nous menacent.

 

Ce texte est paru dans la New York Review of Books le 6 mars 2008.

Staline en gloire

« Staline. L’homme par lequel se dévoile un nouveau monde », en russe, signé Henri Barbusse. Le célèbre auteur du Feu, roman paru en 1916 dénonçant les horreurs de la Grande Guerre, s’était converti au communisme. Il s’est rendu plusieurs fois à Moscou à partir de 1927 et y mourut le 30 août 1935, peu après la publication par Flammarion de son hagiographie de Staline. Dans une biographie de Barbusse non moins hagiographique publiée en 1946 aux Éditions sociales, Jean Fréville, écrit : « Moscou lui fit des obsèques grandioses. Pendant trois jours, le prolétariat moscovite défila devant le catafalque exposé dans la vaste salle du Conservatoire. Sa dépouille mortelle fut amenée à Paris et le samedi 7 septembre, à son tour, le prolétariat parisien honorait, par d’inoubliables funérailles, le grand révolutionnaire et le grand écrivain qui s’était voué à sa cause. » Prestement traduit en russe, le livre enchanta Staline, dont l’exemplaire particulier, annoté de sa main, a été mis aux enchères à Londres ce printemps chez Sotheby’s. Le « petit père des peuples » y avait souligné certaines phrases, dont celles-ci : « Staline a écrit de nombreux livres merveilleux. Plusieurs sont des exemples classiques de la littérature marxiste » et « Telle est la personne qui se soucie de tous et de tout ». Le livre n’a pas trouvé d’acquéreur. Le titre français est un peu moins bon que le titre russe : Staline, Un monde nouveau vu à travers un homme. Il a été republié récemment chez L’Harmattan (2006).

« Écoute la rue, Marianne ! »

À première vue, la thèse de Robert Castel sur les banlieues donne l’impression de botter en touche, écrit Tania Martini dans le Tageszeitung. Le soulèvement des cités en 2005 vu comme partie d’un problème général, celui de la nouvelle pauvreté… En fait, le sociologue français analyse avec finesse comment se combinent les questions ethniques et les enjeux sociaux pour constituer ce qu’il nomme la « discrimination négative ». La désindustrialisation et la raréfaction des emplois peu qualifiés rendent la formation encore plus impérative tandis qu’il est plus difficile d’y accéder lorsqu’on est d’origine maghrébine ou subsaharienne. Les banlieues jouent, dans la société postindustrielle, le même rôle que le prolétariat dans la société industrielle ou le vagabondage dans la société préindustrielle : celui de classe dangereuse. Incarnation de l’insécurité, elle devient le lieu vers lequel la société évacue ses conflits internes. « Écoute la rue, Marianne ! », apostrophe Tania Martini qui adopte la conclusion de Robert Castel en faveur d’une vraie politique des quartiers et d’un effort de formation. « La banlieue n’est pas un ghetto mais un chantier. »

Robert Castel, Negative Diskriminierung. Jungendrevolten in den Pariser Banlieues, Hamburger Edition, 2009. Éd. fr : La Discrimination négative. Citoyens ou indigènes ?, Seuil, coll. « La République des idées », 2007.

Hystérie masculine

George Bush et Tony Blair étaient derrière les attentats du 11-Septembre. Plus sérieux : c’était le Mossad. Nicolas Sarkozy n’aurait pas été élu sans le soutien de la CIA. Kennedy et Martin Luther King ont été assassinés par le FBI. Le Monde diplomatique est financé par la Trilatérale et le directeur de Books est un sous-marin de l’Opus Dei. La tentation de croire à l’existence de conspirations imaginaires est un trait des plus répandus. Le journaliste britannique David Aaronovitch consacre un excellent livre au sujet, écrit Andrew Roberts dans la Literary Review. Le titre du livre, « La brigade de l’encre verte », se réfère à la tradition selon laquelle le patron du MI6, le service d’espionnage britannique, écrivait ses rapports à l’encre verte. Les torrents de lettres de dénonciation reçues par tous les personnages publics sont « écrits à l’encre verte », dit-on outre-Manche. Le phénomène serait seulement drôle s’il ne produisait pas, dans certains cas, des conséquences désastreuses. Ainsi les électeurs allemands se laissèrent-ils massivement convaincre par la théorie du « coup de poignard dans le dos », d’après laquelle les responsables de la défaite de 1918 étaient, en dernière analyse, « les juifs, les banquiers, les socialistes, les syndicalistes, les intellectuels et les défaitistes ». David Aaronovitch émet une hypothèse originale, qui mérite réflexion : l’obsession de la conspiration serait une pathologie spécifiquement masculine, la version virile de l’hystérie.

Lire aussi : L’étrange puissance des théories du complot, Books, mai-juin 2010.

