Quand j’avais seize ans, et que je fréquentais un lycée américain en France, un artiste entraînait plusieurs fois par semaine notre classe dans une cave malodorante pour nous y enseigner l’histoire de l’art. En début d’année, mes attentes à l’égard de ce cours n’étaient pas très différentes de celles des autres gosses : un conservateur de musée avait un jour persiflé en disant qu’à Houston, ma ville d’origine, l’exposition idéale pour attirer le public devrait s’intituler « L’or antique des impressionnistes ».
Le professeur, Jean-Philippe Lemée, utilisait des images censées captiver des adolescents – l’urinoir de Marcel Duchamp, par exemple –, mais il excellait surtout lorsqu’il nous révélait les mystères d’œuvres qui n’auraient pas immédiatement attiré le regard de ces béotiens un peu péquenauds que nous étions (1). Je me souviens particulièrement de la manière dont il dévoila un tableau de Chardin. Le dos rond, la queue dressée, un chat y fait irruption sur une desserte offrant la matière habituelle de la nature morte : une cruche, un couteau saillant, quelques huîtres. Au-dessus du tout, empalée sur un crochet, une raie grimaçante, dont le flanc ouvert laissait voir les organes sanguinolents. La moitié droite du tableau est paisible, familiale ; la moitié gauche est d’une violence choquante. La frontière entre les deux passant habilement au milieu du poisson martyrisé. L’image est si puissante qu’elle exige un minimum d’explication. Après nous avoir guidés pas à pas à travers son contenu symbolique possible, Jean-Philippe nous en proposa une, en revenant au titre du tableau : « La Raie ?, demanda-t-il. Ou bien… (silence théâtral…) L’Art est ? »
Au début de sa carrière, la volonté de Chardin de consacrer son immense talent à un genre jugé inférieur en agaça plus d’un. « Quoiqu’ils soient très bien, et qu’ils promettent encore mieux, concéda avec impatience un critique, si l’auteur en faisait son occupation, le public serait au désespoir de lui voir abandonner, et même négliger un talent original et un pinceau inventeur pour se livrer par complaisance à un genre devenu trop vulgaire et sans l’aiguillon du besoin (2). »
Un art bourgeois
Cette manière d’insinuer la paresse du peintre, et la médiocrité du genre, dit à quel point, même au cœur du XVIIIe siècle, la nature morte était l’affaire des êtres de peu d’ambition ou de peu de talent, séduisant une bourgeoisie sans audace acheteuse d’œuvres qui s’accordent à ses sofas. Après tout, il n’était nul besoin de culture religieuse ou littéraire pour apprécier un bouquet de fleurs ou une corbeille de fruits. Parce la nature morte représentait des objets plutôt ordinaires, les gens plutôt ordinaires avaient tendance à l’apprécier, voilà tout.
En 1779, l’année de la mort de Chardin, Johann Heinrich Merck, un homme de lettres allemand ami de Goethe, se rallia au genre en des termes conformes à cette image. « Les gens se moquent si souvent du goût de nos collectionneurs allemands, lorsqu’ils sont fascinés par des objets communs, lorsqu’ils s’émerveillent devant un crabe, un verre de cristal, une jolie nappe, une grappe de raisin ou une pêche. Ces braves gens ont pourtant bien raison. Ils sont ravis par ce qu’ils comprennent. Ils sont capables de juger la forme d’un verre, rien ne leur échappe de celle d’une pêche, et ils peuvent voir si quelque chose cloche de quelconque manière. »
En laissant entendre que l’attrait du genre tient à cette banalité qui n’intimide pas, à sa parfaite adéquation avec l’œil averti de « nos collectionneurs allemands », Merck ne contribuait guère à la gloire du pauvre peintre de nature morte. Confortable, bourgeois, ennuyeux : l’homme aurait pu tout aussi bien parler des tableaux qu’admire de nos jours une classe moyenne bien installée et ennuyeuse, ces Monet et ces Renoir qui définissent dans mon milieu le bon goût assuré.
