«Non, ce n’était vraiment pas moi ! » Cette phrase, combien de fois, adolescente, n’ai-je pas dû la prononcer ? Non pour me disculper, mais parce qu’on me confondait souvent avec d’autres. « Je t’ai vue hier à la boulangerie, mais tu as détourné le regard d’un air agacé. » Ou bien : « Depuis quand vas-tu à la ferme le samedi ? On t’a aperçue avec un loubard en blouson de cuir ! » Ou encore : « Tu t’es fait tatouer les bras et tu ne nous as rien dit ? » La boulangerie, cela restait plausible, mais le loubard en cuir ? La ferme ? Les tatouages ? Ce n’était pas moi ! Est-ce que j’avais un double ?
Depuis qu’enfant j’ai lu Deux pour une, d’Erich Kästner, et Deux Jumelles, d’Enid Blyton, j’ai toujours souhaité avoir une sœur jumelle. Mais lorsque j’ai soupçonné pour la première fois que je pouvais avoir un double, cela ne m’a plus semblé si excitant. J’ai grandi dans la forêt de Thuringe, en Allemagne. La grande ville la plus proche compte 30 000 habitants – comment, dans une région aussi peu peuplée, quelqu’un peut-il se promener avec mon propre visage ? D’autant que mon père affirmait que j’avais la dentition typique de sa famille et que ma mère m’appelait affectueusement « petit nez insolent » parce que, selon elle, la forme de mon nez correspondait très bien à mon caractère. « Mais qu’est-ce que c’est que cette bonne femme qui se promène avec ma figure ? » pensais-je à l’époque. Comme s’il existait une sorte de droit à ne pas être confondu et que le caractère unique d’une personne devait se lire sur son nez, ses yeux, sa bouche. Lorsque j’ai passé l’examen du Code de la route, je me suis assise dans la même pièce qu’une fille qui me ressemblait de façon stupéfiante. Nous nous sommes regardées et avons crié en même temps, figées d’effroi : « Toi ? ! » Elle aussi avait dû se débattre depuis longtemps avec les conséquences de mon existence en tant que jumelle de visage. C’était indéniable : nous avions les mêmes yeux bleu-gris, le même nez et le même front haut sous une crinière blonde. Un visage, deux étrangères.
Selon une étude menée en 2015 par la faculté de médecine d’Adélaïde, en Australie, la probabilité de rencontrer un sosie est de un sur 1 milliard, c’est-à-dire presque nulle. Les chercheurs avaient mesuré environ 4 000 visages issus d’une base de données anthropométriques de l’armée américaine selon huit caractéristiques biométriques et avaient cherché à savoir si parmi eux se trouvaient des visages complètement identiques. Résultat : non. D’autres études portant sur un échantillon plus grand ont également démontré que la répartition des caractéristiques faciales est si unique qu’elle permet d’identifier un individu de façon aussi précise qu’une empreinte digitale. Si on lit les visages de manière strictement biométrique – qu’on mesure donc la distance entre certains points –, ils sont si impossibles à confondre que la reconnaissance faciale est désormais utilisée pour déverrouiller les téléphones portables, payer et s’identifier lors des contrôles aux frontières. Si l’on réduit le nombre à seulement quatre caractéristiques biométriques identiques, la probabilité de trouver un jumeau est nettement plus élevée, mais toujours infime : environ un sur 1 million. Et pourtant, comme je n’ai pas tardé à le découvrir, la fille du Code de la route n’était que le premier de mes sosies.
Lorsque j’ai quitté ma campagne pour Leipzig, puis Berlin et Hambourg avant de revenir à Leipzig, ces expériences ont continué. Pendant un certain temps, mes amis me voyaient très souvent sur la Helmholtzplatz, à Berlin, même si je ne vivais déjà plus dans la capitale à cette époque. Une fois de plus, il m’a fallu me justifier : « Ce n’était pas moi ! » Un jour, j’étais à une fête du solstice dans le Brandebourg et je bavardais avec un hippie qui, après une demi-heure d’épanchements, a soupiré : « Ah, Marie ! » – il me prenait pour sa guérisseuse, une sorte de psychothérapeute spirituelle. Je me souviens de discussions passionnées en Grèce, où un homme a essayé de me convaincre qu’il me connaissait, ou du moins ma sœur jumelle, depuis toujours. Un videur m’a même interdit d’entrer dans une boîte de nuit parce que j’avais soi-disant causé des ennuis la dernière fois. J’ai protesté que ce n’était pas possible, puisque c’était la première fois que je venais, mais il m’a répondu en haussant les épaules : « C’était quelqu’un dans ton genre, alors ! » Aujourd’hui encore, à 37 ans, je suis confondue au moins une fois par mois et je dois m’expliquer : je est la plupart du temps une autre.
