Qu’elle est belle, ma théorie !

S’il n’était pas la deuxième personne la plus riche du monde, les autres attributs bien connus de Warren Buffett – une adresse à Omaha, une maison de cinq chambres qu’il habite depuis cinquante-deux ans, un salaire annuel de 100 000 dollars, et un téléphone qu’il décroche lui-même – n’auraient rien de très remarquables. Or il se trouve que nous avons appris à attendre certaines choses des gens fabuleusement riches, largement encouragés en cela par les gens fabuleusement riches ou qui l’ont été : une maison de plus de six mille mètres carrés et six cuisines (Bill Gates) ou une maison aux vingt-six salles de bains (le prince Bandar d’Arabie Saoudite) ; une flotte de Mercedes, Lexus, Range Rover et Cadillac (Bernard Madoff) ; un jet Gulfstream V (Mark Cuban) ; des costumes de vigogne sur mesure à 50 000 dollars (le roi du Maroc). Bien qu’il ne soit pas sans faiblesses – étant l’un des propriétaires de NetJets, qui vend des parts d’avions privés, il utilise les services de sa compagnie –, la frugalité de Buffett fait partie de son identité de marque, comme diraient les experts en marketing. Son apparent mépris personnel de l’argent qu’il accumule avec tant d’excès renforce sa crédibilité : il n’est pas cupide, il excelle simplement dans son métier.

À 10 ans, Warren Buffett achète ses premières actions

Si l’on en croit Alice Schroeder, sa dévouée biographe, Buffett a commencé de bonne heure sa carrière d’accumulateur de richesse ; c’est vers 6 ans qu’il s’est mis à acheter des paquets de chewing-gums pour les revendre à ses voisins moyennant un profit de quelques centimes. Il est ensuite passé au Coca-Cola, qu’il vendait l’été en faisant du porte-à-porte, avant de faire commerce de balles de golf d’occasion. Les Buffett n’étaient pas pauvres : son père, qui se fera élire par quatre fois représentant d’Omaha au Congrès avant d’être jugé trop à droite, même pour les conservateurs habitants du Nebraska, avait débuté comme agent d’assurances avant de vendre des actions pendant le boom qui précéda la crise de 1929. En 1930, quand Warren est né, les actions s’échangeaient difficilement et l’argent était rare.

Buffett avait 10 ans quand il visita Wall Street pour la première fois et fut reçu par le patron de Goldman Sachs, Sidney Weinberg. (Ce qui peut expliquer l’attachement durable de Buffett à cette maison.) C’est aussi à cette époque qu’il acheta ses premières actions, trois de chaque pour lui et sa sœur Doris, qu’il acquit 35 dollars et revendit 40 ; pas une mauvaise affaire, si ce n’est que peu de temps après l’action se négociait à 200 dollars. À 11 ans, il lut un livre proposant cent façons de gagner un millier de dollars. Il y trouva un objectif : gagner un million de dollars avant 35 ans. Vingt-quatre ans plus tard, il était cinq fois millionnaire.

Buffett, on ne prend guère de risque à l’affirmer, n’entretient pas la même relation que vous et moi avec l’argent. Pour nous, c’est un moyen au service d’une fin. Pour lui, une vocation. Il est comme appelé. À accumuler toujours plus. Cet homme est un collectionneur. Il se trouve qu’il collectionne les dollars.

Gagner de l’argent l’intéresse plus que d’en avoir ou d’en dépenser. C’est une activité intellectuelle et morale : comment les entreprises font-elles du profit ? Comment évaluer leurs actifs ? Quelles sont les affaires sous-évaluées que les autres n’ont pas repérées ? Qu’implique leur propriété ? Qu’en est-il des relations entre leurs dirigeants et leurs actionnaires ? Recalé à la Harvard Business School après des années de licence sans relief à l’université du Nebraska et un bref séjour à la Wharton School de l’université de Pennsylvanie, Buffett atterrit à la Columbia Business School, où il tomba sous le charme du professeur Benjamin Graham. Toujours à mâchonner un cigare et à courir le jupon, Graham ne payait pas de mine, mais possédait un talent hors du commun pour gagner de l’argent. Spécialiste reconnu de la finance, il avait cosigné, avec un autre professeur de Columbia, un énorme volume ésotérique intitulé Security Analysis (« Analyse boursière »), qui devint la bible de Buffett.

Selon Schroeder, celui-ci retint de Ben Graham trois leçons qui le marquèrent profondément : « Une action est le droit de posséder une petite parcelle d’une affaire… Moyennant une marge de sécurité […], M. Marché est votre serviteur, non votre maître. Graham imaginait un personnage lunatique, un certain M. Marché, qui offre d’acheter et de vendre des actions tous les jours, souvent à un prix dépourvu de sens. Les humeurs de ce M. Marché ne doivent pas influencer votre idée du prix. »

Ne jamais rechercher l’approbation

Dans cette longue carrière passée à acheter et à vendre des actions, ce conseil se révéla particulièrement utile au moment de la bulle Internet, quand Buffett fut l’objet de la risée générale en refusant de prendre en marche le train des valeurs high-tech et en déclarant que tout cela n’était qu’un écran de fumée. (« On n’investit pas pour être approuvé, a-t-il écrit récemment. En vérité, l’approbation est souvent contre-productive parce qu’elle a un effet sédatif et rend le cerveau moins réceptif aux faits nouveaux ou au réexamen des conclusions antérieures. Méfiez-vous des investissements qui vous valent des applaudissements ; les grandes initiatives sont généralement accueillies par des bâillements. ») Outre son enseignement, Ben Graham dirigeait une société de placement, Graham-Newman, dont Buffett se mit à étudier les choix à la loupe. Quand, en première année d’économie, il apprit que Graham-Newman avait acquis une participation majoritaire dans une compagnie d’assurances peu connue du nom de GEICO, Buffett prit le train un samedi matin de New York, et se rendit tout droit au siège de l’entreprise à Washington. Il se présenta au gardien comme un étudiant de Ben Graham espérant trouver sur place quelqu’un pouvant lui expliquer les affaires de GEICO, et finit par être introduit dans le bureau du vice-président financier, un certain Lorimer Davidson. Quatre heures plus tard, Davidson, qui s’attendait à passer quelques minutes avec l’étudiant, était encore en pleine discussion avec lui. « Les questions qu’il me posait étaient celles qu’aurait posées un analyste chevronné de la valeur boursière des compagnies d’assurances. Sa manière de revenir à la charge était celle d’un professionnel. Il était jeune, et il faisait jeune. Il s’est présenté comme un étudiant, mais il parlait comme un homme déjà très expérimenté, et il en connaissait un rayon… Je me suis mis à lui poser des questions. » Buffett rentra chez lui, liquida la moitié de ses actifs pour investir dans GEICO. En 1996, il racheta en totalité la compagnie.

Aujourd’hui, ses émules étudient chacun de ses faits et gestes comme il a scruté ceux de Graham. Les livres, DVD et vêtements de Buffett constituent une industrie qui n’est pas si modeste. Amazon.com possède un rayon « Warren Buffett » où l’on peut acheter la toute dernière édition de Security Analysis avec un avant-propos de Warren Buffett, ou charger sur son iPod The Warren Buffett Investing Strategy (« La stratégie d’investissement de Warren Buffett »), que l’on peut écouter en flemmardant, vêtu d’un tee-shirt pop art Warren Buffett et en dégustant des truffes de la maison See’s (qui lui appartient).

Comment Warren Buffett est devenu Warren Buffett est une histoire fascinante, du moins telle que la raconte Alice Schroeder. Expert-comptable et analyste en assurances, Schroeder, qui a l’a rencontré quand elle couvrait Berkshire Hathaway pour Morgan Stanley, est le premier auteur à avoir bénéficié d’un accès total à cet homme qui, étant donné sa vie peu conventionnelle, aurait pu hésiter à donner carte blanche à un auteur. Mais Buffett a une réputation de transparence et d’intégrité, tout comme il a celle d’être un homme singulier. Entre les mains de Schroeder, les aspects étranges de ses cinquante-deux ans de vie de couple avec sa femme Susan, dont vingt-six où elle a choisi de vivre séparée de lui à San Francisco, tandis qu’il restait avec la « bonne » qu’elle avait embauchée et avait peut-être aussi une liaison avec l’éditrice du Washington Post Katherine Graham, sont presque hors sujet. Il aimait sa femme, elle s’est lassée de l’attendre pendant qu’il était au bureau, elle est partie (avec son professeur de tennis) ; mais ils sont restés mariés, passant les vacances et les fêtes ensemble ; ils étaient ensemble aussi en 2004, pendant qu’elle agonisait. C’est une histoire trop suave pour intéresser vraiment les tabloïds et, de toute manière, les émules de Buffett cherchent à copier son portefeuille plutôt que son mode de vie.

Quelle part de chance comporte donc un tel succès ? Pour ceux qui ont investi tôt avec Buffett, elle fut grande. On estime que la participation initiale de 10 000 dollars demandée à ses tout premiers partenaires en vaut aujourd’hui plusieurs centaines de millions. Mais, entre s’en remettre au savoir-faire et à l’expertise de Buffett pour amasser une fortune et amasser une fortune en cultivant les talents et l’expertise qui ont fait de Buffett ce qu’il est devenu, il existe une différence de taille. « Aucune part de chance, dites-vous ? Ce type est un génie, il est le Tiger Woods, le Lennon et McCartney, le Bill Gates de la Bourse de New York. » Peut-être – mais si Malcolm Gladwell a raison, sa réussite, et la leur, n’a pas grand-chose à voir avec le génie.

Gladwell, bien sûr, est ce subtil maître de l’anecdote qui détient les droits sur des livres de haut vol au titre percutant – The Tipping Point (« L’instant crucial ») BlinkOutliers (« Hors normes ») à présent –, qui reconfigurent des bribes de recherches universitaires en élégant lamé intellectuel. Ces ouvrages ont fait de lui un habitué des listes de bestsellers et font l’envie de ses pairs – si tant est qu’il en ait. Selon sa propre terminologie un peu flottante, Gladwell est lui-même un cas hors normes, une de ces anomalies statistiques dont « la valeur est sensiblement différente de celle des autres éléments de l’échantillon » et ne cadre pas « avec notre entendement habituel de la réussite ». Outre lui-même, les Beatles, Robert Oppenheimer et les jeunes matheux d’origine asiatique sont hors normes. Reste que, s’agissant d’entreprise humaine, on ne sait pas très bien quelles variables ou combinaisons de variables doivent être hors normes pour produire un profil réellement hors normes. S’il s’agit d’argent en banque, combien ? S’il s’agit de livres vendus, combien ? Tout se passe comme si le succès était un corollaire de l’obscénité : on la connaît quand on la voit.

(« En un clin d’œil ») et

Et « voir » pourrait bien être ici la variable décisive. Est-ce la qualité du travail littéraire, par exemple, qui fait de quelqu’un une anomalie statistique – « des hommes et des femmes qui font quelque chose qui sort de l’ordinaire » – ou est-ce le montant de l’à-valoir ?