Bien sûr, Merck n’avait pas totalement tort. Il arrive qu’un cigare ne soit qu’un cigare ; que la valeur d’une nature morte ne tienne qu’au pur savoir-faire mécanique de son auteur. Mais, face à La Raie, on devine immédiatement qu’il y a autre chose, même si l’on peine à dire exactement quoi. Par-delà l’évidente maîtrise technique de l’artiste ou, même, par-delà son étrange violence, si manifestement déplacée dans une scène de cuisine : quelque chose de bouleversant que nul élément isolé ne peut suffire à expliquer.
Malgré des plaidoyers comme celui de Merck et malgré l’évidente popularité de leurs œuvres, même les plus éminents peintres de nature morte durent attendre très longtemps pour obtenir une véritable reconnaissance critique. Le genre a commencé d’être considéré comme autre chose que de la décoration dans les années 1930 seulement. Et encore cette attention tardive fut-elle avant tout le fait de quelques amateurs. À l’instar de Laurens Jan Bol, instituteur de Middelbourg, petite ville proche de la frontière entre les Pays-Bas et la Belgique, qui se jeta avec passion dans l’étude de l’art de sa région natale, la Zélande.
Ses écrits montrent en Bol un infatigable enthousiaste. Ses articles et ses livres pétillent de zèle missionnaire, et c’est bien grâce à lui que tant d’artistes sont entrés au panthéon hollandais où ils trônent aujourd’hui tranquillement. Contrairement à Merck, Bol et quelques autres ont vu dans la nature morte non pas une distraction bourgeoise mais une branche à part entière de l’art.
À la recherche d’Adriaen Coorte
La plus grande fierté de Bol fut sans doute d’avoir découvert Adriaen Coorte, un artiste obscur, même au regard des peintres de nature morte de la vieille Zélande. Il en vint d’ailleurs à se voir comme son « père adoptif », lien affectif d’autant plus fort que la lutte pour la reconnaissance de l’artiste fut obstinée. Bol ratissa les Pays-Bas à la recherche d’œuvres de Coorte, se plongeant dans près de deux siècles de catalogues de vente aux enchères de Middelbourg, pour exhumer l’unique fragment de document attestant son existence.
Bol avait achevé son étude préliminaire sur Coorte dès 1949. Mais, lorsqu’il tenta de publier le fruit de ses recherches dans les augustes Annales d’histoire de l’art des Pays-Bas, il essuya un refus : un membre de l’équipe éditoriale ne voulait pas d’un article sur ce « dilettante ». Le texte parut finalement trois ans plus tard, et Bol, qui avait alors quitté Middelbourg pour prendre la direction du musée de Dordrecht, eut en 1958 la satisfaction de monter la première exposition dédiée à Coorte.
Dans le livre qu’il a consacré à l’artiste, Bol évoque à la manière d’un père admiratif la somme des progrès rendus possibles par ses efforts acharnés en faveur de son fils adoptif : la progression de sa cote (au XIXe siècle, les peintures de Coorte se vendaient entre cinquante et soixante-quinze centimes) ; l’intégration de ses œuvres à de grands événements internationaux – lors de l’exposition organisée à Paris en 1952, « deux sur cent vingt-sept natures mortes de siècles et de pays divers » étaient de Coorte, s’enthousiasme Bol, « plus qu’une reconnaissance, une ovation ») ; la consécration par les grands musées (des pièces furent achetées par le Boijmans de Rotterdam en 1960, par le Louvre en 1969)…
Et, au printemps 2008, Adriaen Coorte recevait ce qui constitue sans doute le plus grand honneur que le monde des musées néerlandais puisse accorder : une exposition monographique au Mauritshuis, le « cabinet royal de peinture » à La Haye. Mort à 96 ans en 1994, Laurens Jan Bol n’aura pas vécu assez longtemps pour voir cela.