Inde – Angoisse et optimisme

La librairie Bahri & Sons, installée dans le quartier huppé de Khan Market, à New Delhi, est principalement fréquentée par les Indiens des classes supérieures et les expatriés. Son classement reflète donc surtout les goûts de l’élite anglophone. En majorité des romans et des essais consacrés à l’Inde et à sa région, dont la rapide transformation économique et les convulsions politiques et sociales sont au cœur des préoccupations de cette minorité privilégiée.
L’inquiétude, d’abord. En tête des ventes, un roman sans concession qui a pour cadre la province troublée du Cachemire, en proie à une insurrection séparatiste et à une répression brutale depuis 1989. L’auteur de Curfewed Night, Basharat Peer, en est lui-même originaire. Cette expérience de première main, qui donne au livre son authenticité, est sans doute la clé de son succès. En troisième position, un essai jette une lumière crue sur les dérives de la « plus grande démocratie du monde ». Tehelka As Metaphor, de Madhu Trehan, revient en détail sur une affaire montée de toutes pièces par les journalistes du magazine d’investigation Tehelka : en 2001, ils s’étaient fait passer pour des marchands d’armes afin de prendre en flagrant délit de corruption des membres du gouvernement et des hauts gradés de l’armée.
Mais, si les classes moyennes supérieures et la grande bourgeoisie indienne s’inquiètent du côté obscur de leur démocratie, leurs peurs concernent aussi la place de l’Inde dans un environnement régional turbulent. Ancienne ennemie et nouvelle partenaire, la Chine fait l’objet d’une fascination qui ne se dément pas. C’est ce dont témoigne le succès de librairie des Mémoires de Natwar Singh, l’ancien ministre des Affaires étrangères, qui commença sa carrière de diplomate à Pékin. Curiosité aussi pour le Pakistan voisin et ses jeunes écrivain(e)s. Même s’il a pour héroïne une Japonaise traumatisée par le drame d’Hiroshima, le succès de Burnt Shadows, le dernier ouvrage de Kamila Shamsie – l’une des romancières emblématiques de la nouvelle vague littéraire pakistanaise –, est révélateur de cette tendance.
Malgré ses doutes, l’élite indienne n’en a pas moins résolument confiance en l’avenir. La croissance économique et ses figures emblématiques sont au cœur de nombreux succès de librairie récents, comme en témoigne ici la présence, en deuxième position du classement, de l’essai du fondateur d’Infosys, l’un des fleurons de la nouvelle économie indienne.

Chercheur au CNRS, spécialiste des conflits armés de l’Asie du Sud, Laurent Gayer vient de publier Asie du Sud. Fondamentalisme, séparatisme, maoïsme (Michalon, 2009).

Le sexe avant Masters

Au début des années 1950, William Masters, commençant ses recherches en sexologie, tenta de se procurer l’unique ouvrage que recélait la bibliothèque de l’université de Washington sur la physiologie sexuelle humaine. Refus : l’accès à l’ouvrage était réservé aux professeurs en titre, alors qu’il était seulement professeur associé. On trouve cette anecdote dans Thomas Maier, Masters of Sex (« Les maîtres du sexe »), Basic Books, 2009 (lire aussi le Périscope à ce sujet).

Argentine – Cortázar, l’Immortel

Dans une salle de concert parisienne, le célèbre violoniste américain Ruggiero Ricci entame l’un des Caprices pour violon de Paganini. Emporté par le rythme, le rutilant instrument à cordes se fait « oiseau de feu, fusée sidérale » entraînant la salle dans une « kermesse folle furieuse ». Jusqu’à ce qu’une corde casse, saute, et qu’avec elle surgisse le fantastique. Ainsi débute le « Manuscrit trouvé près d’une main », un conte écrit en 1955 par Julio Cortázar, où la ribambelle des métaphores semble le disputer à Paganini en virtuosité. C’est l’un des nombreux textes du géant des lettres argentines, décédé à Paris en 1984, aujourd’hui publiés dans un recueil d’inédits miraculeusement ressuscités par la femme du poète, Aurora Bernárdez. Papeles inesperados est en tête des ventes de livres en Argentine depuis sa sortie en mai dernier. La figure tutélaire de la littérature nationale y est en effet vénérée et exerce encore son influence sur de nombreux écrivains hispanophones contemporains. « Avant Cortázar, la littérature en espagnol ne connaissait pas cet amalgame prodigieux de rigueur formelle et de grâce surréelle, de réalité et de fantaisie, explique l’universitaire Graciela Speranza. Cette habileté à conjuguer la passion intellectuelle et l’expérience ordinaire, l’audace formelle et la fluidité narrative, qu’on célèbre aujourd’hui chez l’auteur chilien Roberto Bolaño, trouve son fondement dans l’œuvre de Cortázar. » Et si ces « papiers inespérés » condensent en 600 pages l’essence du monde de l’écrivain, la lecture des pépites qui s’y trouvent suscite une question lancinante, obsédante, consubstantielle à toute édition posthume : « Pourquoi donc Cortázar n’avait-il pas jugé bon de les publier ? »

Papeles inesperados (« Papiers inespérés »), par Julio Cortázar, Alfaguara, 2009. Non traduit en français.

