L’islamisme selon Nolte

Mohammed Amin al-Husseini, mufti de Jérusalem, fut pour Hitler un allié fort loyal pendant la guerre. Il espérait qu’une victoire allemande sur l’Angleterre rendrait leur liberté aux Arabes de Palestine, alors sous mandat britannique, et servirait leur lutte contre l’installation des Juifs en Terre sainte. À partir de 1941, Husseini bénéficia d’un bureau à Berlin, octroyé par les Allemands, y relaya la propagande nationale-socialiste en arabe, contribua à la création d’une division SS musulmane et collabora étroitement avec Himmler, le chef des SS (1). Le 28 novembre 1941, Adolf Hitler reçut le mufti qui l’assura de son dévouement dans le « combat sans merci contre les Juifs ». Ce mufti tient une place essentielle dans le dernier livre d’Ernst Nolte qui traite de l’« islamisme », envisagé comme le « troisième mouvement de résistance », après le fascisme et le communisme (2).

 

Réaction conservatrice

Nolte, qui a consacré sa vie à l’analyse du national-socialisme et du communisme, semble fasciné par l’essor mondial de l’islam politique au cours des dernières années. L’auteur voit dans cette idéologie communautaire à fondement religieux un avatar de la réaction conservatrice contre la modernité. Nolte, aujourd’hui âgé de 86 ans, se décrit volontiers comme un « penseur de l’Histoire ». Cet ouvrage consacré à l’islamisme est un livre important par son volume et ses ambitions ; selon lui, l’aboutissement de l’œuvre de toute une vie. Dans sa postface, il s’excuse presque de s’aventurer hors de sa spécialité. Il dit ne pas être expert de l’islam et affirme que son arabe lui permettrait à peine de déchiffrer quelques phrases simples. Nolte aurait pu se dispenser d’une telle coquetterie ; pour deux raisons. D’abord, cet ouvrage est le résultat d’un travail de longue haleine. L’auteur, qui s’est manifestement documenté pendant des années, brosse un tableau complet et exact des processus et des événements qui ont transformé une révolte du tiers-monde en conflit politique mondial. Wahhabites, Frères musulmans, révolutionnaires chiites iraniens, moudjahidines afghans, al-Qaïda et talibans peuplent cet ouvrage dont les spéculations philosophico-historiques mettent mal à l’aise (3). En vérité, on s’en rend vite compte, tous ces mouvements importent peu.

Le dessein de Nolte affleure quand il qualifie le mufti de « précurseur courageux du combat palestinien », dont il ne faut pas « amoindrir le mérite ». L’homme qui appela en 1942 à Berlin au « djihad contre les Juifs » (au cri de : « Tuez-les tous ! »), l’ardent antisémite, partisan de la « solution finale », serait pour Nolte un homme méritant ? Parvenu tant bien que mal à ce stade de la lecture, on ne s’étonne même plus des louanges adressées au mufti nazi, tant s’accumulent les propos navrants. Un exemple parmi d’autres, au sujet de lord Balfour, qui avait cherché à créer un « foyer national juif » en Palestine, encore sous mandat britannique : « Ce projet rappelle la conception béate de Theodor Herzl selon laquelle la race juive serait plus douée que les autres ; il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas reconnaître qu’en dépit de différences notoires un tel projet peut s’apparenter à celui d’Hitler, lorsqu’il souhaitait conquérir de nouveaux espaces pour les Allemands, esprits novateurs et doués, au cœur d’un monde slave arriéré et fruste. » En d’autres termes : Herzl et Hitler, même combat (4) ?

Ainsi Nolte voit-il l’Histoire. Il s’appuie sur de nombreux propos, y compris ceux des Juifs ultra-orthodoxes [antisionnistes] du Neturai Karta, pour établir un parallèle entre le sionisme et l’idéologie nationale-socialiste de l’« espace vital » ou faire passer Israël pour un « État fasciste ». Et il finit par s’interroger, en conclusion : « Comment nier l’existence, depuis plusieurs décennies, d’un “antisémitisme” que l’on peut non seulement comprendre, mais aussi foncièrement justifier, l’“antisémitisme” des Arabes sémites, violemment chassés de Palestine… ? » Allons plus loin : Nolte ne légitime pas seulement la résistance palestinienne à l’expulsion et à l’occupation. Il lui importe surtout de défendre l’antisémitisme arabe, cultivé par les franges extrémistes des mouvements islamistes. Pourquoi ? Tout simplement parce que Nolte cherche à présenter cet antisémitisme comme une conséquence logique de la fondation d’Israël, afin que l’antisémitisme national-socialiste apparaisse sous un jour plus favorable – dégagé de son caractère exceptionnel. Il finit par exprimer ouvertement son intention : pour lui, il ne fait « aucun doute que cet “antisémitisme” partagé par plusieurs millions de Sémites avait un “noyau rationnel” compréhensible. Dès lors, il est plausible que l’antijudaïsme national-socialiste ait aussi pu avoir un noyau compréhensible. »

 

Agresseurs = victimes

Manifestement, ici, il ne s’agit pas uniquement de « comprendre ». Pour Nolte, il est honteux de s’acharner sur le « monstre mort », qu’il surnomme aussi le « lion » – Adolf Hitler. Et Nolte de soutenir que « cet homme, tout comme son ennemi Lénine, critiquait une certaine réalité occidentale, une critique toujours d’actualité, entre autres à travers l’islamisme et la polémique qu’il suscite ». Avec al-Husseini, Khomeiny et Ben Laden, Ernst Nolte tente d’une certaine manière de rallumer la querelle des historiens, dont il fut jadis l’initiateur, en interprétant l’« assassinat pour raison de race » perpétré par Hitler comme une réponse à l’« assassinat pour raison de classe » perpétré par les bolcheviks (et donc les Juifs), et l’antisémitisme national-socialiste comme une idéologie défensive, au « noyau rationnel ».

En décrivant l’émergence sur la scène mondiale d’une nouvelle forme d’« agressivité de défense », il voit la confirmation de son vieux schéma : l’islamisme serait une idéologie musulmane défensive face à un Israël colonial et impérialiste, « avant-poste de l’Occident » dans le monde arabe. Cette logique biaisée banalise l’antisémitisme national-socialiste, puisqu’elle le rapproche d’un « troisième mouvement de résistance » qui s’inscrit dans sa continuité : le « Real-antisémitisme » des islamistes combattant la modernité et l’Occident, en particulier l’État juif, son « avant-poste ». À la fin de l’ouvrage, Nolte va jusqu’à spéculer sur une future « solution finale » au Proche-Orient. Cette hypothèse lui paraît vraisemblable du fait qu’Israël, « aux abois », pourrait un jour se voir contraint de passer à l’action contre l’ennemi arabe. Une spéculation qui relève du fantasme : si les Juifs en étaient réduits à de telles extrémités, peut-être en serions-nous enfin quittes ?

Nolte, une fois de plus, ne peut s’empêcher de contester la scandaleuse singularité du crime allemand. Son livre suit une logique rêvée où tous les agresseurs seraient aussi des victimes : les nazis ripostent aux bolcheviks juifs, les islamistes réagissent aux sionistes juifs en devenant des « Real-antisémites » et enfin les Juifs deviennent « fascistes » face à la menace des islamistes. Sionisme et idéologie de l’espace vital, islamisme et national-socialisme, bolchevisme juif et oumma islamiste des croyants, tout se confond. Seul fil rouge, tout au long de l’Histoire, l’éternel combat défensif contre le Juif, que l’on tente d’appréhender et justifier de manière « rationnelle ». Le comble de l’absurde est atteint quand Nolte prend ses désirs pour des réalités et cherche à faire passer ses divagations philosophico-historiques pour une contribution « à la lucidité de la science et à sa pluralité ».

Est-il vraiment utile d’opposer des arguments à un tel livre et de préciser que l’islamisme n’est en aucun cas directement imputable au sionisme ou à la naissance d’Israël, mais le fruit d’une autocritique des Arabes ? Que l’antisémitisme islamique traditionnel a importé d’Europe la théorie visant à l’extermination des Juifs ? Que, pour Oussama Ben Laden, la Palestine et Israël sont des préoccupations secondaires – loin derrière la « libération des Lieux saints » ou l’instauration d’un nouveau califat ? Que l’islamisme des talibans, celui des terroristes pakistanais au Cachemire, ou du Parti de la félicité en Turquie n’ont rien de commun avec les idées de Theodor Herzl et Chaïm Weizmann ? Non, il serait vain d’argumenter, puisque l’islamisme n’est ici qu’un prétexte. Il est facile de comprendre pourquoi Ernst Nolte a écrit un tel ouvrage. Nul besoin d’arracher le masque. L’auteur le tombe de lui-même.

 

Ce texte est paru le 16 avril 2009, dans l’hebdomadaire Die Zeit. Il a été traduit par Myriam Gallot.

Portugal – Ténèbres angolaises

Pepetela, 68 ans, ancien commandant du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), est l’un des plus grands écrivains angolais, « véritable autorité morale de l’ancien empire lusitanien », note le Jornal de Letras de Lisbonne. Son dernier roman, numéro un des ventes au Portugal, plonge au cœur de la réalité sociale et politique de l’Angola.

Pepetela, O planalto e a estepe (« Le plateau et la steppe »), Dom Quixote, 2009. Non traduit en français.

Paris, les artistes et le taux de change

Rendant compte dans la New York Review of Books de la publication (en anglais) du premier tome de la correspondance de Samuel Beckett (Books, n° 5 p. 63), l’écrivain J. M. Coetzee fait une curieuse remarque. « Les artistes au pied léger, comme Beckett, gardaient un œil sur le taux de change. Le franc bon marché avait fait de la France, au lendemain de la Première Guerre mondiale, une destination attrayante. Un afflux d’artistes étrangers, y compris d’Américains vivant de règlements en dollars, fit du Paris des années 1920 la capitale du modernisme international. Quand le franc grimpa au début des années 1930, les artistes de passage s’enfuirent, ne laissant sur place que les exilés endurcis, comme James Joyce. » Pour Coetzee, « ce n’est pas une coïncidence si en 1937, après une nouvelle dévaluation du franc, Beckett se trouva en position de quitter l’Irlande et de retourner à Paris ». Il s’y installait pour la troisième fois, pour y rester. Ce qui le détermina à adopter définitivement Paris, selon Coetzee, n’est cependant pas le taux de change, mais le fait qu’il ait été, quelques mois plus tard, poignardé dans la rue par un inconnu avec lequel il s’était bagarré. Hospitalisé, Beckett se trouva entouré de toutes sortes d’attentions, notamment de la part des Joyce, et reçut la visite inattendue d’une Française qu’il avait rencontrée quelques années plus tôt, Suzanne Deschevaux-Dumesnil, qui devint sa compagne puis son épouse.

The Letters of Samuel Beckett, volume 1, 1929-1940, Cambridge University Press, 2009. Non traduit en français.

Le dernier eunuque de Chine

« Je suis né dans le comté de Jinghai, près de Tanjin, le onzième mois de la vingtième année du règne de l’empereur Guangxu (1). Castré à l’âge de 8 ans, je suis arrivé à Pékin à 15 ans, rêvant de richesses et d’honneurs. » Ainsi débute le recueil des confessions de Sun Yaoting, le dernier eunuque ayant servi à la cour impériale de Chine. Témoin et victime d’une histoire tragique et tumultueuse, Sun Yaoting fut serviteur à la Cité interdite sous le règne de Pu Yi, le dernier empereur (2). Sun Yaoting s’est confié à l’écrivain Jia Yinghua dans les années 1990 et mourut en décembre 1996, à l’âge de 94 ans.

Dans l’environnement misérable des campagnes chinoises, la castration des petits garçons était souvent l’unique espoir d’une vie meilleure. Une chance de fuir la famine en servant à la cour. C’est de ses propres mains que le père de Sun opéra son fils, à l’aide d’un rasoir, sur un petit lit, dans une masure de terre battue. Un piment rouge en guise d’anesthésiant, un bout de papier imbibé d’huile pour tout bandage et une plume d’oie enfilée dans l’urètre pour éviter qu’il ne se bouche pendant la cicatrisation. L’enfant resta sans connaissance pendant trois jours. La douleur le cloua au lit deux mois. À peine sorti de convalescence, il subit un terrible revers – le premier d’une longue série. La révolution républicaine était en train de renverser la dynastie Qing, au pouvoir depuis le XVIIe siècle, compromettant ainsi l’avenir de Sun, auquel la mutilation devait ouvrir les portes de la Cité interdite. Mais la cour de Pu Yi resta en place et vécut au rythme de rites factices et surréels respectant une mise en scène ancestrale. Dans la Chine décadente et chaotique de l’époque, les forces en lutte pour le pouvoir avaient tout intérêt à conserver l’empereur fantoche.