L’histoire d’Adriaen Coorte depuis sa redécouverte n’est pas celle d’un triomphe sans mélange. En 1960, deux ans seulement après l’exposition de Bol à Dordrecht, le Gemeentemuseum de La Haye s’est ainsi débarrassé d’une œuvre léguée vingt-huit ans auparavant, un petit bol de fraises qui empestait apparemment l’art populaire. Mais, selon toute vraisemblance, l’accueil hésitant, ambigu, réservé à Coorte eut moins à voir avec la qualité intrinsèque de son œuvre qu’avec les doutes régnant sur le genre qu’il avait choisi.
De 1747, quand un critique accusa Chardin de paresse, à 1909, quand la Société archéologique des Pays-Bas nota que, « même dans les cercles artistiques, beaucoup tiennent la nature morte en piètre estime », le genre a toujours paru trop commun. Car il n’en appelait pas essentiellement à l’esprit, mais à l’œil ; et les allusions intelligentes et raffinées à la mythologie et la religion ont toujours figuré en meilleure place dans la hiérarchie de la peinture. C’était en partie du snobisme, bien sûr : ceux qui ne pouvaient saisir les complexes références classiques ou religieuses – « nos collectionneurs allemands » – pourraient certainement comprendre une table de petit déjeuner joliment croquée. La nature morte semblait tout simplement trop évidente, trop facile. Rares sont les aquarellistes du dimanche qui s’essaient à l’enlèvement d’Europe ou osent s’attaquer à l’Annonciation ; mais n’importe qui peut jeter quelques jonquilles dans un vase, tout le monde a des légumes qui traînent à la cuisine. La copie d’objets quotidiens semble un point de départ logique, un exercice commode, avant que d’aborder des sujets de plus grande importance. Bien que très acceptables pour des débutants – ou pour des femmes, dont beaucoup devinrent d’éminentes spécialistes du genre –, c’étaient là sujets inappropriés pour un jeune homme prometteur. Voilà pourquoi le critique incitait le jeune Chardin à aller plus loin : se consacrer à la nature morte, c’était « abandonner, et même négliger un talent original ».
À l’époque de Chardin, la nature morte connaissait un tel essor qu’on en parlait comme d’une forme artistique aussi lamentable qu’inévitable ; et l’on oubliait que, deux siècles plus tôt seulement, ce registre, et la nouvelle conception de l’art qu’il annonçait, eût été proprement inimaginable. Pendant près d’un millénaire après la chute de l’Empire romain, trois spécialités en vogue dans l’Antiquité – le paysage, le portrait et la nature morte – ont disparu, avec bien d’autres pans de ce que les Romains appelaient la civilisation. Au IXe siècle, les vaches broutaient sur le Forum, et le déclin des arts était tel que la notion même de portrait avait sombré. Même d’un personnage aussi célèbre que Charlemagne, il ne reste rien qui ressemble à un portrait digne de ce nom – une représentation à peu près conforme d’une physionomie ou d’une personnalité.
La renaissance des genres romains devrait attendre le retour des villes. C’est aux environs de 1350, peut-être à Paris, que fut réalisé par un artiste anonyme le premier portrait connu de la nouvelle ère, un panneau de bois représentant « Jehan roy de France ». À des centaines de kilomètres de là, à Sienne, Ambrogio Lorenzetti peignait pour sa part le premier paysage depuis l’antiquité. Après un interlude de mille ans, sa gigantesque fresque des Effets du bon et du mauvais gouvernement (longue de quatorze mètres) est apparue comme par miracle presque en même temps que le portrait du roi, vers 1340. Pour compléter le trio, c’est en un troisième lieu – mais, là encore, presque exactement au même moment, en 1337 ou 1338 – que fut ressuscitée la nature morte, quand Taddeo Gaddi, élève de Giotto, peignit une niche contenant une assiette, une cruche et deux vases, sur un mur de l’église florentine de Santa Croce. La notion de « Renaissance » n’est nulle part plus immédiatement visible, tant nous voyons renaître dans ces œuvres, même timidement, l’ancienne civilisation.