Prenons le cas de Susan Boyle, cette célibataire écossaise au chômage de 47 ans, devenue une star mondiale après sa remarquable prestation au reality showBritain’s Got Talent (« La Grande-Bretagne a du talent »). Ses talents de chanteuse n’étaient pas moins extraordinaires la veille de son passage à la télévision ; jusque-là, cependant, personne n’aurait vu en elle autre chose qu’une femme très ordinaire – à commencer par Susan Boyle elle-même. Quand Gladwell précise, en sous-titre, qu’Outliers est l’histoire de la réussite, il suppose que la reconnaissance en est une condition nécessaire et, peut-être, suffisante.

Prenons encore l’exemple de Chris Langan, dont le QI astronomique – autour de 195, soit 45 points de plus qu’Einstein – fait une exception statistique. Du point de vue de Gladwell, cependant, le malheureux – qui mène une existence relativement obscure dans un élevage de chevaux du Midwest – est un parfait raté : « Il travaillait depuis des décennies sur un projet d’une sophistication considérable, mais quasiment rien de ce qu’il avait fait n’avait été publié, et encore moins lu par les physiciens, philosophes et mathématiciens à même d’en juger (1). » Et Gladwell poursuit : « Voici un homme rare. Il n’y en a pas un sur un million comme lui, et il n’a pas encore eu le moindre impact sur le monde. Il ne pérore pas dans les conférences universitaires. Il n’anime pas de séminaire dans une université prestigieuse. Il a un élevage de chevaux un peu délabré dans le nord du Missouri, passant son temps sous son porche en jean et tee-shirt coupé. Il sait à quoi cela ressemble : c’est le grand paradoxe du génie de Chris Langan. » Lequel le reconnaît : « Je n’ai pas démarché les grands éditeurs aussi assidûment que je l’aurais dû. Faire ma tournée, solliciter les maisons d’édition, essayer de trouver un agent. Je n’en ai rien fait ; cela ne m’intéresse pas. » Un aveu d’échec. Vraiment ? Qui le dit ?

L’explication que donne Gladwell de ce qu’il tient pour l’échec homérique de Langan niche au cœur de sa grande thèse sur la réussite : elle ne s’explique pas en comprenant de quoi une personne a l’air, mais uniquement en comprenant d’où il ou elle vient. On ne saisit pas bien en quoi Gladwell y voit une révélation et non une tautologie, mais c’est ainsi. Les rayonnages d’ouvrages de sciences sociales sont truffés d’études qui rattachent la réussite au milieu d’origine. Le projet sur la mobilité économique du Pew Charitable Trusts Found a ainsi observé tout dernièrement que près de la moitié des « enfants nés de parents dont les revenus se situent dans le quintile supérieur et qui ont un diplôme de l’enseignement supérieur restent au sommet, soit trois fois plus en pourcentage que les diplômés nés de parents du quintile inférieur qui se sont hissés jusqu’à la tranche supérieure des revenus ». Quoi qu’il en soit, les histoires de réussite ou d’échec sont toujours interprétées après coup, et le même assortiment de circonstances débouche souvent sur des résultats radicalement différents, que l’on explique toujours invariablement par lesdites circonstances. Par exemple, toucher un héritage conduit l’un à la porte à tambour de la Betty Ford Clinic [centre de désintoxication pour alcooliques], un autre au prix Pulitzer de poésie. Affirmer, comme le fait Gladwell, que la « réussite extraordinaire est moins une affaire de talent que de chance », c’est exagérer une évidence tout en nous dédouanant, nous qui ne sommes pas des bêtes de performance. « Les gens ne surgissent pas du néant, observe-t-il. Nous devons tout à nos parents et à nos protecteurs. Les gens qui s’élèvent au rang des rois peuvent donner l’impression d’y être parvenus par eux-mêmes. En réalité, ils sont immanquablement les bénéficiaires d’avantages cachés, d’occasions extraordinaires et d’héritages culturels qui leur permettent d’apprendre, de travailler dur et de faire leur chemin d’une manière inaccessible aux autres. »

Un génie mal né ?

Chris Langan est le fils aîné d’une femme qui a eu quatre enfants, tous de père différent – le dernier étant un alcoolique qui la maltraitait. Il a grandi sans aucun des avantages qui lui auraient permis de réussir. Il bénéficia certes de bourses pour l’université de Chicago et le Reed College, mais, seul à avoir les cheveux en brosse parmi les étudiants aux cheveux longs, il quitta Reed avant la fin de la première année : sa mère avait oublié de remplir les formulaires de demande d’aide. Il partit alors dans le Montana. Sa voiture tomba en panne ; un professeur ayant refusé de remplacer un cours du matin par un cours de l’après-midi, Langan laissa tomber une fois de plus.

Si Langan avait eu ce que Gladwell, citant le psychologue Robert Sternberg, appelle une « intelligence pratique » – s’il avait su que dire et à qui le dire –, sans doute aurait-il obtenu son diplôme, fait des études supérieures, intégré le monde académique, écrit des articles pour ses pairs, siégé à d’innombrables comités et fait quelque chose de sa vie. Faute du milieu familial qui, selon Gladwell, procure ce genre de savoir, il était voué à l’échec.

Pour quelque raison, l’histoire de Langan conduit Gladwell à celle d’un autre jeune prodige (« Posez-moi une question en latin, je vous répondrai en grec »), le physicien Robert Oppenheimer, qui était aussi un dépressif doublé d’un vaurien. À Cambridge, il essaya d’empoisonner son directeur d’études. Loin de le renvoyer chez lui ou de le jeter en prison, on l’adressa à un psychiatre, et Oppenheimer put poursuivre l’université. Il le dut à son intelligence pratique, explique Gladwell : « Oppenheimer aurait-il perdu sa bourse à Reed ? Aurait-il été incapable de convaincre ses professeurs de changer les horaires ? Bien sûr que non. Non qu’il fût plus malin que Chris Langan. Simplement, il avait le genre de bon sens qui lui permettait d’obtenir du monde ce qu’il voulait. »

Pour ma part, Chris Langan me fait plutôt penser non à Robert Oppenheimer, mais à William James Sidis, le plus jeune étudiant jamais inscrit à Harvard : il avait 11 ans. De l’aveu général, y compris celui de son homonyme et parrain, William James, Sidis était un petit génie, considéré comme l’élève le plus intelligent ayant jamais fréquenté le Harvard College. Sidis pratiquait au moins huit langues qu’il semblait avoir apprises en autodidacte. Mathématicien de talent, il donna des conférences au Harvard Mathematical Club à peine arrivé à la faculté. Diplômé à 16 ans, en 1914, il fit un bref troisième cycle puis partit enseigner les mathématiques dans ce qui allait devenir la Rice University. Tout paraissait bien engagé : Sidis était le fils de deux médecins bien introduits dans la société et les cercles intellectuels ; qui plus est, son père, Boris, était aussi professeur de psychologie à Harvard. À 17 ans, le jeune Sidis semblait avoir bien avancé sur la voie que laissait espérer sa précocité.

Rien ne se passa comme prévu. Le poste à Rice fut un fiasco : moins d’un an plus tard, Sidis fut prié de partir. De retour à Cambridge, il s’inscrivit à la Harvard Law School, mais ne décrocha jamais son diplôme. Il fréquenta les milieux révolutionnaires, fut arrêté et expédié dans un sanatorium. Il coupa les ponts avec ses parents pour faire des petits boulots tout en s’adonnant à son passe-temps favori : la collection de billets de correspondance de tramways. On peut dire sans crainte de se tromper que, malgré ses parents et les protections dont il bénéficia, Sidis, qui croupit dans une obscurité et une indigence relatives à l’âge adulte, fut un raté.

Que nous apprend la triste histoire de William James Sidis quant à l’intelligence pratique qui permettrait au génie naturel de prospérer ? Pas grand-chose. Pas plus que la prétendue triste histoire de Chris Langan. Tout statisticien vous le dira : on n’apprend rien sur une population en considérant un tout petit nombre d’individus. Ce n’est pas un échantillon, c’est un divertissement.

Le dénominateur commun des success stories de Warren Buffett, Tiger Woods, Bill Gates et même du jeune William Sidis (quand il semblait promis au succès), c’est que tous ont commencé très tôt. Woods avait 2 ans quand son père lui mit un club de golf dans les mains. Bill Gates s’attela à la programmation au lycée, à une époque où personne n’avait d’ordinateur à la maison – parce que lui-même n’avait pas encore eu l’idée du PC. Buffett était encore en culottes courtes quand il commença à faire des placements. Et, à 9 ans, Sidis était mûr pour Harvard.

Dans le sillage des recherches du psychologue Anders Ericsson et de ses collègues, qui voulaient savoir pourquoi certains élèves du conservatoire font une carrière de concertistes quand d’autres finissent professeurs de musique, Gladwell invoque la « règle des 10 000 heures » : « Ce qui frappe, dans l’étude d’Ericsson, c’est que ses collègues et lui n’ont pu découvrir le moindre “talent naturel”, des musiciens parvenus sans effort au sommet tout en pratiquant moins que leurs pairs. […] Qui plus est, les gens qui atteignent le sommet ne travaillent pas simplement plus dur ou beaucoup plus dur que les autres. Ils travaillent beaucoup, beaucoup plus dur. L’idée que l’excellence dans l’accomplissement d’une tâche complexe requiert un minimum critique de pratique revient sans cesse dans les études. En vérité, les chercheurs se sont mis d’accord sur ce qu’ils tiennent pour le nombre magique de l’art consommé : 10 000 heures. » Les Beatles, Bill Gates, Bill Joy (de Sun Microsystems), Tiger Woods… Gladwell a fait le calcul et observe que tous avaient à leur actif les 10 000 heures requises avant de « crever l’écran ». Pour Warren Buffett (qui ne fait pas partie des exemples de Gladwell), l’horloge a commencé de tourner quand le gamin de 6 ans a acheté des paquets de chewing-gums pour les revendre aux voisins. (L’un d’eux ne voulait-il qu’un chewing-gum ? Buffett refusait. Il savait que s’il vendait chaque pièce au prix qu’il avait payé, il ne ferait aucun profit : cette attitude reste l’une de ses meilleures stratégies d’investissement.) Si l’on ajoute à cela une affaire de flippers au lycée, ses trois longues tournées de distribution de journaux quand il était adolescent et ses tout premiers achats de titres, son premier million coïncida probablement avec sa dix millième heure. Après cela, il accumula les dollars de façon fulgurante.

Gladwell ne dit pas que dix mille heures sont une garantie de succès, mais plutôt que la réussite prend dix mille heures. Si les Beatles sont les Beatles, c’est qu’ils ont saisi leur chance en se faisant les dents à jouer des morceaux en série huit heures par jour, sept jours par semaine dans les bars et les clubs de strip-tease de Hambourg. Sans cela, ils auraient sans doute suivi la voie de Derry Wilkie et des Seniors, un autre groupe de Liverpool populaire à la même époque à Hambourg. Naturellement, cela n’explique pas que ce groupe, vraisemblablement astreint au même marathon dans les mêmes établissements, n’ait pas connu le succès des Beatles. Le génie trouve toujours le moyen de percer. Il est aidé par la culture, l’esprit du temps, la famille, les gènes, l’histoire personnelle et la chance.