Les écrits de Confucius font remonter à trois mille ans la tradition des hommes castrés au service des empereurs. Mais cette pratique s’est surtout répandue sous le règne des Ming, à la fin du XVIe siècle. Les eunuques étaient recrutés en masse pour servir de barrière humaine entre le Fils du Ciel et le monde réel. Rendus physiquement incapables de féconder les concubines, ils étaient les seuls hommes autorisés à demeurer auprès de l’empereur après le coucher du soleil ; même ses fils devaient quitter la cour. Le confinement du souverain dans la Cité interdite, explique le sinologue Jonathan Spence, faisait aussi d’eux « des intermédiaires indispensables entre le monde bureaucratique extérieur et le monde impérial intérieur. […] Pour attirer l’attention de l’empereur, les hauts responsables devaient convaincre un eunuque influent de lui transmettre leurs messages (3) ». Courtisés et soudoyés par les fonctionnaires, les eunuques les plus rusés devinrent ainsi des éminences grises, des chefs de faction, de fins spécialistes des intrigues de cour. On compte parmi eux quelques grands talents : savants, hommes d’État, chefs militaires. Comme Cai Lun, l’inventeur du papier en l’an 105, ou l’amiral Zheng He, qui présida aux grandes expéditions d’exploration de tout l’océan Indien au début du XVe siècle.

 

La sulfureuse sexualité des eunuques

Quand Sun Yaoting arrive à la cour, l’Empire céleste n’est plus que l’ombre de lui-même. Mais les eunuques y jouent toujours un rôle essentiel. Les confessions de Sun donnent une idée très précise de la sexualité des eunuques. Sexualité qui stimula l’imagination des Chinois pendant des siècles. Il existe toute une littérature érotique sur la manière dont les concubines parvenaient à trahir l’empereur grâce à la complicité des eunuques, trouvant parfois grâce à eux le moyen de satisfaire quelque plaisir non conventionnel. « À la fin de la dynastie Qing, raconte Sun, les eunuques nouaient des relations amoureuses avec les femmes du palais, les servantes comme les courtisanes. Un eunuque renommé pouvait se marier et entretenir plusieurs épouses. La castration n’a jamais éteint nos désirs. Quelques eunuques riches et puissants furent des maris sadiques. J’ai le souvenir de jeunes femmes dénudées, brûlées à la cigarette, humiliées et leurs parties intimes torturées. À Pékin, un proverbe disait : “Épouse un eunuque si tu veux endurer les plus atroces souffrances au monde.” » Témoin direct, par ailleurs, de la dépravation des derniers souverains de la dynastie Qing, Sun relate le rapport malsain qu’entretenait Pu Yi, lui-même friand de jeunes eunuques, avec son épouse Wan Rong, opiomane et enceinte de ses amants.

En 1924, Pu Yi fut chassé de la Cité interdite. Sun le suivit en Mandchourie, pour un exil doré sous domination japonaise (4). Mais il avait plus de flair politique que ses maîtres. Pendant la guerre civile, il se mit au service de l’armée maoïste. Il était à Pékin en 1949, au moment de la proclamation de la République populaire. Malgré son habileté, la Révolution culturelle ne l’épargna pas. Les rares eunuques encore en vie étaient alors montrés du doigt, perçus comme d’abjects survivants du passé impérial. Beaucoup se suicidaient en se noyant dans les douves de la Cité interdite ou dans le lac du Palais d’hiver. Jugé en public puis déporté, Sun fut condamné aux travaux forcés. Il dut cultiver la terre, un écriteau barré du mot « traître » autour du cou.

Mais la plus terrible offense lui fut infligée par ses propres parents. Craignant les représailles, ceux-ci jetèrent son trésor le plus précieux : l’urne dans laquelle étaient conservées ses parties génitales. « Je ne l’ai vu pleurer que deux fois, raconte Jia. Quand il m’a raconté sa castration et quand il a évoqué la perte de son trésor. La croyance dit qu’un eunuque doit être enterré avec ses organes pour pouvoir renaître en homme accompli. » La tombe de Sun, dans un bois perdu de la périphérie ouest de Pékin, est à peine visible aujourd’hui. « Le gouvernement, observe l’historien Cui Weixing, n’apprécie guère que soient connues de telles vicissitudes. Probablement parce que l’histoire des eunuques s’inscrit dans une longue tradition chinoise qui a vu les gens du peuple endurer toutes sortes de souffrances au nom des caprices d’une autorité centrale toute-puissante. Et cette pratique n’est pas révolue. »

 

Ce texte est paru dans La Repubblica le 24 mars 2009. Il a été traduit par Lucie Geoffroy.

Staline en gloire

« Staline. L’homme par lequel se dévoile un nouveau monde », en russe, signé Henri Barbusse. Le célèbre auteur du Feu, roman paru en 1916 dénonçant les horreurs de la Grande Guerre, s’était converti au communisme. Il s’est rendu plusieurs fois à Moscou à partir de 1927 et y mourut le 30 août 1935, peu après la publication par Flammarion de son hagiographie de Staline. Dans une biographie de Barbusse non moins hagiographique publiée en 1946 aux Éditions sociales, Jean Fréville, écrit : « Moscou lui fit des obsèques grandioses. Pendant trois jours, le prolétariat moscovite défila devant le catafalque exposé dans la vaste salle du Conservatoire. Sa dépouille mortelle fut amenée à Paris et le samedi 7 septembre, à son tour, le prolétariat parisien honorait, par d’inoubliables funérailles, le grand révolutionnaire et le grand écrivain qui s’était voué à sa cause. » Prestement traduit en russe, le livre enchanta Staline, dont l’exemplaire particulier, annoté de sa main, a été mis aux enchères à Londres ce printemps chez Sotheby’s. Le « petit père des peuples » y avait souligné certaines phrases, dont celles-ci : « Staline a écrit de nombreux livres merveilleux. Plusieurs sont des exemples classiques de la littérature marxiste » et « Telle est la personne qui se soucie de tous et de tout ». Le livre n’a pas trouvé d’acquéreur. Le titre français est un peu moins bon que le titre russe : Staline, Un monde nouveau vu à travers un homme. Il a été republié récemment chez L’Harmattan (2006).

« Écoute la rue, Marianne ! »

À première vue, la thèse de Robert Castel sur les banlieues donne l’impression de botter en touche, écrit Tania Martini dans le Tageszeitung. Le soulèvement des cités en 2005 vu comme partie d’un problème général, celui de la nouvelle pauvreté… En fait, le sociologue français analyse avec finesse comment se combinent les questions ethniques et les enjeux sociaux pour constituer ce qu’il nomme la « discrimination négative ». La désindustrialisation et la raréfaction des emplois peu qualifiés rendent la formation encore plus impérative tandis qu’il est plus difficile d’y accéder lorsqu’on est d’origine maghrébine ou subsaharienne. Les banlieues jouent, dans la société postindustrielle, le même rôle que le prolétariat dans la société industrielle ou le vagabondage dans la société préindustrielle : celui de classe dangereuse. Incarnation de l’insécurité, elle devient le lieu vers lequel la société évacue ses conflits internes. « Écoute la rue, Marianne ! », apostrophe Tania Martini qui adopte la conclusion de Robert Castel en faveur d’une vraie politique des quartiers et d’un effort de formation. « La banlieue n’est pas un ghetto mais un chantier. »

Robert Castel, Negative Diskriminierung. Jungendrevolten in den Pariser Banlieues, Hamburger Edition, 2009. Éd. fr : La Discrimination négative. Citoyens ou indigènes ?, Seuil, coll. « La République des idées », 2007.

La véritable menace nucléaire

Lors des primaires du New Hampshire [en janvier 2008], le débat entre les candidats démocrates à l’investiture s’est ouvert avec une question sur le terrorisme nucléaire (1). Charles Gibson, le journaliste d’ABC News qui la posait, y voyait « la menace la plus grave pesant sur les États-Unis ». Il avait raison. Et, comme certains candidats l’ont fait remarquer, cette menace s’est accentuée sous l’administration Bush, qui a vu prospérer les groupes terroristes et dépérir les politiques de sécurisation des matériaux nucléaires sensibles. La discussion qui a suivi confirmait à la fois l’effondrement de la stratégie de sécurité de George Bush et la nécessité de concevoir des visions alternatives claires.

Rendue publique par le discours sur l’« axe du Mal » de 2002, la doctrine Bush considérait la collusion de régimes hostiles, de groupes terroristes et d’armes nucléaires comme le risque numéro un pour les États-Unis. La guerre préventive était l’une des solutions. L’invasion de l’Irak inaugura cette stratégie radicale ; elle devait n’être que le premier d’une série de changements de régime au Moyen-Orient, la Syrie et l’Iran suivant sur la liste.

 

Pour une nouvelle politique iranienne

Le désastre irakien a depuis montré à quel point cette doctrine faisait erreur. Ses carences les plus profondes ont été notamment révélées par la publication en 2007 du rapport d’évaluation des services de renseignement sur l’Iran – le National Intelligence Estimate (NIE) – ainsi que par l’assassinat de Benazir Bhutto et l’aggravation de la crise pakistanaise (2). Exprimant l’opinion unanime des seize agences de renseignement américaines, le NIE estimait que l’Iran avait cessé de travailler à la mise au point d’une arme atomique en 2003 : « La décision de Téhéran d’interrompre son programme nucléaire incite à penser que le pays n’est pas aussi déterminé à se doter de la bombe que nous le croyions depuis 2005. »

Mais c’est à propos du régime que les conclusions du rapport furent les plus révélatrices. « Les décisions de Téhéran obéissent davantage à une analyse coût-bénéfice qu’à une course à la bombe, quel qu’en soit le prix politique, économique ou militaire. » Et le rapport de dessiner les contours d’une nouvelle politique envers l’Iran : « En joignant la menace de renforcer les contrôles et les pressions internationales à la perspective offerte à l’Iran d’atteindre par d’autres moyens ses objectifs en matière de sécurité, de prestige et d’influence régionale, nous pourrions convaincre Téhéran d’interrompre durablement son programme nucléaire. » Au moins provisoirement, l’hypothèse d’une intervention militaire contre l’Iran était fragilisée.

 

Hauts risques d’accident

Pendant ce temps, la montée de la violence au Pakistan disait l’ampleur de l’échec de la doctrine Bush, mettant crûment en relief les menaces réelles et imminentes que la situation du pays fait peser sur la sécurité des États-Unis. Il est généralement admis qu’Oussama Ben Laden se cache au Pakistan, pays doté d’un important arsenal nucléaire, où les islamistes exercent une forte influence sur l’armée et les services de renseignement, et gouverné par une dictature militaire chancelante (3). Qui plus est, les États-Unis sont aujourd’hui confrontés : à une Corée du Nord disposant de l’arme atomique ; à la perspective d’un Moyen-Orient comptant plusieurs puissances nucléaires, dont l’Égypte, la Turquie et l’Arabie Saoudite ; au risque croissant de voir les armes de certains pays tomber aux mains de groupes terroristes, au moment même où les programmes américains de sécurisation des stocks de matière fissile sont négligés ; à une recrudescence du nucléaire civil dans plusieurs États susceptibles d’accéder dès lors au nucléaire militaire ; et à la possibilité de voir certaines failles des systèmes de commandement des États-Unis ou d’autres pays entraîner un usage accidentel ou clandestin des armes nucléaires – un risque que nous rappelait en août 2007 le survol non autorisé du territoire américain par un B-52 armé de six missiles à têtes nucléaires (4).

Pour comprendre les causes profondes de ce fiasco stratégique, nul meilleur guide que Richard Rhodes, l’auteur de The Making of the Atomic Bomb (1986) [« La fabrication de la bombe atomique »] et de Dark Sun. The Making of the Hydrogen Bomb (1995) [« Soleil noir. La mise au point de la bombe H »]. Remarquable, son dernier livre s’intitule Arsenals of Folly. The Making of the Nuclear Arms Race [« Arsenaux de folie. La fabrique de la course aux armements nucléaires »]. Ensemble, ces trois ouvrages nous en disent long sur la manière dont nous sommes passés des découvertes atomiques des années 1930 à la situation irrationnelle des années 1980, quand les États-Unis et l’URSS détenaient quelque 65 000 armes nucléaires. Même si les arsenaux de la planète ont depuis été ramenés à environ 26 000 bombes, les États-Unis et la Russie se taillent toujours la part du lion, les sept autres puissances atomiques se partageant un millier de têtes nucléaires.

Arsenals of Folly décortique la course aux armements de la guerre froide non pas tant en racontant la négociation des traités qu’en étudiant la psychologie, la science et la politique de l’époque. L’apport le plus précieux de Rhodes tient sans doute à sa description méticuleuse de la façon dont les responsables américains ont souvent et délibérément gonflé les menaces. Une stratégie inaugurée dès la remise du rapport dit NSC-68 au président Truman en 1950, document qui exagérait manifestement les capacités militaires soviétiques. Comme l’ont attesté récemment les analyses trompeuses sur l’Irak, puis l’Iran, cette habitude de grossir le péril n’a pas cessé.