Grandeur et décadence d’Anvers
Ces débuts furent néanmoins fragiles, et les formes nouvelles durent batailler longtemps pour s’imposer. En dehors des trompe-l’œil illusionnistes comme celui de Taddeo Gaddi, la plupart des œuvres à nos yeux annonciatrices de la nature morte ne montrent pas les objets pour eux-mêmes mais pour leur valeur allégorique. Quand Hans Memling, le peintre brugeois, peint un vase de lys au dos d’un portrait, au début des années 1480, il peint d’abord et avant tout un symbole bien connu de la Vierge. Les objets en tant que tels commencent pourtant à trouver leur voie. Au XVIe siècle, le peintre hollandais Pieter Aertsen incluait encore une minuscule « Fuite en Égypte », pour la forme, dans son tableau d’un étal de boucher. Mais la scène religieuse n’est plus que le bancal alibi de cette splendide nature morte. Et le genre s’affranchit bientôt de son attirail religieux pour devenir une catégorie à part entière. Le nouvel art a Anvers pour capitale.
Mais la révolte des Néerlandais contre le suzerain espagnol, à partir de 1572, ne fut pas tendre pour la ville, alors la plus importante du pays. Anvers tomba aux mains de l’ennemi en 1585. Et, en 1648, les Hollandais firent du maintien du blocus de l’Escaut, source de la richesse d’Anvers [rattachée aux Pays-Bas espagnols], l’une des principales conditions à la paix qui mit fin à cette guerre de quatre-vingts ans. Fermer le port fut aussi efficace que répandre du sel sur les champs de Carthage (3). Anvers avait perdu plus de la moitié de sa population d’avant la guerre. La plupart des réfugiés avaient gagné le Nord.
Avec ce flot venu de Flandre, des villes jusque-là moyennes (Haarlem, Leyde et, surtout, Amsterdam) devinrent de fières capitales. Une ville, Middelbourg, était particulièrement bien placée pour profiter de la situation. Sise au milieu de l’île de Walcheren qui commande l’embouchure de l’Escaut, capitale d’une Zélande aujourd’hui sans gloire, Middelbourg est à moins d’une heure de route à l’ouest d’Anvers. Les robustes Zélandais, dont l’audace de navigateurs a tant fait pour vaincre l’Espagne, ont laissé leur marque d’un bout à l’autre de la planète. Les Roosevelt de New York sont originaires de Zélande ; les îles de la Nouvelle-Zélande, à près de vingt mille kilomètres des Pays-Bas, ont été baptisées en référence à cette province jadis sans prétention. Et pendant quelque temps, Middelbourg fut, après Amsterdam, le second port de la république hollandaise.
La ville ne fait plus guère parler d’elle de nos jours, même aux Pays-Bas. Elle a le charme un peu suranné des lieux où le temps s’est arrêté. On aperçoit les champs depuis le parc qui a remplacé les remparts, et on fait le tour de la cité en une demi-heure de marche nonchalante. Un bourg alangui, où l’esprit est inévitablement frappé, comme le fut celui de Laurens Jan Bol, par le contraste entre sa somnolence actuelle et la flamboyance des tours qui émaillent le sommet de son imposante abbaye. « Contemplez la tombe mémorable du peuple espagnol », proclament les grandes tapisseries magnifiques qui y sont conservées. Mais, même à l’époque d’Adriaen Coorte, les temps héroïques de Middelbourg et de la République des Pays-Bas étaient déjà révolus.