La magie de l’effort

Est-ce pour cela que la plupart des écrivains ne deviennent pas Tolstoï ou que la plupart des pilotes de l’Association nationale des courses automobiles (Nascar) ne deviennent pas Dale Earnhardt quand ils ont dix mille heures à leur actif ? Peut-être. La diversité humaine doit bien y être pour quelque chose. Mais il se peut aussi que la magie inhérente au nombre magique ne tienne pas au nombre lui-même. La plupart d’entre nous finiront par pratiquer plus de dix mille heures les activités que nous aimons – le tennis, la natation, la cuisine, la poésie ou le codage informatique – et par atteindre un certain niveau de compétence que nous ne dépasserons plus. La pratique ne triomphe pas de la médiocrité ; elle peut même la renforcer. Dans son livre « Le talent est surévalué », Geoff Colvin explique pourquoi : cette notion de dix mille heures de pratique est trop vague et ne reflète pas la conclusion d’Ericsson, pour qui l’entraînement doit être « pleinement pensé ». Cette « pratique réfléchie, explique Colvin, se caractérise par plusieurs éléments, qui valent d’être examinés séparément. Elle est spécifiquement conçue pour améliorer la performance, souvent avec l’aide d’un enseignant ; elle peut être très répétitive ; elle suppose un retour permanent sur les résultats ; elle est mentalement très exigeante, qu’elle s’applique à une activité purement intellectuelle (les échecs, la pratique des affaires), ou très physique, comme le sport ; et cela n’a rien de très drôle ». Voilà où se niche la magie.

Comment, donc, expliquer l’exceptionnelle réussite des lycéens asiatiques aux tests mathématiques ? Est-ce l’effet de leur entraînement, d’une concentration particulière sur les problèmes de maths, ou est-ce un don inné ? Et s’il est inné, vient-il des gènes ? Nous savons qu’une partie au moins de l’intelligence est héréditaire et, quand un groupe ethnique surclasse systématiquement les autres dans un domaine, il pourrait au moins valoir la peine de se demander en quoi ces résultats sont liés à la génétique.

Fait surprenant, Gladwell se tient à l’écart du débat, alors même que de récentes études d’imagerie cérébrale suggèrent l’existence d’un lien étroit entre l’épaisseur de l’enveloppe de myéline, qui est génétique, et l’excellence mathématique. Au lieu de quoi il se focalise sur un autre accident de la naissance, la culture, pour rendre compte des spectaculaires différences de résultats obtenus en mathématiques entre les étudiants du Japon, de Singapour, de Corée du Sud, de Hong Kong et de Taiwan et ceux des États-Unis, de France, d’Allemagne et du Royaume-Uni. Une longue tradition de culture du riz humide, à forte intensité de main-d’œuvre et mentalement exigeante, serait le meilleur moyen de comprendre les prouesses des étudiants asiatiques. Ce n’est pas qu’ils soient plus malins que d’autres, assure-t-il, c’est simplement qu’il est dans leur tradition de travailler dur. C’est donc ce qu’ils font, même quand il s’agit d’une discipline ingrate comme celle-ci.

Le riz qui donne la bosse des maths

« Les gens qui réussissent travaillent vraiment dur, explique Gladwell, et le génie de la culture des rizières est que le dur labeur a donné aux travailleurs des champs un moyen de trouver un sens par-delà l’incertitude et la misère. Cette leçon a été utile aux Asiatiques dans bien des domaines, mais elle leur a rarement réussi aussi parfaitement que dans celui des mathématiques. » C’est joliment dit. Vous êtes nul en maths ? Vous pouvez en remercier vos ancêtres, ces fainéants cultivateurs de blé et de maïs qui passaient les longs et froids hivers à roupiller.

Mais qu’en est-il si vous êtes plutôt issu d’une longue lignée de cultivateurs de tabac ? Jusque dans les années 1950, c’était une culture à plus forte intensité de main-d’œuvre encore que celle du riz humide. Le cultivateur de tabac gérait en moyenne 2,4 hectares de terre et chaque demi-hectare exigeait près de neuf cents heures de travail ; comme la culture du riz humide, c’était une activité qui occupait l’année entière. Si l’argument de Gladwell tenait, la Caroline du Nord, le Kentucky et le Tennessee, qui sont les plus gros producteurs de tabac, devraient aussi produire nos meilleurs matheux. Il n’en est évidemment rien. De même, tous les pays producteurs de riz humide n’excellent pas en mathématiques : on pense à la Birmanie, aux Philippines et au Bangladesh. En vérité, les contre-exemples abondent, tout comme les autres arguments favorables à une surdétermination culturelle, tel celui attribuant à la tradition confucéenne de déférence envers l’excellence la réussite dans une discipline qui n’admet qu’une seule réponse juste.

Selon votre point de vue, les explications générales de ce genre vous paraîtront, au mieux, intrigantes, au pire, impossibles à démontrer, sottes, voire choquantes. Dans un cas comme dans l’autre, s’empêtrer dans les questions de validité de cette thèse détourne d’une idée plus importante, évidente et banale : la culture et l’histoire personnelle comptent dès lors qu’on parle de la réussite ou de l’échec de quelqu’un. (N’est-ce pas la raison d’être de la politique dite « affirmative », de lutte contre les discriminations ?) Tout le monde vient de quelque part.

Warren Buffett est du Nebraska. Son grand-père y possédait une épicerie. Son père fut courtier en Bourse et homme politique. Malade mentale, sa grand-mère maternelle passa sa vie à l’asile. Sa mère n’était pas très stable non plus. Il n’y a pas grand-chose, dans son histoire familiale, qui pouvait laisser penser qu’il serait phénoménalement doué pour gagner de l’argent ou créer et diriger l’un des plus grands conglomérats du monde.

Dans la prétendue lutte acharnée entre parenté et protection, d’un côté, génie et talent, de l’autre, chaque élément intervient. Mais si vous demandez à Buffett ce qui a le plus contribué à sa réussite, il sera d’accord avec Malcolm Gladwell. « J’ai eu la chance de vivre dans un foyer où l’on parlait de choses intéressantes, a-t-il confié à Alice Schroeder, et d’avoir eu des parents intelligents, de fréquenter de bonnes écoles. […] Je n’ai pas reçu d’argent de ma famille, et je n’en voulais pas vraiment. Mais je suis né au bon moment et au bon endroit. J’ai gagné à la “loterie ovarienne”. »

Dans le cas de Buffett – et c’est seulement un récit isolé, auquel on ne saurait donner un sens plus large –, le fait d’invoquer ce legs est emblématique du personnage. Il ne se présentera jamais comme un self-made man. Ce pourrait bien être la principale chose à savoir de lui pour comprendre sa réussite.

Ce texte est paru dans la New York Review of Books le 28 mai 2009.

L’intelligence, ça compte, mais…

Le succès dans la vie dépend de l’intelligence, laquelle se mesure en testant le quotient intellectuel (QI). L’intelligence est principalement une question d’hérédité, nous le savons grâce aux études sur des jumeaux monozygotes élevés séparément. Les différences d’un individu à l’autre en matière de QI sont surtout d’ordre génétique, et l’on peut penser qu’il en va de même d’un groupe humain à l’autre. D’où il ressort que le classement des groupes raciaux ou ethniques en fonction de leur QI – Juifs ashkénazes au sommet, Asiatiques en deuxième, suivis des Blancs puis, enfin, des Noirs – est affaire de nature, non de culture. Les programmes visant à élever le niveau d’intelligence sont donc parfaitement vains. Inscrites dans les gènes, les inégalités cognitives sont destinées à perdurer, comme les inégalités sociales qui en découlent.

La preuve par les jumeaux ?

Je viens de résumer, en caricaturant à peine, ce que pensent les tenants de la conception héréditaire de l’intelligence. Tel est le point de vue, par exemple, de Richard J. Herrnstein et Charles Murray dans The Bell Curve (« La courbe en cloche »), paru en 1994, et d’Arthur A. Jensen dans The g Factor (« Le facteur g »), paru en 1998. Bien qu’on ait largement dénoncé l’héréditarisme comme une forme de racisme mâtinée de pseudo-science, ces livres s’appuyaient sur un vaste corpus de recherches et une argumentation soigneusement construite. Leurs critiques ont souvent trouvé plus facile d’attaquer les motivations des auteurs que de réfuter leurs conclusions.

Richard E. Nisbett, éminent spécialiste de psychologie cognitive à l’université du Michigan, n’a pas rechigné à la tâche. Son ouvrage offre une critique méticuleuse et éclairante de l’héréditarisme. Le livre, comme son titre le sous-entend (« L’intelligence et comment l’acquérir »), contient bien quelques recettes pratiques pour vous aider à développer le QI de votre enfant – par exemple exercer pendant la grossesse (les mères qui travaillent ont tendance à avoir des bébés plus gros et plus intelligents, peut-être parce que leur cerveau est plus développé). Mais il vaut surtout par la vigueur avec laquelle l’auteur nous expose les données, pour la plupart récentes, étayant ce qu’il appelle le « nouvel environnementalisme », une tendance qui souligne l’importance des facteurs non héréditaires dans la détermination du QI. Ces éléments – tirés des neurosciences et de la génétique aussi bien que des études sur la pédagogie et la famille – sont si passionnants qu’on pardonne à Nisbett sa prose un peu compassée.

Intellectuellement, le débat sur le QI est semé d’embûches. La complexité d’un concept tel que l’héritabilité fait trébucher les spécialistes eux-mêmes. En outre, les données pertinentes proviennent en général d’« expériences naturelles », qui contiennent des biais cachés. Quand les faits sont ambigus, l’idéologie influence facilement le jugement scientifique. Les progressistes placent leurs espoirs dans une politique sociale capable de corriger les injustices de la vie. Les conservateurs estiment que les inégalités naturelles doivent être acceptées comme inévitables. Quand chaque partie veut croire à certaines conclusions scientifiques pour des raisons non scientifiques, le scepticisme est de rigueur.

Nisbett lui-même procède avec la prudence requise. Il admet que les tests de QI – qui jaugent à la fois l’intelligence « fluide » (le raisonnement abstrait) et l’intelligence « cristallisée » (le savoir) – mesurent quelque chose de réel. Ils mesurent aussi quelque chose d’important : même au sein d’une seule famille, les enfants dotés d’un QI supérieur gagneront mieux leur vie que leurs frères et sœurs moins brillants.