 

La manipulation de la peur

Les menaces bien réelles auxquelles l’Amérique fait aujourd’hui face n’ont pourtant nul besoin d’être enjolivées. Mais, comme le montre Rhodes, les hommes politiques ont souvent surestimé les risques par pur intérêt. « La peur est une chose très dangereuse », déclarait le Premier ministre britannique Stanley Baldwin au lendemain de la Première Guerre mondiale. « Certes, elle peut dissuader l’opinion publique d’entrer en guerre ; mais elle risque plus vraisemblablement de l’inciter à s’armer… »

Manipuler la peur pour promouvoir des programmes que les Américains n’approuveraient pas en d’autres circonstances ne relève donc pas de la simple différence de vues sur l’ampleur des risques. Rhodes montre comment Paul Nitze, le principal auteur du rapport remis à Truman en 1950, a sciemment exagéré les capacités nucléaires soviétiques et minimisé celles des États-Unis pour « matraquer le cerveau collectif du pouvoir » – comme l’a reconnu bien plus tard le supérieur hiérarchique de Nitze, le secrétaire d’État Dean Acheson. Alors que l’Union soviétique avait perdu 25 millions de citoyens et la moitié de son industrie pendant la Seconde Guerre mondiale, Nitze peignait le pays sous les traits d’un ennemi fanatique sur le point de menacer l’Amérique avec 200 têtes nucléaires. Les 1 400 bombes américaines d’alors, prétendait-il, ne suffiraient pas à parer cette menace. Il est vrai que l’actualité internationale, notamment la guerre de Corée, semblait corroborer cette sombre vision. Dans la foulée, Truman multiplia par quatre le budget de la défense et lança un programme stratégique qui allait porter l’arsenal nucléaire américain à 20 000 bombes en 1960 et 32 000 en 1966.

Les menaces existaient, certes, mais l’escalade agressive des États-Unis a créé de nouveaux risques sans réduire le moins du monde le problème soviétique. Mais quand Richard Nixon engagea sa politique de détente [au tournant des années 1970], Nitze forma avec Albert Wohlstetter de l’université de Chicago, le Committee to Maintain a Prudent Defense Policy [« Comité pour le maintien d’une politique de défense prudente »]. Ce fut le premier d’un éventail d’organismes privés qui recrutèrent des jeunes diplômés, dont [les futurs néoconservateurs] Paul Wolfowitz et Richard Perle, dans l’intention affichée de briser net tout projet de réduction de l’arsenal nucléaire américain. « Ce faisant, écrit Rhodes, Nitze a lâché une équipe d’apprentis sorciers qui ont laissé une traînée de décombres jusque dans ce siècle. »

 

L’alarmisme pour tactique

En 1976, George Bush père, alors directeur de la CIA, mettait sur pied une « Team B », équipe d’analystes privés triés sur le volet par le groupe de Nitze. Sous la houlette du professeur Richard Pipes de Harvard, l’équipe publiait dès décembre de la même année un tableau outrancier d’un empire soviétique résolu à dominer le monde. Le président Jimmy Carter, fraîchement élu, eut beau rejeter le rapport et dissoudre le groupe, la Team B poursuivit ses activités sous l’avatar du Committee on the Present Danger [« Comité sur le danger actuel »], célèbre pour avoir popularisé l’idée que l’arsenal nucléaire américain souffrait d’une « fenêtre de vulnérabilité », l’URSS pouvant l’anéantir en une seule frappe. En vérité, les Soviétiques en eussent été bien incapables, puisque les sous-marins et l’aviation des États-Unis auraient échappé en tout état de cause à une attaque terrestre. L’historienne Anne Cahn a démonté chacune des thèses de ce rapport (5). Il n’empêche : les postulats de la Team B ont contribué à donner de Jimmy Carter l’image d’un président faible et pusillanime face à la menace soviétique, favorisant la victoire électorale de Reagan en 1980 et la course aux armements qui s’est ensuivie.

Depuis, la stratégie de la Team B a fait des émules. En 1998, le Congrès à majorité républicaine créait une commission chargée d’évaluer la menace balistique, sous la présidence de Donald Rumsfeld. Adoptant systématiquement les hypothèses du pire, la commission Rumsfeld sonna le tocsin : d’ici cinq ans, le territoire américain serait à portée des missiles iraniens et nord-coréens. Une analyse purement et simplement infondée. La Corée du Nord ne dispose pas encore, et ne disposera vraisemblablement pas avant longtemps, d’un missile nucléaire capable d’atteindre les États-Unis ; et l’Iran est encore plus loin du compte. En fait, le danger a plutôt diminué : moins de pays et moins de missiles menacent le pays aujourd’hui qu’hier. Le rapport n’en a pas moins réussi à convaincre le Congrès de faire passer le budget annuel de la défense antimissile de 3 milliards de dollars en 1998 à 11 milliards en 2007.

En 2000, la commission Rumsfeld sur les armes spatiales se fondait une fois de plus sur les postulats les plus alarmistes pour conclure que les États-Unis risquaient à tout moment de subir un « Pearl Harbor spatial ». Ce document est à l’origine de la stratégie américaine de déploiement de nouvelles armes – comme les intercepteurs en orbite capables de détruire les satellites et les missiles étrangers – pour assurer au pays une domination absolue de l’espace. Aucun pays ne menace pourtant de manière crédible l’immense système satellitaire américain

L’inclination à surestimer les menaces pour justifier des politiques militaires agressives a pris des proportions alarmantes sous la présidence de George W. Bush. Dès sa prise de fonctions en 2001, la nouvelle administration ne cachait pas son mépris des politiques nucléaires antérieures, républicaines et démocrates confondues. Le problème, affirmait-on, n’était pas de contrôler et d’éliminer les stocks d’armes, mais de s’occuper des États voyous cherchant à s’en doter. La solution ne consistait pas à négocier des accords, mais à renverser ces régimes par la force. En 2002, Rumsfeld et son équipe publiaient un rapport sur l’Irak. Ses élucubrations sur les ambitions nucléaire, biologique et chimique de Saddam Hussein contribuaient à précipiter le pays dans la guerre.

Comme au temps de la Team B, tout était faux. Saddam Hussein avait abandonné ses programmes nucléaire et chimique dès 1991 et son programme biologique dès 1994. Et le chef de l’Irak Survey Group, David Kay, affirmait en janvier 2004 que le régime était pris dans une spirale mortelle ; loin de se renforcer, il s’affaiblissait de jour en jour (6). Cette course à l’invasion a mené à l’un des pires déclins de sécurité, de puissance et de prestige de l’histoire du pays.

L’exagération des menaces, aussi pernicieuse soit-elle, est une tactique. La plus grande folie tient à la course aux armements qu’elle sert. « L’inflation de la menace, remarque Rhodes, était indispensable au maintien des budgets de la défense de la guerre froide… La peur faisait partie intégrante du programme, c’était la réaction psychologique au gonflement des risques, et elle assurait des voix aux élections. »

À ses yeux, la course aux armements n’était pas l’inévitable codicille de la rivalité américano-soviétique. Des hommes qui prétendaient agir par patriotisme ont gaspillé des milliards de dollars d’argent public, laissé passer la chance de parvenir à une sécurité nucléaire durable et affaibli la position de l’Amérique dans le monde. Les 5,5 billions de dollars consacrés aux armes nucléaires – « une somme suffisante pour acheter tout ce que l’on trouve aux États-Unis, sauf la Terre », remarquait [l’astronome] Carl Sagan – ont été soustraits aux besoins intérieurs. « Loin de nous avoir apporté la victoire dans la guerre froide, écrit Rhodes, la course aux armements nucléaires et la militarisation de l’économie américaine nous ont légué des villes délabrées, des ponts effondrés, des écoles défaillantes, une misère incrustée, une espérance de vie qui marque le pas, et un état de sécurité nationale menaçant et secret. »

 

L’impératif du désarmement

Rhodes est parfaitement conscient de la brutalité du régime soviétique, même sous Gorbatchev, mais l’utilisation des archives russes lui permet de montrer que l’homme de la Perestroïka proposait vraiment un changement fondamental ; Perle, Wolfowitz, Cheney et l’ancien secrétaire à la Défense Caspar Weinberger avaient tort de voir dans ses offres répétées de désarmement une pure manœuvre. Quant à ceux qui ont disqualifié les fréquentes déclarations de Reagan sur la nécessité de désarmer, ils se sont aussi trompés.

Dans son célèbre discours de 1983 sur la « guerre des étoiles », Reagan affirmait que son projet de système antimissile ouvrirait la voie à l’élimination définitive des armes elles-mêmes. C’était, écrit Rhodes, « un rêve, un fantasme, un pari malavisé sur la capacité de la technologie américaine à faire des miracles ». Mais le récit que fait l’auteur du sommet de Reykjavik en octobre 1986 montre que Reagan et Gorbatchev furent à deux doigts de parvenir à un accord sur l’élimination en dix ans des armes nucléaires. Les négociations ont achoppé sur le programme de « guerre des étoiles » : Gorbatchev insistait pour qu’il soit limité à la recherche fondamentale pendant ces dix années ; Reagan s’y refusait.

Le sommet se solda par un échec, mais Reagan et Gorbatchev ont persévéré, négociant les accords de réduction des armes stratégiques Start I et le traité INF d’interdiction des missiles à moyenne portée. Sans aller jusqu’à l’abolition des armes nucléaires, ces textes ont tout de même permis d’éliminer des milliers de missiles en Europe et de réduire de moitié les arsenaux stratégiques des deux superpuissances.

L’ouvrage de Jonathan Schell The Seventh Decade. The New Shape of Nuclear Danger [« La septième décennie. Les nouvelles formes du risque nucléaire »] commence là où s’arrête celui de Rhodes ; il pose la question essentielle : à quoi servent les armes nucléaires ? Inventées contre l’Allemagne, lâchées sur le Japon, déployées contre l’Union soviétique, elles ont perdu selon lui toute raison d’être depuis la fin de la guerre froide. Quel est donc le pays, quelle est donc la menace qui justifie aujourd’hui la possession de milliers de bombes, voire même d’une seule ? Après la guerre froide, écrit-il, « le nombre d’armes nucléaires a continué de diminuer, mais les principaux rouages de la machine de destruction mutuelle sont restés intacts. Nous avons oublié pourquoi les deux grands voulaient ces armes, et leurs arsenaux se sont retrouvés dans une sorte de zone grise politique. Dénuées des raisons d’être de la guerre froide sans en avoir encore reçu de nouvelles, ces armes ont semblé exister pour elles-mêmes, donnant l’impression que, dans l’ère nouvelle, on chercherait des missions pour les armes nucléaires, plutôt que l’inverse ».

Pourquoi ce dangereux système perdure-t-il ? Aux yeux de Schell, la principale responsabilité en incombe à l’administration Bush : « Il est difficile d’exagérer la distance qui sépare les politiques de Bush des politiques américaines de non-prolifération antérieures. Tous les présidents qui ont connu l’ère nucléaire avaient misé sur des moyens pacifiques pour lutter contre le phénomène. […] La guerre préventive avait bien été proposée, çà et là, par certains conseillers de la Maison-Blanche, mais cette option avait toujours été rejetée. […] Le président Bush a jeté aux orties la diplomatie et les traités aussi clairement qu’il a promu la force. Décision après décision, son administration a mis en pièces le réseau de traités de contrôle des armements patiemment construit au cours de quatre décennies. »

Comme Schell le montre de façon convaincante, les projets de l’administration Bush en matière de nouvelles armes nucléaires – notamment les bombes antibunkers – et de leurs nouveaux usages nous ont résolument fait basculer d’une logique de dissuasion à une logique d’utilisation. « Les armes nucléaires n’ont plus pour mission de neutraliser un adversaire à notre mesure, écrit Schell, mais de mener et gagner des guerres contre des pays qui ont peu ou pas de capacité de réplique. » Comme pour corroborer son analyse, quatre des candidats républicains à l’investiture présidentielle évoquaient l’emploi de l’arme atomique contre l’Iran lors d’un débat sur CNN, le 5 juin 2007.

 

Le Pakistan au cœur du marché noir de la bombe

L’échec de la politique américaine de non-prolifération n’est nulle part ailleurs plus tangible qu’au Pakistan. Même avant l’assassinat de Benazir Bhutto, les djihadistes multipliaient les attaques contre les bases militaires pakistanaises, dont plusieurs abritant des installations nucléaires.