Le génie de l’épure
On ne sait presque rien de la vie d’Adriaen Coorte. Les dates figurant sur ses œuvres signées vont de 1683 à 1707 ; il est donc sans doute né dans les années 1660, au moment où s’éteignaient le Siècle d’or et la plupart des peintres l’incarnant : Frans Hals est mort en 1666, Rembrandt en 1669, Vermeer en 1675. Vers 1680, Coorte semble avoir été l’élève du peintre Melchior d’Hondecoeter, à Amsterdam. La république hollandaise se relevait alors à peine de l’« année désastreuse » de 1672, quand elle avait été attaquée de concert par quatre puissances ennemies. Un marchand d’art d’Amsterdam, qui fit faillite cette année-là, l’a noté : tous les prix, « surtout pour les peintures et autres raretés de ce genre, ont fort décliné et perdu de valeur, conséquence de ces temps désastreux et de l’état misérable de notre patrie bien-aimée ». Et, à la mort de Vermeer, sa veuve témoigna que « pendant la guerre avec le roi de France et durant les années suivantes, [son] mari n’avait pu gagner que très peu, ou presque rien, si bien que les œuvres d’art » qu’il laissait devaient être vendues pour nourrir leurs enfants. Le pays ne serait plus jamais une grande puissance. Lorsque Coorte partit pour Amsterdam, il devait savoir que les perspectives ouvertes à un jeune peintre de son talent étaient bien moins brillantes qu’à la génération précédente.
Hondecoeter, le maître présumé de Coorte, était spécialiste de la peinture d’oiseaux. Un métier qui dit à quel point la nature morte était, au Siècle d’or, devenue cataloguée. Sur la centaine de catégories répertoriées, comme la peinture de fleurs ou les vanités, certaines étaient elles-mêmes subdivisées. Il y avait les spécialistes des tables de petit déjeuner, des oiseaux et des poissons, des spécialistes des scènes de chasse, de tabac, ou du trompe-l’œil. Chaque ville avait au demeurant son propre style, du monochrome sobre à l’ostentation la plus stupéfiante.
Si l’on met ses œuvres de jeunesse en regard de celles du maître dont elles s’inspirent, l’une des caractéristiques de Coorte saute aux yeux : le dépouillement. Les toiles surchargées d’Hondecoeter ploient sous une quantité ahurissante de volailles ; au contraire, dans Pélican et canards dans un paysage montagneux, probablement peint à Amsterdam et très proche d’une peinture de son maître, Coorte a supprimé au moins la moitié des oiseaux qu’Hondecoeter y avait mis, pour obtenir une composition bien moins tumultueuse.
Lorsqu’il regagna Middelbourg, Coorte ne s’inscrivit pas à la guilde locale des peintres, ce que nous apprend le seul document parvenu jusqu’à nous à son sujet, celui-là même qu’a découvert Laurens Jan Bol : une amende d’une livre flamande payée en 1695-1696 pour avoir vendu « quantité de peintures sur le marché, sans en avoir l’autorisation ». Peut-être avait-il pris la mesure des contraintes d’une économie déprimée et choisi une profession plus sûre, tout en poursuivant en privé sa quête singulière : des natures mortes, parfois à peine plus grandes qu’une carte postale, représentant des objets simples – des baies, des asperges, des noix, des coquillages – disposés sur une table de pierre craquelée, avec un arrière-plan noir à l’infini.
Dix-huit ans pour peindre une botte d’asperges
Comme à Amsterdam, où il épurait les compositions d’Hondecoeter, Coorte continua d’aiguiser son regard en Zélande, retouchant ses natures mortes avec une application confinant à l’obsession. Il s’acharna ainsi sur une botte d’asperges, apparemment toujours la même ; s’en rapprochant et s’en éloignant ; jouant avec l’éclairage ; ajoutant, puis retirant, quelques groseilles ; essayant tantôt de les associer à un artichaut, tantôt à un bol de fraises… Pendant dix-huit ans.