Nisbett s’insurge cependant contre le point de vue des héréditaristes, pour qui 75 à 85 % du QI est héritable. Le vrai chiffre, selon lui, est inférieur à 50 %. Les résultats proviennent de la comparaison des QI d’individus consanguins – vrais jumeaux, faux jumeaux, frères et sœurs – ayant grandi dans des familles adoptives différentes. Mais il y a là un piège. Comme le remarque Nisbett, « les familles adoptives sont comme les familles heureuses de Tolstoï, elles se ressemblent toutes ». Elles sont non seulement plus aisées que la moyenne, mais elles ont aussi tendance à offrir aux enfants quantité de stimulations cognitives. Les données issues de ces études fournissent donc une estimation exagérément élevée de l’héritabilité du QI (Réfléchissez : si nous grandissions tous exactement dans le même environnement, toute différence de QI apparaîtrait comme à 100 % d’origine génétique.) Cela met en évidence un point important : l’héritabilité n’a pas de valeur fixée. La notion n’a de sens que par rapport à une population donnée. L’héritabilité du QI est plus élevée dans les classes sociales supérieures que dans les classes sociales inférieures, qui offrent un plus large éventail d’environnements cognitifs, du pire au plutôt bon.

Même si les gènes jouent un rôle dans la détermination des différences de QI au sein d’une population donnée, ce que Nisbett concède, cela n’implique rien quant aux différences entre les populations. Exemple classique, le grain de maïs planté sur deux parcelles, l’une de terre fertile, l’autre de terre pauvre : à l’intérieur de chacune, les différences de hauteur entre les plants de maïs sont totalement génétiques. La différence moyenne entre les deux parcelles sera, elle, entièrement imputable à l’environnement.

L’intelligence par l’adoption

Cette même logique pourrait-elle expliquer la différence de QI moyen entre les Américains d’origine européenne et les Américains d’origine africaine ? Oui, pense Nisbett. L’écart de QI dû à la race, soutient-il, est « uniquement environnemental ». La preuve en est qu’il a diminué. Au cours des trente dernières années, la différence de QI entre les enfants noirs et les enfants blancs de 12 ans est tombée de 15 à 9,5 points. Parmi ses pièces à conviction les plus solides, Nisbett présente

d’impressionnantes études de génétique des populations. Les Africains-Américains possèdent en moyenne environ 20 % de gènes européens, un legs de l’esclavage. Mais, à l’échelle des individus, la proportion varie énormément, de presque zéro à plus de 80 %. Si l’écart d’intelligence était d’origine génétique, les Noirs possédant plus de gènes européens devraient avoir un QI plus élevé. Or ce n’est pas le cas.

Nisbett doute de même que la génétique explique l’excellence intellectuelle des Juifs ashkénazes, dont le QI moyen atteint les 110-115. Quant à la supériorité supposée des Asiatiques sur les Blancs, elle découle de comparaisons douteuses ; quand les tests de QI sont convenablement étalonnés, les Américains ont en réalité un score légèrement supérieur.

Si les différences de QI proviennent donc en grande partie de l’environnement, comment contribuer à éliminer les différences entre groupes ? Le cas de l’adoption est intéressant à cet égard. Les enfants pauvres élevés dans des familles de la bonne bourgeoisie gagnent en moyenne 12 à 16 points de QI. Dans les milieux favorisés, les parents parlent davantage à leurs enfants que dans les milieux populaires. Et il y a des différences plus subtiles. Dans les familles noires pauvres, on pose rarement aux enfants des « questions à réponse connue » – dont les parents connaissent la réponse (« De quelle couleur est l’éléphant, Billy ? »). Du coup, ces enfants sont désarçonnés à l’école par les questions de ce genre : « Si le maître ne le sait pas, alors moi non plus. »

Le défi consiste à mettre au point des programmes d’éducation aussi efficaces que l’adoption pour augmenter le QI. Jusqu’à présent, les essais menés à l’école primaire ont donné des résultats décevants. Cependant, certaines expériences intensives appliquées à la petite enfance ont augmenté le QI de façon durable, pour un coût d’environ 15 000 dollars par enfant et par an. D’après Nisbett, cela coûterait moins de 100 milliards de dollars par an d’étendre de tels programmes au tiers le plus défavorisé des enfants américains d’âge préscolaire. Le gain pour la société serait incalculable.

Nisbett, néanmoins, tempère son propre optimisme. S’il pense qu’une politique sociale est susceptible de supprimer les écarts de QI entre groupes ethniques, il estime aussi que la « différence entre classes sociales ne sera jamais comblée ». Pour ma part, j’aborderais la chose un peu différemment. Même si l’inégalité par le QI est inévitable, la question elle-même pourrait devenir sans objet. Au cours du siècle dernier, pour des raisons qui ne sont pas totalement claires, les résultats de tests de QI dans le monde ont progressé de trois points par décennie. Pour Nisbett, une part de cette hausse reflète un réel gain d’intelligence. Mais, au-delà d’un certain seuil – disons, un QI de 115 –, il n’y a plus de corrélation entre l’intelligence et la créativité ou le génie. Comme de plus en plus de gens dépassent ce seuil le rôle de l’intelligence dans la réussite deviendra infinitésimal au regard des caractéristiques « morales » comme la diligence et la persévérance. Il sera alors temps de discuter du rôle de la génétique dans ces traits.

Ce texte est paru dans le New York Times le 29 mars 2009.

Jeunes prodiges et vieux génies

Ben Fountain, jeune diplômé en droit, était l’un des associés de l’agence immobilière Akin, Gump, Strauss, Hauer & Feld à Dallas, lorsqu’il décida de se lancer dans une carrière d’écrivain. La seule chose qu’il eût jamais publiée était un article de revue juridique. Sa seule formation ? Une poignée de cours d’écriture de fiction à l’université. Il avait bien essayé d’écrire en rentrant chez lui le soir après le travail, mais il était trop fatigué. Il décida alors de démissionner.

« J’étais bourré d’appréhension, se souvient-il. J’avais l’impression d’avoir sauté d’une falaise sans savoir si le parachute allait s’ouvrir. Personne ne veut gâcher sa vie, et j’étais un bon juriste. J’aurais pu faire une belle carrière. Et mes parents étaient très fiers de moi – mon père surtout… C’était fou. »

Sa nouvelle vie commença un lundi matin de février. Il s’assit à la table de sa cuisine à 7 h 30. Et imagina le plan suivant : chaque jour, il écrirait jusqu’à l’heure du déjeuner. Ensuite, il se remettrait au travail pour encore quelques heures. Il était juriste, discipliné. « J’ai réalisé très vite que si je n’écrivais pas dans la journée, je me sentais mal. Alors, j’écrivais. J’ai abordé cela comme un travail. Sans jamais remettre au lendemain. » Sa première histoire : un courtier qui profite d’un délit d’initié et franchit la ligne jaune. Soixante pages qu’il mit trois mois à écrire. Lorsqu’il eut fini, il se remit au travail et en écrivit une autre, et encore une autre.

 

Période sombre

Au cours de sa première année d’écrivain, il vendit deux de ses nouvelles. Il prit confiance. Il écrivit un roman, décréta qu’il n’était pas bon et le remisa au fond d’un tiroir. Il entra alors dans ce qu’il appelle sa « période sombre », révisa ses ambitions et se remit à la tâche. Une nouvelle fut publiée dans le magazine Harper’s. Un agent littéraire de New York la remarqua et lui proposa un contrat. Il compila un recueil de nouvelles intitulé Brèves rencontres avec Che Guevara, qui fut publié dans la collection Ecco de HarperCollins (1). Les critiques furent sensationnelles. « Déchirant », s’exclama le New York Times. Brèves rencontres reçut le prix de la Fondation Hemingway/PEN, se classa dans plusieurs listes régionales des meilleures ventes, fut nommé parmi les meilleurs livres de l’année par le San Francisco Chronicle, le Chicago Tribune et la Kirkus Review ; on le compara à du Graham Greene, du Evelyn Waugh ou du John Le Carré.

L’ascension de Ben Fountain a tout de l’histoire classique du jeune homme de province qui bouleverse soudain le monde littéraire. À ceci près que son succès fut loin d’être fulgurant. Il a démissionné de chez Akin, Gump en 1988. Pour chaque histoire qu’il publia dans ses premières années, trente au moins furent rejetées. Le roman qui atterrit au fond d’un tiroir lui prit quatre ans. La « période sombre » dura toute la seconde moitié des années 1990. Sa percée avec Brèves rencontres se produisit en 2006, dix-huit ans après qu’il se fut assis pour la première fois à sa table de cuisine. Le « jeune » écrivain de province bouleversa le monde littéraire à 48 ans.

Dans l’imaginaire populaire, le génie est inextricablement lié à la précocité – réaliser quelque chose de vraiment créatif, pensons-nous, exige la fraîcheur, l’exubérance et l’énergie de la jeunesse. Orson Welles réalisa son chef-d’œuvre Citizen Kane à 25 ans. À l’approche de la trentaine, Herman Melville écrivit un livre par an jusqu’à Moby Dick, à 32 ans. Mozart composa le fameux Concerto pour piano n° 9 en mi bémol majeur qui le fit connaître à l’âge de 21 ans.

Dans certaines formes d’art, comme la poésie lyrique, l’importance de la précocité est même gravée dans le marbre. Quel âge avait T.S. Eliot lorsqu’il écrivit La Chanson d’amour de J. Alfred Prufrock (« Je vieillis… je vieillis ») ? 23 ans. « Le poète atteint jeune son sommet », affirme le chercheur James Kaufman (2). Mihály Csíkszentmihályi en convient : « Les vers les plus inspirés sont supposés avoir été écrits par un jeune (3). » Selon le psychologue de Harvard Howard Gardner, autorité reconnue en matière de création : « La poésie est un domaine où le talent se révèle tôt, brille de mille feux puis s’éteint très vite. »

 

Le talent des poètes

Il y a quelques années, David Galenson, économiste de l’université de Chicago, se mit en tête de vérifier la justesse de cette thèse. Il parcourut quarante-sept des principales anthologies de poésie publiées depuis 1980 et compta les poèmes qui y apparaissaient le plus fréquemment. On peut évidemment critiquer l’idée de quantifier ainsi le mérite littéraire, mais Galenson voulait simplement sonder l’opinion d’un large éventail de spécialistes sur les poèmes qu’ils considéraient comme les plus importants du corpus américain. Les œuvres du « Top 11 » furent composés respectivement aux âges de 23, 41, 48, 40, 29, 30, 30, 28, 38, 42 et 59 ans. La poésie lyrique n’est donc pas forcément le propre d’une personne jeune, conclut Galenson. Certains poètes livrent leur meilleure œuvre au début de leur carrière. D’autres, des dizaines d’années plus tard. À consulter ces anthologies, 42 % des poèmes de Robert Frost, 44 % de ceux de William Carlos Williams, 49 % de ceux de Wallace Stevens ont été composés après 50 ans.