Deux récents ouvrages apportent des informations essentielles à la compréhension des risques nucléaires incarnés par le Pakistan : America and the Islamic Bomb. The Deadly Compromise [« L’Amérique et la bombe islamique. Le compromis fatal »], de David Armstrong et Joseph Trento, et Deception. Pakistan, the United States, and the Secret Trade in Nuclear Weapons [« Marché de dupes. Le Pakistan, les États-Unis et le trafic d’armes nucléaires »], d’Adrian Levy et Catherine Scott-Clark. Tous deux donnent une image troublante du réseau de prolifération mis sur pied par le scientifique pakistanais A.Q. Khan, qui a présidé à la vente de technologie nucléaire à la Libye, à l’Iran et à la Corée du Nord, entre autres. Malgré les affirmations de Washington et d’Islamabad concernant l’arrêt de ses opérations, les deux ouvrages estiment que le réseau Khan est resté actif et s’accordent à dire que l’arsenal nucléaire pakistanais n’est pas sûr. « Le Pakistan continue de vendre sa technologie nucléaire, malgré les dénégations du président Musharraf, affirment Levy et Scott-Clark. En d’autres termes, ce commerce se fait soit avec la bénédiction secrète de Musharraf, soit à son insu, signifiant qu’il ne contrôle pas plus le programme nucléaire de son pays que les groupes de djihadistes des zones tribales et du Cachemire pakistanais, qui ont rallié al-Qaida. »

La responsabilité de cette situation potentiellement catastrophique n’incombe pas uniquement, loin s’en faut, à l’administration Bush. « Les responsables américains et tous les observateurs sont depuis des décennies au courant du trafic de technologie nucléaire auquel se livre le Pakistan, soulignent Armstrong et Trento. Mais les administrations successives ont fermé les yeux quand leur ancien allié a d’abord fabriqué puis vendu les éléments nécessaires à la fabrication d’armes de destruction massive. »

Parmi la cinquantaine de personnes identifiées comme les maillons clés du réseau, seule une poignée a été placée en détention ou inculpée, et les entreprises privées d’Asie, d’Afrique et d’Europe utilisées par Khan, et d’autres, pour produire du matériel nucléaire militaire sont toujours en activité. « Tout indique que la contrebande nucléaire pakistanaise continue », au moins pour permettre au Pakistan d’importer les éléments dont il a lui-même besoin. Les contrôles à l’exportation restent faibles, et aucune sanction n’a été adoptée à l’encontre du pays, alors même que le gouvernement continue d’interdire aux États-Unis et à l’Agence internationale de l’énergie atomique tout accès à Khan ou ses complices. Levy et Scott-Clark citent également un récent rapport des services de renseignement allemands, selon lequel le Pakistan « achète et vend encore régulièrement de la technologie nucléaire ». Les troubles que connaît actuellement le pays exacerbent la principale menace pesant sur la sécurité nationale américaine : la possibilité pour al-Qaida de dérober ou d’acheter une arme nucléaire, ou le matériau nécessaire à sa fabrication.

Mais le Pakistan a beau être aujourd’hui le problème le plus urgent, il n’est pas le seul. Cinquante pays détiennent des stocks de matière nucléaire susceptible d’être utilisée à des fins militaires, à commencer par des réserves d’uranium. S’ils s’assuraient l’expertise technique d’anciens scientifiques, russes ou pakistanais par exemple, des terroristes n’auraient besoin que de vingt-cinq à cinquante kilos d’uranium hautement enrichi pour fabriquer une bombe artisanale comparable à celle d’Hiroshima. Avec une moitié de l’uranium au bout d’un tube d’à peine deux mètres et la seconde moitié dans une « balle » propulsée par des explosifs conventionnels à l’autre bout, ils pourraient confectionner une bombe de cinq cents kilos, la transporter dans le coffre d’une voiture et la faire sauter à Times Square, tuant un million de New-Yorkais.

L’essentiel, pour l’éviter, n’est pas de renforcer les contrôles aux frontières (une bombe dans le port de New York ferait presque autant de victimes), mais d’empêcher al-Qaida ou une organisation comparable de se procurer de l’uranium hautement enrichi et toute technologie indispensable à la fabrication d’une bombe. Sur le principe, nous savons parfaitement comment faire. Des milliers de fonctionnaires américains et étrangers travaillent déjà à l’élimination ou à la sécurisation des installations nucléaires. Les États-Unis ont déjà assuré la sûreté de près de la moitié des stocks russes et déménagé tout matériau sensible des sites vulnérables du Kazakhstan, de Serbie, de République tchèque et d’une demi-douzaine d’autres pays. Voilà pourquoi le terrorisme nucléaire est pour Graham Allison, spécialiste de la prolifération à Harvard, l’« ultime catastrophe évitable (7) » ; à condition de tripler le budget de 1 milliard de dollars par an (l’équivalent de ce que nous dépensons en Irak en deux jours et demi) alloué à ces programmes. Plus encore, nous avons besoin d’un président qui fasse du contrôle du matériau et de l’armement nucléaires une priorité absolue.

 

Éviter la catastrophe

Barack Obama a promis de mener une campagne mondiale visant non seulement à réduire mais à éliminer les armes atomiques, et il s’est doté pour cela d’un plan d’action très élaboré, annoncé en octobre 2007. Les États-Unis doivent : sécuriser au cours du premier mandat la totalité du matériau nucléaire dans les cinquante pays qui en possèdent ; négocier une réduction drastique des arsenaux américain et russe ; négocier une interdiction vérifiable de la production de matière fissile à l’échelle mondiale ; créer une banque internationale du combustible nucléaire ; augmenter le budget alloué aux missions d’inspection de l’AIEA ; travailler à l’interdiction mondiale des missiles à moyenne portée ; et abaisser les niveaux d’alerte actuels, qui gardent des milliers de têtes nucléaires prêtes à être lancées en un quart d’heure, pour réduire le risque d’une mise à feu par accident ou erreur d’analyse (8).

Aucun des candidats n’a proposé de solution simple au risque nucléaire pakistanais. Pour cette simple et bonne raison qu’il n’y en a pas. Cela passe nécessairement par une politique régionale d’ensemble, qui se donne à la fois pour but de traquer les groupes terroristes et d’apaiser les conflits qui leur assurent de nouvelles recrues. Cette politique devrait viser à réduire et sécuriser l’ensemble des armements et des matières nucléaires de la région, y compris ceux de l’Inde, pour éviter de singulariser le Pakistan.

Les efforts en ce sens ont été encouragés par un appel bipartisan émanant des républicains George Shultz et Henry Kissinger et des démocrates William Perry et Sam Nunn, dans deux tribunes publiées par le Wall Street Journal : « A World Free of Nuclear Weapons » [« Un monde sans armes nucléaires »], publié le 4 janvier 2007, et « Toward a Nuclear-Free World » [« Vers un monde dénucléarisé »], publié le 15 janvier 2008. Depuis, ces quatre vétérans de la guerre froide ont lancé une campagne de sensibilisation en donnant des conférences, en témoignant et en publiant. Ils ont obtenu le soutien de 70 % des anciens secrétaires d’État, secrétaires à la Défense et conseillers à la Sécurité nationale encore en vie.

Pour la première fois, un mouvement d’éradication des armes nucléaires se développe à l’initiative non de la gauche mais du centre « réaliste » de l’élite de l’appareil de sécurité. Cela promet de donner à la cause du désarmement une crédibilité et une importance dont les initiatives antérieures, y compris celles de l’influent Mouvement antinucléaire des années 1980, avaient manqué. Rien ne garantit que cela portera ses fruits ; mais, si ce mouvement parvient à durer et à recueillir un plus large soutien, il pourrait bien réduire considérablement les menaces de guerre et de terrorisme nucléaires – les principaux dangers qui nous menacent.

 

Ce texte est paru dans la New York Review of Books le 6 mars 2008.

Éloge de la nature morte

Quand j’avais seize ans, et que je fréquentais un lycée américain en France, un artiste entraînait plusieurs fois par semaine notre classe dans une cave malodorante pour nous y enseigner l’histoire de l’art. En début d’année, mes attentes à l’égard de ce cours n’étaient pas très différentes de celles des autres gosses : un conservateur de musée avait un jour persiflé en disant qu’à Houston, ma ville d’origine, l’exposition idéale pour attirer le public devrait s’intituler « L’or antique des impressionnistes ».

Le professeur, Jean-Philippe Lemée, utilisait des images censées captiver des adolescents – l’urinoir de Marcel Duchamp, par exemple –, mais il excellait surtout lorsqu’il nous révélait les mystères d’œuvres qui n’auraient pas immédiatement attiré le regard de ces béotiens un peu péquenauds que nous étions (1). Je me souviens particulièrement de la manière dont il dévoila un tableau de Chardin. Le dos rond, la queue dressée, un chat y fait irruption sur une desserte offrant la matière habituelle de la nature morte : une cruche, un couteau saillant, quelques huîtres. Au-dessus du tout, empalée sur un crochet, une raie grimaçante, dont le flanc ouvert laissait voir les organes sanguinolents. La moitié droite du tableau est paisible, familiale ; la moitié gauche est d’une violence choquante. La frontière entre les deux passant habilement au milieu du poisson martyrisé. L’image est si puissante qu’elle exige un minimum d’explication. Après nous avoir guidés pas à pas à travers son contenu symbolique possible, Jean-Philippe nous en proposa une, en revenant au titre du tableau : « La Raie ?, demanda-t-il. Ou bien… (silence théâtral…) L’Art est ? »

Au début de sa carrière, la volonté de Chardin de consacrer son immense talent à un genre jugé inférieur en agaça plus d’un. « Quoiqu’ils soient très bien, et qu’ils promettent encore mieux, concéda avec impatience un critique, si l’auteur en faisait son occupation, le public serait au désespoir de lui voir abandonner, et même négliger un talent original et un pinceau inventeur pour se livrer par complaisance à un genre devenu trop vulgaire et sans l’aiguillon du besoin (2). »

 

Un art bourgeois

Cette manière d’insinuer la paresse du peintre, et la médiocrité du genre, dit à quel point, même au cœur du XVIIIe siècle, la nature morte était l’affaire des êtres de peu d’ambition ou de peu de talent, séduisant une bourgeoisie sans audace acheteuse d’œuvres qui s’accordent à ses sofas. Après tout, il n’était nul besoin de culture religieuse ou littéraire pour apprécier un bouquet de fleurs ou une corbeille de fruits. Parce la nature morte représentait des objets plutôt ordinaires, les gens plutôt ordinaires avaient tendance à l’apprécier, voilà tout.

En 1779, l’année de la mort de Chardin, Johann Heinrich Merck, un homme de lettres allemand ami de Goethe, se rallia au genre en des termes conformes à cette image. « Les gens se moquent si souvent du goût de nos collectionneurs allemands, lorsqu’ils sont fascinés par des objets communs, lorsqu’ils s’émerveillent devant un crabe, un verre de cristal, une jolie nappe, une grappe de raisin ou une pêche. Ces braves gens ont pourtant bien raison. Ils sont ravis par ce qu’ils comprennent. Ils sont capables de juger la forme d’un verre, rien ne leur échappe de celle d’une pêche, et ils peuvent voir si quelque chose cloche de quelconque manière. »

En laissant entendre que l’attrait du genre tient à cette banalité qui n’intimide pas, à sa parfaite adéquation avec l’œil averti de « nos collectionneurs allemands », Merck ne contribuait guère à la gloire du pauvre peintre de nature morte. Confortable, bourgeois, ennuyeux : l’homme aurait pu tout aussi bien parler des tableaux qu’admire de nos jours une classe moyenne bien installée et ennuyeuse, ces Monet et ces Renoir qui définissent dans mon milieu le bon goût assuré.

Bien sûr, Merck n’avait pas totalement tort. Il arrive qu’un cigare ne soit qu’un cigare ; que la valeur d’une nature morte ne tienne qu’au pur savoir-faire mécanique de son auteur. Mais, face à La Raie, on devine immédiatement qu’il y a autre chose, même si l’on peine à dire exactement quoi. Par-delà l’évidente maîtrise technique de l’artiste ou, même, par-delà son étrange violence, si manifestement déplacée dans une scène de cuisine : quelque chose de bouleversant que nul élément isolé ne peut suffire à expliquer.

Malgré des plaidoyers comme celui de Merck et malgré l’évidente popularité de leurs œuvres, même les plus éminents peintres de nature morte durent attendre très longtemps pour obtenir une véritable reconnaissance critique. Le genre a commencé d’être considéré comme autre chose que de la décoration dans les années 1930 seulement. Et encore cette attention tardive fut-elle avant tout le fait de quelques amateurs. À l’instar de Laurens Jan Bol, instituteur de Middelbourg, petite ville proche de la frontière entre les Pays-Bas et la Belgique, qui se jeta avec passion dans l’étude de l’art de sa région natale, la Zélande.

Ses écrits montrent en Bol un infatigable enthousiaste. Ses articles et ses livres pétillent de zèle missionnaire, et c’est bien grâce à lui que tant d’artistes sont entrés au panthéon hollandais où ils trônent aujourd’hui tranquillement. Contrairement à Merck, Bol et quelques autres ont vu dans la nature morte non pas une distraction bourgeoise mais une branche à part entière de l’art.