Le mot du mois

« You kiss by the book »    Shakespeare

Shakespeare, Roméo et Juliette, acte I, scène 5. Dans la scène où ils échangent leurs premiers baisers, Juliette dit à Roméo cette phrase littéralement intraduisible. Dans les traductions françaises, on trouve : « Vous avez l’art des baisers » ou « Vous embrassez selon les plus belles manières ». On pourrait traduire : « Vous embrassez divinement », le mot « book » contenant peut-être une référence implicite à la Bible. Certains exégètes anglais pensent que le texte de Shakespeare introduit une ambiguïté supplémentaire, « You kiss by the book » pouvant vouloir dire aussi bien : « Vous embrassez en maître » que « Vous embrassez comme un écolier ». Juliette manierait une gentille ironie : Roméo aurait peut-être encore du chemin à faire ! La meilleure traduction est probablement : « Vous embrassez dans les règles », l’humour de la formule s’accordant bien avec les échanges spirituels qui précèdent.

Koweït – Le poids du silence

La dénonciation des crimes d’honneur est enfin devenue une cause en vogue dans le monde arabe. « C’est le deuxième roman que je lis cette année dont l’intrigue tourne autour de cette question », souligne ainsi Bassima al-Anzi dans le quotidien koweïtien al-Rai à propos de Samt Yatamadad, le dernier roman de Suleiman el-Chatti, l’un des meilleurs romanciers du pays. À travers le drame d’une famille et l’accablement d’une mère dont les deux jeunes fils ont tué leur sœur parce qu’elle aurait fauté, l’auteur parcourt l’histoire politique, économique et sociale de son pays entre 1948 et 1986. « Les étapes de la vie du héros, Saleh, se développent parallèlement à celles de sa ville, Koweït City, qu’il retrouve transformée chaque fois qu’il y retourne. Mais l’évolution de la société, telle qu’on la voit à travers les différents personnages, ne suit pas le rythme de la ville qui se modernise à toute allure », écrit Mona el-Chafei du quotidien al-Qabas. Un roman dont le succès au Koweït s’explique, selon la critique, tant par la force du sujet abordé que par la langue qui est la sienne, « plus brodée qu’écrite ».

Samt Yatamadad (« Un silence qui se prolonge »), par Suleiman el-Chatti, Arab Institute for Research and Publishing, 2009. Non traduit en français.

Turquie – La littérature au risque de Dieu

Le procès intenté à l’écrivain franco-turc Nedim Gürsel à propos de son dernier roman, Allah’in Kizlari (Les Filles d’Allah), s’est clos fin juin à Istanbul. Lors de la parution déjà, en mars 2008, un citoyen turc avait porté plainte contre l’auteur pour atteinte à la religion. L’accusation avait été rejetée. Un an plus tard, c’est le procureur général d’Istanbul qui montait au créneau, accusant Gürsel d’« offense au sentiment religieux », selon l’article 216 du code pénal turc.

Les Filles d’Allah, dont l’histoire se situe au VIIe siècle, croise les souvenirs d’enfance de Gürsel, fasciné par son grand-père, homme très pieux, et la biographie romancée de Mahomet. Croyance et violence dans l’islam y sont dépeintes à partir d’éléments du Coran et de la vie du Prophète. Dans une lettre ouverte au Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, publiée en avril dernier dans le quotidien de centre droit Milliyet, Gürsel critiquait son procès comme une atteinte à la liberté d’expression : « Mon délit est d’avoir parlé d’une manière allégorique et imaginaire de la naissance de l’islam […] en m’accordant la liberté d’interroger toute forme de croyance religieuse. »

Car l’écrivain n’en est pas à ses premiers démêlés avec la justice de son pays. En 1981, au lendemain du coup d’État militaire, il publie son premier récit, Un long été à Istanbul, et est poursuivi pour diffamation envers l’armée. En 1983, son roman La Première Femme est retiré de la vente pour avoir offensé la morale publique. C’est alors que l’écrivain choisit l’exil, à Paris, où il enseigne la littérature.

Mais si la poursuite des « mauvais croyants » est devenue un thème porteur dans une république laïque gouvernée par les islamo-conservateurs de l’AKP, le cas de Nedim Gürsel a beaucoup divisé la presse nationale. Dans le quotidien de tendance islamiste dite « modérée », un journaliste signant sous le pseudonyme de « Kursunkalem » apportait lui aussi son soutien au romancier, tout en critiquant la valeur littéraire de l’ouvrage : « Oui, je soutiens Nedim Gürsel jusqu’au bout, il ne doit pas être jugé. Le thème d’un roman ne doit jamais être l’affaire de la justice. Mais que l’on porte aux nues ce romancier avec des compliments immérités, c’est affligeant. »

Gürsel a finalement été acquitté. Mais, peu avant la fin du procès, la journaliste Nicole Pope écrivait dans le quotidien anglophone libéral Today’s Zaman : « Peu importe l’issue de l’affaire, le mal a été fait : le procès a mis une fois de plus en lumière les limites de la liberté d’expression en Turquie. »