Il en va de même pour le cinéma, souligne Galenson dans son livre Vieux maîtres et jeunes génies. Oui, il y eut Orson Welles, au sommet dès 25 ans. Mais il y eut aussi Alfred Hitchcock, qui tourna entre 54 et 61 ans l’une des séries les plus extraordinaires jamais réalisées par un cinéaste : Le crime était presque parfait, Fenêtre sur cour, La Main au collet, Mais qui a tué Harry ?, Sueurs froides, La Mort aux trousses et Psychose. Mark Twain publia Les Aventures d’Huckleberry Finn à 49 ans. Daniel Defoe écrivit Robinson Crusoé à 58 ans.

Mais les deux exemples qui ont le plus fait réfléchir Galenson, ce sont Picasso et Cézanne. Amateur d’art, il connaissait bien leur histoire. Picasso était ce prodige incandescent dont la carrière commença par un chef-d’œuvre, Évocation ou l’Enterrement de Casagemas, réalisé à 20 ans. Il peignit nombre des plus grandes œuvres de sa carrière, dont Les Demoiselles d’Avignon, pendant une courte période, à 26 ans. Picasso colle parfaitement à notre stéréotype du génie. Pas Cézanne.

Si vous vous rendez dans la salle qui lui est consacrée au musée d’Orsay – la plus belle collection de toiles de Cézanne au monde –, l’impressionnant ensemble de chefs-d’œuvre accrochés au mur du fond date de la fin de sa carrière. Galenson a fait une analyse économique toute simple. En corrélant le prix atteint par les toiles de Picasso et de Cézanne lors de ventes aux enchères à l’âge des deux peintres au moment de leur création, il s’est aperçu qu’un tableau de Picasso à 25 ans valait en moyenne quatre fois plus qu’un tableau de Picasso sexagénaire. Pour Cézanne, c’est le contraire. Ses toiles tardives valent quinze fois plus que ses œuvres de jeunesse.

La fraîcheur, l’exubérance et l’énergie du jeune âge n’ont pas aidé Cézanne. Il fut une révélation tardive. Et pour quelque raison, nous avons oublié Cézanne et ses semblables dans notre comptabilité du génie et de la créativité.

Le premier jour où Ben Fountain s’est assis à sa table de cuisine se passa bien. Il savait comment l’histoire du courtier devait commencer. Mais le deuxième jour, « j’ai complètement flippé » raconte-t-il. Il ne savait pas tourner une description. Il se sentait comme revenu à l’école primaire. Il n’avait pas de vision claire prête à se déverser sur le papier. « Je devais me créer une image mentale d’un immeuble, d’une pièce, d’une façade, d’une coupe de cheveux, de vêtements – des objets basiques, se souvient-il. J’ai réalisé que je n’avais aucune facilité pour les mettre en mots. Je suis allé acheter des dictionnaires illustrés et des dictionnaires d’architecture, et à les étudier comme à l’école. »

 

Le laboratoire haïtien

Il se mit à collectionner les articles sur les choses qui l’intéressaient et, très vite, il se rendit compte qu’il avait développé une véritable fascination pour Haïti. « Mon dossier Haïti grossissait, grossissait, raconte Fountain. Et je me suis dit : “O.K., je tiens mon roman.” Pendant un mois ou deux j’ai pensé que je n’avais pas vraiment besoin de me rendre sur place, que je pouvais tout imaginer. Mais au bout de quelque temps, je me suis dit : “Si, tu dois y aller.” Et c’est ce que j’ai fait en avril ou mai 1991. »

Il parlait peu le français, encore moins le créole haïtien. Il n’avait jamais voyagé à l’étranger. Il ne connaissait personne sur place. « J’arrive à l’hôtel, je prends l’escalier. Et là, il y a ce type en haut des marches, se souvient Foutain. Il me dit “Je m’appelle Pierre. Vous avez besoin d’un guide.” “Tu as sacrément raison”, je lui réponds. Il était très sincère et il a tout de suite vu que je ne cherchais pas des filles, de la drogue ou ce genre de trucs. Et voilà, c’était parti. “Je peux t’emmener là, te faire rencontrer Untel.” »

Fountain fut fasciné par Haïti. « C’est presque comme un laboratoire. Tout ce qui s’est passé ces cinq cents dernières années – le colonialisme, le racisme, les luttes de pouvoir, la politique, les désastres écologiques –, tout se trouve là sous une forme ultraconcentrée. Et puis, je me suis senti viscéralement bien là-bas. » Il fit de nombreux autres séjours en Haïti, d’une semaine ou deux. Il se fit des amis. Il les invita chez lui à Dallas. (« Vous n’avez rien vécu tant que vous n’avez pas hébergé des Haïtiens. ») « Je veux dire, j’étais impliqué à fond. Je ne pouvais pas m’en détacher comme ça. Il y a cet aspect pas du tout rationnel, pas du tout linéaire du processus. J’écrivais sur une époque bien précise et j’avais besoin d’apprendre certaines choses. Mais je n’avais pas vraiment besoin d’en connaître certaines autres. J’ai fait la connaissance d’un type de Save the Children [Sauvez les enfants], qui était sur le plateau central, à douze heures de bus. Je n’avais aucune raison de m’y rendre. Mais j’y suis allé. J’ai souffert dans ce bus, j’ai bouffé de la poussière. Un voyage usant, mais magnifique. Rien à voir avec mon livre, mais ce n’était pas perdu. »

Dans Brèves rencontres avec Che Guevara, quatre des nouvelles portent sur Haïti, ce sont les plus fortes du recueil. Elles respirent Haïti, comme si elles avaient été écrites de l’intérieur, et non de l’extérieur. « Quand j’ai terminé mon roman, comment dire… j’avais l’impression qu’il y avait encore des choses pour moi là-bas, que je pouvais continuer, aller plus profond, se souvient Fountain. Il y a toujours quelque chose pour moi là-bas. Combien de fois y suis-je allé ? Au moins trente fois. »

 

Picasso ne cherchait pas, il trouvait

Des prodiges comme Picasso, explique Galenson, se plongent rarement dans ce genre d’exploration sans fin. Ils ont tendance à être « conceptuels », au sens où ils se lancent avec l’idée claire de là où ils veulent aller ; et ils s’exécutent. « J’ai vraiment du mal à comprendre l’importance donnée au mot “recherche”, confia un jour Picasso à l’artiste Marius Zayas. À mon avis, chercher ne veut rien dire en peinture. C’est trouver qui compte. » Et d’ajouter : « Les différents styles que j’ai utilisés dans mon art ne doivent pas être considérés comme une évolution ou comme des étapes vers un idéal de peinture inconnu. […] Je n’ai jamais fait d’essais ou d’expériences. »

Mais les artistes dont le talent s’épanouit sur le tard, dit Galenson, ont tendance à faire l’inverse. Leur approche est expérimentale. « Leurs objectifs sont flous, donc ils essaient et procèdent par étapes », écrit Galenson, qui poursuit : « L’imprécision de leurs buts signifie que ces artistes ont rarement le sentiment d’avoir réussi et leur carrière est généralement dominée par la poursuite d’un unique objectif. Ces artistes se répètent, peignant plusieurs fois le même sujet, en changeant peu à peu le traitement. Ils procèdent par tâtonnement. Chaque œuvre mène à la suivante et aucune n’est préférée aux autres, aussi les peintres expérimentateurs ne font-ils généralement pas d’esquisses spécifiques préalables pour un tableau. Ils considèrent chaque peinture comme un processus de recherche, au cours duquel ils visent à découvrir l’image à mesure qu’ils la créent ; ils considèrent qu’apprendre est plus important que d’achever une toile. Les artistes expérimentateurs construisent leur savoir-faire petit à petit, améliorant leur œuvre lentement. Ces artistes sont des perfectionnistes et sont habituellement tourmentés par la frustration de n’être pas capable d’atteindre leur but. » Là ou Picasso voulait trouver, pas chercher, Cézanne disait le contraire : « Je cherche en peignant. »

Un créateur expérimentateur va donc retourner en Haïti trente fois. C’est ainsi que les esprits de ce genre parviennent à comprendre ce qu’ils veulent faire. Quand Cézanne peignit le portrait du critique Gustave Geffroy, il lui fit endurer quatre-vingts séances de pose, durant trois mois, avant de déclarer que le projet avait échoué. (Le résultat fait partie de la série de chefs-d’œuvre du musée d’Orsay.) Pour peindre son marchand, Ambroise Vollard, il le faisait venir à 8 h 00 du matin et s’asseoir sur une estrade branlante jusqu’à 11 h 30, sans pause, et ceci à cent cinquante reprises, avant de finir par abandonner ce portrait. Il peignait une scène, la repeignait, la peignait encore. Il était connu pour lacérer ses toiles dans des accès de frustration.

Mark Twain était de la même veine. Galenson cite le critique littéraire Franklin Rogers sur la méthode par essais et erreurs de Twain : « Sa procédure habituelle était de commencer un roman avec une structure qui, le plus souvent, se révélait rapidement défectueuse. Sur quoi il se mettait à la recherche d’une nouvelle intrigue pour surmonter la difficulté, réécrivait ce qu’il avait déjà écrit et continuait jusqu’à ce qu’un nouveau défaut l’oblige à recommencer tout le processus. » Pour écrire Huckleberry Finn, Twain hésita, se désespéra et abandonna tant de fois que le livre lui prit près de dix ans. Les Cézanne éclosent tardivement non par quelque défaut de caractère, ni par distraction ou manque d’ambition, mais parce que le type de créativité qui procède par essais et erreurs met nécessairement longtemps à porter ses fruits.

L’une des meilleures nouvelles de Brèves rencontres s’intitule « Oiseaux de la Cordillère centrale en voie d’extinction ». Elle porte sur un ornithologue pris en otage par la guérilla colombienne. Comme la majeure partie de l’œuvre de Fountain, la lecture en est fluide. Sa création n’eut, elle, rien de fluide. « Je me suis beaucoup battu avec cette histoire, raconte-t-il. J’essaie toujours d’en faire trop. Je veux dire, j’en ai probablement écrit cinq cents pages, sous différentes versions. » Fountain travaille en ce moment sur un roman. Il devait paraître cette année. Il est en retard.

 

Écrire, c’est combattre

L’idée de Galenson, selon laquelle la créativité peut être classée en ces deux catégories – conceptuelle et expérimentale – a d’importantes implications. Par exemple, nous attribuons parfois une éclosion tardive à un démarrage tardif. Ces artistes ne réalisent pas qu’ils sont bons à quelque chose avant l’âge de 50 ans, ils réussissent donc plus tard dans la vie. Mais ce n’est pas tout à fait vrai : Cézanne s’est mis à peindre presque aussi tôt que Picasso. Nous croyons aussi parfois que ce sont des artistes découverts tard ; le monde est simplement lent à apprécier leur talent. Dans les deux cas, on considère que le jeune prodige et l’artiste qui tarde à s’épanouir sont fondamentalement semblables, et que l’éclosion tardive est simplement du génie confronté à un échec du marché. L’argumentation de Galenson suggère tout autre chose : la révélation tardive vient du fait que l’artiste n’est tout simplement pas bon jusqu’à un stade avancé de sa carrière.