 

À la recherche d’Adriaen Coorte

La plus grande fierté de Bol fut sans doute d’avoir découvert Adriaen Coorte, un artiste obscur, même au regard des peintres de nature morte de la vieille Zélande. Il en vint d’ailleurs à se voir comme son « père adoptif », lien affectif d’autant plus fort que la lutte pour la reconnaissance de l’artiste fut obstinée. Bol ratissa les Pays-Bas à la recherche d’œuvres de Coorte, se plongeant dans près de deux siècles de catalogues de vente aux enchères de Middelbourg, pour exhumer l’unique fragment de document attestant son existence.

Bol avait achevé son étude préliminaire sur Coorte dès 1949. Mais, lorsqu’il tenta de publier le fruit de ses recherches dans les augustes Annales d’histoire de l’art des Pays-Bas, il essuya un refus : un membre de l’équipe éditoriale ne voulait pas d’un article sur ce « dilettante ». Le texte parut finalement trois ans plus tard, et Bol, qui avait alors quitté Middelbourg pour prendre la direction du musée de Dordrecht, eut en 1958 la satisfaction de monter la première exposition dédiée à Coorte.

Dans le livre qu’il a consacré à l’artiste, Bol évoque à la manière d’un père admiratif la somme des progrès rendus possibles par ses efforts acharnés en faveur de son fils adoptif : la progression de sa cote (au XIXe siècle, les peintures de Coorte se vendaient entre cinquante et soixante-quinze centimes) ; l’intégration de ses œuvres à de grands événements internationaux – lors de l’exposition organisée à Paris en 1952, « deux sur cent vingt-sept natures mortes de siècles et de pays divers » étaient de Coorte, s’enthousiasme Bol, « plus qu’une reconnaissance, une ovation ») ; la consécration par les grands musées (des pièces furent achetées par le Boijmans de Rotterdam en 1960, par le Louvre en 1969)…

Et, au printemps 2008, Adriaen Coorte recevait ce qui constitue sans doute le plus grand honneur que le monde des musées néerlandais puisse accorder : une exposition monographique au Mauritshuis, le « cabinet royal de peinture » à La Haye. Mort à 96 ans en 1994, Laurens Jan Bol n’aura pas vécu assez longtemps pour voir cela.

L’histoire d’Adriaen Coorte depuis sa redécouverte n’est pas celle d’un triomphe sans mélange. En 1960, deux ans seulement après l’exposition de Bol à Dordrecht, le Gemeentemuseum de La Haye s’est ainsi débarrassé d’une œuvre léguée vingt-huit ans auparavant, un petit bol de fraises qui empestait apparemment l’art populaire. Mais, selon toute vraisemblance, l’accueil hésitant, ambigu, réservé à Coorte eut moins à voir avec la qualité intrinsèque de son œuvre qu’avec les doutes régnant sur le genre qu’il avait choisi.

De 1747, quand un critique accusa Chardin de paresse, à 1909, quand la Société archéologique des Pays-Bas nota que, « même dans les cercles artistiques, beaucoup tiennent la nature morte en piètre estime », le genre a toujours paru trop commun. Car il n’en appelait pas essentiellement à l’esprit, mais à l’œil ; et les allusions intelligentes et raffinées à la mythologie et la religion ont toujours figuré en meilleure place dans la hiérarchie de la peinture. C’était en partie du snobisme, bien sûr : ceux qui ne pouvaient saisir les complexes références classiques ou religieuses – « nos collectionneurs allemands » – pourraient certainement comprendre une table de petit déjeuner joliment croquée. La nature morte semblait tout simplement trop évidente, trop facile. Rares sont les aquarellistes du dimanche qui s’essaient à l’enlèvement d’Europe ou osent s’attaquer à l’Annonciation ; mais n’importe qui peut jeter quelques jonquilles dans un vase, tout le monde a des légumes qui traînent à la cuisine. La copie d’objets quotidiens semble un point de départ logique, un exercice commode, avant que d’aborder des sujets de plus grande importance. Bien que très acceptables pour des débutants – ou pour des femmes, dont beaucoup devinrent d’éminentes spécialistes du genre –, c’étaient là sujets inappropriés pour un jeune homme prometteur. Voilà pourquoi le critique incitait le jeune Chardin à aller plus loin : se consacrer à la nature morte, c’était « abandonner, et même négliger un talent original ».

À l’époque de Chardin, la nature morte connaissait un tel essor qu’on en parlait comme d’une forme artistique aussi lamentable qu’inévitable ; et l’on oubliait que, deux siècles plus tôt seulement, ce registre, et la nouvelle conception de l’art qu’il annonçait, eût été proprement inimaginable. Pendant près d’un millénaire après la chute de l’Empire romain, trois spécialités en vogue dans l’Antiquité – le paysage, le portrait et la nature morte – ont disparu, avec bien d’autres pans de ce que les Romains appelaient la civilisation. Au IXe siècle, les vaches broutaient sur le Forum, et le déclin des arts était tel que la notion même de portrait avait sombré. Même d’un personnage aussi célèbre que Charlemagne, il ne reste rien qui ressemble à un portrait digne de ce nom – une représentation à peu près conforme d’une physionomie ou d’une personnalité.

La renaissance des genres romains devrait attendre le retour des villes. C’est aux environs de 1350, peut-être à Paris, que fut réalisé par un artiste anonyme le premier portrait connu de la nouvelle ère, un panneau de bois représentant « Jehan roy de France ». À des centaines de kilomètres de là, à Sienne, Ambrogio Lorenzetti peignait pour sa part le premier paysage depuis l’antiquité. Après un interlude de mille ans, sa gigantesque fresque des Effets du bon et du mauvais gouvernement (longue de quatorze mètres) est apparue comme par miracle presque en même temps que le portrait du roi, vers 1340. Pour compléter le trio, c’est en un troisième lieu – mais, là encore, presque exactement au même moment, en 1337 ou 1338 – que fut ressuscitée la nature morte, quand Taddeo Gaddi, élève de Giotto, peignit une niche contenant une assiette, une cruche et deux vases, sur un mur de l’église florentine de Santa Croce. La notion de « Renaissance » n’est nulle part plus immédiatement visible, tant nous voyons renaître dans ces œuvres, même timidement, l’ancienne civilisation.

 

Grandeur et décadence d’Anvers

Ces débuts furent néanmoins fragiles, et les formes nouvelles durent batailler longtemps pour s’imposer. En dehors des trompe-l’œil illusionnistes comme celui de Taddeo Gaddi, la plupart des œuvres à nos yeux annonciatrices de la nature morte ne montrent pas les objets pour eux-mêmes mais pour leur valeur allégorique. Quand Hans Memling, le peintre brugeois, peint un vase de lys au dos d’un portrait, au début des années 1480, il peint d’abord et avant tout un symbole bien connu de la Vierge. Les objets en tant que tels commencent pourtant à trouver leur voie. Au XVIe siècle, le peintre hollandais Pieter Aertsen incluait encore une minuscule « Fuite en Égypte », pour la forme, dans son tableau d’un étal de boucher. Mais la scène religieuse n’est plus que le bancal alibi de cette splendide nature morte. Et le genre s’affranchit bientôt de son attirail religieux pour devenir une catégorie à part entière. Le nouvel art a Anvers pour capitale.

Mais la révolte des Néerlandais contre le suzerain espagnol, à partir de 1572, ne fut pas tendre pour la ville, alors la plus importante du pays. Anvers tomba aux mains de l’ennemi en 1585. Et, en 1648, les Hollandais firent du maintien du blocus de l’Escaut, source de la richesse d’Anvers [rattachée aux Pays-Bas espagnols], l’une des principales conditions à la paix qui mit fin à cette guerre de quatre-vingts ans. Fermer le port fut aussi efficace que répandre du sel sur les champs de Carthage (3). Anvers avait perdu plus de la moitié de sa population d’avant la guerre. La plupart des réfugiés  avaient gagné le Nord.

Avec ce flot venu de Flandre, des villes jusque-là moyennes (Haarlem, Leyde et, surtout, Amsterdam) devinrent de fières capitales. Une ville, Middelbourg, était particulièrement bien placée pour profiter de la situation. Sise au milieu de l’île de Walcheren qui commande l’embouchure de l’Escaut, capitale d’une Zélande aujourd’hui sans gloire, Middelbourg est à moins d’une heure de route à l’ouest d’Anvers. Les robustes Zélandais, dont l’audace de navigateurs a tant fait pour vaincre l’Espagne, ont laissé leur marque d’un bout à l’autre de la planète. Les Roosevelt de New York sont originaires de Zélande ; les îles de la Nouvelle-Zélande, à près de vingt mille kilomètres des Pays-Bas, ont été baptisées en référence à cette province jadis sans prétention. Et pendant quelque temps, Middelbourg fut, après Amsterdam, le second port de la république hollandaise.

La ville ne fait plus guère parler d’elle de nos jours, même aux Pays-Bas. Elle a le charme un peu suranné des lieux où le temps s’est arrêté. On aperçoit les champs depuis le parc qui a remplacé les remparts, et on fait le tour de la cité en une demi-heure de marche nonchalante. Un bourg alangui, où l’esprit est inévitablement frappé, comme le fut celui de Laurens Jan Bol, par le contraste entre sa somnolence actuelle et la flamboyance des tours qui émaillent le sommet de son imposante abbaye. « Contemplez la tombe mémorable du peuple espagnol », proclament les grandes tapisseries magnifiques qui y sont conservées. Mais, même à l’époque d’Adriaen Coorte, les temps héroïques de Middelbourg et de la République des Pays-Bas étaient déjà révolus.

 

Le génie de l’épure

On ne sait presque rien de la vie d’Adriaen Coorte. Les dates figurant sur ses œuvres signées vont de 1683 à 1707 ; il est donc sans doute né dans les années 1660, au moment où s’éteignaient le Siècle d’or et la plupart des peintres l’incarnant : Frans Hals est mort en 1666, Rembrandt en 1669, Vermeer en 1675. Vers 1680, Coorte semble avoir été l’élève du peintre Melchior d’Hondecoeter, à Amsterdam. La république hollandaise se relevait alors à peine de l’« année désastreuse » de 1672, quand elle avait été attaquée de concert par quatre puissances ennemies. Un marchand d’art d’Amsterdam, qui fit faillite cette année-là, l’a noté : tous les prix, « surtout pour les peintures et autres raretés de ce genre, ont fort décliné et perdu de valeur, conséquence de ces temps désastreux et de l’état misérable de notre patrie bien-aimée ». Et, à la mort de Vermeer, sa veuve témoigna que « pendant la guerre avec le roi de France et durant les années suivantes, [son] mari n’avait pu gagner que très peu, ou presque rien, si bien que les œuvres d’art » qu’il laissait devaient être vendues pour nourrir leurs enfants. Le pays ne serait plus jamais une grande puissance. Lorsque Coorte partit pour Amsterdam, il devait savoir que les perspectives ouvertes à un jeune peintre de son talent étaient bien moins brillantes qu’à la génération précédente.

Hondecoeter, le maître présumé de Coorte, était spécialiste de la peinture d’oiseaux. Un métier qui dit à quel point la nature morte était, au Siècle d’or, devenue cataloguée. Sur la centaine de catégories répertoriées, comme la peinture de fleurs ou les vanités, certaines étaient elles-mêmes subdivisées. Il y avait les spécialistes des tables de petit déjeuner, des oiseaux et des poissons, des spécialistes des scènes de chasse, de tabac, ou du trompe-l’œil. Chaque ville avait au demeurant son propre style, du monochrome sobre à l’ostentation la plus stupéfiante.

Si l’on met ses œuvres de jeunesse en regard de celles du maître dont elles s’inspirent, l’une des caractéristiques de Coorte saute aux yeux : le dépouillement. Les toiles surchargées d’Hondecoeter ploient sous une quantité ahurissante de volailles ; au contraire, dans Pélican et canards dans un paysage montagneux, probablement peint à Amsterdam et très proche d’une peinture de son maître, Coorte a supprimé au moins la moitié des oiseaux qu’Hondecoeter y avait mis, pour obtenir une composition bien moins tumultueuse.

Lorsqu’il regagna Middelbourg, Coorte ne s’inscrivit pas à la guilde locale des peintres, ce que nous apprend le seul document parvenu jusqu’à nous à son sujet, celui-là même qu’a découvert Laurens Jan Bol : une amende d’une livre flamande payée en 1695-1696 pour avoir vendu « quantité de peintures sur le marché, sans en avoir l’autorisation ». Peut-être avait-il pris la mesure des contraintes d’une économie déprimée et choisi une profession plus sûre, tout en poursuivant en privé sa quête singulière : des natures mortes, parfois à peine plus grandes qu’une carte postale, représentant des objets simples – des baies, des asperges, des noix, des coquillages – disposés sur une table de pierre craquelée, avec un arrière-plan noir à l’infini.