Désormais, lorsque cela m’arrive, je demande toujours à mes interlocuteurs s’ils connaissent mon double et, si c’est le cas, de me donner son nom ou carrément ses coordonnées. C’est ainsi qu’est née toute une liste de sosies que j’ai recherchés et contactés via Facebook ou Instagram, ou que j’ai même appelés pour leur proposer de me rencontrer. Je n’ai pas pu les retrouver tous : une vendeuse de plage à la Gomera, dans les Canaries, ne m’a plus donné signe de vie après un bref échange de mails ; une chanteuse de jazz canadienne m’a renvoyée vers son agent, mais le contact n’a pas été établi ; une clown ne m’a pas répondu du tout – peut-être trouvait-elle l’affaire trop risible. Sur une douzaine de sosies, il en restait cinq qui souhaitaient faire ma connaissance. Toutes ces femmes, je le savais déjà avant d’entreprendre mon voyage à travers l’Allemagne, ont des caractéristiques sociodémographiques très différentes. Elles vivent dans des villages, des banlieues, des petites villes ou des métropoles, ont des familles nombreuses ou juste un compagnon. Elles ont entre 27 et 54 ans, et parmi elles on trouve une journaliste de droite connue et une militante de gauche.
Lorsque je me rends chez mon premier double, cela fait longtemps que je n’ai pas fait face à un étranger ni observé son visage. Dans le monde pandémique, les inconnus ont disparu derrière des masques. Moi-même masquée, je monte dans le train pour Berlin, où je prends le RER jusqu’à la limite de la ville : Berlin-Frohnau, ses jardins à l’avant des maisons avec leurs pins et leurs clôtures de bois jusqu’à la lisière de la forêt, derrière laquelle commence le Brandebourg. Mes amis disent que j’aurais dû naître dans une région comme celle-ci, tant j’aime ce sol sablonneux, le doux parfum des arbres et la lumière mordorée.
Une haute clôture, juste à côté de l’arrêt de bus. Je sonne à la porte. Un terrier irlandais hirsute accourt vers moi et détourne mon attention de ce moment important que j’ai attendu si longtemps. C’est de propos délibéré que je n’ai pas cherché sur le Net à quoi ressemblait cette femme, je voulais être surprise. Lorsque je lève la tête, Antje Gellert se tient devant moi, une femme de taille moyenne, d’âge moyen, aux cheveux d’un blond moyen. Nous nous examinons brièvement. « Eh bien, oui, peut-être », bégayons-nous ensemble. « Les yeux ! » dis-je. « La bouche ! » ajoute-
t-elle. Bon, sa bouche est un peu plus petite que la mienne, mais nous avons tout de même des paupières similaires. En vérité, nous ne sommes ni l’une ni l’autre totalement convaincues. Ce qui nous lie, c’est une « certaine manière d’être, merveilleusement ouverte », m’avait prévenue un de mes amis – Antje et lui étaient en couple il y a des années. Il jurait que j’étais « tout à fait comme elle. Mais vraiment à 100 % ! ». Ce n’est que plus tard que je le remarque sur les photos que nous prenons de nous ce jour-là : quand nous rions, nous nous ressemblons effectivement beaucoup. Antje Gellert, 41 ans, est chargée de clientèle au service commercial de la Deutsche Bahn [les chemins de fer allemands]. Elle a une fille, et son compagnon deux autres enfants. Celui-ci l’a prise pour une folle d’accepter de me laisser entrer comme ça, raconte-t-elle. Je voulais sûrement lui refourguer quelque chose. « Mais je trouve ces idées folles amusantes. » Une nature joyeuse ! Elle m’emmène sur sa terrasse, le café est fumant sur la table. Elle se met à bavarder comme si je venais tous les mardis depuis des années tailler une bavette.
Il arrive également à Antje d’être prise pour une autre. Elle me montre des photos de ses « jumelles » sur Facebook. Si l’on jette un coup d’œil rapide, elles me ressemblent aussi un peu. Est-ce parce que, sur les réseaux sociaux, les gens prennent toujours les mêmes poses et ont ainsi tendance à se ressembler ? Ou avons-nous toutes un visage passe-partout ?