Coorte se souciait-il de n’avoir pas le droit de vendre ses peintures, à Middelbourg du moins ? On a le sentiment, surtout en regardant conjointement un ensemble de ses œuvres, que le spectateur et le marché étaient pour lui considérations secondaires, si tant est qu’il les ait même le moins du monde considérés. L’attention intense qu’il portait à une botte d’asperges laisse penser qu’il cherchait avant tout à résoudre des problèmes esthétiques pour lui-même. Détail révélateur, et chose très rare pour un artiste du XVIIe siècle, Coorte peignait souvent sur papier. Une restauration récente a ainsi révélé qu’une de ses œuvres est peinte au dos du reçu d’un marchand de Gdansk. Et d’autres éléments laissent supposer que ces œuvres sur papier n’ont été fixées sur toile ou sur bois que bien des années après avoir été peintes.
Coorte était-il si misérable, en cette époque de déclin économique, qu’il ne pouvait peindre que sur des petits bouts de papier ? Une autre hypothèse paraît plus vraisemblable : dès qu’il avait une idée, il l’esquissait sur le premier support lui tombant sous la main ; puis, lorsqu’il lui paraissait possible d’aboutir, il développait l’idée sous la forme d’une œuvre achevée, directement par-dessus l’esquisse initiale. L’exposition du Mauritshuis a montré l’épanouissement de la pensée de l’artiste sur ses sujets soigneusement choisis.
En elles-mêmes, les expériences de Coorte ne sont pas toujours très heureuses. Il travaille par exemple, à un moment, sur la position d’un unique papillon dans l’air au-dessus des objets disposés sur sa table craquelée. Il a du mal. Un premier papillon paraît inerte, immobile, comme fixé sur une planche de taxidermiste ; dans un autre tableau, il gagne en dynamisme au point de paraître dangereusement près de s’écraser sur un bol de fraises.
Mais Coorte finit par résoudre son problème avec une délicatesse qui justifie sa présence dans un Mauritshuis repu de chefs-d’œuvre. Dans une toile appartenant à une collection particulière, le papillon survole trois nèfles. Un centimètre plus haut, il paraîtrait détaché du reste de la scène, sans lien avec les fruits, planant au hasard, hors sujet ; un centimètre plus bas, il les percuterait. Mais, tel que Coorte l’a placé, le papillon glisse doucement vers les nèfles, renforçant la quiétude de la scène, au lieu de la perturber. S’il est possible de suggérer ici l’équilibre impeccable de cette composition, la peinture réelle est si raffinée qu’il faudrait pour la décrire des mots aussi aériens que l’air tranquille qui porte ce papillon. Le goût, l’œil exercé et élégant, voilà l’essence de la nature morte ; et la subtile transformation d’objets quotidiens en supports d’une réflexion faisant appel à l’émotion est à la fois sa gloire et sa plus grande difficulté.
Coorte a peint sa Nature morte aux trois nèfles et au papillon entre 1693 et 1695, au moment où Bashô, le poète de haïkus, mourait à Osaka. Pour Bashô, comme pour n’importe quel écrivain ou peintre oriental, la représentation de la nature était art aussi noble que les scènes religieuses ou historiques en Occident.
Les artistes de l’Europe médiévale plaçaient leurs saints personnages devant un fond d’or qui effaçait toute référence à l’univers terrestre des mortels ; au Japon, en particulier dans les arts inspirés du bouddhisme zen, le monde sacré n’est ni au-dessus ni en dehors du monde terrestre, mais en son sein même. Abordé dans l’esprit qui convient, la position d’un rocher dans un jardin ou la manière de servir une tasse de thé transcendent l’esthétique et touchent au divin.