 

Dix-huit ans pour peindre une botte d’asperges

Comme à Amsterdam, où il épurait les compositions d’Hondecoeter, Coorte continua d’aiguiser son regard en Zélande, retouchant ses natures mortes avec une application confinant à l’obsession. Il s’acharna ainsi sur une botte d’asperges, apparemment toujours la même ; s’en rapprochant et s’en éloignant ; jouant avec l’éclairage ; ajoutant, puis retirant, quelques groseilles ; essayant tantôt de les associer à un artichaut, tantôt à un bol de fraises… Pendant dix-huit ans.

Coorte se souciait-il de n’avoir pas le droit de vendre ses peintures, à Middelbourg du moins ? On a le sentiment, surtout en regardant conjointement un ensemble de ses œuvres, que le spectateur et le marché étaient pour lui considérations secondaires, si tant est qu’il les ait même le moins du monde considérés. L’attention intense qu’il portait à une botte d’asperges laisse penser qu’il cherchait avant tout à résoudre des problèmes esthétiques pour lui-même. Détail révélateur, et chose très rare pour un artiste du XVIIe siècle, Coorte peignait souvent sur papier. Une restauration récente a ainsi révélé qu’une de ses œuvres est peinte au dos du reçu d’un marchand de Gdansk. Et d’autres éléments laissent supposer que ces œuvres sur papier n’ont été fixées sur toile ou sur bois que bien des années après avoir été peintes.

Coorte était-il si misérable, en cette époque de déclin économique, qu’il ne pouvait peindre que sur des petits bouts de papier ? Une autre hypothèse paraît plus vraisemblable : dès qu’il avait une idée, il l’esquissait sur le premier support lui tombant sous la main ; puis, lorsqu’il lui paraissait possible d’aboutir, il développait l’idée sous la forme d’une œuvre achevée, directement par-dessus l’esquisse initiale. L’exposition du Mauritshuis a montré l’épanouissement de la pensée de l’artiste sur ses sujets soigneusement choisis.

En elles-mêmes, les expériences de Coorte ne sont pas toujours très heureuses. Il travaille par exemple, à un moment, sur la position d’un unique papillon dans l’air au-dessus des objets disposés sur sa table craquelée. Il a du mal. Un premier papillon paraît inerte, immobile, comme fixé sur une planche de taxidermiste ; dans un autre tableau, il gagne en dynamisme au point de paraître dangereusement près de s’écraser sur un bol de fraises.

Mais Coorte finit par résoudre son problème avec une délicatesse qui justifie sa présence dans un Mauritshuis repu de chefs-d’œuvre. Dans une toile appartenant à une collection particulière, le papillon survole trois nèfles. Un centimètre plus haut, il paraîtrait détaché du reste de la scène, sans lien avec les fruits, planant au hasard, hors sujet ; un centimètre plus bas, il les percuterait. Mais, tel que Coorte l’a placé, le papillon glisse doucement vers les nèfles, renforçant la quiétude de la scène, au lieu de la perturber. S’il est possible de suggérer ici l’équilibre impeccable de cette composition, la peinture réelle est si raffinée qu’il faudrait pour la décrire des mots aussi aériens que l’air tranquille qui porte ce papillon. Le goût, l’œil exercé et élégant, voilà l’essence de la nature morte ; et la subtile transformation d’objets quotidiens en supports d’une réflexion faisant appel à l’émotion est à la fois sa gloire et sa plus grande difficulté.

Coorte a peint sa Nature morte aux trois nèfles et au papillon entre 1693 et 1695, au moment où Bashô, le poète de haïkus, mourait à Osaka. Pour Bashô, comme pour n’importe quel écrivain ou peintre oriental, la représentation de la nature était art aussi noble que les scènes religieuses ou historiques en Occident.

Les artistes de l’Europe médiévale plaçaient leurs saints personnages devant un fond d’or qui effaçait toute référence à l’univers terrestre des mortels ; au Japon, en particulier dans les arts inspirés du bouddhisme zen, le monde sacré n’est ni au-dessus ni en dehors du monde terrestre, mais en son sein même. Abordé dans l’esprit qui convient, la position d’un rocher dans un jardin ou la manière de servir une tasse de thé transcendent l’esthétique et touchent au divin.

 

Pour l’amour de la simplicité

Il est difficile d’imaginer que la poésie de Bashô eût pu être reconnue comme telle dans l’Europe du XVIIe siècle. Même aujourd’hui, un esprit occidental, formé à l’admiration du complexe et du difficile, peine à la comprendre sans une étude approfondie. Son chef-d’œuvre le plus célèbre, décrit comme une « alarme révolutionnaire » – « Tant de gens l’ont commenté que ses ressources poétiques me paraissent quasiment épuisées », a écrit un critique –, se réduit à ceci :

« Ah ! le vieil étang
Une grenouille y plonge –
Le bruit de l’eau ! »

Le concret et la simplicité, plutôt que la complexité et l’élaboration, étaient les valeurs suprêmes de cette culture ; et voir Adriaen Coorte se débattre avec ses papillons et ses asperges, observer sa pensée évoluer au fil de sa carrière, c’est un peu lire les œuvres de Bashô dans l’ordre où elles ont été écrites. Il est aussi difficile d’atteindre à ce genre de simplicité que de construire une basilique, simplicité dont l’élégance est de nier sa propre difficulté. Regardées toutes ensemble, les peintures de Coorte reflètent le douloureux processus de création, ce long cheminement vers la réalisation de quelques œuvres parfaites, rappelant cette réflexion de Clarice Lispector : « L’art n’est pas la pureté, c’est la purification. L’art n’est pas la liberté, c’est la libération (4). »

Résumant en un bon mot dévastateur le sentimentalisme torturé des symbolistes allemands, l’historien d’art Max Friedländer écrivit : « En regardant leurs œuvres, on pouvait penser des pensées. » Quand on place les nèfles de Coorte à côté d’une œuvre peinte près de deux siècles auparavant par un autre artiste de Middelbourg, la différence saute aux yeux. Le Diptyque de Jean Carondelet, de Jan Gossaert, date de 1517 : le haut dignitaire venait d’être choisi pour accompagner en Espagne le futur empereur Charles Quint. Les volets intérieurs le montrent en prière face à une Vierge à l’Enfant. Fermé, le diptyque porte à droite le blason de Carondelet, tandis qu’il ridiculise à gauche l’orgueil que l’homme tirait de sa lignée, à travers la nature morte d’un crâne à la mâchoire ridiculement disloquée.

Si, historiquement, la nature morte est étroitement liée à l’idée de renaissance culturelle, c’est avec la mort qu’elle entretient les relations les plus étroites. La mort, que les langues latines font apparaître dans son nom même (5). Dans les innombrables « vanités » produites au XVIIe siècle, la Faucheuse rôde autour de toutes ces bougies éteintes, de ces montres, de ces sabliers et de ces crânes.

Contemplant son diptyque après une journée passée à la fabuleuse cour de l’empereur, Carondelet eût été bien inspiré de méditer sur le caractère éphémère des choses de ce monde : d’un côté, un homme puissant et séduisant (lui-même) ; de l’autre, le squelette qu’il serait un jour. Mais, sans vouloir accuser Gossaert de vulgarité, force est de le remarquer : face aux nèfles d’Adriaen Coorte, ce crâne est un encouragement par trop flagrant à « penser des pensées ». Si admirablement peint soit-il, ce genre de symbole, comme le vase de lys à côté d’une Vierge radieuse, renvoie de manière un peu trop explicite à une réalité extérieure.

L’objet de contemplation de Coorte est infiniment plus subtil. Capturant le moindre frémissement du temps qui passe dans le vol suspendu du papillon, sa peinture atteint au symbolisme sans la moindre prétention à le faire. Comme la musique instrumentale, elle stimule l’émotion sans la diriger, faisant taire l’intellect pour en appeler directement aux sens.

Montrer la mortalité sur le visage d’un Sauveur tordu et crucifié est une chose ; « l’Art est » de la montrer sur une groseille, une botte d’asperges ou une grenouille. Selon son traducteur, Bashô recherchait « une vision d’éternité dans les choses qui sont, par leur nature même, destinées à périr ». Le temps qui passe, et donc la mort, est le vrai sujet du peintre de nature morte.

 

Ce texte est paru dans Harper’s en février 2009. Il a été traduit par Laurent Bury.

Les nuits de rave de Berlin

La soi-disant « nouvelle bourgeoisie » se développe irrésistiblement, tout particulièrement à Berlin – c’est du moins ce que soutiennent depuis un certain temps quelques journalistes culturels et autres sociologues vulgarisateurs (1). Et si ce n’était qu’à moitié vrai ? Tobias Rapp raconte une tout autre histoire dans Lost and Sound, celle des nuits techno berlinoises. Une plongée dans un monde parallèle pas vraiment porté sur l’éthique bourgeoise protestante (2). Une véritable économie du gaspillage et de l’oisiveté prospère entre Alexanderplatz et Ostbahnhof [dans l’ancien Berlin-Est]. Le samedi, pendant que les jeunes ménages font leur marché bio, les raveurs avalent des substances chimiques et se préparent pour le prochain after-hour. Un producteur de techno venu d’Ouzbékistan résume le rythme et les règles de ce monde-là : « Beaucoup ne font absolument rien. Ils glandent tout simplement et vivent comme quasiment aucune génération avant la nôtre n’a pu le faire. ».

Tobias Rapp est journaliste culturel. Il part de ce simple constat : ces dernières années, la zone située entre Berlin Mitte et Kreuzberg [entre le centre-ville et un quartier sud de la ville] est devenue le cœur d’une véritable « Internationale hédoniste ». Ce « lieu des nostalgiques de la culture pop » pour fêtards du monde entier serait selon lui le « fruit de la concomittance de deux évolutions », à savoir « la libéralisation du trafic aérien européen avec l’apparition des compagnies low cost, d’une part, la faillite économique de la ville, de l’autre (3) ». Chaque week-end, selon Rapp, près de dix mille passagers débarquent dans les clubs berlinois. Il peut donc avancer avec un sérieux teinté d’ironie : « Le raveur easyJet est le sujet déterminant de la culture nocturne européenne des années 2000. » Et, comme Berlin est devenu le territoire préféré des raveurs, la lecture de Lost and Sound apprend incidemment ce que vivre la globalisation veut dire. Le livre est riche d’enseignements sur l’économie, les dynamiques urbaines et les politiques touristiques de la ville ; il est donc d’une lecture stimulante et instructive, même pour les allergiques à la techno.

L’existence de l’easyJet-set a en tout cas des conséquences visibles, même pour ceux qui n’en sont pas. Une multitude d’établissements bon marché n’auraient pas poussé comme champignons après la pluie sans cette « jet-set vodka-Red Bull ». L’hôtelier Andreas Becker évoque ainsi ce nouveau tourisme consumériste : « Les gens viennent chercher, selon leurs préférences, une dose bien précise de musique, d’art ou de sexe. » Les clubs, dans le meilleur des cas, offrent tout en un. Les arrière-salles du Berghain, par exemple, cathédrale techno tapissée d’immenses photos de l’artiste Wolfgang Tillman, sont le lieu de toutes de sortes de tripotages.

 

Un monde pragmatique

L’autre conséquence de ce mouvement de masse est le changement insidieux du décor, où les feux de la rampe du commerce légal le cèdent à l’économie de l’ombre de la sous-culture. L’easyJet-set n’a rien à voir avec les corps à moitié nus et les coups de sifflets stridents de la Love Parade, ni avec les utopies techno et les promesses de réconciliation de la « société rave » des années 1990. Rapp fait le portrait d’un monde sympathique et pragmatique de producteurs de musique, de représentants de labels et de magasins de disques, d’habitués et de noctambules professionnels.

Le livre est un mélange irrésistible d’analyse sociologique et d’observation participante de l’auteur. La techno étant une « culture de la participation », le texte est souvent enflammé par la passion des fans. Mais l’auteur, tout en faisant partie des raveurs, ne s’égare pas dans l’emphase ; au contraire, il sait adopter le ton juste et faire preuve de sobriété. Sorte de kantien de la culture club, il veut montrer les conditions qui ont fait de Berlin ce lieu de cristallisation de la culture internationale du clubbing, un lieu où l’art de la fête s’est perfectionné comme nulle part ailleurs. Outre la libéralisation du trafic aérien, le faible coût de la vie, l’habitude de faire un usage communautaire des bâtiments, le choc culturel entre Allemands de l’Ouest et de l’Est, et l’arrivée massive de « créatifs » ont été déterminants dans la naissance de cet espace berlinois de tous les possibles, souvent idéalisé avec romantisme.