« Effectivement », me répond Brad Duchaine, psychologue cognitif au Dartmouth College, dans le New Hampshire, qui mène des recherches sur la reconnaissance faciale. « Je suppose que vous avez un visage biométriquement moyen », m’écrit-il – bien qu’il ne l’ait jamais vu. Les chercheurs savent depuis longtemps que les gens se souviennent plus facilement des visages marquants. Un individu doté de sourcils très fournis ou d’un gros grain de beauté sera plus rapidement reconnu. Dans le cas contraire, on aura davantage tendance à le confondre avec d’autres. Les personnes dont les caractéristiques biométriques sont particulièrement moyennes laissent une trace moindre dans la mémoire. « Mais voyez le bon côté des choses, glisse Duchaine après coup, de tels visages sont en général perçus comme plus attrayants. » Je prends un selfie d’Antje Gellert et de moi-même afin de superposer nos deux visages à l’aide d’une application de morphing.
La thèse selon laquelle les visages moyens sont plus beaux que la moyenne a été émise par l’anthropologue Francis Galton dès 1878, lorsqu’il a surimprimé plusieurs clichés de criminels sur une même plaque photographique afin de représenter un « criminel typique ». Presque incidemment, il a remarqué que, de son point de vue, les visages composites ainsi obtenus avaient souvent meilleure mine que les originaux. L’anthropologue viennois Karl Grammer a toutefois nuancé cette conclusion : seuls les visages moyens de femmes semblaient plus attrayants. Les visages masculins passe-partout ne sont pas forcément plus séduisants. Je regarde la photo de l’être composite formé par Antje Gellert et moi : les caractéristiques marquantes ressortent davantage, j’ai des sourcils plus épais, elle a une bouche plus pleine. Je ne peux pas évaluer objectivement si nous sommes plus belles ensemble que chacune séparément. Pour ma part, je ne trouve pas que les visages artificiellement lisses et archétypaux sont plus beaux que ceux qui présentent des singularités.
Mon deuxième sosie est Charlotte – elle ne veut pas révéler son nom de famille ici –, étudiante en biologie et en art, militante de la gauche alternative, pas d’enfants. Elle a dix ans de moins que moi et est assise en tailleur, vêtue d’un jean court délavé et d’un débardeur, sur la pelouse du parc Lene-Voigt de Leipzig où nous nous sommes donné rendez-vous. Autour de nous, des hipsters, des bobos, des grunges. L’avantage d’être sœurs de visage, c’est qu’au milieu de la foule nous nous reconnaissons tout de suite, même si ses cheveux sont plutôt blonds-roux et les miens plus ébouriffés. Sous ses yeux, il y a des taches de rousseur, sous les miens, des cernes. Il existe des similitudes, mais elles ne sont pas frappantes. Je suis un peu flattée que, un an plus tôt, un étudiant m’ait confondue avec elle dans la rue et fait de grands signes. Après avoir freiné net sur mon vélo, j’ai dissipé le malentendu et je lui ai demandé leurs deux numéros : le sien et celui de mon double. En même temps, je m’agace de ce réflexe qui consiste à vouloir paraître plus jeune : comment parler d’émancipation après ça ?
Je lui demande : « Est-ce que tu te soucies souvent de l’effet que tu produis sur les autres ? » Elle répond : « Plus le contexte est important pour moi, plus j’y fais attention. » Mais cela ne signifie pas se faire belle pour des inconnus. Aucun des vêtements qu’elle porte n’a été acheté, et ils passent de main en main au sein de la maison qu’elle partage avec 21 autres personnes à l’est de Leipzig. Là-bas règne un mode de vie féministe, orienté vers le développement durable et une consommation réduite au minimum. Ce qui nous unit, elle et moi : nous ne nous maquillons presque pas, la plupart de nos habits viennent de marchés aux puces, de dons ou d’échanges, notre mode de vie est écolo, féministe et roots. Son existence m’est donc très familière.
Mon futur visage me regarde par une fenêtre du deuxième étage d’un immeuble ancien de Weimar en criant : « Hou-hou ! » Mon sosie numéro trois est nettement plus âgé que moi. Je suis en bas dans le jardin avec mon pote Josa. Il a un rire incertain, mais, après tout, c’est lui qui s’est mis dans cette situation. « Tu es ma mère tout craché ! » m’avait-il déclaré il y a quelques années, ce qui m’avait agacée. « Eh, c’était un compliment », avait-il rétorqué.