Pour l’amour de la simplicité
Il est difficile d’imaginer que la poésie de Bashô eût pu être reconnue comme telle dans l’Europe du XVIIe siècle. Même aujourd’hui, un esprit occidental, formé à l’admiration du complexe et du difficile, peine à la comprendre sans une étude approfondie. Son chef-d’œuvre le plus célèbre, décrit comme une « alarme révolutionnaire » – « Tant de gens l’ont commenté que ses ressources poétiques me paraissent quasiment épuisées », a écrit un critique –, se réduit à ceci :
« Ah ! le vieil étang
Une grenouille y plonge –
Le bruit de l’eau ! »
Le concret et la simplicité, plutôt que la complexité et l’élaboration, étaient les valeurs suprêmes de cette culture ; et voir Adriaen Coorte se débattre avec ses papillons et ses asperges, observer sa pensée évoluer au fil de sa carrière, c’est un peu lire les œuvres de Bashô dans l’ordre où elles ont été écrites. Il est aussi difficile d’atteindre à ce genre de simplicité que de construire une basilique, simplicité dont l’élégance est de nier sa propre difficulté. Regardées toutes ensemble, les peintures de Coorte reflètent le douloureux processus de création, ce long cheminement vers la réalisation de quelques œuvres parfaites, rappelant cette réflexion de Clarice Lispector : « L’art n’est pas la pureté, c’est la purification. L’art n’est pas la liberté, c’est la libération (4). »
Résumant en un bon mot dévastateur le sentimentalisme torturé des symbolistes allemands, l’historien d’art Max Friedländer écrivit : « En regardant leurs œuvres, on pouvait penser des pensées. » Quand on place les nèfles de Coorte à côté d’une œuvre peinte près de deux siècles auparavant par un autre artiste de Middelbourg, la différence saute aux yeux. Le Diptyque de Jean Carondelet, de Jan Gossaert, date de 1517 : le haut dignitaire venait d’être choisi pour accompagner en Espagne le futur empereur Charles Quint. Les volets intérieurs le montrent en prière face à une Vierge à l’Enfant. Fermé, le diptyque porte à droite le blason de Carondelet, tandis qu’il ridiculise à gauche l’orgueil que l’homme tirait de sa lignée, à travers la nature morte d’un crâne à la mâchoire ridiculement disloquée.
Si, historiquement, la nature morte est étroitement liée à l’idée de renaissance culturelle, c’est avec la mort qu’elle entretient les relations les plus étroites. La mort, que les langues latines font apparaître dans son nom même (5). Dans les innombrables « vanités » produites au XVIIe siècle, la Faucheuse rôde autour de toutes ces bougies éteintes, de ces montres, de ces sabliers et de ces crânes.
Contemplant son diptyque après une journée passée à la fabuleuse cour de l’empereur, Carondelet eût été bien inspiré de méditer sur le caractère éphémère des choses de ce monde : d’un côté, un homme puissant et séduisant (lui-même) ; de l’autre, le squelette qu’il serait un jour. Mais, sans vouloir accuser Gossaert de vulgarité, force est de le remarquer : face aux nèfles d’Adriaen Coorte, ce crâne est un encouragement par trop flagrant à « penser des pensées ». Si admirablement peint soit-il, ce genre de symbole, comme le vase de lys à côté d’une Vierge radieuse, renvoie de manière un peu trop explicite à une réalité extérieure.
L’objet de contemplation de Coorte est infiniment plus subtil. Capturant le moindre frémissement du temps qui passe dans le vol suspendu du papillon, sa peinture atteint au symbolisme sans la moindre prétention à le faire. Comme la musique instrumentale, elle stimule l’émotion sans la diriger, faisant taire l’intellect pour en appeler directement aux sens.
Montrer la mortalité sur le visage d’un Sauveur tordu et crucifié est une chose ; « l’Art est » de la montrer sur une groseille, une botte d’asperges ou une grenouille. Selon son traducteur, Bashô recherchait « une vision d’éternité dans les choses qui sont, par leur nature même, destinées à périr ». Le temps qui passe, et donc la mort, est le vrai sujet du peintre de nature morte.
Ce texte est paru dans Harper’s en février 2009. Il a été traduit par Laurent Bury.