« Toutes les qualités de la vision intérieure de Cézanne étaient sans cesse entravées par son incapacité à donner suffisamment de vraisemblance aux personnages de son théâtre, écrit le grand critique d’art anglais Roger Fry à propos du jeune peintre. Malgré tous ses dons rarissimes, il lui manquait la capacité la plus banale : illustrer. Une aptitude que n’importe quel dessinateur de presse apprend dans une école de graphisme ; or cette aptitude était indispensable à la réalisation de visions comme les siennes. » En d’autres termes, le jeune Cézanne ne savait pas dessiner. Du Banquet, qu’il peignit à 31 ans, Fry dit : « Rien ne sert de nier que Cézanne a fait un bien mauvais travail. » Et de poursuivre : « Des personnalités mieux dotées et plus entières ont su s’exprimer harmonieusement dès le début. Mais les natures riches, complexes et conflictuelles comme celle de Cézanne ont besoin d’un long temps de fermentation. » Cézanne essayait quelque chose de tellement insaisissable, il n’a pu le maîtriser qu’après des dizaines d’années de pratique.

C’est la leçon contrariante du temps qu’il fallut à Fountain pour se faire remarquer par le monde littéraire. Sur la route du grand succès, l’artiste tardif ressemblera à un raté : tant qu’il corrige et désespère, change d’orientation et réduit ses toiles en charpie après des mois ou des années, ce qu’il produit ressemble à l’œuvre de celui qui ne s’épanouira jamais. Les prodiges ont de l’aisance ; leur génie se voit d’emblée. Les tardifs ont beaucoup de mal. Il leur faut de la patience et une foi aveugle. (Remercions le ciel que Cézanne n’ait pas eu un conseiller d’orientation qui, à la vue de ses premiers croquis, lui aurait recommandé la comptabilité.) À chaque fois que nous découvrons un artiste tardif, nous ne pouvons que nous demander combien nous en avons contrarié d’autres en jugeant prématurément de leur talent.

Peu après ma rencontre avec Ben Fountain, j’ai rendu visite au romancier Jonathan Safran Foer, l’auteur du bestseller de l’année 2002, Tout est illuminé (4). Fountain est grisonnant, frêle et modeste. Foer est un trentenaire à l’allure d’adolescent. Fountain est empreint d’une certaine douceur, comme si ses années de lutte avaient émoussé tout son tranchant. Foer donne l’impression d’être une pile électrique. « Je suis venu à l’écriture en catimini, dit-il. Ma femme est écrivain et elle a grandi en tenant un journal – vous voyez le genre : les parents qui disent “On éteint ! Au lit !”, et elle qui continue à lire avec sa lampe de poche sous les couvertures. Je crois que je me suis mis à lire bien plus tard que les autres. Cela ne m’intéressait tout simplement pas. »

Foer est allé à Princeton, où il a suivi en première année un cours d’écriture avec [la romancière] Joyce Carol Oates. « Je l’ai fait un peu sur un coup de tête, sans doute en pensant qu’il me fallait diversifier les cours », explique Foer. Il n’avait jamais rien écrit. « Je ne pensais pas vraiment grand-chose de ce cours, pour être tout à fait honnête ; mais, un jour, au milieu du semestre, je suis arrivé en avance, et elle m’a dit, “Ah ! ça me fait plaisir d’avoir cette occasion de vous parler. J’adore ce que vous écrivez.” Ce fut une véritable révélation pour moi. » Oates lui dit qu’il avait la plus importante des qualités pour écrire : l’énergie. Il avait écrit quinze pages par semaine pour ce cours, une histoire entière pour chaque séminaire. « Pourquoi un barrage fissuré fuit-il autant ?, me demande-t-il en riant. Il y avait simplement quelque chose en moi, comme une pression. »

En deuxième année, il suivit un autre cours d’écriture. Et, l’été suivant, il se rendit en Europe. Il voulait découvrir le village d’Ukraine d’où venait son grand-père. Puis il alla à Prague, où il lut Kafka, comme n’importe quel étudiant en littérature, et s’assit à son ordinateur. « Je me suis simplement retrouvé en train d’écrire, dit-il. Je ne me rendais pas compte que j’écrivais avant que cela n’arrive. Je n’étais pas parti avec l’intention de faire un livre. J’ai écrit trois cents pages en dix semaines. J’ai vraiment écrit. Je ne l’avais jamais fait comme ça. »

Le roman raconte l’histoire d’un garçon nommé Jonathan Safran Foer qui visite le village d’Ukraine d’où venait son grand-père. C’était le premier jet de Tout est illuminé – roman exquis et extraordinaire qui a fait de Foer l’une des voix littéraires les plus caractéristiques de sa génération. Il avait 19 ans.

Foer s’est mis à parler de l’autre manière d’écrire des livres, celle qui consiste à affiner péniblement son art, année après année. « Je ne pourrais pas faire ça » dit-il. Cela le rendait perplexe. Clairement, il n’avait aucune idée de la manière dont un créateur expérimentateur peut travailler. « Imaginez que l’art auquel vous vous essayez consiste à devenir original. Comment apprend-on l’art d’être original ? »

 

L’inspiration vint en trois jours

Puis il a raconté sa visite en Ukraine. « Je suis allé dans le shtetl d’où est originaire ma famille. Cela s’appelle Trachimbrod, le nom que j’utilise dans le livre. C’est un lieu réel. Mais vous savez le plus drôle ? C’est le seul élément de mes recherches qui ait trouvé sa place dans le roman. » Il a écrit la première phrase et en fut très fier, puis il s’est mis à cogiter pour savoir où aller. « J’ai passé la première semaine à me demander ce que j’allais faire de cette première phrase. Et une fois que j’ai pris la décision, je me suis senti libre de créer – après quoi ce fut très explosif. »

Si vous lisez Tout est illuminé, vous finissez avec la même sensation qu’en lisant Brèves rencontres avec Che Guevara – ce sentiment d’être transporté que l’on éprouve quand une œuvre littéraire réussit à vous attirer dans son univers. Les deux ouvrages sont des œuvres d’art. Mais, comme artistes, Fountain et Foer ne pourraient pas être plus différents. Fountain est allé en Haïti trente fois. Foer s’est rendu une seule fois à Trachimbrod. « Ce n’était rien, dit-il. Je n’ai vécu absolument aucune expérience là-bas. C’était juste un tremplin pour mon livre. Comme une piscine vide qu’il fallait remplir. » Durée totale pour trouver l’inspiration : trois jours.

Ben Fountain n’a pas pris seul la décision d’abandonner le droit et de devenir écrivain. Il est marié, il a une famille. Il a rencontré sa femme Sharon lorsqu’ils étaient tous deux étudiants en droit à Duke. Quand il était dans l’immobilier, elle était sur le point de devenir partenaire chez les fiscalistes Thompson & Knight. Ben et Sharon travaillaient dans le même immeuble du centre-ville de Dallas. Ils se sont mariés en 1985 et ils ont eu un petit garçon en avril 1987. Sharie, comme l’appelle Fountain, a pris quatre mois de congé maternité. Elle est devenue associée à la fin de la même année.

« Nous avons mis notre fils à la crèche, se souvient-elle. On partait ensemble, l’un de nous le déposait, l’autre allait travailler. L’un de nous allait le chercher. Et là, vers huit heures du soir, il avait pris son bain, il était couché ; nous, nous n’avions pas encore dîné et nous nous regardions l’air de dire “Cela ne fait que commencer”. » Elle grimace. « Cela a duré un mois, peut-être deux et Ben me dit : “Je ne comprends pas comment font les gens.” Nous étions tous les deux d’accord sur le fait que continuer à ce rythme allait nous rendre malheureux. Il m’a dit : “Tu veux rester à la maison ?” Mais j’étais plutôt bien dans mon boulot, alors que ce n’était pas son cas. En ce qui me concerne, rester à la maison n’avait aucun sens. En plus, seul mon métier de juriste m’intéressait vraiment, alors que lui avait autre chose en tête. Alors, je lui ai dit : “Écoute, est-ce qu’on pourrait trouver un moyen de profiter de la crèche pour te permettre d’écrire ?” Et c’est ce qu’on a fait. »

Ben pouvait commencer d’écrire à 7 h 30 du matin parce que Sharie emmenait leur fils à la crèche. Il s’arrêtait dans l’après-midi au moment d’aller le chercher, après quoi il faisait les courses et s’occupait des tâches ménagères. En 1989, ils eurent un deuxième enfant, une petite fille. Fountain était père au foyer à temps plein.

« Quand Ben a commencé, on parlait du fait qu’il pourrait ne pas y arriver, on se disait : “Quand saurons-nous que ça ne marche pas ?” et je lui ai dit : “Donnons-nous dix ans” », se souvient Sharie. Dix ans, cela ne lui paraissait pas déraisonnable. « Il faut un peu de temps pour décider si vous aimez quelque chose ou pas. » Et quand les dix ans se transformèrent en douze puis quatorze puis seize, et que les enfants sont entrés au lycée, elle l’a soutenu. Parce que, même pendant cette longue période où Ben ne publia rien, elle savait qu’il s’améliorait. Et les voyages en Haïti ne la dérangeaient pas. « Je ne peux pas imaginer que l’on écrive un roman sur un endroit que l’on n’a même pas essayé de visiter », explique-t-elle. Elle l’a même accompagné une fois. Sur le chemin depuis l’aéroport, des gens brûlaient des pneus au milieu de la route.

Sharie était la femme de Ben. Mais elle était aussi – pour emprunter un terme d’autrefois – son protecteur. Un mot un tantinet condescendant aujourd’hui parce que nous estimons plus approprié pour les artistes (comme pour tout le monde, d’ailleurs) d’avoir le soutien du marché. Mais le marché ne convient qu’aux hommes comme Jonathan Safran Foer, dont l’art émerge dans sa plénitude dès le début, ou comme Picasso dont le talent était si évident qu’un marchand d’art lui offrit une bourse de 150 francs par mois à la minute où il mit le pied à Paris, à 20 ans. Si vous êtes le genre d’esprit créatif qui se lance sans plan et doit apprendre en faisant, il vous faut quelqu’un pour vous aider tout au long de la période longue et difficile nécessaire à votre art pour atteindre son véritable niveau.

 

Les hommes qui ont fait Cézanne

Voilà ce qui est si instructif dans les biographies de Cézanne. Les récits de sa vie commencent par lui, puis dévient rapidement vers l’histoire de son entourage. Il y a d’abord son ami d’enfance, Émile Zola, qui sut convaincre ce provincial mal dégrossi de venir à Paris, lui servir de tuteur, de protecteur et d’entraîneur durant les longues années de vaches maigres.