À quoi fait-on attention quand on regarde quelqu’un ? Le psychologue cognitif Duchaine – celui qui m’a renvoyée au caractère pitoyablement commun de mes traits – dit que la capacité à reconnaître les visages varie d’un individu à l’autre. Certains ne parviennent pas toujours à les identifier immédiatement, même s’ils leur sont familiers. Et d’autres n’oublient jamais un visage. À quelle fraction Josa appartient-il ? Malheureusement, il n’est pas si facile de savoir si son interlocuteur est extrêmement physionomiste ou pas du tout, m’a expliqué Duchaine. « L’autoévaluation n’est pas fiable. »
Je regarde vers la fenêtre – et ne me reconnais pas tout de suite en Sibylle, la mère de Josa. Mais il émane d’elle une gaieté juvénile et une grande franchise. Josa ne nous a probablement pas comparées comme on compare deux photos. Les visages vivants sont constamment en mouvement, ils traduisent les émotions, les sentiments et la personnalité. Regarder la figure d’une personne, c’est apercevoir son essence.
Lorsque j’ai demandé à Josa, avant la visite, comment il décrirait sa mère, il a marmonné quelque chose comme « Allemande de l’Est, pragmatique, facile à vivre » et « grande, blonde, femme formidable ». Bien que, de tous les visages du monde, celui de sa mère soit sans doute celui qu’il a regardé le plus longtemps et grâce auquel il a appris à reconnaître les autres visages, il a eu du mal à le décrire.
Sibylle Mania a 54 ans, elle est artiste. Mariée deux fois et mère de trois fils, elle me fait visiter sa vie : le jardin sauvage (« Je ne m’en occupe pas du tout ! »), l’atelier de céramique de son mari, au deuxième étage (« Il est professeur à l’école d’art de Halle »), sa pièce consacrée à la photographie – elle fait aussi de la photo –, les bureaux, la salle à manger remplie de peintures à l’huile, d’assiettes décoratives, de gravures à l’eau-forte (« Je viens juste de m’y mettre »), les chambres des enfants, le grenier plein d’antiquités. Les autoportraits ou même les œuvres d’art représentant des gens sont rares. Nous feuilletons un livre récent composé de photos d’ateliers prises par Sibylle Mania. Selon elle, les espaces en disent long sur les créateurs. C’est peut-être un truc d’artiste : elle pense que c’est dans son travail, dans son œuvre que l’on peut le mieux discerner son essence – en quelque sorte son visage artistique, coulé, gratté, dessiné, façonné dans la matière. Le voilà, son visage, regardez !
Les visites à mes doubles me donnent rapidement l’impression d’aller voir des amies. Il n’y a qu’un seul nom sur la liste qui suscite chez moi de l’appréhension. Il s’agit d’Ellen Kositza, 48 ans, journaliste, mère de sept enfants, qui vit à Schnellroda, en Saxe-Anhalt. Elle est mariée à Götz Kubitschek, et tous deux sont considérés comme les principaux représentants de la Nouvelle Droite. Elle fait partie du comité de lecture de la maison d’édition Antaios, qui publie également ses propres livres, et est surveillée de près par l’Office fédéral de protection de la Constitution.
C’est une écrivaine que j’apprécie beaucoup qui, lors d’une foire du livre, m’a comparée à Kositza. Cette ressemblance supposée a représenté un vrai dilemme. Certains de mes amis m’ont dit que je ne devais pas aller la voir. Parce qu’on ne parle pas à « des gens comme ça ». Parce qu’il ne faut pas les normaliser dans les médias. Parce que c’était peut-être même dangereux de se rendre dans un repaire de l’AfD [Alternative pour l’Allemagne, parti d’extrême droite]. Mais ces arguments ont eu l’effet inverse. Kositza est le visage féminin de la droite européenne – et il paraît qu’elle me ressemble comme deux gouttes d’eau.