 

Les videurs exercent une « terreur jacobine »

Bien sûr, la politique a elle aussi découvert tout cela depuis longtemps. L’ancienne commissaire aux clubs du Sénat de Berlin, Tanja Mühlhaus, mandatée à l’époque par la CDU [parti chrétien-démocrate], est interrogée dans Lost and Sound, tout comme Olaf Kretschmar, président de la Commission des clubs berlinois, sorte de lobby du secteur. Kretschmar en évoque les origines libertaires : « Berlin se caractérise par son développement anarchique, le fait que tout ne soit pas parfaitement ordonné. Sans les zones de liberté que cela ménage, toute cette activité )n’aurait pu apparaître dans les années 1990 (4). » De temps à autre – et c’est là le point fort du livre –, Tobias Rapp observe les singularités de la vie des clubs comme l’ethnologue observe une culture étrangère. Ses descriptions de l’ambiance un peu éteinte d’un dimanche après-midi sont tout aussi originales que ses remarques sur la queue s’étirant la nuit devant le Berghain. Les entrées y seraient régies selon le « modèle de la corruption sociale » organisée et de la « terreur jacobine » imposée par le videur au visiteur. Le contrôle anti-drogue à l’entrée est qualifié de « purification rituelle ». Mais Rapp, qui décrit certaines réalités de façon passionnante, reste muet sur d’autres. À propos des excès de la fête, il écrit avec retenue : « Il y a des choses qu’il vaut mieux laisser dans l’ombre. »

La fonction la plus importante du club serait d’assurer l’« étanchéité par rapport à l’extérieur », protéger les excès du regard public. Au demeurant, la culture de l’excès n’est pas le moins du monde une cérémonie accessible à tous. Sans restriction du droit d’entrée, la vie nocturne serait envahie par les « beaufs », qui la hantent d’après Rapp. Le monde des clubs s’oppose ainsi à des initiatives politiques en faveur de l’espace public et hostiles à des projets privés comme celui de MediaSpree (5). Christoph Klenzendorf, le charismatique ordonnateur des fêtes du Bar 25 [au bord de la Spree], raconte : « Un jour, les opposants à MediaSpree ont mis une affiche sur la porte. Il était inscrit : “Les rives de la Spree pour tous” ; j’ai ajouté : “du mardi au samedi.” Nous accueillons seulement qui bon nous semble. »

Malgré son élitisme, cette culture afterhour des « fêtards de 72 heures » [vendredi, samedi, dimanche] et leur « éclate » ne dessinent-t-elles pas une ligne de fuite contre les contraintes du quotidien capitaliste ? L’excès n’est-il pas l’antithèse de l’efficacité ? Quiconque continue à faire la fête sans jamais rentrer à la maison n’est pas bon pour la société néolibérale. Le Bar 25 fait donc, en quelque sorte, figure de zone autonome, de cirque postmoderne dans lequel on peut fuir l’existence bourgeoise. Évasion et oisiveté sont élevées au rang d’actes sociocritiques. Rapp pressent tout de même, dans un autre passage de son livre, que c’est là pousser un peu loin l’analyse politique du phénomène. Il n’en reste pas moins que cette culture de fête – fête que l’on peut rejoindre à toute heure du jour et de la nuit – correspond bien aux relations que l’on entretient à notre époque de hiérarchies horizontales et de contrats ou horaires de travail flexibles.

 

Ce texte est paru dans le mensuel allemand Literaturen de mars 2009. Il a été traduit par Cybèle Bouteiller.

Michel Foucault, crépuscule d’une idole

Histoire de la folie est le livre qui a lancé la carrière de Michel Foucault, celle d’un des intellectuels les plus en vue de la seconde moitié du XXe siècle. Ce n’était pas son premier livre. Celui-ci était un volume beaucoup plus court, Maladie mentale et personnalité, paru sept ans plus tôt, en 1954, dans le sillage d’un accès de dépression et d’une tentative de suicide. Mais Histoire de la folie fut le premier de ses ouvrages à attirer massivement l’attention, d’abord en France, puis, quelques années plus tard, dans le monde anglophone. Après quoi viendrait sa volée de livres consacrés à l’« archéologie » des sciences humaines, la place du punir dans le monde moderne, le nouveau « regard » sur la clinique de la médecine hospitalière parisienne, l’histoire de la sexualité. Ce vaste édifice, consacré à la déconstruction des Lumières et de leurs valeurs, servit à lancer l’industrie foucaldienne, influençant et parfois conquérant des pans entiers de la réflexion philosophique, littéraire et sociologique.

Mais, au commencement, fut l’Histoire de la folie, livre introduit dans le monde anglophone par un personnage qui avait lui-même alors un statut d’icône, l’Écossais R.D. Laing, psychiatre renégat de son état (1). Ce fut Laing, fasciné par l’existentialisme et autres tropismes français, qui recommanda le projet à Tavistock Press, déclarant qu’il s’agissait d’« un livre exceptionnel […], brillamment écrit, intellectuellement rigoureux, et dont la thèse ébranle profondément les présupposés de la psychiatrie traditionnelle ».

Au moins sous sa forme anglaise, l’histoire de la folie de Foucault avait un grand mérite pour un livre introduisant un auteur difficile et alors inconnu, qui travaillait dans une tradition intellectuelle non seulement étrangère aux idiomes de la plupart des locuteurs anglais, mais encore éloignée de leurs centres d’intérêt et de leurs sympathies. Ce mérite, c’était la brièveté, qualité délectable et peu reconnue du monde académique.

Bref mais ambitieux, puisqu’il embrasse toute l’histoire de la rencontre entre l’Occident et la déraison, du haut Moyen Âge à l’avènement de la psychanalyse, le livre possédait aussi, dans sa première incarnation anglaise, un merveilleux titre. Madness and Civilization (« Folie et civilisation ») en annonçait la matière bien plus efficacement que la lourdeur du titre français : Folie et déraison. Histoire de la folieà l’âge classique . On ne sait si ce nouvel étiquetage était venu de Foucault lui-même, de Laing, de l’éditeur ou du traducteur, Richard Howard. Il n’en reste pas moins que c’était un excellent emballage, un titre frappant et provocateur, conçu pour piquer la curiosité de quiconque ou presque tombait dessus.

 

Foucault a bouleversé le regard sur l’histoire de la psychiatrie

Madness and Civilization n’était pas seulement un livre court : il ne s’encombrait pas de l’appareil critique propre à la recherche moderne. L’ouvrage paru en 1965 était un texte tronqué, dépouillé de plusieurs chapitres, mais aussi des mille et quelques notes de bas de page qui agrémentaient la première édition française. Foucault lui-même avait abrégé le lourd volume que constituait sa thèse de doctorat pour en faire une petite édition de poche, et c’est cette version (se contentant d’une poignée de références et de quelques pages supplémentaires issues du texte intégral) qui fut traduite en anglais (2). L’ouvrage se lisait en quelques heures, et si ses généralisations extrêmes reposaient sur des fondements empiriques chancelants, cela ne sautait sans doute pas aux yeux. On pouvait goûter sur le pouce les plaisirs d’une réinterprétation radicale de la place de la psychiatrie dans le monde moderne (et, en conséquence, de tout le projet des Lumières de glorifier la raison).

Les doutes susceptibles de poindre sur les thèses du livre pouvaient toujours être écartés d’un geste en renvoyant à une édition française autrement plus lourde et solennelle : un gros volume que les lecteurs anglais monoglottes étaient incapables de consulter eux-mêmes, à supposer même qu’ils pussent mettre la main sur un exemplaire.

Rien de ceci ne semble avoir décrédibilisé l’ouvrage, tout au moins aux yeux d’un public complaisant. Voici, vraiment, un monde à l’envers. Foucault rejette les liens tant vantés de la psychiatrie avec le progrès ; il rejette les idées reçues sur la folie et le monde moderne. Une génération après l’autre, nous avions chanté les louanges du double mouvement qui avait à la fois enlevé les fous du sein de la société pour les confier au nouveau monde de l’asile et remis la folie elle-même à la science des médecins ; Foucault avança l’interprétation inverse. La « libération » des fous des chaînes de la superstition et de la négligence fut tout autre chose, proclamait-il : un « gigantesque emprisonnement moral ». La formule fait toujours mouche. La position éminemment sceptique, pour ne pas dire hostile, qu’elle cristallise en étant venue à dominer quatre décennies d’historiographie révisionniste de la psychiatrie, il est naturellement tentant d’attribuer ce changement de climat intellectuel, quoi qu’on en pense par ailleurs, à l’influence du charismatique Français. Mais est-ce juste ? Il y eut, après tout, dans les années 1960, pléthore de sources indigènes de scepticisme, chacune affaiblissant à sa manière la vision de la psychiatrie comme entreprise scientifique clairement libératrice. Ce n’est pas comme si cette perspective n’avait jamais été contestée.

Les prétentions des psychiatres ont rarement reçu carte blanche. Leurs confrères médecins ont toujours été tentés de voir en eux des sorciers et des pseudo-scientifiques, manifestant rarement beaucoup de respect pour leurs compétences ou beaucoup d’empressement à les accueillir comme membres à part entière de la profession.

De même, l’opinion publique a toujours nourri peu d’illusions sur leur pratique et leur compétence, y voyant un ramassis de toqués, de dangereux timbrés, et pire. Ainsi que l’observait jadis finement Charles Rosenberg, la crise de légitimité de la psychiatrie a traversé l’histoire de la profession (3).

Mais les années d’ascension de Foucault ont été des années particulièrement troublées pour les défenseurs de l’entreprise psychiatrique. Il y eut les travaux d’Erving Goffman, le singulier mais brillant sociologue américain dont les essais disparates sur les asiles ont donné un lustre universitaire à l’équation jusque-là polémique entre hôpital psychiatrique et camp de concentration (4). Goffman récusa la psychiatrie comme un « bricolage », dont l’objet était de collecter des malheureux qui n’étaient jamais victimes que de « contingences ». Il y eut ensuite Thomas Szasz, le psychiatre renégat de New York, qui déclara que l’existence même de la maladie mentale était un mythe et accusa violemment ses collègues d’opprimer ceux qu’ils prétendaient aider, d’être des créatures intéressées devenues rien d’autre que des gardiens de prison déguisés. Et il y eut Ronnie Laing lui-même. Il est aujourd’hui considéré un peu partout comme un homme d’un autre temps ; mais, dans l’atmosphère fébrile des années 1960, il était célébré comme le messie ayant démontré que l’adolescent malade mental était le bouc émissaire, la victime désignée des injonctions paradoxales de la vie familiale ; celui qui avait, plus audacieusement encore, lancé l’idée que la schizophrénie était une forme supérieure de santé mentale. En termes plus prosaïques, une nouvelle génération d’historiens, délaissant la focalisation traditionnelle de leur discipline sur la diplomatie et la « grande politique », embrassait alors l’histoire sociale et l’« histoire par le bas » – et ce dans un climat intellectuel d’hostilité à tout ce qui fleurait l’« histoire whig » et son insistance sur le progrès (5). La naissance de l’historiographie révisionniste de la psychiatrie fut ainsi assistée par de nombreuses sages-femmes.

 

Un intellectuel majeur

Reste que la stature grandissante de Foucault dans les cercles intellectuels les plus sérieux comme dans les milieux mondains n’était pas dénuée de sens. Il a sans conteste contribué à donner à son sujet une place centrale et à arracher l’histoire de la psychiatrie aux griffes d’une alliance d’historiens administratifs atrocement ennuyeux et de psychiatres gâteux. Il est curieux, étant donné l’importance de Foucault dans le monde anglo-saxon comme le monde francophone, qu’il ait fallu près d’un demi-siècle pour que le texte intégral de l’Histoire de la folie soit traduit en anglais. L’initiative ne reflète assurément pas la moindre augmentation du nombre d’universitaires francophones en Grande-Bretagne et aux États-Unis. L’incompétence linguistique et l’insularité, même parmi les spécialistes de sciences humaines, semblent au contraire avoir progressé ces dernières années. Il faut donc se féliciter de la décision de Routledge de publier une traduction intégrale. Les éditeurs ont même inclus les préfaces des première et deuxième éditions françaises complètes (Foucault avait supprimé la première lors de la réédition en 1972). Ils ont même ajouté la réponse de Foucault à la conférence que Jacques Derrida avait donnée en mars 1963 au Collège philosophique sur la thèse du livre. Mais la chaleur de l’accueil accordé à la parution tardive de l’Histoire de la folie dépend d’un ensemble de facteurs : la nature du matériau nouveau désormais à la disposition des lecteurs anglophones ; la qualité de la traduction ; ce que le texte complet révèle des fondements du savoir de Foucault sur la folie, et – problème que je me contenterai de signaler sans m’y attarder – la position de chacun à l’égard du projet de critique des Lumières.