Voici Zola, déjà à Paris, qui adresse une lettre au jeune Cézanne resté en Provence. Notez le ton, plus paternel que fraternel : « Tu me fais une question singulière. Certainement qu’ici, comme partout ailleurs, on peut travailler, la volonté y étant. Paris t’offre, en outre, un avantage que tu ne saurais trouver autre part, celui des musées où tu peux étudier d’après les maîtres, depuis onze heures jusqu’à quatre heures. Voici comment tu pourras diviser ton temps. De six à onze, tu iras dans un atelier peindre d’après le modèle vivant ; tu déjeuneras, puis, de midi à quatre, tu copieras, soit au Louvre, soit au Luxembourg, le chef-d’œuvre qui te plaira. Ce qui fera neuf heures de travail. Je crois que cela suffit. »

Zola continue, détaillant précisément la manière dont Cézanne pourrait s’en sortir financièrement avec un traitement mensuel de 125 francs : « Je veux te faire le calcul de ce que tu pourras dépenser. Une chambre de 20 francs par mois ; un déjeuner de 18 sous et un dîner de 22 sous, ce qui fait deux francs par jour, ou 60 francs par mois… Tu as ensuite ton atelier à payer ; celui de Suisse, un des moins chers, est, je crois, de 10 francs. De plus, je mets 10 francs de toiles, pinceaux, couleurs ; cela fait 100 francs. Il te restera donc 25 francs pour ton blanchissage, la lumière, les mille petits besoins qui se présentent. »

Autre figure incontournable dans la vie de Cézanne : Camille Pissarro, qui le prit sous son aile et lui apprit à être peintre. Pendant des années, ils partirent ensemble travailler à la campagne, côte à côte.

Et puis il y eut Ambroise Vollard, l’organisateur de la première exposition de Cézanne, alors âgé de 56 ans. Pressé par Pissarro, Renoir, Degas et Monet, Vollard traqua Cézanne jusqu’à Aix. Il découvrit une nature morte qu’il avait, de dégoût, balancée dans un arbre. Il fit le tour de la ville, laissant entendre qu’il était prêt à acquérir les toiles du peintre. Dans Lost Earth. A Life of Cézanne, le biographe Philip Callow raconte la suite : « Peu de temps après, quelqu’un se présenta à son hôtel portant un objet enroulé dans du tissu. Il vendit le tableau pour 150 francs, ce qui le poussa à emmener le marchand chez lui pour examiner plusieurs autres Cézanne magnifiques. Vollard déboursa 1 000 francs pour le tout. Mais en s’en allant, il manqua de se faire assommer par une toile qu’il n’avait pas vue et que la femme du vendeur venait de jeter par la fenêtre. Tous les tableaux prenaient jusque-là la poussière au grenier, enfouis sous une pile d’objets divers. »

C’était avant que Vollard accepte de s’asseoir cent cinquante fois de 8 h 00 du matin à 11 h 30, sans pause, pour un tableau que Cézanne abandonna finalement, de dépit. Un jour, raconte Vollard dans ses Mémoires, il s’endormit, et tomba de l’estrade. Cézanne, furieux, le tança : « Est-ce qu’une pomme bouge ? » C’est ce qu’on appelle l’amitié.

Et puis vient enfin le père de Cézanne, le banquier Louis-Auguste. Celui qui paya les factures dès qu’il quitta Aix, à 22 ans, même quand il semblait voué à n’être rien de plus qu’un amateur raté. Sans Zola, Cézanne serait resté un fils de banquier malheureux en Provence ; sans Pissarro, il n’aurait jamais appris à peindre ; sans Vollard (poussé par Pissarro, Renoir, Degas et Monet), ses toiles auraient moisi dans un grenier ; et sans son père, le long apprentissage de Cézanne aurait été financièrement impossible. Extraordinaire liste de protecteurs. Les trois premiers – Zola, Pissarro et Vollard – seraient devenus célèbres même sans Cézanne, et le quatrième était un entrepreneur exceptionnellement doué qui à sa mort laissa 400 000 francs à son fils. Cézanne n’a pas seulement été aidé. Il eut le soutien d’une équipe de rêve.

 

Une question d’amour

Voilà la dernière leçon des artistes qui se révèlent sur le tard : leur succès dépend au plus haut point de l’effort des autres. Dans les biographies de Cézanne, Louis-Auguste est invariablement représenté comme un philistin grognon incapable d’apprécier à sa juste valeur le talent de son fils. Mais Louis-Auguste n’était pas obligé de soutenir Cézanne durant toutes ces années. Il aurait tout aussi bien pu, il en avait le droit, obliger son fils à trouver un vrai travail, tout comme Sharie aurait pu mettre le holà aux voyages répétés de son mari dans une Haïti en proie au chaos. Elle aurait pu arguer du fait qu’elle méritait un mode de vie digne de son métier et de son statut social – conduire une BMW comme le font les couples influents de Dallas, et non la Honda Accord sur laquelle elle s’est rabattue.

Mais elle croyait dans le talent de son mari ou, plus simplement, elle croyait en son mari. De la même manière que Zola et Pissarro et Vollard, et, à sa manière bougonne, Louis-Auguste ont cru en Cézanne. Les histoires de révélations tardives sont toujours des histoires d’amour et c’est sans doute pourquoi nous avons tant de mal avec elles. Il nous plaît de penser que les problèmes d’ici-bas comme la loyauté, la constance et la volonté de faire des chèques pour entretenir ce qui ressemble à un raté n’ont rien à voir avec quelque chose d’aussi rare que le génie. Mais, parfois, le génie est tout sauf une rareté ; parfois, c’est seulement ce qui surgit après vingt ans passés à travailler dans sa cuisine.

« Sharie n’a jamais posé la question de l’argent. Pas une seule fois. Jamais », confie Fountain. Elle est assise près de lui ; il la regarde d’un air qui dit clairement à quel point il sait tout ce que Brèves rencontres lui doit. Ses yeux se sont embués. « Je n’ai jamais senti aucune pression de sa part, dit-il. Pas même déguisée, pas même implicite. »
Cet article est paru dans le New Yorker le 20 octobre 2008.

Questions à Marcel Gauchet – « La démonisation mythique du passé »

Marcel Gauchet avait publié en 1980, avec la psychiatre Gladys Swain, un ouvrage intitulé La Pratique de l’esprit humain. L’institution asilaire et la révolution démocratique. Traduit en anglais en 1999, ce livre a été republié en poche chez Gallimard (collection « Tel »), avec une nouvelle préface de l’auteur. Nous publions des extraits de cette préface, présentés sous forme d’entretien.

Partagez-vous ce point de vue que l’interprétation de Foucault n’a pas résisté au temps ?

Disons tranquillement qu’elle est fausse de part en part. C’est un beau conte, un récit historique de grand style. Il n’est rien qui résiste à l’examen dans cette construction dont la validité est loin d’égaler la virtuosité. Il est faux qu’un « grand renfermement » des fous se soit produit à l’âge classique, faux que la raison moderne, celle du XVIIe siècle, a exclu la folie, faux que le savoir psychiatrique né au XIXe siècle aurait cautionné et durci cette exclusion. La thèse de Foucault est un mythe construit de toutes pièces, un mythe moderne. Moderne en ce sens que critique : il ne célèbre pas un récit fondateur, il met en scène l’émergence d’une malédiction, d’une démonisation. Je pense avoir déjà montré tout cela, avec Gladys Swain, à la fin des années 1970.

Si vous avez déjà montré cela voici un quart de siècle, comment expliquer que le mythe perdure ?

On se heurte ici à une certitude d’un genre spécial, invulnérable à l’objection. À quoi bon discuter de ce qui se présente avec autant d’évidence comme l’interprétation puissante, efficace, souveraine ? Je l’ai appris par expérience, aucune réfutation n’est de nature à l’atteindre.

Mais si vous avez raison, comment rendre compte d’une telle défaite de la raison critique ?

Un peu comme l’existentialisme de Sartre en son temps, l’interprétation de Foucault avait ceci de génial qu’elle rencontrait les aspirations d’une époque. Il procédait au dévoilement magistral de la face cachée des prétendus progrès de la raison et de l’humanité. Comment cette thèse n’aurait-elle pas subjugué, en ces années 1960, où la mise en lumière des limites de la modernité occidentale était de toutes parts au programme, et où, de surcroît, l’institution asilaire était visiblement à bout de souffle ? Que l’interprétation de Foucault ait séduit ou fasciné, rien que de très compréhensible à cela.

Mais comment se fait-il que la fascination exercée par cette thèse ait résisté au temps ? Nous ne sommes plus dans les années 1960…

Comme le rappelle Andrew Scull, elle n’a pas résisté au temps des historiens sérieux. Mais elle continue en effet de séduire une bonne partie du monde intellectuel et médiatique. Pourquoi ? La question de l’institution asilaire se pose aujourd’hui en termes tout différents. C’est donc que le mythe créé par Foucault en dépassait largement le cadre. Pour comprendre la fortune de ce mythe, il faut le mettre en résonance avec un autre mythe, un mythe collectif celui-là, le mythe égalitaire. Le discours de Foucault tombe au moment où ce mythe incube, avant de déferler depuis lors. Foucault ne dénonçait pas seulement l’exclusion des fous, il dénonçait l’exclusion tout court. Or l’égalité, c’est la passion de l’inclusion, la volonté d’inscrire l’humanité tout entière dans un espace d’identité commune.

22 idées à glaner dans le numéro 8

L’effondrement des certitudes idéologiques vaut à Camus d’être redécouvert comme un philosophe de notre temps. Lire l’article.

Si Paris fut la capitale du modernisme international, dans les années 1920, c’est que le franc était bas. Lire l’article.

La crise économique s’explique par la Chimerica, chimère à deux têtes, l’une (la Chine) épargnant, l’autre (les États-Unis) consommant l’épargne de la première. Lire l’article.

L’avenir de l’Inde fait l’objet d’avis pour le moins contrastés. Lire la liste des bestsellers commentée et le Périscope à ce sujet.

L’absence de livres à la maison n’empêchera pas un enfant d’obtenir le prix Nobel de littérature. Lire l’article.

Vouloir gagner beaucoup d’argent ne veut pas forcément dire vouloir en avoir beaucoup. Lire l’article.

L’approbation des autres est souvent contre-productive car elle a un effet sédatif. Lire l’article.

L’idée que l’on se fait de son talent joue un rôle plus décisif que le talent lui-même. Lire l’article.

Ceux qui atteignent le sommet ne travaillent pas plus dur que les autres, mais beaucoup, beaucoup plus dur. Lire l’article.

« Je suis né au bon moment et au bon endroit. J’ai gagné à la loterie ovarienne » (Warren Buffett). Lire l’article.

Près de 50 % du QI est héritable, plus de 50 % est modulé par l’environnement. La qualité de l’enseignement peut donc moduler le QI. Lire l’article.

Les tests de QI ne rendent compte que d’une fraction des facultés intellectuelles. Lire l’article.

Le génie se révèle parfois sur le tard, après des décennies de travail acharné. Lire l’article.

Le principal groupe de pression militant pour la destruction des armes nucléaires se situe désormais au centre de l’échiquier politique américain. Lire l’article.