Toute la famille « raffole des sosies », m’écrit Kositza dans un mail. Sa fille a recouvert un mur entier de la cuisine avec des photos de personnalités ressemblant aux membres de sa famille. Son mari, par exemple, est la réplique de l’acteur Heino Ferch. Il y a plusieurs années, à la foire du livre de Francfort, Kubitschek a aussi été confondu par un fan avec l’écrivain Benjamin von Stuckrad-Barre, au point qu’il a dû lui signer un autographe en tant que tel. Kositza elle-même s’est retrouvée récemment dans un épisode de la série policière Tatort sous les traits de l’actrice Tina Seydel. « Quand on se découvre un sosie, cela peut vraiment devenir une obsession », m’écrit-elle. Je suis invitée.
Et c’est ainsi que je me rends à Schnellroda, que j’entre dans la ferme peinte en jaune avec des fenêtres grillagées au premier étage. Le soleil brille au-dessus de la table abritée par les arbres, la chatte dort dans son panier avec ses minuscules chatons, les enfants gambadent dans le jardin, le maître de maison vient discuter. Tout est si idyllique – pourtant, derrière mon front sourd la pensée qu’il ne s’agit pas d’une table normale mais d’un des centres intellectuels de l’extrême droite.
« Aimiez-vous aussi monter à cheval ? demande Kositza. Et nager ? Êtes-vous Sagittaire ? Votre élément est-il aussi le feu ? Vos ancêtres viennent-ils aussi de Silésie ? Ne vous êtes-vous pas beaucoup rebellée dans votre jeunesse ? » Nous ne nous ressemblons que très peu sur ces points, à ceci près que Kositza pose des questions tout aussi énergiques et répond aussi ouvertement que moi. Il est facile de s’identifier à d’autres femmes qui écrivent, remarque-t-elle, car on partage un certain sens de l’observation et de l’expression.
Il lui arrive de façonner en pensée une jumelle secrète : une variante d’elle-même. Qui serait-elle si elle n’avait pas sept enfants, si elle n’avait pas bifurqué à droite pendant ses études, si elle n’avait pas coédité les écrits intellectuels du mouvement identitaire dans la revue Sezession et aux éditions Antaios de son mari ? « J’aimerais bien écrire un jour un de ces reportages sur les jumeaux, confie-t-elle. Simplement aller partout et parler aux gens. Mais je ne peux pas faire ça. Où que j’aille et quoi que je fasse, je suis toujours d’abord l’extrême droite. Je suis cantonnée à mes thèmes et à mon public. » Ma compassion est aussi limitée que son repentir. Kositza est-elle ma jumelle autoritaire secrète, celle qui se cache dans chaque Allemand et chaque Allemande ?
Nous nous regardons ; bien que Kositza ait dix ans de plus que moi, elle me ressemble étonnamment. « Nous avons des têtes de cheval », dit-elle, et nous rions. Elle est sérieuse cependant. Elle est une « lookiste » avouée, c’est-à-dire qu’elle déduit le caractère d’une personne de son apparence. La plupart des personnes à fossettes qu’elle connaît sont par exemple très matérialistes. Les chercheurs en sciences humaines marchent souvent les pieds tournés vers l’intérieur, comme elle.
Aristote avait déjà développé des considérations de ce genre, et, au Moyen Âge, les astrologues défendaient ce principe : si quelqu’un avait un visage de lion, il était courageux ; s’il avait l’air d’un bouledogue, il était persévérant, et ainsi de suite. À la fin du XVIIIe siècle, cette théorie a été poussée plus loin encore par le pasteur zurichois Johann Caspar Lavater, qui, en s’appuyant sur les traits du visage d’un individu, entendait mettre au jour son essence. Lèvres fermes, caractère ferme. Front haut, haute intelligence. De là est née plus tard la pseudoscience de la physiognomonie, qui fonda une biologie raciste sur des faits douteux.
« Je trouve ce domaine très intéressant, m’explique Kositza. Non pas pour pratiquer un quelconque tri génétique, mais anthropologiquement parlant. » Cette façon pernicieuse de sélectionner et d’interpréter les visages est à nouveau en vogue depuis quelques années en psychologie expérimentale. Le psychologue américain Paul Ekman a écrit une espèce de guide des sept émotions de base, grâce auquel les ordinateurs peuvent lire nos sentiments. La reconnaissance des émotions et des visages dans l’espace numérique détermine désormais si nous sommes considérés comme solvables ou si nos intentions sont honnêtes.