Sur le premier point, la « nouvelle » version est plus de deux fois plus longue que le texte initialement paru en anglais, et compte presque dix fois plus de notes, sans parler de la longue liste des sources de Foucault. Les principaux ajouts sont des chapitres entiers qui avaient été omis lors de la première édition anglaise : un chapitre examinant le « monde correctionnaire […] au seuil du monde moderne » et l’« économie du mal » qui lui est associée – une étude qui prétend découvrir la création abrupte d’un « schéma d’exclusions » à travers l’Europe entière et d’un « commun dénominateur de déraison à des expériences qui longtemps étaient restées forts éloignées les unes des autres » ; un chapitre montrant « combien pouvait être polymorphe et variée l’expérience de la folie à l’époque du classicisme » ; une série de chapitres formant l’essentiel des premières sections de la deuxième partie de la version originale de Foucault, dont une longue introduction, et un chapitre et demi pris parmi les pages où il examine comment les médecins et savants du XVIIIe siècle interrogèrent le phénomène de la folie et en vinrent à le comprendre ; la plus grande partie d’un long chapitre, « Du bon usage de la liberté », qui examine la fusion des mondes de la pensée médicale et de l’internement, que Foucault insiste pour présenter comme jusque-là séparés. Au lieu des quelques pages consacrées à Goya, Sade et Nietzsche, étiquetées « Conclusion » dans la traduction de Richard Howard, on trouve un ensemble bien plus long de rêveries sur le XIXe siècle, qui commence par une adjuration : « Il n’est pas question de conclure », ne serait-ce que parce que « l’œuvre de [Philippe] Pinel et celle de [William] Tuke » – sur laquelle s’achève l’analyse proprement dite de Foucault – « ne sont pas des points d’arrivée (6) ». À ces chapitres qui n’avaient pas été traduits, il faut ajouter le rétablissement, çà et là, d’un certain nombre de paragraphes, voire de sections entières de la thèse de Foucault, qui avaient été purement et simplement éliminés de la version abrégée : par exemple, des approfondissements de son fameux chapitre introductif, « Stultifera navis » (« La nef des fous ») ; une longue section conclusive précédemment ôtée de son chapitre sur les fous ; et des passages initialement exclus de son chapitre « Médecins et malades ».

 

Une théorie bâtie sur du sable

Même en nous bornant à ce bref aperçu sommaire des pages traduites pour la première fois, l’intérêt et l’importance potentiels de cette entreprise sont clairs. Le nombre de lecteurs qui accepteront de peiner sur cette version augmentée l’est moins ; et, à cet égard, la nouvelle traduction de Jonathan Murphy et Jean Khalfa n’est pas d’un grand secours. Souvent terne et sans relief, elle est également peu fiable et encline à la paraphrase inexacte. La version de Howard, aussi incomplet que fût le texte sur lequel il a travaillé, est une merveille en comparaison […].

Mais même une traduction médiocre ne saurait masquer le genre d’éléments sur lesquels Foucault a bâti sa théorie. Les mille et quelques notes ont été rétablies, et les données apparaissent pour ce qu’elles sont. Pour l’essentiel, le paysage n’est pas bien joli.

C’est largement à la faveur de son exil intellectuel en Suède, à Uppsala, que Foucault a mené ses recherches pour son Histoire de la folie. Peut-être cela explique-t-il le caractère superficiel et daté d’une bonne part de son corpus. Il avait accès à un large éventail de textes médicaux des XVIIe et XVIIIe siècles – anglais, hollandais, français et allemands –, ainsi qu’aux écrits de grands philosophes comme Descartes et Spinoza. Un certain nombre de chapitres qui paraissent aujourd’hui pour la première fois en anglais utilisent ces sources primaires pour analyser les idées anciennes sur la folie. On peut critiquer ou accepter les reconstructions de Foucault, mais ces parties-là de son propos reposent au moins sur la lecture de sources pertinentes. En revanche, une bonne part de son analyse des rouages internes et de la logique des institutions d’enfermement, récit auquel il accorde une grande attention, repose sur leurs règles et règlements écrits. Or il serait pour le moins naïf de supposer que ces documents entretiennent une relation étroite avec la réalité de la vie au sein de ces établissements, ou constituent un guide sérieux pour appréhender leur logique quotidienne. On trouve, il est vrai, quelques références à des fonds d’archives – toutes françaises – qui auraient pu permettre de contrôler ces documents publiés, mais ce matériau-là n’est jamais systématiquement ni même judicieusement utilisé pour examiner les éventuelles différences entre l’idéal et le réel.

 

Des sources secondaires inadaptées

On ne nous dit pas davantage pourquoi tel ou tel fonds a été choisi, à quels critères Foucault s’en est remis pour en extraire des faits, dans quelle mesure les exemples qu’il fournit sont représentatifs. Certes, la nature même de leurs ambitions oblige souvent les historiens comparatistes à se fier dans une large mesure aux travaux des autres. Il ne faut donc peut-être pas juger trop sévèrement cet usage éminemment sélectif du matériau français pour représenter l’ensemble du monde occidental. Mais les sources secondaires sur lesquelles s’appuie à maintes reprises Foucault pour les passages les plus célèbres de son texte sont à l’évidence si datées et inadaptées à la tâche, et la lecture qu’il en fait est si souvent singulièrement désinvolte et imaginative, qu’il mérite un blâme.

Foucault prétend, par exemple, que l’enquête menée en 1815-1816 par la Chambre des communes sur l’état des asiles d’aliénés en Angleterre révélait que Bedlam (Bethléem) offrait tous les dimanches ses pensionnaires à la curiosité du public et faisait payer un penny le privilège de les voir, attirant quelque 96 000 visiteurs par an. En réalité, on ne trouve rien de tout cela dans le rapport d’enquête. Et ce n’est pas surprenant : en 1770, les responsables du Bethlem Royal Hospital avaient interdit les visites publiques – qui, en tout état de cause, n’avaient jamais été limitées au dimanche ; et, même avant cela, les mentions d’un droit d’entrée se sont révélées apocryphes.

Foucault s’embrouille dans l’histoire de Bethléem. « Du jour où Bethléem, hôpital pour les lunatiques curables, fut ouvert aux cas sans espoir (1733), soutient Foucault, il ne présenta plus de différence notable avec nos hôpitaux généraux, ou n’importe laquelle des maisons de correction. » Et il parle de la « reconstruction » de Bethléem en 1676. En réalité, cette année-là, l’établissement avait quitté ses anciens locaux du vieux monastère de Bishopsgate pour emménager à Moorfields, dans un somptueux bâtiment neuf conçu par Robert Hooke (7).

Les monastères réapparaissent à d’autres endroits de son récit : « C’est, la plupart du temps, dans les anciens couvents qu’on va établir les grands asiles […] d’Angleterre », affirme-t-il avec le plus grand sérieux. Étrange idée. D’abord, l’Angleterre de l’époque classique ne possédait pas de « grands asiles ». Ces vastes musées de la folie (8) ne sont apparus qu’au XIXe siècle (ils furent alors construits spécialement pour cet usage avec l’argent des contribuables). Ensuite, Bethléem était le seul de tous les asiles et maisons d’aliénés existant aux XVIIe et XVIIIe siècles à avoir jamais été installé dans un ancien couvent ou monastère ; et, quand il le fut, il ne comptait pas plus de cinquante pensionnaires – pas vraiment la foule qu’évoque l’image des « grands asiles » utilisée par Foucault. Il est à tout le moins curieux, aussi, de s’en remettre exclusivement aux travaux du XIXe et du début du XXe siècle pour étudier la place de la lèpre dans le monde médiéval. Il est étrange de fonder son analyse de la politique anglaise et irlandaise des Poors Laws [d’aide aux indigents] du XVIe au XVIIIe siècle, pour l’essentiel, sur trois sources seulement : l’ouvrage daté et dépassé de sir George Nicholls (1781-1865), le manuel de E.M. Leonard (1900) et un traité du XVIIIe siècle de sir Frederick Morton Eden. De la part de quelqu’un qui prétend écrire l’histoire de la rencontre entre l’Occident et la folie, il est franchement étonnant de se fier à une infime poignée d’auteurs morts depuis longtemps et d’en faire un guide sûr des évolutions anglaises : le récit laissé par Jacques Tenon au XVIIIe siècle de sa visite des hôpitaux anglais, complété par l’ouvrage de Samuel Tuke, Description of the Retreat (« Description de l’asile », 1813), et de Hack Tuke, Chapters in the History of the Insane (« Chapitres de l’histoire des fous », 1882).

 

Une étonnante étroitesse de champ

Mais les sources qu’utilise Foucault pour brosser le tableau de la situation en Allemagne, en Autriche, et même en France, ne sont pas moins datées et insatisfaisantes. Toute la première partie de l’Histoire de la folie ne compte que vingt-huit notes (sur un total de 399) citant des chercheurs du XXe siècle ; et les sources répertoriées dans la bibliographie ne mentionnent que vingt-cinq travaux écrits après 1900, dont un seul paru après la Seconde Guerre mondiale. Les choses ne s’améliorent pas à mesure qu’on avance dans la lecture. La bibliographie de la deuxième partie ne cite qu’un seul ouvrage du XXe siècle : Gregory Zilboorg, The Medical Man and the Witch During the Renaissance (« Le médecin et le sorcier à la Renaissance », 1935) : une source qui n’est guère conçue pour inspirer confiance aux historiens actuels (et que Foucault lui-même critique). Dans la troisième partie, il ne cite en tout et pour tout que onze livres et articles écrits au cours de son propre siècle.

Cette étroitesse de champ n’est pas l’apanage des notes. Toute l’Histoire de la folie

révèle un Foucault isolé du monde des faits et de la recherche. Comme si près d’un siècle de travaux savants n’avait rien produit d’intéressant ou de précieux pour le projet qui était le sien. Ce qui l’intéressait, ou le protégeait, c’étaient des sources du XIXe siècle de provenance douteuse et exploitées de manière sélective.

Cela signifie, inévitablement, que ses savantes constructions intellectuelles reposent sur des fondements empiriques des plus fragiles. Il n’est pas surprenant que beaucoup se révèlent fausses.

Prenons sa thèse centrale, selon laquelle l’« âge classique » fut l’âge du « grand renfermement ». Foucault nous parle de la formation d’une « sensibilité sociale, commune à la culture européenne, et qui a brusquement atteint son seuil de manifestation dans la seconde moitié du XVIIe siècle : c’est elle qui a isolé d’un coup cette catégorie destinée à peupler les lieux d’internement. […] L’internement, ce fait massif dont on trouve les signes à travers toute l’Europe du XVIIe siècle ». De surcroît, « dans toute l’Europe, l’internement a le même sens, si on le prend, du moins, à son origine ». Et ses manifestations anglaises, les nouvelles workhouses (9) ont apparemment vu le jour « aux points les plus industrialisés du pays » tels que Worcester et Norwich au XVIIe siècle.

 

La thèse d’un « grand renfermement » est un mythe

Mais l’idée d’un « grand renfermement » en Europe dans ces années-là est purement mythique. Il n’y a jamais eu d’incarcération massive dans l’Angleterre des XVIIe et XVIIIe siècles, que l’on s’intéresse aux fous, qui étaient encore pour la plupart en liberté, ou à la catégorie plus large des pauvres, des oisifs ou des gens moralement douteux. Et, comme le soutiennent Gladys Swain et Marcel Gauchet dans La Pratique de l’esprit humain, même pour la France les thèses de Foucault sur l’enfermement des fous à l’âge classique sont extrêmement exagérées, voire fantaisistes : même à la fin du XVIIIe siècle, on comptait moins de cinq mille internés, soit « une infime minorité des fous qui étaient encore dispersés au sein de la société ». Le tableau que brosse Foucault du Moyen Âge ne résiste pas mieux à la lumière des recherches modernes. Son image centrale est celle de la « nef des fous », avec sa cargaison d’âmes folles en quête de leur raison, flottant dans les espaces périphériques de l’Europe féodale (10). C’est à travers le Narrenschif que Foucault s’efforce de saisir l’essence de la réaction médiévale à la folie, et la portée pratique et symbolique de ces vaisseaux occupe une place de choix dans son récit. « Le Narrenschiff [a eu] une existence réelle, insiste-t-il, car ils ont existé, ces bateaux qui d’une ville à l’autre menaient leur cargaison insensée. » Or ce n’est pas le cas ; ils n’ont jamais existé.

Le dos de couverture de [l’édition en anglais de] l’Histoire de la folie contient une série d’hymnes hyperboliques à ses vertus. Paul Rabinow (11) voit dans ce livre « l’une des œuvres majeures du XXe siècle » ; Ronnie Laing salue sa « rigueur intellectuelle » et Nikolas Rose (12) se réjouit à la pensée que « les lecteurs anglophones ont enfin accès à la profonde érudition qui sous-tendait l’analyse de Foucault ». Ils le peuvent en effet, et l’on espère qu’ils liront le texte avec attention et intelligence et en tireront quelques leçons salutaires. L’une de ces leçons serait amusante, si elle n’avait un effet sur la vie des gens : la facilité avec laquelle l’histoire peut être déformée, les faits ignorés, les ambitions de la raison humaine décriées et déconsidérées, par un homme suffisamment cynique et sans scrupule pour miser sur l’ignorance et la crédulité de ses clients.

 

Ce texte est paru dans le Times Literary Supplement le 23 mars 2007.

 

→ En complément, lire : Marcel Gauchet : « La démonisation mythique du passé »