L’historien allemand Ernst Nolte, 86 ans, voit dans l’islamisme un avatar de la réaction conservatrice contre la modernité. Lire l’article.

Il n’y a pas de bonne raison de penser que la corruption en Afrique soit un mal nécessaire. Lire l’article.

On se sent mieux quand on achète un cadeau pour autrui que pour soi-même. Lire l’article.

La présence d’une grand-mère maternelle peut réduire de moitié la mortalité infantile dans une tribu. Celle d’une grand-mère paternelle est sans effet. Lire l’article.

Le vrai sujet du peintre de nature morte est le temps qui passe, donc la mort. Lire l’article.

Un peu comme l’existentialisme de Sartre en son temps, l’interprétation de Foucault avait ceci de génial qu’elle rencontrait les aspirations de son époque. Lire l’article.

Les contes de fées ne sont pas issus de la tradition orale. Lire l’article.

Le XIXe siècle a commencé en 1760 et s’est achevé en 1920. Lire l’article.

Le Zimbabwe au vitriol

Une Zimbabwéenne assiste aux funérailles nationales de son ministre de mari. Ironique, elle se souvient de celui qui « a succombé à une longue maladie, pour employer l’une des innombrables expressions présidentielles signifiant ‘‘mort du sida’’ ». « Il y a tant de secrets ici, ajoute-t-elle, […] des secrets que tout le monde connaît mais dont on ne parle jamais ».
Ces secrets, et le poids de la politique de Robert Mugabe sur la vie quotidienne, nourrissent l’œuvre de Petina Gappah, nouveau phénomène littéraire venu d’Afrique. D’une plume acerbe, elle peint dans son recueil de nouvelles, An Elegy for Easterly, l’hypocrisie et la cruauté de la classe dirigeante, mais aussi celle de l’homme ordinaire. Infidélité, sida, corruption… L’auteur, qui vit aujourd’hui en Suisse, n’élude aucun tabou.
Le sort privé de ses personnages a beau être sa « principale préoccupation », note la revue African Writing, son pays figure toujours au premier plan des écrits de Gappah : « J’écris à propos du Zimbabwe et des Zimbabwéens parce que c’est le sujet qui me tient le plus à cœur aujourd’hui », explique-t-elle. « Je navigue entre rage et impuissance en observant l’effondrement de mon pays. Mes nouvelles sont une manière modeste de communiquer quelque chose d’important à mes yeux à propos du Zimbabwe ».
Salué par la critique anglophone, en Afrique et ailleurs, An Elegy for Easterly s’est même attiré les louanges de la presse d’Etat au Zimbabwe. Satisfaits de voir un livre « contribuer au rayonnement du Zimbabwe », les principaux titres du pays en ont fait état tout en occultant ses thèmes essentiels « par un délicat tour de passe-passe », souligne l’auteur sur son blog.

Lire :

Une interview de l’auteur donnée à African Writing

La critique du livre dans African Writing

Critique du Guardian

African Writing est une revue bimensuelle publiée à Londres

Débattre rend-il extrémiste ?

Hors du débat, point de salut : peu de démocraties délibératives discutent cette affirmation. Le choc des opinions contraires permettrait de neutraliser les extrêmes et de produire un consensus autour de positions modérées, qui correspondent le mieux à l’intérêt général.

C’est à ce dogme bien établi que Cass R. Sunstein s’attaque dans son livre Going to Extremes. En 2001, dans Republic.com, l’éminent juriste avait déjà tordu le cou à une idée reçue : celle qu’Internet, en permettant la circulation des idées, favorise l’ouverture d’esprit. En réalité, affirmait-il, les internautes ont tendance à éviter les opinions et valeurs contraires aux leurs, pour privilégier des groupes idéologiquement proches d’eux.

Dans la même veine, Sunstein affirme aujourd’hui que la discussion contradictoire au sein des institutions démocratiques (partis, presse…) n’amène pas les protagonistes à modérer leurs opinions mais les incite, au contraire, à se radicaliser et à camper sur leurs positions. Le débat contribuerait à durcir les clivages et encouragerait le conformisme partisan. Christopher Caldwell rapporte sur le site Slate cet exemple frappant : « Après délibération, les jurys tendent à statuer sur des dommages et intérêts bien plus ‘‘extrêmes’’ que ne l’aurait fait la moyenne des jurés les composant. »

Ainsi, promouvoir la diversité des points de vue au sein d’un groupe reviendrait à y introduire les germes du conflit. Mobilisant les travaux de la juriste Heather Gerken, Sunstein milite à l’inverse pour une « diversité de second ordre » : plutôt que de privilégier la variété au sein des organisations, il faudrait mettre l’accent sur la diversité entre institutions du même type. « Pour simplifier, dans le premier cas, on s’assure qu’un certain nombre de personnes issues des minorités travaillent au Los Angeles Times ; dans le second, on s’assure que le public ait le choix entre, par exemple, le Los Angeles Times, The New Republic [magazine libéral] et Final Call [hebdomadaire fondé par le leader noir Louis Farrakhan] », explique Caldwell.

Ce dernier s’interroge : « Cette variété de groupes, au départ vaste et diverse, ne finira-t-elle pas par se répartir entre deux camps antagonistes se jaugeant mutuellement avec un mépris borné ? N’est-ce pas au fond ce qui mine la culture politique américaine depuis l’essor d’Internet ? » Il semble en tout cas que le livre de Sunstein ne vienne pas à bout des questions qu’il soulève.

 

Retour à Ellis Island

Elle s’appelait Annie Moore. Cette Irlandaise de 15 ans fut la première
à franchir le poste de contrôle de l’immigration d’Ellis Island, dans
la baie de New York. C’était le 1er janvier 1892. Douze millions de
personnes lui emboîtèrent le pas jusqu’en 1954.
L’historien Vincent J. Cannato consacre une étude à cette île-symbole
de la construction nationale. Là, « se joua un profond conflit au sein
des croyances américaines », souligne Jonathan Yardley qui commente le
livre dans le Washington Post. D’un côté, l’idée qu’un peuple souverain
doit pouvoir décider de qui rejoint ou non son territoire ; de l’autre,
celle de l’universalité des droits garantis par la Constitution. Pour
Cannato, « l’histoire d’Ellis Island demeure pertinente aujourd’hui,
car les questions qu’elle soulève continuent à nous déranger et à nous
diviser », à propos notamment de l’immigration latino.
Parce qu’il était conçu comme un « sas », le lieu devint emblématique
de la question de la « bonne » et de la « mauvaise » immigration.
William Williams, longtemps directeur d’Ellis Island, au début du XXe
siècle, « identifiait les indésirables aux Européens du Sud et de l’Est
». Ces populations principalement juives et catholiques apparaissaient
à certains WASP (« White anglo-saxon protestant ») comme une menace
pour la « pureté raciale de la nation », rappelle l’historien Terry
Golway dans le Wall Street Journal. Les tenants de cette thèse se
regroupèrent d’ailleurs en 1894 au sein de l’Immigration Restriction
League, militant pour le durcissement des règles d’entrée aux
Etats-Unis. Ce qui n’empêcha finalement pas « plus de 98 % de ceux qui
accostèrent à Ellis Island » d’être admis sur le territoire américain.

La Chine n’est pas contente !

Paru en mars dernier, Zhongghuo bu gaoxing, sous-titré en anglais Unhappy China,
fait polémique en Chine, où l’ouvrage s’est déjà vendu à plus de
100 000 exemplaires. Surfant sur la vague de radicalisation
nationaliste de certains jeunes (les feng qing, « jeunes en colère ») dont les blogs fleurissent sur Internet, cet essai collectif fait suite à un autre ouvrage, China Can Say No (« La Chine qui dit non »), publié en 1996.
« China Can Say No affirmait le droit de la Chine à gouverner son peuple comme elle l’entend ; à présent, Unhappy China revendique pour le pays la place de leader mondial », explique l’universitaire Jing Kaixuan dans Southern Metropolis. Brossant un portrait moderne de l’empire du Milieu, s’opposant aux courants libéraux qui critiquent son manque de démocratie, Unhappy China
s’attaque aux méthodes diplomatiques chinoises, jugées trop
consensuelles. « Le courant de pensée qui domine notre pays depuis
trente ans estime que nous devrions accepter humblement les critiques
de l’Occident en espérant ses récompenses, explique l’un des auteurs
dans un entretien à la Beijing Review. Il faut abandonner la vision occidentale du monde. La Chine a prouvé qu’elle était une puissance de premier ordre. »
Expression du nationalisme grandissant de la population chinoise ? Pour Jing Kaixuan, « Unhappy China n’est qu’une opération marketing pour vendre et faire de l’argent, un grand show commercial, rien de plus ».

Ecrouer et punir aux Etats-Unis

Près d’un Américain sur cent est incarcéré ; un prisonnier sur quatre, dans le monde, est américain ; et le pays est devenu célèbre pour pratiquer la torture depuis Abu Ghraib. Comment en est-on arrivé là ?
Pour le comprendre, la journaliste Anne-Marie Cusac s’est plongée dans l’histoire du système pénal du pays, racontant de l’évolution des conceptions de la peine. Au XVIIIe siècle, explique-t-elle, les sanctions devaient servir d’exemple moral – le pilori, par exemple, permettait d’exposer le condamné aux yeux de tous. Au début du XIXe siècle, toujours influencées par la religion, les punitions ont de plus en plus une fonction d’expiation par le recueillement. L’isolement est alors privilégié, non sans lien avec le souhait des réformateurs chrétiens de remplacer coups de fouet et marques au fer par des traitements plus humains. Mais « les efforts de réhabilitation n’ont fait que remplacer une forme de torture par une autre », commente Noah Berlatsky sur le site de l’hebdomadaire Chicago Reader. Les couper de tout contact « ne réhabilite pas les prisonniers mais les rend fous ».
Abandonnées au début du XXe siècle, les mesures d’isolement sont réapparues dans les années 1980, en même temps qu’explosaient les taux d’incarcération. La crise morale provoquée par les bouleversements culturels des années 1970, le désarroi né de la guerre du Viêtnam et le retour en force de la droite religieuse ont alors nourri, explique Cusac, le sentiment d’insécurité et le pessimisme sur la nature humaine. Exacerbé par les médias et récupéré par les responsables politiques, le phénomène a conduit à la multiplication et à l’aggravation des peines… et des mauvais traitements. Les prisonniers incarnaient le mal et devaient souffrir.
« Quand j’ai vu la photo prise à Abou Ghraib du prisonnier avec sa capuche et des fils électriques qui sortaient de partout, écrit-elle, j’ai tout de suite pensé à la maison d’arrêt de Sacramento, en Californie ». Il ne lui a pas échappé qu’une partie des tortionnaires de la prison irakienne avaient travaillé dans l’administration pénale et parfois été accusés de maltraitance. Abou Ghraib, prolongement logique de la politique carcérale américaine ? Le parallèle de Cusac est « tristement convaincant », estime Noah Berlatsky.

Lire : l’article du Chicago Reader