Par exemple, le système automatisé de contrôle aux frontières EasyPass permet aux voyageurs de s’autocontrôler dans les aéroports allemands à l’aide de scanners faciaux au lieu de se faire scruter par un agent frontalier. En 2018, la police fédérale a testé la fiabilité de la reconnaissance faciale dans l’espace public à la gare Südkreuz de Berlin. Le ministère de l’Intérieur y a vu « une importante plus-value pour le travail de la police ». En Chine, enfin, le métro de la ville de Shenzhen teste actuellement le paiement automatique avec des caméras qui identifient le visage des usagers.
Le marché connaît une croissance énorme : s’élevant à 3,2 milliards de dollars en 2019, il devrait, estime-t-on, atteindre 7 milliards de dollars en 2024. D’année en année, le visage numériquement reconnaissable prend donc de la valeur. Je m’interroge : les algorithmes vont-ils eux aussi me confondre ?
Je télécharge ma photo sur Google et j’effectue ce qu’on appelle une recherche inversée. Le moteur de recherche trouve plus de 200 photos – la plupart me montrent moi, les autres visages sont apparus sur au moins un site Web en même temps que ma photo. Apple aussi connaît désormais si bien mon visage que personne n’est mal classé dans les dossiers créés automatiquement sur mon iPhone. Ce n’est que sur Facebook, qui trie également les photos sans aide extérieure, que je trouve une erreur d’attribution d’une de mes photos : j’ai été confondue avec Martina Weber, 34 ans, auteure de radio, pas d’enfants – et ma voisine préférée. Elle habite dans le centre de Leipzig, une rue plus loin, et nous nous voyons souvent.
Je lui envoie une capture d’écran, elle me renvoie un smiley avec des yeux en forme de cœur et le message suivant : « La preuve, enfin ! Same same [les mêmes] ! » Ce n’est qu’alors que je m’aperçois à quel point nous nous ressemblons : Martina aussi a une tête de cheval – pour reprendre la comparaison d’Ellen Kositza. Sauf qu’elle me ressemble encore plus. Il nous arrive même d’échanger nos vêtements, comme le font Charlotte et ses colocataires. Et Martina vit dans mon ancien appartement – l’expression élargie de soi, comme je l’ai appris de Sibylle, l’artiste de Weimar. Nos visages sont très similaires – et c’est justement une machine qui s’en est aperçue.
Après mon enquête, je suis allée à une rave avec des amis. Un inconnu se tenait à côté de nous. Il m’a dit : « Tu te souviens de moi ? J’ai déjà été dans ta cuisine ! » Une sensation de chaud et froid m’a envahie. Qui était-il et pourquoi ne m’en souvenais-je pas ? Fête improvisée chez moi ? Trop d’alcool ? J’ai d’abord fait semblant de me rappeler, mais rien de ce qu’il disait ne m’évoquait quoi que ce soit. « La cuisine avait-elle un papier peint à fleurs ? » ai-je demandé à tout hasard. Il a hoché la tête. « Alors ce n’était pas moi. Tu étais avec l’un de mes doubles, Martina. » Soulagement. Mes amis ont ri – ils avaient déjà connu ce genre de situation. L’homme semblait gêné.
Pour la première fois, j’ai compris à quel point c’était génial d’avoir un visage passe-partout. Je peux toujours dire : « Ce n’était pas moi » – et, dans de nombreux cas, c’est même vrai. De plus, je ne ressens plus comme une insulte personnelle le fait de partager mon visage avec d’autres. Au contraire, cela me rappelle que j’ai quelque chose en commun avec toutes ces femmes. Y compris dans notre essence, dans nos expériences. Lors de toutes ces rencontres, au bout de quelques minutes seulement, l’apparence devenait secondaire et nous entrions dans des conversations profondes. Je reste en contact avec toutes ces femmes. Le voyage n’est pas encore terminé et ne le sera probablement jamais.
Si nous y regardons de plus près, nous reconnaissons chez la plupart des gens quelque chose de familier – dont il est bon de se souvenir à l’heure où nos sociétés sont divisées. Nous ne sommes pas seuls avec notre physionomie singulière et nos problèmes, nous nous ressemblons plus que nous ne le pensons. Il nous suffit de le reconnaître. Peut-être devrions-nous tous un jour nous lancer à la recherche de nos doubles.
— Greta Taubert est journaliste et essayiste. Elle collabore à Die Zeit, Das Süddeutsche Zeitung Magazin ou Vice. On lui doit notamment l’ouvrage Apokalypse jetzt ! (Bastei Entertainment, 2014). — Cet article a été publié par Die Zeit le 18 août 2021. Il a été traduit par Baptiste Touverey.